samedi 21 mars 2026

Sur quoi pleura-t-il ? (Jean 11,31-39)

Jean 11

31 Les Juifs donc, qui étaient avec Marie dans la maison, entreprenant de la réconforter,  la virent se lever promptement pour sortir ; ils la suivirent : ils se figuraient qu'elle se rendait au tombeau pour s'y lamenter.

 32 Lorsque Marie parvint à l'endroit où se trouvait Jésus, dès qu'elle le vit, elle tomba à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. »

 33 Lorsqu'il les vit se lamenter, elle et les Juifs qui l'accompagnaient, Jésus s’irrita violemment, et il se troubla puissamment.

 34 Il dit : « Où l'avez-vous déposé ? » Ils répondirent : « Seigneur, viens, et vois. »

 35 Alors Jésus pleura ;

 36 et les Juifs disaient : « Voyez comme il l'aimait ! »

 37 Mais quelques-uns d'entre eux dirent : « Celui qui a ouvert les yeux de l'aveugle n'a pas été capable d'empêcher Lazare de mourir. »

 38 Alors, à nouveau, Jésus s’irrita violemment et il s'en fut au tombeau; c'était une grotte dont une pierre recouvrait l'entrée.

 39 Jésus dit alors : « Enlevez cette pierre. »

 

Méditation : 

            Nous lisons : Jésus pleura.

            Nous interrogeons : sur quoi Jésus pleura-t-il ?

Et, bien simplement, et suivant l’interprétation qu’en donnent certains spectateurs, il pleura parce qu’il aimait Lazare et que Lazare était mort. Oui… pourquoi donc Jésus, le verbe fait chair, ne pleurerait-il pas lorsque meurt un homme qu’il aimait ? Jésus pleura parce qu’il avait du chagrin.

 

            Cette réponse très simple n’est guère satisfaisante, pour plusieurs raisons :

-       Jésus, depuis le début, ne se soucie guère de la maladie de Lazare, ses propos sont même à la limite d’une sorte de déni ;

-       Lorsqu’il annonce lui-même que Lazare est mort, c’est sans en faire particulièrement cas et sans se départir du calme et de la maîtrise de soi qui le caractérisent dans l’évangile de Jean ;

-       En plus, le vocabulaire propre aux rituels orientaux liés au décès d’une personne, c'est-à-dire la lamentation publique, bruyante, spectaculaire, est déjà utilisé dans le texte, pour désigner d’une part les Juifs qui étaient venus pour consoler les sœurs de Lazare, et pour désigner Marie elle-même : on se lamente…

-       Enfin, s’agissant des verbes grecs par lesquels sont désignés les affects qui sont attribués à Jésus, ils ne relèvent pas du chagrin, mais bien plutôt d’une irritation violente, et d’un trouble puissant…

            Donc, Jésus pleura, mais pas de seulement de chagrin ; sur quoi pleura-t-il donc ?

 

            Pour tâcher de comprendre sur quoi Jésus pleura, nous nous demandons pourquoi il fut irrité et troublé. Pour attirer notre attention, voici deux phrases, chacune précédant la mention de l’irritation de Jésus :

-       « Si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » ;

-       « Celui qui a ouvert les yeux de l’aveugle n’a pas été capable d’empêcher Lazare de mourir. »

Quel est le point commun entre ces deux phrases ? Toutes deux font de Jésus une sorte de magicien puissant, mais devant toujours faire ses preuves. Dieu, le Verbe, sa puissance, sont l’instrument du fantasme, qui doit accomplir ce dont on rêve et réparer ce qui peine. Nous avons là, coup sur coup, deux variantes du « si Dieu existait, il ne devrait pas permettre que… »

Jésus n’en est pas au tout début de son ministère ; il est confronté à des Juifs, sensés en connaître sur Dieu et sur la foi en Dieu ; il est confronté aussi à Marie, pourtant une femme pleine de tendresse ; et il se trouve, après tout ce travail, après tout ce qu’il a enseigné et fait, face à une incompréhension radicale, au malentendu fondamental de sa mission, qui est le malentendu fondamental de l’enseignement de l’Evangile... Chaque effort, chaque signe concret, accompli pour enseigner que la divinité de Dieu ne peut être que crue, conduit au contraire le plus souvent à renforcer le besoin que cette divinité doive sans cesse être magiquement prouvée. Que ce soit Marie, pour sa propre consolation, que ce soient les Juifs, pour leur propre satisfaction, ils attendent de Dieu, ils attendent de Jésus, du divin, un signe, une preuve, un truc spécial qui les satisfasse. N’est-on le Verbe fait chair que pour être Dieu self-service ?  

Que voit-on là-dedans ? Ne soyons pas plus cruel qu’il ne le faut… on voit ici juste l’humanité, l’humanité qui, assez souvent, fait des rêves éveillés sur la réversibilité des actes et sur la puissance de Dieu, au lieu de s’aviser de l’irréversible et de s’engager concrètement.

 

Alors sur quoi Jésus pleure-t-il ? Il pleure, et peut-être bien qu’il pleure de rage, et d’un peu de désespoir, sur l’humanité… Elle n’est pas bien belle, cette humanité lorsqu’elle s’intéresse à Dieu pour qu’il satisfasse ses petits caprices et qu’il comble ses grands besoins.

Pourtant, Jésus qui pleure va donner à cette humanité le signe qui la satisfera, dans ce cas, ressusciter Lazare. Jésus accepte toute son humanité, et il accepte l’aggravation du malentendu… parce qu’il sait qu’avec la proclamation concrète de l’Évangile c’est toujours le malentendu qui s’aggrave. Quelques-uns croiront en lui à cause de cette résurrection. D’autres en nourriront leur arrogance et leur haine. Il sait, Jésus, que c’est seulement au paroxysme de ce malentendu, à la Croix, que l’Évangile sera pleinement annoncé. Il accepte.

 

Et nous, faut-il vraiment tout cela pour que nous croyions ? Faut-il un mort, un supplicié, pour que nous baissions la garde, que nous laissions les armes, et que nous choisissions la vie ? En tout cas, la Croix se dresse pour toujours devant nos yeux, et avec la Croix, la résurrection.  

 

           


...à la tentation (Matthieu 4,1-11)

Matthieu 4

1 Alors Jésus fut conduit par l'Esprit au désert, pour être tenté par le diable.

2 Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim.

3 Le tentateur s'approcha et lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.»

4 Mais il répliqua: «Il est écrit: Ce n'est pas seulement de pain que l'homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu.»

5 Alors le diable l'emmène dans la Ville Sainte, le place sur le faîte du temple

6 et lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit: Il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre.»

7 Jésus lui dit: «Il est aussi écrit: Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu.»

8 Le diable l'emmène encore sur une très haute montagne; il lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire

9 et lui dit: «Tout cela je te le donnerai, si tu te prosternes et m'adores.»

10 Alors Jésus lui dit: «Retire-toi, Satan! Car il est écrit: Le Seigneur ton Dieu tu adoreras et c'est à lui seul que tu rendras un culte.»

11 Alors le diable le laisse, et voici que des anges s'approchèrent, et ils le servaient.

Prédication

Ne nous soumets pas à la tentation… ne nous laisse pas entrer en tentation… ne nous laisse pas succomber à la tentation… ne nous induis pas en tentation…

            Une âpre discussion a eu lieu, il y a quelques années, dans notre Eglise autour de la 6ème demande du Notre Père. Faute d’arguments vraiment convaincants, il fut décidé – par souci œcuménique – de choisir la traduction que les catholiques avaient choisie, un peu avant…

            Tout ceci parce que la traduction "ne nous soumets pas à la tentation", qui avait été adoptée deux ou trois générations avant nous, ne recevait plus l’assentiment d’un grand nombre des gens de maintenant, champions de ces gens qui savent bien que « ça n’est pas Dieu qui nous tente ». Admettons… mais cette traduction avait pourtant été ratifiée par nos anciens qui, qu’on se le dise, savaient autant que nous autres, lire, traduire et interpréter. Et qui, sans doute aussi bien que nous, savaient bien que la divinité de Dieu ne peut être ni approchée ni explorée ni rapportée… si ce n’est par ce que les textes bibliques veulent bien en dire (et les interprètes interpréter).

            Ce qu’ils en disent, ces textes bibliques, par exemple : « et après tous ces événements, Dieu tenta Abraham… » (Genèse 22,1), et aussi « Que nul, quand il est tenté, ne dise ‘c’est Dieu qui me tente’ ; car Dieu, s’agissant du mal, est incapable de tentation ; "Dieu" ne tente jamais personne » (Jacques 1,13). Alors, "Dieu", tente-t-il l’être humain, ou ne le tente-t-il pas ? Je laisse là ce prélude théologique, avec le mot Dieu tantôt sans guillemets, tantôt avec des guillemets, avec ou sans majuscule… Celui qui affirme que "ça n’est pas Dieu qui nous tente" ne cède-t-il pas à une certaine tentation ? Nous y reviendrons, c’est promis.

 

            Dans l’évangile de Matthieu, comme dans l’évangile de Luc, Jésus, tout récemment baptisé et dont l’identité de Fils de Dieu vient d’être proclamée par une voix du ciel, subit trois tentations. Luc organise le récit de ces trois tentations en une progression très méthodique, ces trois tentations ayant successivement pour objets les choses, puis les êtres humains, puis Dieu lui-même. Matthieu, de son côté, place au centre de son récit un commandement qui est un interdit : « tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ».

            Les traducteurs rechignent un peu à employer le verbe tenter lorsqu’il s’agit de Dieu, comme si Dieu pouvait être tenté – comme un enfant – de goûter discrètement et précocement les confitures ; ils préfèrent "tu ne mettras pas à l’épreuve" le Seigneur ton Dieu. Ça sonne mieux, mais la question est la même : tenter quelqu’un, c’est toujours lui proposer une satisfaction précoce de ses envies, le pousser à commettre des actes dont la publicité jetterait sur lui un certain discrédit, actes qui permettront d’exercer sur lui un certain contrôle. C’est bien ce que le diable (le diviseur, le tentateur) propose à Jésus en lui suggérant de se jeter du sommet du Temple, parce qu’il est écrit, Psaume 91, etc.. Il propose à Jésus de tenter Dieu. Il propose à Jésus de tenter Dieu, il propose à Jésus de prendre le contrôle sur Dieu en faisant savoir à qui veut que Dieu n’est pas incorruptible, que Dieu est achetable.

            Il – toujours le diable – propose pour cela à Jésus d’user de trois moyens : l’ascèse, la Bible, le culte, et voici de quelle manière. En faisant connaître et valoir que, s’agissant de l’ascèse, Dieu ne peut pas refuser qu’une pierre devienne du pain à quelqu’un qui vient de jeûner pendant 40 jours et 40 nuits ; s’agissant de la Bible, Dieu n’a rien à refuser à qui se réclame des promesses recueillies dans la Bible ; s’agissant du culte : Dieu n’a rien à refuser à ceux qui lui rendent le culte qui lui est dû.

 

            Considérant que tout cela se trouve dans la Bible, c’est bien la seconde tentation qui est la tentation centrale, Écritures contre Écritures : « Jette-toi toi-même d’ici en bas car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre.» Tel est le motif de la tentation. Et Jésus de répondre 7 « Il est aussi écrit : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.» Au centre de ces tentations, ce qui est écrit dans la Bible et, au centre de ce centre, la seigneurie de Dieu.

            Cette organisation en figures concentriques est caractéristique d’une pensée juive (on peut lire sur ce sujet un très beau livre qui a pour titre La pensée du Temple. De Jérusalem à Qumran) ; et l’évangile de Matthieu est précisément celui des quatre évangiles qui a le plus souci de faire connaître à ses lecteurs cette pensée particulière du sein de laquelle émergea l’espérance chrétienne. Et en particulier, Matthieu se donne pour tâche de faire connaître à son lecteur ce Dieu des Écritures, ce Dieu au nom imprononçable, ce Dieu qui est seigneur, ce Dieu qui n’est pas un dieu qui serait plus fort que tous les autres dieux... ce Dieu qui n’est pas un dieu. Revenons aux trois tentations.

           

            Peut-être que le jeûne peut avoir une certaine fonction spirituelle, une certaine fonction symbolique, peut-être que s’imposer une privation de nourriture, une privation de plaisirs… peut-être que s’imposer une expérience d’affaiblissement peut avoir une fonction spirituelle positive. Mais l’idée que Dieu, favorablement impressionné par une telle performance, se montrerait alors clément, ou généreux… est une idée étrangère à la foi que promeut Jésus et que transmet Matthieu.

            Il faut que cela soit bien clairement expliqué à ceux qui penseraient trouver en Dieu un dieu plus efficace que les autres dieux. S’agissant du Dieu de Jésus selon Matthieu, et du point de vue de l’ascèse, Dieu n’est pas plus efficace que les autres dieux : Dieu n’est pas efficace du tout ! Et en ce sens, il n’est pas un dieu.

            Nous dirons presque la même chose pour ce qu’il en est du culte. Le culte a une fonction spirituelle certaine, il est même – n’hésitons pas à l’affirmer – spirituellement indispensable à l’être humain. Et cependant, ceux qui prient, ceux qui célèbrent le culte n’ont aucune gratification spéciale à attendre de la part de Dieu. Dieu n’est pas un dieu qu’on achète avec de belles cérémonies : s’agissant aussi du culte, Dieu n’est pas un dieu.

            Quant aux Écritures, à la Bible, elles en disent long sur Dieu, à bien des moments de son aventure avec les humains, au fil des alliances successives, ce fil si souvent rompu, et parfois sciemment rompu, par les humains eux-mêmes ; ce fil que Dieu, par ses juges, ses prophètes, ses prêtres et ses rois, par son Christ et par ses apôtres, ne cesse de renouer. Ces Écritures, cette Bible ne dit pas tout, car, s’agissant de sa parole, Dieu n’a pas encore tout dit. De la parole est sortie, sort et sortira de cette bouche de Dieu qui est toujours bouche humaine pour nourrir les humain. Dieu n’est pas un personnage connu et dont la Bible serait la notice nécrologique – même si, par commodité, ou par faiblesse, on peut parler de Lui comme de quelqu’un, il n’est pas quelqu’un qui… – il est l’insaisissable, il est le nom audacieusement et fallacieusement donné par les humains à leurs pauvres tentatives de saisir l’insaisissable : Dieu là encore n’est pas un dieu.

            Car Dieu est seigneur, et en tant que tel, même s’il est tout-puissant il est impassible, et même si l’on peut s’adresser à lui de toutes sortes de manières, et même si les humains accordent une autorité souveraine à la Bible, Dieu demeure seigneur et, en tant que seigneur, absolument libre.

 

Au commencement, de toute foi possible en Dieu, comme principe même de cette foi, il y a la liberté de Dieu. Et lorsque Dieu se révèle, en tant que libre seigneur, à quelqu’un, ou à un peuple, c’est à la liberté qu’il appelle celui à qui il se révèle. Et c’est la réponse d’un libre serviteur qu’il espère, et qu’il attend.

Libres serviteurs, c'est-à-dire des serviteurs qui vont faire ce qu’ils choisissent de faire – service de Dieu et service du prochain – gratuitement, pour rien, par pure obéissance au commandement.

Qu’à cette obéissance nous soyons prêts, et que cette obéissance soit une profonde joie. Amen

samedi 14 mars 2026

En Passant (Jean 9,1-41)

 Jean 9:1

1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance.

 2 Ses disciples lui posèrent cette question: «Rabbi, qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents?»

 3 Jésus répondit: «Ni lui, ni ses parents. Mais c'est pour que les oeuvres de Dieu se manifestent en lui!

 4 Tant qu'il fait jour, il nous faut travailler aux oeuvres de celui qui m'a envoyé: la nuit vient où personne ne peut travailler;

 5 aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.»

 6 Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l'appliqua sur les yeux de l'aveugle;

 7 et il lui dit: «Va te laver à la piscine de Siloé» - ce qui signifie Envoyé. L'aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.

 8 Les gens du voisinage et ceux qui auparavant avaient l'habitude de le voir - car c'était un mendiant - disaient: «N'est-ce pas celui qui était assis à mendier?»

 9 Les uns disaient: «C'est bien lui!» D'autres disaient: «Mais non, c'est quelqu'un qui lui ressemble.» Mais l'aveugle affirmait: «C'est bien moi.»

 10 Ils lui dirent donc: «Et alors, tes yeux, comment se sont-ils ouverts?»

 11 Il répondit: « L'homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue, m'en a frotté les yeux et m'a dit: ‹Va à Siloé et lave-toi.› Alors moi, j'y suis allé, je me suis lavé et j'ai retrouvé la vue.»

 12 Ils lui dirent: «Où est-il, celui-là?» Il répondit: «Je n'en sais rien.»

 13 On conduisit chez les Pharisiens celui qui avait été aveugle.

 14 Or c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux.

 15 À leur tour, les Pharisiens lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Il leur répondit: «Il m'a appliqué de la boue sur les yeux, je me suis lavé, je vois.»

 16 Parmi les Pharisiens, les uns disaient: «Cet individu n'observe pas le sabbat, il n'est donc pas de Dieu.» Mais d'autres disaient: «Comment un homme pécheur aurait-il le pouvoir d'opérer de tels signes?» Et c'était la division entre eux.

 17 Alors, ils s'adressèrent à nouveau à l'aveugle: «Et toi, que dis-tu de celui qui t'a ouvert les yeux?» Il répondit: «C'est un prophète.»

 18 Mais tant qu'ils n'eurent pas convoqué ses parents, les Juifs refusèrent de croire qu'il avait été aveugle et qu'il avait recouvré la vue.

 19 Ils posèrent cette question aux parents: «Cet homme est-il bien votre fils dont vous prétendez qu'il est né aveugle? Alors comment voit-il maintenant?»

 20 Les parents leur répondirent: «Nous sommes certains que c'est bien notre fils et qu'il est né aveugle.

 21 Comment maintenant il voit, nous l'ignorons. Qui lui a ouvert les yeux? Nous l'ignorons. Interrogez-le, il est assez grand, qu'il s'explique lui-même à son sujet!»

 22 Ses parents parlèrent ainsi parce qu'ils avaient peur des Juifs. Ceux-ci étaient déjà convenus d'exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus est le Christ.

 23 Voilà pourquoi les parents dirent: «Il est assez grand, interrogez-le.»

 24 Une seconde fois, les Pharisiens appelèrent l'homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent: «Rends gloire à Dieu! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur.»

 25 Il leur répondit: «Je ne sais si c'est un pécheur; je ne sais qu'une chose: j'étais aveugle et maintenant je vois.»

 26 Ils lui dirent: «Que t'a-t-il fait? Comment t'a-t-il ouvert les yeux?»

 27 Il leur répondit: «Je vous l'ai déjà raconté, mais vous n'avez pas écouté! Pourquoi voulez-vous l'entendre encore une fois? N'auriez-vous pas le désir de devenir ses disciples vous aussi?»

 28 Les Pharisiens se mirent alors à l'injurier et ils disaient: «C'est toi qui es son disciple! Nous, nous sommes disciples de Moïse.

 29 Nous savons que Dieu a parlé à Moïse tandis que celui-là, nous ne savons pas d'où il est!»

 30 L'homme leur répondit: «C'est bien là, en effet, l'étonnant: que vous ne sachiez pas d'où il est, alors qu'il m'a ouvert les yeux!

 31 Dieu, nous le savons, n'exauce pas les pécheurs; mais si un homme est pieux et fait sa volonté, Dieu l'exauce.

 32 Jamais on n'a entendu dire que quelqu'un ait ouvert les yeux d'un aveugle de naissance.

 33 Si cet homme n'était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.»

 34 Ils ripostèrent: «Tu n'es que péché depuis ta naissance et tu viens nous faire la leçon!»; et ils le jetèrent dehors.

 35 Jésus apprit qu'ils l'avaient chassé. Il vint alors le trouver et lui dit: «Crois-tu, toi, au Fils de l'homme?»

 36 Et lui de répondre: «Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui?»

 37 Jésus lui dit: «Eh bien! Tu l'as vu, c'est celui qui te parle.»

 38 L'homme dit: «Je crois, Seigneur» et il se prosterna devant lui.

 39 Et Jésus dit alors: «C'est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles.»

 40 Les Pharisiens qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent: «Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi?»

 41 Jésus leur répondit: «Si vous étiez des aveugles, vous n'auriez pas de péché. Mais à présent vous dites ‹nous voyons›: votre péché demeure.

 

Méditation :

·       Hier et aujourd’hui, être missionnaire… tel est donc le thème de nos échanges de l’année, et tel est le thème de cette prédication.

·       Mais, allons-nous nous demander, est-il seulement question de mission dans ce texte ? Il ne semble pas qu’il y ait ici d’envoi, d’appel à faire des disciples, à convertir, à édifier des Eglises… Et il n’y a rien de tout ça, rien de nos bons anciens qui ont combattu les puissances obscures, rien non plus de nos chers contemporains qui apportent au monde la liberté… Il n’y a rien de cela.

·       Et pourtant, nous allons faire comme s’il était question de mission. Nous allons supposer qu’il y a dans ce texte des observations qui nous concernent, qui concernent notre rapport au monde, notre foi, nos actes, nos relations avec nos contemporains… notre mission – non que nous ayons ceci ou cela à faire, tel objectif à atteindre, telle vérité à faire valoir… il y a notre monde, et nous avons pour mission de l’habiter, au plein sens des mots.

·       Nous allons lire quelques fragments de ce texte. Et nous allons formuler quelques remarques – 5 remarques – sur la mission.

1.  en passant

·       Ce sont les premiers mots du texte : “ En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. ”

·       En passant… première de nos observation. Cela suppose une certaine mobilité. Il faut bouger. Il ne peut pas se dire “  en mission ”, celui qui accomplit toujours le même trajet, à la même heure : vous savez bien qu’à agir ainsi, on ne voit plus rien, tout est figé. C’est même souvent pour que tout soit immobile et figé, pour qu’on soit, comme on dit, tranquille, qu’on fait toujours la même chose.

·       Une certaine mobilité et une certaine curiosité. Tiens, il y a telle ou telle personne. Celui qui est en mission s’avise qu’elle est là, qu’il est là. Il ne passe pas sans la voir. Il n’a pas d’œillères, comme on dit…

 

·       “ En passant ”, cela indique aussi autre chose de très précieux pour ce qui concerne la mission : on ne se choisit pas telle ou telle mission, tel ou tel contact avec tel ou telle personne. La mission ne décide pas de ses objets, ne choisit pas à qui elle va s’intéresser, et qui elle laissera de côté.

 

·       Nous décrivons donc, avec ces deux premiers mots, le monde qui est le nôtre, le monde dans lequel j’évolue chaque jour, le lieu de travail, le parcours, l’Eglise où je me rends chaque dimanche…

·       Nous sommes en mission, là où nous sommes, et prêts à une surprise, à une rencontre…

2.  pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui

·       Alors, soit… nous n’allons pas partir pour un pays lointain pour y porter l’Évangile, en supposant que d’autres ne l’ont jamais fait. C’est ici et maintenant que nous sommes en mission…

·       Mais pour quoi faire ?

·       Pour être au service des manifestations des œuvres de Dieu, nous dit le texte. Nous avons à rendre les œuvres de Dieu manifestes, visibles, concrètes…

·       Et tout concrètement, dans notre texte, premièrement, les œuvres de Dieu sont rendues manifestes en deux moments :

1.     Le premier moment, c’est qu’il est mis fin à des discussions oiseuses. La mission met fin à des discussions oiseuses du genre : “ Qui donc a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ? ” Qu’est-ce que ça change, qu’est-ce que ça apporte – et surtout à l’aveugle – ce genre de discussion de café du commerce ? Qu’est-ce que ça apporte à un malheureux, le discours sur l’origine de son malheur ?

2.     Le second moment, c’est qu’il y a intervention dans la vie de celui qu’on rencontre. En mission donc pour traiter le mal, la maladie, le besoin… là où on les rencontre, pour guérir, pour soulager, pour entraider…

·       Et notez bien surtout que, dans le début du texte, il n’est absolument pas question de convaincre l’aveugle de croire en Jésus. Il n’est pas question de faire de lui un bon protestant ou un bon catholique. Guérir ! Il n’est pas question de foi, sauf à la fin, et secondairement, dans l’ultime rencontre entre Jésus et l’ex-aveugle…

3.  il fit de la boue avec sa salive

·       Avec cette troisième remarque, nous repérons tout simplement que la mission est compétente.

·       Que l’on soit plein de bonne volonté est une heureuse disposition… qui n’est rien sans compétence. Et nous voyons Jésus agir avec compétence – salive et poussière, qui ne sont que les moyens du bord, d’accord, et il faut savoir les utiliser…

·       La mission – celle qui a pris en considération tout ce que nous venons de dire – se forme, s’exerce, et s’évalue.

4.  il n’observe pas le shabbat !

·       La quatrième remarque que nous pouvons faire, est que la mission est provocante. Elle ne cherche nullement à l’être, mais elle peut l’être. Peut-être même qu’elle ne peut pas ne pas l’être. Elle vient mettre du désordre, là où régnait un certain ordre, un ordre vicié…

·       Non seulement Jésus guérit un jour de shabbat… et c’est travailler… mais en plus Jésus coupe court aux discussions oiseuses au moyen desquelles chacun peut éviter de s’engager activement… et finalement, en guérissant cet aveugle, il accuse les autres d’indifférence, d’incompétence, voire de mauvaise foi manifeste…

C’est fou le nombre de gens qui ont des avis sur tout et qui ne s’engagent à rien. Et bien si vous vous engagez – avec compétence, avec efficacité, et gratuitement en plus – ils auront les pires reproches à vous adresser…

·       Observons cela… la mission – telle que nous l’envisageons – telle que nous la repérons dans notre texte, avenante, désintéressée, compétente… va être perçue comme une provocation…

 

·       Et observons aussi qu’elle s’interdit toute remarque… ici, Jésus ne fait aucune remarque sur ses détracteurs… ce qui nous suggère que la mission ne déplore aucune “ concurrence ”… si demain celui qui a besoin d’un soulagement est soulagé véritablement, vous vous réjouirez de cela, même si ça n’est pas par vous que ce soulagement est advenu…

Travailler pour que les œuvres de Dieu soit manifestées, ça n’est pas travailler pour se mettre soi au premier plan, mais cela peut vous mettre au premier plan

5.  il se prosterna devant lui

·       Au bout de ce parcours, l’ex-aveugle se prosterne devant Jésus. Et cette scène de prosternation suggère une dernière remarque sur la mission…

·       Se prosterner devant Jésus, à ce moment, dans l’Évangile de Jean, c’est se prosterner devant la Parole faite chair, c’est se prosterner devant celui par qui tout a été.

·       Or celui qui se prosterne fut aveugle, et maintenant il voit. Il a connu toute la laideur du monde et il la connaît encore, mais il sait que dans ce monde, il y a une beauté, une bonté en mission qui sait œuvrer dans le monde, et pour le monde. Ce que nous savons avec lui.

·       Ce qui peut nous faire dire que nous sommes en mission dans le monde, parce que nos yeux ont été ouverts sur la laideur et sur la beauté du monde, pour ouvrir d’autres yeux que les nôtres sur la laideur et sur la beauté du monde, et pour nous prosterner devant celui qui le fait avec nous, par nous, et pour nous.

·       Amen.


samedi 28 février 2026

La Transfiguration, et la Crucifixion (Matthieu 17,1-9)

Matthieu 17

1  Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et les emmène à l'écart sur une haute montagne.

2 Il fut métamorphosé devant eux: son visage resplendit comme le soleil, ses vêtements devinrent blancs comme la lumière.

3 Et voici que leur apparurent Moïse et Elie qui s'entretenaient avec lui.

4 Intervenant, Pierre dit à Jésus: «Seigneur, il est bon que nous soyons ici; si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie.»

5 Comme il parlait encore, voici qu'une nuée lumineuse les recouvrit. Et voici que, de la nuée, une voix disait: «Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir. Écoutez-le!»

6 En écoutant cela, les disciples tombèrent la face contre terre, saisis d'une grande crainte.

7 Jésus s'approcha, il les toucha et dit: «Relevez-vous! soyez sans crainte!»

8 Levant les yeux, ils ne virent plus que Jésus, lui seul.

9 Comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur donna cet ordre: «Ne dites mot à personne de ce qui s'est fait voir de vous, jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité des morts.»

 

Matthieu 27

33 Arrivés au lieu-dit Golgotha, ce qui veut dire lieu du Crâne,

34 ils lui donnèrent à boire du vin mêlé de fiel. L'ayant goûté, il ne voulut pas boire.

35 Quand ils l'eurent crucifié, ils partagèrent ses vêtements en tirant au sort.

36 Et ils étaient là, assis, à le garder.

37 Au-dessus de sa tête, ils avaient placé le motif de sa condamnation, ainsi libellé: «Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs.»

38 Deux bandits sont alors crucifiés avec lui, l'un à droite, l'autre à gauche.

39 Les passants l'insultaient, hochant la tête

40 et disant: «Toi qui détruis le sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu, et descends de la croix!»

41 De même, avec les scribes et les anciens, les grands prêtres se moquaient:

42 «Il en a sauvé d'autres et il ne peut pas se sauver lui-même! Il est Roi d'Israël, qu'il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui!

43 Il a mis en Dieu sa confiance, que Dieu le délivre maintenant, s'il l'aime, car il a dit: ‹Je suis Fils de Dieu!› »

44 Même les bandits crucifiés avec lui l'injuriaient de la même manière.

Prédication : 

            En ce deuxième dimanche de Carême, il nous est proposé de méditer sur le récit que Matthieu donne de la Transfiguration (la fête de la Transfiguration est au mois d’août). Quel sens cela a-t-il de méditer cet épisode qui est plutôt un épisode de plénitude et d’extase, alors que nous sommes pendant la période de Carême, qui est plutôt une période de jeûne et de pénitence ?

            Avec le lectionnaire que j’ai consulté, il est proposé de méditer en même temps sur la Transfiguration et sur la Crucifixion.

 

            Voici quatre remarques sur la Transfiguration.

            Tout d’abord, et nous l’avons dit déjà, c’est un moment d’extase et de plénitude. Un moment qu’on ne recherche pas, mais qui vous saisit, comme il est écrit : « Il fut métamorphosé… » C’est un moment intime, c'est-à-dire qu’on ne partage pas avec les foules. Mais auquel, incidemment, pourront assister quelques intimes, qui seront là presque par hasard lorsque cela se produira. Pierre, Jacques, et Jean, ceux dont Jésus souhaitait la présence lorsqu’il se retirait loin des foules, loin des Douze… On ne donne pas son intimité à voir, sinon, ce n’est plus de l’intimité, mais de l’exhibition.

            Ce moment est un moment d’abord très pictural, uniquement pictural. Le visage de Jésus resplendit comme le soleil, ses vêtements deviennent lumineux de blancheur, Moïse et Elie apparaissent. Ces trois personnages semblent parler, et nous n’entendons rien. Nous avons des yeux pour voir. C’est Pierre, qui rompt le silence, pour dire en substance, que c’est très bon – bon pour qui ? – et qu’on aimerait bien que ça s’éternise. C'est-à-dire, que ça se fige, qu’on prenne un cliché, une photo, un selfie. Pierre est habité par un désir bien humain : vouloir conserver pour toujours et pour soi ce qui ne peut être que donné et reçu. Si les Hébreux se méfiaient tant de l’image, des représentations picturales, c’est que, bien plus que la parole, les images immobilisent, elles figent ce qu’elles représentent. C’est ce que Pierre veut faire donc, figer, posséder, exhiber peut-être, au lieu de recevoir et témoigner.

            La nuée qui vient couvrir tout cela vient à propos rappeler que ce qui est donné à voir n’est pas donné à conserver. La voix divine, s’agissant de Jésus de Nazareth, n’ordonne pas « Regardez-le ! », mais « Écoutez-le ! » Et les Hébreux que sont Pierre, Jacques et Jean ne peuvent pas se tromper sur la signification de cet ordre essentiel. Croire en Dieu c’est se tenir dans l’obéissance au commandement « Ecoutez ! » Ecouter non pas le coup de tonnerre qui assourdit, tout comme l’éclair éblouit, non pas se laisser séduire ou impressionner par ce qui se voit, mais écouter jusque dans le bruissement d’un souffle ténu (2 Rois 19), se voiler la face parce qu’il n’y a rien à voir, ouvrir les oreilles ; et prendre le temps de la réflexion avant de parler et d’agir.

            Ceci dit, même s’il y a des moments où l’on ferme les yeux, des moments de recueillement et de prosternation, parce que l’essentiel s’écoute plus qu’il ne se voit, la vie entière ne peut pas se dérouler prosterné, en extase, les oreilles grandes ouvertes et yeux clos. Il faut à un moment redescendre de la montagne et, ce qu’on a entendu, et ce qu’on a vu, il faut le dire. Dieu se révèle à certains, soit, mais ce n’est pas pour qu’ils le gardent pour eux-mêmes. Il faudra en parler ; cela même a été donné pour qu’on en parle, et à tout le monde… Mais quand, et comment ? Ne parlez jamais de votre vision, ordonne Jésus à Pierre, Jacques et Jean,  jusqu’à ce que le Fils de l’homme soit ressuscité des morts. C'est-à-dire, et d’une manière essentielle, que la  Transfiguration de notre Seigneur Jésus Christ n’a de sens que référée à sa Passion. C’est pourquoi nous avons lu aussi le récit de la Crucifixion.

 

            La Transfiguration se passe aussi sur un lieu élevé, Jésus est pris, saisi, on dispose de Lui, et deux autres personnages sont à ses côtés ; il y a aussi des spectateurs.

            Ce n’est plus l’intimité en gloire qui est partagée avec quelques-uns ; c’est l’infamie qui est exposée à la vue de tous. Tous sidérés. Chacun réagissant selon sa propre nature. Effarement pour les uns, raillerie pour les autres.

 

            Transfiguration, Crucifixion, Jésus, Fils de Dieu, Messie, Christ, est là, c’est lui, les deux fois, en gloire, et en croix.

 

            Notre méditation donc, en temps de Carême, porte sur la gloire et la croix. C'est-à-dire sur le bonheur suprême et sur le fond de la déréliction.

            Quelle serait la vérité de l’Évangile s’il présentait la gloire sans la croix ? Il n’y aurait nulle vérité de l’Évangile s’il s’en tenait à la gloire. Et le culte chrétien ne serait que prétexte à épanchements publics, l’occasion de se féliciter soi-même ; il ne serait qu’une aliénation…

            Et quelle serait la vérité de l’Évangile, s’il présentait la croix sans la gloire ? Le culte chrétien serait une rencontre de flagellants, et la prédication une prédication de la haine du bonheur, une apologie de la souffrance rédemptrice, une autre aliénation...

 

            Lorsque Jésus interdit à Pierre, Jacques et Jean de parler de ce qu’ils ont vu, lorsqu’il leur défend de parler de la Transfiguration avant qu’il soit, Lui, ressuscité des morts, il veut que personne, ni les plus anciens, ni les plus illustres des disciples, ne puisse se réclamer d’un privilège particulier ou d’une révélation particulière. Car, au moment de la Passion, tous ont fui, tous l’ont abandonné, sans exception, même le tonitruant monsieur Pierre…

            Et donc personne ne peut parler de Lui, de Jésus, du Fils de Dieu et de sa gloire, qui ne se soit reconnu – et qui ne se reconnaisse encore – comme un parjure, un indigne.

 

            Écouter le Fils de Dieu, croire en Lui et vivre de Lui, c’est ainsi le contempler en gloire et en croix, en se connaissant soi-même réprouvé et choisi, pécheur et pardonné. L’écouter, ça ne peut donc être qu’une discrète et profonde conviction, qu’une humble proposition, et qu’un témoignage pertinent d’attention et de service.

 

            Que Dieu nous soit en aide. Amen


samedi 14 février 2026

La Loi et les Prophètes (Matthieu 5,17-37)

 Matthieu 5

17 «N'allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes: je ne suis pas venu abroger, mais accomplir.

 18 Car, en vérité je vous le déclare, avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l'i ne passera de la loi, que tout ne soit arrivé.

 19 Dès lors celui qui transgressera un seul de ces plus petits commandements et enseignera aux hommes à faire de même sera déclaré le plus petit dans le Royaume des cieux; au contraire, celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le Royaume des cieux.

 20 Car je vous le dis: si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, non, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux.

 21 «Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens: Tu ne commettras pas de meurtre; celui qui commettra un meurtre en répondra au tribunal.

 22 Et moi, je vous le dis: quiconque se met en colère contre son frère en répondra au tribunal; celui qui dira à son frère: ‹Imbécile› sera justiciable du Sanhédrin; celui qui dira: ‹Fou› sera passible de la géhenne de feu.

 23 Quand donc tu vas présenter ton offrande à l'autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi,

 24 laisse là ton offrande, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère; viens alors présenter ton offrande.

 25 Mets-toi vite d'accord avec ton adversaire, tant que tu es encore en chemin avec lui, de peur que cet adversaire ne te livre au juge, le juge au gendarme, et que tu ne sois jeté en prison.

 26 En vérité, je te le déclare: tu n'en sortiras pas tant que tu n'auras pas payé jusqu'au dernier centime.

 27 «Vous avez appris qu'il a été dit: Tu ne commettras pas d'adultère.

 28 Et moi, je vous dis: quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, commis l'adultère avec elle.

 29 «Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi: car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne.

 30 Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi: car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne s'en aille pas dans la géhenne.

 31 «D'autre part il a été dit: Si quelqu'un répudie sa femme, qu'il lui remette un certificat de répudiation.

 32 Et moi, je vous dis: quiconque répudie sa femme - sauf en cas d'union illégale - la pousse à l'adultère; et si quelqu'un épouse une répudiée, il est adultère.

 33 «Vous avez encore appris qu'il a été dit aux anciens: Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments.

 34 Et moi, je vous dis de ne pas jurer du tout: ni par le ciel car c'est le trône de Dieu,

 35 ni par la terre car c'est l'escabeau de ses pieds, ni par Jérusalem car c'est la Ville du grand Roi.

 36 Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir.

 37 Quand vous parlez, dites ‹Oui› ou ‹Non›: tout le reste vient du Malin.

Prédication

            Matthieu est un pays de grands discours. Le premier de ces grands discours est usuellement intitulé Sermon sur la montagne. Il nous est proposé, depuis plusieurs semaines, de méditer sur des fragments de ce long discours, qui est le premier acte du ministère public de Jésus. C’est un discours étonnant, l’ordre des fragments ne semble pas forcément logique, logique dans le sens où quelque chose allait être infailliblement prouvé.

            Pensez plutôt à une pierre précieuse. Elle est une, mais le travail qu’elle fait sur la lumière requiert chacune de ses facettes. Travail de façonnage au terme duquel la lumière elle-même devient plus belle.

            Il y a les Béatitudes. Non pas une après l’autre, mais toutes ensemble. Puis il y a vous êtes la lumière du monde, puis – aujourd’hui – non pas abroger la Loi ou Les prophètes, mais les accomplir.

 

            Non pas abroger, mais accomplir la Loi et les Prophètes. Qu’est-ce que ça signifie ? Commençons le plus simplement possible : les abroger, c’est ne plus du tout faire ce qu’il est commandé de faire d’une collection de livres que nous appelons Torah écrite, plus ce qui est appelé Torah orale, une autre collection jadis transmise oralement, puis mise par écrit, au moins 10 fois plus grosse que la Bible. Abroger donc, c’est d’abord arrêter de faire.

            Puis, deuxième étape, abrogation de la pensée, car il ne suffit pas de cesser de faire, il faut en plus cesser de penser à faire, et cesser aussi de penser qu’un jour on a fait.

            Troisième étape, faire disparaître tous les documents qui rappellent la Loi et les Prophètes.

            Puis quatrième, renoncer à tout ce que produit l’observance ; on dit parfois que l’observance de la Loi conduit à la justice ; d’où il vient que l’abrogation de la Loi permet de s’autoriser toute injustice, et permet aussi de suspendre tout amour du prochain, de disposer de tout ce qui est un peu plus faible que soi. Ceci donc pour abroger la Loi et les Prophètes, abroger ou abolir, ou fracasser. Et ça n’est pas un puis deux puis trois puis quatre, c’est tout en même temps, et le bilan est assez simple : abroger la Loi et les Prophètes, c’est l’apprentissage de la prédation, c’est faire d’autrui ce qu’il me plait de faire, sans aucune considération pour sa personne… Abroger la loi et les prophètes.

            Et qu’en est-il d’accomplir ? Accomplir, entendons remplir, arriver à la plénitude de l’accomplissement et même à un débordement – comme il est écrit dans le Psaume 23 Tu oins d’huile ma tête et ma coupe déborde. Mais déborder, qu’est-ce que c’est s’agissant de la Loi et des Prophètes ? C’est peut-être faire ce que le commandement dit, et c’est le faire avec un sens supérieur de la justice et de la nécessité. Un exemple assez simple est par exemple de guérir quelqu’un le jour de sabbat. On voit dans ce simple exemple qu’accomplir ne méprise absolument pas la lettre de la Loi et des Prophètes, mais en rappelle le sens, le sabbat est fait pour l’homme, complétant cela par une réflexion, par une décision, dont l’être humain est le centre. Et ainsi, à chaque rencontre, chaque fois qu’un autre autrui se présente et dans d’autres circonstances, c’est une autre réflexion qui commence, et d’autres gestes appropriés qu’il faut inventer. Accomplir, c’est à chaque fois remettre tout en jeu.

            (alors bien sûr, c’est beaucoup plus simple de s’en tenir à des déterminations simples, sabbat, ou pas, homme ou femme, moins de 13 ans, ou plus de 13 ans, pur ou impur, toutes sortes de déterminations binaires qui permettent toutes sortes de jugements simples, et fiables, conformes à la Loi ; prenons pourtant bien en considération que des jugements conformes à la Loi ne sont pas – toujours – conformes à la Loi ; en tout cas, s’ils le sont il ne le sont pas au sens de l’accomplissement)

 

            Abolir, ou accomplir ? La différence n’est pas une différence de quantité, ni une différence d’intensité. Ce qui abolit la Loi et les Prophètes, et ce qui les accomplit ne sont pas de même nature, même si les mêmes mots peuvent être employés pour en parler.

            Tout comme il y a le vase, plus ou moins rempli, mais il y a aussi le débordement – et ce qui le provoque, mystère ! Pour en revenir à de récentes prédications, il y a les Béatitudes (les Béatitudes mystérieuses).

            Tout comme nul ne peut voir Dieu sans en mourir, il y a Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu.

            Tout comme il y a des expériences de la vie qui laissent les gens inconsolables, il y a une autre réalité, celle de Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés.

            Et tout comme le monde est celui où la terre arable et la forêt native sont les lieux où les petits paysans et autres tribus sont éliminés à la force des armes, il y a Heureux les doux, ils auront la terre en partage.

            Vous complèterez la liste avec les autres Béatitudes.

            En chacune de ces Béatitudes, il y a la position d’une rupture, non pas un plus ou moins de quelque chose, mais l’écriture de tout autre chose, l’écriture et donc la possibilité d’un monde différent dont l’avènement relève d’une véritable transformation de fond, d’une véritable conversion, dans et par les Écritures.

 

            Nous n’avons pas fini. Après les Béatitudes, il y a Vous êtes le sel de la terre, et Vous êtes lumière du monde. Il y a rupture encore, une rupture bien nette, entre le sel, et la terre, avec un sel qui voudrait se faire autre qu’il n’est et qui s’y perdrait. Nous ne savons pas avec sel et terre comment il se fait que l’un et l’autre soient ce qu’ils sont. Ils le sont, et c’est la coupure, la différence, qui est ici l’objet de ce moment de la méditation. Essayons d’apprécier la différence entre les petits cristaux de sel et la poussière des chemins… c’est une grande différence, mais c’est encore du minéral au minéral. Avec Lumière du monde, nous sommes invités à apprécier la distance qu’il y a entre la pierre et la lumière. Quelle distance y a-t-il entre la pierre et la lumière ? L’énoncé de la question n’a pas de signification ? Et pourtant, en l’écrivant, en le méditant, nous sommes invités à méditer l’une de ces vérités bibliques qui n’ont aucun sens apparent sauf dans ce qu’on peut appeler réalité de la rupture de la foi.

            Et pourvu que le sel demeure sel, la lumière lumière, pourvu que ces ruptures dont nous parlons ne soient jamais comblées, pourvu qu’elles demeurent distances, qu’elles demeurent ruptures, qu’on s’en émeuve, qu’on s’en émerveille peut-être, ou pas, mais que surtout, surtout on ne s’y habitue jamais.

 

            C’est avec la Loi et les Prophètes que nous avons commencé notre méditation. Jésus vient pour accomplir la Loi et les Prophètes. Nous avons bien vu que cet accomplissement correspond au franchissement d’un grand abime, à une existence dans un autre cadre, et il semble que ce ne sont pas les gens seulement qui sont appelés à la conversion, c’est le monde et les structures du monde qui sont appelés, appelés d’une manière si radicale qu’il nous vient l’envie que Dieu seul accomplisse cela. Ce qui est une rupture de plus. Peut-être insuffisante pour toutes sortes de démonstrations, mais, il faut le croire, suffisante pour l’espérance.

 

            Et voilà, nous avons lu 20 versets, et notre méditation a porté, sur un seul de ces versets. Mais ça n’était qu’en apparence. C’est le sermon sur la montagne qui nous intéresse, qui commence par le plus difficile – les Béatitudes – puis poursuit par du moins difficile, et pour arriver finalement à ce que la parole humaine peut énoncer mais que l’homme ne peut accomplir (s’arracher les yeux), puis à ce que l’être humain peut accomplir.

            Et puis, après son très long enseignement, Jésus passera comme on dit aux travaux pratiques, s’occupant du corps humain. Amen