jeudi 14 mai 2026

Comprends-tu ce que tu lis ? (Actes 8,26-39)

Actes 8

26 L'ange du Seigneur s'adressa à Philippe: «Tu vas aller vers le midi, lui dit-il, sur la route qui descend de Jérusalem à Gaza; elle est déserte.»

 27 Et Philippe partit sans tarder. Or un eunuque éthiopien, haut fonctionnaire de Candace, la reine d'Éthiopie, et administrateur général de son trésor, qui était allé à Jérusalem en pèlerinage,

 28 retournait chez lui; assis dans son char, il lisait le prophète Esaïe.

 29 L'Esprit dit à Philippe: «Avance et rejoins ce char.»

 30 Philippe y courut, entendit l'eunuque qui lisait le prophète Esaïe et lui dit: «Comprends-tu vraiment ce que tu lis?»

 31 - «Et comment le pourrais-je, répondit-il, si je n'ai pas de guide?» Et il invita Philippe à monter s'asseoir près de lui.

 32 Et voici le passage de l'Écriture qu'il lisait: Comme une brebis que l'on conduit pour l'égorger, comme un agneau muet devant celui qui le tond, c'est ainsi qu'il n'ouvre pas la bouche.

 33 Dans son abaissement il a été privé de son droit. Sa génération, qui la racontera? Car elle est enlevée de la terre, sa vie.

 34 S'adressant à Philippe, l'eunuque lui dit: «Je t'en prie, de qui le prophète parle-t-il ainsi? De lui-même ou de quelqu'un d'autre?»

 35 Philippe ouvrit alors la bouche et, partant de ce texte, il lui annonça la Bonne Nouvelle de Jésus.

 36 Poursuivant leur chemin, ils tombèrent sur un point d'eau, et l'eunuque dit: «Voici de l'eau. Qu'est-ce qui empêche que je reçoive le baptême?»

 37

 38 Il donna l'ordre d'arrêter son char; tous les deux descendirent dans l'eau, Philippe et l'eunuque, et Philippe le baptisa.

 39 Quand ils furent sortis de l'eau, l'Esprit du Seigneur emporta Philippe, et l'eunuque ne le vit plus, mais il poursuivit son chemin dans la joie.

 

Prédication : 

            « Comprends-tu vraiment ce que tu lis ? » C’est une question tout à fait fondamentale, que Philippe pose à l’Éthiopien, mais qui se pose, de fait, à tous ceux qui lisent la Bible.

            Comprenons-nous vraiment ce que nous lisons ? Nous allons méditer sur cette question, sur ce qu’elle signifie, en tentant de comprendre le texte que nous venons de lire. En tout cas, au début de son histoire, l’Éthiopien ne comprenait pas ce qu’il lisait. Mais il semble qu’il ait compris, à la fin. Alors que s’est-il passé ? Reprenons, depuis le commencement. Et commençons par ne pas comprendre.

 

            Nous ne comprenons pas pourquoi l’ange du Seigneur, s’adressant à Philippe, l’envoie sur une route qu’il lui annonce déserte. Nous ne comprenons pas non plus pourquoi, dans ces conditions, Philippe obéit. Et nous ne comprenons pas d’avantage pourquoi l’ange du Seigneur, ayant annoncé que cette route était déserte, il se trouve qu’elle ne l’est pas.

            Nous allons laisser là ces trois choses difficilement compréhensibles et nous les reprendrons tout à l’heure.

 

            Or donc la route n’est pas déserte et que Philippe y fait la rencontre d’un homme qui, lui, a rencontré un texte. Cet homme, bien que ne comprenant pas ce qu’il lit, persiste à lire. Il persiste à lire non pas dans l’espérance de comprendre ce qu’il lit, mais dans l’espérance qu’il rencontrera quelqu’un non pas qui comprenne, mais qui le guide, qui lui fraye un chemin. Comment pourrais-je comprendre, dit-il, si personne ne me fraye un chemin ?

            Marquons une petite pause. Nous pouvons dès maintenant suggérer que persister à lire un texte qu’on ne comprend pas c’est déjà un peu le comprendre. Mais cela, vous qui lisez souvent la Bible, vous le savez bien… Persister à lire, donc, en espérant tout comme l’Éthiopien espéra.

 

            L’Éthiopien est en train de lire le prophète Esaïe ; précisément il est en train de lire un poème qui parle d’un serviteur souffrant, d’un serviteur qui accomplit toutes sortes de bonnes et belles choses, sans effet aucun sur ses contemporains. Cet homme ne récolte qu’insultes et humiliations. Et, dit le poème, Dieu lui-même destine cet homme à l’anéantissement. Et Dieu fait de l’anéantissement de cet homme un sacrifice de réparation, de réconciliation… Terrible et prodigieux destin que celui de ce serviteur souffrant. Qui est-il, celui dont parle le prophète Esaïe ? Bien entendu, nous sommes tentés de répondre que le prophète prophétise sur Jésus le Christ. On comprend très bien que nous puissions répondre cela, parce qu’il y a avant nous deux millénaires de commentateurs chrétiens qui reconnaissent Jésus en ce serviteur souffrant.

Alors nous pouvons peut-être répondre qu’Esaïe parle d’un autre que lui-même, et qu’il parle de Jésus. En cela nous croyons comprendre ce que lit l’Ethiopien. Mais l’Ethiopien ne nous pose pas de questions à nous. Il pose une question à Philippe. Alors que la question qui se pose à nous n’est pas « Comprenons-nous ce que lit l’Éthiopien ? » mais « Comprenons-nous ce que nous lisons ? »

           

Pour tenter de comprendre ce que nous lisons, nous reprenons la question de l’Ethiopien. « De qui le prophète parle-t-il, de lui-même ou de quelqu’un d’autre ? » On pourrait s’attendre à une réponse simple, brève : non pas de lui-même, mais de Jésus… Mais ce qui vient est beaucoup mieux : en commençant par ce texte, Philippe lui annonça (la bonne nouvelle de) Jésus. Philippe ne répond pas à l’Éthiopien en jetant un nom : on n’est pas à Question pour un champion mais dans les Actes des Apôtres. Livre dans lequel Philippe annonce l’Évangile de Jésus, ce qui est beaucoup plus qu’un nom. Philippe propose à l’Éthiopien de comprendre le prophète Esaïe.

La compréhension d’un texte aussi capital que le prophète Esaïe ne peut pas se ramener à un nom. A la question que pose l’Éthiopien, il s’agit répondre non pas par un nom, mais en ayant une attitude conséquente, en frayant un chemin. Le nom de Jésus, peut-être, s’imposera de lui-même mais seulement à la fin.

            Il y a l’attitude de celui dont parle le prophète, l’attitude donc du serviteur souffrant, qui est une attitude conséquente. Conséquente, parce que le serviteur n’est qu’un serviteur, un serviteur qui accomplit toutes sortes d’actions justes et bonnes, gratuitement, sans attendre quelque rétribution que ce soit. Attitude conséquente Même s’il n’y récolte que moqueries et humiliations. Et n’attend aucune consolation. Attitude conséquente parce qu’il persiste, et encore, toujours sans rien attendre. Conséquente parce qu’à la fin – tout comme au commencement – il s’en remet exclusivement à Dieu.

            Le prophète parle d’une telle personne. Il parle peut-être de lui-même. Il parle d’une attitude, d’un engagement. Et l’on peut aussi reconnaître en Jésus une personne à l’attitude conséquente... Ceci dit, cette attitude est aussi en quelque manière celle de l’Éthiopien qui, homme puissant qu’il est, a négligé sa fonction auprès d’une reine, a traversé la moitié du monde pour un pèlerinage, et revient de ce pèlerinage avec plus de questions que de réponses, et qui persiste à lire ce qu’il ne comprend pas. Cette attitude, on peut aussi la repérer en Philippe, que sa foi a poussé à obéir à une injonction pour le moins curieuse, s’en aller sur une route annoncée déserte ; Philippe que son ouverture d’esprit a poussé à engager la conversation, Philippe que sa prévenance a aidé à ne pas apporter de réponse toute faite à une question difficile… Tout cela, gratuitement, sans autre engagement que l’engagement d’une foi qui cherche son chemin dans la vie et qui espère la rencontre de celui qui frayera pour elle ce chemin.

            Car telle est bien la demande de l’Éthiopien, que quelqu’un le guide pour qu’il comprenne vraiment ce qu’il lit. Mais il sera beaucoup plus juste de dire que la demande de l’Éthiopien, c’est que quelqu’un fraye pour lui un chemin qu’il puisse suivre pour la suite de sa vie. La compréhension d’un texte vital, aussi vital que le prophète Esaïe, n’est pas intellectuelle seulement, mais se voit surtout à l’orientation de la vie de celui qui l’a compris. Comprendre ce texte, le prendre avec soi, cheminer avec lui, vivre de lui et le mettre en œuvre, c’est la même chose. Mais à cette chose, à prendre ce chemin, chemin de la foi, chemin de la vie, on ne se décide pas si quelqu’un ne vous montre pas que c’est possible.

Or, Philippe, par son attitude et sont propos, qui sont ensemble ce qu’on appelle Évangile de Jésus, montre qu’une compréhension concrète d’un tel texte est possible.

L’Éthiopien alors peut se décider. Et il demande le baptême, baptême à cet instant là, baptême pour toute la suite de sa vie.

           

            Philippe là-dessus, enlevé par l’Esprit, disparaît de la vue de l’Éthiopien. Il poursuit sa route, et l’autre poursuit la sienne, dans la joie qui est ici le signe concret et visible du salut.

            C’est en se réjouissant donc qu’il poursuivit la très longue route qui devait le ramener chez lui. Et puis, il comprenait ce texte, l’ayant d’abord pris avec lui, puis l’ayant pris pour lui, non plus seulement pour le lire et s’interroger, mais aussi et surtout pour le vivre.

 

            Comprenons-nous maintenant ce que nous lisons ? Comprendre, c’est prendre avec soi un texte qu’on ne comprend pas, tout en restant disponible pour un départ, pour une rencontre, pour un choix. Comprendre c’est aussi prendre la vie à bras le corps. Ce que fit Philippe en obéissant dans la foi à cette étonnante injonction : « Va sur la route, elle est déserte… » Et tout le reste, et même ça aussi, appartient à Dieu. Amen


samedi 2 mai 2026

Pour un verset de plus (Jean 14,1-12)

 Jean 14

  1 «Que votre cœur ne se trouble pas: vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi.

 2 Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures: sinon vous aurais-je dit que j'allais vous préparer le lieu où vous serez?

 3 Lorsque je serai allé vous le préparer, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi.

 4 Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin.»

 5 Thomas lui dit: «Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin?»

 6 Jésus lui dit: «Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n'est par moi.

 7 Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l'avez vu.»

 8 Philippe lui dit: «Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit.»

 9 Jésus lui dit: «Je suis avec vous depuis si longtemps, et cependant, Philippe, tu ne m'as pas reconnu! Celui qui m'a vu a vu le Père. Pourquoi dis-tu: ‹Montre-nous le Père›?

 10 Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même! Au contraire, c'est le Père qui, demeurant en moi, accomplit ses propres œuvres.

 11 Croyez-moi, je suis dans le Père, et le Père est en moi; et si vous ne croyez pas ma parole, croyez du moins à cause de ces œuvres.

 12 En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais; il en fera même de plus grandes, parce que je vais au Père.

Méditation :

            6 «Moi je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n'est par moi. »  

            Tout d’abord, je voudrais éviter ce qui est un écueil, se focaliser sur un seul verset, aujourd’hui le célébrissime 6ème verset de ce chapitre, qui est certes important, comme tous ces versets – peu nombreux d’ailleurs – que Jean place dans la bouche de Jésus et qu’il fait commencer par un « Moi, je suis… », même si ces versets projettent sur leurs voisins une lumière peut-être aveuglante.

            On prend bien trop souvent comme point de départ que Jésus est le chemin la vérité et la vie et on en tire toutes sortes de conséquences fort intéressantes, mais un rien abstraites. Car, voyez-vous, en s’en tenant simplement à la lettre du texte, il n’est pas juste de dire que Jésus est le chemin, la vérité et la vie, et ce qui s’ensuit. Il n’est pas juste de le dire parce que ça n’est pas cela qui est écrit. Et si d’aventure on lit et médite le verset jusqu’au bout c’est à dire en ajoutant que « …nul ne vient au Père que par LUI », on fait de ce beau verset une sorte de barrière, une sorte d’écran entre le Père, si l’on veut entre Dieu, et ceux qui s’en approcheraient autrement… Ne lisons pas, n’interprétons pas les versets comme de braves chrétiens trop zélés, serrons plutôt le texte.

 

            Jésus dit, dans un moment particulier, « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie, nul ne vient infiniment proche du Père, si ce n’est par moi. » Avant de nous demander ce que cela signifie dans ce moment particulier – et ce que cela pourrait bien signifier pour nous – demandons-nous quel est ce moment.

 

            Ce moment est un moment de trouble, comme nous avons lu, premier verset du chapitre 14 : « Que votre cœur ne se trouble pas. » Jésus parle à ses disciples et le cœur de ses disciples est troublé. Le cœur de ses disciples est troublé parce que Jésus a parlé à ses disciples. Il nous faut relire un peu le chapitre précédent, le chapitre 13.

            Car dans le chapitre 13, Jésus qui parle à ses disciples leur annonce deux ou trois choses : la trahison, non pas celle de Judas seulement, et ils n’y comprennent rien, nous dit-on, mais nous qui sommes fins lecteurs nous comprenons qu’il leur annonce leur trahison à tous ; il leur annonce son prochain départ, et ils n’y comprennent rien, si l’on veut ; il leur donne un commandement nouveau, celui de s’aimer les uns les autres, et ils ne pipent pas mot ; enfin il annonce que leurs engagements sont du vent, celui de Pierre particulièrement, même si Pierre est capable de phrases bien senties. Ce qui frappe, là-dedans, c’est à quel point les disciples de Jésus semblent n’avoir pas saisi ce qui est en train de se tramer et qui pourtant est sous leurs yeux.

 

            Qu’est-ce qui trouble donc le cœur des disciples de Jésus ? En un seul mot : la vérité. Seule la vérité peut troubler le cœur d’un être humain, la vérité de ce qui est dans ce cœur et qu’on préfère souvent ignorer. La vérité qui est dans le cœur des disciples de Jésus, c’est que leur maître va être mis à mort par la méchanceté et par la lâcheté des humains, et qu’ils n’en veulent rien savoir, puisqu’ils sont des humains. Lorsque cette vérité, la leur, qui est une vérité laide, basse, profiteuse, lâche, leur apparaît, leurs cœurs se troublent. La vérité aussi qui est dans le cœur des disciples de Jésus, c’est que s’il y a au monde une puissance invincible, c’est la toute faible puissance de l’amour, dont ils ne veulent rien connaître, ni rien pratiquer, parce qu’ils rêvent plutôt de puissance. La vérité leur apparaît, et leurs cœurs se troublent. Leurs cœurs se troublent donc parce qu’apparaît la laide vérité qui est dans leurs cœurs.

            Lorsqu’une vérité niée apparait, elle trouble terriblement le cœur de l’homme.

 

            Mais en même temps, il y a cette affirmation de Jésus : « Que votre cœur ne se trouble pas… » Comment un cœur troublé comme nous l’avons dit pourrait-il ne pas l’être ? Une seule possibilité, une seule : que cette vérité qu’il nie, il choisisse de l’affronter, de l’assumer. Ah, bien sûr, ça ne se fait pas comme d’un coup de baguette magique. On avance, on renâcle, on refuse l’obstacle comme un âne têtu…

            On fait du Thomas, le genre qui ne sait pas que la mort est au bout d’un engagement de l’intensité de celui de Jésus. On fait du Philippe, qui fait semblant de n’avoir encore rien vu alors que tout est déjà sous ses yeux. On fait le gros fumeur qui déclare que le tabac n’est pas mortel et qu’il en est la preuve vivante, ou le gros alcoolique qui déclare qu’il n’a rien au foie et que ça s’arrose. Assumer la vérité de ce qu’on est, ça ne se fait pas comme ça et lorsque le juste nom commence à être mis sur ce qu’en vérité nous sommes, notre cœur se trouble. Non, disons-nous ; jusqu’à ce que nous disions oui, c'est-à-dire la vérité. Et nous allons suspendre pour un peu de temps cet inventaire qui nous trouble… qui nous trouble tellement que nous sommes incapables de rien entreprendre. C’est un travail qui explore le non et le oui, un travail d’une durée infinie.

            Ce travail, nous le suspendons – c’est possible – parce qu’il y en a un qui dit, qui peut dire : « Que votre cœur ne se trouble pas … » Jésus peut le dire, lui, parce que la vérité ne lui fait pas peur, la vérité de l’impuissance de l’amour, la vérité de la haine que suscite son engagement, la vérité de ce que sont ses disciples, la vérité même de la Passion qu’il va bientôt souffrir, de sa mort, et de l’absolue solitude à laquelle son engagement l’a condamné. Le cœur de Jésus n’est pas troublé parce que la vérité, toute cette vérité, il la connaît, pour ce qu’elle est, il l’accepte, il la vit, il vit avec elle. Jésus est vérité et vie, son cœur n’est donc pas troublé. Parce que son cœur n’est pas troublé il peut dire en vérité à ses disciples : « Que votre cœur ne se trouble pas… » Il leur montre même le chemin à suivre, il se montre, en tant que vérité et vie, comme chemin : le seul chemin de la vie c’est la vérité.

 

            Ce que Jésus dit et montre, c’est ce que signifie être « près du Père ». Être près du  Père, dans l’évangile de Jean, ce n’est pas de la haute mystique, ça cesse même d’en être dès le prologue. Être près du Père, c’est être un être humain, dans la vérité de sa condition, dans l’entièreté de son engagement, dans la vie, en plénitude. C’est ainsi qu’il faut entendre ce que Jésus dit à ses disciples : « nul ne vient auprès du Père que par moi », nul ne vient à la vie en plénitude qu’en suivant le chemin de la vérité.

Possible ? Il nous est donnée de rencontrer des êtres qui vivent sur ce chemin de vérité. Qu’il nous soit donné d’en rencontrer, ils sont témoins du Christ vivant. Et puis il nous faut nous mettre en chemin. Se mettre ainsi en chemin, cela s’appelle croire.

Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi, dit Jésus. Vous croyez en Dieu, croyez en vos semblables, en vous-mêmes, et en la vie.

samedi 25 avril 2026

Et vous recevrez le don du Saint Esprit (Actes 2,14-41)


 

Actes 2

14 Alors s'éleva la voix de Pierre, qui était là avec les Onze; il s'exprima en ces termes: «Hommes de Judée, et vous tous qui résidez à Jérusalem, comprenez bien ce qui se passe et prêtez l'oreille à mes paroles.

 15 Non, ces gens n'ont pas bu comme vous le supposez: nous ne sommes en effet qu'à neuf heures du matin;

 16 mais ici se réalise cette parole du prophète Joël:

 17 Alors, dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai de mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles seront prophètes, vos jeunes gens auront des visions, vos vieillards auront des songes;

 18 oui, sur mes serviteurs et sur mes servantes en ces jours-là je répandrai de mon Esprit et ils seront prophètes.

 19 Je ferai des prodiges là-haut dans le ciel et des signes ici-bas sur la terre, du sang, du feu et une colonne de fumée.

 20 Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang avant que vienne le jour du Seigneur, grand et glorieux.

 21 Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.

 22 «Israélites, écoutez mes paroles: Jésus le Nazôréen, homme que Dieu avait accrédité auprès de vous en opérant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez,

 23 cet homme, selon le plan bien arrêté par Dieu dans sa prescience, vous l'avez livré et supprimé en le faisant crucifier par la main des impies;

 24 mais Dieu l'a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n'était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir.

 25 David en effet dit de lui: Je voyais constamment le Seigneur devant moi, car il est à ma droite pour que je ne sois pas ébranlé.

 26 Aussi mon coeur était-il dans la joie et ma langue a chanté d'allégresse. Bien mieux, ma chair reposera dans l'espérance,

 27 car tu n'abandonneras pas ma vie au séjour des morts et tu ne laisseras pas ton saint connaître la décomposition.

 28 Tu m'as montré les chemins de la vie, tu me rempliras de joie par ta présence.

 29 «Frères, il est permis de vous le dire avec assurance: le patriarche David est mort, il a été enseveli, son tombeau se trouve encore aujourd'hui chez nous.

 30 Mais il était prophète et savait que Dieu lui avait juré par serment de faire asseoir sur son trône quelqu'un de sa descendance, issu de ses reins;

 31 il a donc vu d'avance la résurrection du Christ, et c'est à son propos qu'il a dit: Il n'a pas été abandonné au séjour des morts et sa chair n'a pas connu la décomposition.

 32 Ce Jésus, Dieu l'a ressuscité, nous tous en sommes témoins.

 33 Exalté par la droite de Dieu, il a donc reçu du Père l'Esprit Saint promis et il l'a répandu, comme vous le voyez et l'entendez.

 34 David, qui n'est certes pas monté au ciel, a pourtant dit: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: assieds-toi à ma droite

 35 jusqu'à ce que j'aie fait de tes adversaires un escabeau sous tes pieds.

 36 «Que toute la maison d'Israël le sache donc avec certitude: Dieu l'a fait et Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié.»

 37 Le coeur bouleversé d'entendre ces paroles, ils demandèrent à Pierre et aux autres apôtres: «Que ferons-nous, frères?»

 38 Pierre leur répondit: «Convertissez-vous: que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Jésus Christ pour le pardon de ses péchés, et vous recevrez le don du Saint Esprit.

 39 Car c'est à vous qu'est destinée la promesse, et à vos enfants ainsi qu'à tous ceux qui sont au loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera.»

 40 Par bien d'autres paroles Pierre rendait témoignage et les encourageait: «Sauvez-vous, disait-il, de cette génération dévoyée.»

 41 Ceux qui accueillirent sa parole reçurent le baptême, et il y eut environ trois mille personnes ce jour-là qui se joignirent à eux.

Prédication :

            C’est un grand texte que le discours de Pierre, premier discours public, première prise de parole, après les événements qui viennent clore l’Évangile de Luc. Cet homme, Pierre, fut témoin oculaire de bien des événements. Mais Pierre deviendra-t-il serviteur de la parole ?

            C’est toute l’ambition de l’Évangile de Luc, énoncée dans ses premiers versets : que le témoin oculaire devienne serviteur de la parole. Et là, maintenant, Pierre parle. Les circonstances exigent qu’il parle.

            Il est important, pour nous, de bien repérer à qui il parle. Car on n’est pas serviteur de la parole comme ça dans l’absolu, en répandant à tout vent la confession de foi de son Eglise… Il y a des circonstances, et il y a des interlocuteurs. Là où nous lisons, c’est un Juif qui parle à d’autres juifs. C’est à Jérusalem que ça se passe et cette ville est peuplée de gens pieux et pratiquants, qui ont une connaissance certaine de la Torah, et des Prophètes. Ces gens peuvent être là parce que c’est l’une des fêtes importantes de leur année religieuse. Ils peuvent même résider là toute l’année, cela se faisait, à l’époque déjà, de vouloir se tenir ainsi tout le temps auprès du lieu saint. A ces auditeurs particuliers, il faut un discours particulier. La parole de Dieu ne peut pas être entendue par un être humain si elle lui est adressée dans un langage qu’il ne comprend pas.

            Elle ne peut pas non plus être entendue par lui s’il ne la cherche pas. Quelque chose étonne, trouble ou déroute, et vient la question : qu’est-ce que c’est ? L’étonnement est là : des Galiléens, c’est à dire des péquenots, des ignorants, des pas grand-chose, voire des juifs de la main gauche… sont devenus polyglottes et annoncent à chacun, dans l’idiome qui est le sien, les merveilles de Dieu. Qu’est-ce que c’est donc ?

            Dans ces circonstances-là, et à ces gens-là tout à fait étonnés, Pierre parle dans un langage approprié.

 

            Premier point. C’est un rappel de quelques vérités de foi, nous dirions un rappel de catéchisme. Une vérité de foi, c’est d’abord un patrimoine commun. Rappel : le Dieu dont vous êtes adorateurs et celui des promesses du livre du prophète Joël, c’est le même Dieu qui est Dieu vivant, hier, aujourd’hui, demain. Ce Dieu n’est pas objet seulement de pieuse adoration bien réglée, mais énonciateur vivant de promesses vivantes. Les derniers temps, ce peut donc être maintenant. Ce Dieu choisit qui il veut pour accomplir ce qu’il veut. Cet ensemble de vérités de foi peut bien être connu sans être vécu. Pierre le rappelle d’abord seulement.

            Second point. Rappel d’événements récents. Jésus le Nazoréen était incontestablement l’un de ceux par qui Dieu se manifeste et parle aux humains, signes et miracles l’attestent. Mais les humains sont bien libres toujours de préférer que Dieu ne se manifeste pas. Un serviteur de Dieu, ça peut s’éliminer. Il n’est pas du tout impensable que, parmi les spectateurs de la Pentecôte, il y ait quelques vociférateurs du Vendredi Saint. Tout cela, ce sont des événements récents.

Et Pierre d’ailleurs n’y va pas à moitié, il les désigne tous, tous dans le même sac : vous l’avez livré et supprimé. Comme si, lorsqu’elle est adressée à un être humain, quel qu’il soit, et même à un futur prophète, la parole de Dieu essuyait toujours d’abord un refus.

            Le rappel d’événements récents, venant après le rappel des vérités de foi, place ces vérités au centre de l’actualité.

            Troisième point, au centre de l’actualité donc, mais aussi en tant que vérité de foi, c’est l’obstination de Dieu, la foi de Dieu, sa vitalité plus grande que la morbidité des temps. Pierre s’adresse à des hommes pieux, et les Psaumes sont chantés par ces hommes pieux. Toujours, dit Dieu à son serviteur David, toujours, chantent ces hommes, toujours il y aura parmi tes descendants un digne serviteur de Dieu. Et la chair de ta chair, dit Dieu à David, la chair du serviteur de Dieu, sa parole et ses actes, ne peuvent être effacés, ne peuvent voir la corruption. Et ainsi le toujours chanté par les Psaumes devient le maintenant de l’actualité. On s’approche du point essentiel.

Quatrième point, et point essentiel du discours de Pierre, toujours s’appuyant sur les Psaumes, mais aussi sur les vérités de foi, et encore sur l’actualité, Jésus a été ramené de la mort à la vie. L’obstination de Dieu est une obstination concrète, signalée par des événements, et attestée par des témoins. C’est le point essentiel du discours de Pierre, le point qui est l’acte de foi de Pierre, et qui est attesté par le témoignage de Pierre. Aussi vrai que je vis, dit Pierre, Jésus est vivant ! C’est la substance même de tout énoncé de foi possible, être porté par la vie de quelqu’un. Si le discours de Pierre a une valeur de vérité, c’est bien à cet instant.

Mais, rappelons-le, cette valeur serait totalement inaudible si elle n’était pas elle-même présentée dans des circonstances appropriées, et dans un langage compréhensible. Pierre parla ainsi et nous aurons à parler autrement, en un autre temps, et à d’autres gens.

 

Compréhensible, le discours de Pierre l’était assurément pour ses interlocuteurs. Mais fut-il reçu ? Le récit des Actes nous présente cette situation idyllique, un prédicateur qui trouve du premier coup le ton le plus juste, et une assistance réceptive massivement. Et vous m’en mettrez 3000 ! Hum… Nous nous réjouissons. C’est parfois sur de la bonne terre qu’on sème. Et des gens sont touchés, parfois, et des gens se décident, parfois. Pourquoi ? Nous ne le savons pas. Nous n’avons pas à le savoir. L’élément décisif du discours de Pierre, c'est-à-dire l’engagement de Pierre, exprime pour quelques-uns de ses auditeurs un engagement possible, un changement possible. Mais pourquoi se décident-ils ? Pourquoi passent-ils du refus à l’invocation ? Du non au oui ? Nous ne le savons pas. Nous ne pouvons qu’accompagner ce oui.

Dans le récit des Actes, ce oui est accompagné par un rituel, on baptise au nom du Christ, attestation de l’obstination de Dieu, du oui plus fort que le non.

 

Et soudain, le doute nous prend. Ces gens étaient pieux. Et c’est un nouveau geste de piété qu’on leur propose. Une piété va-t-elle se substituer à une autre ? La vitalité de Dieu va-t-elle être cimentée dans une piété, dans une incantation nouvelles ? La génération de Christ sera-t-elle une génération tordue comme purent l’être toutes les autres générations avant elle ? Fera-t-elle de son rituel propre, de sa foi propre un massif inerte et pesant ? Sera-t-elle complice des pouvoirs ? Mettra-t-elle à mort ceux que le Seigneur enverra ?

Ne répondez surtout pas non. Vous savez de quoi l’histoire est faite. Répondez sincèrement oui, la génération de Christ ne sera pas meilleure que les autres. Répondez oui, et ajoutez : et alors ? Pas d’avantage que les autres elle n’épuisera la grandeur de Dieu ni ne fatiguera sa bonté.

 

…et vous recevrez le don du Saint Esprit, conclut Pierre. Dieu appelle, Dieu appellera. Pentecôte donc, hier, demain, et aujourd’hui. De l’étonnement, aujourd’hui et demain. Et des humains prêts à répondre, et par leurs paroles, et par leur vie seront serviteurs de la parole. Amen

            C’est un grand texte que le discours de Pierre, premier discours public, première prise de parole, après les événements qui viennent clore l’Evangile de Luc. Cet homme, Pierre, fut témoin oculaire de bien des événements. Mais deviendra-t-il serviteur de la parole ? C’est toute l’ambition de l’Evangile de Luc, énoncée dans ses premiers versets : que le témoin oculaire devienne serviteur de la parole. Et là, maintenant, il parle. Les circonstances exigent qu’il parle.

            Il est important, pour nous, de bien repérer à qui il parle. Car on n’est pas serviteur de la parole comme ça dans l’absolu, en répandant à tout vent la confession de foi de son Eglise… Il y a des circonstances, et il y a des interlocuteurs. Là où nous lisons, c’est un Juif qui parle à d’autres juifs. C’est à Jérusalem que ça se passe et cette ville est peuplée de gens pieux et pratiquants, qui ont une connaissance certaine de la Torah, et des Prophètes. Ces gens peuvent être là parce que c’est l’une des fêtes importantes de leur année religieuse. Ils peuvent même résider là toute l’année, cela se faisait, à l’époque déjà, de vouloir se tenir ainsi tout le temps auprès du lieu saint. A ces auditeurs particuliers, il faut un discours particulier. La parole de Dieu ne peut pas être entendue par un être humain si elle lui est adressée dans un langage qu’il ne comprend pas.

            Elle ne peut pas non plus être entendue par lui s’il ne la cherche pas. Quelque chose étonne, trouble ou déroute, et vient la question : qu’est-ce que c’est ? L’étonnement est là : des Galiléens, c’est à dire des péquenots, des ignorants, des pas grand-chose, voire des juifs de la main gauche… sont devenus polyglottes et annoncent à chacun, dans l’idiome qui est le sien, les merveilles de Dieu. Qu’est-ce que c’est donc ?

            Dans ces circonstances-là, et à ces gens-là tout à fait étonnés, Pierre parle dans un langage approprié.

 

            Premier point. C’est un rappel de quelques vérités de foi, nous dirions un rappel de catéchisme. Une vérité de foi, c’est d’abord un patrimoine commun. Rappel : le Dieu dont vous êtes adorateurs et celui des promesses du livre du prophète Joël, c’est le même Dieu qui est Dieu vivant, hier, aujourd’hui, demain. Ce Dieu n’est pas objet seulement de pieuse adoration bien réglée, mais énonciateur vivant de promesses vivantes. Les derniers temps, ce peut donc être maintenant. Ce Dieu choisit qui il veut pour accomplir ce qu’il veut. Cet ensemble de vérités de foi peut bien être connu sans être vécu. Pierre le rappelle d’abord seulement.

            Second point. Rappel d’événements récents. Jésus le Nazoréen était incontestablement l’un de ceux par qui Dieu se manifeste et parle aux humains, signes et miracles l’attestent. Mais les humains sont bien libres toujours de préférer que Dieu ne se manifeste pas. Un serviteur de Dieu, ça peut s’éliminer. Il n’est pas du tout impensable que, parmi les spectateurs de la Pentecôte, il y ait quelques vociférateurs du Vendredi Saint. Tout cela, ce sont des événements récents.

Et Pierre d’ailleurs n’y va pas à moitié, il les désigne tous, tous dans le même sac : vous l’avez livré et supprimé. Comme si, lorsqu’elle est adressée à un être humain, quel qu’il soit, et même à un futur prophète, la parole de Dieu essuyait toujours d’abord un refus.

            Le rappel d’événements récents, venant après le rappel des vérités de foi, place ces vérités au centre de l’actualité.

            Troisième point, au centre de l’actualité donc, mais aussi en tant que vérité de foi, c’est l’obstination de Dieu, la foi de Dieu, sa vitalité plus grande que la morbidité des temps. Pierre s’adresse à des hommes pieux, et les Psaumes sont chantés par ces hommes pieux. Toujours, dit Dieu à son serviteur David, toujours, chantent ces hommes, toujours il y aura parmi tes descendants un digne serviteur de Dieu. Et la chair de ta chair, dit Dieu à David, la chair du serviteur de Dieu, sa parole et ses actes, ne peuvent être effacés, ne peuvent voir la corruption. Et ainsi le toujours chanté par les Psaumes devient le maintenant de l’actualité. On s’approche du point essentiel.

Quatrième point, et point essentiel du discours de Pierre, toujours s’appuyant sur les Psaumes, mais aussi sur les vérités de foi, et encore sur l’actualité, Jésus a été ramené de la mort à la vie. L’obstination de Dieu est une obstination concrète, signalée par des événements, et attestée par des témoins. C’est le point essentiel du discours de Pierre, le point qui est l’acte de foi de Pierre, et qui est attesté par le témoignage de Pierre. Aussi vrai que je vis, dit Pierre, Jésus est vivant ! C’est la substance même de tout énoncé de foi possible, être porté par la vie de quelqu’un. Si le discours de Pierre a une valeur de vérité, c’est bien à cet instant.

Mais, rappelons-le, cette valeur serait totalement inaudible si elle n’était pas elle-même présentée dans des circonstances appropriées, et dans un langage compréhensible. Pierre parla ainsi et nous aurons à parler autrement, en un autre temps, et à d’autres gens.

 

Compréhensible, le discours de Pierre l’était assurément pour ses interlocuteurs. Mais fut-il reçu ? Le récit des Actes nous présente cette situation idyllique, un prédicateur qui trouve du premier coup le ton le plus juste, et une assistance réceptive massivement. Et vous m’en mettrez 3000 ! Hum… Nous nous réjouissons. C’est parfois sur de la bonne terre qu’on sème. Et des gens sont touchés, parfois, et des gens se décident, parfois. Pourquoi ? Nous ne le savons pas. Nous n’avons pas à le savoir. L’élément décisif du discours de Pierre, c'est-à-dire l’engagement de Pierre, exprime pour quelques-uns de ses auditeurs un engagement possible, un changement possible. Mais pourquoi se décident-ils ? Pourquoi passent-ils du refus à l’invocation ? Du non au oui ? Nous ne le savons pas. Nous ne pouvons qu’accompagner ce oui.

Dans le récit des Actes, ce oui est accompagné par un rituel, on baptise au nom du Christ, attestation de l’obstination de Dieu, du oui plus fort que le non.

 

Et soudain, le doute nous prend. Ces gens étaient pieux. Et c’est un nouveau geste de piété qu’on leur propose. Une piété va-t-elle se substituer à une autre ? La vitalité de Dieu va-t-elle être cimentée dans une piété, dans une incantation nouvelles ? La génération de Christ sera-t-elle une génération tordue comme purent l’être toutes les autres générations avant elle ? Fera-t-elle de son rituel propre, de sa foi propre un massif inerte et pesant ? Sera-t-elle complice des pouvoirs ? Mettra-t-elle à mort ceux que le Seigneur enverra ?

Ne répondez surtout pas non. Vous savez de quoi l’histoire est faite. Répondez sincèrement oui, la génération de Christ ne sera pas meilleure que les autres. Répondez oui, et ajoutez : et alors ? Pas d’avantage que les autres elle n’épuisera la grandeur de Dieu ni ne fatiguera sa bonté.

 

…et vous recevrez le don du Saint Esprit, conclut Pierre. Dieu a appelé, Dieu appelle, Dieu appellera. Pentecôte donc, hier, demain, et aujourd’hui. De l’étonnement, aujourd’hui et demain. Et des humains prêts à répondre, et par leurs paroles, et par leur vie seront serviteurs de la parole. Amen


samedi 18 avril 2026

Du rituel au témoignage (Luc 24,13-35)


 Luc 24,13-35

 13 Et voici que, ce même jour, deux d'entre eux se rendaient à un village du nom d'Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem.

 14 Ils parlaient entre eux de tous ces événements.

 15 Or, comme ils parlaient et discutaient ensemble, Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux;

 16 mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.

 17 Il leur dit: «Quels sont ces propos que vous échangez en marchant?» Alors ils s'arrêtèrent, l'air sombre.

 18 L'un d'eux, nommé Cléopas, lui répondit: «Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n'ait pas appris ce qui s'y est passé ces jours-ci!» -

 19 «Quoi donc?» leur dit-il. Ils lui répondirent: «Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple:

 20 comment nos grands prêtres et nos chefs l'ont livré pour être condamné à mort et l'ont crucifié;

 21 et nous, nous espérions qu'il était celui qui allait délivrer Israël. Hélas, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés.

 22 Cependant, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés: s'étant rendues de grand matin au tombeau

 23 et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu'elles ont même eu la vision d'anges qui le déclarent vivant.

 24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ce qu'ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit; mais lui, ils ne l'ont pas vu.»

 25 Et lui leur dit: «Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu'ont déclaré les prophètes!

 26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu'il entrât dans sa gloire?»

 27 Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait.

 28 Ils approchèrent du village où ils se rendaient, et lui fit mine d'aller plus loin.

 29 Ils le pressèrent en disant: «Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée.» Et il entra pour rester avec eux.

 30 Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna.

 31 Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible.

 32 Et ils se dirent l'un à l'autre: «Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu'il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures?»

 33 À l'instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem; ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons,

Prédication

            Passer de la vie à la prédication, de la prédication à la cène, de la cène au témoignage… tel est le trajet de ce texte et tel est, peut-être, parfois le trajet de notre dimanche, de notre lundi, ou de notre vendredi… tel est peut-être, parfois, le trajet de notre participation au culte… nous arrivons abattus, nous repartons “ regonflés… ”, parfois… mais laissons le “ parfois ”

 

            Encore que nous pourrions tout à fait nous demander pourquoi c’est “ parfois ”, et pourquoi ça n’est pas “ toujours ”, un questionnement difficile, assurément… difficile à la mesure de cette parfaite réussite qu’est le récit d’Emmaüs…

            Il en est de cela comme des ouvrages qui traitent de l’accompagnement des malades : lorsqu’on n’y raconte pas des banalités pseudo théoriques, on n’y fait le récit que de ce qui marche, et qui marche bien.

            Alors qu’en réalité, on rame, ça rame, on ne sait pas ce qu’on dit, ni ce que les gens reçoivent… on ne sait pas à quoi l’on sert, et on se demande si on sert le Christ qu’on prétend servir, ou les fidèles qui se présentent à l’office, ou les malades qui sont alités…

 

            Évidemment, on peut dire, tout de go, que “ leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître ”… ça n’est pas que la prédication soit mauvaise, ou complexe, mais ce sont les auditeurs… et ça n’avance à rien.

            D’ailleurs, c’est toujours le risque que prend le prédicateur, le témoin, celui qui parle de sa foi : ne pas être compris dans ses réponses, parce qu’il ignore la question qu’en face de lui on se pose. Et sans doute les rédacteurs de l’évangile selon Luc en étaient-ils conscients… sans doute en sommes-nous tous conscients, chaque fois que nous entamons une conversation qui met en cause la vie de nos interlocuteurs : commence par te taire ! Commencer par écouter la question… cette précaution, nous la prenons… et nous savons qu’elle n’est pas suffisante. Parfois, nous écoutons la question, et nous ne savons pas que répondre…

 

            Jésus, lui sait… le texte, nous l’avons dit, est une réussite parfaite, trop parfaite.

 

            Mais allons-y, prenons le risque du témoignage, après nous être exposés au récit du dépit, du désespoir, et parfois de la hargne de nos interlocuteurs… prenons le risque d’une réponse, d’un dialogue, et d’une prédication : commençons “ par Moïse et par tous les prophètes ”, et expliquons “ dans toutes les Ecritures ce qui le concernait. ”… et constatons que ça ne suffit pas…

            A se demander ce qui suffit… dans ce texte, ça ne suffit pas : nous avons toujours faim d’un peu plus, nous avons toujours besoin d’un témoignage supplémentaire : reste avec nous… En dépit de l’enthousiasme, il demeure dans nos existences un reste de dépit, un reste qui nous fait dire “ Encore… ”, au lieu de dire “ Merci… ”, nous sommes toujours, en quelque manière, un peu face au néant et la question n’est pas de savoir ce qui va combler le néant, mais ce qui va faire que nous le traversons. Nous conservons ces questions, et nous allons nous mettre à table.

 

            Or donc, l’homme qui faisait route avec les deux pèlerins accepte l’invitation. Ce sont alors trois hommes qui sont familiers des usages du judaïsme, et c’est donc fort normalement qu’avant de commencer le repas, l’un d’eux rompt le pain et prononce la bénédiction.

            Bien entendu, c’est exactement le rappel de l’institution de la Cène. Mais il ne faut pas se demander s’il s’agit de ceci ou de cela. Il s’agit d’un rituel, et nous allons articuler ce rituel à la principale question que nous avons laissée en plan : cette question ? Qu’est-ce qui va faire que nous traversons le néant qui demeure, même dans nos instants de plénitude, traversée qui va faire qu’au lieu de réclamer encore plus, nous nous mettons à donner ?

            Et voici la réponse, une réponse qui n’est pas une réponse magique, une réponse de “ révélation ”, mais une réponse toute simple : ce qui va faire que nous traversons ce néant qui reste, c’est de nous soumettre à un rituel que notre tradition a reçu, et que nous avons reçu d’elle… C’est notre soumission qui effectue cette traversée, et non pas le rituel – évidemment… Ainsi, les yeux de ces hommes s’ouvrent-ils, ainsi le reconnaissent-ils, et ainsi aussi, est-il aussitôt voilé à leurs yeux…

            Il y a donc, dans ce texte, ce point étrange : “ il prit le pain et prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent ET il leur devint invisible… ” : ce que nous nommons traversée du rituel.

 

            Traversée du rituel, depuis la rencontre initiale jusqu’à la séparation, de l’absence à l’absence, à ceci près que ces hommes qui étaient jusque là dans l’abattement entrent en quelque manière dans la louange et dans le témoignage, nous l’avons vu…

            Simple traversée du rituel qui, selon nous, aujourd’hui, et en lisant ce texte, est le moment décisif, et pas totalement merveilleux, qui nous fait cheminer au-delà du manque que nous porterons toujours, mais capables soudain de rencontrer nos semblables, de leur “ donner ”, là où, précédemment, nous leur “ réclamions ”…

 

            Ceci étant dit, même en insistant, comme nous venons de le faire, sur la pratique du rituel, sur la “ soumission à l’ordre de la Cène ”, nous ne pouvons pas ne faire que cela : ça serait tout étranger à cette prédication de la grâce que nos ancêtres nous ont transmise, et tout étranger aussi à l’esprit de ce texte : du commencement à la “ presque ” fin, le Christ est celui qui a l’initiative… apparaître et disparaître, et ce qu’il y a entre, jusqu’à ce que ces gens puissent se mettre en route…

 

            Où ils se rendent compte que même là où ils se rendent, le Ressuscité les a devancés…

            Car c’est ainsi : le Ressuscité, toujours, nous devance ceux qui entreprennent de croire en Lui, et de vivre de Lui.

            Et ainsi de témoigner de Lui

            Amen

samedi 11 avril 2026

Ce qui se pass lorsque vient le soir (Jean 20,19-31)

Jean 20

19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Juifs, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.»

 20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.

 21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit: «La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie.»

 22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit: «Recevez l'Esprit Saint;

 23 ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.»

 24 Cependant Thomas, l'un des Douze, celui qu'on appelle Didyme, n'était pas avec eux lorsque Jésus vint.

 25 Les autres disciples lui dirent donc: «Nous avons vu le Seigneur!» Mais il leur répondit: «Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n'enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n'enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas!»

 26 Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d'eux et leur dit: «La paix soit avec vous.»

 27 Ensuite il dit à Thomas: «Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d'être incrédule et deviens un homme de foi.»

 28 Thomas lui répondit: «Mon Seigneur et mon Dieu.»

 29 Jésus lui dit: «Parce que tu m'as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru.»

 30 Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d'autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre.

 31 Ceux-ci l'ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.

 Exode 33,16-23

16 Et à quoi donc reconnaîtra-t-on que, moi et ton peuple, nous avons trouvé grâce à tes yeux? N'est-ce pas quand tu marcheras avec nous, et que nous serons différents, moi et ton peuple, de tout peuple qui est sur la surface de la terre?»

 17 Le SEIGNEUR dit à Moïse: «Ce que tu viens de dire, je le ferai aussi, car tu as trouvé grâce à mes yeux et je te connais par ton nom.»

 18 Il dit: «Fais-moi donc voir ta gloire!»

 19 Il dit: «Je ferai passer sur toi tous mes bienfaits et je proclamerai devant toi le nom de ‹SEIGNEUR› ; j'accorde ma bienveillance à qui je l'accorde, je fais miséricorde à qui je fais miséricorde.»

 20 Il dit: «Tu ne peux pas voir ma face, car l'homme ne saurait me voir et vivre.»

 21 Le SEIGNEUR dit: «Voici un lieu près de moi. Tu te tiendras sur le rocher.

 22 Alors, quand passera ma gloire, je te mettrai dans le creux du rocher et, de ma main, je t'abriterai tant que je passerai.

 23 Puis j'écarterai ma main, et tu me verras de dos; mais ma face, on ne peut la voir.»

Prédication :

            Je voudrais commencer cette méditation par une question apparemment toute simple : que se passe-t-il lorsque nous mangeons quelque chose ? C’est une question assez incongrue, puisque manger ne figure pas dans les textes que nous méditons – apparemment…

            Lorsque nous mangeons, ce que nous mangeons est tout à fait à notre disposition, puisque nous le mangeons. Nous sommes tout-puissants, dans l’acte de manger, vis à vis de notre nourriture : elle existait, elle n’existe plus, ou du moins elle n’existera plus qu’en nous et par nous.

            Je reviendrai sur cette remarque, un jour, en méditant sur la Sainte-Cène…

            Lorsque nous mangeons, nous faisons l’expérience de la toute puissance…

            Et lorsque nous regardons un paysage ? En quoi un paysage est-il affecté par le fait que nous le regardions ? Et nous répondons, en rien : le plus puissant de nos sens, celui qui porte le plus loin, celui par lequel nous gérons le plus d’informations… il est le premier par lequel nous faisons l’expérience de l’impuissance…

 

            Thomas, Moïse, et la foi…

 

            Thomas est passé à la postérité… je ne crois que ce que je vois… c’est ce qui se dit. Mais Thomas voit comme il mange : c’est à dire qu’il exige une préhension de l’objet de sa foi, une incorporation de l’objet de sa foi… Il nous dit, à nous, que croire en Dieu, c’est croire en soi…

            Nous pouvons tout à fait souscrire à ceci… mais nous ne pouvons pas tout à fait y souscrire : en face de Thomas, il y a une communauté, il y a un groupe : la foi personnelle n’est rien sans la foi d’une communauté…

           

            Repérons que cette communauté fait bien l’expérience de son impuissance : elle est enfermée à triple tour, en raison de la peur qu’elle éprouve… Et bien qu’enfermée à triple tour, elle ne peut pas empêcher quelqu’un d’entrer : une affaire d’apparition, toute visuelle, toute dans le regard…

            Repérons aussi – et ça n’est pas rien – que le seul qui n’était pas là, serré contre les autres… est le seul qui ne profite pas d’emblée de cette apparition. Pourquoi n’était-il pas là ? Est-ce parce qu’il n’avait pas peur, ou bien est-ce parce qu’il avait si peur qu’il s’était terré le plus loin possible ? Est-ce parce qu’il croyait ? Ou bien est-ce parce qu’il ne croyait pas ?

            En tout cas, lorsqu’il arrive, il trouve un groupe de camarades qui lui disent : Nous avons VU le Seigneur…

            Bien entendu, ils l’ont vu – et entendu – et il a soufflé sur eux : même s’ils sont impuissants – parce que c’est VOIR – ils ont incorporé – ensemble – quelque chose qui les a – au moins un peu – transformés.

            Ensuite, la réaction de Thomas prouve que quelque chose ne passe pas entre Thomas et les autres : la déclaration de foi des autres disciples est-elle un peu arrogante ? (nous avons vu le Seigneur, et pas toi, et nananère…) Thomas est-il désespéré, ou envieux ? En tout cas, son exigence est une exigence de puissance : je VEUX une apparition à MOI, je veux toucher, MOI… je veux que l’objet de ma foi soit affecté par ma foi : je veux incorporer, je veux MANGER…

            Au comble de l’impuissance, Thomas demande la toute puissance, et rien de moins.

 

            Et Moïse ? Moïse se fait un coup de blues… Au 33ième chapitre de l’Exode, on est déjà bien loin de l’Egypte… Et Moïse n’est plus certain d’être celui qui guide, il n’est plus certain que c’est le peuple élu… il n’est plus certain de rien : il prie… comme prient les plus grand, il se lamente comme se lamentent les plus grands.

            Et dans le dialogue avec Dieu, le véritable besoin de Moïse, l’un des plus profonds – si ce n’est le plus profond – des besoins humain – se révèle dans tout son acuité : MANGER… incorporer, faire sien ce à quoi l’on croit, savoir, posséder Dieu qui nous crée : être le tout puissant…

            Fais-MOI voir ta gloire…

 

            Thomas, Moïse, et nous… dans une même demande parce que parfois dans une même lassitude, parce que la vie est parfois trop dure et que nos contemporains sont parfois des bourricots…

 

            Ou pour le dire autrement, parce que nous traversons tous ce que la mystique appelle la nuit obscure

 

            NOUS pourrions commenter cela tout autrement, sur le mode de l’ingratitude.

            Ne suffit-il pas à Moïse de tutoyer Dieu, de lui parler face à face ? Ne lui suffit-il pas d’avoir vu la puissance de Dieu à l’œuvre en Egypte et hors d’Egypte ? Ne lui suffit-il pas d’avoir vu la mer s’ouvrir, et se refermer ? Ne suffit-il pas à Thomas d’avoir partagé la vie et l’enseignement du Seigneur, d’avoir été l’un de ses familiers ? Ne lui suffit-il pas, le témoignage de ses amis ? Et bien Moïse en demande encore plus, l’énorme demande, “ fais-moi voir ta gloire ”… et Thomas en demande encore plus, “ je veux voir et je veux toucher… ” La question que nous posons maintenant, les concernant – et peut-être nous concernant aussi – est : Ne leur suffit-il pas…

            Répondons bien vite qu’à certains moments de l’existence, rien ne suffit…

 

            Ceci étant, il y a des caprices, et il y a des véritables demandes… osons même dire que sous tout caprice il y a une demande véritable… et la bonté de Dieu, la générosité du Christ vont faire sous nos yeux la part entre elles :

 

            NON, dit Dieu à Moïse…

            CHICHE, dit Jésus à Thomas…

Moïse et Thomas, l’un comme l’autre recevra ce qu’il recevra, de la part de son Seigneur. L’un comme l’autre recevra le OUI et le NON… L’un comme l’autre consentira à son impuissance : le Seigneur ne se mange pas, nous ne le possédons pas… Mais à l’un comme à l’autre il est signifié en substance par le Seigneur que le Seigneur se lie à nous.

 

            Alors tu pourras me voir, mais de dos, dit le Seigneur à Moïse, étant bien entendu que c’est bien Moïse qui aura à dire ce qu’il aura vu : ceux à qui il le dira croiront, ou ne croiront pas, sur la foi d’un témoignage oral, gestuel, social…

            Heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru, dit le Seigneur à Thomas, manière de dire que c’est bien aussi ce qui aura été signifié du Seigneur qui donnera à croire en Lui, qui donnera à croire tout court.

            Et nous revenons à la confession de la communauté : les autres disent Nous avons vu le Seigneur !

            Est-ce que nous devons convaincre ? Nous ne le pouvons à l’évidence pas… Si nous le pouvions, nous devrions croire…

 

            Or la foi n’est pas quelque chose qu’on doit… pas plus que le Seigneur ne nous doit de nous apparaître.

            Et pourtant, nous en avons la certitude – et c’est aussi notre engagement – il se trouve sur nos routes des occasions – qualifions-les de miraculeuses – des rencontres, des expériences, qui nous donnent de grandir…

            CHICHE, dit Jésus à Thomas…

            NON, dit Dieu à Moïse…

           

            Et là-dessus l’un et l’autre reprennent et poursuivent leur chemin… en quelque manière rassasiés.

samedi 4 avril 2026

Tout au commencement (Marc 16,1-8)

Marc 16,1-8

1 Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l'embaumer.

 2 Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé.

 3 Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre de l'entrée du tombeau?»

 4 Et, levant les yeux, elles voient que la pierre est roulée; or, elle était très grande.

 5 Entrées dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme, vêtu d'une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur.

 6 Mais il leur dit: «Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié: il est ressuscité, il n'est pas ici; voyez l'endroit où on l'avait déposé.

 7 Mais allez dire à ses disciples et à Pierre: ‹Il vous précède en Galilée; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.› »

 8 Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

Prédication

            Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

            Je vous propose ce matin de considérer que l’évangile de Marc se finit sur ce verset. Ça n’est pas ma fantaisie que je mets en avant en vous proposant cela : les plus anciens manuscrits connus de l’évangile de Marc se finissent ainsi. Puis certains copistes ont cru bon d’ajouter une apparition par-ci, puis une autre, puis une troisième, puis une obligation de croire – et d’être baptisé, puis encore une liste de signes de puissance qui accompagnent ceux qui auront cru, et à la fin, Jésus  ascensionne et prend siège là-haut. D’autres copistes ont ajouté – évidemment –  qu’elles ne parlèrent… qu’aux compagnons de Pierre.

            Bien évidemment, en matière de résurrection, si l’on n’a que « Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur », on a grand besoin d’en rajouter un peu plus, parce qu’après tout il a bien fallu qu’elles parlent, puisque nous autres nous parlons. Le bien aimé actuel président de la fédération protestante de France, dans sa méditation de Pâques, précise qu’elles ne dirent rien cette fois-là. En quoi il ajoute à l’Écriture première…

 

            Je vous propose que nous n’ajoutions rien à cette Écriture première et que nous la considérions toute comme elle nous apparaît : elles ne dirent rien à personne parce qu’elles avaient peur.

            Et c’est maintenant que les difficultés commencent, parce que nous avons sous les yeux un texte qui a mentionné la résurrection et, lorsque celle-ci semble être arrivée, le même texte prend bien soin de ne lui donner aucun témoin oculaire, alors qu’il entend bien être, ce texte, témoin lui-même de la résurrection. Soit le texte dit vrai, elles ne dirent rien, et la résurrection n’est pas advenue… et le texte donc s’écroule. Soit la résurrection est advenue et le texte dit faux… et le texte s’écroule. Nous devons, si nous voulons nous extraire de cette impasse, soit rejeter la résurrection, soit rejeter le texte et, dans notre tradition, à ce qu’il me semble, nous ne pouvons faire ni l’un, ni l’autre.

            Alors, oui, certains auteurs, les plus anciens et les plus contemporains, ont fait face – nous l’avons dit déjà – à cette grave difficulté.

            Mais il n’empêche que le premier évangile qui ait été écrit, celui de Marc, dans ses plus anciennes versions connues, ne connaît ni apparitions du ressuscité, ni témoins oculaires et oraux de la résurrection : les femmes ne dirent rien à personne, nous raconte-t-on. Et circulez, il n’y a rien à dire, et circulez, il n’y a rien à voir.

 

            Nous n’ajouterons rien, ce matin, à cette Écriture première. Nous allons plutôt réfléchir sur cette résurrection et sur la situation qui est la nôtre en face de ce texte et en face de la résurrection.

            C’est que, en face de la résurrection, le texte nous laisse devant un grand vide. Nous aimerions bien, en effet, que la résurrection soit attestée par quelques manifestations bien solides. Nous aimerions bien que Jésus soit apparu à quelques témoins irrécusables. De telles apparitions donneraient à notre proclamation une base bien solide. Nous aimerions bien aussi, vu la place que prend l’ Écriture Sainte dans notre tradition, nous aimerions bien que la résurrection y soit attestée sérieusement par des récits circonstanciés. Ce qui nous tiendrait lieu de preuve directe et opposable. Du genre : il est ressuscité puisque c’est écrit dans l’Evangile.

            Or nous n’avons rien de tout cela, mais seulement un texte qui se finit sur un tombeau vide, des témoins muets, et le paradoxe redoutable d’une proclamation – la nôtre – qui ne s’appuie finalement sur aucun document sérieux.

 

            Mais quelle est notre proclamation ? « Il est ressuscité ! ». Soit ! Est-ce la reconnaissance raisonnable d’un événement repérable selon une indubitable chronologie historique ? Auquel cas l’appui de documents sérieux et de témoins fiables est totalement indispensable. Ou bien notre proclamation est-elle le nom que nous donnons au cœur de notre foi – au cri de notre foi – à l’élan de notre vie ? Et si tel est bien le cas, l’appui de documents sérieux et de témoins fiables est non seulement inutile mais aussi tout à fait nocif, car avec de tels documents, croire deviendrait une sorte de disposition inhérente à la raison d’abord, au sens commun ensuite, et au droit enfin. Et de ce genre de droit, et de ses avatars, le délit de blasphème est presque d’emblée avéré.

            Sauf que l’essence du texte que nous lisons ce matin n’est pas d’être un document contraignant, mais un Évangile. Et comme l’essence de la résurrection est d’être seulement crue, il est totalement superflu que le ressuscité apparaisse dans ce texte. Les commentateurs de Marc nous disent souvent que le signe de la résurrection dans l’évangile de Marc, c’est que le tombeau est vide. On devrait dire plus fortement encore que le signe de la résurrection dans l’évangile de Marc, c’est que l’Écriture est vide. Autant le vide du tombeau atteste dans l’Écriture qu’il n’est pas mort, autant le vide de l’Écriture atteste dans la vie qu’il est vivant.

 

            L’Écriture atteste dans la vie qu’il est vivant précisément en nous confrontant à ces renoncements successifs que nous avons plus haut dans le texte : le renoncement à la puissance, le renoncement au miraculeux, le renoncement au souci de soi, l’acceptation de l’extrême abandon et le renoncement même à l’aide de Dieu. L’Écriture nous confronte à cette succession de renoncements, et à cet échec colossal qu’elle mène jusqu’à la débandade totale et au silence terminal : elles ne dirent rien à personne…            

            Et pourtant vous êtes là, vous êtes là, lecteurs, lectrices, vous êtes là avec votre proclamation, la vôtre, non pas celle d’un témoin irrécusable, non pas la proclamation d’un texte sacré, mais votre proclamation de la résurrection ! Il n’est pas ressuscité dans l’Écriture, dit l’Écriture, il est ressuscité dans la foi, c’est à dire la vie. Et ce qui est totalement impossible, totalement étranger au cours des choses, totalement insultant pour la raison, totalement ridicule au regard du sens commun est inscrit génialement et effectivement dans l’Écriture et dans l’existence de ceux qui lisent, l’Écriture lue !

 

            Alors la résurrection échappe à toutes les évidences et à toutes les preuves possibles pour être pure écriture, pure expérience et pure espérance. Il n’y a pas de fin à l’Évangile de Marc tel que Marc l’a pensé et l’a écrit. La résurrection de Jésus-Christ-Fils-de-Dieu y est pur commencement de l’Évangile, pur commencement de l’existence.

            Et l’ange de dire souvenez-vous et bougez-vous ! Rendez-vous là où vous avez été – et ailleurs : la résurrection avait déjà eu lieu. Recommencez la lecture, et recommencez l’écriture. Ce qui advient maintenant n’est pas encore écrit. Commencement de l’Evangile de Jésus-Christ-Fils-de-Dieu (Marc 1,1 – Marc 16,8). La suite, c'est nous, individuellement, et tous ensemble. Amen