samedi 1 juillet 2023

Pour un verre d'eau (Matthieu 10,37-42)

Matthieu 10

37 «Qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi.  38 Qui ne se charge pas de sa croix et me suit n'est pas digne de moi. 39 Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi l'assurera. 40 «Qui vous accueille m'accueille moi-même, et qui m'accueille, accueille celui qui m'a envoyé. 41 Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. 42 Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu'un verre d'eau fraîche, à l'un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense.»


Prédication : 

             Je me souviens du milieu des années 70 et de cette effervescence spirituelle qui traversa bien des Églises, et par là même qui traversa bien des familles. Certaines communautés nouvelles étaient en quête d’importance et de nouveaux membres. Les petits maîtres de ces communautés, même s’ils étaient des autodidactes, n’avaient pas de mal à prêcher sur des versets comme ceux de Matthieu 10… et donc à prêcher la rupture dans les familles. « Qui aime son père ou sa mère, ou son fils, ou sa fille… plus que moi n’est pas digne de moi… »

            Je me souviens avoir dû constater que cette prédication avait un certain succès, succès dans lequel les amis, chers bons amis du lycée furent aussi emportés. Du jour au lendemain ils ne vous parlaient plus, ils ne venaient plus au café… Ayant décidé d’aimer Jésus plus que tout, ils se dispensaient de la conversation humaine qui – c’est nous qui le disons – est à la fois plus et meilleure que tout. Pour quel profit rompaient-ils ainsi avec leurs semblables ?

            Ainsi certains morceaux d’Évangile ont-ils un aspect assez redoutable. Jésus s’y mérite et le prix de ce mérite est la rupture entre le croyant et sa famille. Pas forcément une rupture massive et brutale – il y a d’autres fragments pour ça – mais une sorte de rupture sournoise, du genre dont la profondeur doit être constamment réévaluée. Et les divers ordres et commandements qui servent à mettre en place ces profondes séparations sont dans la bouche de Jésus.

            Mais dans notre bouche vient une certaine question : Jésus a-t-il vraiment dit ?

            Pour nourrir – en fait plutôt pour l’affamer – cette question, nous pouvons nous procurer des Bibles dans lesquelles les paroles de Jésus figurent en caractères rouge. Les phrases ainsi distinguées ont immédiatement une autorité supérieure. Mais il n’y a pas de réflexion, juste une sorte d’autorité non réfléchie. Ça n’est pas ce qui intéresse notre tradition. Plus intéressante était la recherche qui fut menée vers le milieu du 20è siècle, sur des critères savants, en lisant les textes avec extrêmement de minutie, recherche des ipsissima verba, les paroles indubitablement de Jésus. Beaucoup de travail, beaucoup de colloques… pour un résultat beau peut-être mais surtout incertain, les universitaires étant rarement d’accord les uns avec les autres – c’est pour ça qu’on les aime – mais gonflés d’autorité – eux ou plutôt leurs disciples –  s’agissant de leur propres résultats – là, on aime moins.

 

            Les versets de Matthieu que nous lisons et méditons sont peints en rouge dans telle Bible. Et pourtant, la question demeure. Jésus a-t-il vraiment dit : « Qui aime son père, ou sa mère, etc. plus que moi n’est pas digne de moi » ? La question demeure et devant cette question nous allons poser comme une petite muraille. Nous sommes dans l’évangile de Matthieu, évangile dont le style et le ton sont souvent agressifs et rudes, un peu comme si des rabbins de tendances très opposées, qui plus est proches cousins, se disputaient.

            Certains de ces personnages pourraient être des sympathisants de Jésus, d’autres des ennemis. Et vous savez, entre proches ennemis, pour disqualifier l’autre, on peut lui emprunter ses propos, ses arguments, et les pousser à l’extrême ; c’est comme ça qu’une femme se trouva sept fois mariée à sept frères… S’agissait-il d’un débat sur le mariage ? Futilité.  Il s’agissait d’une véritable méditation théologique sur la résurrection et sur la liberté – c’est la même chose. Entre bon usage et mésusage du texte, il appartient au lecteur de faire la part des choses, il lui appartient de trouver ce qui est bonne nouvelle. Et puisqu’on appelle Évangile le texte et Évangile aussi le message, nous disons qu’il appartient au lecteur de trouver l’Évangile dans l’Évangile.

            C’est une formulation qui invite à ne pas proclamer trop rapidement que la bonne nouvelle commence à tel endroit (un verset précis) et est proclamée jusqu’à tel autre endroit (un autre verset précis). Nous avons ainsi exploré Matthieu 10,37 – un verset – et nous nous demandons s’il est possible de considérer que ce verset est Évangile. Et nous en doutons. Peut-être qu’il nous faut prendre notre courage à deux mains pour en douter, car nous n’avons pas été formés à douter ainsi. Qu’est-ce qui pourrait nous inciter à le faire ? L’exemple  de notre père Abraham, ou celui de notre père Moïse qui n’hésitèrent pas à interpeler  Dieu lui-même, jusqu’au point où leur interpellation  fit se transformer le décret divin. La leçon à retenir est ici que le décret divin peut dépendre de l’intercession humaine.

            Passera-t-on ainsi au verset suivant ? Imaginons que notre croyant a réglé ses problèmes avec sa famille, adieu, il s’est déchargé de sa propre croix, on dirait. Très bien, il est libre, et digne de Jésus Christ. Apparemment, après une lecture rapide. Oui. Mais à bien y regarder, ça n’est pas ça. Qui ne prend pas sa croix, et me suit, n’est pas digne de moi. Mais quelle était la croix ? Maudite famille était peut-être la croix – bien d’autre croix sont envisageables. Mais la croix dont Jésus parle ne fait grâce d’aucun des soucis du temps. Et même si l’on voit certains des disciples de Jésus tout quitter pour le suivre,  l’injonction de porter sa croix tient encore.

            On n’épouse pas l’Évangile de Jésus Christ pour être délivré de l’humanité qui est nôtre. Ni d’ailleurs pour se vanter d’appartenir ainsi à une humanité renouvelée. Nous venons de faire deux phrases négatives. Et nous attendons des phrases positives. L’Evangile est grâce et joie, exultation et paix. Mais comme cela est difficile… Pourvu que ce que nous dirons et ferons ne vienne pas obturer, bloquer, cette voie ouverte, compréhension ouverte, qui est tellement propre à l’Évangile.

 

            Ainsi écarterons-nous le verbe trouver, ce eureka d’Archimède, que nous avons dans notre texte, qui met fin à la recherche, à la réflexion et au voyage. Qui met fin aussi aux flots de l’existence… L’Évangile de Jésus Christ, s’il faut le résumer à un seul verbe, à la suite d’une série de commandements, et d’observations mêlés, dans l’évangile de Matthieu, chapitre 8… c’est accueillir. Accueillir, une chaîne d’accueil qui part du ras du sol, et qui, un mot après l’autre voyage et s’élève jusqu’à Dieu. Mais attention, cette chaine s’élève jusqu’à Dieu et n’atteint jamais Dieu. A supposer que ce soit une ascension, elle est toujours aussi une descente, l’accueil d’une descente, un chemin dont le mot accueil est et reste, et restera le maître mot. Il s’agit de poursuivre la route, toujours. Telle est la vie de ceux qui vivent l’Évangile.

            Et le texte nous parle alors de récompense, ou de salaire. Que gagne-t-on à vivre l’Évangile, c'est-à-dire à l’accueillir ? Salaire de prophète ? Mais qu’est-ce que c’est ? Salaire de juste ? Et qu’est-ce que c’est ? Et qu’est ce que ça peut être d’autre que la présence du prophète, ou du juste. Comme le salaire de l’étude, seul et ensemble sera la fécondité, la joie, et la continuation de l’étude. Cependant que viendront s’éroder toutes sortes de mérites lié aux titres, aux origines, et encore à l’ancienneté…

 

            Sur ce parcours, et le temps aidant, l’Évangile aussi aidant le temps, les choses doivent devenir de plus en plus simples. Comme un verre d’eau. Ce qui ne les empêche pas de devenir de plus en plus belles.

     

samedi 24 juin 2023

Un messie exigeant (Matthieu 10,26-33 plus d'autres fragments)

Matthieu 10 :

1 Ayant fait venir ses douze disciples, Jésus leur donna autorité sur les esprits impurs, pour qu'ils les chassent et qu'ils guérissent toute maladie et toute infirmité.

 

5 Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes: «Ne prenez pas le chemin des païens et n'entrez pas dans une ville de Samaritains;

 6 allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël.

 7 En chemin, proclamez que le Règne des cieux s'est approché.

 

23 Quand on vous pourchassera dans telle ville, fuyez dans telle autre; en vérité, je vous le déclare, vous n'achèverez pas le tour des villes d'Israël avant que ne vienne le Fils de l'homme.

 

26 «Ne les craignez donc pas! Rien n'est voilé qui ne sera dévoilé, rien n'est secret qui ne sera connu.

 27 Ce que je vous dis dans l'ombre, dites-le au grand jour; ce que vous entendez dans le creux de l'oreille, proclamez-le sur les terrasses.

 28 Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l'âme; craignez bien plutôt celui qui peut faire périr âme et corps dans la géhenne.

 29 Est-ce que l'on ne vend pas deux moineaux pour un sou? Pourtant, pas un d'entre eux ne tombe à terre indépendamment de votre Père.

 30 Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés.

 31 Soyez donc sans crainte: vous valez mieux, vous, que tous les moineaux.

 32 Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est aux cieux;

 33 mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai moi aussi devant mon Père qui est aux cieux.

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            "Le christianisme et nous n'avons qu'un seul point commun : nous exigeons l'homme tout entier !" Cette phrase est extraite de l’une des dernières lettres adressées à sa femme Freya par Helmut James Graf von Moltke. Helmut James était membre du Cercle de Kreisau – nom donné par la Gestapo à un groupe de réflexion et de discussion, non-violent, qui tenta de penser ce que serait l’Allemagne après la fin du IIIè Reich. Ce groupe fut actif entre 1938 et 1944.

            Le petit recueil des dernières lettres n’a été traduit en français que dans le cadre d’un travail de fin d’études, non publié, mais je connais très bien l’auteur de ce travail.

            La plupart des membres du Cercle de Kreisau ont été arrêtés après l’échec de l’opération Walkyrie (attentat contre Hitler du 20 juillet 1944), jugés, condamnés et pour certains, exécutés.

            La phrase que nous citons est de Roland Freisler, juge nazi, président du Volksgerichtshof, juridiction spéciale chargée des affaires politiques et des cas de haute trahison, comme on le disait alors, c'est-à-dire tout et n’importe quoi, avec le plus souvent la même peine. Il a prononcé de très nombreuses condamnations à la peine capitale… Sa voix peut aujourd’hui très facilement être entendue (You Tube) ; plusieurs auteurs l’ont mis en scène dans des œuvres de fiction (comme Hans Fallada, Seul dans Berlin).

             "Le christianisme et nous n'avons qu'un seul point commun : nous exigeons l'homme tout entier !" Quant aux moyens de cette exigence…

 

Prédication : 

            Jésus envoya ses disciples en mission. C’est pour une belle mission qu’il les envoya : faire du bien à leurs semblables et proclamer que le Règne des cieux s’était approché.

            Dans cette mission, la proximité du Règne des cieux se voit à ce que, gratuitement, des humains font du bien à d’autres humains. Les disciples sont en somme envoyés par Jésus pour faire ce que Jésus lui-même fait. C’est d’ailleurs exactement ce que recouvre la notion de disciple : étudier auprès du maître, en écoutant son enseignement et en observant ses actes, dans le but de faire de même.

            Cependant, pour caractériser plus précisément cette mission, telle qu’elle apparaît dans les versets que nous avons lus, nous pouvons retenir deux éléments. (1) Cette mission est exclusive, et (2) elle exige un engagement radical.

            (1) C’est une mission exclusive : elle est destinée aux brebis perdues de la maison d’Israël, et elle exclut les Païens et les Samaritains. Il y a bien des versets embarrassants dans la Bible, ces versets sont embarrassants. Mais ne nous laissons pas trop embarrasser. Ces versets sont juste la trace d’une compréhension particulière de la Bonne Nouvelle par des communautés particulières. Tout comme, dans l’Ancien Testament, on voit la notion du prochain être parfois strictement une notion clanique, tribale, et être parfois universelle, nous voyons, dans le Nouveau Testament, la Bonne Nouvelle n’être parfois destinée qu’à une tribu particulière, et être parfois destinée à l’humanité tout entière. C’est d’ailleurs dans le même évangile, celui de Matthieu, que Jésus ressuscité enverra ses disciples vers toutes les nations…

            Mais, ici, ce matin, la mission est exclusive, comme si notre Messie était un Messie débutant et excessivement exigeant envers ses disciples, ou comme si certains de nos prédécesseurs avaient dès l’aube de l’ère chrétienne pensé à se garder le salut pour eux seuls…

(2) Cette même mission, que Jésus confie à ses disciples, exige un engagement radical. Gratuité absolue et pauvreté absolue sont requises, en plus d’une fidélité de chaque instant : « Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est aux cieux ; mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai moi aussi devant mon Père qui est aux cieux. » Nous allons méditer là-dessus.

Est-ce une menace ? Le verbe renier n’est employé qu’à un autre moment de l’évangile de Matthieu. Dans l’évangile de Matthieu, une seule personne a renié Jésus… par trois fois avant que le coq ne chante (Mt 26,72)… Pierre. Souvenez-vous-en. Mais souvenez-vous aussi des larmes de Pierre après le chant du coq. Souvenez-vous aussi de son cri du cœur : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16,16). Souvenez-vous encore de cette si étrange parabole de la fin des temps, le tri entre les justes et les injustes, les uns comme les autres ne sachant pas quand ils ont fait, ou pas fait, leurs actes de bontés (Mt 25). Quand avons-nous fait aumône ? Quand n’avons-nous pas fait aumône ? Une négligence unique efface-t-elle tout le soin que nous aurions eu de nos semblables ? Les larmes de Pierre et sa confession de foi sont-elles annulées par son reniement ? Si nous confessons une fois, une seule, publiquement, notre foi en Jésus, cela effacera-t-il toutes les fois où nous l’aurons renié en paroles, ou en actes, ou en nous taisant ?

« … quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai moi aussi devant mon Père qui est aux cieux. » Une fois encore, nous pouvons penser à un Messie débutant, trop dur pour ses disciples. Et une fois encore, nous pouvons penser que nous avons aussi sous les yeux la trace de l’existence de missionnaires radicaux se réclamant d’un maître radical, du genre qu’on connaît encore aujourd’hui, missionnaires radicaux toujours capables de vous précipiter dans la terreur de l’au-delà, quand ça n’est pas dans la terreur ici-bas…

 

            Ceci étant dit, ces versets sont là, et bien là. Il y a en effet quelque chose de radical dans l’Évangile. Il requiert toute la personne et l’on peut bien dire qu’à Jésus Christ il faut se donner tout entier, ou pas du tout. Mais qui sait si autrui se donne tout entier, ou pas du tout ? Dieu seul en est juge. Et il n’appartient pas aux humains de connaître ce jugement avant la fin des temps. Bien entendu, les humains aimeraient ne pas attendre pour savoir. Ils aimeraient bien que ce jugement voilé leur soit dévoilé. Supposons qu’il le soit… Intransigeance divine ; à part peut-être quelques saints, nous sommes tous perdus. C’est une mauvaise nouvelle. Miséricorde divine ; nous sommes très probablement tous sauvés. C’est aussi une mauvaise nouvelle, tout comme la première, et pour une raison très simple : si le jugement est dévoilé avant la fin des temps, Dieu n’est plus Dieu, et tout radicalisme conduisant à la terreur devient possible et justifiable.

 

Parce que Dieu est Dieu, l’envoi en mission que Jésus adresse à ses disciples au 10ème chapitre de l’évangile de Matthieu est exclusif, et radical, mais parce que Dieu est Dieu, l’envoi en mission est en même temps gratuit, et bienveillant. 

Exclusif ? Peut-être nous faut-il simplement comprendre cela comme une invitation à vivre en disciple notre vie, là où la vie nous a placés, avec nos plus proches, pour que la Bonne Nouvelle de la proximité du Royaume des Cieux ne soit pas pour eux une idée nébuleuse mais juste la vie qu’ils mènent avec nous.

L’exigence est radicale ? Le christianisme exige l’homme tout entier. Le Seigneur nous requiert tout entier, il ne cesse de nous requérir, là où nous sommes. Il nous accompagne aussi. Amen

lundi 12 juin 2023

Là où est Dieu (Deutéronome 8,1-16)

Un texte qui vient un peu en retard.
Toutes mes excuses.
Et amitiés

 Deutéronome 8

1 Tout le commandement que je te donne aujourd'hui, vous veillerez à le pratiquer afin que vous viviez, que vous deveniez nombreux et que vous entriez en possession du pays que le SEIGNEUR a promis par serment à vos pères.

 2 Tu te souviendras de toute la route que le SEIGNEUR ton Dieu t'a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté; ainsi il t'éprouvait pour connaître ce qu'il y avait dans ton cœur et savoir si tu allais, oui ou non, observer ses commandements.

 3 Il t'a mis dans la pauvreté, il t'a fait avoir faim et il t'a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire reconnaître que l'homme ne vit pas de pain seulement, mais qu'il vit de tout ce qui sort de la bouche du SEIGNEUR.

 4 Ton manteau ne s'est pas usé sur toi, ton pied n'a pas enflé depuis quarante ans,

 5 et tu reconnais, à la réflexion, que le SEIGNEUR ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils.

 6 Tu garderas les commandements du SEIGNEUR ton Dieu en suivant ses chemins et en le craignant.

 7 Le SEIGNEUR ton Dieu te fait entrer dans un bon pays, un pays de torrents, de sources, d'eaux souterraines jaillissant dans la plaine et la montagne,

 8 un pays de blé et d'orge, de vignes, de figuiers et de grenadiers, un pays d'huile d'olive et de miel,

 9 un pays où tu mangeras du pain sans être rationné, où rien ne te manquera, un pays dont les pierres contiennent du fer et dont les montagnes sont des mines de cuivre.

 10 Tu mangeras à satiété et tu béniras le SEIGNEUR ton Dieu pour le bon pays qu'il t'aura donné.

 11 Garde-toi bien d'oublier le SEIGNEUR ton Dieu en ne gardant pas ses commandements, ses coutumes et ses lois que je te donne aujourd'hui.

 12 Si tu manges à satiété, si tu te construis de belles maisons pour y habiter,

 13 si tu as beaucoup de gros et de petit bétail, beaucoup d'argent et d'or, beaucoup de biens de toute sorte,

 14 ne va pas devenir orgueilleux et oublier le SEIGNEUR ton Dieu. C'est lui qui t'a fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude;

 15 c'est lui qui t'a fait marcher dans ce désert grand et terrible peuplé de serpents brûlants et de scorpions, terre de soif où l'on ne trouve pas d'eau; c'est lui qui pour toi a fait jaillir l'eau du rocher de granit;

 16 c'est lui qui, dans le désert, t'a donné à manger la manne que tes pères ne connaissaient pas, afin de te mettre dans la pauvreté et de t'éprouver pour rendre heureux ton avenir.

Prédication : 

            Souvenons-nous de ce que nous avons tenté de dire, il y a huit jours, sur la Loi, dont nous avons découvert qu’elle n’était pas une, mais au moins deux, l’une poussières mélangées de granit et d’or, consommable par voix orale, et l’autre texte, destinée à l’instruction scolaire des croyants. Deux lois… la Loi – la Torah – ne serait pas une ? Lorsqu’est évoquée la Torah, nous pensons à quelque chose, à une chose plutôt figée, statique… mais c’est une erreur que de penser ça. Car Torah signifie en réalité chemin. Et que serait un chemin, dans notre méditation, s’il n’était pas un chemin qu’on découvre au fur et à mesure du parcours ? Et comment alors serait-il chemin s’il s’agissait de le suivre ainsi à la lettre ?

            Tout cela comme autant de raisons pour lesquelles le texte que nous méditons maintenant comporte des éléments diversifiés, et peut-être bien contradictoires.

 

            Souvenons-nous, quelques pages plus haut, en fait, deux chapitres plus haut dans le texte, il y a ceci : « Écoute Israël, IHVH LE SEIGNEUR notre Dieu IHVH LE SEIGNEUR est un » (Dt. 6,4). Certains préféreront proposer qu’il est l’unique. Et puis certains autres – Professeur Dany Nocquet – nous signalent que cette phrase, dans le contexte de la réforme politique et religieuse musclée, qui eut lieu sous le règne du roi Josias, royaume de Juda (600 env. av. J.C.), signifiait tout simplement : culte à Jérusalem, et nulle part ailleurs.

            La mise en œuvre de cette réforme fut un cortège d’assassinats. Car il y avait bien d’autres lieux de culte, bien d’autre familles de prêtres, et pour atteindre le résultat « un lieu un prêtre un culte » on effaça bien des gens par l’épée et par le feu.

            Et, voyez-vous, les questions que nous nous posons sur Dieu viennent percuter ces récits. Dieu, invention humaine ? C’est bien difficile de tenir cette idée, et l’être humain – certains être humains – ont de drôles d’idées. Où Dieu, se révélant, se dévoilant, ainsi… où Dieu c’est l’ordre obtenu par la violence.

            Et vous êtes pris alors d’un certain murmure : Dieu serait cela ? Dieu serait-il en lui-même violent et se révélerait par et dans la violence ? Ou les humains qui l’ont pensé et raconté devaient-ils tant à la violence qu’ils ont dépeint Dieu comme violent et inventé des rituels violents pour l’adorer ? Question plutôt délicate, car elle porte en elle comme une insinuation, l’homme aurait un mot à dire, une responsabilité même dans la découverte, dans la pensée de Dieu.

           

            Poursuivons. Il y eut des périodes de d’opulence, il y eut des périodes de disette. Elles furent racontées, les unes et les autres, dans les livres de l’Ancien Testament. Et nous avons pris l’habitude de considérer qu’il n’y eut qu’une seule période, rapportée à la vie d’un certain Moïse… c’est tellement une habitude que ceux qui choisissent pour nous les textes du dimanche nous ont donné, comme une sorte de petit exode miniature comme il s’en trouve plusieurs dans la Bible – le plus ancien, et le plus court étant dans le prophète Osée, un verset (Osée 12,14) : « Mais par un prophète le SEIGNEUR a fait monter Israël hors d'Égypte, et par un prophète Israël a été gardé. »

            Le texte que nous méditons se déploie comme linéairement, comme si la vie était elle-même bien régulière. Mais est-ce le cas ? L’histoire des cultures et des sociétés ne se lance pas tout droit sur la flèche du temps. Et l’histoire des personnes encore moins. Oui, les heures passent l’une après l’autre, mais pour ce qu’il en est de ce qui advient, c’est tout autrement, nous parlerons de désordre, voire de chaos, même s’il y a aussi des moments de joie. Y a-t-il une raison à tout cela ?

            Ça serait peut être bien qu’il y ait des raisons à tout cela. Alors, dans le 8ème chapitre du Deutéronome nous allons trouver ce schéma super classique : pauvreté, errance, entrée en terre promise, puis épreuve : celui que Dieu bénit surabondamment va-t-il devenir orgueilleux ? Ou – variante très précieuse – celui que la vie gâte va-t-il considérer qu’il le mérite bien, et qu’il y a là Dieu qui en récompense certains et qui se détourne des autres ? Et que telle est là la justice divine…

            Le texte donc du Deutéronome est bien découpé, c'est-à-dire opportunément découpé. Et donc ça marche, ça produit le résultat escompté. Et c’est ennuyeux, non pas seulement ennuyeux comme un texte qu’on a trop lu, mais ennuyeux parce que ça rend une impression, une seule impression, celle que Dieu est là dans le récit, qu’il est là aussi comme au-dessus du monde, et qu’il gouverne le texte et l’histoire, surtout l’histoire, le texte vient derrière. Or, il n’en est rien.

            Comment donc Dieu gouvernerait-il l’histoire lorsque les drones attaquent les populations civiles ? Ou qui donc s’est montré orgueilleux devant Dieu pour que les populations de volailles soient frappées par la grippe aviaire ? Et vous repenserez aux tragédies de la semaine passées, et vous vous demanderez une fois encore si Dieu, Bible en main, conduit l’histoire avec épreuves, punitions certainement, et récompenses peut-être.

            C’est à ce genre d’interrogation que mène le choix trop bien choisi d’un fragment, le choix d’une ligne simple, beaucoup trop simple à laquelle est suspendue une idée de destin tellement pauvre qu’elle est incapable de s’abaisser très bas, là où les humains souffrent, pour leur offrir peut-être un peu de réconfort.

            Ce qui suppose quelque chose que nous allons tâcher d’envisager.

 

            Nous parlions tantôt de segments extrêmement simples, extrêmement déterminés, comme les versets Deutéronome 8,12-16 : il y a un premier si, un deuxième si, et une première possible conclusion : celui qui est comblé de richesse attrape comme on dit le melon. Ce qui a pour conséquence toutes sortes de chose dont l’une, dépérir et disparaître. Est-ce ainsi que Dieu agit ? Est-ce ainsi que les humains vivent ? Nous n’allons pas répondre – ça serait juste trop facile. Et nous l’avons déjà fait.

            L’invitation qui peut vous être faite, c’est de ne pas vous en tenir, de ne jamais vous en tenir à 5 versets, de ne jamais vous en tenir à 5 versets, mais de compter 10 versets en amont, et 10 versets en aval, 10 au moins. C'est-à-dire un minimum pour que les thèmes se renouvellent, un minimum pour que vous puissiez apprécier combien les auteurs bibliques, leurs textes et la vie ont étroitement à faire ensemble.

            S’agissant alors de Dieu  et des humains ce ne sera plus un segment tout droit et sans intérêt, mais bien plus une sorte de lieu foisonnant, comme certains massifs floraux, pas forcément tout en douceur, pas non plus forcément tout en épines. Il y aura là simplicité et complexité, il y aura là absence et présence de Dieu, il y aura là une vie fraternelle… Dieu sera là…

            Amen

samedi 3 juin 2023

Les deux Lois (Exode 34,4-9)

Exode 34

4 Moïse tailla des tables de pierre comme les premières, se leva de bon matin et, comme le SEIGNEUR le lui avait ordonné, monta sur le mont Sinaï, ayant pris à la main les deux tables de pierre.

 5 Le SEIGNEUR descendit dans la nuée, se tint là avec lui, et Moïse proclama le nom de «SEIGNEUR».

 6 Le SEIGNEUR passa devant lui et proclama: «Le SEIGNEUR, le SEIGNEUR, Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté,

 7 qui reste fidèle à des milliers de générations, qui supporte la faute, la révolte et le péché, mais sans rien laisser passer, qui poursuit la faute des pères chez les fils et les petits-fils sur trois et quatre générations.»

 8 Aussitôt, Moïse s'agenouilla à terre et se prosterna.

 9 Et il dit: «Si vraiment j'ai trouvé grâce à tes yeux, ô Seigneur, que le SEIGNEUR marche au milieu de nous; c'est un peuple à la nuque raide que celui-ci, mais tu pardonneras notre faute et notre péché, et tu feras de nous ton patrimoine.»

  Prédication :

            Or Moïse brisa les tables de la Loi. La raison de cet acte est assez bien précisée, mais rappelons-la. Moïse était monté sur la montagne de Dieu, à la rencontre du Dieu législateur. La rencontre ayant trop duré, le peuple s’était impatienté, et dans son impatience avait demandé au prêtre Aaron de lui faire un Dieu guide dans le désert, champion dans les luttes, qui marcherait devant lui. Le prêtre Aaron, hélas, n’avait pas su résister au peuple, et, avec les anneaux collectés aux oreilles des femmes, des enfants, et des hommes aussi, il avait formé un veau – technique de fabrication : or amalgamé et martelé – par dérision on parle d’un veau, mais ce devait plutôt être un taureau bien équipé, symbole de puissance.

            Ce que Moïse voyant au retour de la montagne, il pulvérisa d’abord les tables, puis la bête sculptée. Le tout réduit en poussière et mélangé à de l’eau, il leur en fit boire. Puis, Moïse, probablement soucieux de reprendre le peuple en main, commanda à des Lévites radicaux de massacrer leurs frères et sœurs hébreux, 3000.

 

            Et nous voyons, nous commençons à voir qu’il y a plusieurs manières de recevoir, plusieurs manières de ne pas recevoir – la Loi – mais nous pourrions – nous pouvons le dire aussi de la bonne nouvelle. Nous le disons un peu par extension, un œil vers le nouveau testament, et avec foi, Il y a plusieurs manières de recevoir la bonne nouvelle – oserons-nous dire que parmi ces manières, il en est de bonnes et de moins bonnes ?

 

            Après que les Hébreux eurent été repris en main par Dieu le vengeur, après aussi que le peuple se fut préparé, cette fois sans doute d’une manière plus sérieuse, à cet événement considérable qu’est le don de la Loi, il advint que Dieu se fendit de nouvelles pages d’Écriture, et alors un nouveau texte fut livré. Le même que le premier ? Sans même le lire nous osons dire qu’il n’était pas le même que le premier. En effet, Dieu vivant, si par deux fois il donnait le même texte, il serait un dieu bavard.

            Ajoutons encore que les Écritures des premières tables n’avaient pas été anéanties. Oui, les tables avaient été brisées au pied de la montagne, et – vraisemblablement – pilées tout fin avec les fragments du veau, avant d’être données au peuple en boisson punitive, ce qu’on appelle une ordalie. Beaucoup des Hébreux auraient dû mourir. Mais cela n’arriva pas. Dieu, dans cet épisode de quelques lignes, ne s’en prend pas aux hommes, même avec l’énormité de son grief, il ne leur fait rien, il est indulgent, il pardonne même, peut-être, Comme s’il s’agissait, surtout, avant tout, et après tout, d’affaires de Dieu : « les tables, c’était l’œuvre de Dieu et l’écriture, c’était l’écriture de Dieu gravée sur les tables ». C’est là l’initiative de Dieu, son affaire, sans que l’homme doive approuver, sans que l’homme doive rendre, ce qui fait qu’autant de fois qu’il le faut Dieu retourne à sa tâche, retourne à ce qu’il a décidé, et dont il ne sait, dont il ne saura pas se défaire, jusqu’à la fin.

 

            Combien d’images de Dieu, combien même de réalités de Dieu avons-nous découvertes et envisagées depuis le début de  notre méditation ? Plusieurs… Quatre ou cinq, au moins, sans nous troubler plus qu’il ne faut, alors que nous avons appris, dès notre enfance, que Dieu est unique, qu’il n’en est pas d’autre. Tellement pas d’autres que certains prédicateurs, voyant ici ou là une représentation du dieu éléphanteau hindou Ganesh proclama sans discussion possible qu’il s’agissait  d’une idole et commanda aussi que nous la détruisions sans délai. Parce que Dieu est unique. Or personne ne détruisit la statuette, même pas lui. Je me demande encore pourquoi.

 

            Cette idée de destruction nous ramène à Moïse, et aux deux fois deux tables, et aux deux présences de Dieu (ou à la présence d’une fois deux dieux)

            Mais nous nous demandons toutefois, cette œuvre de Dieu, qu’en reste-t-il une fois pulvérisée ; une fois mélangée à de la poussière d’or, qu’en reste-t-il ? Nous pourrions évidemment dire qu’il n’en reste rien, mais, tout de même, il s’agit de Dieu, de son œuvre, de ses tables et de son Écriture… Est-ce que tout cela pouvait être anéanti, c'est-à-dire détruit sans reste ?

           

            Posons un acte de foi : les premières tables et la première écriture n’ont pas disparu. Il en est resté, et il en reste, le reste de la première livraison, poussière de poussière, la buée d’une buée (Ecclésiaste), non pas offerte à une ardente lecture, ni donnée aux spéculations des diplômés, ou encore au caprice des autodidactes, ou aux savants ; il en reste un quelque chose, un je-ne-sais-quoi, justement proposé à la méditation de la foi et de l’intelligence humaines, l’une faible – très faible – et l’autre souvent forte et qui, parfois, prétend à connaître tout ce qu’il en est de Dieu et tout ce qu’il en est de l’homme.

            Faut-il choisir ? Entre la première et la deuxième écriture ? Entre cette poussière de poussière dont chaque rare petit grain est porteur de toute la vérité, et entre cette masse infinie de documents dont chaque millier de pages ne signifie presque absolument rien ?  Choisir ? Ou plutôt discerner. Se trouver toujours dans des positions incertaines, si incertaines qu’elles sont peut être bien au bord de l’abîme, mais si incertaines aussi qu’elles sont peut être bien sur cette frontière où s’expriment la force et la bonté de Dieu.

 

            Or donc, Moïse brisa les tables de la Loi. Puis, Dieu lui ayant proposé d’anéantir les enfants d’Israël et de faire de lui, Moïse, une sainte nation, Moïse prit la défense d’Israël et refusa.

            C’était à un moment où la poussière de la première Loi était là, la deuxième Loi n’était pas encore écrite, et c’est donc au titre de la poussière que Moïse s’exprima. Dieu l’entendit et le peuple fut sauvé.

            Pouvons-nous avoir un rien de la grandeur de Moïse ? Alors la poussière parlera. Pouvons-nous savoir quoi dire et quoi faire ? La deuxième parlera.

            Et ce Dieu que nous prions sera notre secours. Amen


samedi 27 mai 2023

Pentecôte, l'expérience et la doctrine, une méditation ricoeurienne


 

Actes 2

1 Quand le jour de la Pentecôte arriva, ils se trouvaient réunis tous ensemble.

2 Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d'un violent coup de vent: la maison où ils se tenaient en fut toute remplie;

3 alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s'en posa sur chacun d'eux.

4 Ils furent tous remplis d'Esprit Saint et se mirent à parler d'autres langues, comme l'Esprit leur donnait de s'exprimer.

5 Or, à Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel.

6 À la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue.

7 Déconcertés, émerveillés, ils disaient: «Tous ces gens qui parlent ne sont-ils pas des Galiléens?

8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle?

9 Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, du Pont et de l'Asie,

10 de la Phrygie et de la Pamphylie, de l'Égypte et de la Libye cyrénaïque, ceux de Rome en résidence ici,

11 tous, tant Juifs que prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu.»

12 Ils étaient tous déconcertés, et dans leur perplexité ils se disaient les uns aux autres: «Qu'est-ce que cela veut dire?»


Prédication : Vincennes, 28 mai 2023 (Le Creusot, 4 juin 2017)

          Que se passe-t-il à Pentecôte ? A question simple – au singulier, réponses – au pluriel – simples. Ils sont tous remplis d’Esprit Saint et se mettent à parler d’autres langues, comme l’Esprit leur donne de s’exprimer (Actes 2). Jésus envoie sur eux ce que son Père a promis (Luc 24). Ils reçoivent une puissance, celle du Saint Esprit (Actes 1). La prophétie se réalise (Joël 3). Ajoutez Jean 20,22-23, et 1 Corinthiens 12,3 et suivants. Ce sont des réponses simples, des réponses bibliques. Et à ces réponses il est possible d’ajouter d’autres réponses simples, qui portent sur le commencement de l’existence de l’Eglise. A toutes ces réponses bien connues, bien méditées, et bien reçues, nous allons associer le beau mot de doctrine.

 

         Mais ce n’est pas à ces réponses simples et multiples que nous allons nous intéresser maintenant. Je vous demande de faire un effort, non pas de mémoire, mais d’oubli… l’oubli passe, et nous assistons à la scène, sans rien connaître de la Bible, mais dans des dispositions plutôt bienveillantes. Que se passe-t-il ?

         Nous voyons et nous entendons des gens qui sont en train de vivre ensemble une expérience extatique. Leurs visages sont particulièrement lumineux et des sons diversement articulés sortent de leurs bouches. Pour nous, c’est incompréhensible, mais d’autres témoins de la scène reconnaissent ces sons comme des éléments liturgiques émis dans leurs divers idiomes. Cette expérience ressemble à une ivresse alcoolique, quelques-uns ne manquent pas de le faire remarquer.

 

         Puis un homme prend la parole et propose une interprétation très bien raisonnée… ce qui s’appelle une doctrine.

         Ainsi, ce qui se passe à Pentecôte peut être ramené à deux notions, expérience spirituelle et doctrine.

 

          Pourquoi ce point de départ un peu froid ? C’est que, plusieurs fois ces dernières semaines il m’est arrivé de devoir réfléchir sur ce qu’on appelle aujourd’hui « christianisme post-confessionnel ». C’est une expression un peu précise, un petit peu à la mode.

Elle a pu servir à décrire le comportement de certaines Églises chrétiennes  qui, face à un péril grave, mirent de côté leurs oppositions traditionnelles et s’allièrent, voire s’unirent, pour mieux résister. C’est par exemple ce qu’ont fait des Luthériens, des Réformés et des ‘Unis’ qui, en 1934, à Barmen (Allemagne), se prononcèrent d’une seule voix, au péril de leur vie, pour le Christ contre le Führer.

Mais cette même expression (christianisme post-confessionnelle) peut servir à décrire le comportement de personnes qui ne se revendiquent d’aucune confession chrétienne particulière et récoltent quelque morceaux liturgiques par-ci, un petit paquet d’éthique par-là, un bon stock de versets bibliques, une convivialité, en somme se servent selon leur convenance dans les rayons grands ouverts du marché libre de la religion. C’est une réalité d’aujourd’hui, et ce n’est pas forcément négativement qu’il faut l’envisager.

C’est dans un autre sens encore que l’expression « post-confessionnel » est parvenue à mes oreilles. Il s’agit d’affirmer que le christianisme a pour composante une et essentielle l’indicible expérience spirituelle, et que c’est la voie à suivre pour le renouveau des Églises, et pour leur Unité. Il y a là-dessous deux affirmations : « ce sont les doctrines qui divisent » (une thèse négative) et « seule l’expérience spirituelle unit » (une thèse positive). Est-ce vrai ?

Nous allons réfléchir un peu à cela, dans le cas de la Pentecôte du livre des Actes des Apôtres.

 

« Seule l’expérience spirituelle unit », dit-on. Mais ce n’est pas l’expérience spirituelle de Pentecôte qui fait que le groupe des premiers disciples est uni, ni qu’il sera uni aux convertis de ce jour-là. Uni, le groupe des premiers disciples l’est déjà, de par son histoire commune, de par son attente commune. Sauf que, au moment précis de l’expérience spirituelle, il n’y a rien d’autre qu’une extase… ils sont hors d’eux-mêmes. Or ceux qui sont hors d’eux-mêmes n’ont rien de commun avec personne. Parce que l’expérience spirituelle n’unit pas. Elle est donnée à qui elle est donnée et le mode de communion groupale qu’elle appelle n’a rien à voir avec l’unité. Comment l’expérience spirituelle, en tant que telle, pourrait-elle intégrer ceux qui ne la vivent pas ? Et puis, imaginez qu’arrive là-dedans une personne moins bien intentionnée que Pierre, une personne dominatrice. Défiance, le ton monte, échauffourées, puis émeute. A Jérusalem, en ce temps, émeute signifie aussi bain de sang, l’occupant Romain ayant pour habitude de ramener le calme manu militari.

L’expérience spirituelle unit-elle ? Non. Elle ne peut unir personne. Ainsi, si nous entendons quelqu’un dire que seule l’expérience spirituelle unit, il nous faut toujours nous demander prudemment quelles sont ses intentions et ses projets.

Mais ce n’est pas pour disqualifier l’expérience spirituelle que nous parlons ainsi. L’Esprit souffle où il veut. Mais affirmer que seule l’expérience spirituelle unit est faux. Si Pentecôte, dans le récit des Actes des Apôtres, est une expérience d’unité et d’une unité qui unit ceux qui ont vécu l’expérience spirituelle et ceux qui ne l’ont pas vécue, c’est parce que viennent se conjuguer heureusement l’expérience spirituelle et le discours de Pierre, c'est-à-dire la doctrine.

De ceci nous pouvons déduire qu’il est faux de dire que ce sont les doctrines qui divisent. Plutôt donc que d’incriminer les doctrines, mieux vaut interroger l’usage qui en est fait. Qu’aurait alors été l’expérience de Pentecôte, à Jérusalem, si Pierre n’avait pas pris la parole ainsi qu’il l’a fait ? Nous l’avons déjà évoqué. Son discours, c'est-à-dire sa doctrine, a, ce jour-là, à Jérusalem, une vertu régulatrice, et structurante. Elle ouvre à un dialogue. Elle interpelle, elle répond aussi. Et surtout, surtout, elle laisse chacun des auditeurs libre de rejoindre, ou de ne pas rejoindre, ce tout nouveau mouvement. Pierre agit donc ce jour-là non pas comme un gardien, ou un manipulateur, mais comme témoin vivant de ce qu’il annonce. Ce qui peut se dire ainsi : les divisions ne viennent pas des doctrines mais de l’usage qui en est fait.

 

Il arrive cependant, c’est vrai, que les cœurs s’endurcissent, que les discours se figent, et que la doctrine devienne instrument de domination. Cela arrivera, même aux Apôtres dans le livre des Actes. Or, lorsque cela arrive, on observe que l’expérience spirituelle se trouve renouvelée. Ainsi les diacres, dont un certain Etienne, juste destinés au service des tables, pas du tout censés enseigner, l’enseignement étant comme réservé aux Apôtres… les diacres vont prêcher.

Ainsi aussi l’Esprit Saint sera-t-il répandu sur des Païens, avant leur baptême, avant leur catéchisme, et sans la permission des Apôtres… Et à chaque fois que la doctrine apostolique du moment est mal utilisée, et risque de stériliser l’Église, l’expérience spirituelle la déborde, la conteste, et la renouvelle.

 

Résumons.

Ce sont les doctrines qui divisent, entend-on dire parfois, et c’est faux. Car seuls certains des usages qu’on en fait divisent. Les doctrines structurent des mouvements qui, autrement, partiraient à vau l’eau sous la domination de gens habiles et peu recommandables. Il nous faut donc veiller, demander à Dieu qu’il envoie son Esprit pour que ce qui structure notre pensée et notre Eglise demeure une parole vivante et jamais ne devienne un carcan.

C’est l’expérience spirituelle qui seule unit, entend-on dire parfois. Mais c’est faux. La vertu négative de l’expérience spirituelle est qu’elle isole, qu’elle est si intense qu’elle est hors langage. Sa vertu positive lorsqu’elle advient, c’est de contester, d’interpeler, et de féconder.

Puissions-nous veiller à tout cela. Et, si nous venons à faillir en notre veille, si notre joie aussi s’éteint, que le Seigneur envoie son Esprit.

Amen

 

samedi 13 mai 2023

Quelques mots joyeux sur le Paraclet (Jean 14,15-21)

 

Jean 14

15 «Si vous m'aimez, vous vous appliquerez à observer mes commandements;

 16 moi, je prierai le Père: il vous donnera un autre Paraclet qui restera avec vous pour toujours.

 17 C'est lui l'Esprit de vérité, celui que le monde est incapable d'accueillir parce qu'il ne le voit pas et qu'il ne le connaît pas. Vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous et il est en vous.

 18 Je ne vous laisserai pas orphelins, je viens à vous.

 19 Encore un peu, et le monde ne me verra plus; vous, vous me verrez vivant et vous vivrez vous aussi.

 20 En ce jour-là, vous connaîtrez que je suis en mon Père et que vous êtes en moi et moi en vous.

 21 Celui qui a mes commandements et qui les observe, celui-là m'aime: or celui qui m'aime sera aimé de mon Père et, à mon tour, moi je l'aimerai et je me manifesterai à lui.»

Prédication :           

           Je me souviens d’une étude biblique à laquelle j’avais assisté… c’était un genre magistral d’étude biblique, c'est-à-dire que la durée, le sujet et l’orateur étaient connus d’avance. On s’asseyait  par terre (il n’y avait pas toujours des places sur des chaises) et on écoutait la parole de Monsieur Untel, qui faisait autorité…

            Je ne suis pas en mesure de me ressouvenir des sujets de ces études bibliques, mais ça ne signifie pas forcément qu’elles étaient sans un contenu nourrissant. J’ai d’ailleurs le sentiment que les gens qui parlaient du haut de la chaire le faisaient sérieusement et avec du respect pour leur auditoire ; en fait, j’en ai rencontré des deux sortes, certain avec respect, d’autres sans respect.

            Parmi ces études bibliques, il y en a une qui m’a marqué plus que les autres. Je ne sais plus sur quoi elle portait. Elle m’a marquée à cause d’un seul mot, un mot que nous avons effleuré, en passant, dans les versets de l’évangile de Jean de ce matin. Ce mot, c’est paraclet. C’est un mot qui n’existe pas trop dans la langue française. Vous le trouvez chez Larousse, qui en fait un synonyme de Saint Esprit. Paraclet est une traduction du latin paracletus, qui est une traduction du grec paraclètos. Mais sont-ce des traductions, lorsque les voyelles glissent et que les consonnes demeurent ?

            Pour commencer, qu’est-ce qu’un paraclètos grec avant que la foi chrétienne  ne s’y intéresse ? C’est – étymologie basique – quelqu’un qui est appelé au côté d’un autre pour son réconfort, pour sa défense. Il y a là-dedans de l’exhortation, de l’excitation, et aussi possiblement de la consolation. Cela fait un spectre assez large. Et nous pouvons nous demander, dans l’évangile de Jean – il est le seul à utiliser le mot – quel sens choisir. D’où la question : en Jean 14,16 « moi – dit Jésus à ses disciples – je prierai le Père : il vous donnera un autre Paraclet qui restera avec vous pour toujours. »

            L’extrait est trop court, lisons encore : Si vous m’aimez, vous vous appliquerez à observer mes commandements… Ce qui rejette les disciples de Jésus à la condition de tous les serviteurs de Dieu depuis toujours, vouloir servir ne et pas y parvenir, aimer et espérer garder les commandements. Situation que notre Seigneur lui-même expérimentera. Et le disciple papier, le disciple lecteur, quelques millénaire plus tard, est confronté à sa propre lecture imparfaite, mais il lit, et il aime aussi son Sauveur. Et donc, et nous lisons, une promesse, une prière, le Paraclet, pour toujours. A savoir que l’insuffisance perpétuelle du disciple, serait-il le meilleur d’entre tous, est palliée jour après jour par l’accomplissement de la promesse, accomplissement qui se nomme Paraclet.

            Et nous pouvons ici comprendre pourquoi l’on a appelé Paraclet cet accomplissement qui peut avoir une dimension spirituelle, mais aussi une dimension physique. Cette réalité est présente au côté du disciple pour lui venir en aide, de toutes sortes de manières possibles. Et s’il faut le dire sans brandir d’étendard religieux, nous dirons que ce qui est en œuvre chaque mardi dans ces lieux, lorsque 100 repas sont servis à ceux qui se présentent, sans mérite et sans droits, avec juste un besoin alimentaire, c’est du Paraclet. Tout autant que ce qui se joue – ce qui se trame – dans les cérémonies religieuses que nous menons. C’est du Paraclet.

            Voilà, nous sommes arrivés à une sorte de point haut provisoire. Le disciple tâche de vivre des commandements, il s’y emploie sans vraiment y parvenir. Telle est sa situation. Et c’est dans cette situation qu’il perçoit ce qu’est l’aide de Dieu, qu’il trouve l’aide de de Dieu, et qu’il rend grâce à Dieu. Ce qu’on appelle Paraclet.

 

            Mais nous n’avons pas fini. Car, pour s’instant, nous restons avec le Paraclet, assez bien localisé dans l’évangile de Jean, mais qui est clairement isolé dans le paysage de la Bible, et isolé dans l’évangile de Jean. Il y a quatre mentions de lui, et c’est tout. Oui, il apparait, et il disparait. La fonction qui est la sienne, fonction du Paraclet, semble bien à la fin échoir à l’Esprit Saint, l’autre s’évanouissant purement et simplement. Mais nous sommes dans l’évangile de Jean où toutes choses sont étranges, et si les mentions de l’esprit ne sont pas rares, celles de l’Esprit Saint sont au nombre de quatre, pas plus, et surtout pas plus nombreuses que celle du Paraclet.

            Il y a des gens qui affirment que le Paraclet est l’autre nom du Saint Esprit, comme Larousse. L’évangéliste lui-même (14,26) essaie d’assimiler les deux. Et nous pouvons nous demander pourquoi… Et répondons que ça fait bien trop de monde, que ça fait Père, Fils, Saint Esprit, et Paraclet, trop de monde rapport à ces trois personnes d’une trinité dont l’Eglise n’a pas encore totalement accouché, trop de monde tout court, trop d’appellations pour trop de sortes de dévotions, pour trop de formes possibles de la prière, de l’enseignement et des chants, sans parler d’autres choses, épreuves corporelles de la foi. Et si vous ajoutez à cela, par exemple, que chez Paraclet on ne mange pas de porc pendant que chez Saint Esprit on se refuse à toute restriction alimentaire, vous avez, au final, un grand bazar duquel rien de bon ne sort.

            Il en sort de la castagne, nous l’avons déjà dit, mais s’agissant de la Bonne Nouvelle, d’une bonne nouvelle qui se puisse partager, c’est nada.

            Est-ce donc maintenant fini ? Est-ce foutu ? Les propos rapportés par l’évangéliste – propos du Christ Jésus – vont-ils se perdre, vont-ils se corrompre ?

            Je ne suis pas certain que ce que nous allons dire maintenant peut être appliqué à tous les livres de la Bible, à savoir que chaque écrivain biblique tente d’unifier à sa manière les croyants de son temps. C’est que la notion d’écrivain biblique est une notion qui reste toujours un peu floue… à huit siècles près parfois, on ne sait pas qui écrit. Difficile donc de rendre des avis.  Mais même toujours tenter quelque chose, même si c’est pour peu de temps. Tenter par exemple, avec le Paraclet, qu’il s’agit d’une quatrième – ou cinquième ou plusième – divinité apparue dans le paysage des piétés Proche Orientale, méritant suffisamment d’égards pour ne pas devenir un point de rupture et d’affrontement. Ces égards étant d’ailleurs prodigués aux gens, mais aussi aux dieux.

            Et à la fin la piété devient assimilatrice – laquelle des deux assimile l’autre ? Et l’on répondra, aucune. L’une, l’autre, l’un, l’autre, confondus dans une commune pratique et une commune adoration.

 

            Sommes-nous par trop optimistes dans cette conclusion ? Peut-être car, apparemment, dans l’évangile de Jean, la fusion se fait en faveur de Père et Fils, et aux dépens du Paraclet. Mais ça n’est qu’en apparence, car, fusion ou pas, le vocabulaire spécifique du Paraclet demeure et demeure avec lui ce qu’il entend signifier. Pour quelle raison ? L’évangile de Jean a son thème propre, à partir duquel il envisage la réception et la diffusion de l’évangile. Il ne s’agit pas de ces Dieux par morceaux – heureusement résorbés dans leur devenir chair – ni d’entités spirituelles – devenues chairs elles aussi. Mais de quelque chose que les humains connaissent et dont ils sont – possiblement capables.

            Il s’agit d’amour.

            Puisse cela éternellement nous guider.


samedi 6 mai 2023

Le chemin, la vérité, la vie (Jean 14,1-12)

 Jésus dit, je suis le chemin, la vérité et la vie, nul ne vient au père que par moi. Nous lisons que cette chose est dite par Jésus à ses disciples. Mais cela nous permet-il d’affirmer que Jésus est le chemin, la vérité et la vie et que nul ne vient au père que par lui ? Pas sûr. Et même certains doutes nous assaillent. Quant aux qualités qui sont ou qui devraient être les nôtres…


Jean 14

1 «Que votre cœur ne se trouble pas: vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi.

 2 Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures: sinon vous aurais-je dit que j'allais vous préparer le lieu où vous serez?

 3 Lorsque je serai allé vous le préparer, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi.

 4 Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin.»

 5 Thomas lui dit: «Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin?»

 6 Jésus lui dit: «Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va auprès du Père si ce n'est par moi.

 7 Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l'avez vu.»

 8 Philippe lui dit: «Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit.»

 9 Jésus lui dit: «Je suis avec vous depuis si longtemps, et cependant, Philippe, tu ne m'as pas reconnu! Celui qui m'a vu a vu le Père. Pourquoi dis-tu: ‹Montre-nous le Père›?

 10 Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même! Au contraire, c'est le Père qui, demeurant en moi, accomplit ses propres œuvres.

 11 Croyez-moi, je suis dans le Père, et le Père est en moi; et si vous ne croyez pas ma parole, croyez du moins à cause de ces œuvres.

 12 En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais; il en fera même de plus grandes, parce que je vais auprès du Père.

Prédication :

            C’était au début des années 70 (disons 1973), Frédéric François chantait Laisse-moi vivre ma vie, Claude François Le lundi au soleil, et Michel Sardou La maladie d’amour. Au palmarès de la variété chrétienne, il y avait un chant dont le titre m’échappe (Né de la poussière…), mais pas les paroles, du refrain, que voici « Il est la vérité le chemin et la vie, nul ne vient au Père que par lui. » Le groupe s’appelait Les Témoins.

            « Il est la vérité le chemin et la vie, nul ne vient au Père que par lui. » C’est bien évidemment l’un des versets que nous venons de lire qui inspirait cette chanson. Mais, voyez-vous, quelques 50 années plus tard, je m’interroge.

            Je suis le chemin, la vérité, et la vie, c’est ce que nous lisions... et nous lisions que Jésus le dit. Mais je chantais, nous chantions, il est le chemin etc. Ça change bien des choses. Je lis que Jésus dit « nul ne vient au Père si ce n’est par moi », et il le dit à certaines personnes dans certaines circonstances particulières – nous allons y venir. Or je chante, nous chantions « Il est la vérité le chemin et la vie, nul ne vient au Père que par lui », et c’est tout autre chose, c’est un théorème, une généralité dans laquelle j’affirme, mine de rien, qu’il n’existe qu’un seul moyen pour aller à Dieu. A 14 ans je chante ça à tue-tête, et avec la conviction massive d’un jeune chrétien. Mais, voyez-vous, maintenant, je m’interroge. Qui suis-je pour affirmer des choses aussi catégoriques et définitives ?

Dieu est plus grand que tout, plus mystérieux que tout, hors de portée de tous et moi, pauvre petit garçon, j’allais affirmer tout fort que je savais, moi, que l’unique chemin je le connaissais ? Jésus ! Ce qui revenait à récuser d’avance tous les autres chemins, et à récuser tous ceux qui suivraient un autre chemin que le mien. Cela revenait et revient encore à affirmer que je sais tout de Dieu… stupéfiante prétention. Or sur cette certitude qui était mienne j’allais oser, quelques dizaines d’années plus tard, parler de blasphème. Car j’appris de Rabbi Meïr, l’un des disciples de Rabbi Akiba, que celui qui prétend connaître tout le sens de la Torah est un blasphémateur. Je ne sais rien de Dieu et des chemins qui mènent à lui. Est-ce que je sais seulement si mon propre chemin me mène à Dieu, en tant que Père ? Nous ne savons pas où le chemin mène. Dieu le sait. Nous croyons que le chemin n’est pas caché pour Dieu. Nous découvrons le moment venu où le chemin nous mène. Et nous y marchons par la foi, et nous y marcherons.

           

            Jésus dit, à ses disciples, dans un moment particulier, « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie, nul ne vient auprès du Père, si ce n’est par moi. »

            Ce moment particulier est un moment de trouble, comme nous avons lu, premier verset du chapitre 14 : « Que votre cœur ne se trouble pas. » Jésus a parlé à ses disciples pendant tout le chapitre 13. Il nous faut alors relire un peu le chapitre 13.

            Dans le chapitre 13, Jésus qui parle à ses disciples leur annonce : 1 la trahison, non pas celle de Judas seulement, mais leur trahison à tous, et ils n’y comprennent rien ; 2 il leur annonce son prochain départ, sa mort, et ils n’y comprennent rien, et pourtant tous les hommes sont mortels ; 3 il leur donne un commandement nouveau, celui de s’aimer les uns les autres, et ses disciples ne pipent pas mot ; enfin 4 il leur annonce que leurs engagements sont presque du vent, qu’ils vont le renier, et pas seulement Pierre. Ce qui frappe, là-dedans, c’est que les disciples de Jésus ne saisissent rien de ce qui est en train de se tramer et qui pourtant est là dans leurs consciences.

            Et alors, qu’est-ce qui trouble le cœur des disciples de Jésus ? En un seul mot : la vérité.

 

            Seule la vérité peut troubler ainsi le cœur d’un être humain, la vérité de ce qui est dans ce cœur, vérité que souvent l’on préfère ignorer.

            Évangile de Jean, la vérité qui est dans les cœurs des disciples de Jésus, c’est que leur maître va être mis à mort par la méchanceté et par la lâcheté des humains, vérité dont ils ne veulent rien savoir, parce qu’ils sont des humains. Lorsque cette vérité leur apparaît, leurs cœurs se troublent.

            La vérité aussi qui est dans le cœur des disciples de Jésus, c’est que s’il y a au monde une puissance invincible, c’est celle de l’amour, c’est la toute faible puissance de l’amour, dont ils ne veulent rien connaître parce qu’ils rêvent encore de puissance tout court. Cette vérité aussi leur apparaît, et leurs cœurs se troublent pour cette autre raison. Seule une vérité niée peut troubler le cœur de l’homme, lorsque cette vérité lui apparaît.

 

            Mais là-dessus, il y a une affirmation de Jésus : « Que votre cœur ne se trouble pas… » Comment un cœur troublé comme nous l’avons dit pourrait-il ne pas être troublé ? Une possibilité, une seule : que cette vérité qu’il a niée, il choisisse de l’affronter, de l’assumer. Ah, bien sûr, ça ne se fait pas comme d’un coup de baguette magique. On avance, on renâcle, on refuse l’obstacle comme un cheval têtu… On fait du Thomas, le genre qui ne veut pas savoir que la mort est au bout de l’engagement de Jésus. On fait du Philippe, qui fait semblant de n’avoir encore rien vu alors que tout est déjà sous ses yeux.

            Assumer la vérité de ce qu’on est, avide de puissance et de certitudes, lâche, cupide, intéressé, manipulateur, volage, menteur, mortel… et chacun complètera la liste pour son propre compte. Car on ne peut pas être devant Dieu et rester indifférent, de cette indifférence molle et obstinée, qui vous laisse tranquillement pénard.

            Assumer la vérité, ça ne se fait pas comme ça, magiquement. Notre cœur se trouble. Et nous disons non, jusqu’au moment où nous dirons oui, c'est-à-dire la vérité.

           

            Alors à cet instant, à cet instant seulement, il y en a un qui dit, qui peut dire : « Que votre cœur ne se trouble pas … » Comme nous le lisons dans l’évangile de Jean, Jésus peut le dire, lui, parce que la vérité ne lui fait pas peur, la vérité de l’impuissance de l’amour, la vérité de la haine que suscite son engagement, la vérité de ce que sont ses disciples, la vérité même de la Passion qu’il va bientôt souffrir, la vérité de sa mort, et de l’absolue solitude à quoi son engagement l’a condamné. Le cœur de Jésus n’est pas troublé parce que la vérité, toute cette vérité, il la connaît, pour ce qu’elle est, il l’accepte, il la vit, il vit avec elle ; il n’a rien d’autre qu’elle.

            Ainsi, Jésus dans ce récit, à cet instant, est vérité et vie. Parce que son cœur n’est pas troublé il peut dire à ses disciples : « Que votre cœur ne se trouble pas… » Il leur montre même le chemin à suivre, il se montre, en tant que vérité et vie, il se montre comme chemin : Je suis, dit-il, le chemin, la vérité, et la vie. Alors nous comprenons que, dans le récit, pour les disciples de Jésus, le chemin est tracé. Pas une recette ni une méthode, mais la vérité qui, à cet instant, ne porte pas d’autre nom que celui de leur maître.

            Puissions-nous lire, et bien comprendre ce que nous lisons. Car à bien lire et à bien comprendre ce que nous lisons, notamment aujourd’hui, il se peut que notre vérité ne nous fasse plus peur, que nous l’affrontions, et que nous vivions… enfin.

           

            Celui qui fait ce choix de croire, d’une croyance toujours incarnée, pourra dire, pour lui-même, que Jésus est le chemin, la vérité, et la vie. Il se peut même qu’il puisse le montrer par sa vie à tel ou tel de ses contemporains.

 

            Mais il reste encore un pas à franchir pour ce matin. « Nul ne va auprès du Père si ce n’est par moi », ajoute Jésus. Ce que Jésus dit et montre, c’est ce que signifie être « auprès du Père ». Être près du Père, dans l’évangile de Jean, ce n’est pas de la haute mystique ni de la haute théologie. Être auprès du Père, c’est, dès les premiers versets de cet évangile, devenir chair, c’est être un être humain, dans la vérité de sa condition, dans l’entièreté de son engagement, dans la vie, en plénitude.

            C’est ainsi qu’on peut simplement entendre ce que Jésus dit à ses disciples : « nul ne vient auprès du Père que par moi », nul ne vient à la vie en plénitude qu’en suivant le chemin de la vérité, chemin de la vérité qui n’est pas un chemin de laideur seulement. Il se peut toujours qu’il soit un chemin de beauté, de bonté, de joie. L’Esprit, le consolateur, est envoyé pour que nous cheminions dans toute la vérité. Et c’est sur ce chemin que nous œuvrerons de sorte que la vie sera plus belle, plus riche, et plus vraie.