samedi 7 février 2026

La Bonne nouvelle est sans pourquoi (Matthieu 5,13-16 ; Esaïe 58,3-8)

 

Matthieu 5

13 «Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel? Il ne vaut plus rien; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes.

14 «Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée.

15 Quand on allume une lampe, ce n'est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.

16 De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu'en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux.

 

Esaïe 58

3 " Pourquoi avons-nous jeûné sans que tu le voies, nous sommes-nous mortifiés sans que tu le saches ? " C'est qu'au jour où vous jeûnez, vous traitez des affaires, et vous opprimez tous vos ouvriers.

4 Et encore, vous jeûnez tout en cherchant querelle et dispute et en frappant du poing méchamment! Vous ne jeûnez pas comme il convient en un jour où vous voulez faire entendre là-haut votre voix.

5 Est-ce là le jeûne qui me plaît, le jour où l'homme se mortifie ? Courber la tête comme un jonc, se faire une couche de sac et de cendre, est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour agréable à Dieu ?

6 N'est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ?

7 N'est-ce pas partager ton pain avec l'affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ?

8 Alors ta lumière éclatera comme l'aurore, ta blessure se guérira rapidement, ta justice marchera devant toi et la gloire de Dieu te suivra.

Matthieu 5

13 «Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel? Il ne vaut plus rien; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes.

14 «Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée.

15 Quand on allume une lampe, ce n'est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.

16 De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu'en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux.


Prédication

« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit ;

Elle n’a pas souci d’elle-même, ne demande pas si on la voit. » 

 

          Ces deux vers d’Angélus Silesius (1624-1677), pour ouvrir notre méditation de ce jour, et pour faire observer que le sel aussi est sans pourquoi, que la lumière aussi est sans pourquoi, qu’ils n’ont ni elle ni lui le souci de soi même, ni ne se demandent si on les voit ou si on les goûte. La lumière est absorbée par les yeux qui la voient et le sel est dissous par l’aliment qu’il sale. L’un et l’autre sont annihilés dans l’accomplissement de sa fonction propre, et ne se demandent donc pas s’ils l’ont bien accomplie.

Nous touchons ici aux limites de cette métaphore, parce que l’authentique disciple de Jésus est certes sel de la terre et lumière du monde, mais il est aussi doté d’une intelligence qu’il ne laissera pas chez lui lorsqu’il se rendra au temple, intelligence qu’il aura soin d’exercer, au temple et ailleurs.

Rien ne serait plus insupportable qu’un disciple claironnant je suis le sel de la terre, et je suis la lumière du monde. La rose est sans pourquoi, l’être humain n’est pas toujours sans pourquoi.

 

C’est l’un des plus beaux âges de la vie que l’âge des pourquoi. C’est un âge de l’enfance, l’un des âges de l’apprentissage de la parole, l’âge des premiers souvenirs conscients, l’âge aussi où l’enfant découvre que le monde n’est décidément pas simple, que l’on n’y obtient pas toujours rapidement ce qu’on voudrait. A cet âge, l’enfant y va de ses pourquoi, à tout propos, à tout bout de champ. Après chaque réponse reçue, il enchaîne sur un autre pourquoi. Et si la réponse que vous lui faite se finit par un pourquoi, l’enfant saura vous demander : « Mais pourquoi c’est pourquoi ? » Ce mélange de candeur enfantine et d’insatiable curiosité est tout à fait irrésistible. L’enfant qui en est à l’âge des pourquoi est un être sans pourquoi. Puis il grandit et tout se complexifie.

 

« Pourquoi avons-nous jeûné sans que tu le voies ? Pourquoi nous sommes-nous mortifiés sans que tu le saches ? » Ce n’est plus l’âge des pourquoi, ce n’est plus l’enfance. C’est la parole d’êtres humains qui se sont mis en prière, sans doute une prière de demande, en respectant les formes prescrites par leur tradition, et dont la prière n’a pas été exaucée par Dieu. Alors, ne doutant de rien, ils adressent à Dieu une seconde prière, toujours de demande, espérant de Dieu qu’il se justifie. Mais si Dieu ne répond toujours pas, vont-ils prier encore, passant de l’espérance à l’exigence, de l’exigence au défi, et finalement du défi au rejet ?

Les contemporains du prophète Esaïe ont été dans cette situation. Pourquoi l’exil ? Pourquoi l’exil pour certains, mais pas pour tous ? Pourquoi le retour de l’exil ? Pourquoi ont-ils trouvé d’autres gens sur la terre présumée de leurs ancêtres ? Pourquoi certains ont-ils choisi de ne pas revenir d’exil ? Autant de pourquoi, autant de que faire, autant de jusqu’à quand qu’ils ont adressés à Dieu, et, une fois toutes ces questions posées et apparemment restées sans réponse, ils ordonnent un jeûne collectif, si on s’y met tous ensemble c’est sûr, Dieu ne peut pas rester insensible… et Dieu reste muet. Pourquoi ? Dieu ne les voit-il pas ? Dieu ne les comprend-ils pas ? Et voici que se remet en route l’escalade, et l’inflation des pourquoi, cette même escalade qui mena le peuple de l’Exode à – entre autres – renier Dieu et à se donner pour dieu une statue de bête, un veau – un taureau – en or…

Il se trouve que Dieu répond. Peut-être pas directement, mais par la voix d’un prophète, ou d’un livre, Dieu répond. Et que répond Dieu ? La réponse porte sur quatre thèmes.

  1. Dieu répond d’abord sur le thème de la cohérence extérieure. La prière a pris la forme d’un jeûne. Jeûner, c’est se priver de nourriture, et peut-être même de boisson ; jeûner c’est mettre volontairement son corps en danger, pour exprimer qu’on attend tout de Dieu. Le jeûne donc exige l’engagement de toute la personne. Il est donc incohérent de jeûner, et de continuer en même temps à traiter des affaires ; et plus incohérent encore de jeûner et de se montrer en même temps dur en affaires. Il est aussi parfaitement incohérent de jeûner, et en même temps d’imposer de lourds travaux à ses propres ouvriers ou domestiques…
  2. Dieu répond aussi sur le thème d’une cohérence intérieure, le cœur et le corps, cohérence de ce qui est visible, et de ce qui ne l’est pas. Se priver de nourriture, porter un sac comme vêtement, incliner la tête, courber le dos, s’asperger de cendres, marcher lentement à petits pas et en tremblant, oui. Mais les formes canoniques de la prière ne sont rien si le cœur n’y est pas. Or, ce qui est dans le cœur ne se voit pas…
  3. Dieu répond aussi, toujours par la bouche du prophète, sur le thème de l’implication. Il s’agit maintenant de repérer qu’il est inutile de prier Dieu pour obtenir quelque chose qu’on pourrait soi-même mettre en œuvre, peut-être pas jusqu’à l’accomplissement, mais au moins partiellement, voire même juste un peu, si peu que ce soit. La perspective que propose le prophète Esaïe est, à cet égard, celle d’un volontarisme déterminé : brise les chaînes injustes, dénouer les liens de tous les jougs, etc.. L’être humain qui jeûne est alors, avec Esaïe, chargé lui-même d’une part vraiment importante de l’exaucement de sa propre prière.
  4. Et pour couronner le tout, la gloire de Dieu, toujours avec le prophète Esaïe, ne se manifeste ni avant, ni sans que les points 1, 2 et 3 ne soient suffisamment investis par ceux qui se réclament de lui, l’engagement et la justice du croyant venant en premier, et la gloire de Dieu venant en dernier. Il me semble ici retrouver l’intuition d’une grande voix de la théologie (Dietrich Bonhoeffer ?), qui affirme (citation tout à fait de mémoire) “si tu veux que Dieu se manifeste, commence donc par faire quelque chose en son nom”.

 

Mais sommes-nous toujours capables de faire quelque chose au nom de Dieu ? N’y a-t-il pas des situations extrêmes dans lesquelles l’être humain est réellement et totalement impuissant, où les forces manquent autant que les mots ? Bien entendu, les propos du prophète Esaïe ne peuvent pas être imposés, et moins encore opposées.

            Mais ils peuvent être proposés à ceux qui auront pour tâche l’accompagnement des éprouvés.

            Il se peut alors que, dans cet accompagnement, dans ce cheminement commun, quelque chose de l’esprit d’enfance soit retrouvé, par l’un, par l’autre. Il se peut, disons-nous. Plus que de le dire, nous pouvons le croire. Plus encore que le croire, nous pouvons le vivre. Prions Dieu qu’en tout cela il  nous vienne en aide.

 

Le témoin de Jésus Christ est sans pourquoi, il témoigne parce qu’il témoigne ; il n’a pas le souci de lui-même, ne demande pas si on le voit. Amen

samedi 31 janvier 2026

Vous serez parfaits (Matthieu 5,38-48)

Matthieu 5

38 «Vous avez appris qu'il a été dit: Œil pour œil et dent pour dent.

 39 Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre.

 40 À qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau.

 41 Si quelqu'un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui.

 42 À qui te demande, donne; à qui veut t'emprunter, ne tourne pas le dos.

 43 «Vous avez appris qu'il a été dit: Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.

 44 Et moi, je vous dis: Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent,

 45 afin d'être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes.

 46 Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir? Les collecteurs d'impôts eux-mêmes n'en font-ils pas autant?

 47 Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire? Les païens n'en font-ils pas autant?

 48 Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

Prédication : 

         Quelques versets du sermon sur la montagne, qui doivent être d’une certaine importance, parce qu’il en va à la fin de la perfection divine (de Dieu), d’une perfection divine à laquelle l’être humain doit atteindre…

            Et tout de suite – si j’ose dire – nos ennuis commencent, car deux traductions d’un même verbe nous sont proposées. L’une : vous donc, soyez parfaits comme votre père céleste est parfait. L’autre : vous donc vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait.

            Cette perfection – nous la préciserons tantôt – advient-elle instantanément par exemple lorsque l’être humain se soumet à toutes sortes d’impératifs, toutes sortes de Lois, ou advient-elle au fil d’une longue maturation ? Ce qui advient dans l’un et l’autre cas ne sera évidemment pas la même chose. Et puisqu’il est question de perfection divine, puisqu’il est question de Dieu, deux représentations de Dieu bien différentes l’une de l’autre vont probablement émerger de la méditation de ces versets, méditation du simple verbe être.

            Disons tout de suite qu’il y aura Dieu, le Dieu du et, et qu’il y aura Dieu, le Dieu du mais.

 

            Dans les versets que nous méditons maintenant, par deux fois nous avons : « Vous avez appris qu’il a été dit… mais/et moi je vous dis… » En fait, cette tournure revient 6 fois dans cette partie du sermon sur la montagne. C’est une fois encore notre petit mot de deux lettres qui vient embarrasser les lecteurs.

            Ce petit mot signifie-t-il et ou mais ? Lorsqu’une certaine chose a été dite depuis toujours et qu’on ajoute mais moi je vous dis… cela signifie que cette certaine chose est abrogée. Mais si l’on ajoute et moi je vous dis, cela signifie que la chose ancienne se voit enrichie d’une signification nouvelle.

            Par exemple : Vous avez appris qu’il a été dit : « Œil pour œil et dent pour dent » ; nous peinons à comprendre que, lorsque cette loi fut promulguée, elle constitua un réel progrès, en limitant l’extension de la vengeance. Avant le Talion, il y avait des lois terribles : une famille entière pouvait être massacrée pour venger une simple égratignure. Mais dans un monde différemment structuré, et plus apaisé, le Talion lui-même est-il encore nécessaire ?

            Vous avez appris qu’il a été dit : « Œil pour œil et dent pour dent ». Voilà la suite du texte : et moi je vous dis de ne pas résister au méchant ; au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. C’est ainsi que le droit évolue, d’autres limites sont assignées à de nouveaux énoncés régulateurs.

            Sauf qu’il ne s’agit pas ici seulement d’un élargissement du droit. Ça y ressemble. C’est seulement une ressemblance. Si les formes primitives donnaient à la vengeance une extension sans limite, la proposition du Sermon sur la montagne renverse complètement la perspective, double renversement : recevoir les coups de l’offenseur, et les recevoir sans limite. Et si l’on veut bien voir dans ce texte un modèle d’Évangile, tel est l’Évangile : (pas seulement le et, pas seulement le mais)  recevoir les coups sans les rendre, sans limite, faire passer l’amour fraternel avant l’amour de Dieu, ne pas résister au méchant, aimer ses ennemis, etc. Et dans ce chapitre 5 dont nous ne méditons qu’un fragment, nous trouvons par anticipation bien des événements qui vont se passer dans la suite, et jusqu’à la fin.

            Et ainsi nous verrons comment le propos de Jésus deviendra des actes, les propos deviendront des actes, et se perpétueront, devenant Passion, et don entier de soi dans sa mort et dans sa résurrection.

 

            Ce qui devient donc des paroles et des actes de Jésus, dans le cœur du récit, des paroles et des actes de ses disciples, aussi. Avec le et et le mais, c’est une précieuse enquête que les lecteurs peuvent entreprendre sur les personnages de l’évangile, et sur eux-mêmes. Où en sont-ils, les uns et les autres ? Ce changement radical de perspective dont nous savons qu’il peut avoir lieu, a-t-il véritablement eu lieu ? Y a-t-il eu un changement de comportement ?

            Et puis le rapport à certains textes a-t-il changé ? Par exemple : « si ton œil droit entraine ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi » Qu’en fait-on dans la perspective du mais ? Et qu’en fait-on dans la perspective du et ?

            Car il est des commandements qui ont été écrits pour être accomplis, et d’autres qui ont été écrits pour ne pas être accomplis. Souvent ils se ressemblent, et même beaucoup. Souvent même c’est le même commandement. Et comme le temps passe et prend toujours ses tours, la réflexion ne doit – ne devrait – jamais s’arrêter.

 

            Et nous en revenons à ce par quoi nous avons commencé, le et et le mais, Le Dieu du et et le Dieu du mais.

            Il faut bien garder le et pour maintenir Dieu dans un dynamisme perpétuellement créateur. Sans ce dynamisme nous n’avons que des énoncés desséchés à force d’être affirmatifs, et qui ne servent plus qu’à taper sur la tête des gens. Or les gens méritent mieux que ça, et Dieu aussi, et les Saintes Écritures aussi. (Une sorte de premier niveau)

            Et en second niveau, il nous faut retrouver la fin de notre texte du jour, « vous donc vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait ». Certains rendent « soyez parfais… » Mais comment pourrait-on faire peser sur vos têtes un impératif aussi massif ? Comment pourrait-on vous ordonner soyez Dieu !? Il faut écarter  cela, et garder le futur, vous serez parfaits, un jour, sur votre chemin et dans telles circonstances, cela – la divinité – vous sera donnée, ou vous la prendrez, et vous en ferez don à vos contemporains.

            En cela, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. 

samedi 24 janvier 2026

Toujours et maintenant (Matthieu 4,12-25)

 Matthieu 4

12 Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se retira en Galilée.

 13 Puis, abandonnant Nazara, il vint habiter à Capharnaüm, au bord de la mer, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali,

14 pour que s'accomplisse ce qu'avait dit le prophète Esaïe:

15 Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations!

16 Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière; pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s'est levée.

 17 À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer: «Convertissez-vous: le Règne des cieux s'est approché.»

 18 Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer: c'étaient des pêcheurs.

19 Il leur dit: «Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d'hommes.»

20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.

21 Avançant encore, il vit deux autres frères: Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d'arranger leurs filets. Il les appela.

22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.

23 Puis, parcourant toute la Galilée, il enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Règne et guérissait toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.

24 Sa renommée gagna toute la Syrie, et on lui amena tous ceux qui souffraient, en proie à toutes sortes de maladies et de tourments: démoniaques, lunatiques, paralysés; il les guérit.

25 Et de grandes foules le suivirent, venues de la Galilée et de la Décapole, de Jérusalem et de la Judée, et d'au-delà du Jourdain.

Prédication

          Il faut, au début de cette prédication, que nous imaginions Jésus heureux, heureux, avec des anges autour de lui, des anges qui le servent. C’est sa situation à la fin du récit des tentations. On imagine que Jésus ne manque ni de nourriture, ni d’excellente compagnie, ni d’ombre lorsqu’il fait chaud, ni de chaleur lorsqu’il fait froid… Si Jésus a résisté vaillamment à trois tentations, en voici une quatrième, en trois mots : heureux pour toujours.

            Il faut aussi que nous imaginions les pêcheurs au bord du lac de Galilée. Ils sont pêcheurs, fils de pêcheurs et, selon toute vraisemblance, ils seront pêcheurs leur vie durant, et leurs enfants après eux. Or, pêcher est en ce temps une activité assez vile, assez impure, et assez dangereuse. Seront-ils pour toujours ce qu’ils ont toujours été ?

            Il  faut encore que nous imaginions des malades incurables, des paralysés, des gens éprouvés par la vie, des gens incapables physiquement d’initiatives. Seront-ils toujours ce qu’ils sont maintenant ?

 

            Il faut maintenant que nous prenions conscience de ce que signifient les versets du prophète Esaïe cités par Matthieu : « Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations ! Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s’est levée. » (Esaïe 8,23-9,1) Ce texte, lorsque Matthieu le cite, est un texte qui peut bien avoir huit siècles d’ancienneté. Au temps de Matthieu, ces terres avaient tant de fois été conquises et perdues, avaient tant de fois vu leurs populations être déportées et, parfois, revenir, ces terres étaient tellement terres de métissage que, pour certains, elles n’étaient plus Terre promise, Terre de la promesse. Et même si certains des habitants de ces terres venaient adorer Dieu à Jérusalem, ils n’étaient que tolérés par ceux de Judée qui, du haut de leur Temple, se proclamaient élus, purs, bénis, depuis toujours et pour toujours, eux et personne d'autre.

            Matthieu proclame que, sur ceux qui, depuis huit siècles, se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s’est levée. Cette lumière s’est levée lorsque Jésus a un jour quitté la Judée, s’est retiré sur cette terre perdue de Galilée et a commencé à y proclamer sa Bonne nouvelle. Quelle est cette bonne nouvelle ? Le monde entier dit « toujours », l’espérance dit « un jour peut-être », et Jésus, lui, dit « maintenant ». La Bonne nouvelle de Jésus c’est l’appel à la conversion, et la conversion c’est lorsque quelqu’un passe concrètement du « toujours » au « maintenant ».

            Et nous nous demandons comment cela se peut. Matthieu nous le dit, très précisément.

 

            Pour que la Bonne nouvelle ne soit pas une idée en l’air mais une possibilité concrète, il faut d’abord que celui qui la proclame la proclame concrètement.

C’est exactement ce que Jésus fait, lorsqu’il passe du « toujours » au « maintenant ». Servi par les anges, à l’écart du monde, béni dans son coin, c’est cela, le « toujours ». Or, la réalité du monde étant parvenue jusqu’à lui, et lui ayant pris acte de ce qu’est sa propre bénédiction, ayant aussi pris acte de ce qu’est la situation de ces Galiléens ses contemporains, il commence à se consacrer à eux, « maintenant ». Jésus met en jeu sa propre bénédiction, il en propose le partage.

Ainsi, à ces pêcheurs de poissons que le sort avait fait naître fils de pêcheurs de poissons, et qui auraient dû le demeurer « toujours », il dit « maintenant ». Il leur propose une autre vie. Il leur fait cette offre, à eux qui ont une petite liberté de choisir. Et les pêcheurs de poissons le suivent, à l’instant, « maintenant », avec pour seul objectif, celui encore un peu vague et incertain, de devenir à la suite de Jésus pêcheurs d’êtres humains. Ces hommes-là, parce que Jésus est passé du « toujours » au « maintenant », passent eux-mêmes du « toujours » au « maintenant ».

Mais ces hommes ont une petite liberté, nous l’avons dit. Qu’en est-il de ceux qui, malades de toutes sortes, n’ont aucune liberté ? Et bien, nous l’avons lu, Jésus les guérit. La malédiction de la maladie, ce « toujours » est, à ce moment, transformé en « maintenant ». Il l’est, par divine puissance, parce que Jésus a choisi de renoncer au « toujours » de sa bénédiction personnelle, et à choisi de la partager avec ses contemporains. Et si l’on veut voir dans ces multiples miracles la main agissante de Dieu, il n’est qu’à reconnaître que ce sont les anges qui continuent de servir « maintenant » Jésus, tout comme ils le servaient avant, tout comme ils l’auraient servi « toujours ». Ceci pour dire que le partage concret d’une bénédiction personnelle n’épuise jamais cette bénédiction.

 

Pourtant, ça n’est pas si simple. Cela semble très simple lorsque Jésus commence son ministère. Ça sera moins simple un peu plus tard. On voit bien qu’il peine, parfois, qu’il se retire, parfois, et que le « maintenant » de son engagement est parfois trop lourd… Et c’est beaucoup moins simple encore pour ceux qu’il appelle. Ils auraient été « toujours » pêcheurs de poissons. Ils partent « aussitôt » (maintenant) à la suite de Jésus. Deviendront-ils un jour pêcheurs d’êtres humains ? Un pêcheur de poissons de ce temps-là, qui pêche des poissons pour vivre, et non pas pour le sport, il attrape des poissons, il les tue, et les mange. Le pêcheur de poissons prend la vie du poisson pour que la vie du pêcheur continue.

Un pêcheur d’êtres humains, ça perd tout le bénéfice personnel de la bénédiction, ça risque de perdre sa propre vie, pour qu’un être humain vive. Un pêcheur de poissons, ça a premièrement le souci de sa propre vie. Sans doute faut-il presque une vie entière pour être détaché du souci de sa propre vie. Peut-être même qu’on n’en a jamais fini d’apprendre à devenir pêcheur d’êtres humain.

 

Ce qui est clair, en matière de conversion, à la suite de Jésus, c’est qu’on y perd le bénéfice du « toujours ». Et même si la vie chrétienne peut commencer par un « aussitôt », elle ne peut durer que dans le « maintenant ». Sa vérité est dans le « maintenant ». Or, puisque tel est le lieu de sa vérité, elle ne peut être que fragile, que contestable, qu’éprouvée. Et l’on en verra plus d’un rechercher le confort perdu des « toujours ». Ils le chercheront en invoquant pour les uns la Tradition bimillénaire de l’Eglise, pour les autres en exigeant que la liturgie ne change jamais. D’autres encore chercheront ce confort en exhibant des versets bibliques toujours forcément incontestables, comme si Dieu était captif des Saintes Écritures, des liturgies et des traditions… Et tous, en recherchant le confort du « toujours », ne feront que céder aux tentations que le Christ dont ils se réclament avait lui-même repoussées.

C’est pourtant « maintenant » qu’il faut vivre et annoncer l’Évangile, avec et pour nos contemporains.

 

En a-t-on jamais fini ? Jésus passe et nous dit « Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d’êtres humains. » Il passe, nous ne bougeons pas. Il repasse et, cette fois, nous le suivons, mais avec nos bons vieux filets  de « toujours » sur les bras – on n’est jamais trop prudent. Un peu plus loin nous nous arrêtons même pour les lancer et lui, il nous sourit et nous fait remarquer que nous ne sommes plus au bord de la mer, que nous venons « maintenant » de jeter les filets sur un tas de cailloux. Nous laissons donc là nos filets, « maintenant ».

 

L’exigence évangélique, celle de vivre réellement « maintenant », est parfois difficile à vivre. Nous renâclons. Notre maître, notre Seigneur, lui, est patient.

Amen


samedi 10 janvier 2026

Rituels et liberté (Jean 1,29-34)

Jean 1

29 Le lendemain, il voit Jésus qui vient vers lui et il dit: «Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.

30 C'est de lui que j'ai dit: ‹Après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était.›

31 Moi-même, je ne le connaissais pas, mais c'est en vue de sa manifestation à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau.»

32 Et Jean porta son témoignage en disant: «J'ai vu l'Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui.

33 Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, c'est lui qui m'a dit: ‹Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et demeurer sur lui, c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint.›

34 Et moi j'ai vu et j'atteste qu'il est, lui, le Fils de Dieu.»

Prédication

            Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. Selon Jean l’évangéliste, c’est une Parole de Jean le Baptiste, prononcée lorsqu’il vit Jésus venir à lui. Parole aussi que le prêtre prononce à un moment précis de la messe, pour inviter l’assemblée – c'est-à-dire chaque fidèle en lui-même et tous les fidèles ensemble – à reconnaître Jésus qui vient, Jésus qui est présent.

Alors l’assemblée peut, dans la foi, vivre la même expérience que Jean le Baptiste, qui vécut et prêcha l’espérance de cet instant, et qui vit en Jésus s’accomplir son espérance, l’espérance de sa vie.

            Mais quelle était cette espérance ? En voici l’expression : voir l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Nous allons tâcher de méditer cette expression.

 

            Cette expression fait instantanément penser aux cultes sacrificiels – au pluriel – dont les rituels – parfois extrêmement complexes – nous ont été soigneusement transmis dans les 5 premiers livres de la Bible. Ainsi, il y a, principalement dans les livres du Lévitique et des Nombres, des rituels de sacrifices pour tous les moments de la journée et pour tous les événements de la vie. L’étude approfondie de ces rituels et la question historique de leur mise en pratique sont des sujets passionnants.

            Du temps de Jésus, certains de ces rituels se pratiquaient toujours au Temple de Jérusalem, mais le Temple n’était pas le seul lieu où l’on sacrifiait à Iahvé. Lorsque Jean a écrit son évangile, le Temple n’existait plus ; mais la mémoire du Temple et de ce qui s’y pratiquait était encore fraîche. De plus, un culte sacrificiel était encore  pratiqué, par les Samaritains, sur le mont Garizim. Nous avons, avec le 4ème chapitre de Jean (Jésus chez les Samaritains), la trace d’une mission chrétienne précoce vers la Samarie. Nous pouvons donc penser que le thème du sacrifice était compréhensible par le premier lectorat de l’évangile de Jean.

Parmi les rituels qui nous ont été transmis, nous en retenons 2.

 

Le premier rituel est celui d’un sacrifice annuel, et l’animal sacrifié est un bouc. Le bouc est l’animal qui est abattu le plus souvent dans des sacrifices d’expiation pour le pardon des péchés. Ce peut être pour un péché individuel, et alors l’animal est égorgé. Mais ce peut être aussi pour tous les péchés de tout le peuple. Alors, une fois par an, un bouc était chargé, par l’office du prêtre, de tous les péchés du peuple, était conduit dans le désert et y est abandonné à un triste sort (Lévitique 16,21).

Le second rituel que nous mentionnons est celui d’un sacrifice qui n’est pas annuel, mais qui est offert deux fois par jour, le matin et le soir et qui est un sacrifice complet : aucune part n’en revient au prêtre, tout y est consumé. L’animal sacrifié y est un agneau sans défaut et âgé d’un an (Nombres 28,4). Ce sacrifice particulier a si je comprends bien, pour unique fonction de rappeler la perpétuité de l’Alliance, et peut-être de la réactiver.

 

Ce sont donc là deux sacrifices auxquels il est possible de penser lorsqu’on médite sur la phrase de Jean le Baptiste : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. » Chacun de ces deux sacrifices appelle une remarque.

Le sacrifice biquotidien des agneaux sans défaut nous signale qu’il faut moins d’une demi-journée à un être humain normalement pieux pour oublier le sens de l’Alliance ! En une demi-journée au plus, un tel être humain aura oublié la libre initiative de Dieu qui fait grâce, et aura oublié ce qu’est l’engagement d’un être humain qui choisit de recevoir et d’honorer cette grâce. Une demi-journée pour oublier, pour renier, pour mentir… Par exemple, une demi-journée pour le disciple Pierre, qui passe de l’expression d’un engagement très absolu à l’expression d’un reniement absolu. Ne sommes-nous pas un peu Pierre, parfois, ou jamais ?

Le sacrifice biquotidien des agneaux inspire à raison aux catholiques romains une discipline de la messe quotidienne, et inspire aussi aux protestants, à raison, leur pratique quotidienne faite de lecture et de méditation de la Bible, ainsi que d’oraison.

            Le sacrifice annuel du bouc signale que par une succession d’opérations symboliques, le peuple de Dieu tout entier, et donc les humains, chacun pour lui-même mais aussi chacun dans toutes les relations qu’il entretient avec ses contemporains, peut être pardonné, ou délié de ses péchés, fautes et autres compromissions.

 

Mais qu’en est-il du sacrifice de l’agneau de Dieu ? Qu’en est-il de cet agneau si particulier, l’Agneau de Dieu ? Les bêtes offertes dans les sacrifices que nous avons mentionnés précédemment sont offertes par l’homme à  Dieu. L’homme, en offrant ces bêtes, en se privant du capital et de la sécurité qu’elles représentent, manifeste sa foi en Dieu.

S’agissant de l’agneau de Dieu, c’est Dieu lui-même qui apporte l’agneau (chose connue depuis Genèse 22), qui l’offre aux êtres humains. Et de cet agneau, qui est Jésus, nous savons (Prologue de l’évangile de Jean) qu’il est le Verbe fait chair, qu’il est Dieu lui-même qui s’est fait homme. Dans le sacrifice de l’agneau de Dieu, c’est donc Dieu lui-même qui s’offre en sacrifice au bénéfice de l’humanité toute entière. Il le fait une fois pour toutes. Et en le faisant, il délie l’humanité de toutes les règles, obligations, pesanteurs et autres chaînes possibles, dont celles que parfois l’homme impose à l’homme, parfois au nom même de Dieu.

Nous sommes cette humanité libérée, et libératrice. Puissions-nous honorer toujours cette libération et celui qui en est la source. Amen

samedi 3 janvier 2026

Divines manifestations (Matthieu 2,1-12)

Matthieu 2

1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem

2 et demandèrent: «Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Nous avons vu son astre à l'Orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui.»

3 À cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.

4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître.

5 «À Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète:

6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda: car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple.»

7 Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait,

8 et les envoya à Bethléem en disant: «Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille me prosterner devant lui.»

9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.

10 À la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie.

11 Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, s’étant inclinés, ils se prosternèrent devant lui ; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.

12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

Prédication

              Épiphanie, du verbe grec épiphanéo, mot à mot quelque chose comme manifester au-dessus, ou d’en-haut. Qu’est-ce qui se manifeste au-dessus, d’en-haut ? L’étoile ? Oui, l’étoile, mais aussi, peut-être, le roi des Juifs, ou encore l’autre roi, Hérode, qui se veut et s’espère au-dessus, au-dessus de tout, comme parfois les rois, et à quel prix, nous le savons, le prix du sang des innocents, le prix d’une inconsolable douleur.

Avant que le prix du sang ne soit payé par les pauvres gens de Bethléem, il y a comme un temps de suspension, marqué par cette question : Où est le roi des Juifs qui vient de naître… ? Étrange question qui présuppose un savoir, qui présuppose connue la réponse à une autre question : qu’est-ce que le roi des Juifs ? Esquisse d’une réponse, en quatre indices

 

1.     Qu’est-ce que le roi des Juifs ? Premier indice : on sait qu’il vient de naître. Quelque part, à un moment précis de l’histoire, un enfant est né. Avant de dire que cet enfant-là est particulier, considérons que la naissance d’un enfant est un événement très banal : un être humain de plus entre dans la vie. Mais c’est aussi un événement intime, pour cette femme-là, pour cet homme-là. Mais qui les connaît ? Il faut être lecteur de la Bible pour savoir d’un certain enfant qui vient de naître qu’il est le roi des Juifs. Pour tous les autres, autres lecteurs et autres enfants, ce n’est même pas un événement, ce n’est rien du tout : le roi des Juifs passe comme tout le monde par le point zéro de l’aventure humaine, le point le plus banal, et finalement le plus intime.

2.     Qu’est-ce que le roi des Juifs ? Deuxième indice : nous avons vu son étoile à l’Orient… Un personnage quelconque n’a pas d’étoile. Le roi des Juifs a une étoile. Une certaine étoile s’est mise à briller et cette étoile est celle du roi des Juifs, personnage céleste. Les cieux donc, grand livre ouvert pour toute l’humanité, donnent l’information, et aussi vrai que tout le monde peut regarder le ciel, cette information extraordinaire, qui concerne un personnage singulier et extraordinaire, est tout à la fois soudaine et totalement publique. La naissance du roi des Juifs est une information de la plus haute importance, tout à fait singulière et totalement publique.

3.     Qu’est-ce que le roi des Juifs ? Troisième indice : à Bethléem de Judée, car il est écrit… Ce troisième indice est un accomplissement scripturaire, non pas un simple accomplissement parmi d’autres possibles, mais l’accomplissement des accomplissements : Bethléem… c’est de toi que sortira celui qui mènera paître Israël mon peuple. Le roi des Juifs est l’accomplissement prophétique de toute une immense tradition scripturaire ; un peuple entier trouve son guide et son berger, avec promesse de temps nouveaux, paisibles et joyeux. 

4.     Qu’est-ce que le roi des Juifs ? Quatrième indice : nous sommes venus nous prosterner devant lui. C’est ce que les mages, venus de loin, représentant le monde entier, sont venus faire : se prosterner devant Lui. Mais en faisant cela, ils modifient et généralisent la notion même d’Israël : ce n’est pas un peuple seulement qui est concerné par ce roi des Juifs qui vient de naître, mais l’humanité entière. Les traditions des Hébreux, leur éthique, leur culte et leurs traditions prophétiques trouvent en ce roi des Juifs leur plein accomplissement, un accomplissement en forme de promesse universelle : il mènera paître l’humanité.

 

Qu’est-ce donc, finalement, que ce roi des Juifs qui vient de naître ? C’est une espérance pour l’humanité entière, nourrie par l’espérance d’un peuple particulier qui n’a jamais cessé de persister et de survivre dans sa propre espérance, espérance fondée en Dieu, créateur, qui est aux cieux, et mise en œuvre par un être fait de cette ordinaire chair humaine, le roi des Juifs.

Être roi des Juifs, c’est donc être un être humain, rien qu’un être humain, infiniment proche de Dieu, fondé en Dieu, confondu avec Dieu, doté de la puissance de Dieu, nourri par l’étude des Saintes Écritures et de leurs Grands Commentateurs, nourri aussi par la prière et le culte, mettant en œuvre concrètement la promesse qu’ils portent, être humain qui vivra, parlera et agira publiquement pour la consolation et pour le bien de l’humanité.

 

Le roi des Juifs vient de naître. Quel peut être le destin du roi des Juifs ? Il nous faut poursuivre la lecture. Vous connaissez la suite de l’évangile de Matthieu et vous en connaissez la fin.

Nous voyons, dès son commencement, que le roi des Juifs n’est pas vraiment le bienvenu. Le roi Hérode est violemment troublé par l’annonce de la naissance du roi des Juifs et nous savons quelle sera sa ruse et quelle violence il saura déchaîner pour tâcher de mettre fin à cette royauté dont il pense qu’elle mettrait en question la sienne… Le roi des Juifs n’est ainsi pas le bienvenu chez le roi Hérode. Le roi des Juifs n’est pas le bienvenu non plus chez certains Juifs… certains chefs de synagogues, chez certains puissants, certains champions de la doctrine, certains intégristes de la pureté, certains grands prêtres intégristes… Ainsi il est faux de dire que le roi des Juifs n’a pas été reconnu par les Juifs, expression injustement totalisante. Pour dire vrai, le roi des Juifs ne peut jamais être le bienvenu là où des humains – Juifs ou pas – font profession de dominer d’autres êtres humain. Auprès de ceux qui, dominants, exigent la soumission de leurs semblables, le roi des Juifs n’est jamais le bienvenu. Il est même si peu le bienvenu qu’il est toujours urgent de s’en débarrasser. Cette vérité sera écrite une fois pour toutes au-dessus de la tête du roi des Juifs lorsque celui-ci sera crucifié : voilà ce que les puissants font et feront toujours du roi des Juifs.

 

Mais parce qu’il est roi des Juifs, la mise à mort de sa chair ne signe pas la fin de son existence. Il est mort mais son l’espérance invincible portée par les témoignages recueillis dans les Saintes Écritures ne saurait être biffée. Ainsi, du roi des Juifs, il est toujours possible de dire qu’il vient de naître. Il sera le bienvenu chez les petits, les moins que rien, les faibles ; il sera le bienvenu chez ceux qui ont conscience de leur fragilité, il sera le bienvenu chez les honnêtes gens…

Alors, aujourd’hui, nous vous annonçons que le roi des Juifs vient de naître. Il est ainsi toujours possible, après un grand voyage ou après juste quelques pas, de se prosterner devant lui. Il est toujours possible de l’accueillir dans nos cœurs et de lui apporter le présent de nos vies.

Amen

samedi 27 décembre 2025

consoler l'inconsolable (Matthieu 2,13-23 ; Exode 1,15-22)

Matthieu 2

13 Après leur départ, voici que l'ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit: «Lève-toi, prends avec toi l'enfant et sa mère, et fuis en Égypte; restes-y jusqu'à nouvel ordre, car Hérode va rechercher l'enfant pour le faire périr.»

 14 Joseph se leva, prit avec lui l'enfant et sa mère, de nuit, et se retira en Égypte.

 15 Il y resta jusqu'à la mort d'Hérode, pour que s'accomplisse ce qu'avait dit le Seigneur par le prophète: D'Égypte, j'ai appelé mon fils.

 16 Alors Hérode, se voyant joué par les mages, entra dans une grande fureur et envoya tuer, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants jusqu'à deux ans, d'après l'époque qu'il s'était fait préciser par les mages.

 17 Alors s'accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jérémie:

 18 Une voix dans Rama s'est fait entendre, des pleurs et une longue plainte: c'est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, parce qu'ils ne sont plus.

 19 Après la mort d'Hérode, l'ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph, en Égypte,

 20 et lui dit: «Lève-toi, prends avec toi l'enfant et sa mère, et mets-toi en route pour la terre d'Israël; en effet, ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l'enfant.»

 21 Joseph se leva, prit avec lui l'enfant et sa mère, et il entra dans la terre d'Israël.

 22 Mais, apprenant qu'Archélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s'y rendre; et divinement averti en songe, il se retira dans la région de Galilée

 23 et vint habiter une ville appelée Nazareth, pour que s'accomplisse ce qui avait été dit par les prophètes: Il sera appelé Nazôréen.

Exode 1

15 Le roi d'Égypte dit aux sages-femmes des Hébreux dont l'une s'appelait Shifra et l'autre Poua:

 16 «Quand vous accouchez les femmes des Hébreux, regardez le sexe de l'enfant. Si c'est un garçon, faites-le mourir. Si c'est une fille, qu'elle vive.»

 17 Mais les sages-femmes craignirent Dieu; elles ne firent pas comme leur avait dit le roi d'Égypte et laissèrent vivre les garçons.

 18 Le roi d'Égypte, alors, les appela et leur dit: «Pourquoi avez-vous fait cela et laissé vivre les garçons?»

 19 Les sages-femmes dirent au Pharaon: «Les femmes des Hébreux ne sont pas comme les Égyptiennes; elles sont pleines de vie; avant que la sage-femme n'arrive auprès d'elles, elles ont accouché.»

 20 Dieu rendit les sages-femmes efficaces, et le peuple se multiplia et devint très fort.

 21 Or, comme les sages-femmes avaient craint Dieu et que Dieu leur avait accordé une descendance,

 22 le Pharaon ordonna à tout son peuple: «Tout garçon nouveau-né, jetez-le au Fleuve! Toute fille, laissez-la vivre!»

Prédication

            Et voilà… la chose a eu lieu, la foudre s’est abattue sur ces pauvres gens, et le solde de l’Épiphanie est massivement négatif. Car même s’agissant de l’enfant sauvé, qui est le Roi des Juifs, sa survie n’est pas opposable à l’immense douleur des jeunes mères, des parents de toute une province, comme nous l’avons lu : Rachel pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus. Car – si nous comprenons bien – c’est la vie qui appelle la vie.

            Qu’est-ce qui pourrait consoler l’inconsolable Rachel, c'est-à-dire toutes ces mères ? Qu’est-ce que la consolation ? En langue hébraïque nous avons un verbe (מאן) qui signifie refuser, refuser comme l’on refuse d’abord de croire que tel malheur vous est arrivé à vous, comme l’on refuse tout contact, toute parole, tant la douleur est forte… en hébreu, nous avons un autre verbe (אמן), composé des trois mêmes lettres que le premier, on permute les deux premières lettre de (מאן) qui signifie refuser, et apparaît le verbe (אמן), un verbe que vous connaissez, qui signifie amen, oui, j’ai confiance, oui je crois, oui je vivrai… en somme, c’est le verbe qui manifeste une consolation avérée. Permuter deux lettres d’un verbe, c’est facile, ce n’est presque rien… mais pour consoler l’inconsolable, que faut-il faire ?

            Matthieu, de fait, ne fait rien. Il poursuit son récit et ne parle plus de Rachel, ni de ses enfants à jamais perdus. Serait-ce la solution de consolation, ne rien faire, c'est-à-dire entre autre ne pas parler, et est-ce que ça vaudrait mieux que de trop parler ?

 

            En fait, Matthieu l’évangéliste ne fait pas tout à fait rien. Il fait une citation, une citation du prophète Jérémie. Le contexte si manifestement hébraïque de l’évangile de Matthieu nous laisse à penser que les premiers lecteurs de cet évangile savent exactement ce qu’est et ce que signifie cette citation. C’est au 31ème chapitre du prophète Jérémie, un immense soliloque du prophète devant Dieu, plus la déclaration de Dieu lui-même, qui affirment que des jours viennent où les exilés reviendront. Dieu et prophète qui déclarent « ton avenir est plein d’espérance » (31:17). Dieu parle au cœur des éprouvés.

            Oui, dirons-nous, mais, en attendant que Dieu parle au cœur des éprouvés et des inconsolables, que faut-il faire ? Que faire pour l’inconsolable Rachel ? Rachel est juste à côté de nous, en larmes, ou silencieuse, et nous ne savons comment l’atteindre. Pouvons-nous, comme Dieu, parler au cœur des éprouvés ? Mais comment atteint-on le cœur des éprouvés inconsolables ?

            Vous vous souvenez sans doute du récit qui rapporte comment le roi David vola Bethsabée, femme du capitaine Uri, et comment l’enfant qui naquit de ce rapt mourut à peine étant né. Il est écrit qu’après ces événements, David consola Bethsabée. C’est très clair dans cette langue, il la consola, et le fruit de cette consolation est qu’un autre enfant vint au monde, futur roi que vous connaissez sous le nom de Salomon.

            Le seul commentaire que nous pouvons faire de cette consolation-là est que David trouva un moyen de signifier à Bethsabée, dans les codes de sa culture, sa position et son rang, que la vie n’était pas finie… Métaphoriquement, cela donne que consoler quelqu’un, c’est lui signifier concrètement et efficacement que sa vie n’est pas finie. Mais notre réflexion doit porter plus loin que cette simple consolation, parce qu’il s’agit pour nous de réfléchir à la consolation de l’inconsolable – qui sans doute vient avant tout autre consolation, et qui rend possible toute consolation.

 

            Ça n’est pas pour rien que, dans le livre du prophète Jérémie, cela se passe entre le prophète et Dieu. Et ça n’est pas pour rien non plus que, dans le livre de Job, cette consolation de l’inconsolable se fait en tête à tête avec Dieu. Dieu seul peut .parler au cœur de l’être humain inconsolable ; le statut – et la définition opérationnelle de la parole de Dieu – c’est qu’elle parle au cœur de l’homme, et qu’elle change le cœur de l’homme. Elle fait que l’inconsolable passe du non au oui, du refus à l’amen. Il se peut que cette parole passe par notre bouche – elle n’en est pas moins parole de Dieu. Parole de la prédication, ou de la liturgie, ou de l’étude, de toute autre parole partagée. Elle passera quand elle passera. Elle parlera quand elle parlera – c’est une promesse divine.

            Nous ne pouvons douter qu’elle passera et parlera. Nous pouvons dans la prière, l’étude et le recueillement, nous préparer à nous laisser traverser par elle. Mais elle ne le fera qu’en son temps. Et pendant ce temps, nous devons dire notre foi, rester proche de l’inconsolable, lui signifier avec tact, avec délicatesse, avec amitié, qu’il y a de l’espérance pour son avenir. Et il nous faut attendre ; dire et attendre.

             Attendre, jusqu’à quand ? Retour vers le prophète Jérémie, même chapitre. « Sur ce je m’éveillai et je compris ; mon sommeil m’avait été agréable. » Signe que la divine parole a parlé, que le cœur change… Et nous, qui attendions quelque chose pour l’inconsolable, nous verrons… quelque chose a changé.

             Sœurs et frères, en prononçant l’amen à la fin de cette méditation, nous affirmons notre foi. Dieu en son temps console l’inconsolable ; à nous de nous tenir près de l’inconsolable, prêts à être témoin de sa consolation.

            Et jusque là au moins, serviteurs nous sommes. Serviteurs nous demeurons. Béni soit Dieu. Amen

samedi 20 décembre 2025

L' espérance (Matthieu 1,18-24 ; Romains 1,1-7 ; Esaïe 7,10-16)

 

Matthieu 1

18 Voici quelle fut l'origine de Jésus Christ. Marie, sa mère, était accordée en mariage à Joseph; or, avant qu'ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l'Esprit Saint.

 19 Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la diffamer publiquement, résolut de la répudier secrètement.

 20 Il avait formé ce projet, et voici que l'ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit: «Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse: ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint,

 21 et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés.»

 22 Tout cela arriva pour que s'accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète:

 23 Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d'Emmanuel, ce qui se traduit: «Dieu avec nous».

 24 À son réveil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit: il prit chez lui son épouse,

 25 mais il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus.

Romains 1

Paul, serviteur de Jésus Christ, appelé à être apôtre, mis à part pour annoncer l'Évangile de Dieu.

 2 Cet Évangile, qu'il avait déjà promis par ses prophètes dans les Écritures saintes,

 3 concerne son Fils, issu selon la chair de la lignée de David,

 4 établi, selon l'Esprit Saint, Fils de Dieu avec puissance par sa résurrection d'entre les morts, Jésus Christ notre Seigneur.

 5 Par lui nous avons reçu la grâce d'être apôtre pour conduire à l'obéissance de la foi, à la gloire de son nom, tous les peuples païens,

 6 dont vous êtes, vous aussi que Jésus Christ a appelés.

 7 À tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome, aux saints par l'appel de Dieu, à vous, grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ.

Ésaïe 7

10 Le SEIGNEUR parla encore à Akhaz en ces termes:

 11 «Demande un signe pour toi au SEIGNEUR ton Dieu, demande-le au plus profond ou sur les sommets, là-haut.»

 12 Akhaz répondit: «Je n'en demanderai pas et je ne mettrai pas le SEIGNEUR à l'épreuve.»

 13 Il dit alors: Écoutez donc, maison de David! Est-ce trop peu pour vous de fatiguer les hommes, que vous fatiguiez aussi mon Dieu?

 14 Aussi bien le Seigneur vous donnera-t-il lui-même un signe: Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils et elle lui donnera le nom d'Emmanuel.

 15 De crème et de miel il se nourrira, sachant rejeter le mal et choisir le bien.

 16 Avant même que l'enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, elle sera abandonnée, la terre dont tu crains les deux rois.

Prédication

            Je me souviens d’une exposition qui a tourné dans nos temples, dont le titre était Protestants, qui était sortie en 2000, panneaux et livrets, avec quelques citations intéressantes dont celle-ci : « Un nom commence généralement comme un surnom, voire une insulte. Il est repris comme un drapeau et une confession. »

            En avril 1529, devant l’Empereur Charles Quint, qui exigeait que le catholicisme redevienne la seule religion de tout le Saint Empire, quelques princes  refusèrent de se soumettre en clamant Protestamus… En latin du 16ème, protester signifie confesser sa foi. On les nomma Protestans, par dérision. Et l’insulte devint un drapeau. Un peu comme s’ils avaient dit : Protestants ? Chiche !

            Il semble qu’il y ait eu des phénomènes linguistiques un peu semblables avec Huguenots, avec Camisards, et sans-culottes. Nous sommes à peu près certains que le nom de chrétiens fut attribué, à Antioche, à ceux qui se réclamaient du Christ, christ signifiant oint, chrétien signifiant donc par dérision ceux qui sont pommadés, « sentant à dix pas le cosmétique »…

            Et à chaque fois, dans ces bribes d’histoire que nous partageons, le surnom et l’insulte sont repris comme un drapeau et une confession. « Chiche… » Et le plus bas, le plus simple, devient un peu comme une gloire.

            Mais cette gloire, en laquelle habitent fierté et consolation, épuise-t-elle la peine ?

 

            Si nous évoquons aujourd’hui ces questions de noms et d’origine, c’est parce que deux exemples nous sont proposés dans les textes que nous venons de lire. Pour l’un, le surnom devenant nom c’est Esprit Saint, pour l’autre, c’est Emmanuel. Et ils sont très intimement arrimées l’une à l’autre.

            Évoquons, tout d’abord, l’Esprit Saint. Nous avons tous bien en tête l’épisode de la visite à Marie de l’ange Gabriel, lequel lui apprend qu’afin qu’elle devienne mère l’Esprit Saint la couvrira de son ombre… Le récit de Luc, brève rencontre avec le Tout Puissant etc., a trouvé dans la plupart de traditions chrétiennes une réception superlative, pendant que l’évangile de Matthieu est plus cru, au point qu’on sent certains traducteurs gênés : ils introduisent du Luc à l’intérieur de Matthieu. C’est que, voici Matthieu : une très jeune femme est – prosaïquement – trouvée enceinte – verbe trouver au passif – il y a quelque chose à l’intérieur – sans ombre  ni mystère, sauf un : mais enceinte de qui ? Du Saint Esprit ? Voilà la moquerie. C’est la question et la réponse des villageois et de sa famille, question qui concentre en elle tous les bonheurs, et tous les malheurs possibles pouvant arriver à une femme. Celle qui est trouvée enceinte est promise à un homme…. Cette grossesse disons précoce la met en grand danger, affaire d’honneur. Si Joseph se plaint publiquement, elle est morte, question d’honneur.

            Or, Joseph ne commettra aucune violence. Un ange du Seigneur lui commande d’agir autrement – nous savons comment. Mais pourquoi le commandement de l’ange est-il possible ? Joseph est juste. Mais qu’est-ce qu’un homme juste ? C’est un homme qui, sans aucunement regarder à sa propre réputation, ni d’ailleurs parfois à sa propre sécurité, fait pour autrui dans la détresse le choix de la vie (et ça ressemble pas mal à la définition de ce qu’est un juste parmi les nations). Le commencement de l’histoire de Jésus dans l’évangile de Matthieu est une généalogie assez brillante… mais le commencement de l’histoire de Jésus est aussi une affaire glauque, et tragique, très ras du sol, d’une ignominie trouvée contre une femme, mais qu’un homme rachètera. L’évangile, donc, selon Matthieu, commence avec le nom d’un juste : Joseph. Mais pas un juste seulement. Le nom du juste n’est rien s’il n’est pas le nom de la justice. Le nom du juste est le nom de la justice, le nom de toutes celles et ceux qui, inspirés par cette histoire, agiront dans la justice et pour tels de leurs semblables (27.712 personnes ont reçu – 1er janvier 2020 – le titre de juste parmi les Nations).

            L’Évangile donc, a son commencement dans l’engagement d’un homme. Non pas de l’homme Joseph exclusivement, mais d’un être humain. Le commencement de l’Évangile peut être totalement anonyme. Il n’est alors possible que sous la clause d’une espérance. Et c’est de cette espérance que nous allons parler maintenant.

 

            L’ange nous met sur la voie qui rappelle qu’Emmanuel, le nom donné à l’enfant qui doit naître, signifie Dieu avec nous. Les compétences de cet enfant devenu adulte : sauver son peuple de ses péchés… Jésus et Emmanuel, dans la  pensée de Matthieu, c’est le même. Cela devrait être le même. Pourquoi deux noms ? Nous avons vu tantôt que l’acte peut porter le nom d’une personne, mais que ce qui motive l’acte peut être épuisé par le nom d’une personne. Transmettre la mémoire de l’acte est simple, transmettre la motivation de l’acte, de sorte qu’il ait lieu de nouveau, c’est bien plus difficile.

            Pour le faire, Matthieu évoque l’un de ses prédécesseurs, qui, en son temps, a dû penser l’espérance dans les larmes, la fécondité dans l’impossible, et a inventé pour cela le nom d’Emmanuel, enfant mis au monde par une très jeune femme, enfant qui, devenu adulte, saura – entre autres – rejeter le mal et choisir le bien. En regardant en amont, Matthieu rencontre Ésaïe (7,10-16 – texte du jour), il rencontre un texte et un nom, rencontre qui est comme condition de possibilité de l’espérance et de l’engagement – de Matthieu.

            Mais Ésaïe, lui, que rencontre-t-il ? Ésaïe a-t-il un nom, ou quelque chose, à quoi il se réfère et qui soit, pour lui, inépuisable motif et de l’espérance et de son engagement ? Nous ne le savons pas. Dans nos Bibles pleines de notes, nous ne recueillons pas de citations provenant d’autres auteurs et d’autres cultures. Mais il y a d’autres ressources pour le prophète. Emmanuel, c’est – redisons-le – Dieu avec nous.

            Peu de temps avant le ravage d’un pays entier, profitant d’une sorte d’accalmie, Esaïe commet un jeu de mots – il s’agit bien de cela – qu’il propose comme formule de l’action de grâce, et aussi comme formule de l’espérance aux temps mauvais. Un seul nom pour un seul homme, un seul nom pour un seul Dieu, quels que soient les moments de l’histoire, la douceur de vivre, ou la catastrophe. Mais où trouve-t-il ce nom ?

 

            Il trouve ce nom dans le langage, dans des bouts de langage qui, associés judicieusement les uns aux autre, produisent de l’inspiration et du sens. Avant donc qu’Emmanuel devienne le nom de quelqu’un, et que son sens s’épuise dans une reconnaissance trop rarement renouvelée, il y a trois fragments de langage qui, pour  toujours, peuvent rester ce qu’ils sont, mais qui, associés peut-être à d’autres fragments, peuvent renouveler l’espérance et faire se recommencer l’engagement. L’espérance ainsi située repart de tout en bas, là où les mots s’élaborent, dans ces lieux humains qui sont inépuisables.

            L’espérance peut-elle repartir de plus bas encore que ces fractions de mots ? Oui. Elle peut repartir d’une lettre, comme le i, et même du point sur le i (Matthieu 5,18) comme du point sur l’iota des grecs ; et pour ceux qui sont de culture hébraïque, l’espérance peut toujours renaître d’une de ces petites cornes qui décorent les caractères avec lesquels on écrit. Ainsi, « (…) avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas une corne d’une lettre de la loi ne passera que tout ne soit arrivé » (Matthieu 5:18).

            Avant que tout ne soit arrivé ? Tout quoi ? Quelle totalité ? Des maux et des drames ? Comme si la totalité des drames possibles pouvait un jour être atteinte dans l’histoire… Peut-être que oui. Mais non. Car nous croyons plus fortement encore que la totalité des bonheurs possibles peut être atteinte – mais pas épuisée – dans l’histoire.

            Ainsi, ce que nous avons dit des Écritures va être dit de l’espérance. Au titre de laquelle un être humain choisit la vie. De fait il la partage. Et tout peut alors recommencer.