Matthieu 4
1 Alors Jésus fut conduit par l'Esprit au désert,
pour être tenté par le diable.
2 Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir
faim.
3 Le tentateur s'approcha et lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que
ces pierres deviennent des pains.»
4 Mais il répliqua: «Il est écrit: Ce n'est pas seulement de pain que
l'homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu.»
5 Alors le diable l'emmène dans la Ville Sainte, le place sur le faîte du
temple
6 et lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit:
Il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains
pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre.»
7 Jésus lui dit: «Il est aussi écrit: Tu ne mettras pas à l'épreuve le
Seigneur ton Dieu.»
8 Le diable l'emmène encore sur une très haute montagne; il lui montre tous
les royaumes du monde avec leur gloire
9 et lui dit: «Tout cela je te le donnerai, si tu te prosternes et
m'adores.»
10 Alors Jésus lui dit: «Retire-toi, Satan! Car il est écrit: Le Seigneur ton
Dieu tu adoreras et c'est à lui seul que tu rendras un culte.»
11 Alors le diable le laisse, et voici que des anges s'approchèrent, et ils
le servaient.
Ne nous soumets pas
à la tentation… ne nous laisse pas entrer en tentation… ne nous laisse pas
succomber à la tentation… ne nous induis pas en tentation…
Une âpre discussion a eu lieu, il y
a quelques années, dans notre Eglise autour de la 6ème demande du
Notre Père. Faute d’arguments vraiment convaincants, il fut décidé – par souci
œcuménique – de choisir la traduction que les catholiques avaient choisie, un
peu avant…
Tout ceci parce que la traduction
"ne nous soumets pas à la tentation", qui avait été adoptée deux ou
trois générations avant nous, ne recevait plus l’assentiment d’un grand nombre
des gens de maintenant, champions de ces gens qui savent bien que « ça
n’est pas Dieu qui nous tente ». Admettons… mais cette traduction avait
pourtant été ratifiée par nos anciens qui, qu’on se le dise, savaient autant
que nous autres, lire, traduire et interpréter. Et qui, sans doute aussi bien
que nous, savaient bien que la divinité de Dieu ne peut être ni approchée ni
explorée ni rapportée… si ce n’est par ce que les textes bibliques veulent bien
en dire (et les interprètes interpréter).
Ce qu’ils en disent, ces textes
bibliques, par exemple : « et après tous ces événements, Dieu tenta
Abraham… » (Genèse 22,1), et aussi « Que nul, quand il est tenté, ne
dise ‘c’est Dieu qui me tente’ ; car Dieu, s’agissant du mal, est
incapable de tentation ; "Dieu" ne tente jamais personne »
(Jacques 1,13). Alors, "Dieu", tente-t-il l’être humain, ou ne le
tente-t-il pas ? Je laisse là ce prélude théologique, avec le mot Dieu tantôt
sans guillemets, tantôt avec des guillemets, avec ou sans majuscule… Celui qui
affirme que "ça n’est pas Dieu qui nous tente" ne cède-t-il pas à une
certaine tentation ? Nous y reviendrons, c’est promis.
Dans l’évangile de Matthieu, comme
dans l’évangile de Luc, Jésus, tout récemment baptisé et dont l’identité de
Fils de Dieu vient d’être proclamée par une voix du ciel, subit trois
tentations. Luc organise le récit de ces trois tentations en une progression
très méthodique, ces trois tentations ayant successivement pour objets les
choses, puis les êtres humains, puis Dieu lui-même. Matthieu, de son côté,
place au centre de son récit un commandement qui est un interdit :
« tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ».
Les traducteurs rechignent un peu à
employer le verbe tenter lorsqu’il s’agit de Dieu, comme si Dieu pouvait être
tenté – comme un enfant – de goûter discrètement et précocement les
confitures ; ils préfèrent "tu ne mettras pas à l’épreuve" le
Seigneur ton Dieu. Ça sonne mieux, mais la question est la même : tenter
quelqu’un, c’est toujours lui proposer une satisfaction précoce de ses envies,
le pousser à commettre des actes dont la publicité jetterait sur lui un certain
discrédit, actes qui permettront d’exercer sur lui un certain contrôle. C’est
bien ce que le diable (le diviseur, le tentateur) propose à Jésus en lui
suggérant de se jeter du sommet du Temple, parce qu’il est écrit, Psaume 91,
etc.. Il propose à Jésus de tenter Dieu. Il propose à Jésus de tenter Dieu, il
propose à Jésus de prendre le contrôle sur Dieu en faisant savoir à qui veut que
Dieu n’est pas incorruptible, que Dieu est achetable.
Il – toujours le diable – propose
pour cela à Jésus d’user de trois moyens : l’ascèse, la Bible, le culte,
et voici de quelle manière. En faisant connaître et valoir que, s’agissant de
l’ascèse, Dieu ne peut pas refuser qu’une pierre devienne du pain à quelqu’un
qui vient de jeûner pendant 40 jours et 40 nuits ; s’agissant de la Bible,
Dieu n’a rien à refuser à qui se réclame des promesses recueillies dans la
Bible ; s’agissant du culte : Dieu n’a rien à refuser à ceux qui lui
rendent le culte qui lui est dû.
Considérant que tout cela se trouve
dans la Bible, c’est bien la seconde tentation qui est la tentation centrale,
Écritures contre Écritures : « Jette-toi toi-même d’ici en bas car il
est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs
mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre.» Tel est le motif de la
tentation. Et Jésus de répondre 7 « Il est aussi écrit : Tu ne
tenteras pas le Seigneur ton Dieu.» Au centre de ces tentations, ce qui est
écrit dans la Bible et, au centre de ce centre, la seigneurie de Dieu.
Cette organisation en
figures concentriques est caractéristique d’une pensée juive (on peut lire sur
ce sujet un très beau livre qui a pour titre La pensée du Temple. De Jérusalem à Qumran) ; et l’évangile de
Matthieu est précisément celui des quatre évangiles qui a le plus souci de
faire connaître à ses lecteurs cette pensée particulière du sein de laquelle
émergea l’espérance chrétienne. Et en particulier, Matthieu se donne pour tâche
de faire connaître à son lecteur ce Dieu des Écritures, ce Dieu au nom
imprononçable, ce Dieu qui est seigneur, ce Dieu qui n’est pas un dieu qui
serait plus fort que tous les autres dieux... ce Dieu qui n’est pas un dieu.
Revenons aux trois tentations.
Peut-être que le jeûne
peut avoir une certaine fonction spirituelle, une certaine fonction symbolique,
peut-être que s’imposer une privation de nourriture, une privation de plaisirs…
peut-être que s’imposer une expérience d’affaiblissement peut avoir une
fonction spirituelle positive. Mais l’idée que Dieu, favorablement impressionné
par une telle performance, se montrerait alors clément, ou généreux… est une
idée étrangère à la foi que promeut Jésus et que transmet Matthieu.
Il faut que cela soit bien
clairement expliqué à ceux qui penseraient trouver en Dieu un dieu plus
efficace que les autres dieux. S’agissant du Dieu de Jésus selon Matthieu, et
du point de vue de l’ascèse, Dieu n’est pas plus efficace que les autres
dieux : Dieu n’est pas efficace du tout ! Et en ce sens, il n’est pas
un dieu.
Nous dirons presque la
même chose pour ce qu’il en est du culte. Le culte a une fonction spirituelle
certaine, il est même – n’hésitons pas à l’affirmer – spirituellement
indispensable à l’être humain. Et cependant, ceux qui prient, ceux qui
célèbrent le culte n’ont aucune gratification spéciale à attendre de la part de
Dieu. Dieu n’est pas un dieu qu’on achète avec de belles cérémonies :
s’agissant aussi du culte, Dieu n’est pas un dieu.
Quant aux Écritures, à la
Bible, elles en disent long sur Dieu, à bien des moments de son aventure avec
les humains, au fil des alliances successives, ce fil si souvent rompu, et parfois
sciemment rompu, par les humains eux-mêmes ; ce fil que Dieu, par ses
juges, ses prophètes, ses prêtres et ses rois, par son Christ et par ses
apôtres, ne cesse de renouer. Ces Écritures, cette Bible ne dit pas tout, car,
s’agissant de sa parole, Dieu n’a pas encore tout dit. De la parole est sortie,
sort et sortira de cette bouche de Dieu qui est toujours bouche humaine pour
nourrir les humain. Dieu n’est pas un personnage connu et dont la Bible serait
la notice nécrologique – même si, par commodité, ou par faiblesse, on peut
parler de Lui comme de quelqu’un, il n’est pas quelqu’un qui… – il est
l’insaisissable, il est le nom audacieusement et fallacieusement donné par les
humains à leurs pauvres tentatives de saisir l’insaisissable : Dieu là
encore n’est pas un dieu.
Car Dieu est seigneur, et
en tant que tel, même s’il est tout-puissant il est impassible, et même si l’on
peut s’adresser à lui de toutes sortes de manières, et même si les humains
accordent une autorité souveraine à la Bible, Dieu demeure seigneur et, en tant
que seigneur, absolument libre.
Au commencement, de toute foi possible en Dieu,
comme principe même de cette foi, il y a la liberté de Dieu. Et lorsque Dieu se
révèle, en tant que libre seigneur, à quelqu’un, ou à un peuple, c’est à la
liberté qu’il appelle celui à qui il se révèle. Et c’est la réponse d’un libre
serviteur qu’il espère, et qu’il attend.
Libres serviteurs, c'est-à-dire des serviteurs qui
vont faire ce qu’ils choisissent de faire – service de Dieu et service du prochain
– gratuitement, pour rien, par pure obéissance au commandement.
Qu’à cette obéissance nous soyons prêts, et que
cette obéissance soit une profonde joie. Amen
.jpg)