samedi 2 mai 2026

Pour un verset de plus (Jean 14,1-12)

 Jean 14

  1 «Que votre cœur ne se trouble pas: vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi.

 2 Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures: sinon vous aurais-je dit que j'allais vous préparer le lieu où vous serez?

 3 Lorsque je serai allé vous le préparer, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi.

 4 Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin.»

 5 Thomas lui dit: «Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin?»

 6 Jésus lui dit: «Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n'est par moi.

 7 Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l'avez vu.»

 8 Philippe lui dit: «Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit.»

 9 Jésus lui dit: «Je suis avec vous depuis si longtemps, et cependant, Philippe, tu ne m'as pas reconnu! Celui qui m'a vu a vu le Père. Pourquoi dis-tu: ‹Montre-nous le Père›?

 10 Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même! Au contraire, c'est le Père qui, demeurant en moi, accomplit ses propres œuvres.

 11 Croyez-moi, je suis dans le Père, et le Père est en moi; et si vous ne croyez pas ma parole, croyez du moins à cause de ces œuvres.

 12 En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais; il en fera même de plus grandes, parce que je vais au Père.

Méditation :

            6 «Moi je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n'est par moi. »  

            Tout d’abord, je voudrais éviter ce qui est un écueil, se focaliser sur un seul verset, aujourd’hui le célébrissime 6ème verset de ce chapitre, qui est certes important, comme tous ces versets – peu nombreux d’ailleurs – que Jean place dans la bouche de Jésus et qu’il fait commencer par un « Moi, je suis… », même si ces versets projettent sur leurs voisins une lumière peut-être aveuglante.

            On prend bien trop souvent comme point de départ que Jésus est le chemin la vérité et la vie et on en tire toutes sortes de conséquences fort intéressantes, mais un rien abstraites. Car, voyez-vous, en s’en tenant simplement à la lettre du texte, il n’est pas juste de dire que Jésus est le chemin, la vérité et la vie, et ce qui s’ensuit. Il n’est pas juste de le dire parce que ça n’est pas cela qui est écrit. Et si d’aventure on lit et médite le verset jusqu’au bout c’est à dire en ajoutant que « …nul ne vient au Père que par LUI », on fait de ce beau verset une sorte de barrière, une sorte d’écran entre le Père, si l’on veut entre Dieu, et ceux qui s’en approcheraient autrement… Ne lisons pas, n’interprétons pas les versets comme de braves chrétiens trop zélés, serrons plutôt le texte.

 

            Jésus dit, dans un moment particulier, « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie, nul ne vient infiniment proche du Père, si ce n’est par moi. » Avant de nous demander ce que cela signifie dans ce moment particulier – et ce que cela pourrait bien signifier pour nous – demandons-nous quel est ce moment.

 

            Ce moment est un moment de trouble, comme nous avons lu, premier verset du chapitre 14 : « Que votre cœur ne se trouble pas. » Jésus parle à ses disciples et le cœur de ses disciples est troublé. Le cœur de ses disciples est troublé parce que Jésus a parlé à ses disciples. Il nous faut relire un peu le chapitre précédent, le chapitre 13.

            Car dans le chapitre 13, Jésus qui parle à ses disciples leur annonce deux ou trois choses : la trahison, non pas celle de Judas seulement, et ils n’y comprennent rien, nous dit-on, mais nous qui sommes fins lecteurs nous comprenons qu’il leur annonce leur trahison à tous ; il leur annonce son prochain départ, et ils n’y comprennent rien, si l’on veut ; il leur donne un commandement nouveau, celui de s’aimer les uns les autres, et ils ne pipent pas mot ; enfin il annonce que leurs engagements sont du vent, celui de Pierre particulièrement, même si Pierre est capable de phrases bien senties. Ce qui frappe, là-dedans, c’est à quel point les disciples de Jésus semblent n’avoir pas saisi ce qui est en train de se tramer et qui pourtant est sous leurs yeux.

 

            Qu’est-ce qui trouble donc le cœur des disciples de Jésus ? En un seul mot : la vérité. Seule la vérité peut troubler le cœur d’un être humain, la vérité de ce qui est dans ce cœur et qu’on préfère souvent ignorer. La vérité qui est dans le cœur des disciples de Jésus, c’est que leur maître va être mis à mort par la méchanceté et par la lâcheté des humains, et qu’ils n’en veulent rien savoir, puisqu’ils sont des humains. Lorsque cette vérité, la leur, qui est une vérité laide, basse, profiteuse, lâche, leur apparaît, leurs cœurs se troublent. La vérité aussi qui est dans le cœur des disciples de Jésus, c’est que s’il y a au monde une puissance invincible, c’est la toute faible puissance de l’amour, dont ils ne veulent rien connaître, ni rien pratiquer, parce qu’ils rêvent plutôt de puissance. La vérité leur apparaît, et leurs cœurs se troublent. Leurs cœurs se troublent donc parce qu’apparaît la laide vérité qui est dans leurs cœurs.

            Lorsqu’une vérité niée apparait, elle trouble terriblement le cœur de l’homme.

 

            Mais en même temps, il y a cette affirmation de Jésus : « Que votre cœur ne se trouble pas… » Comment un cœur troublé comme nous l’avons dit pourrait-il ne pas l’être ? Une seule possibilité, une seule : que cette vérité qu’il nie, il choisisse de l’affronter, de l’assumer. Ah, bien sûr, ça ne se fait pas comme d’un coup de baguette magique. On avance, on renâcle, on refuse l’obstacle comme un âne têtu…

            On fait du Thomas, le genre qui ne sait pas que la mort est au bout d’un engagement de l’intensité de celui de Jésus. On fait du Philippe, qui fait semblant de n’avoir encore rien vu alors que tout est déjà sous ses yeux. On fait le gros fumeur qui déclare que le tabac n’est pas mortel et qu’il en est la preuve vivante, ou le gros alcoolique qui déclare qu’il n’a rien au foie et que ça s’arrose. Assumer la vérité de ce qu’on est, ça ne se fait pas comme ça et lorsque le juste nom commence à être mis sur ce qu’en vérité nous sommes, notre cœur se trouble. Non, disons-nous ; jusqu’à ce que nous disions oui, c'est-à-dire la vérité. Et nous allons suspendre pour un peu de temps cet inventaire qui nous trouble… qui nous trouble tellement que nous sommes incapables de rien entreprendre. C’est un travail qui explore le non et le oui, un travail d’une durée infinie.

            Ce travail, nous le suspendons – c’est possible – parce qu’il y en a un qui dit, qui peut dire : « Que votre cœur ne se trouble pas … » Jésus peut le dire, lui, parce que la vérité ne lui fait pas peur, la vérité de l’impuissance de l’amour, la vérité de la haine que suscite son engagement, la vérité de ce que sont ses disciples, la vérité même de la Passion qu’il va bientôt souffrir, de sa mort, et de l’absolue solitude à laquelle son engagement l’a condamné. Le cœur de Jésus n’est pas troublé parce que la vérité, toute cette vérité, il la connaît, pour ce qu’elle est, il l’accepte, il la vit, il vit avec elle. Jésus est vérité et vie, son cœur n’est donc pas troublé. Parce que son cœur n’est pas troublé il peut dire en vérité à ses disciples : « Que votre cœur ne se trouble pas… » Il leur montre même le chemin à suivre, il se montre, en tant que vérité et vie, comme chemin : le seul chemin de la vie c’est la vérité.

 

            Ce que Jésus dit et montre, c’est ce que signifie être « près du Père ». Être près du  Père, dans l’évangile de Jean, ce n’est pas de la haute mystique, ça cesse même d’en être dès le prologue. Être près du Père, c’est être un être humain, dans la vérité de sa condition, dans l’entièreté de son engagement, dans la vie, en plénitude. C’est ainsi qu’il faut entendre ce que Jésus dit à ses disciples : « nul ne vient auprès du Père que par moi », nul ne vient à la vie en plénitude qu’en suivant le chemin de la vérité.

Possible ? Il nous est donnée de rencontrer des êtres qui vivent sur ce chemin de vérité. Qu’il nous soit donné d’en rencontrer, ils sont témoins du Christ vivant. Et puis il nous faut nous mettre en chemin. Se mettre ainsi en chemin, cela s’appelle croire.

Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi, dit Jésus. Vous croyez en Dieu, croyez en vos semblables, en vous-mêmes, et en la vie.