dimanche 29 janvier 2017

Sur la connaissance et la jouissance du bonheur (Matthieu 5,3-10)

Matthieu 5
3 «Heureux les pauvres de cœur: le Royaume des cieux est à eux.
4 Heureux les doux: ils hériteront de la terre.
5 Heureux ceux qui pleurent: ils seront consolés.
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice: ils seront rassasiés.
7 Heureux les miséricordieux: il leur sera fait miséricorde.
8 Heureux les cœurs purs: ils verront Dieu.
9 Heureux ceux qui font œuvre de paix: ils seront appelés fils de Dieu.

10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice: le Royaume des cieux est à eux.

Prédication :
            Deux remarques préliminaires, sur les béatitudes des versets 4 à 9 : les verbes de leur seconde partie sont au futur, ils sont aussi – à quelque chose près – à la voix passive.
            A ces 6 béatitudes, et pour les méditer un peu plus tard, j’adjoins 6 autres béatitudes, avec le verbe de leur seconde partie au présent, et à la voix active, sortes d’antibéatitudes, que voici :
            Heureux les violents, ils s’approprient la terre.
Heureux ceux qui font pleurer, ils dominent leurs semblables.
Heureux ceux qui commettent délibérément l’injustice, ils ne manquent jamais de rien.
Heureux les rancuniers, l’avenir leur appartient.
Heureux les pervers, ils sont des dieux.
Heureux les fomenteurs de troubles, ils règnent sur le chaos.

Mais revenons au texte de l’évangile de Matthieu. Oserait-on proclamer heureux, ou bienheureux, celles et ceux qui sont dans une ou plusieurs des huit situations mentionnées par les Béatitudes, en associant à leur bonheur une rétribution dont on ne sait ni de qui elle viendra, ni quand elle viendra ?
Une telle proclamation des Béatitudes est pour le moins un non sens, voire une grossièreté (on peut être grossier sans utiliser des gros mots…).
On peut objecter que pour les deux Béatitudes qui encadrent les six autres, la rétribution est au présent : « le Royaume des cieux est à eux. ». Il l’est déjà ! Ce n’est malheureusement pas si simple.
            « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux ». Il faut bien comprendre de ceux-ci qu’ils ne sont pas un peu, ou temporairement, persécutés, mais qu’ils le sont absolument et parfaitement, et totalement… vous pourriez bien comprendre même qu’ils le sont tellement, qu’ils en sont morts. Et ça vous donnerait : « Heureux ceux qui ont perdu la vie pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. » Et ça fait un peu « Heureux les massacrés… », mais les massacrés sont morts.
Quant à « Heureux les pauvres de cœurs », prenons bien conscience que sont désignés par là des gens qui ne sont pas en état d’éprouver, d’apprécier, d’évaluer ce qu’ils vivent et ce qu’ils font. A ce point que, certains traducteurs rendront cela par : « Heureux les simples d’esprit… »
Alors on peut trouver déplacé, voire grossier une fois encore, de proclamer bienheureux des gens qui ne sont en état ni de jouir de leur bonheur (des morts), ni d’en avoir conscience (les pauvres de cœur, ou simples d’esprit).

Alors… devons-nous espérer le handicap lourd, les soins palliatifs, ou le cantou, pour être heureux ? Ou encore, n’y a-t-il de bonheur qu’à l’horizon d’infinies douleurs, ou à l’horizon d’un engagement éperdu dans des causes peut-être nobles mais certainement perdues ?
A l’inverse aussi, peut-on être heureux, et jouir dans l’instant d’un bonheur qu’on se bâtit ?

C’est pour réfléchir sur cette dernière question qu’ont été proposées plus haut les antibéatitudes, calquées sur les six Béatitudes de Matthieu, et dont la mise en œuvre vous garantit un bonheur immédiat. A ces antibéatitudes, nous ajoutons le credo de Iago (Verdi, Otello, acte 2) :

« Je crois en un Dieu cruel, qui m’a créé à son image et que dans la haine je nomme.
D’un germe vil ou d’un atome, vil je suis né.
Je suis scélérat parce que je suis homme, et je sens en moi la fange originelle.
Oui ! Telle est ma foi ; je crois d’un cœur ferme, autant que la petite veuve au temple, que le mal que je pense et qui de moi procède est mon destin.
Que je l’accomplisse ! »

La mise en œuvre de ce credo et des antibéatitudes vous garantit un bonheur immédiat parce que les moyens, et autrui fait partie de ces moyens, y sont subordonnés aux fins. L’unique fin de celui qui les met en œuvre est sa propre satisfaction, son propre bonheur. Mais sans faire aucun de cas de l’existence d’autrui.

Nous devons nous demander s’il existe des formes du bonheur qui peuvent être expérimentées sans délai – de manière immédiate – et pourtant sans nuire à autrui, sans le voir comme un instrument ou un faire-valoir.
Disons prudemment que le dialogue, avec ce qu’il suppose d’estime et de réciprocité, peut être l’une de ces formes du bonheur. Mais cette forme précisément du bonheur n’est pas évoquée par les Béatitudes.

Retour donc aux Béatitudes, et à l’âpreté de l’interpellation qu’elles adressent à leur lecteur.
Dans quelle perspective vis-tu, penses-tu et agis-tu ? Pour quelle reconnaissance, ou rétribution ? A quel terme ? Car, nous l’avons dit, tous les verbes des béatitudes (sauf la première et la huitième), sont au futur. Et par qui seras-tu reconnu et rétribué ? Certainement pas par toi-même car tous les verbes des béatitudes qui sont au futur sont aussi au passif.

Que faire avec une telle interpellation ? Ne pas rester les bras croisés devant la souffrance du monde. Intégrer le souci d’autrui dans tout processus décisionnel et dans la mise en œuvre de ce processus. Ecarter de son propre chemin les satisfactions et les justifications qu’on pourrait s’administrer à soi-même, car il y a bien un délai entre le « Heureux ! » maintenant, et une certaine jouissance du bonheur. Apprendre enfin – et peut-être seulement à la fin, et peut-être seulement dans une certaine douleur et une infinie reconnaissance – que la connaissance du bonheur et la jouissance du bonheur ne peuvent être que reçus.

Première leçon du sermon sur la montagne, les béatitudes sont l’aune à laquelle mesurer tout la suite de l’Evangile. Jésus prêche, et il vit ce qu’il prêche. Quant à nous… à ce que nous prêchons… à notre manière de vivre…

Puissions-nous être heureux du bonheur des Béatitudes.



dimanche 22 janvier 2017

Pêcheurs d'hommes (Matthieu 4,12-23)

Le geste de lancer du pêcheur à l'épervier : pour moi l'un des plus beaux gestes, l'un des plus émouvants, que l'humanité ait produit.

Matthieu 4
12 Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se retira en Galilée.
 13 Puis, abandonnant Nazara, il vint habiter à Capharnaüm, au bord de la mer, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali,
 14 pour que s'accomplisse ce qu'avait dit le prophète Esaïe:
 15 Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations!
 16 Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière; pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s'est levée.
 17 À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer: «Convertissez-vous: le Règne des cieux s'est approché.»
 18 Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer: c'étaient des pêcheurs.
 19 Il leur dit: «Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d'hommes.»
 20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
 21 Avançant encore, il vit deux autres frères: Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d'arranger leurs filets. Il les appela.
 22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.
 23 Puis, parcourant toute la Galilée, il enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Règne et guérissait toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.

Prédication :
Convertissez-vous, car le Règne des cieux s’est approché ! Comprenons bien que le Règne des cieux ne s’est pas approché un peu tout en demeurant très lointain. Le Règne des cieux s’est tant approché qu’il est tout proche, infiniment proche, et que le reste du parcours doit être fait par les humains… D’où l’impératif : convertissez-vous !
En plus du thème de la conversion des humains, le thème de la conversion des Eglises est devenu au fil des années un thème important dans le mouvement œcuménique.
Mais à quoi donc les Eglises et les humains devraient-ils se convertir ?

En méditant le récit de l’appel des premiers disciples, nous allons tenter de répondre à cette question.

Il nous faut d’abord considérer que ces premiers disciples sont des pêcheurs. Ils ont pour premier métier d’attraper des poissons. Il n’est pas très enviable, n’est-ce pas, le sort d’un poisson attrapé par un pêcheur… Il est pris dans le filet, sorti de l’eau, il expire, et sert de nourriture.
Il faut dire en plus qu’en langue grecque ancienne, un homme qui se laissait prendre, que la vie malmenait, ou dont d’autres profitaient sans vergogne, et qui surtout n’avait pas la parole, pas de mots pour protester… un tel homme était ironiquement appelé un poisson.

Alors on comprend ce que Jésus veut dire, lorsqu’il dit à ses premiers disciples : « Suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Les hommes ne sont pas des poissons. Ainsi lorsque Jésus enseigne, et lorsque Jésus agit, il conteste concrètement le pouvoir de la maladie, le pouvoir des puissants, le pouvoir de la religion… il guérit, il libère. Et de ces humains asservis et meurtris qui étaient des poissons, il fait des hommes. Même lorsque Jésus propose à certains de venir à sa suite, il laisse chacun libre de venir, ou de ne pas venir. Vous êtes lecteurs des évangiles et vous le savez bien, Jésus, le pêcheur d’hommes, ne traite jamais personne comme un poisson.

Ceci dit, Jésus appelle tout d’abord Pierre et André. Ils sont pêcheurs et en train de lancer leurs filets. Répondant à l’appel de Jésus, ils laissent leurs filets. Ils aspirent à devenir pêcheurs d’hommes.
Le premier geste d’un apprenti pêcheur d’hommes, c’est d’abandonner son filet. On ne pêche pas des hommes avec des filets. On ne pêche pas des hommes avec les filets des belles paroles, des fausses promesses d’un lendemain – ou d’un au-delà – qui chante ; on ne pêche pas des hommes à force de menaces, de marchandage, ou de séduction.
Mais avec quoi au contraire pêche-t-on des hommes ? Enseigner, proclamer, guérir. Les Eglises, à l’image de Jésus leur Seigneur, ont trois moyens de pêcher des hommes : leur enseignement, leurs célébrations, et leur pastorale (leur diaconie faisant partie de cette pastorale). Et si par ces moyens elles touchent quelqu’un, ce n’est jamais pour en faire un gentil paroissien cotisant de plus. Tout ce que font les Eglises doit être marqué par la gratuité, image de la grâce que Dieu fait en Christ. C’est pour l’élargissement, c’est pour la liberté, c’est pour que les humains soient debout libres et responsables que les Eglises doivent œuvrer.

Pierre et André, les deux premiers, laissent leurs filets et se mettent à la suite de Jésus. Jacques et Jean sont appelés juste après. Eux aussi sont pêcheurs. Ils ne sont pas en train de jeter leurs filets, mais, avec leur père, ils sont en train de les réparer. On peut même comprendre qu’ils sont en train de les perfectionner. Ils sont affairés à rendre plus efficace un dispositif destiné à attraper des poissons. La mention de leur père et d’une barque signale que les techniques de pêche évoluent de génération en génération, se perfectionnent… Jacques et Jean laissent tout cela derrière eux et suivent Jésus.
Qu’est-ce à dire ? Ceux qui, hommes et Eglises, suivant l’invitation de Jésus, aspirent à devenir pêcheurs d’hommes, n’ont aucune technique à faire valoir, ni à perfectionner. Bien entendu ils ont quelque chose à dire et quelque chose de concret à faire, parce que la détresse est la détresse, la souffrance la souffrance, la faim la faim… mais le parcours de chaque personne rencontrée est un parcours singulier, et il n’existe pas de truc, de recette, ni de méthode pour amener les âmes à Christ... 

Ainsi, si l’on souhaite devenir pêcheur d’homme, il est nécessaire d’apprendre à désapprendre, pour apprendre à enseigner au nom du Christ, à célébrer le nom du Christ, à aider les humains à la suite du Christ.

Quelle conversion des Eglises et des personnes, demandions-nous ? L’apôtre Paul avait déjà pressenti que les Eglises, souvent, s’intéressent plus à se perpétuer elles-mêmes qu’à suivre le Christ. Ainsi, à Corinthe, on s’est disputé, voire détesté, parce qu’on était qui de Pierre, ou de Paul, ou d’Apollos. Ainsi peut-on encore aujourd’hui se disputer, voire se haïr, parce qu’on est qui de Rome, de Wittenberg, ou de Genève. Et pour en revenir à notre Evangile, untel sera assurément de Pierre et André, tel autre de Jacques et Jean…
Et bien, un véritable disciple du Christ, un authentique pêcheur d’hommes, sait qu’il y a d’autres pêcheurs d’hommes que lui, et il s’en réjouit. Reconnaître que des âmes peuvent être amenées à Christ et libérées par le ministère d’une autre Eglise que la mienne… telle est la conversion à laquelle chaque croyant est appelé. Reconnaître que le Christ est pleinement présent dans telle autre Eglise, c’est une conversion à laquelle chaque Eglise est appelée.

Ainsi donc, chacun selon sa tradition, chacun à sa manière propre, nous enseignons, nous prêchons, et nous accompagnons. Mais nous ne sommes que des apprentis, des disciples, c’est le Christ qui nous précède, et même si nous enseignons, si nous célébrons et si nous accompagnons, c’est le Christ seul qui agit. Amen.

dimanche 15 janvier 2017

Un disciple du Christ (Jean 1,19-34)

Jean 1
19 Et voici quel fut le témoignage de Jean lorsque, de Jérusalem, les Juifs envoyèrent vers lui des prêtres et des lévites pour lui poser la question: «Qui es-tu?»

20 Il fit une déclaration sans restriction, il déclara: «Je ne suis pas le Christ.»
21 Et ils lui demandèrent: «Qui es-tu? Es-tu Elie?» Il répondit: «Je ne le suis pas.» - «Es-tu le Prophète?» Il répondit: «Non.»
22 Ils lui dirent alors: «Qui es-tu?... que nous apportions une réponse à ceux qui nous ont envoyés! Que dis-tu de toi-même?»
23 Il affirma: «Je suis la voix de celui qui crie dans le désert: ‹Aplanissez le chemin du Seigneur›, comme l'a dit le prophète Esaïe.»

24 Or ceux qui avaient été envoyés étaient des Pharisiens.
25 Ils continuèrent à l'interroger en disant: «Si tu n'es ni le Christ, ni Elie, ni le Prophète, pourquoi baptises-tu?»
26 Jean leur répondit: «Moi, je baptise dans l'eau. Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas;
27 il vient après moi et je ne suis même pas digne de dénouer la lanière de sa sandale.»
28 Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait.

29 Le lendemain, il voit Jésus qui vient vers lui et il dit: «Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.
30 C'est de lui que j'ai dit: ‹Après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était.›
31 Moi-même, je ne le connaissais pas, mais c'est en vue de sa manifestation à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau.»

32 Et Jean porta son témoignage en disant: «J'ai vu l'Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui.
33 Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, c'est lui qui m'a dit: ‹Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et demeurer sur lui, c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint.›

34 Et moi j'ai vu et j'atteste qu'il est, lui, le Fils de Dieu.»

Prédication
            Je voudrais, au cours de cette prédication, présenter Jean (Baptiste), comme un modèle du chrétien, un simple modèle en trois temps : la vocation, la prédication, l’action.

            La vocation, c’est classiquement ce qui se passe à l’intérieur. Jean a entendu une voix, et c’est au titre de cette voix qu’il baptise. Cette même voix lui a dit que celui sur qui il verrait l’Esprit se poser est celui qui baptise dans l’Esprit Saint. Puis c’est dans une vision qu’il voit l’Esprit comme une colombe se poser sur Jésus. Mais Jean est le seul à avoir entendu et vu cela. Ainsi, le texte que nous lisons nous fait être, comme bien d’autres textes que nous avons médité ces derniers mois, témoins indiscrets de l’intimité de quelqu’un. Or, le propre de l’intime est que c’est intime. Tant mieux pour Jean s’il entend des voix et s’il a des visions, tant mieux aussi si ces voix et ces visions fondent son intime conviction et le conduisent à agir, mais de ce qui se passe dans son intimité rien ne peut être déduit. D’ailleurs Jean lui-même n’infère rien de ce qu’il entend et voit : il ne se réclame d’aucun savoir. Il baptise, et, si on l’interroge, il répond. Nous n’avons rien à dire de plus sur la vocation de Jean, mais nous pouvons nous interroger sur que nous avons entendu, vu, ou lu, cela qui fonde notre espérance, notre intime conviction, et qui nous porte
.
Sans nous attarder d’avantage à la vocation de Jean, nous nous intéressons à sa prédication. Prédication n’est pas le mot employé ici par l’évangile. C’est le mot de témoignage qui est employé, mais nous allons nous intéresser d’abord à ce que Jean dit (sa prédication), puis à sa manière d’agir (son action), les deux ensemble constituant son témoignage.
La prédication de Jean tient ici en une seule phrase : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert “Aplanissez le chemin du Seigneur”, comme l’a dit le prophète Esaïe. » Qu’est-ce que cela signifie dans la bouche de Jean ? Le verbe aplanir a été choisi par certains traducteurs, mais il ne rend pas compte du premier sens du verbe grec utilisé dans notre évangile. Le verbe en question a un sens juridique, celui de redresser (pensez à une maison de redressement), ou de corriger (on inflige une correction à qui a mal agi). Bien sûr, si l’on tente de traduire par “corrigez les chemins du Seigneur”, cela laisse entendre que le Seigneur a pris de mauvais chemins comme un mauvais garçon, et qu’il s’agit alors de corriger le Seigneur pour qu’il en prenne de meilleurs à l’avenir. Mais il s’agit du Seigneur. Et nous n’avons pas à corriger le Seigneur, ni ses chemins.
L’expression “chemins du Seigneur” désigne ici plutôt tout ce que les humains s’imposent ou imposent à leurs semblables aux fins de se rendre leurs dieux propices. L’expression “chemins du Seigneur” peut aussi désigner toutes ces règles soi-disant inspirées par Dieu lui-même et au nom desquelles certains dominent, surveillent et punissent. Et alors ce n’est pas le Seigneur qui est mis en cause… mais ceux qui parlent de Lui, ceux qui profitent de Lui, ceux-là même qui profitent de la faiblesse et de la crédulité des pauvres gens. Plus ordinairement encore,  l’expression “les chemins du Seigneur” peut désigner les travers ordinaires des croyants ordinaires, ces manières qu’on peut avoir de ne pas descendre de son petit ciel où l’on est un petit dieu…
La prédication de Jean interpelle tous ceux qui croient, qui trouvent qu’il est difficile de croire. Et Jean leur suggère que croire en Dieu est complexe et difficile parce que les humains rendent cela complexe et difficile, parce qu’ils situent Dieu très haut, qu’ils l’imaginent très étranger, et très loin là-haut, alors que c’est ici, au milieu, dans l’humanité, qu’il doit être cherché et rencontré : « au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ».
 
Après la vocation et la prédication de Jean, c’est de son action que nous pouvons parler. Si nous nous en tenons aux actes directement repérables, nous ne pouvons dire qu’une chose : Jean baptise, il ne fait que baptiser et semble bien refuser toute autre pratique religieuse que celle du baptême : aucune confession des péchés, aucune confession de foi n’accompagne ce baptême. Dans sa manière de répondre aux questions qui lui sont posées, et dans ce qui semble l’opposer à ses interlocuteurs, nous pouvons repérer aussi que Jean refuse tout titre ronflant. Ni Elie, ni le prophète, ni le Christ… Jean n’entend être qu’une voix qui parle de celui qui était avant lui, qui sera après lui, qui est plus grand que lui et qui importe infiniment plus que lui… Jean n’œuvre en toutes choses qu’afin que cet autre, le Fils de Dieu soit manifesté.
Simplicité, dépouillement et humilité caractérisent l’action de Jean.


Vocation, prédication, action, nous avons ainsi présenté Jean comme un modèle du chrétien. Prenons le risque de nous mesurer à ce modèle.
Vocation : cela revient à interroger notre intime conviction, les voix, les visions, ou les versets bibliques… qui nous portent. Pouvons-nous résumer notre foi en peu de mots ?
Prédication : nous pouvons nous demander ce que sont « nos » “chemins du Seigneur” ? Ceux de notre tradition, mais aussi nos propres chemins. Sont-ils simples ? Ou infiniment complexes ? Ont-ils besoin d’être corrigés ?
Action : nous interrogeons enfin nos manières d’être. Agissons-nous en matière de religion aux seules fins de nous rendre indispensables, ou comme de simples serviteurs ?

Peut-être bien que ce triple examen n’est pas en notre faveur. Jean – dans notre évangile – n’est pas un accusateur. Il est juste un témoin, un grand frère, un compagnon de route.

Que faire alors ? Revenir à l’intime conviction de Jean, qui est tout de même un peu la nôtre.  
Celui que Jean a vu et dont il s’est fait le témoin – rien que le témoin -  c’est l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. Il ôte notre péché aussi. C’est Lui qui baptise dans l’Esprit Saint. Il nous baptise aussi.
A Lui nous devons tout. A Lui nous remettons tout. Qu’il nous soit en aide. Amen.


dimanche 8 janvier 2017

Seuls les mages sont allés à Bethléem (Matthieu 2,1-10), pourquoi ?


Matthieu 2
1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent: «Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Nous avons vu son astre à l'Orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui.»
3 À cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître.
5 «À Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète:
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda: car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple.»
7 Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait,
8 et les envoya à Bethléem en disant: «Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille me prosterner devant lui.»
9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.
10 À la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie.
11 Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, étant tombés  à genoux, ils se prosternèrent devant lui ; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

Prédication :
            Dans l’évangile de Matthieu, qui est allé à Bethléem se prosterner devant le Roi des Juifs qui venait de naître ? Les mages… et eux seulement. Le texte biblique ne précise aucunement quel était le nombre des mages venus d’Orient pour se prosterner devant l’enfant Jésus. Mais eux seuls y sont allés. Etonnant.

Etonnant, car lorsque les mages sont arrivés à Jérusalem en sachant que le Roi des Juifs venait de naître, ils ne savaient pas où. Mais ils ont trouvé là des gens qui savaient où le Roi des Juifs devaient naître, mais qui ne savaient pas quand. Or, après la mise en commun de tous ces savoirs, tous savaient où et quand le Roi des Juifs était né : à Bethléem (10km au sud de Jérusalem, moins de deux heures de marche, moins d’une heure si l’on est pressé…). Tous, c'est-à-dire les mages, le roi Hérode, les grands prêtres et les scribes du peuple, et tout Jérusalem… car nous ne pouvons pas imaginer que – même si c’est secrètement qu’Hérode missionne les mages – personne n’en entende parler, ni que personne ne les suive. La capitale juive tout entière est au courant, et personne alors n’entreprend de marcher deux heures pour aller se prosterner devant le Roi des Juifs qui vient de naître, personne que ces mages, étrangers de surcroît. Nous pouvons légitimement nous demander pourquoi.

Pour que quelqu’un aille se prosterner devant le Roi des Juifs, il faut qu’il ait parcouru un certain nombre d’étapes. Ces étapes sont autant de conditions nécessaires, que nous examinons.
  1. Il faut savoir que les Juifs existent avec des traditions et des textes sacrés qui leurs sont propres ; et c’est un savoir que tous partagent, Juifs et mages. Nous retenons un mot, pour cette étape : existence.
  2. Il faut savoir aussi que le Dieu des Juifs est différent de tous les autres dieux, et qu’il est même toujours différent de tous les dieux possibles. Il ne peut être représenté, ne peut être réduit à une image, et son nom ne peut être prononcé… Ce qui est un savoir que les mages peuvent posséder autant que les Juifs, pourvu qu’ils soient lecteurs des Saintes Ecritures. Et nous retenons un autre mot : différence.
  3. Cette différence radicale invite à une ouverture vers l’universel. Le Dieu des Juifs ne peut pas être seulement un dieu national ou ethnique, moteur d’une espérance nationale... Sa différence radicale invite à une éthique particulière, une éthique qui ne peut pas être une éthique de possession et de domination, mais une éthique de modestie et de partage, qui fonde une espérance pour le monde. Cela, tant les Juifs que les mages peuvent aussi le savoir, s’ils méditent les Saintes Ecritures. Nous retenons maintenant le mot : ouverture.
  4. Il y aura un homme qui sera Roi des Juifs, c'est-à-dire que quelqu’un, un Juif, accomplira les Ecritures. Et par cet homme le Judaïsme s’ouvrira totalement aux Païens (et les mages sont Païens). C’est aussi une conviction que Juifs et Païens peuvent posséder, du fait toujours de leur lecture des Saintes Ecritures. Et c’est encore un autre mot que nous retenons : accomplissement.
  1. Pour aller se prosterner devant le Roi des Juifs, il faut que toutes ces conditions soient réunies. Mais il faut aussi que le Roi des Juifs soit né, et qu’on sache qu’il soit né. Au début de notre récit, seuls les Mages venus d’Orient le savent. Et comment l’ont-ils su ? Les Mages d’Orient observent les étoiles et, comme nous l’avons lu, ils disent : « Nous avons vu son astre… ». Ce n’est pas le mouvement répété des astres qui leur ont signalé la naissance,  mais une singularité. Les Saintes Ecritures ne sont pas là pour que soit observé et défendu un ordre prétendument divin des choses. Les Saintes Ecritures peuvent avoir une fonction régulatrice, il est vrai, mais elles ont une autre fonction, capitale, celle de rendre leurs lecteurs attentifs à certains éléments singuliers, à certains petits événements qui peuvent signaler qu’un grand chambardement est en marche, et une grande bénédiction possible. Ainsi, si les mages avaient observé les fleurs ils auraient vu la fleur du Roi des Juifs. S’ils avaient observé la forme des vagues de la mer ils auraient vu apparaître la vague du Roi des Juifs. La méditation des Saintes Ecritures doit rendre attentif à des singularités que d’autres jugeraient insignifiantes… et ces singularités suggèrent qu’il est temps de se décider, de se mettre en route… Les Mages ont vu ce qu’ils ont pris pour un signe, et ils se sont mis en route avec l’ardent désir de se prosterner devant le Roi des Juifs qui, pour eux, venait de naître. Retenons de cette 5ème condition que la méditation des Saintes Ecritures invite à être attentifs à de petits signes singuliers… qu’on interprétera comme signes qu’il est temps de se mettre en chemin, de changer, de se convertir… Et retenons enfin le mot : décision. 
C’est ainsi que les Mages d’Orient se sont mis en route, et se sont trompé de lieu. Ils connaissaient le moment, mais pas l’endroit.
L’aventure de la foi en Dieu – le Dieu d’Israël – ou la quête du Roi des Juifs pour aller se prosterner devant Lui – est une aventure : la décision de se mettre en chemin y est essentielle. Pour arriver où ? On ne le sait. On ne le sait pas d’avantage qu’Abraham ne savait où était la terre promise lorsqu’il répondit à l’appel de Dieu et se mit en chemin.
Et c’est en chemin que les Mages reçurent le reste des informations, de la part d’Hérode… Ceux qui sont en quête du Roi des Juifs pour aller se prosterner devant Lui peuvent avoir confiance : il peut arriver que même les ennemis du Roi des Juifs leur montrent le bon chemin. Retenons alors le mot : providence.
Pourquoi les Mages d’Orient ont-ils été seuls à se rendre à Bethléem ? La réponse est à la fois simple et terrible : parce qu’ils étaient Païens. Etant Païens, leur espérance, rapport au Roi des Juifs, n’était pas celle d’une restauration nationale, d’une libération politique, du retour d’une grandeur passée. Nulle nostalgie, aucune attente précise d’une réponse précise et conforme à des aspirations trop formatées, juste l’espérance nue. Espérance ! 

Puisse notre espérance être toujours l’espérance de ces Païens. Puissions-nous, même prosternés devant le Roi des Juifs, demeurer toujours en chemin vers Bethléem, et en montrer aussi le chemin à ceux qui le chercheront. Amen

Adoration des Mages (Rubens)

dimanche 25 décembre 2016

La foi seule (Luc 2, et Jean 1) ou prenez soin du Sauveur !

Luc 2
1 Or, en ce temps-là, parut un décret de César Auguste pour faire recenser le monde entier.
2 Ce premier recensement eut lieu à l'époque où Quirinius était gouverneur de Syrie.
3 Tous allaient se faire recenser, chacun dans sa propre ville;
4 Joseph aussi monta de la ville de Nazareth en Galilée à la ville de David qui s'appelle Bethléem en Judée, parce qu'il était de la famille et de la descendance de David,
5 pour se faire recenser avec Marie son épouse, qui était enceinte.
6 Or, pendant qu'ils étaient là, le jour où elle devait accoucher arriva;
7 elle accoucha de son fils premier-né, l'emmaillota et le déposa dans une mangeoire, parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans la salle d'hôtes.
8 Il y avait dans le même pays des bergers qui vivaient aux champs et montaient la garde pendant la nuit auprès de leur troupeau.
9 Un ange du Seigneur se présenta devant eux, la gloire du Seigneur les enveloppa de lumière et ils furent saisis d'une grande crainte.
10 L'ange leur dit: «Soyez sans crainte, car voici, je viens vous annoncer une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple:
11 Il vous est né aujourd'hui, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur;
12 et voici le signe qui vous est donné: vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire.»
13 Tout à coup il y eut avec l'ange l'armée céleste en masse qui chantait les louanges de Dieu et disait:
14 «Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix pour ses bien-aimés.»
15 Or, quand les anges les eurent quittés pour le ciel, les bergers se dirent entre eux: «Allons donc jusqu'à Bethléem et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître.»
16 Ils y allèrent en hâte et trouvèrent Marie, Joseph et le nouveau-né couché dans la mangeoire.
17 Après avoir vu, ils firent connaître ce qui leur avait été dit au sujet de cet enfant.
18 Et tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce que leur disaient les bergers.
19 Quant à Marie, elle retenait tous ces événements en en cherchant le sens.

20 Puis les bergers s'en retournèrent, chantant la gloire et les louanges de Dieu pour tout ce qu'ils avaient entendu et vu, en accord avec ce qui leur avait été annoncé.

Jean 1
1 Au commencement était le Verbe, et le Verbe était dans l’intimité de Dieu,
et le Verbe était Dieu.  2 Il était au commencement dans l’intimité de Dieu.

3 Tout fut par lui, et rien de ce qui fut, ne fut sans lui.
4 En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes,
5 et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise.
6 Il y eut un homme, envoyé de Dieu: son nom était Jean.
7 Il vint en témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui.
8 Il n'était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière.
9 Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme.
10 Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l'a pas reconnu.
11 Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas pleinement reçu.
C'est mon dernier post de l'année 2016. In memoriam.
12 Mais à ceux qui l'ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné possibilité de devenir enfants de Dieu.
13 Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu.

14 Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, unique engendré, plein de grâce et de vérité, il tient du Père.
15 Jean lui rend témoignage et proclame: «Voici celui dont j'ai dit: après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était.»
16 De sa plénitude en effet, tous, nous avons reçu, et grâce sur grâce.
17 Si la Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ.
18 Personne n'a jamais vu Dieu; Dieu unique engendré, qui est dans le sein du Père, s’en est fait l’interprète.

Prédication
Dans l’évangile de Luc, comme nous l’avons lu, merveilleusement, le ciel s’ouvre, apparaissent l’ange, puis la foule des armées célestes et, une fois qu’a été annoncé ce qui devait être annoncé, le ciel se referme sur son propre mystère.
Alors les humains sont ici-bas, le ciel et Dieu sont tout là-haut, éloignés infiniment l’un de l’autre, et chacun ne peut être que là où il est, et nulle part ailleurs. Pourtant, dans cette configuration, le ciel qui s’est un jour ouvert pourrait bien s’ouvrir encore…
L’espérance prend ici une forme merveilleuse : dans une situation compromise, le ciel peut de nouveau s’ouvrir et les anges intervenir une fois encore.

Différente est la perspective de l’évangile de Jean : le Verbe se fait chair. Entendons bien ceci d’une manière radicale. S’étant fait chair, il n’est plus Verbe, mais chair ; il n’est plus là-haut, mais ici-bas. Le Verbe s’est anéanti en tant que Verbe et il n’y a plus que la chair, que de l’humain.
Alors l’espérance ne peut plus être celle d’un ciel qui s’ouvre. L’espérance ne tient plus qu’à la vertu des humains : probité, vérité et amour.

On peut se demander alors qui accepte ce cadre si particulier de l’évangile de Jean, ou encore qui veut de cette forme radicalement incarnée de l’espérance ? Qui surtout parmi les croyants ? On en entend bien souvent affirmer par des croyants que l’incroyance est l’autoroute du chaos et du désespoir. Ou encore affirmer que si finalement Dieu n’existe pas, ce que font les croyants – prier, étudier, servir – n’a aucun sens… A ceci nous avons à répondre que la foi dont ont parlé les Prophètes, dont a parlé Jésus lorsqu’il parlait en tant que prophète, est bien la foi seule, celle-là même dont a parlé aussi Martin Luther.
Et il faut bien entendre ici que le propre de la foi seule est qu’elle est seule. C'est-à-dire que celui qui croit authentiquement est seul à croire. Ainsi celui qui croit, lorsque sa foi est réellement foi seule, croit, ne peut que croire ici-bas, dans la chair, sans aucunement présupposer l’existence de Dieu, et sans présupposer non plus – et encore moins – que Dieu s’intéresse à lui. Si l’on a bien compris ce qu’a voulu dire l’évangile de Jean en disant que le Verbe s’est fait chair, c’est justement lorsque la foi est seule qu’elle est foi en Dieu.

Qui veut, qui voudra de cette radicalité de la foi ? L’évangile de Jean, qui parle si bien de la foi seule, énonce clairement que les humains ne veulent pas, ne veulent absolument pas de cette foi seule. Nous lisons : « Il est venu chez lui… et les siens ne l’ont pas pleinement reçu ». Le recevoir pleinement, c’eût été croire, comme nous l’avons dit, croire seulement, vivre de la foi et de la foi seule. Et cela n’advint pas… quelques-uns le reçurent, disons, ses disciples. On peut dire qu’ils le reçurent un peu, ils crurent pour ce dont ils étaient capables de croire. Ils commencèrent ce qu’on peut appeler l’apprentissage de la foi. Et lorsqu’au sujet de ceux-ci l’évangile de Jean écrit qu’il leur a été donnée la possibilité de devenir enfants de Dieu, nous devons entendre que c’est le verbe devenir qui porte l’essentiel du message. Il n’est d’enfant de Dieu qu’en devenir, et il n’est de foi qu’apprentissage de la foi.

Ainsi, de cet apprentissage, et du chemin qu’il a déjà parcouru,  celui qui croit ne saurait se prévaloir sans que sa foi ne soit plus apprentissage de la foi seule. C’est pour bien marquer cela que Jean précise encore que ce n’est jamais d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme que cela est issu, mais seulement de Dieu.

Aujourd’hui c’est Noël. En revenant à l’évangile de Luc, nous nous penchons sur un nouveau né. Un nouveau né serait le Christ Seigneur ? Car c’est bien un nouveau né que nous voyons. Il est Sauveur aussi. Il apporte le salut… quel salut ? Il s’agit d’être sauvé de l’idée qu’on peut soit même faire son propre salut. Devant la crèche, ce qui saute aux yeux, c’est que le salut d’autrui importe toujours d’avantage au croyant que le sien propre. Pour l’heure le sauveur est un nouveau né et, parce que c’est un nouveau né, c’est lui qui a besoin de nous, sinon, comme tout nouveau né, il périra. Ainsi, Noël est porteur d’un message particulièrement précieux : si vous ne prêtez pas attention au sauveur, si vous ne prenez pas soin de lui, et disons, si vous ne sauvez pas le sauveur, il n’y aura de salut pour personne. Noël requiert ici du croyant un engagement fort, voire essentiel. Et cet engagement ressort encore de la foi seule. Le Sauveur c’est lui, c’était et ce sera toujours lui, et ce n’est pas nous. Prendre soin de celui dont on a tout à recevoir, c’est notre lot, et c’est notre grâce. La grâce faite à ceux qui apprennent à croire.

Puissions-nous apprendre à croire. Puissions-nous être trouvés croyants. Amen

dimanche 18 décembre 2016

Les justes et la divine providence (Matthieu 1,18-25)




Matthieu 1
1 Livre des origines de Jésus Christ, fils de David, fils d'Abraham:
2 Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères,
3 Juda engendra Pharès et Zara, de Thamar, Pharès engendra Esrom, Esrom engendra Aram,
(…)
15 Elioud engendra Eléazar, Eléazar engendra Mathan, Mathan engendra Jacob,
16 Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, de laquelle est né Jésus, que l'on appelle Christ.
17 Le nombre total des générations est donc: quatorze d'Abraham à David, quatorze de David à la déportation de Babylone, quatorze de la déportation de Babylone au Christ. 

18 Voici quelle fut l'origine de Jésus Christ.
Marie, sa mère, était accordée en mariage à Joseph; or, avant qu'ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l'Esprit Saint.
19 Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la diffamer publiquement, résolut de la répudier secrètement.
20 Il avait formé ce projet, et voici que l'ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit: «Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse: ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint,
21 et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés.»
22 Tout cela arriva pour que s'accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète:
23 Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d'Emmanuel, ce qui se traduit: «Dieu avec nous».
24 À son réveil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit: il prit chez lui son épouse,

25 mais il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus.

Prédication :
            Parler des justes, et de la divine providence, c’est ce que je souhaite faire en méditant ce texte. Mais, pour commencer, je vous demande un certain effort : oublier ce que nous savons de cette femme, de cet homme, et de cet enfant à naître, de l’ange et de Dieu qui est derrière tout ça…        Une fois cet effort accompli, de quoi parle ce texte ?

Une jeune femme, promise à un homme, est trouvée enceinte, avant d'avoir officiellement été donnée à cet homme, et cela se passe dans un village palestinien il y a deux mille ans. L’homme, bien qu’en droit de rompre l’engagement, bien qu’en droit aussi de se plaindre et d’exiger une sanction contre cette jeune femme, sanction qui pourrait être la lapidation, la prend chez lui et, au terme de la grossesse, donne un prénom à l’enfant, c'est-à-dire le reconnait comme sien. La jeune femme s’appelle Marie, et elle a eu une chance incroyable ; l’homme s’appelle Joseph.

            De l’homme qui agit ainsi, de ce Joseph, il est dit qu’il était juste. Qu’est-ce qu’un juste ?            
Le texte nous aide. Un juste est quelqu’un qui a le droit pour lui ; et qui peut se servir du droit pour condamner autrui ; mais qui choisit pourtant de ne pas appliquer la Loi, et de sauver autrui, sans aucune considération de ce que sa décision peut lui coûter.
C’est exactement ce qu’ont fait ces gens qui, au mépris de la loi, et au mépris de leur propre vie, ont sauvé des Juifs en les soustrayant à la barbarie nazie ; ces gens sont des justes, et les noms de ceux qui sont connus sont conservés et honorés au mémorial de Yad Vashem.
Cela, c’est ce qui se voit. Mais en lisant le récit que nous propose Matthieu, nous pouvons envisager comment se construit cette « justice » de Joseph…
            Tout d’abord, il y a une situation, et nous allons dire que c’est en situation seulement que cette « justice » se déploie.
            Ayant connaissance de la situation (Marie enceinte), le juste a aussi connaissance de la Loi et de ce que la Loi exige. L’accusation publique mènerait la jeune femme à la mort… La rupture discrète ménage la vie de jeune femme – ce qui est indiscutablement un moindre mal... Combien de temps faut-il à Joseph pour en arriver là ? C’est en tout cas dans le fil de cette réflexion que Joseph rêve.
            Nous retenons que le juste délibère, et que le juste rêve. Ne nous y trompons pas et n’allons pas trop vite dire que c’est un ange qui vient… même si c’est écrit. De quoi Joseph rêve-t-il ? Il rêve endormi, comme nous tous, de ce dont il rêve aussi éveillé, et, dans son rêve, se retrouve ce qu’il a lu et entendu. Joseph, qui connaît la Loi connaît aussi les Prophètes et, parmi les prophètes, Esaïe : « voici que la jeune femme conçoit et enfante un fils – et elle lui donne le nom d'Im-anou-El (Dieu avec nous) ; de crème et de miel il se nourrit, sachant rejeter le mal et choisir le bien ».
Le rêve a ceci de divin qu’il permet parfois l’association libre d’idées qui sans lui n’auraient rien à faire ensemble. Qui est cette jeune femme de la prophétie ? Et qui est cette jeune femme que Joseph se prépare à défendre ? Le rêve en fait une seule et même personne et suggère au rêveur qu’il y a peut-être mieux à faire que rompre secrètement… Pensons-y… si Joseph rompt secrètement, lui sera indemne en cette affaire, certes, la jeune fille ne sera pas accusée publiquement, mais n’y a-t-il pas une autre voie ? Le rêve suggère une autre voie. Le rêve est un « … et si… ? » : et si Marie et la jeune femme de la prophétie étaient une seule et même jeune femme, et si l’enfant était cet Emmanuel ? Le rêve opère comme une sorte de rappel à la foi, à la foi d’Israël, à la foi en Dieu : le chemin le plus étroit, le plus étonnant pour les humains, est peut-être celui que Dieu attend qu’on prenne, est peut-être le chemin de l’accomplissement de la promesse. Ce chemin, il faut bien oser le prendre si l’on veut qu’il soit un chemin. Le rêve est aussi un « pourquoi pas ? » qui attend la décision du rêveur.

            Joseph se souvient-il de son rêve ? Prenons garde, en tant que lecteurs, de ne pas en savoir trop. Nous en savons beaucoup… Nous le voyons rêver, nous savons qui est dans son rêve, et qui est l’enfant que Marie porte. C’est bien, en un sens, car c’est le motif de l’action de grâce, de la joie d’une attente dont nous savons un peu la fin, c’est Noël par anticipation, c’est peut-être même un pilier essentiel de notre foi. Mais notre foi, si elle est reconnaissance, action de grâce, peut et doit aussi être engagement, chemin vers un inconnu, connu de Dieu seul. Joseph ne se souvient pas de son rêve et nous l’oublions avec lui.
            Et nous revenons à ce qui s’observe, à ce qui se voit, à ce que les contemporains de Joseph ont réellement vu : l’acte de Joseph qui prend chez lui et comme femme cette Marie, contre la rumeur, contre la Loi, contre le qu’en-dira-t-on… Et lorsque cette jeune femme trouvée enceinte d’on ne sait qui met au monde son enfant, il lui donne un nom plein d’espérance : Jeoshoua, Jésus, ce qui signifie « Dieu sauve ».

Ce n’est pas rien, ce prénom, car qu’est-ce qui peut certifier à Joseph, qu’est-ce qui peut assurer à un juste, qu’il a raison d’agir ainsi qu’il agit ? Rien. Le juste vit et agit par la foi, dit le prophète Habacuc. Et Dieu sauve ; même l’acte du juste doit être sauvé ; on doit même dire que le propre de l’acte du juste est qu’il ne peut être sauvé que par Dieu seulement, justement parce que cet acte est un acte de foi.

Nous annoncions au commencement de cette prédication que nous entendions parler de la justice et de la divine providence.
De Joseph le juste nous savons donc qu’il lit et médite les Saintes Ecritures, qu’il a foi en Dieu, qu’il attend la réalisation de la promesse et qu’il décide, contre vents et marée, humblement mais résolument, de prendre personnellement le risque que cette promesse devienne réalité. Puissions-nous, nous aussi, être trouvés justes…
Quant à la divine providence, envisageons-la du point de vue de Marie. La divine providence est, pour elle, l’acte d’un homme. Puissions-nous, si un jour notre situation vient à être compromise, être au bénéfice de la divine providence. Et puissions-nous surtout être de ceux qui la mettent en œuvre.
Amen

dimanche 11 décembre 2016

Changer le monde (Matthieu 3,1-12 et Matthieu 11,1-6)

Alep....

Matthieu 3
1 En ces jours-là paraît Jean le Baptiste, proclamant dans le désert de Judée:
2 «Convertissez-vous: le Règne des cieux s'est approché!»
3 C'est lui dont avait parlé le prophète Esaïe quand il disait: «Une voix crie dans le désert: ‹Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.› »
4 Jean avait un vêtement de poil de chameau et une ceinture de cuir autour des reins; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
5 Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui;
6 ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en confessant leurs péchés.
7 Comme il voyait beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens venir à son baptême, il leur dit: «Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d'échapper à la colère qui vient?
8 Produisez donc du fruit qui témoigne de votre conversion;
9 et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes: ‹Nous avons pour père Abraham.› Car je vous le dis, des pierres que voici, Dieu peut susciter des enfants à Abraham.
10 Déjà la hache est prête à attaquer la racine des arbres; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu.
11 «Moi, je vous baptise dans l'eau en vue de la conversion; mais celui qui vient après moi est plus fort que moi: je ne suis pas digne de lui ôter ses sandales; lui, il vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu.
12 Il a sa pelle à vanner à la main, il va nettoyer son aire et recueillir son blé dans le grenier; mais la bale, il la brûlera au feu qui ne s'éteint pas.»

Matthieu 11
1 Or, quand Jésus eut achevé de donner ces instructions à ses douze disciples, il partit de là enseigner et prêcher dans leurs villes.
2 Or Jean, dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ. Il lui envoya demander par ses disciples:
3 «Es-tu ‹Celui qui doit venir› ou devons-nous en attendre un autre?»
4 Jésus leur répondit: «Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez:

5 des aveugles retrouvent la vue et des boiteux marchent droit, des lépreux sont purifiés et des sourds entendent, des morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres;

Prédication :
            Lorsque Jean le Baptiste commence à prêcher, il dit « Convertissez-vous, le règne des cieux s’est approché… » Dans ce simple message, on peut repérer deux idées de changement.
Première idée de changement : « le règne des cieux s’est approché ». Quelque chose – le règne des cieux – était loin, est devenu proche, même très proche, voire imminent… Jean le Baptiste avait l’intuition que le monde dans lequel il vivait était proche de sa fin, qu’un événement décisif allait arriver, et qu’un autre monde, une autre époque, allaient commencer.
La seconde idée de changement qu’on peut repérer dans le message de Jean le Baptiste, c’est le changement des gens, comme il leur dit : « Convertissez-vous… ». Se convertir, c’est changer, changer sa manière de penser, et en même temps, changer aussi sa manière de vivre.

Lorsque Jean le Baptiste vivait, son pays connaissait une domination brutale, était en état de révolte permanente, contre l’occupant, mais aussi faction contre faction, les richesses y étaient très inégalement partagées, misère noire pour le plus grand nombre, et une religion puissante s’arrangeait très bien de tout cela…
Avec autant de brutalité et de souffrance, le  message de Jean le Baptiste pouvait être compris comme l’annonce d’une intervention de Dieu, sous la forme d’un chef providentiel, qui mettrait fin à tout cela, punirait les uns, soulagerait les autres, et instaurerait un règne de paix et de justice. Jean le Baptiste avait l’intuition que cela était imminent.
C’était il y a plus de 2000 ans. Le monde a-t-il changé ? Pour nous, le monde est meilleur, infiniment meilleur que celui que connaissait Jean le Baptiste. Pour d’autres que nous, le monde n’a pas changé, il va même effroyablement mal.
En plus, depuis 2000 ans, quelqu’un est-il venu juger les uns, consoler les autres, établir le règne des cieux ? Nous pourrions répondre que non… que le message de Jean le Baptiste n’était qu’illusion, et qu’il est totalement sans portée.
Cependant, nous n’allons pas conclure ainsi. Notre conviction est que Jean le Baptiste ne s’est pas trompé et que son message nous concerne : « Convertissez-vous, le règne des cieux s’est approché… » Nous disons en plus que quelqu’un est venu : Jésus, venu de Galilée. C’est à cause de ce quelqu’un que nous avons eu connaissance du message, nous, qui ne sommes pas de ce pays-là. Ce message a été porté jusqu’aux extrémités de la terre et c’est en cela, au moins, que le monde a changé, même s’il reste encore à changer.

Le règne des cieux est toujours tout proche, nous le croyons. Quand viendra-t-il ? Est-ce imminent ? L’espérance du règne des cieux n’a pas de délai. L’espérance, c’est bien entendu ce qu’on attend, mais c’est aussi ce qu’on décide de faire.
Et que peut-on faire ? Il y a ce qu’on ne peut pas changer. Ce qu’on peut un peu changer. Et il y a ce qu’on peut franchement changer. Or, dans les textes que nous avons choisis de lire aujourd’hui, nous avons des exemples des trois.

Il y a ce à quoi l’on ne peut rien changer
            « Et ne dites surtout pas en vous-mêmes “Nous avons pour père Abraham” ». C’est vrai qu’ils avaient pour père Abraham. Et, effectivement, à cela, on ne peut rien changer. Pour toujours on est né quelque part, dans cette famille et dans aucune autre, dans ce temps et dans aucun autre, ici, et nulle part ailleurs. Chance, voire privilège pour certains ; handicap, voire malédiction pour d’autres. On ne peut rien changer à cela. Lorsque Jean le Baptiste se met à insulter certaines personnes, il insulte des gens qui avaient eu la chance de naître dans des familles riches et influentes, privilégiées… qui trouvaient cela très bien, et qui pensaient qu’il n’y avait rien à changer à rien.

Il y a ce qu’on peut un peu changer un peu.
            On ne peut pas changer sa généalogie, mais on peut changer sa manière de penser le monde et de l’habiter. La vie que mène Jean le Baptiste relève d’un choix de vie. Sa prise de parole relève d’une réflexion et d’une décision. Sa réflexion, sa décision, sa parole et ses engagements ont quelque chose d’extrême, comme ce sera extrême aussi pour Jésus : ces deux hommes ont renoncé à tout, richesse, famille, pouvoir, image... et ils ont payé au prix le plus fort leur liberté de parole.
Maintenant, il est vrai que nous ne sommes pas tous appelés à un tel dépouillement et à une telle radicalité. Mais chacun peut, là où il est, considérer où et quand il est né, observer le monde, réfléchir, et choisir la vie qu’il veut mener : défense de privilèges et rapacité, ou partage… Chacun peut, un peu au moins, changer sa manière de voir le monde, de voir la vie, et de vivre…

Il y a enfin ce qu’on peut totalement changer.
            On peut enfin, parfois, totalement changer quelque chose au monde. Un jour, Jean le Baptiste a fait demander à Jésus s’il était bien celui qui devait venir, ou s’il fallait attendre quelqu’un d’autre. Et bien Jésus a répondu très simplement que, par lui, par son engagement, son action, à la mesure de puissance qui lui avait été donnée, quelques vies avaient été changées : « des aveugles retrouvent la vue et des boiteux marchent droit, des lépreux sont purifiés et des sourds entendent, des morts ressuscitent ». Est-ce que cela changea le monde ? Cela changea totalement le monde de ceux qui avaient eu la chance de croiser le chemin de Jésus.

Mais, reconnaissons-le, le monde, dans sa globalité, dans sa misère, ne fut pas totalement changé par Jésus. Après le passage de Jésus, et là ou il n’était pas passé, il resta des aveugles, de boiteux, des lépreux, des mourants… Ceci dit, ça n’est pas parce qu’on ne peut pas changer le monde dans toute sa globalité qu’il ne faut pas le changer pour ce qu’on a le pouvoir de faire.
Nous n’avons pas le pouvoir de faire du monde un monde de joie et de paix, mais ça n’est pas une raison pour ne pas tâcher d’y mettre un peu de paix et de joie.



Le Seigneur nous appelle à cela, à une conversion – toujours – de nos manières de penser et de vivre. Il nous appelle à partager simplement et concrètement notre espérance pour ce monde. Et Lui, celui qui est déjà venu et qui doit encore venir, il nous accompagne. Amen