Matthieu 10
1 Ayant fait venir ses douze disciples, Jésus leur donna
autorité sur les esprits impurs, pour qu'ils les chassent et qu'ils guérissent
toute maladie et toute infirmité.
2 Voici les noms des douze apôtres. Le premier, Simon, que
l'on appelle Pierre, et André, son frère; Jacques, fils de Zébédée, et Jean son
frère;
3 Philippe et Barthélemy; Thomas et Matthieu le collecteur
d'impôts; Jacques, fils d'Alphée et Thaddée;
4 Simon le zélote et Judas Iscariote, celui-là même qui le
livra.
5 Ces douze, Jésus les envoya avec les instructions
suivantes: «Ne prenez pas le chemin des païens et n'entrez pas dans une ville
de Samaritains;
6 allez plutôt vers les brebis perdues de la maison
d'Israël.
7 En chemin, proclamez que le Règne des cieux s'est
approché.
8 Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez
les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez
gratuitement.
(…)
27 Ce que je vous dis dans l'ombre, dites-le au grand jour;
ce que vous entendez dans le creux de l'oreille, proclamez-le sur les
terrasses.
28 Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent
tuer l'âme; craignez bien plutôt celui qui peut faire périr âme et corps dans
la géhenne.
29 Est-ce que l'on ne vend pas deux moineaux pour un sou?
Pourtant, pas un d'entre eux ne tombe à terre indépendamment de votre Père.
30 Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés.
31 Soyez donc sans crainte: vous valez mieux, vous, que
tous les moineaux.
32 Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, je me
déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est aux cieux;
33 mais quiconque me reniera devant les hommes, je le
renierai moi aussi devant mon Père qui est aux cieux.
"Le
christianisme et nous n'avons qu'un seul point commun : nous exigeons
l'homme tout entier !" On dira plus loin de qui est cette phrase. Elle est
extraite de l’une des dernières lettres adressées à sa femme Freya par Helmut
James Graf von Moltke. Helmut James était membre du Cercle de
Kreisau – nom donné a posteriori par la Gestapo – groupe de réflexion et de
discussion non-violent qui a tenté en son temps, entre 1938 et 1944, de
préparer l’Allemagne à l’après nazisme. Le petit recueil des Letzte Briefe n’a été traduit en français que dans le
cadre d’un travail universitaire de fin d’études, et non publié. La plupart des
membres du Cercle de Kreisau ont été arrêtés après l’échec de l’opération
Walkyrie (attentat contre Hitler du 20 juillet 1944), jugés, condamnés et
exécutés. La phrase que nous citons est de Roland Freisler, juge nazi,
président du Volksgerichtshof,
juridiction spéciale chargée des affaires politiques et des cas dits de haute
trahison. Il a prononcé de très nombreuses condamnations à la peine capitale…
Sa voix peut aujourd’hui très facilement être entendue (You Tube) ;
plusieurs auteurs l’ont mis en scène dans des œuvres de fiction (Hans Fallada, Seul
dans Berlin).
"Le christianisme et nous n'avons qu'un
seul point commun : nous exigeons l'homme tout entier !" Quant aux
moyens de cette exigence…
Prédication : Vincennes, 21 juin 2026 ; Creusot, juin 2017
Jésus envoie ses disciples
en mission. C’est pour une belle mission qu’ils sont envoyés : faire du
bien à leurs semblables et proclamer que le Règne des cieux s’est approché. La
proximité du Règne des cieux se voit à ce que, gratuitement, des humains font
du bien à d’autres humains. Les disciples sont en somme envoyés par Jésus pour
faire ce que Jésus lui-même fait. C’est d’ailleurs exactement ce que recouvre
la notion de disciple : étudier auprès du maître, en écoutant son
enseignement et en observant ses actes, dans le but de faire un jour de même.
Cependant, pour
caractériser cette mission telle qu’elle apparaît dans les versets que nous
avons lu, nous pouvons retenir deux notions. (1) Cette mission est exclusive,
et (2) elle exige un engagement radical.
(1) C’est une mission
exclusive : elle est destinée aux brebis perdues de la maison d’Israël, et
elle exclut les Païens et les Samaritains. Il y a bien des versets
embarrassants dans la Bible, ces versets sont embarrassants. Mais ne nous
laissons pas trop embarrasser. Ces versets sont juste la trace d’une certaine
compréhension de la Bonne Nouvelle par certaines communautés.
Tout comme, dans l’Ancien Testament, on voit la notion du prochain être
parfois strictement une notion clanique, ou ethnique, et être pourtant parfois
universelle, nous voyons, dans le Nouveau Testament, la Bonne Nouvelle n’être
parfois destinée qu’à une ethnie particulière, et être parfois aussi destinée à
l’humanité tout entière. C’est d’ailleurs dans le même évangile, celui de
Matthieu, que Jésus ressuscité enverra ses disciples vers toutes les nations…
Mais, ici, dans notre texte du jour, la mission est exclusive, comme si notre
Messie était ici un Messie débutant et excessivement exigeant envers ses
disciples, ou comme si certains de nos prédécesseurs avaient très tôt pensé se
garder le salut pour eux seuls…
(2) Cette mission exige un engagement radical.
Gratuité absolue et pauvreté absolue sont requises, en plus d’une fidélité de
chaque instant : « Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes,
je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est aux cieux ;
mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai moi aussi devant mon
Père qui est aux cieux. »
Est-ce une menace ? Le verbe renier n’est
employé qu’à un autre moment de l’évangile de Matthieu. Dans l’évangile de
Matthieu, une seule personne a renié Jésus… par trois fois et avant que le coq
ne chante (Mt 26,72)… Pierre. Souvenez-vous en. Mais souvenez-vous aussi des
larmes de Pierre après le chant du coq. Souvenez-vous aussi de son cri du
cœur : « Tu est le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16,16).
Souvenez-vous encore de cette si étrange parabole de la fin des temps, le tri
entre les justes et les injustes, les uns comme les autres ne sachant pas quand
ils ont fait, ou pas fait, leurs actes de bontés (Mt 25). Quand avons-nous fait
aumône ? Quand n’avons-nous pas fait aumône ? Une négligence unique
efface-t-elle tout le soin que nous aurions eu de nos semblables ? Les
larmes de Pierre et sa confession de foi sont-elles annulées par son
reniement ?
Si nous confessons une fois, une seule,
publiquement, notre foi en Jésus, cela effacera-t-il toutes les fois où nous
l’aurons renié en paroles, ou en actes, ou en nous taisant ?
« … quiconque me reniera devant les hommes,
je le renierai moi aussi devant mon Père qui est aux cieux. » Une fois
encore, nous pouvons penser à un Messie débutant, trop dur pour ses disciples.
Et une fois encore, nous pouvons penser que nous avons aussi sous les yeux la
trace de l’existence de missionnaires radicaux se réclamant d’un maître
radical, du genre qu’on connaît encore aujourd’hui, missionnaires radicaux
toujours capables de vous précipiter dans la terreur de l’au-delà, quand ça
n’est pas dans la terreur ici-bas…
Ceci étant dit, ces versets sont là, et bien là. Il y a en effet quelque chose de radical dans l’Evangile. Il requiert toute la personne et l’on peut bien dire qu’à Jésus Christ il faut se donner tout entier, ou pas du tout. Mais qui sait si autrui se donne tout entier, ou pas du tout ? Dieu seul en est juge. Et il n’appartient pas aux humains de connaître ce jugement avant la fin des temps. Bien entendu, les humains aimeraient ne pas attendre pour savoir. Ils aimeraient bien que ce jugement voilé leur soit dévoilé. Supposons qu’il le soit… Intransigeance divine ; à part peut-être quelques saints, nous sommes tous perdus. C’est une mauvaise nouvelle. Miséricorde divine ; nous sommes très probablement tous sauvés. C’est aussi une mauvaise nouvelle, tout comme la première, et pour une raison très simple : si le jugement est dévoilé avant la fin des temps, Dieu n’est plus Dieu, et tout radicalisme conduisant à la terreur devient possible et justifiable.
Parce que Dieu est Dieu, l’envoi en mission que
Jésus adresse à ses disciples au 10ème chapitre de l’évangile de
Matthieu est exclusif, et radical, mais parce que Dieu est Dieu, l’envoi en
mission est en même temps gratuit, et bienveillant.
Exclusif ? Peut-être nous faut-il simplement
comprendre cela comme une invitation à vivre en disciple notre vie, là où la
vie nous a placés, avec nos plus proches, pour que la Bonne Nouvelle de la
proximité du Royaume des Cieux ne soit pas pour eux une idée nébuleuse mais
juste la vie qu’ils mènent avec nous.
L’exigence est radicale ? Oui, le Seigneur
nous requiert tout entier, il ne cesse de nous requérir, là où nous sommes.
Mais aussi, ce qu’il donne, le Seigneur le donne
gratuitement, c'est-à-dire qu’il laisse libre de répondre et, si l’on choisit
de répondre, le Seigneur veille sur nous.
Il nous envoie et nous accompagne : « Soyez
donc sans crainte, vous valez mieux (…) que tous les moineaux. »
Amen


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