samedi 21 mars 2026

Sur quoi pleura-t-il ? (Jean 11,31-39)

Jean 11

31 Les Juifs donc, qui étaient avec Marie dans la maison, entreprenant de la réconforter,  la virent se lever promptement pour sortir ; ils la suivirent : ils se figuraient qu'elle se rendait au tombeau pour s'y lamenter.

 32 Lorsque Marie parvint à l'endroit où se trouvait Jésus, dès qu'elle le vit, elle tomba à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. »

 33 Lorsqu'il les vit se lamenter, elle et les Juifs qui l'accompagnaient, Jésus s’irrita violemment, et il se troubla puissamment.

 34 Il dit : « Où l'avez-vous déposé ? » Ils répondirent : « Seigneur, viens, et vois. »

 35 Alors Jésus pleura ;

 36 et les Juifs disaient : « Voyez comme il l'aimait ! »

 37 Mais quelques-uns d'entre eux dirent : « Celui qui a ouvert les yeux de l'aveugle n'a pas été capable d'empêcher Lazare de mourir. »

 38 Alors, à nouveau, Jésus s’irrita violemment et il s'en fut au tombeau; c'était une grotte dont une pierre recouvrait l'entrée.

 39 Jésus dit alors : « Enlevez cette pierre. »

 

Méditation : 

            Nous lisons : Jésus pleura.

            Nous interrogeons : sur quoi Jésus pleura-t-il ?

Et, bien simplement, et suivant l’interprétation qu’en donnent certains spectateurs, il pleura parce qu’il aimait Lazare et que Lazare était mort. Oui… pourquoi donc Jésus, le verbe fait chair, ne pleurerait-il pas lorsque meurt un homme qu’il aimait ? Jésus pleura parce qu’il avait du chagrin.

 

            Cette réponse très simple n’est guère satisfaisante, pour plusieurs raisons :

-       Jésus, depuis le début, ne se soucie guère de la maladie de Lazare, ses propos sont même à la limite d’une sorte de déni ;

-       Lorsqu’il annonce lui-même que Lazare est mort, c’est sans en faire particulièrement cas et sans se départir du calme et de la maîtrise de soi qui le caractérisent dans l’évangile de Jean ;

-       En plus, le vocabulaire propre aux rituels orientaux liés au décès d’une personne, c'est-à-dire la lamentation publique, bruyante, spectaculaire, est déjà utilisé dans le texte, pour désigner d’une part les Juifs qui étaient venus pour consoler les sœurs de Lazare, et pour désigner Marie elle-même : on se lamente…

-       Enfin, s’agissant des verbes grecs par lesquels sont désignés les affects qui sont attribués à Jésus, ils ne relèvent pas du chagrin, mais bien plutôt d’une irritation violente, et d’un trouble puissant…

            Donc, Jésus pleura, mais pas de seulement de chagrin ; sur quoi pleura-t-il donc ?

 

            Pour tâcher de comprendre sur quoi Jésus pleura, nous nous demandons pourquoi il fut irrité et troublé. Pour attirer notre attention, voici deux phrases, chacune précédant la mention de l’irritation de Jésus :

-       « Si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » ;

-       « Celui qui a ouvert les yeux de l’aveugle n’a pas été capable d’empêcher Lazare de mourir. »

Quel est le point commun entre ces deux phrases ? Toutes deux font de Jésus une sorte de magicien puissant, mais devant toujours faire ses preuves. Dieu, le Verbe, sa puissance, sont l’instrument du fantasme, qui doit accomplir ce dont on rêve et réparer ce qui peine. Nous avons là, coup sur coup, deux variantes du « si Dieu existait, il ne devrait pas permettre que… »

Jésus n’en est pas au tout début de son ministère ; il est confronté à des Juifs, sensés en connaître sur Dieu et sur la foi en Dieu ; il est confronté aussi à Marie, pourtant une femme pleine de tendresse ; et il se trouve, après tout ce travail, après tout ce qu’il a enseigné et fait, face à une incompréhension radicale, au malentendu fondamental de sa mission, qui est le malentendu fondamental de l’enseignement de l’Evangile... Chaque effort, chaque signe concret, accompli pour enseigner que la divinité de Dieu ne peut être que crue, conduit au contraire le plus souvent à renforcer le besoin que cette divinité doive sans cesse être magiquement prouvée. Que ce soit Marie, pour sa propre consolation, que ce soient les Juifs, pour leur propre satisfaction, ils attendent de Dieu, ils attendent de Jésus, du divin, un signe, une preuve, un truc spécial qui les satisfasse. N’est-on le Verbe fait chair que pour être Dieu self-service ?  

Que voit-on là-dedans ? Ne soyons pas plus cruel qu’il ne le faut… on voit ici juste l’humanité, l’humanité qui, assez souvent, fait des rêves éveillés sur la réversibilité des actes et sur la puissance de Dieu, au lieu de s’aviser de l’irréversible et de s’engager concrètement.

 

Alors sur quoi Jésus pleure-t-il ? Il pleure, et peut-être bien qu’il pleure de rage, et d’un peu de désespoir, sur l’humanité… Elle n’est pas bien belle, cette humanité lorsqu’elle s’intéresse à Dieu pour qu’il satisfasse ses petits caprices et qu’il comble ses grands besoins.

Pourtant, Jésus qui pleure va donner à cette humanité le signe qui la satisfera, dans ce cas, ressusciter Lazare. Jésus accepte toute son humanité, et il accepte l’aggravation du malentendu… parce qu’il sait qu’avec la proclamation concrète de l’Évangile c’est toujours le malentendu qui s’aggrave. Quelques-uns croiront en lui à cause de cette résurrection. D’autres en nourriront leur arrogance et leur haine. Il sait, Jésus, que c’est seulement au paroxysme de ce malentendu, à la Croix, que l’Évangile sera pleinement annoncé. Il accepte.

 

Et nous, faut-il vraiment tout cela pour que nous croyions ? Faut-il un mort, un supplicié, pour que nous baissions la garde, que nous laissions les armes, et que nous choisissions la vie ? En tout cas, la Croix se dresse pour toujours devant nos yeux, et avec la Croix, la résurrection.