samedi 25 avril 2026

Et vous recevrez le don du Saint Esprit (Actes 2,14-41)


 

Actes 2

14 Alors s'éleva la voix de Pierre, qui était là avec les Onze; il s'exprima en ces termes: «Hommes de Judée, et vous tous qui résidez à Jérusalem, comprenez bien ce qui se passe et prêtez l'oreille à mes paroles.

 15 Non, ces gens n'ont pas bu comme vous le supposez: nous ne sommes en effet qu'à neuf heures du matin;

 16 mais ici se réalise cette parole du prophète Joël:

 17 Alors, dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai de mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles seront prophètes, vos jeunes gens auront des visions, vos vieillards auront des songes;

 18 oui, sur mes serviteurs et sur mes servantes en ces jours-là je répandrai de mon Esprit et ils seront prophètes.

 19 Je ferai des prodiges là-haut dans le ciel et des signes ici-bas sur la terre, du sang, du feu et une colonne de fumée.

 20 Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang avant que vienne le jour du Seigneur, grand et glorieux.

 21 Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.

 22 «Israélites, écoutez mes paroles: Jésus le Nazôréen, homme que Dieu avait accrédité auprès de vous en opérant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez,

 23 cet homme, selon le plan bien arrêté par Dieu dans sa prescience, vous l'avez livré et supprimé en le faisant crucifier par la main des impies;

 24 mais Dieu l'a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n'était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir.

 25 David en effet dit de lui: Je voyais constamment le Seigneur devant moi, car il est à ma droite pour que je ne sois pas ébranlé.

 26 Aussi mon coeur était-il dans la joie et ma langue a chanté d'allégresse. Bien mieux, ma chair reposera dans l'espérance,

 27 car tu n'abandonneras pas ma vie au séjour des morts et tu ne laisseras pas ton saint connaître la décomposition.

 28 Tu m'as montré les chemins de la vie, tu me rempliras de joie par ta présence.

 29 «Frères, il est permis de vous le dire avec assurance: le patriarche David est mort, il a été enseveli, son tombeau se trouve encore aujourd'hui chez nous.

 30 Mais il était prophète et savait que Dieu lui avait juré par serment de faire asseoir sur son trône quelqu'un de sa descendance, issu de ses reins;

 31 il a donc vu d'avance la résurrection du Christ, et c'est à son propos qu'il a dit: Il n'a pas été abandonné au séjour des morts et sa chair n'a pas connu la décomposition.

 32 Ce Jésus, Dieu l'a ressuscité, nous tous en sommes témoins.

 33 Exalté par la droite de Dieu, il a donc reçu du Père l'Esprit Saint promis et il l'a répandu, comme vous le voyez et l'entendez.

 34 David, qui n'est certes pas monté au ciel, a pourtant dit: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: assieds-toi à ma droite

 35 jusqu'à ce que j'aie fait de tes adversaires un escabeau sous tes pieds.

 36 «Que toute la maison d'Israël le sache donc avec certitude: Dieu l'a fait et Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié.»

 37 Le coeur bouleversé d'entendre ces paroles, ils demandèrent à Pierre et aux autres apôtres: «Que ferons-nous, frères?»

 38 Pierre leur répondit: «Convertissez-vous: que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Jésus Christ pour le pardon de ses péchés, et vous recevrez le don du Saint Esprit.

 39 Car c'est à vous qu'est destinée la promesse, et à vos enfants ainsi qu'à tous ceux qui sont au loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera.»

 40 Par bien d'autres paroles Pierre rendait témoignage et les encourageait: «Sauvez-vous, disait-il, de cette génération dévoyée.»

 41 Ceux qui accueillirent sa parole reçurent le baptême, et il y eut environ trois mille personnes ce jour-là qui se joignirent à eux.

Prédication :

            C’est un grand texte que le discours de Pierre, premier discours public, première prise de parole, après les événements qui viennent clore l’Évangile de Luc. Cet homme, Pierre, fut témoin oculaire de bien des événements. Mais Pierre deviendra-t-il serviteur de la parole ?

            C’est toute l’ambition de l’Évangile de Luc, énoncée dans ses premiers versets : que le témoin oculaire devienne serviteur de la parole. Et là, maintenant, Pierre parle. Les circonstances exigent qu’il parle.

            Il est important, pour nous, de bien repérer à qui il parle. Car on n’est pas serviteur de la parole comme ça dans l’absolu, en répandant à tout vent la confession de foi de son Eglise… Il y a des circonstances, et il y a des interlocuteurs. Là où nous lisons, c’est un Juif qui parle à d’autres juifs. C’est à Jérusalem que ça se passe et cette ville est peuplée de gens pieux et pratiquants, qui ont une connaissance certaine de la Torah, et des Prophètes. Ces gens peuvent être là parce que c’est l’une des fêtes importantes de leur année religieuse. Ils peuvent même résider là toute l’année, cela se faisait, à l’époque déjà, de vouloir se tenir ainsi tout le temps auprès du lieu saint. A ces auditeurs particuliers, il faut un discours particulier. La parole de Dieu ne peut pas être entendue par un être humain si elle lui est adressée dans un langage qu’il ne comprend pas.

            Elle ne peut pas non plus être entendue par lui s’il ne la cherche pas. Quelque chose étonne, trouble ou déroute, et vient la question : qu’est-ce que c’est ? L’étonnement est là : des Galiléens, c’est à dire des péquenots, des ignorants, des pas grand-chose, voire des juifs de la main gauche… sont devenus polyglottes et annoncent à chacun, dans l’idiome qui est le sien, les merveilles de Dieu. Qu’est-ce que c’est donc ?

            Dans ces circonstances-là, et à ces gens-là tout à fait étonnés, Pierre parle dans un langage approprié.

 

            Premier point. C’est un rappel de quelques vérités de foi, nous dirions un rappel de catéchisme. Une vérité de foi, c’est d’abord un patrimoine commun. Rappel : le Dieu dont vous êtes adorateurs et celui des promesses du livre du prophète Joël, c’est le même Dieu qui est Dieu vivant, hier, aujourd’hui, demain. Ce Dieu n’est pas objet seulement de pieuse adoration bien réglée, mais énonciateur vivant de promesses vivantes. Les derniers temps, ce peut donc être maintenant. Ce Dieu choisit qui il veut pour accomplir ce qu’il veut. Cet ensemble de vérités de foi peut bien être connu sans être vécu. Pierre le rappelle d’abord seulement.

            Second point. Rappel d’événements récents. Jésus le Nazoréen était incontestablement l’un de ceux par qui Dieu se manifeste et parle aux humains, signes et miracles l’attestent. Mais les humains sont bien libres toujours de préférer que Dieu ne se manifeste pas. Un serviteur de Dieu, ça peut s’éliminer. Il n’est pas du tout impensable que, parmi les spectateurs de la Pentecôte, il y ait quelques vociférateurs du Vendredi Saint. Tout cela, ce sont des événements récents.

Et Pierre d’ailleurs n’y va pas à moitié, il les désigne tous, tous dans le même sac : vous l’avez livré et supprimé. Comme si, lorsqu’elle est adressée à un être humain, quel qu’il soit, et même à un futur prophète, la parole de Dieu essuyait toujours d’abord un refus.

            Le rappel d’événements récents, venant après le rappel des vérités de foi, place ces vérités au centre de l’actualité.

            Troisième point, au centre de l’actualité donc, mais aussi en tant que vérité de foi, c’est l’obstination de Dieu, la foi de Dieu, sa vitalité plus grande que la morbidité des temps. Pierre s’adresse à des hommes pieux, et les Psaumes sont chantés par ces hommes pieux. Toujours, dit Dieu à son serviteur David, toujours, chantent ces hommes, toujours il y aura parmi tes descendants un digne serviteur de Dieu. Et la chair de ta chair, dit Dieu à David, la chair du serviteur de Dieu, sa parole et ses actes, ne peuvent être effacés, ne peuvent voir la corruption. Et ainsi le toujours chanté par les Psaumes devient le maintenant de l’actualité. On s’approche du point essentiel.

Quatrième point, et point essentiel du discours de Pierre, toujours s’appuyant sur les Psaumes, mais aussi sur les vérités de foi, et encore sur l’actualité, Jésus a été ramené de la mort à la vie. L’obstination de Dieu est une obstination concrète, signalée par des événements, et attestée par des témoins. C’est le point essentiel du discours de Pierre, le point qui est l’acte de foi de Pierre, et qui est attesté par le témoignage de Pierre. Aussi vrai que je vis, dit Pierre, Jésus est vivant ! C’est la substance même de tout énoncé de foi possible, être porté par la vie de quelqu’un. Si le discours de Pierre a une valeur de vérité, c’est bien à cet instant.

Mais, rappelons-le, cette valeur serait totalement inaudible si elle n’était pas elle-même présentée dans des circonstances appropriées, et dans un langage compréhensible. Pierre parla ainsi et nous aurons à parler autrement, en un autre temps, et à d’autres gens.

 

Compréhensible, le discours de Pierre l’était assurément pour ses interlocuteurs. Mais fut-il reçu ? Le récit des Actes nous présente cette situation idyllique, un prédicateur qui trouve du premier coup le ton le plus juste, et une assistance réceptive massivement. Et vous m’en mettrez 3000 ! Hum… Nous nous réjouissons. C’est parfois sur de la bonne terre qu’on sème. Et des gens sont touchés, parfois, et des gens se décident, parfois. Pourquoi ? Nous ne le savons pas. Nous n’avons pas à le savoir. L’élément décisif du discours de Pierre, c'est-à-dire l’engagement de Pierre, exprime pour quelques-uns de ses auditeurs un engagement possible, un changement possible. Mais pourquoi se décident-ils ? Pourquoi passent-ils du refus à l’invocation ? Du non au oui ? Nous ne le savons pas. Nous ne pouvons qu’accompagner ce oui.

Dans le récit des Actes, ce oui est accompagné par un rituel, on baptise au nom du Christ, attestation de l’obstination de Dieu, du oui plus fort que le non.

 

Et soudain, le doute nous prend. Ces gens étaient pieux. Et c’est un nouveau geste de piété qu’on leur propose. Une piété va-t-elle se substituer à une autre ? La vitalité de Dieu va-t-elle être cimentée dans une piété, dans une incantation nouvelles ? La génération de Christ sera-t-elle une génération tordue comme purent l’être toutes les autres générations avant elle ? Fera-t-elle de son rituel propre, de sa foi propre un massif inerte et pesant ? Sera-t-elle complice des pouvoirs ? Mettra-t-elle à mort ceux que le Seigneur enverra ?

Ne répondez surtout pas non. Vous savez de quoi l’histoire est faite. Répondez sincèrement oui, la génération de Christ ne sera pas meilleure que les autres. Répondez oui, et ajoutez : et alors ? Pas d’avantage que les autres elle n’épuisera la grandeur de Dieu ni ne fatiguera sa bonté.

 

…et vous recevrez le don du Saint Esprit, conclut Pierre. Dieu appelle, Dieu appellera. Pentecôte donc, hier, demain, et aujourd’hui. De l’étonnement, aujourd’hui et demain. Et des humains prêts à répondre, et par leurs paroles, et par leur vie seront serviteurs de la parole. Amen

            C’est un grand texte que le discours de Pierre, premier discours public, première prise de parole, après les événements qui viennent clore l’Evangile de Luc. Cet homme, Pierre, fut témoin oculaire de bien des événements. Mais deviendra-t-il serviteur de la parole ? C’est toute l’ambition de l’Evangile de Luc, énoncée dans ses premiers versets : que le témoin oculaire devienne serviteur de la parole. Et là, maintenant, il parle. Les circonstances exigent qu’il parle.

            Il est important, pour nous, de bien repérer à qui il parle. Car on n’est pas serviteur de la parole comme ça dans l’absolu, en répandant à tout vent la confession de foi de son Eglise… Il y a des circonstances, et il y a des interlocuteurs. Là où nous lisons, c’est un Juif qui parle à d’autres juifs. C’est à Jérusalem que ça se passe et cette ville est peuplée de gens pieux et pratiquants, qui ont une connaissance certaine de la Torah, et des Prophètes. Ces gens peuvent être là parce que c’est l’une des fêtes importantes de leur année religieuse. Ils peuvent même résider là toute l’année, cela se faisait, à l’époque déjà, de vouloir se tenir ainsi tout le temps auprès du lieu saint. A ces auditeurs particuliers, il faut un discours particulier. La parole de Dieu ne peut pas être entendue par un être humain si elle lui est adressée dans un langage qu’il ne comprend pas.

            Elle ne peut pas non plus être entendue par lui s’il ne la cherche pas. Quelque chose étonne, trouble ou déroute, et vient la question : qu’est-ce que c’est ? L’étonnement est là : des Galiléens, c’est à dire des péquenots, des ignorants, des pas grand-chose, voire des juifs de la main gauche… sont devenus polyglottes et annoncent à chacun, dans l’idiome qui est le sien, les merveilles de Dieu. Qu’est-ce que c’est donc ?

            Dans ces circonstances-là, et à ces gens-là tout à fait étonnés, Pierre parle dans un langage approprié.

 

            Premier point. C’est un rappel de quelques vérités de foi, nous dirions un rappel de catéchisme. Une vérité de foi, c’est d’abord un patrimoine commun. Rappel : le Dieu dont vous êtes adorateurs et celui des promesses du livre du prophète Joël, c’est le même Dieu qui est Dieu vivant, hier, aujourd’hui, demain. Ce Dieu n’est pas objet seulement de pieuse adoration bien réglée, mais énonciateur vivant de promesses vivantes. Les derniers temps, ce peut donc être maintenant. Ce Dieu choisit qui il veut pour accomplir ce qu’il veut. Cet ensemble de vérités de foi peut bien être connu sans être vécu. Pierre le rappelle d’abord seulement.

            Second point. Rappel d’événements récents. Jésus le Nazoréen était incontestablement l’un de ceux par qui Dieu se manifeste et parle aux humains, signes et miracles l’attestent. Mais les humains sont bien libres toujours de préférer que Dieu ne se manifeste pas. Un serviteur de Dieu, ça peut s’éliminer. Il n’est pas du tout impensable que, parmi les spectateurs de la Pentecôte, il y ait quelques vociférateurs du Vendredi Saint. Tout cela, ce sont des événements récents.

Et Pierre d’ailleurs n’y va pas à moitié, il les désigne tous, tous dans le même sac : vous l’avez livré et supprimé. Comme si, lorsqu’elle est adressée à un être humain, quel qu’il soit, et même à un futur prophète, la parole de Dieu essuyait toujours d’abord un refus.

            Le rappel d’événements récents, venant après le rappel des vérités de foi, place ces vérités au centre de l’actualité.

            Troisième point, au centre de l’actualité donc, mais aussi en tant que vérité de foi, c’est l’obstination de Dieu, la foi de Dieu, sa vitalité plus grande que la morbidité des temps. Pierre s’adresse à des hommes pieux, et les Psaumes sont chantés par ces hommes pieux. Toujours, dit Dieu à son serviteur David, toujours, chantent ces hommes, toujours il y aura parmi tes descendants un digne serviteur de Dieu. Et la chair de ta chair, dit Dieu à David, la chair du serviteur de Dieu, sa parole et ses actes, ne peuvent être effacés, ne peuvent voir la corruption. Et ainsi le toujours chanté par les Psaumes devient le maintenant de l’actualité. On s’approche du point essentiel.

Quatrième point, et point essentiel du discours de Pierre, toujours s’appuyant sur les Psaumes, mais aussi sur les vérités de foi, et encore sur l’actualité, Jésus a été ramené de la mort à la vie. L’obstination de Dieu est une obstination concrète, signalée par des événements, et attestée par des témoins. C’est le point essentiel du discours de Pierre, le point qui est l’acte de foi de Pierre, et qui est attesté par le témoignage de Pierre. Aussi vrai que je vis, dit Pierre, Jésus est vivant ! C’est la substance même de tout énoncé de foi possible, être porté par la vie de quelqu’un. Si le discours de Pierre a une valeur de vérité, c’est bien à cet instant.

Mais, rappelons-le, cette valeur serait totalement inaudible si elle n’était pas elle-même présentée dans des circonstances appropriées, et dans un langage compréhensible. Pierre parla ainsi et nous aurons à parler autrement, en un autre temps, et à d’autres gens.

 

Compréhensible, le discours de Pierre l’était assurément pour ses interlocuteurs. Mais fut-il reçu ? Le récit des Actes nous présente cette situation idyllique, un prédicateur qui trouve du premier coup le ton le plus juste, et une assistance réceptive massivement. Et vous m’en mettrez 3000 ! Hum… Nous nous réjouissons. C’est parfois sur de la bonne terre qu’on sème. Et des gens sont touchés, parfois, et des gens se décident, parfois. Pourquoi ? Nous ne le savons pas. Nous n’avons pas à le savoir. L’élément décisif du discours de Pierre, c'est-à-dire l’engagement de Pierre, exprime pour quelques-uns de ses auditeurs un engagement possible, un changement possible. Mais pourquoi se décident-ils ? Pourquoi passent-ils du refus à l’invocation ? Du non au oui ? Nous ne le savons pas. Nous ne pouvons qu’accompagner ce oui.

Dans le récit des Actes, ce oui est accompagné par un rituel, on baptise au nom du Christ, attestation de l’obstination de Dieu, du oui plus fort que le non.

 

Et soudain, le doute nous prend. Ces gens étaient pieux. Et c’est un nouveau geste de piété qu’on leur propose. Une piété va-t-elle se substituer à une autre ? La vitalité de Dieu va-t-elle être cimentée dans une piété, dans une incantation nouvelles ? La génération de Christ sera-t-elle une génération tordue comme purent l’être toutes les autres générations avant elle ? Fera-t-elle de son rituel propre, de sa foi propre un massif inerte et pesant ? Sera-t-elle complice des pouvoirs ? Mettra-t-elle à mort ceux que le Seigneur enverra ?

Ne répondez surtout pas non. Vous savez de quoi l’histoire est faite. Répondez sincèrement oui, la génération de Christ ne sera pas meilleure que les autres. Répondez oui, et ajoutez : et alors ? Pas d’avantage que les autres elle n’épuisera la grandeur de Dieu ni ne fatiguera sa bonté.

 

…et vous recevrez le don du Saint Esprit, conclut Pierre. Dieu a appelé, Dieu appelle, Dieu appellera. Pentecôte donc, hier, demain, et aujourd’hui. De l’étonnement, aujourd’hui et demain. Et des humains prêts à répondre, et par leurs paroles, et par leur vie seront serviteurs de la parole. Amen


samedi 18 avril 2026

Du rituel au témoignage (Luc 24,13-35)


 Luc 24,13-35

 13 Et voici que, ce même jour, deux d'entre eux se rendaient à un village du nom d'Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem.

 14 Ils parlaient entre eux de tous ces événements.

 15 Or, comme ils parlaient et discutaient ensemble, Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux;

 16 mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.

 17 Il leur dit: «Quels sont ces propos que vous échangez en marchant?» Alors ils s'arrêtèrent, l'air sombre.

 18 L'un d'eux, nommé Cléopas, lui répondit: «Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n'ait pas appris ce qui s'y est passé ces jours-ci!» -

 19 «Quoi donc?» leur dit-il. Ils lui répondirent: «Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple:

 20 comment nos grands prêtres et nos chefs l'ont livré pour être condamné à mort et l'ont crucifié;

 21 et nous, nous espérions qu'il était celui qui allait délivrer Israël. Hélas, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés.

 22 Cependant, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés: s'étant rendues de grand matin au tombeau

 23 et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu'elles ont même eu la vision d'anges qui le déclarent vivant.

 24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ce qu'ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit; mais lui, ils ne l'ont pas vu.»

 25 Et lui leur dit: «Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu'ont déclaré les prophètes!

 26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu'il entrât dans sa gloire?»

 27 Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait.

 28 Ils approchèrent du village où ils se rendaient, et lui fit mine d'aller plus loin.

 29 Ils le pressèrent en disant: «Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée.» Et il entra pour rester avec eux.

 30 Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna.

 31 Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible.

 32 Et ils se dirent l'un à l'autre: «Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu'il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures?»

 33 À l'instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem; ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons,

Prédication

            Passer de la vie à la prédication, de la prédication à la cène, de la cène au témoignage… tel est le trajet de ce texte et tel est, peut-être, parfois le trajet de notre dimanche, de notre lundi, ou de notre vendredi… tel est peut-être, parfois, le trajet de notre participation au culte… nous arrivons abattus, nous repartons “ regonflés… ”, parfois… mais laissons le “ parfois ”

 

            Encore que nous pourrions tout à fait nous demander pourquoi c’est “ parfois ”, et pourquoi ça n’est pas “ toujours ”, un questionnement difficile, assurément… difficile à la mesure de cette parfaite réussite qu’est le récit d’Emmaüs…

            Il en est de cela comme des ouvrages qui traitent de l’accompagnement des malades : lorsqu’on n’y raconte pas des banalités pseudo théoriques, on n’y fait le récit que de ce qui marche, et qui marche bien.

            Alors qu’en réalité, on rame, ça rame, on ne sait pas ce qu’on dit, ni ce que les gens reçoivent… on ne sait pas à quoi l’on sert, et on se demande si on sert le Christ qu’on prétend servir, ou les fidèles qui se présentent à l’office, ou les malades qui sont alités…

 

            Évidemment, on peut dire, tout de go, que “ leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître ”… ça n’est pas que la prédication soit mauvaise, ou complexe, mais ce sont les auditeurs… et ça n’avance à rien.

            D’ailleurs, c’est toujours le risque que prend le prédicateur, le témoin, celui qui parle de sa foi : ne pas être compris dans ses réponses, parce qu’il ignore la question qu’en face de lui on se pose. Et sans doute les rédacteurs de l’évangile selon Luc en étaient-ils conscients… sans doute en sommes-nous tous conscients, chaque fois que nous entamons une conversation qui met en cause la vie de nos interlocuteurs : commence par te taire ! Commencer par écouter la question… cette précaution, nous la prenons… et nous savons qu’elle n’est pas suffisante. Parfois, nous écoutons la question, et nous ne savons pas que répondre…

 

            Jésus, lui sait… le texte, nous l’avons dit, est une réussite parfaite, trop parfaite.

 

            Mais allons-y, prenons le risque du témoignage, après nous être exposés au récit du dépit, du désespoir, et parfois de la hargne de nos interlocuteurs… prenons le risque d’une réponse, d’un dialogue, et d’une prédication : commençons “ par Moïse et par tous les prophètes ”, et expliquons “ dans toutes les Ecritures ce qui le concernait. ”… et constatons que ça ne suffit pas…

            A se demander ce qui suffit… dans ce texte, ça ne suffit pas : nous avons toujours faim d’un peu plus, nous avons toujours besoin d’un témoignage supplémentaire : reste avec nous… En dépit de l’enthousiasme, il demeure dans nos existences un reste de dépit, un reste qui nous fait dire “ Encore… ”, au lieu de dire “ Merci… ”, nous sommes toujours, en quelque manière, un peu face au néant et la question n’est pas de savoir ce qui va combler le néant, mais ce qui va faire que nous le traversons. Nous conservons ces questions, et nous allons nous mettre à table.

 

            Or donc, l’homme qui faisait route avec les deux pèlerins accepte l’invitation. Ce sont alors trois hommes qui sont familiers des usages du judaïsme, et c’est donc fort normalement qu’avant de commencer le repas, l’un d’eux rompt le pain et prononce la bénédiction.

            Bien entendu, c’est exactement le rappel de l’institution de la Cène. Mais il ne faut pas se demander s’il s’agit de ceci ou de cela. Il s’agit d’un rituel, et nous allons articuler ce rituel à la principale question que nous avons laissée en plan : cette question ? Qu’est-ce qui va faire que nous traversons le néant qui demeure, même dans nos instants de plénitude, traversée qui va faire qu’au lieu de réclamer encore plus, nous nous mettons à donner ?

            Et voici la réponse, une réponse qui n’est pas une réponse magique, une réponse de “ révélation ”, mais une réponse toute simple : ce qui va faire que nous traversons ce néant qui reste, c’est de nous soumettre à un rituel que notre tradition a reçu, et que nous avons reçu d’elle… C’est notre soumission qui effectue cette traversée, et non pas le rituel – évidemment… Ainsi, les yeux de ces hommes s’ouvrent-ils, ainsi le reconnaissent-ils, et ainsi aussi, est-il aussitôt voilé à leurs yeux…

            Il y a donc, dans ce texte, ce point étrange : “ il prit le pain et prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent ET il leur devint invisible… ” : ce que nous nommons traversée du rituel.

 

            Traversée du rituel, depuis la rencontre initiale jusqu’à la séparation, de l’absence à l’absence, à ceci près que ces hommes qui étaient jusque là dans l’abattement entrent en quelque manière dans la louange et dans le témoignage, nous l’avons vu…

            Simple traversée du rituel qui, selon nous, aujourd’hui, et en lisant ce texte, est le moment décisif, et pas totalement merveilleux, qui nous fait cheminer au-delà du manque que nous porterons toujours, mais capables soudain de rencontrer nos semblables, de leur “ donner ”, là où, précédemment, nous leur “ réclamions ”…

 

            Ceci étant dit, même en insistant, comme nous venons de le faire, sur la pratique du rituel, sur la “ soumission à l’ordre de la Cène ”, nous ne pouvons pas ne faire que cela : ça serait tout étranger à cette prédication de la grâce que nos ancêtres nous ont transmise, et tout étranger aussi à l’esprit de ce texte : du commencement à la “ presque ” fin, le Christ est celui qui a l’initiative… apparaître et disparaître, et ce qu’il y a entre, jusqu’à ce que ces gens puissent se mettre en route…

 

            Où ils se rendent compte que même là où ils se rendent, le Ressuscité les a devancés…

            Car c’est ainsi : le Ressuscité, toujours, nous devance ceux qui entreprennent de croire en Lui, et de vivre de Lui.

            Et ainsi de témoigner de Lui

            Amen

samedi 11 avril 2026

Ce qui se pass lorsque vient le soir (Jean 20,19-31)

Jean 20

19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Juifs, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.»

 20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.

 21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit: «La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie.»

 22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit: «Recevez l'Esprit Saint;

 23 ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.»

 24 Cependant Thomas, l'un des Douze, celui qu'on appelle Didyme, n'était pas avec eux lorsque Jésus vint.

 25 Les autres disciples lui dirent donc: «Nous avons vu le Seigneur!» Mais il leur répondit: «Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n'enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n'enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas!»

 26 Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d'eux et leur dit: «La paix soit avec vous.»

 27 Ensuite il dit à Thomas: «Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d'être incrédule et deviens un homme de foi.»

 28 Thomas lui répondit: «Mon Seigneur et mon Dieu.»

 29 Jésus lui dit: «Parce que tu m'as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru.»

 30 Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d'autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre.

 31 Ceux-ci l'ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.

 Exode 33,16-23

16 Et à quoi donc reconnaîtra-t-on que, moi et ton peuple, nous avons trouvé grâce à tes yeux? N'est-ce pas quand tu marcheras avec nous, et que nous serons différents, moi et ton peuple, de tout peuple qui est sur la surface de la terre?»

 17 Le SEIGNEUR dit à Moïse: «Ce que tu viens de dire, je le ferai aussi, car tu as trouvé grâce à mes yeux et je te connais par ton nom.»

 18 Il dit: «Fais-moi donc voir ta gloire!»

 19 Il dit: «Je ferai passer sur toi tous mes bienfaits et je proclamerai devant toi le nom de ‹SEIGNEUR› ; j'accorde ma bienveillance à qui je l'accorde, je fais miséricorde à qui je fais miséricorde.»

 20 Il dit: «Tu ne peux pas voir ma face, car l'homme ne saurait me voir et vivre.»

 21 Le SEIGNEUR dit: «Voici un lieu près de moi. Tu te tiendras sur le rocher.

 22 Alors, quand passera ma gloire, je te mettrai dans le creux du rocher et, de ma main, je t'abriterai tant que je passerai.

 23 Puis j'écarterai ma main, et tu me verras de dos; mais ma face, on ne peut la voir.»

Prédication :

            Je voudrais commencer cette méditation par une question apparemment toute simple : que se passe-t-il lorsque nous mangeons quelque chose ? C’est une question assez incongrue, puisque manger ne figure pas dans les textes que nous méditons – apparemment…

            Lorsque nous mangeons, ce que nous mangeons est tout à fait à notre disposition, puisque nous le mangeons. Nous sommes tout-puissants, dans l’acte de manger, vis à vis de notre nourriture : elle existait, elle n’existe plus, ou du moins elle n’existera plus qu’en nous et par nous.

            Je reviendrai sur cette remarque, un jour, en méditant sur la Sainte-Cène…

            Lorsque nous mangeons, nous faisons l’expérience de la toute puissance…

            Et lorsque nous regardons un paysage ? En quoi un paysage est-il affecté par le fait que nous le regardions ? Et nous répondons, en rien : le plus puissant de nos sens, celui qui porte le plus loin, celui par lequel nous gérons le plus d’informations… il est le premier par lequel nous faisons l’expérience de l’impuissance…

 

            Thomas, Moïse, et la foi…

 

            Thomas est passé à la postérité… je ne crois que ce que je vois… c’est ce qui se dit. Mais Thomas voit comme il mange : c’est à dire qu’il exige une préhension de l’objet de sa foi, une incorporation de l’objet de sa foi… Il nous dit, à nous, que croire en Dieu, c’est croire en soi…

            Nous pouvons tout à fait souscrire à ceci… mais nous ne pouvons pas tout à fait y souscrire : en face de Thomas, il y a une communauté, il y a un groupe : la foi personnelle n’est rien sans la foi d’une communauté…

           

            Repérons que cette communauté fait bien l’expérience de son impuissance : elle est enfermée à triple tour, en raison de la peur qu’elle éprouve… Et bien qu’enfermée à triple tour, elle ne peut pas empêcher quelqu’un d’entrer : une affaire d’apparition, toute visuelle, toute dans le regard…

            Repérons aussi – et ça n’est pas rien – que le seul qui n’était pas là, serré contre les autres… est le seul qui ne profite pas d’emblée de cette apparition. Pourquoi n’était-il pas là ? Est-ce parce qu’il n’avait pas peur, ou bien est-ce parce qu’il avait si peur qu’il s’était terré le plus loin possible ? Est-ce parce qu’il croyait ? Ou bien est-ce parce qu’il ne croyait pas ?

            En tout cas, lorsqu’il arrive, il trouve un groupe de camarades qui lui disent : Nous avons VU le Seigneur…

            Bien entendu, ils l’ont vu – et entendu – et il a soufflé sur eux : même s’ils sont impuissants – parce que c’est VOIR – ils ont incorporé – ensemble – quelque chose qui les a – au moins un peu – transformés.

            Ensuite, la réaction de Thomas prouve que quelque chose ne passe pas entre Thomas et les autres : la déclaration de foi des autres disciples est-elle un peu arrogante ? (nous avons vu le Seigneur, et pas toi, et nananère…) Thomas est-il désespéré, ou envieux ? En tout cas, son exigence est une exigence de puissance : je VEUX une apparition à MOI, je veux toucher, MOI… je veux que l’objet de ma foi soit affecté par ma foi : je veux incorporer, je veux MANGER…

            Au comble de l’impuissance, Thomas demande la toute puissance, et rien de moins.

 

            Et Moïse ? Moïse se fait un coup de blues… Au 33ième chapitre de l’Exode, on est déjà bien loin de l’Egypte… Et Moïse n’est plus certain d’être celui qui guide, il n’est plus certain que c’est le peuple élu… il n’est plus certain de rien : il prie… comme prient les plus grand, il se lamente comme se lamentent les plus grands.

            Et dans le dialogue avec Dieu, le véritable besoin de Moïse, l’un des plus profonds – si ce n’est le plus profond – des besoins humain – se révèle dans tout son acuité : MANGER… incorporer, faire sien ce à quoi l’on croit, savoir, posséder Dieu qui nous crée : être le tout puissant…

            Fais-MOI voir ta gloire…

 

            Thomas, Moïse, et nous… dans une même demande parce que parfois dans une même lassitude, parce que la vie est parfois trop dure et que nos contemporains sont parfois des bourricots…

 

            Ou pour le dire autrement, parce que nous traversons tous ce que la mystique appelle la nuit obscure

 

            NOUS pourrions commenter cela tout autrement, sur le mode de l’ingratitude.

            Ne suffit-il pas à Moïse de tutoyer Dieu, de lui parler face à face ? Ne lui suffit-il pas d’avoir vu la puissance de Dieu à l’œuvre en Egypte et hors d’Egypte ? Ne lui suffit-il pas d’avoir vu la mer s’ouvrir, et se refermer ? Ne suffit-il pas à Thomas d’avoir partagé la vie et l’enseignement du Seigneur, d’avoir été l’un de ses familiers ? Ne lui suffit-il pas, le témoignage de ses amis ? Et bien Moïse en demande encore plus, l’énorme demande, “ fais-moi voir ta gloire ”… et Thomas en demande encore plus, “ je veux voir et je veux toucher… ” La question que nous posons maintenant, les concernant – et peut-être nous concernant aussi – est : Ne leur suffit-il pas…

            Répondons bien vite qu’à certains moments de l’existence, rien ne suffit…

 

            Ceci étant, il y a des caprices, et il y a des véritables demandes… osons même dire que sous tout caprice il y a une demande véritable… et la bonté de Dieu, la générosité du Christ vont faire sous nos yeux la part entre elles :

 

            NON, dit Dieu à Moïse…

            CHICHE, dit Jésus à Thomas…

Moïse et Thomas, l’un comme l’autre recevra ce qu’il recevra, de la part de son Seigneur. L’un comme l’autre recevra le OUI et le NON… L’un comme l’autre consentira à son impuissance : le Seigneur ne se mange pas, nous ne le possédons pas… Mais à l’un comme à l’autre il est signifié en substance par le Seigneur que le Seigneur se lie à nous.

 

            Alors tu pourras me voir, mais de dos, dit le Seigneur à Moïse, étant bien entendu que c’est bien Moïse qui aura à dire ce qu’il aura vu : ceux à qui il le dira croiront, ou ne croiront pas, sur la foi d’un témoignage oral, gestuel, social…

            Heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru, dit le Seigneur à Thomas, manière de dire que c’est bien aussi ce qui aura été signifié du Seigneur qui donnera à croire en Lui, qui donnera à croire tout court.

            Et nous revenons à la confession de la communauté : les autres disent Nous avons vu le Seigneur !

            Est-ce que nous devons convaincre ? Nous ne le pouvons à l’évidence pas… Si nous le pouvions, nous devrions croire…

 

            Or la foi n’est pas quelque chose qu’on doit… pas plus que le Seigneur ne nous doit de nous apparaître.

            Et pourtant, nous en avons la certitude – et c’est aussi notre engagement – il se trouve sur nos routes des occasions – qualifions-les de miraculeuses – des rencontres, des expériences, qui nous donnent de grandir…

            CHICHE, dit Jésus à Thomas…

            NON, dit Dieu à Moïse…

           

            Et là-dessus l’un et l’autre reprennent et poursuivent leur chemin… en quelque manière rassasiés.

samedi 4 avril 2026

Tout au commencement (Marc 16,1-8)

Marc 16,1-8

1 Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l'embaumer.

 2 Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé.

 3 Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre de l'entrée du tombeau?»

 4 Et, levant les yeux, elles voient que la pierre est roulée; or, elle était très grande.

 5 Entrées dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme, vêtu d'une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur.

 6 Mais il leur dit: «Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié: il est ressuscité, il n'est pas ici; voyez l'endroit où on l'avait déposé.

 7 Mais allez dire à ses disciples et à Pierre: ‹Il vous précède en Galilée; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.› »

 8 Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

Prédication

            Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

            Je vous propose ce matin de considérer que l’évangile de Marc se finit sur ce verset. Ça n’est pas ma fantaisie que je mets en avant en vous proposant cela : les plus anciens manuscrits connus de l’évangile de Marc se finissent ainsi. Puis certains copistes ont cru bon d’ajouter une apparition par-ci, puis une autre, puis une troisième, puis une obligation de croire – et d’être baptisé, puis encore une liste de signes de puissance qui accompagnent ceux qui auront cru, et à la fin, Jésus  ascensionne et prend siège là-haut. D’autres copistes ont ajouté – évidemment –  qu’elles ne parlèrent… qu’aux compagnons de Pierre.

            Bien évidemment, en matière de résurrection, si l’on n’a que « Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur », on a grand besoin d’en rajouter un peu plus, parce qu’après tout il a bien fallu qu’elles parlent, puisque nous autres nous parlons. Le bien aimé actuel président de la fédération protestante de France, dans sa méditation de Pâques, précise qu’elles ne dirent rien cette fois-là. En quoi il ajoute à l’Écriture première…

 

            Je vous propose que nous n’ajoutions rien à cette Écriture première et que nous la considérions toute comme elle nous apparaît : elles ne dirent rien à personne parce qu’elles avaient peur.

            Et c’est maintenant que les difficultés commencent, parce que nous avons sous les yeux un texte qui a mentionné la résurrection et, lorsque celle-ci semble être arrivée, le même texte prend bien soin de ne lui donner aucun témoin oculaire, alors qu’il entend bien être, ce texte, témoin lui-même de la résurrection. Soit le texte dit vrai, elles ne dirent rien, et la résurrection n’est pas advenue… et le texte donc s’écroule. Soit la résurrection est advenue et le texte dit faux… et le texte s’écroule. Nous devons, si nous voulons nous extraire de cette impasse, soit rejeter la résurrection, soit rejeter le texte et, dans notre tradition, à ce qu’il me semble, nous ne pouvons faire ni l’un, ni l’autre.

            Alors, oui, certains auteurs, les plus anciens et les plus contemporains, ont fait face – nous l’avons dit déjà – à cette grave difficulté.

            Mais il n’empêche que le premier évangile qui ait été écrit, celui de Marc, dans ses plus anciennes versions connues, ne connaît ni apparitions du ressuscité, ni témoins oculaires et oraux de la résurrection : les femmes ne dirent rien à personne, nous raconte-t-on. Et circulez, il n’y a rien à dire, et circulez, il n’y a rien à voir.

 

            Nous n’ajouterons rien, ce matin, à cette Écriture première. Nous allons plutôt réfléchir sur cette résurrection et sur la situation qui est la nôtre en face de ce texte et en face de la résurrection.

            C’est que, en face de la résurrection, le texte nous laisse devant un grand vide. Nous aimerions bien, en effet, que la résurrection soit attestée par quelques manifestations bien solides. Nous aimerions bien que Jésus soit apparu à quelques témoins irrécusables. De telles apparitions donneraient à notre proclamation une base bien solide. Nous aimerions bien aussi, vu la place que prend l’ Écriture Sainte dans notre tradition, nous aimerions bien que la résurrection y soit attestée sérieusement par des récits circonstanciés. Ce qui nous tiendrait lieu de preuve directe et opposable. Du genre : il est ressuscité puisque c’est écrit dans l’Evangile.

            Or nous n’avons rien de tout cela, mais seulement un texte qui se finit sur un tombeau vide, des témoins muets, et le paradoxe redoutable d’une proclamation – la nôtre – qui ne s’appuie finalement sur aucun document sérieux.

 

            Mais quelle est notre proclamation ? « Il est ressuscité ! ». Soit ! Est-ce la reconnaissance raisonnable d’un événement repérable selon une indubitable chronologie historique ? Auquel cas l’appui de documents sérieux et de témoins fiables est totalement indispensable. Ou bien notre proclamation est-elle le nom que nous donnons au cœur de notre foi – au cri de notre foi – à l’élan de notre vie ? Et si tel est bien le cas, l’appui de documents sérieux et de témoins fiables est non seulement inutile mais aussi tout à fait nocif, car avec de tels documents, croire deviendrait une sorte de disposition inhérente à la raison d’abord, au sens commun ensuite, et au droit enfin. Et de ce genre de droit, et de ses avatars, le délit de blasphème est presque d’emblée avéré.

            Sauf que l’essence du texte que nous lisons ce matin n’est pas d’être un document contraignant, mais un Évangile. Et comme l’essence de la résurrection est d’être seulement crue, il est totalement superflu que le ressuscité apparaisse dans ce texte. Les commentateurs de Marc nous disent souvent que le signe de la résurrection dans l’évangile de Marc, c’est que le tombeau est vide. On devrait dire plus fortement encore que le signe de la résurrection dans l’évangile de Marc, c’est que l’Écriture est vide. Autant le vide du tombeau atteste dans l’Écriture qu’il n’est pas mort, autant le vide de l’Écriture atteste dans la vie qu’il est vivant.

 

            L’Écriture atteste dans la vie qu’il est vivant précisément en nous confrontant à ces renoncements successifs que nous avons plus haut dans le texte : le renoncement à la puissance, le renoncement au miraculeux, le renoncement au souci de soi, l’acceptation de l’extrême abandon et le renoncement même à l’aide de Dieu. L’Écriture nous confronte à cette succession de renoncements, et à cet échec colossal qu’elle mène jusqu’à la débandade totale et au silence terminal : elles ne dirent rien à personne…            

            Et pourtant vous êtes là, vous êtes là, lecteurs, lectrices, vous êtes là avec votre proclamation, la vôtre, non pas celle d’un témoin irrécusable, non pas la proclamation d’un texte sacré, mais votre proclamation de la résurrection ! Il n’est pas ressuscité dans l’Écriture, dit l’Écriture, il est ressuscité dans la foi, c’est à dire la vie. Et ce qui est totalement impossible, totalement étranger au cours des choses, totalement insultant pour la raison, totalement ridicule au regard du sens commun est inscrit génialement et effectivement dans l’Écriture et dans l’existence de ceux qui lisent, l’Écriture lue !

 

            Alors la résurrection échappe à toutes les évidences et à toutes les preuves possibles pour être pure écriture, pure expérience et pure espérance. Il n’y a pas de fin à l’Évangile de Marc tel que Marc l’a pensé et l’a écrit. La résurrection de Jésus-Christ-Fils-de-Dieu y est pur commencement de l’Évangile, pur commencement de l’existence.

            Et l’ange de dire souvenez-vous et bougez-vous ! Rendez-vous là où vous avez été – et ailleurs : la résurrection avait déjà eu lieu. Recommencez la lecture, et recommencez l’écriture. Ce qui advient maintenant n’est pas encore écrit. Commencement de l’Evangile de Jésus-Christ-Fils-de-Dieu (Marc 1,1 – Marc 16,8). La suite, c'est nous, individuellement, et tous ensemble. Amen


lundi 30 mars 2026

Matthieu 21

1 Lorsqu'ils approchèrent de Jérusalem et arrivèrent près de Bethphagé, au mont des Oliviers, alors Jésus envoya deux disciples

 2 en leur disant: «Allez au village qui est devant vous; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et un ânon avec elle; détachez-la et amenez-les-moi.

3 Et si quelqu'un vous dit quelque chose, vous répondrez: ‹Le Seigneur en a besoin›, et il les laissera aller tout de suite.»

4 Cela est arrivé pour que s'accomplisse ce qu'a dit le prophète:

5 Dites à la fille de Sion: Voici que ton roi vient à toi, humble et monté sur une ânesse et sur un ânon, le petit d'une bête de somme.

6 Les disciples s'en allèrent et, comme Jésus le leur avait prescrit,

7 ils amenèrent l'ânesse et l'ânon; puis ils disposèrent sur eux leurs vêtements, et Jésus s'assit dessus.

8 Le peuple, en foule, étendit ses vêtements sur la route; certains coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route.

9 Les foules qui marchaient devant lui et celles qui le suivaient, criaient: «Hosanna au Fils de David! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient! Hosanna au plus haut des cieux!»

10 Quand Jésus entra dans Jérusalem, toute la ville fut en émoi: «Qui est-ce?» disait-on;

11 et les foules répondaient: «C'est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée.»

 

Prédication : culte des Rameaux

            Et c’est donc ainsi que Jésus entra dans Jérusalem, monté sur une ânesse et un ânon, et dans un état d’esprit particulier : humble, ainsi que certains le traduisent, ou modeste, ou doux.

Jésus qui entre ainsi à Jérusalem est un homme empreint de douceur : il est doux. Ça n’est pas la première fois, dans l’évangile de Matthieu, qu’on parle de douceur. Jésus lui-même emploie deux fois ce mot. Il dit « Heureux les doux, ils hériteront de la terre » (Matthieu 5,5). Il dit aussi « Prenez sur vous mon joug et venez à ma suite, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos » (Matthieu 11,29).

            Jésus qui entre ainsi dans Jérusalem, lui qui va chasser les marchands du Temple, qui va tenir des propos d’une incroyable dureté à l’encontre de certains de ses contemporains, qui va prédire la ruine de Jérusalem… comment peut-on dire de lui qu’il est doux ?

 

            Pour méditer sur cette douceur, nous pouvons nous souvenir d’un autre cortège, qui se présenta aux portes de Jérusalem, une quarantaine d’années plus tard. L’historien romain Flavius Josèphe nous a donné un récit détaillé de ce moment de l’histoire. En l’an 70, après environ quatre années de siège, les légions romaines, conduites par Titus, viennent à bout des défenses et des défenseurs de Jérusalem. Les Romains, vainqueurs, font alors de la ville exactement tout ce qu’ils veulent. Ils violent et tuent, pillent et détruisent… les maisons, les palais, la muraille et le Temple… quant aux survivants, ils font partie du butin et seront vendus pour servir d’esclaves.

           

            Jésus est entré dans Jérusalem. Titus aussi est entré dans Jérusalem.

            Mais Jésus n’a jamais détruit ni maison ni ville, ni Temple. Même s’il a parlé sévèrement, il n’a pas saisi la masse et le burin pour détruire, et il n’a pas non plus pris la torche pour incendier. Il n’a jamais agi autrement qu’en invité.

            Jésus n’a jamais fait usage de la force pour amener quelqu’un à devenir son disciple, et encore moins son esclave. Son enseignement fut incisif, nous le savons, mais Lui n’a jamais cherché à faire école. Il a agi, certes, avec puissance, mais sans jamais asservir qui que ce soit.

            Jésus n’a pas enrôlé des hommes et des femmes pour se constituer une armée personnelle capable de faire de lui un prince de ce monde. Il a cherché des disciples, et, ayant trouvé des disciples, il les a cherchés encore, et toujours, pour faire d’eux des compagnons de route pour leurs contemporains, et non pas des maîtres et des dominateurs.

            Jésus a chassé les marchands du Temple, mais il ne les a jamais empêchés d’y revenir. Il a enseigné, parlé et agi, en laissant les foules et les disciples libres de revenir, ou pas, de mettre en œuvre, ou pas, ce que Lui enseignait et ce dont Lui, il vivait.

            Jésus a finalement laissé jusqu’à sa propre personne, jusqu’à sa propre vie, à la disposition de ses contemporains. Sans se soucier jamais de son propre confort, ni de sa propre survie.

En tout cela, Jésus a été doux. Nous savons comment ses contemporains ont apprécié cette douceur, et nous savons ce qu’ils ont finalement fait de Lui.

           

Nous, lecteurs attentifs des Évangiles des Rameaux, nous savons tous très bien que, quelques jours plus tard, Jésus plein de douceur sera arrêté, sera violenté, et périra sur la croix, la mort la plus infamante possible dans l’empire romain. Et nous demandons « Pourquoi ? »

Pour des raisons religieuses ? Non pas. Car les Romains étaient très tolérants en matière de diversité religieuse, tant que les religions ne troublent pas la paix civile, parce que seule la paix civile permet de rendre le commerce durablement prospère.

Mais pour quelle raison alors Jésus mou ?

 

Parce que la douceur de Jésus était insupportable. Insupportable à tous ceux qui veulent dominer, dominer par la parole et, si cela ne suffit pas, dominer par la corruption, et si ça ne suffit pas, dominer par la force ; insupportable à tous ceux pour qui la fin justifie les moyens ; insupportable à tous ceux qui veulent asservir plutôt que libérer. Ces gens-là ont assassiné Jésus.

 

Et les raisons de ces gens-là valent aujourd’hui tout comme hier.

 

Pouvons-nous entendre l’invitation de Jésus et le suivre ? Je le pense. Son invitation est pleine de douceur. Répondons-y avec douceur.

 

Nous n’entrerons jamais triomphants dans Jérusalem, ni ailleurs. Nous vivrons sans gloire ni puissance… Et nous connaîtrons le repos et la paix.

 

Qu’il en soit ainsi.

Amen

Prière : pour la mémoire de M.

 

Seigneur, tes disciples te voulaient Maître de Guerre et Tout Puissant Souverain,

Et voici que tu entres à Jérusalem monté sur le petit d’une bête de somme.

  

Sa famille ne met à l’honneur que les garçons et elle est née fille…

Seigneur, je te prie pour tous ceux qui acceptent ce qu’ils sont sans se plaindre outre mesure ni accabler le sort, et qui vivent dignement ce que la Vie leur ordonne,

 

Sa famille la voulait mère au foyer et elle est devenue enseignante…

Seigneur, je te prie pour tous ceux qui prennent le risque d’être incompris et de décevoir leurs proches, surmontent les quolibets et suivent avec ténacité leur vocation personnelle,

 

Sa famille avait espéré un époux conforme à son rang, et son mari est né dans une famille pauvre…

Seigneur, je te prie pour tous ceux qui mettent de côté apparences et préjugés, gardent fermes leurs convictions et s’attachent à la seule valeur des personnes,

 

Seigneur, soutiens tous ceux qui gardent un cœur calme et sincère, sans haine contre la dureté de la vie ou la bêtise de leurs contradicteurs, et leur opposent avec respect la douce fermeté de leurs convictions,

 

Aide-moi,  moi qui suis parfois ce cœur dur, qui voudrais soumettre les humains et le cours du monde à ma seule volonté,

aide-moi à me souvenir que Tu n’as jamais cherché autre chose que la plénitude de la Vie pour chacun d’entre nous. Amen 


samedi 21 mars 2026

Sur quoi pleura-t-il ? (Jean 11,31-39)

Jean 11

31 Les Juifs donc, qui étaient avec Marie dans la maison, entreprenant de la réconforter,  la virent se lever promptement pour sortir ; ils la suivirent : ils se figuraient qu'elle se rendait au tombeau pour s'y lamenter.

 32 Lorsque Marie parvint à l'endroit où se trouvait Jésus, dès qu'elle le vit, elle tomba à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. »

 33 Lorsqu'il les vit se lamenter, elle et les Juifs qui l'accompagnaient, Jésus s’irrita violemment, et il se troubla puissamment.

 34 Il dit : « Où l'avez-vous déposé ? » Ils répondirent : « Seigneur, viens, et vois. »

 35 Alors Jésus pleura ;

 36 et les Juifs disaient : « Voyez comme il l'aimait ! »

 37 Mais quelques-uns d'entre eux dirent : « Celui qui a ouvert les yeux de l'aveugle n'a pas été capable d'empêcher Lazare de mourir. »

 38 Alors, à nouveau, Jésus s’irrita violemment et il s'en fut au tombeau; c'était une grotte dont une pierre recouvrait l'entrée.

 39 Jésus dit alors : « Enlevez cette pierre. »

 

Méditation : 

            Nous lisons : Jésus pleura.

            Nous interrogeons : sur quoi Jésus pleura-t-il ?

Et, bien simplement, et suivant l’interprétation qu’en donnent certains spectateurs, il pleura parce qu’il aimait Lazare et que Lazare était mort. Oui… pourquoi donc Jésus, le verbe fait chair, ne pleurerait-il pas lorsque meurt un homme qu’il aimait ? Jésus pleura parce qu’il avait du chagrin.

 

            Cette réponse très simple n’est guère satisfaisante, pour plusieurs raisons :

-       Jésus, depuis le début, ne se soucie guère de la maladie de Lazare, ses propos sont même à la limite d’une sorte de déni ;

-       Lorsqu’il annonce lui-même que Lazare est mort, c’est sans en faire particulièrement cas et sans se départir du calme et de la maîtrise de soi qui le caractérisent dans l’évangile de Jean ;

-       En plus, le vocabulaire propre aux rituels orientaux liés au décès d’une personne, c'est-à-dire la lamentation publique, bruyante, spectaculaire, est déjà utilisé dans le texte, pour désigner d’une part les Juifs qui étaient venus pour consoler les sœurs de Lazare, et pour désigner Marie elle-même : on se lamente…

-       Enfin, s’agissant des verbes grecs par lesquels sont désignés les affects qui sont attribués à Jésus, ils ne relèvent pas du chagrin, mais bien plutôt d’une irritation violente, et d’un trouble puissant…

            Donc, Jésus pleura, mais pas de seulement de chagrin ; sur quoi pleura-t-il donc ?

 

            Pour tâcher de comprendre sur quoi Jésus pleura, nous nous demandons pourquoi il fut irrité et troublé. Pour attirer notre attention, voici deux phrases, chacune précédant la mention de l’irritation de Jésus :

-       « Si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » ;

-       « Celui qui a ouvert les yeux de l’aveugle n’a pas été capable d’empêcher Lazare de mourir. »

Quel est le point commun entre ces deux phrases ? Toutes deux font de Jésus une sorte de magicien puissant, mais devant toujours faire ses preuves. Dieu, le Verbe, sa puissance, sont l’instrument du fantasme, qui doit accomplir ce dont on rêve et réparer ce qui peine. Nous avons là, coup sur coup, deux variantes du « si Dieu existait, il ne devrait pas permettre que… »

Jésus n’en est pas au tout début de son ministère ; il est confronté à des Juifs, sensés en connaître sur Dieu et sur la foi en Dieu ; il est confronté aussi à Marie, pourtant une femme pleine de tendresse ; et il se trouve, après tout ce travail, après tout ce qu’il a enseigné et fait, face à une incompréhension radicale, au malentendu fondamental de sa mission, qui est le malentendu fondamental de l’enseignement de l’Evangile... Chaque effort, chaque signe concret, accompli pour enseigner que la divinité de Dieu ne peut être que crue, conduit au contraire le plus souvent à renforcer le besoin que cette divinité doive sans cesse être magiquement prouvée. Que ce soit Marie, pour sa propre consolation, que ce soient les Juifs, pour leur propre satisfaction, ils attendent de Dieu, ils attendent de Jésus, du divin, un signe, une preuve, un truc spécial qui les satisfasse. N’est-on le Verbe fait chair que pour être Dieu self-service ?  

Que voit-on là-dedans ? Ne soyons pas plus cruel qu’il ne le faut… on voit ici juste l’humanité, l’humanité qui, assez souvent, fait des rêves éveillés sur la réversibilité des actes et sur la puissance de Dieu, au lieu de s’aviser de l’irréversible et de s’engager concrètement.

 

Alors sur quoi Jésus pleure-t-il ? Il pleure, et peut-être bien qu’il pleure de rage, et d’un peu de désespoir, sur l’humanité… Elle n’est pas bien belle, cette humanité lorsqu’elle s’intéresse à Dieu pour qu’il satisfasse ses petits caprices et qu’il comble ses grands besoins.

Pourtant, Jésus qui pleure va donner à cette humanité le signe qui la satisfera, dans ce cas, ressusciter Lazare. Jésus accepte toute son humanité, et il accepte l’aggravation du malentendu… parce qu’il sait qu’avec la proclamation concrète de l’Évangile c’est toujours le malentendu qui s’aggrave. Quelques-uns croiront en lui à cause de cette résurrection. D’autres en nourriront leur arrogance et leur haine. Il sait, Jésus, que c’est seulement au paroxysme de ce malentendu, à la Croix, que l’Évangile sera pleinement annoncé. Il accepte.

 

Et nous, faut-il vraiment tout cela pour que nous croyions ? Faut-il un mort, un supplicié, pour que nous baissions la garde, que nous laissions les armes, et que nous choisissions la vie ? En tout cas, la Croix se dresse pour toujours devant nos yeux, et avec la Croix, la résurrection.