samedi 14 février 2026

La Loi et les Prphètes (Matthieu 5,17-37)

 Matthieu 5

17 «N'allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes: je ne suis pas venu abroger, mais accomplir.

 18 Car, en vérité je vous le déclare, avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l'i ne passera de la loi, que tout ne soit arrivé.

 19 Dès lors celui qui transgressera un seul de ces plus petits commandements et enseignera aux hommes à faire de même sera déclaré le plus petit dans le Royaume des cieux; au contraire, celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le Royaume des cieux.

 20 Car je vous le dis: si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, non, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux.

 21 «Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens: Tu ne commettras pas de meurtre; celui qui commettra un meurtre en répondra au tribunal.

 22 Et moi, je vous le dis: quiconque se met en colère contre son frère en répondra au tribunal; celui qui dira à son frère: ‹Imbécile› sera justiciable du Sanhédrin; celui qui dira: ‹Fou› sera passible de la géhenne de feu.

 23 Quand donc tu vas présenter ton offrande à l'autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi,

 24 laisse là ton offrande, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère; viens alors présenter ton offrande.

 25 Mets-toi vite d'accord avec ton adversaire, tant que tu es encore en chemin avec lui, de peur que cet adversaire ne te livre au juge, le juge au gendarme, et que tu ne sois jeté en prison.

 26 En vérité, je te le déclare: tu n'en sortiras pas tant que tu n'auras pas payé jusqu'au dernier centime.

 27 «Vous avez appris qu'il a été dit: Tu ne commettras pas d'adultère.

 28 Et moi, je vous dis: quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, commis l'adultère avec elle.

 29 «Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi: car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne.

 30 Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi: car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne s'en aille pas dans la géhenne.

 31 «D'autre part il a été dit: Si quelqu'un répudie sa femme, qu'il lui remette un certificat de répudiation.

 32 Et moi, je vous dis: quiconque répudie sa femme - sauf en cas d'union illégale - la pousse à l'adultère; et si quelqu'un épouse une répudiée, il est adultère.

 33 «Vous avez encore appris qu'il a été dit aux anciens: Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments.

 34 Et moi, je vous dis de ne pas jurer du tout: ni par le ciel car c'est le trône de Dieu,

 35 ni par la terre car c'est l'escabeau de ses pieds, ni par Jérusalem car c'est la Ville du grand Roi.

 36 Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir.

 37 Quand vous parlez, dites ‹Oui› ou ‹Non›: tout le reste vient du Malin.

Prédication

            Matthieu est un pays de grands discours. Le premier de ces grands discours est usuellement intitulé Sermon sur la montagne. Il nous est proposé, depuis plusieurs semaines, de méditer sur des fragments de ce long discours, qui est le premier acte du ministère public de Jésus. C’est un discours étonnant, l’ordre des fragments ne semble pas forcément logique, logique dans le sens où quelque chose allait être infailliblement prouvé.

            Pensez plutôt à une pierre précieuse. Elle est une, mais le travail qu’elle fait sur la lumière requiert chacune de ses facettes. Travail de façonnage au terme duquel la lumière elle-même devient plus belle.

            Il y a les Béatitudes. Non pas une après l’autre, mais toutes ensemble. Puis il y a vous êtes la lumière du monde, puis – aujourd’hui – non pas abroger la Loi ou Les prophètes, mais les accomplir.

 

            Non pas abroger, mais accomplir la Loi et les Prophètes. Qu’est-ce que ça signifie ? Commençons le plus simplement possible : les abroger, c’est ne plus du tout faire ce qu’il est commandé de faire d’une collection de livres que nous appelons Torah écrite, plus ce qui est appelé Torah orale, une autre collection jadis transmise oralement, puis mise par écrit, au moins 10 fois plus grosse que la Bible. Abroger donc, c’est d’abord arrêter de faire.

            Puis, deuxième étape, abrogation de la pensée, car il ne suffit pas de cesser de faire, il faut en plus cesser de penser à faire, et cesser aussi de penser qu’un jour on a fait.

            Troisième étape, faire disparaître tous les documents qui rappellent la Loi et les Prophètes.

            Puis quatrième, renoncer à tout ce que produit l’observance ; on dit parfois que l’observance de la Loi conduit à la justice ; d’où il vient que l’abrogation de la Loi permet de s’autoriser toute injustice, et permet aussi de suspendre tout amour du prochain, de disposer de tout ce qui est un peu plus faible que soi. Ceci donc pour abroger la Loi et les Prophètes, abroger ou abolir, ou fracasser. Et ça n’est pas un puis deux puis trois puis quatre, c’est tout en même temps, et le bilan est assez simple : abroger la Loi et les Prophètes, c’est l’apprentissage de la prédation, c’est faire d’autrui ce qu’il me plait de faire, sans aucune considération pour sa personne… Abroger la loi et les prophètes.

            Et qu’en est-il d’accomplir ? Accomplir, entendons remplir, arriver à la plénitude de l’accomplissement et même à un débordement – comme il est écrit dans le Psaume 23 Tu oins d’huile ma tête et ma coupe déborde. Mais déborder, qu’est-ce que c’est s’agissant de la Loi et des Prophètes ? C’est peut-être faire ce que le commandement dit, et c’est le faire avec un sens supérieur de la justice et de la nécessité. Un exemple assez simple est par exemple de guérir quelqu’un le jour de sabbat. On voit dans ce simple exemple qu’accomplir ne méprise absolument pas la lettre de la Loi et des Prophètes, mais en rappelle le sens, le sabbat est fait pour l’homme, complétant cela par une réflexion, par une décision, dont l’être humain est le centre. Et ainsi, à chaque rencontre, chaque fois qu’un autre autrui se présente et dans d’autres circonstances, c’est une autre réflexion qui commence, et d’autres gestes appropriés qu’il faut inventer. Accomplir, c’est à chaque fois remettre tout en jeu.

            (alors bien sûr, c’est beaucoup plus simple de s’en tenir à des déterminations simples, sabbat, ou pas, homme ou femme, moins de 13 ans, ou plus de 13 ans, pur ou impur, toutes sortes de déterminations binaires qui permettent toutes sortes de jugements simples, et fiables, conformes à la Loi ; prenons pourtant bien en considération que des jugements conformes à la Loi ne sont pas – toujours – conformes à la Loi ; en tout cas, s’ils le sont il ne le sont pas au sens de l’accomplissement)

 

            Abolir, ou accomplir ? La différence n’est pas une différence de quantité, ni une différence d’intensité. Ce qui abolit la Loi et les Prophètes, et ce qui les accomplit ne sont pas de même nature, même si les mêmes mots peuvent être employés pour en parler.

            Tout comme il y a le vase, plus ou moins rempli, mais il y a aussi le débordement – et ce qui le provoque, mystère ! Pour en revenir à de récentes prédications, il y a les Béatitudes (les Béatitudes mystérieuses).

            Tout comme nul ne peut voir Dieu sans en mourir, il y a Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu.

            Tout comme il y a des expériences de la vie qui laissent les gens inconsolables, il y a une autre réalité, celle de Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés.

            Et tout comme le monde est celui où la terre arable et la forêt native sont les lieux où les petits paysans et autres tribus sont éliminés à la force des armes, il y a Heureux les doux, ils auront la terre en partage.

            Vous complèterez la liste avec les autres Béatitudes.

            En chacune de ces Béatitudes, il y a la position d’une rupture, non pas un plus ou moins de quelque chose, mais l’écriture de tout autre chose, l’écriture et donc la possibilité d’un monde différent dont l’avènement relève d’une véritable transformation de fond, d’une véritable conversion, dans et par les Écritures.

 

            Nous n’avons pas fini. Après les Béatitudes, il y a Vous êtes le sel de la terre, et Vous êtes lumière du monde. Il y a rupture encore, une rupture bien nette, entre le sel, et la terre, avec un sel qui voudrait se faire autre qu’il n’est et qui s’y perdrait. Nous ne savons pas avec sel et terre comment il se fait que l’un et l’autre soient ce qu’ils sont. Ils le sont, et c’est la coupure, la différence, qui est ici l’objet de ce moment de la méditation. Essayons d’apprécier la différence entre les petits cristaux de sel et la poussière des chemins… c’est une grande différence, mais c’est encore du minéral au minéral. Avec Lumière du monde, nous sommes invités à apprécier la distance qu’il y a entre la pierre et la lumière. Quelle distance y a-t-il entre la pierre et la lumière ? L’énoncé de la question n’a pas de signification ? Et pourtant, en l’écrivant, en le méditant, nous sommes invités à méditer l’une de ces vérités bibliques qui n’ont aucun sens apparent sauf dans ce qu’on peut appeler réalité de la rupture de la foi.

            Et pourvu que le sel demeure sel, la lumière lumière, pourvu que ces ruptures dont nous parlons ne soient jamais comblées, pourvu qu’elles demeurent distances, qu’elles demeurent ruptures, qu’on s’en émeuve, qu’on s’en émerveille peut-être, ou pas, mais que surtout, surtout on ne s’y habitue jamais.

 

            C’est avec la Loi et les Prophètes que nous avons commencé notre méditation. Jésus vient pour accomplir la Loi et les Prophètes. Nous avons bien vu que cet accomplissement correspond au franchissement d’un grand abime, à une existence dans un autre cadre, et il semble que ce ne sont pas les gens seulement qui sont appelés à la conversion, c’est le monde et les structures du monde qui sont appelés, appelés d’une manière si radicale qu’il nous vient l’envie que Dieu seul accomplisse cela. Ce qui est une rupture de plus. Peut-être insuffisante pour toutes sortes de démonstrations, mais, il faut le croire, suffisante pour l’espérance.

 

            Et voilà, nous avons lu 20 versets, et notre méditation a porté, sur un seul de ces versets. Mais ça n’était qu’en apparence. C’est le sermon sur la montagne qui nous intéresse, qui commence par le plus difficile – les Béatitudes – puis poursuit par du moins difficile, et pour arriver finalement à ce que la parole humaine peut énoncer mais que l’homme ne peut accomplir (s’arracher les yeux), puis à ce que l’être humain peut accomplir.

            Et puis, après son très long enseignement, Jésus passera comme on dit aux travaux pratiques, s’occupant du corps humain. Amen

samedi 7 février 2026

La Bonne nouvelle est sans pourquoi (Matthieu 5,13-16 ; Esaïe 58,3-8)

 

Matthieu 5

13 «Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel? Il ne vaut plus rien; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes.

14 «Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée.

15 Quand on allume une lampe, ce n'est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.

16 De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu'en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux.

 

Esaïe 58

3 " Pourquoi avons-nous jeûné sans que tu le voies, nous sommes-nous mortifiés sans que tu le saches ? " C'est qu'au jour où vous jeûnez, vous traitez des affaires, et vous opprimez tous vos ouvriers.

4 Et encore, vous jeûnez tout en cherchant querelle et dispute et en frappant du poing méchamment! Vous ne jeûnez pas comme il convient en un jour où vous voulez faire entendre là-haut votre voix.

5 Est-ce là le jeûne qui me plaît, le jour où l'homme se mortifie ? Courber la tête comme un jonc, se faire une couche de sac et de cendre, est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour agréable à Dieu ?

6 N'est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ?

7 N'est-ce pas partager ton pain avec l'affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ?

8 Alors ta lumière éclatera comme l'aurore, ta blessure se guérira rapidement, ta justice marchera devant toi et la gloire de Dieu te suivra.

Matthieu 5

13 «Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel? Il ne vaut plus rien; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes.

14 «Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée.

15 Quand on allume une lampe, ce n'est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.

16 De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu'en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux.


Prédication

« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit ;

Elle n’a pas souci d’elle-même, ne demande pas si on la voit. » 

 

          Ces deux vers d’Angélus Silesius (1624-1677), pour ouvrir notre méditation de ce jour, et pour faire observer que le sel aussi est sans pourquoi, que la lumière aussi est sans pourquoi, qu’ils n’ont ni elle ni lui le souci de soi même, ni ne se demandent si on les voit ou si on les goûte. La lumière est absorbée par les yeux qui la voient et le sel est dissous par l’aliment qu’il sale. L’un et l’autre sont annihilés dans l’accomplissement de sa fonction propre, et ne se demandent donc pas s’ils l’ont bien accomplie.

Nous touchons ici aux limites de cette métaphore, parce que l’authentique disciple de Jésus est certes sel de la terre et lumière du monde, mais il est aussi doté d’une intelligence qu’il ne laissera pas chez lui lorsqu’il se rendra au temple, intelligence qu’il aura soin d’exercer, au temple et ailleurs.

Rien ne serait plus insupportable qu’un disciple claironnant je suis le sel de la terre, et je suis la lumière du monde. La rose est sans pourquoi, l’être humain n’est pas toujours sans pourquoi.

 

C’est l’un des plus beaux âges de la vie que l’âge des pourquoi. C’est un âge de l’enfance, l’un des âges de l’apprentissage de la parole, l’âge des premiers souvenirs conscients, l’âge aussi où l’enfant découvre que le monde n’est décidément pas simple, que l’on n’y obtient pas toujours rapidement ce qu’on voudrait. A cet âge, l’enfant y va de ses pourquoi, à tout propos, à tout bout de champ. Après chaque réponse reçue, il enchaîne sur un autre pourquoi. Et si la réponse que vous lui faite se finit par un pourquoi, l’enfant saura vous demander : « Mais pourquoi c’est pourquoi ? » Ce mélange de candeur enfantine et d’insatiable curiosité est tout à fait irrésistible. L’enfant qui en est à l’âge des pourquoi est un être sans pourquoi. Puis il grandit et tout se complexifie.

 

« Pourquoi avons-nous jeûné sans que tu le voies ? Pourquoi nous sommes-nous mortifiés sans que tu le saches ? » Ce n’est plus l’âge des pourquoi, ce n’est plus l’enfance. C’est la parole d’êtres humains qui se sont mis en prière, sans doute une prière de demande, en respectant les formes prescrites par leur tradition, et dont la prière n’a pas été exaucée par Dieu. Alors, ne doutant de rien, ils adressent à Dieu une seconde prière, toujours de demande, espérant de Dieu qu’il se justifie. Mais si Dieu ne répond toujours pas, vont-ils prier encore, passant de l’espérance à l’exigence, de l’exigence au défi, et finalement du défi au rejet ?

Les contemporains du prophète Esaïe ont été dans cette situation. Pourquoi l’exil ? Pourquoi l’exil pour certains, mais pas pour tous ? Pourquoi le retour de l’exil ? Pourquoi ont-ils trouvé d’autres gens sur la terre présumée de leurs ancêtres ? Pourquoi certains ont-ils choisi de ne pas revenir d’exil ? Autant de pourquoi, autant de que faire, autant de jusqu’à quand qu’ils ont adressés à Dieu, et, une fois toutes ces questions posées et apparemment restées sans réponse, ils ordonnent un jeûne collectif, si on s’y met tous ensemble c’est sûr, Dieu ne peut pas rester insensible… et Dieu reste muet. Pourquoi ? Dieu ne les voit-il pas ? Dieu ne les comprend-ils pas ? Et voici que se remet en route l’escalade, et l’inflation des pourquoi, cette même escalade qui mena le peuple de l’Exode à – entre autres – renier Dieu et à se donner pour dieu une statue de bête, un veau – un taureau – en or…

Il se trouve que Dieu répond. Peut-être pas directement, mais par la voix d’un prophète, ou d’un livre, Dieu répond. Et que répond Dieu ? La réponse porte sur quatre thèmes.

  1. Dieu répond d’abord sur le thème de la cohérence extérieure. La prière a pris la forme d’un jeûne. Jeûner, c’est se priver de nourriture, et peut-être même de boisson ; jeûner c’est mettre volontairement son corps en danger, pour exprimer qu’on attend tout de Dieu. Le jeûne donc exige l’engagement de toute la personne. Il est donc incohérent de jeûner, et de continuer en même temps à traiter des affaires ; et plus incohérent encore de jeûner et de se montrer en même temps dur en affaires. Il est aussi parfaitement incohérent de jeûner, et en même temps d’imposer de lourds travaux à ses propres ouvriers ou domestiques…
  2. Dieu répond aussi sur le thème d’une cohérence intérieure, le cœur et le corps, cohérence de ce qui est visible, et de ce qui ne l’est pas. Se priver de nourriture, porter un sac comme vêtement, incliner la tête, courber le dos, s’asperger de cendres, marcher lentement à petits pas et en tremblant, oui. Mais les formes canoniques de la prière ne sont rien si le cœur n’y est pas. Or, ce qui est dans le cœur ne se voit pas…
  3. Dieu répond aussi, toujours par la bouche du prophète, sur le thème de l’implication. Il s’agit maintenant de repérer qu’il est inutile de prier Dieu pour obtenir quelque chose qu’on pourrait soi-même mettre en œuvre, peut-être pas jusqu’à l’accomplissement, mais au moins partiellement, voire même juste un peu, si peu que ce soit. La perspective que propose le prophète Esaïe est, à cet égard, celle d’un volontarisme déterminé : brise les chaînes injustes, dénouer les liens de tous les jougs, etc.. L’être humain qui jeûne est alors, avec Esaïe, chargé lui-même d’une part vraiment importante de l’exaucement de sa propre prière.
  4. Et pour couronner le tout, la gloire de Dieu, toujours avec le prophète Esaïe, ne se manifeste ni avant, ni sans que les points 1, 2 et 3 ne soient suffisamment investis par ceux qui se réclament de lui, l’engagement et la justice du croyant venant en premier, et la gloire de Dieu venant en dernier. Il me semble ici retrouver l’intuition d’une grande voix de la théologie (Dietrich Bonhoeffer ?), qui affirme (citation tout à fait de mémoire) “si tu veux que Dieu se manifeste, commence donc par faire quelque chose en son nom”.

 

Mais sommes-nous toujours capables de faire quelque chose au nom de Dieu ? N’y a-t-il pas des situations extrêmes dans lesquelles l’être humain est réellement et totalement impuissant, où les forces manquent autant que les mots ? Bien entendu, les propos du prophète Esaïe ne peuvent pas être imposés, et moins encore opposées.

            Mais ils peuvent être proposés à ceux qui auront pour tâche l’accompagnement des éprouvés.

            Il se peut alors que, dans cet accompagnement, dans ce cheminement commun, quelque chose de l’esprit d’enfance soit retrouvé, par l’un, par l’autre. Il se peut, disons-nous. Plus que de le dire, nous pouvons le croire. Plus encore que le croire, nous pouvons le vivre. Prions Dieu qu’en tout cela il  nous vienne en aide.

 

Le témoin de Jésus Christ est sans pourquoi, il témoigne parce qu’il témoigne ; il n’a pas le souci de lui-même, ne demande pas si on le voit. Amen

samedi 31 janvier 2026

Vous serez parfaits (Matthieu 5,38-48)

Matthieu 5

38 «Vous avez appris qu'il a été dit: Œil pour œil et dent pour dent.

 39 Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre.

 40 À qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau.

 41 Si quelqu'un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui.

 42 À qui te demande, donne; à qui veut t'emprunter, ne tourne pas le dos.

 43 «Vous avez appris qu'il a été dit: Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.

 44 Et moi, je vous dis: Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent,

 45 afin d'être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes.

 46 Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir? Les collecteurs d'impôts eux-mêmes n'en font-ils pas autant?

 47 Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire? Les païens n'en font-ils pas autant?

 48 Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

Prédication : 

         Quelques versets du sermon sur la montagne, qui doivent être d’une certaine importance, parce qu’il en va à la fin de la perfection divine (de Dieu), d’une perfection divine à laquelle l’être humain doit atteindre…

            Et tout de suite – si j’ose dire – nos ennuis commencent, car deux traductions d’un même verbe nous sont proposées. L’une : vous donc, soyez parfaits comme votre père céleste est parfait. L’autre : vous donc vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait.

            Cette perfection – nous la préciserons tantôt – advient-elle instantanément par exemple lorsque l’être humain se soumet à toutes sortes d’impératifs, toutes sortes de Lois, ou advient-elle au fil d’une longue maturation ? Ce qui advient dans l’un et l’autre cas ne sera évidemment pas la même chose. Et puisqu’il est question de perfection divine, puisqu’il est question de Dieu, deux représentations de Dieu bien différentes l’une de l’autre vont probablement émerger de la méditation de ces versets, méditation du simple verbe être.

            Disons tout de suite qu’il y aura Dieu, le Dieu du et, et qu’il y aura Dieu, le Dieu du mais.

 

            Dans les versets que nous méditons maintenant, par deux fois nous avons : « Vous avez appris qu’il a été dit… mais/et moi je vous dis… » En fait, cette tournure revient 6 fois dans cette partie du sermon sur la montagne. C’est une fois encore notre petit mot de deux lettres qui vient embarrasser les lecteurs.

            Ce petit mot signifie-t-il et ou mais ? Lorsqu’une certaine chose a été dite depuis toujours et qu’on ajoute mais moi je vous dis… cela signifie que cette certaine chose est abrogée. Mais si l’on ajoute et moi je vous dis, cela signifie que la chose ancienne se voit enrichie d’une signification nouvelle.

            Par exemple : Vous avez appris qu’il a été dit : « Œil pour œil et dent pour dent » ; nous peinons à comprendre que, lorsque cette loi fut promulguée, elle constitua un réel progrès, en limitant l’extension de la vengeance. Avant le Talion, il y avait des lois terribles : une famille entière pouvait être massacrée pour venger une simple égratignure. Mais dans un monde différemment structuré, et plus apaisé, le Talion lui-même est-il encore nécessaire ?

            Vous avez appris qu’il a été dit : « Œil pour œil et dent pour dent ». Voilà la suite du texte : et moi je vous dis de ne pas résister au méchant ; au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. C’est ainsi que le droit évolue, d’autres limites sont assignées à de nouveaux énoncés régulateurs.

            Sauf qu’il ne s’agit pas ici seulement d’un élargissement du droit. Ça y ressemble. C’est seulement une ressemblance. Si les formes primitives donnaient à la vengeance une extension sans limite, la proposition du Sermon sur la montagne renverse complètement la perspective, double renversement : recevoir les coups de l’offenseur, et les recevoir sans limite. Et si l’on veut bien voir dans ce texte un modèle d’Évangile, tel est l’Évangile : (pas seulement le et, pas seulement le mais)  recevoir les coups sans les rendre, sans limite, faire passer l’amour fraternel avant l’amour de Dieu, ne pas résister au méchant, aimer ses ennemis, etc. Et dans ce chapitre 5 dont nous ne méditons qu’un fragment, nous trouvons par anticipation bien des événements qui vont se passer dans la suite, et jusqu’à la fin.

            Et ainsi nous verrons comment le propos de Jésus deviendra des actes, les propos deviendront des actes, et se perpétueront, devenant Passion, et don entier de soi dans sa mort et dans sa résurrection.

 

            Ce qui devient donc des paroles et des actes de Jésus, dans le cœur du récit, des paroles et des actes de ses disciples, aussi. Avec le et et le mais, c’est une précieuse enquête que les lecteurs peuvent entreprendre sur les personnages de l’évangile, et sur eux-mêmes. Où en sont-ils, les uns et les autres ? Ce changement radical de perspective dont nous savons qu’il peut avoir lieu, a-t-il véritablement eu lieu ? Y a-t-il eu un changement de comportement ?

            Et puis le rapport à certains textes a-t-il changé ? Par exemple : « si ton œil droit entraine ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi » Qu’en fait-on dans la perspective du mais ? Et qu’en fait-on dans la perspective du et ?

            Car il est des commandements qui ont été écrits pour être accomplis, et d’autres qui ont été écrits pour ne pas être accomplis. Souvent ils se ressemblent, et même beaucoup. Souvent même c’est le même commandement. Et comme le temps passe et prend toujours ses tours, la réflexion ne doit – ne devrait – jamais s’arrêter.

 

            Et nous en revenons à ce par quoi nous avons commencé, le et et le mais, Le Dieu du et et le Dieu du mais.

            Il faut bien garder le et pour maintenir Dieu dans un dynamisme perpétuellement créateur. Sans ce dynamisme nous n’avons que des énoncés desséchés à force d’être affirmatifs, et qui ne servent plus qu’à taper sur la tête des gens. Or les gens méritent mieux que ça, et Dieu aussi, et les Saintes Écritures aussi. (Une sorte de premier niveau)

            Et en second niveau, il nous faut retrouver la fin de notre texte du jour, « vous donc vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait ». Certains rendent « soyez parfais… » Mais comment pourrait-on faire peser sur vos têtes un impératif aussi massif ? Comment pourrait-on vous ordonner soyez Dieu !? Il faut écarter  cela, et garder le futur, vous serez parfaits, un jour, sur votre chemin et dans telles circonstances, cela – la divinité – vous sera donnée, ou vous la prendrez, et vous en ferez don à vos contemporains.

            En cela, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. 

samedi 24 janvier 2026

Toujours et maintenant (Matthieu 4,12-25)

 Matthieu 4

12 Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se retira en Galilée.

 13 Puis, abandonnant Nazara, il vint habiter à Capharnaüm, au bord de la mer, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali,

14 pour que s'accomplisse ce qu'avait dit le prophète Esaïe:

15 Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations!

16 Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière; pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s'est levée.

 17 À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer: «Convertissez-vous: le Règne des cieux s'est approché.»

 18 Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer: c'étaient des pêcheurs.

19 Il leur dit: «Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d'hommes.»

20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.

21 Avançant encore, il vit deux autres frères: Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d'arranger leurs filets. Il les appela.

22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.

23 Puis, parcourant toute la Galilée, il enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Règne et guérissait toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.

24 Sa renommée gagna toute la Syrie, et on lui amena tous ceux qui souffraient, en proie à toutes sortes de maladies et de tourments: démoniaques, lunatiques, paralysés; il les guérit.

25 Et de grandes foules le suivirent, venues de la Galilée et de la Décapole, de Jérusalem et de la Judée, et d'au-delà du Jourdain.

Prédication

          Il faut, au début de cette prédication, que nous imaginions Jésus heureux, heureux, avec des anges autour de lui, des anges qui le servent. C’est sa situation à la fin du récit des tentations. On imagine que Jésus ne manque ni de nourriture, ni d’excellente compagnie, ni d’ombre lorsqu’il fait chaud, ni de chaleur lorsqu’il fait froid… Si Jésus a résisté vaillamment à trois tentations, en voici une quatrième, en trois mots : heureux pour toujours.

            Il faut aussi que nous imaginions les pêcheurs au bord du lac de Galilée. Ils sont pêcheurs, fils de pêcheurs et, selon toute vraisemblance, ils seront pêcheurs leur vie durant, et leurs enfants après eux. Or, pêcher est en ce temps une activité assez vile, assez impure, et assez dangereuse. Seront-ils pour toujours ce qu’ils ont toujours été ?

            Il  faut encore que nous imaginions des malades incurables, des paralysés, des gens éprouvés par la vie, des gens incapables physiquement d’initiatives. Seront-ils toujours ce qu’ils sont maintenant ?

 

            Il faut maintenant que nous prenions conscience de ce que signifient les versets du prophète Esaïe cités par Matthieu : « Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations ! Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s’est levée. » (Esaïe 8,23-9,1) Ce texte, lorsque Matthieu le cite, est un texte qui peut bien avoir huit siècles d’ancienneté. Au temps de Matthieu, ces terres avaient tant de fois été conquises et perdues, avaient tant de fois vu leurs populations être déportées et, parfois, revenir, ces terres étaient tellement terres de métissage que, pour certains, elles n’étaient plus Terre promise, Terre de la promesse. Et même si certains des habitants de ces terres venaient adorer Dieu à Jérusalem, ils n’étaient que tolérés par ceux de Judée qui, du haut de leur Temple, se proclamaient élus, purs, bénis, depuis toujours et pour toujours, eux et personne d'autre.

            Matthieu proclame que, sur ceux qui, depuis huit siècles, se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s’est levée. Cette lumière s’est levée lorsque Jésus a un jour quitté la Judée, s’est retiré sur cette terre perdue de Galilée et a commencé à y proclamer sa Bonne nouvelle. Quelle est cette bonne nouvelle ? Le monde entier dit « toujours », l’espérance dit « un jour peut-être », et Jésus, lui, dit « maintenant ». La Bonne nouvelle de Jésus c’est l’appel à la conversion, et la conversion c’est lorsque quelqu’un passe concrètement du « toujours » au « maintenant ».

            Et nous nous demandons comment cela se peut. Matthieu nous le dit, très précisément.

 

            Pour que la Bonne nouvelle ne soit pas une idée en l’air mais une possibilité concrète, il faut d’abord que celui qui la proclame la proclame concrètement.

C’est exactement ce que Jésus fait, lorsqu’il passe du « toujours » au « maintenant ». Servi par les anges, à l’écart du monde, béni dans son coin, c’est cela, le « toujours ». Or, la réalité du monde étant parvenue jusqu’à lui, et lui ayant pris acte de ce qu’est sa propre bénédiction, ayant aussi pris acte de ce qu’est la situation de ces Galiléens ses contemporains, il commence à se consacrer à eux, « maintenant ». Jésus met en jeu sa propre bénédiction, il en propose le partage.

Ainsi, à ces pêcheurs de poissons que le sort avait fait naître fils de pêcheurs de poissons, et qui auraient dû le demeurer « toujours », il dit « maintenant ». Il leur propose une autre vie. Il leur fait cette offre, à eux qui ont une petite liberté de choisir. Et les pêcheurs de poissons le suivent, à l’instant, « maintenant », avec pour seul objectif, celui encore un peu vague et incertain, de devenir à la suite de Jésus pêcheurs d’êtres humains. Ces hommes-là, parce que Jésus est passé du « toujours » au « maintenant », passent eux-mêmes du « toujours » au « maintenant ».

Mais ces hommes ont une petite liberté, nous l’avons dit. Qu’en est-il de ceux qui, malades de toutes sortes, n’ont aucune liberté ? Et bien, nous l’avons lu, Jésus les guérit. La malédiction de la maladie, ce « toujours » est, à ce moment, transformé en « maintenant ». Il l’est, par divine puissance, parce que Jésus a choisi de renoncer au « toujours » de sa bénédiction personnelle, et à choisi de la partager avec ses contemporains. Et si l’on veut voir dans ces multiples miracles la main agissante de Dieu, il n’est qu’à reconnaître que ce sont les anges qui continuent de servir « maintenant » Jésus, tout comme ils le servaient avant, tout comme ils l’auraient servi « toujours ». Ceci pour dire que le partage concret d’une bénédiction personnelle n’épuise jamais cette bénédiction.

 

Pourtant, ça n’est pas si simple. Cela semble très simple lorsque Jésus commence son ministère. Ça sera moins simple un peu plus tard. On voit bien qu’il peine, parfois, qu’il se retire, parfois, et que le « maintenant » de son engagement est parfois trop lourd… Et c’est beaucoup moins simple encore pour ceux qu’il appelle. Ils auraient été « toujours » pêcheurs de poissons. Ils partent « aussitôt » (maintenant) à la suite de Jésus. Deviendront-ils un jour pêcheurs d’êtres humains ? Un pêcheur de poissons de ce temps-là, qui pêche des poissons pour vivre, et non pas pour le sport, il attrape des poissons, il les tue, et les mange. Le pêcheur de poissons prend la vie du poisson pour que la vie du pêcheur continue.

Un pêcheur d’êtres humains, ça perd tout le bénéfice personnel de la bénédiction, ça risque de perdre sa propre vie, pour qu’un être humain vive. Un pêcheur de poissons, ça a premièrement le souci de sa propre vie. Sans doute faut-il presque une vie entière pour être détaché du souci de sa propre vie. Peut-être même qu’on n’en a jamais fini d’apprendre à devenir pêcheur d’êtres humain.

 

Ce qui est clair, en matière de conversion, à la suite de Jésus, c’est qu’on y perd le bénéfice du « toujours ». Et même si la vie chrétienne peut commencer par un « aussitôt », elle ne peut durer que dans le « maintenant ». Sa vérité est dans le « maintenant ». Or, puisque tel est le lieu de sa vérité, elle ne peut être que fragile, que contestable, qu’éprouvée. Et l’on en verra plus d’un rechercher le confort perdu des « toujours ». Ils le chercheront en invoquant pour les uns la Tradition bimillénaire de l’Eglise, pour les autres en exigeant que la liturgie ne change jamais. D’autres encore chercheront ce confort en exhibant des versets bibliques toujours forcément incontestables, comme si Dieu était captif des Saintes Écritures, des liturgies et des traditions… Et tous, en recherchant le confort du « toujours », ne feront que céder aux tentations que le Christ dont ils se réclament avait lui-même repoussées.

C’est pourtant « maintenant » qu’il faut vivre et annoncer l’Évangile, avec et pour nos contemporains.

 

En a-t-on jamais fini ? Jésus passe et nous dit « Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d’êtres humains. » Il passe, nous ne bougeons pas. Il repasse et, cette fois, nous le suivons, mais avec nos bons vieux filets  de « toujours » sur les bras – on n’est jamais trop prudent. Un peu plus loin nous nous arrêtons même pour les lancer et lui, il nous sourit et nous fait remarquer que nous ne sommes plus au bord de la mer, que nous venons « maintenant » de jeter les filets sur un tas de cailloux. Nous laissons donc là nos filets, « maintenant ».

 

L’exigence évangélique, celle de vivre réellement « maintenant », est parfois difficile à vivre. Nous renâclons. Notre maître, notre Seigneur, lui, est patient.

Amen


samedi 10 janvier 2026

Rituels et liberté (Jean 1,29-34)

Jean 1

29 Le lendemain, il voit Jésus qui vient vers lui et il dit: «Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.

30 C'est de lui que j'ai dit: ‹Après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était.›

31 Moi-même, je ne le connaissais pas, mais c'est en vue de sa manifestation à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau.»

32 Et Jean porta son témoignage en disant: «J'ai vu l'Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui.

33 Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, c'est lui qui m'a dit: ‹Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et demeurer sur lui, c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint.›

34 Et moi j'ai vu et j'atteste qu'il est, lui, le Fils de Dieu.»

Prédication

            Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. Selon Jean l’évangéliste, c’est une Parole de Jean le Baptiste, prononcée lorsqu’il vit Jésus venir à lui. Parole aussi que le prêtre prononce à un moment précis de la messe, pour inviter l’assemblée – c'est-à-dire chaque fidèle en lui-même et tous les fidèles ensemble – à reconnaître Jésus qui vient, Jésus qui est présent.

Alors l’assemblée peut, dans la foi, vivre la même expérience que Jean le Baptiste, qui vécut et prêcha l’espérance de cet instant, et qui vit en Jésus s’accomplir son espérance, l’espérance de sa vie.

            Mais quelle était cette espérance ? En voici l’expression : voir l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Nous allons tâcher de méditer cette expression.

 

            Cette expression fait instantanément penser aux cultes sacrificiels – au pluriel – dont les rituels – parfois extrêmement complexes – nous ont été soigneusement transmis dans les 5 premiers livres de la Bible. Ainsi, il y a, principalement dans les livres du Lévitique et des Nombres, des rituels de sacrifices pour tous les moments de la journée et pour tous les événements de la vie. L’étude approfondie de ces rituels et la question historique de leur mise en pratique sont des sujets passionnants.

            Du temps de Jésus, certains de ces rituels se pratiquaient toujours au Temple de Jérusalem, mais le Temple n’était pas le seul lieu où l’on sacrifiait à Iahvé. Lorsque Jean a écrit son évangile, le Temple n’existait plus ; mais la mémoire du Temple et de ce qui s’y pratiquait était encore fraîche. De plus, un culte sacrificiel était encore  pratiqué, par les Samaritains, sur le mont Garizim. Nous avons, avec le 4ème chapitre de Jean (Jésus chez les Samaritains), la trace d’une mission chrétienne précoce vers la Samarie. Nous pouvons donc penser que le thème du sacrifice était compréhensible par le premier lectorat de l’évangile de Jean.

Parmi les rituels qui nous ont été transmis, nous en retenons 2.

 

Le premier rituel est celui d’un sacrifice annuel, et l’animal sacrifié est un bouc. Le bouc est l’animal qui est abattu le plus souvent dans des sacrifices d’expiation pour le pardon des péchés. Ce peut être pour un péché individuel, et alors l’animal est égorgé. Mais ce peut être aussi pour tous les péchés de tout le peuple. Alors, une fois par an, un bouc était chargé, par l’office du prêtre, de tous les péchés du peuple, était conduit dans le désert et y est abandonné à un triste sort (Lévitique 16,21).

Le second rituel que nous mentionnons est celui d’un sacrifice qui n’est pas annuel, mais qui est offert deux fois par jour, le matin et le soir et qui est un sacrifice complet : aucune part n’en revient au prêtre, tout y est consumé. L’animal sacrifié y est un agneau sans défaut et âgé d’un an (Nombres 28,4). Ce sacrifice particulier a si je comprends bien, pour unique fonction de rappeler la perpétuité de l’Alliance, et peut-être de la réactiver.

 

Ce sont donc là deux sacrifices auxquels il est possible de penser lorsqu’on médite sur la phrase de Jean le Baptiste : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. » Chacun de ces deux sacrifices appelle une remarque.

Le sacrifice biquotidien des agneaux sans défaut nous signale qu’il faut moins d’une demi-journée à un être humain normalement pieux pour oublier le sens de l’Alliance ! En une demi-journée au plus, un tel être humain aura oublié la libre initiative de Dieu qui fait grâce, et aura oublié ce qu’est l’engagement d’un être humain qui choisit de recevoir et d’honorer cette grâce. Une demi-journée pour oublier, pour renier, pour mentir… Par exemple, une demi-journée pour le disciple Pierre, qui passe de l’expression d’un engagement très absolu à l’expression d’un reniement absolu. Ne sommes-nous pas un peu Pierre, parfois, ou jamais ?

Le sacrifice biquotidien des agneaux inspire à raison aux catholiques romains une discipline de la messe quotidienne, et inspire aussi aux protestants, à raison, leur pratique quotidienne faite de lecture et de méditation de la Bible, ainsi que d’oraison.

            Le sacrifice annuel du bouc signale que par une succession d’opérations symboliques, le peuple de Dieu tout entier, et donc les humains, chacun pour lui-même mais aussi chacun dans toutes les relations qu’il entretient avec ses contemporains, peut être pardonné, ou délié de ses péchés, fautes et autres compromissions.

 

Mais qu’en est-il du sacrifice de l’agneau de Dieu ? Qu’en est-il de cet agneau si particulier, l’Agneau de Dieu ? Les bêtes offertes dans les sacrifices que nous avons mentionnés précédemment sont offertes par l’homme à  Dieu. L’homme, en offrant ces bêtes, en se privant du capital et de la sécurité qu’elles représentent, manifeste sa foi en Dieu.

S’agissant de l’agneau de Dieu, c’est Dieu lui-même qui apporte l’agneau (chose connue depuis Genèse 22), qui l’offre aux êtres humains. Et de cet agneau, qui est Jésus, nous savons (Prologue de l’évangile de Jean) qu’il est le Verbe fait chair, qu’il est Dieu lui-même qui s’est fait homme. Dans le sacrifice de l’agneau de Dieu, c’est donc Dieu lui-même qui s’offre en sacrifice au bénéfice de l’humanité toute entière. Il le fait une fois pour toutes. Et en le faisant, il délie l’humanité de toutes les règles, obligations, pesanteurs et autres chaînes possibles, dont celles que parfois l’homme impose à l’homme, parfois au nom même de Dieu.

Nous sommes cette humanité libérée, et libératrice. Puissions-nous honorer toujours cette libération et celui qui en est la source. Amen

samedi 3 janvier 2026

Divines manifestations (Matthieu 2,1-12)

Matthieu 2

1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem

2 et demandèrent: «Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Nous avons vu son astre à l'Orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui.»

3 À cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.

4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître.

5 «À Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète:

6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda: car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple.»

7 Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait,

8 et les envoya à Bethléem en disant: «Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille me prosterner devant lui.»

9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.

10 À la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie.

11 Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, s’étant inclinés, ils se prosternèrent devant lui ; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.

12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

Prédication

              Épiphanie, du verbe grec épiphanéo, mot à mot quelque chose comme manifester au-dessus, ou d’en-haut. Qu’est-ce qui se manifeste au-dessus, d’en-haut ? L’étoile ? Oui, l’étoile, mais aussi, peut-être, le roi des Juifs, ou encore l’autre roi, Hérode, qui se veut et s’espère au-dessus, au-dessus de tout, comme parfois les rois, et à quel prix, nous le savons, le prix du sang des innocents, le prix d’une inconsolable douleur.

Avant que le prix du sang ne soit payé par les pauvres gens de Bethléem, il y a comme un temps de suspension, marqué par cette question : Où est le roi des Juifs qui vient de naître… ? Étrange question qui présuppose un savoir, qui présuppose connue la réponse à une autre question : qu’est-ce que le roi des Juifs ? Esquisse d’une réponse, en quatre indices

 

1.     Qu’est-ce que le roi des Juifs ? Premier indice : on sait qu’il vient de naître. Quelque part, à un moment précis de l’histoire, un enfant est né. Avant de dire que cet enfant-là est particulier, considérons que la naissance d’un enfant est un événement très banal : un être humain de plus entre dans la vie. Mais c’est aussi un événement intime, pour cette femme-là, pour cet homme-là. Mais qui les connaît ? Il faut être lecteur de la Bible pour savoir d’un certain enfant qui vient de naître qu’il est le roi des Juifs. Pour tous les autres, autres lecteurs et autres enfants, ce n’est même pas un événement, ce n’est rien du tout : le roi des Juifs passe comme tout le monde par le point zéro de l’aventure humaine, le point le plus banal, et finalement le plus intime.

2.     Qu’est-ce que le roi des Juifs ? Deuxième indice : nous avons vu son étoile à l’Orient… Un personnage quelconque n’a pas d’étoile. Le roi des Juifs a une étoile. Une certaine étoile s’est mise à briller et cette étoile est celle du roi des Juifs, personnage céleste. Les cieux donc, grand livre ouvert pour toute l’humanité, donnent l’information, et aussi vrai que tout le monde peut regarder le ciel, cette information extraordinaire, qui concerne un personnage singulier et extraordinaire, est tout à la fois soudaine et totalement publique. La naissance du roi des Juifs est une information de la plus haute importance, tout à fait singulière et totalement publique.

3.     Qu’est-ce que le roi des Juifs ? Troisième indice : à Bethléem de Judée, car il est écrit… Ce troisième indice est un accomplissement scripturaire, non pas un simple accomplissement parmi d’autres possibles, mais l’accomplissement des accomplissements : Bethléem… c’est de toi que sortira celui qui mènera paître Israël mon peuple. Le roi des Juifs est l’accomplissement prophétique de toute une immense tradition scripturaire ; un peuple entier trouve son guide et son berger, avec promesse de temps nouveaux, paisibles et joyeux. 

4.     Qu’est-ce que le roi des Juifs ? Quatrième indice : nous sommes venus nous prosterner devant lui. C’est ce que les mages, venus de loin, représentant le monde entier, sont venus faire : se prosterner devant Lui. Mais en faisant cela, ils modifient et généralisent la notion même d’Israël : ce n’est pas un peuple seulement qui est concerné par ce roi des Juifs qui vient de naître, mais l’humanité entière. Les traditions des Hébreux, leur éthique, leur culte et leurs traditions prophétiques trouvent en ce roi des Juifs leur plein accomplissement, un accomplissement en forme de promesse universelle : il mènera paître l’humanité.

 

Qu’est-ce donc, finalement, que ce roi des Juifs qui vient de naître ? C’est une espérance pour l’humanité entière, nourrie par l’espérance d’un peuple particulier qui n’a jamais cessé de persister et de survivre dans sa propre espérance, espérance fondée en Dieu, créateur, qui est aux cieux, et mise en œuvre par un être fait de cette ordinaire chair humaine, le roi des Juifs.

Être roi des Juifs, c’est donc être un être humain, rien qu’un être humain, infiniment proche de Dieu, fondé en Dieu, confondu avec Dieu, doté de la puissance de Dieu, nourri par l’étude des Saintes Écritures et de leurs Grands Commentateurs, nourri aussi par la prière et le culte, mettant en œuvre concrètement la promesse qu’ils portent, être humain qui vivra, parlera et agira publiquement pour la consolation et pour le bien de l’humanité.

 

Le roi des Juifs vient de naître. Quel peut être le destin du roi des Juifs ? Il nous faut poursuivre la lecture. Vous connaissez la suite de l’évangile de Matthieu et vous en connaissez la fin.

Nous voyons, dès son commencement, que le roi des Juifs n’est pas vraiment le bienvenu. Le roi Hérode est violemment troublé par l’annonce de la naissance du roi des Juifs et nous savons quelle sera sa ruse et quelle violence il saura déchaîner pour tâcher de mettre fin à cette royauté dont il pense qu’elle mettrait en question la sienne… Le roi des Juifs n’est ainsi pas le bienvenu chez le roi Hérode. Le roi des Juifs n’est pas le bienvenu non plus chez certains Juifs… certains chefs de synagogues, chez certains puissants, certains champions de la doctrine, certains intégristes de la pureté, certains grands prêtres intégristes… Ainsi il est faux de dire que le roi des Juifs n’a pas été reconnu par les Juifs, expression injustement totalisante. Pour dire vrai, le roi des Juifs ne peut jamais être le bienvenu là où des humains – Juifs ou pas – font profession de dominer d’autres êtres humain. Auprès de ceux qui, dominants, exigent la soumission de leurs semblables, le roi des Juifs n’est jamais le bienvenu. Il est même si peu le bienvenu qu’il est toujours urgent de s’en débarrasser. Cette vérité sera écrite une fois pour toutes au-dessus de la tête du roi des Juifs lorsque celui-ci sera crucifié : voilà ce que les puissants font et feront toujours du roi des Juifs.

 

Mais parce qu’il est roi des Juifs, la mise à mort de sa chair ne signe pas la fin de son existence. Il est mort mais son l’espérance invincible portée par les témoignages recueillis dans les Saintes Écritures ne saurait être biffée. Ainsi, du roi des Juifs, il est toujours possible de dire qu’il vient de naître. Il sera le bienvenu chez les petits, les moins que rien, les faibles ; il sera le bienvenu chez ceux qui ont conscience de leur fragilité, il sera le bienvenu chez les honnêtes gens…

Alors, aujourd’hui, nous vous annonçons que le roi des Juifs vient de naître. Il est ainsi toujours possible, après un grand voyage ou après juste quelques pas, de se prosterner devant lui. Il est toujours possible de l’accueillir dans nos cœurs et de lui apporter le présent de nos vies.

Amen