samedi 17 septembre 2022

Un gérant renvoyé, mais habile, et la Bonne Nouvelle (Luc 16,1-13)

 Luc 16 :

1 Puis Jésus dit à ses disciples: «Un homme riche avait un gérant qui fut accusé devant lui de dilapider ses biens.

 2 Il le fit appeler et lui dit: ‹Qu'est-ce que j'entends dire de toi? Rends les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.›

 3 Le gérant se dit alors en lui-même: ‹Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance? Bêcher? Je n'en ai pas la force. Mendier? J'en ai honte.

 4 Je sais ce que je vais faire pour qu'une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m'accueillent chez eux.›

 5 Il fit venir alors un par un les débiteurs de son maître et il dit au premier: ‹Combien dois-tu à mon maître?›

 6 Celui-ci répondit: ‹Cent jarres d'huile.› Le gérant lui dit: ‹Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris cinquante.›

 7 Il dit ensuite à un autre: ‹Et toi, combien dois-tu?› Celui-ci répondit: ‹Cent sacs de blé.› Le gérant lui dit: ‹Voici ton reçu et écris quatre-vingts.›

 8 Et le maître fit l'éloge du gérant trompeur, parce qu'il avait agi avec habileté. En effet, ceux les fils de ce monde sont plus habiles avec leurs semblables que les fils de la lumière.

 9 «Eh bien! moi, je vous dis: faites-vous des amis avec l'Argent trompeur pour qu'une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.

 10 «Celui qui est digne de confiance pour une toute petite affaire est digne de confiance aussi pour une grande; et celui qui est trompeur pour une toute petite affaire est trompeur aussi pour une grande.

 11 Si donc vous n'avez pas été dignes de confiance pour l'Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable?

 12 Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour ce qui vous est étranger, qui vous donnera ce qui est à vous?

 13 «Aucun domestique ne peut servir deux maîtres: ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent.»

Prédication : 

         La semaine dernière, il était question d’un berger qui laissait sans surveillance et sans limite de temps 99 brebis et partait à la recherche d’une seule bête égarée ; il était question aussi d’une femme qui cherchait dans sa maison sans limite de temps une pièce égarée, et il était enfin question d’un père qui attendit sans limite de temps son fils cadet perdu et agit au retour de ce fils déchu comme s’il était un prince…

            En conclusion de ce petit résumé, nous allons retenir que par trois fois personne n’agit comme ça... et qu’il y a là un appel à une fidélité sans mesure.

 

            Nous allons aussi retenir aussi que ces trois petits récits ne sont pas trois paraboles. Ils sont parabole tous trois ensemble. En fait, ils ne sont pas parabole exactement tous trois ensemble, car ils sont paraboles ensemble avec encore d’autres récits plutôt fameux : cette histoire d’intendant avisé que nous venons de lire, et une autre histoire encore, celle d’un homme riche et glouton et d’un pauvre affamé, plus quelques enseignements capitaux. L’ensemble fait parabole, l’ensemble a trait au Royaume – ou à l’Évangile – ce que Jésus annonce et à ce que Luc confesse. L’ensemble a trait à la vie.

            Nous pourrions rêver que tout l’Évangile puisse être expliqué par un seul récit, ou en un seul enseignement, mais ça n’est pas le cas. Aujourd’hui donc nous essayons de méditer cette histoire d’argent, mais pas que d’argent…

 

            Un homme riche avait un régisseur qui fut accusé de dilapider ses biens. Et ce régisseur fut renvoyé : il lui fallut rendre la comptabilité des domaines, et disparaître de la circulation. Il ne trouverait plus jamais de travail. Il n’eut même pas la possibilité de se défendre ; et vous pouvez penser qu’il avait été diffamé. Il arrive qu’on renvoie ainsi les gens, sans interrogatoire, sans enquête, sur un ‘on dit…’ sans même leur donner la possibilité de faire leurs preuves.

            Il faut dire que, dans ce temps-là, les gens riches confiaient à un régisseur la gestion de leurs richesses. Le régisseur avait tout pouvoir, pas de salaire fixe, et n’était rétribué que sous condition d’éventuels profits de gestion. S’ils prêtaient, c’était à des taux pour nous faramineux – 100% par an, ou beaucoup plus. Et donc pour celui qui avait dû emprunter 50 jarres d’huile, il devrait en rendre 100 au bout d’une année.

            Dans notre récit, diffamé, ou coupable, le régisseur devait rendre des comptes avant de disparaître. Et il eut l’idée de falsifier les comptes, ou plutôt de falsifier les contrats. Car c’est bien une falsification, rapport aux règles de l’époque : celui qui avait emprunté 50 devait rendre 100, et nous complèterons en disant que sur ces 100, 50 étaient pour le propriétaire, et 50 – à négocier – pour le régisseur.

            En falsifiant le contrat de prêt, 50 pour le propriétaire, le régisseur libéra l’emprunteur de sa dette. Il fit don à l’emprunteur d’une moitié – la moitié qui lui serait revenue, à lui, régisseur. Et les emprunteurs reçurent comme un don quelque chose qui jusque là les tenait et les obligeait. Le don que reçurent les emprunteurs peut s’appeler libération, et il a quelque chose alors à voir avec l’Évangile. Et il se peut que tout soit dit ici de l’Évangile, ce précieux Évangile que Jésus annonce : libération. L’évangile libère gratuitement celui qui le reçoit des dettes existentielles et spirituelles qui sont les siennes et le privent de liberté.

 

            Mais poursuivons un peu la lecture. Le régisseur, honnête ou pas, renvoyé de ses fonctions, falsifia les contrats de prêt, en espérant se faire ainsi des amis qui seraient durablement des amis fidèles. Le récit ne dit pas si cela marcha – les reconnaissances du portefeuille ne passent pas pour être les plus solides – mais il se trouve que le régisseur disgracié reçut une sorte d’éloge de la part de son maître : le régisseur avait agi avec habileté – ou prudence, ou d’une manière avisée… Ainsi agit-on dans ce bas-monde : les dons et les contre-dons échangés avec mesure servent à construire et à maintenir les liens sociaux. C’est ainsi que le monde fonctionne, et nous pouvons appeler cela accord, prudence, ou astuce. Mais – question clé - est-ce que cela empêche qu’on puisse au moins ponctuellement donner pour rien, c’est à dire entraider, en prenant sur le superflu ? Et bien du point de vue du monde, le don gratuit n’a pas de sens, et c’est ainsi que vivent les fils de ce monde : ils ignorent le don, ils ne connaissent que l’échange marchand.

            Mais les fils de la lumière ? (Il s’agit de l’Évangile) Est-ce qu’ils  (est-ce que nous) qu’ils prêtent l’Évangile pour qu’on leur rende, avec intérêt ? Est-ce qu’ils annoncent l’Évangile en échange de quoi que ce soit, est-ce qu’ils le vendent ? Non, trois fois non. Ils donnent ce souffle, cet élan de liberté dont ils vivent, ce souffle qui ne leur appartient pas, et ils le donnent pour rien (nous disons, une fois encore, que tout est peut-être dit). Ils donnent sans limitation de quantité ni de durée ; ça n’est pas ainsi qu’on fait fortune, c’est bien connu. Ceux qui annoncent l’Évangile, ceux qui vivent de l’Évangile ne font jamais fortune. Et la liberté évangélique qui est la leur ne les mène que très rarement – et peut-être jamais – à une confortable béatitude. L’Évangile, ce qu’a enseigné notre Seigneur Jésus Christ, et dont il a vécu, fils de lumière, l’a mené à la solitude extrême du condamné au supplice de la croix.

 

            Un homme riche avait un régisseur… Avec cette petite histoire, le régisseur déchu qui fait don de ce qui n’existe pas et ne lui appartient pas, le berger qui cherche sa brebis, la femme qui cherche la pièce, le père qui attend son fils perdu… tous ces gens qui accomplissent des actes marqué par l’absurde et par l’amour  Avec ces histoire, et à cause d’elles, nous pouvons nous demander qui est qui, c'est-à-dire qui est fils de lumière, et qui est fils de ce monde. Comme nous le disons souvent, Dieu seul le sait. Et comme nous le disons plus souvent encore, Jésus Christ est fils de la lumière. Nous devrions aussi dire qu’il est, Lui, fils de ce monde et fils de la lumière. En tout ce qu’il fait, en tout ce qu’il dit, Jésus assume les manières et les codes de ce monde, il les dépasse, et à la fin il les sublime, il les illumine.

            Mais nous ? Est-ce que nous illuminons quelque chose ? Nous sommes ombre et lumière, monde et lumière. Mais à la suite de notre Seigneur nous sommes, par la foi et dans le concret de nos vies, capables d’envisager et d’accomplir des actes insensés, généreux, lumineux, et marqués par la grâce.


samedi 10 septembre 2022

Une brebis, une pièce, un enfant, et qui cherche trouve (Luc 15,1-32)


 Luc 15

1 Les collecteurs d'impôts et les pécheurs s'approchaient tous de lui pour l'écouter.

 2 Et les Pharisiens et les scribes murmuraient; ils disaient: «Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux!»

 3 Alors il leur dit cette parabole:

 4 «Lequel d'entre vous, s'il a cent brebis et qu'il en perde une, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller à la recherche de celle qui est perdue jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée?

 5 Et quand il l'a trouvée, il la charge tout joyeux sur ses épaules,

 6 et, de retour à la maison, il réunit ses amis et ses voisins, et leur dit: ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai trouvée, ma brebis qui était perdue!›

 7 Je vous le déclare, c'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion.

 8 «Ou encore, quelle femme, si elle a dix pièces d'argent et qu'elle en perde une, n'allume pas une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle l'ait trouvée?

 9 Et quand elle l'a trouvée, elle réunit ses amies et ses voisines, et leur dit: ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai trouvée, la pièce que j'avais perdue!›

 10 C'est ainsi, je vous le déclare, qu'il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit.»

 11 Il dit encore: «Un homme avait deux fils.

 12 Le plus jeune dit à son père: ‹Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir.› Et le père leur partagea son avoir.

 13 Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout réalisé, partit pour un pays lointain et il y dilapida son bien dans une vie de désordre.

 14 Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans l'indigence.

 15 Il alla se mettre au service d'un des citoyens de ce pays qui l'envoya dans ses champs garder les porcs.

 16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre des gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui en donnait.

 17 Rentrant alors en lui-même, il se dit: ‹Combien d'ouvriers de mon père ont du pain de reste, tandis que moi, ici, je meurs de faim!

 18 Je vais aller vers mon père et je lui dirai: Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi.

 19 Je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvriers.›

 20 Il alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l'aperçut et fut pris de pitié: il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.

 21 Le fils lui dit: ‹Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils...›

 22 Mais le père dit à ses serviteurs: ‹Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds.

 23 Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,

 24 car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est trouvé.› «Et ils se mirent à festoyer.

 25 Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses.

 26 Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c'était.

 27 Celui-ci lui dit: ‹C'est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu'il l'a vu revenir en bonne santé.›

 28 Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer. Son père sortit pour l'en prier;

 29 mais il répliqua à son père: ‹Voilà tant d'années que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres; et, à moi, tu n'as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.

 30 Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a mangé ton avoir avec des filles, tu as tué le veau gras pour lui!›

 31 Alors le père lui dit: ‹Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.

 32 Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est trouvé.› »

Prédication :

            Et ainsi donc, comme ce berger en quête illimitée de sa brebis, comme cette femme en quête illimitée de sa pièce, Dieu prend soin de l’homme. Il veille sur lui. Il ne supporte pas que quiconque se perde. Il cherche, sans limitation de temps, comme dans les paraboles. Ils cherchent, et trouvent, et se réjouissent. Il est – souvent – d’usage de reconnaître Dieu en ces chercheurs – trouveurs. Il est d’usage ensuite aussi de se réjouir de ce que Dieu est si bon. Parabole de la brebis perdue, Dieu est bon. Parabole de la pièce perdue, Dieu est bon. Parabole du fils prodigue, Dieu est bon.

            Dieu est bon, tant mieux. Mais qu’en est-il des enfants de Dieu selon ces paraboles ? Ils ont l’intelligence d’un ovin (intelligence limitée), le dynamisme d’une pièce de monnaie (dynamisme nul), et le sale caractère d’un ado.

            Et tant qu’à oser autant d’impertinence, (1) Dieu laisse 99 brebis de côté pour en rechercher une seulement – renseignement pris auprès de bergers professionnels, aucun berger professionnel ne ferait ça – (2) Dieu perd un temps fou à chercher une seule pièce – un temps qu’il aurait mieux fait de consacrer à gagner de l’argent. (3) Quant à ce fils prodigue… il ne le recherche pas, et ne le retrouve pas. Nous allons revenir à ce fils, et à ce père.

            Quel est le bilan à ce moment de notre méditation ? Notre bilan est une mise en cause, mise en cause de plusieurs des lectures habituelles. Bilan aussi d’une certaine manière de donner un titre aux paraboles. Comme parabole de la brebis retrouvée, ou parabole de la pièce retrouvée, ou parabole du fils prodigue. Oui, il y a bien une brebis, une pièce, et un enfant, mais pourquoi ces titres pour ainsi dire clos, des titres qui énoncent où chercher et quoi chercher, titres qui suggèrent – voire imposent – qui est qui ?

            Pourquoi ces titres, plutôt qu’un titre unique, comme paraboles du temps trouvé – trouvé, et non pas retrouvé ; ou à la recherche du Dieu perdu (Proust…) ? Ou encore Quête de Dieu quête de l’homme (Abraham Heschel).

            Bien entendu ces titres – et d’autres encore – vont orienter la méditation, mais ils auront le mérite – mérite transitoire – de l’orienter autrement que selon l’habitude… et puis, en permettant de coller d’abord à des lectures trop connues, et en permettant ensuite de se mettre à distance de ces lectures, ces titres auront aussi le mérite de permettre de poser devant Dieu, et surtout à Dieu, de grandes et cruelles questions que l’histoire charrie et charriera toujours, questions que celui qui croit en Dieu ne devrait jamais éluder.

 

            Pour commencer en reprenant classiquement les trois paraboles de ce matin, Dieu est bon. Si Dieu est bon… question que le petit Gédéon a l’audace de poser à Dieu lui-même (Juges 6,13), si Dieu est bon – si Dieu est avec nous – pourquoi tout cela nous est-il arrivé ? Ce qui arrivait à Gédéon, c’était que son peuple, sédentarisé, souffrait de razzias de nomades. Lorsque les récoltes étaient faites, des groupes de pillards habitant le désert venaient se servir dans des zones plus fertiles, se servir en biens et en esclaves… Si Dieu est avec nous, pourquoi ? Cette demande que Gédéon adresse à Dieu concerne une petite famille d’un petit clan d’une petite tribu d’un petit peuple il y a très longtemps… une réponse militaire fut trouvée à cette question. Et Dieu, qui est bon, serait à l’origine d’une solution militaire ? Et les Madianites (nom générique pour des agresseurs venant de l’est), qui sont des êtres humains, seraient passés au fil de l’épée, avec la divine bénédiction ? C’est une certaine vision de Dieu qu’ils n’avaient pas et qu’ils ont inventée : Dieu est un homme de guerre. Dieu pourrait-il être en même temps homme de guerre et bon ? Le livre des Juges répond à la question, oui, oui, homme de guerre ET bon. Universalisable ? Dieu, dans le livre des Juges, est encore un Dieu ethnique, et les universaux du livre des Juges sont des "universaux ethniques"… en ce temps-là, un Madianite de plus ou de moins, ça ne compte pas.

            Nous enjambons les siècles et nous nous retrouvons dans un occident chrétien ayant affirmé l’universalité de Dieu, de diverses manières, un occident qui a une certaine idée de sa supériorité, de celle de son Dieu et de la bonté de son Dieu, et de ses droits sur le reste du monde… Bonté de Dieu ? Si Dieu est bon, si Dieu est fort, pourquoi passé mai 1945 six millions de Juifs manquaient-ils à l’appel des vivants ? Et si Dieu cherche ses enfants, pourquoi ne les trouve-t-il pas ? L’image de Dieu est ici irrémédiablement modifiée, Dieu irrémédiablement changé, nous allons dire quelques mots de ce changement.

           

            Il y a trois paraboles dans le 15ème chapitre de Luc, et chacune de ces paraboles est une histoire de perdre, une brebis, une pièce, et un enfant, et de trouver. Trouver, exclusivement. Même si certains traducteurs parlent de retrouver, il n’est pas question de retrouver, mais de trouver. C’est que ce qui est perdu est perdu.  C’est que retrouver, c’est à l’identique, ce qui convient bien pour une brebis, et très bien à une pièce d’argent, ainsi qu’à celui qui cherche et retrouve… L’expérience ne les affecte en aucune manière. Mais si c’est le verbe trouver qui est employé ? Comme s’il s’agissait, avec ces deux petites paraboles, d’attirer notre attention… mais sur quoi ? Sur "trouver". Trouver, et la Bible en latin parle de inveniam, et de inventus, comme on parle en français de l’invention d’un trésor, et de l’inventeur de ce trésor. Il n’y avait rien, et il y a quelque chose, et surtout il y a quelqu’un, quelqu’un qui est à jamais changé.

            Dans la troisième des paraboles du Luc 15, il n’est pas question de la disparition provisoire d’une pièce de monnaie ou d’une brebis, il est question de la mort d’une personne. Cette mort apparaît à peine, parce que la parabole est brève et que nous savons à quoi le fils a occupé le temps de son absence. Mais cette mort est une mort réelle si l’on veut bien se placer du point de vue du père. Il nous faut imaginer une absence du fils suffisamment longue pour que le père cesse de l’attendre, pour qu’il considère que le cadet est absolument perdu, mort, pour qu’il meure lui aussi en tant que père de cet enfant, et pour qu’il soit marqué à tout jamais par l’empreinte de la mort.

            Et soudain, il apparaît. Le fils était mort, et il est trouvé, non pas retrouvé, mais trouvé. Trouvé comme si celui qui revient n’était absolument pas le même que celui qui était parti. Il n’est certainement pas identique à ce qu’il était, car il a traversé la mort. Ce qu’il était auparavant n’est plus. Il s’est trouvé.

            Ce qu’il était ? Il était quelqu’un qui était intéressé par la règle sociale, pourvu qu’elle lui soit favorable, et il était quelqu’un qui ne supportait pas d’attendre pour jouir des choses et des gens. Qu’est-ce que le père allait pouvoir y changer ? Rien. Comme on le fait souvent, identifions Dieu à tel personnage… Le père ? Dieu est impuissant. Le fils cadet ? Dieu est capricieux. Le fils aîné ? Ne veut rien savoir, ne veut rien connaître, et veut écarter de son chemin tout ce qui pourrait le conduire à la joie.

            Nous avons essayé de ne pas faire de ces trois paraboles un gentil conte moral, et d’en faire plutôt une réflexion théologique, une réflexion pour la foi, et cela nous a mené à un bilan assez difficile. C’est Dieu qui dérouille.

            Mais nous allons poursuivre, en revenant aux événements historiques et bibliques que nous avons évoqués. Si Dieu était là, ou bon, ou fort... pourquoi cela est-il arrivé ? Il n’y a pas de réponse, du moins pas de réponse qui parle de Dieu qui est ceci ou cela. Ces choses sont arrivées et nous ne pouvons plus parler de Dieu comme s’il était quelqu’un qui serait bon, ou fort… Plein de gens parlent de Dieu  comme quelqu’un qui… et nous le faisons à longueur de liturgies. Je pense que nous faisons bien. Nous le faisons en pensant que Dieu n’était pas là, ni ailleurs. Comme le fils était mort, comme le père était mort avec la perte de son fils, comme le frère aîné est mort de ne pas vouloir vivre, comme Dieu est mort pour un occident chrétien qui fomenta et exécuta son meurtre à l’échelle industrielle, Dieu – comme nous essayons d’en parler – est mort. Et il attend d’être trouvé.

 

            Dieu attend d’être trouvé. Il attend d’être trouvé dans les chants, les danses et le festin de la fête, d’être trouvé en un fils dont la vie commence, en un père qui attend et que l’attente n’aigrit pas, et en fils aîné qui est scandalisé, furieux de ce à quoi il assiste et par cette théologie renouvelée, mais que nous ne regarderons pas comme un enfant perdu, car – acte de foi – il n’y a pas d’homme perdu. Et nous finissons cette méditation sur cette affirmation : il n’y a pas d’homme perdu. Amen


samedi 3 septembre 2022

Suivre Jésus, impossible, possible ? (Luc 14,25-33)

Luc 14

25 De grandes foules faisaient route avec Jésus; il se retourna et leur dit:

26 « Celui qui vient auprès de moi sans mépriser son propre père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, ne peut pas être mon disciple.

27 « Celui qui ne porte pas sa croix, mais vient derrière moi, ne peut pas être mon disciple..

28 « En effet, lequel d'entre vous, quand il veut bâtir une tour, ne commence par s'asseoir pour calculer la dépense et juger s'il a de quoi aller jusqu'au bout ?

29 Autrement, s'il pose les fondations sans pouvoir terminer, tous ceux qui le verront se mettront à se moquer de lui

30 et diront : ‹Voilà un homme qui a commencé à bâtir et qui n'a pas pu terminer !›

31 « Ou quel roi, quand il part faire la guerre à un autre roi, ne commence par s'asseoir pour considérer s'il est capable, avec dix mille hommes, d'affronter celui qui marche contre lui avec vingt mille ?

32 Sinon, pendant que l'autre est encore loin, il envoie une ambassade et demande à faire la paix.

33 « De la même façon, quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui est sien ne peut être mon disciple.

Prédication : 

            Quelqu’un après ce texte osera-t-il dire, osera-t-il même penser, qu’il est disciple de Jésus ?

 

            A ce moment là de l’évangile, il y avait de grandes foules faisaient route avec Jésus. Non pas une foule toujours la même et composée toujours des mêmes gens, mais des foules distinctes les unes des autres, et en constant renouvellement. Jésus se déplaçait, quelque part une foule se formait, puis, plus tard, un peu plus loin, lorsque Jésus s’éloigne du lieu où vivent ces gens, cette foule se disperse, puis une autre foule se forme, puis se disperse… La plupart des gens, même pour une bonne nouvelle, ne s’éloignent guère de chez eux, quelques heures de marches tout au plus.

            Une foule se forme, parce que Jésus bénéficie d’une renommée considérable. Parce que l’enseignement de Jésus est un bon enseignement, qui accomplit ce qu’il dit, et parfois bien au-delà de ce qu’il dit ; il accomplit parfois des miracles ; il  nourrit parfois la foule… Alors les gens savent que, lorsqu’il passera près de chez eux, ce sera l’occasion d’un moment d’émerveillement et de bénédiction.

            Ainsi présenté, le ministère de Jésus apparaît comme une tournée – comme on dit aujourd’hui – dont chaque date est un succès. Après le show – pardonnez l’utilisation de ce vocabulaire – les gens rentrent chez eux, contents. Pour les tournées de grandes vedettes, certains fans assistent à tous les concerts... mais ils sont rares.

            Nous n’allons condamner aucun de ceux qui sont venus puis repartis comme ils étaient venus. Faire, au temps de Jésus, un petit bout de chemin avec lui c’est  tout comme aujourd’hui, fréquenter l’Eglise, venir au Temple, dans cette perspective, cela ne peut être reproché à personne. S’agissant du témoignage de la foi, nous ne savons à peu près rien de ce que les gens en reçoivent, en retiennent, et en propagent.

            Cependant, Jésus étant qui il est, même si les gens venaient juste pour passer un heureux moment, ils étaient toujours invités à un certain approfondissement. Ainsi, nous, qui méditons maintenant ces versets, nous sommes invités à aller un peu plus loin, tout comme Jésus invita tout son public, ce jour là, à aller, peut-être, un peu plus loin. Essayons.

           

            Plein de gens sont là. Pour quelles raisons chacun est-il venu ? Jésus opère une distinction apparemment radicale : il y a les uns, que nous pourrons appeler spectateurs, sans les mépriser aucunement, et les autres, qu’il appelle disciples. Jésus donne successivement trois définitions (négative) du disciple.

            1. (v.26) « Celui qui vient auprès de moi sans mépriser son propre père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, ne peut pas être mon disciple. »

            2. (v.27) « Celui qui ne porte pas sa croix et vient derrière moi ne peut pas être mon disciple. »

            3. (v.33) Celui qui, parmi vous, ne renonce pas à tout ce qui est sien, ne peut pas être mon disciple. »

 

            C’est par la seconde définition que nous poursuivons maintenant. « Celui qui ne porte pas sa croix mais vient derrière moi ne peut pas être mon disciple. » Rien ne distingue apparemment le disciple des autres gens. Il s’approche de Jésus tout comme les autres s’en approchent. Mais le disciple vient en portant « sa croix » ;  non pas la croix du Christ, mais sa propre croix, la croix de l’être humain unique et particulier qu’est ce disciple lorsqu’il s’approche de Jésus. Pour revenir au vocabulaire d’aujourd’hui, à une fête, on y va pour s’éclater, ce qui suppose qu’on laisse derrière soi sa raison, ses soucis, et même la politesse élémentaire… Le disciple s’approche de Jésus en portant sa croix personnelle. Qu’est-ce que cette croix personnelle ? Dans le texte, nous avons deux petites paraboles.

            Première parabole : construire une tour. La croix personnelle du disciple, c’est construire et, quels que soient les calculs faits, c’est ne pas savoir si l’édification de la tour parviendra jamais à son terme. Construire, en effet, mais pas une tour de pierre dans un jardin. Construire, pierre après pierre, une vie qui puisse être solide, inébranlable. Mais sait-on jamais ce que la vie nous réserve ? Sait-on jamais si l’on tiendra ? On se moque toujours un peu de ces croyants, de ces âmes pieuses, que la vie éprouve tout autant qu’elle éprouve des voyous. La croix du croyant la voici : Où est-il, ton Dieu que tu sers, s’entend-on dire ironiquement…

            Deuxième parabole : préserver l’existence de ceux qui comptent sur vous. Il y a des gens qui comptent sur vous, qui espèrent la protection de la tour que vous avez construite. Dans la parabole, négocier une paix lorsqu’on est en situation d’infériorité, c’est sage. Mais cette paix alors dépend surtout de la grandeur d’âme, et de la bonté de cet autre roi, du plus puissant que vous, voire du Tout Puissant.

Si donc on demande maintenant quelle est la croix personnelle du disciple dont Jésus parle, il s’agit ici d’un engagement personnel profond, pour construire une vie personnelle qui vaille, qui soit peut-être capable de préserver l’existence de plus vulnérable que soi, le tout en sachant que le succès de cette entreprise est parfois tout à fait au-delà de votre propre capacité et de vos propres forces… Telle est la croix de chaque disciple : une croix d’engagement total, de solidarité personnelle et de confiance éperdue.

            Seconde définition donc : « Celui qui ne porte pas sa croix mais vient derrière moi ne peut pas être mon disciple. »

 

            Avec cette seconde définition, nous sommes aux antipodes de la première définition que Jésus énonce. « Celui qui vient auprès de moi sans mépriser son propre père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, ne peut pas être mon disciple. » Cette définition est pourtant bien là dans la bouche de Jésus, radicale, et même destructrice. Elle exprime un isolement total.

            Les gourous ne se privent jamais de mettre en avant cette définition du disciple ; mais les gourons méprisent en fait profondément leurs adeptes, en réalité, ils les isolent, les détruisent, et ils les dévorent... Mais pour autant, l’infini souci aimant que nous avons de ceux que la vie nous a confiés exige une certaine et parfois difficile prise de distance, un certain recul qui est le signe de la confiance qu’on a en eux, en la vie, et en Dieu. On ne peut jamais remettre à Dieu les gens qu’on serre de trop près…

 

            Et puis la vie vous met parfois dans des situations où rien de ce que vous avez appris n’est utile. A ceux qui veulent être ses disciples, Jésus ne demande jamais de laisser de côté leur intelligence et leurs forces. Il leur dit simplement que, parfois, on n’a rien, plus rien à opposer à la violence, à la vacherie, de la vie. C’est la troisième définition qu’il donne : « Celui qui, parmi vous, ne renonce pas à tout ce qui est sien ne peut pas être mon disciple. » Il ne reste parfois que sa foi en Dieu, sa foi toute seule, au disciple de Jésus.

 

            Qu’est-ce dire à pour finir ? Deux choses. (1) Nul ne sait, dans une foule, petite ou grande qui s’approche de Jésus, qui pénètre dans une église ou dans un temple, qui est là pour juste la curiosité, pour la liturgie, ou qui vient avec sa croix ; nul ne sait qui n’est pas disciple, et qui est disciple. Notre Dieu, lui, le sait. (2) Ceux qui souhaitent être disciple de Jésus ont chacun ses propres forces à mettre en œuvre pour que cela leur advienne, mais dans une commune disposition d’esprit que résume cette simple prière : « Mon Dieu, je veux être disciple de Jésus et me voici tout entier, mais, seul, mon Dieu, je ne puis ; puisses-tu, Toi, me venir en aide. Amen. »