samedi 14 novembre 2020

Pour que l'Evangile reste toujours une bonne nouvelle (Matthieu 25,13-30)

Matthieu 25

13 Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure.

14 «En effet, il en va comme d'un homme qui, partant en voyage, appela ses serviteurs et leur laissa ses biens. 15 À l'un il remit cinq talents, à un autre deux, à un autre un seul, à chacun selon ses capacités; puis il partit aussitôt 16 Celui qui avait reçu les cinq talents s'en alla les faire valoir et en gagna cinq autres. 17 De même celui des deux talents en gagna deux autres. 18 Mais celui qui n'en avait reçu qu'un s'en alla creuser un trou dans la terre et y cacha l'argent de son maître. 

19 Longtemps après, arrive le maître de ces serviteurs, et il fait le bilan avec eux. 20 Celui qui avait reçu les cinq talents s'avança et en présenta cinq autres, en disant: ‹Maître, tu m'avais confié cinq talents; voici cinq autres talents que j'ai gagnés.› 21 Son maître lui dit: ‹C'est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t'établirai; viens te réjouir avec ton maître.›  22 Celui des deux talents s'avança à son tour et dit: ‹Maître, tu m'avais confié deux talents; voici deux autres talents que j'ai gagnés.› 23 Son maître lui dit: ‹C'est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t'établirai; viens te réjouir avec ton maître.› 24 S'avançant à son tour, celui qui avait reçu un seul talent dit: ‹Maître, je savais que tu es un homme dur: tu moissonnes où tu n'as pas semé, tu ramasses où tu n'as pas répandu ; 25 par peur, je suis allé cacher ton talent dans la terre: le voici, tu as ton bien.› 26 Mais son maître lui répondit: ‹Mauvais serviteur, timoré! Tu savais que je moissonne où je n'ai pas semé et que je ramasse où je n'ai rien répandu. 27 Il te fallait donc placer mon argent chez les banquiers: à mon retour, j'aurais recouvré mon bien avec un intérêt. 28 Retirez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents. 29 Car à tout homme qui a, l'on donnera et il sera dans la surabondance; mais à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera retiré. 30 Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres du dehors: là seront les pleurs et les grincements de dents.›

Prédication

La semaine dernière, nous nous sommes penchés sur l’histoire de dix jeunes filles qui devaient se tenir prêtes à accueillir un époux. Signe de leur préparation : tenir une lampe allumée. Elles ne savaient pas à quelle heure il arriverait. Tard dans la nuit, il arriva. Cinq jeunes filles étaient prêtes, cinq ne l’étaient pas, et ces dernières furent définitivement exclues de la noce. Pas de deuxième chance…

            Cette semaine, nous nous penchons sur l’histoire de trois serviteurs et de leur maître. Celui-ci, partant au loin et pour une durée indéterminée, laissa ses biens aux serviteurs. Deux firent de bonnes affaires et doublèrent la mise, mais le troisième ne fit rien du tout et rendit le capital... Il fut définitivement exclu. Pas de deuxième chance…

La dureté de ces deux textes a quelque chose d’effrayant. Effrayant parcequ’il s’agit du Royaume des cieux ; il s’agit de la prédication de ce royaume, et nous nous étonnons d’une telle brutalité dans la bouche de Jésus. Dans la bouche de Jean le Baptiste, on trouvait cette violence, et il était question de l’urgence de la conversion (Matthieu 3) parce que le Royaume des cieux était très très proche ; et maintenant, dans la bouche de Jésus, il est question d’un moment où il sera trop tard, même pour se convertir. Il n’y aura alors plus de deuxième chance.

            Est-ce cela qu’il nous faut comprendre ? Devons-nous poser comme acquis, et enseigner comme un savoir absolu qu’à un certain moment de l’histoire de l’humanité, il sera trop tard, et que les portes de la divine miséricorde seront définitivement fermées à tous ceux qui n’auront pas fait, par ignorance ou par négligence, ce qui devait être fait pour être assuré d’obtenir la béatitude des sauvés ? Jésus entérine-t-il cette prédication de clôture et d’exclusion, ou s’agit-il de tout autre chose ?

             Deux indices nous suggèrent qu’il pourrait s’agir de tout autre chose.

Le premier, et le plus grand, de ces indices est que le chapitre que nous lisons est le 25ème, alors que l’évangile de Matthieu en comporte 28. Si l’évangile de Matthieu finissait maintenant, alors nous pourrions considérer qu’effectivement Jésus met un point final à la prédication de Jean le Baptiste : Jean ayant ouvert le temps de la conversion finale, Jésus le ferme. Mais en plus de tout ce que nous avons lu jusqu’ici, il y a la passion, la mort, et la résurrection : avec Jésus ressuscité et vivant pour les siècles des siècles, la prédication du Royaume ne peut plus comporter un trop tard. Elle peut comporter toutes sortes d’enseignements et de recommandations, mais pas de trop tard. Tant que le ciel et la terre dureront, tant que l’humanité existera, il ne sera jamais trop tard.

Et voici le second indice de ce que ces deux petites histoires ne sont pas une prédication de l’exclusion. Nous avons bien lu ceci : « Veillez, car vous ne savez ni le jour ni l’heure. ». Parole de Jésus qui est une libération ; nul ne sachant quels seront le jour et l’heure, personne ne peut jamais parier sur la durée ni se prétendre prêt. La veille dont parle Jésus est donc d’abord un constat d’impréparation, puis un appel à la mobilisation… celui qui veille n’attend pas, n’attend rien, et il peut donc se tenir seulement à sa tâche et, se sachant simplement prêt à n’être pas prêt, il pourra dormir tranquille.

Ceci dit, même si le veilleur peut dormir tranquille, l’impératif de la veille comporte un objet. Nous nous mettons en quête de cet objet. Pour ce faire, nous en revenons à nos deux petites histoires, celle des dix jeunes filles, et celle des trois serviteurs. Que sont ces deux petites histoires ? Des paraboles ? Peut-être pas ; leur déroulement est bien trop linéaire, bien trop à sens unique, pour que nous les regardions comme des paraboles. Des paraboles nous inviteraient à l’étonnement et à une réflexion sans fin, alors que ces deux petites histoires appellent plutôt à une prise de position immédiate, le oui, ou le non.

Les lecteurs – et sans doute aussi les premiers auditeurs de la prédication de l’Évangile – se sont trouvés ainsi, devant ces paroles de Jésus, sommés de se prononcer sur l’entrée dans le Royaume des cieux, non seulement sur leur entrée à eux, mais aussi sur l’entrée de tous. Oui, ou non ? Entrera-t-on  dans le royaume des cieux avec ce qu’il faut de calcul, de ruse et de succès en affaires, avec en somme ce qu’il faut de mérite (oui, ou non) ? Entrera-t-on dans le Royaume des cieux même si l’on a raté, peut-être par négligence, ou peut-être par peur (oui, ou non) ? Sera-t-il exigé que, même si l’on a raté, on ait tenté quelque chose (oui ou non) ? Avec ces deux petites histoires, c’est tout oui, ou tout non… Que sont ces oui ou non en face de l’immense richesse, l’immense joie, l’immense générosité des paraboles du Royaume. Avec ces deux petites histoires¸ nous n’avons pas deux paraboles de plus, à ajouter à la collection des paraboles du Royaume.

Il s’agit bien plutôt de prophéties. Et quel est l’objet de ces prophéties ? Une certaine inquiétude. Que deviendra la prédication du Royaume ? Que deviendra-t-elle si elle réussit, s’il se forme autour de cette prédication des communautés durables ? Si ces communautés doivent faire face à l’hostilité d’autres groupes, d’autres communautés, ou à l’hostilité de la force publique… est-ce que la prédication du Royaume deviendra aride ? Est-ce que la libre et joyeuse adhésion à l’Évangile deviendra une série de critères à satisfaire ? Est-ce que le bel appel de l’Évangile deviendra une exigence absolue ? La prédication de la grâce deviendra-t-elle un commerce des mérites ?

Billet d'indulgence (XVIe siècle)

Les protestants que nous sommes peuvent être sensibles à ce genre d’évolution. Ils peuvent se souvenir des 95 thèses de Martin Luther (1519), qui dressent un portrait halluciné de ce qu’à certains égards l’Église de son temps était devenue… Les protestants savent bien cela, mais savent-ils que, le même Martin, des années plus tard, dut ferrailler jusque dans son propre camp, parce que même la prédication de la grâce seule peut devenir une sorte d’acte méritoire si elle oublie d’où vient cette grâce et qui est celui qui la dispense. Et aussi parce que l’âme humaine est ainsi fait que même si elle adhère, même si elle croit à ce salut gratuit, elle peut en même temps se figurer que c’est son adhésion qui lui vaut ce salut.

Et si nous laissions là les protestants, nous pourrions enrichir encore ce thème, celui de la grâce ignorée, en pensant aux Hébreux, libérés d’Égypte, et qui, juste après leur libération, se mirent à maugréer dans le désert…

 

Veillez donc, car vous ne savez ni le jour, ni l’heure, recommande Jésus. Nous comprenons que ça n’est pas du tout une question de délai, de jour ni d’heure. Bonne nouvelle, vous n’êtes pas menacés.

Ces petites histoires, ces prophéties, ne disent pas nécessairement que le pire va arriver, elles n’annoncent pas par avance le pourrissement de la prédication, ni la dégénérescence des groupes et communautés, elles n’annoncent pas que tous les croyants finissent toujours par être rattrapés par la maladie du radicalisme. Ces deux prophéties sont bien plutôt des sortes de fanaux, des balises sur le parcours, pour signaler qu’il y a des écueils, et pour affirmer aussi qu’il n’y a pas de fatalité.

Alors veiller, c’est veiller à ce que l’Évangile reste l’Évangile, pour tous et non pas seulement pour certains, pour l’humanité entière et non pas seulement pour une sous-ethnie, pour l’homme simple et non pas seulement pour des champions de la piété. Veiller, c’est veiller à ce que les portes ouvertes par notre Seigneur restent ouvertes. Veiller, c’est accompagner sur leur chemin, et lorsqu’ils le demandent, celles et ceux qui veulent franchir ces portes, celles et ceux qui aspirent à choisir le chemin des paraboles du Royaume et la joie des Béatitudes.

Puissions-nous nous en tenir à ce chemin et à cette joie, vivre et agir ainsi avec nos semblables, et pour eux. Dieu nous est en aide sur cette voie. Amen





mardi 10 novembre 2020

Lettre pastorale du mercredi 11 novembre. Des cœurs purs.

« Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu »

           « L’être humain ne saurait me voir et vivre ». Cette déclaration, qui ressemble à un principe, fut faite par Dieu à Moïse, un jour que Moïse était désespéré par le comportement du peuple hébreu : un peuple à la nuque raide, prompt à évaluer si son affaire avec Dieu était une affaire rentable, prompt à se construire des statues pour se prosterner devant elles, prompt à regretter d’avoir été libéré d’Égypte... Si Dieu se montrait à ces gens-là, ils mourraient, tous, même Moïse (Exode 33). La sixième Béatitude (Matthieu 5,8) vient contredire ce principe, et nous invite à nous demander s’il y a des cœurs purs dans la Bible.

Gédéon, un cœur pur ? L’ange du Seigneur vient le saluer et le recruter comme chef de guerre pour libérer son peuple (Juges 6). Gédéon est un enfant lorsque cela arrive. Sans hésiter un seul instant, et sans façons, il engage la conversation avec l’ange du Seigneur. Sans façons aussi il demande des preuves, et sans façons, il ira ensuite faire ce à quoi il a été appelé. La facilité enfantine avec laquelle il reçoit et accomplit sa vocation est-elle le signe que son cœur est pur ? Les enfants sont-ils des cœurs purs, de ces Heureux qui peuvent voir Dieu et vivre ?

Objection : l’ange du Seigneur, est-ce Dieu ? L’ange du Seigneur est l’une de ces expressions qui permettent de ne pas prononcer le nom de Dieu, les quatre lettres de son nom. Plutôt que de prononcer le nom, on dit Seigneur, ou Maître-de-l’Univers, ou Le-Saint-Unique-Béni-soit-Il, ou Le-Nom. L’ange du Seigneur et Dieu, c’est donc tout un.

Nous parlions des enfants, cœurs purs peut-être, qui voient Dieu, et lui répondent, agissant sans manières ni façons. Mais lorsque les enfants ont grandi ? Le prophète Elie est un adulte. Parfois il obéit simplement aux commandements de Dieu, et parfois il en rajoute. Il déchaîne alors le feu du ciel, provoque et assassine ses adversaires... Elie, un cœur pur ? Le champion de Dieu qu’il est, menacé de mort par une reine courroucée, prend la fuite, pitoyablement, et demande à Dieu la mort (1 Rois 19:4). Elie l’adulte, le grand prophète, perd toute sa superbe. Et c’est alors qu’il voit Dieu, et revient à la vie. Il revient à une vie très simple : une galette, une cruche d’eau, l’obéissance et un chemin à parcourir. L’adulte recouvre la pureté du cœur.

Moïse désespéré, Gédéon sans fard, et Élie ayant perdu son masque, vivent des expériences différentes, mais qui peuvent être rapprochées si l’on parle de fragilité. Un cœur pur est un cœur qui accepte la fragilité. Il ne sait que croire et espérer. Il vit et agit sans cesser de rendre gloire à Dieu. Un cœur pur ne se trompe pas sur la nature de ce qu’il voit. Un cœur pur peut voir Dieu sans mourir, c’est à dire sans perdre sa pureté, en demeurant juste ce qu’il est. C’est dans l’intimité qu’il voit Dieu, dans une forme très humble d’illumination, dont autrui pourra librement bénéficier.

           Et nos cœurs à nous, peuvent-ils être purifiés ? La prière, l’étude, la Cène, et l’humble service peuvent être des chemins de purification. Dieu nous apparaîtra-t-il ? C’est Lui qui le sait. Heureux sommes-nous, car de nombreuses traces d’apparitions de Dieu ont été déposées sur ces chemins. A nous de suivre ces chemins.

 

Pasteur Jean DIETZ, 11 novembre 2020



Culte dominical : https://www.youtube.com/channel/UCLEihGwqDjzHjWjmYnP2_2Q

Offrande en ligne : https://www.eglise-protestante-unie.fr/vincennes-montreuil-p71320/don

samedi 7 novembre 2020

Des jeunes filles, folles et sages, et un drôle de Seigneur (Matthieu 25:1-13)

Matthieu 25

1 «Alors il en sera du Royaume des cieux comme de dix jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent à la rencontre de l'époux. 2 Cinq d'entre elles étaient insensées et cinq étaient avisées. 3 En prenant leurs lampes, les insensées n'avaient pas emporté d'huile; 4 les avisées, elles, avaient pris, avec leurs lampes, de l'huile dans des vases. 5 Comme l'époux tardait, elles s'assoupirent toutes et s'endormirent. 6 Au milieu de la nuit, un cri retentit: ‹Voici l'époux! Sortez à sa rencontre.› 7 Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et apprêtèrent leurs lampes. 8 Les insensées dirent aux avisées: ‹Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s'éteignent.› 9 Les avisées répondirent: ‹Oui, mais non. Il n'y en aurait pas assez pour nous et pour vous! Allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.› 10 Pendant qu'elles allaient en acheter, l'époux arriva; celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et on ferma la porte. 11 Beaucoup plus tard, arrivent à leur tour les autres jeunes filles, qui disent: ‹Seigneur, seigneur, ouvre-nous!› 12 Mais il répondit: ‹En vérité, je vous le déclare, je ne vous connais pas.›

 13 Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure.

Prédication :

            Alors, il en sera du royaume des cieux comme de dix jeunes filles… Le petit mot alors signale un contexte particulier. Depuis la semaine dernière, depuis notre méditation sur les invectives et les béatitudes, bien du temps a passé. Jésus est toujours dans le Temple, ou tout près du Temple. Et après avoir enseigné et prophétisé sur ceux qui exploitent le Temple et son image, il prophétise sur la destruction du Temple, puis sur la destruction de Jérusalem, puis, en élargissant toujours d’avantage le champ de son propos, il prophétise sur la fin des temps et sur l’avènement du Fils de l’homme. L’évangile de Matthieu prend alors des airs d’Apocalypse. Et toutes sortes de question spécifiques sont posées. Quel sont le but et la fin de l’histoire ? Quel est le sens des catastrophes, quel est le sens de ce qui n’a pas de sens ? Est-ce que l’humanité survivra ? Et si elle doit survivre, qui seront les survivants ? Et pourquoi survivront-ils, eux, alors que d’autres disparaîtront ? Et puis, surtout, c’est pour quand ?

            C’est pour quand ? Parole de Jésus, « en vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive », hypothèse brève si l’on entend par génération seulement nos contemporains, mais hypothèse longue si l’on entend qu’il s’agit de l’espèce humaine dans son ensemble, et c’est le même mot qui exprime les deux hypothèses.

             C’est pour qui ? Début d’une réponse possible, « alors il en sera du Royaume des cieux comme de dix jeunes filles qui… » La suite du texte, c’est qu’une moitié du groupe y entrera comme de plein droit. C’est déjà une réponse, avec en plus une indication quant aux précautions à prendre préalablement. Mais la moitié du groupe, celles qui entrent, se fiche bien du sort de l’autre moitié du groupe. La réponse à la question posée, "c’est pour qui ?" est-elle acceptable ? C’est une parabole du royaume des cieux, prononcée par Jésus… Cela fait donc autorité, et nous n’avons donc a priori rien à y redire. Pourtant, nous devons toujours nous demander si les conclusions trop évidentes de certains textes bibliques sont acceptables. Même si c’est Jésus qui parle, même si c’est Dieu qui parle…

               Cinq jeunes filles étaient sages, et avaient fait du stock, et les cinq autres étaient folles, proposent certains traducteurs. Que savaient-elles de plus que les autres, les cinq qui ont fait du stock ? Peuvent-elles être regardées comme sages ? Il n’y a aucune sagesse dans le fait de faire du stock, tout juste de la prudence, et encore : qui sait si le stock sera suffisant ? Tout juste de la prudence, et peut-être un soupçon de ruse. A l’extrême, en constituant du stock, elles auraient pu créer la pénurie et s’assurer par là-même de leur propre élection en cas d’arrivée tardive  de l’époux. Et si ce n’est pas ça, elles sont tout de même bien rusées d’envoyer à minuit leurs consœurs  réveiller des marchands, le temps du trajet, le temps du négoce, alors que l’arrivée du marié est imminente… Alors, sages, ces cinq-là ? L’imminence de l’arrivée de l’époux ne permettait-elle pas un partage ? Sages, prudentes, avisées… ou garces ? Et les cinq autres, celles qu’on dit insensées, ou folles, quelle était leur folie ? Folie de n’avoir pas fait de stock, mais quel sens cela a-t-il de faire du stock lorsqu’on n’a pas idée du temps à attendre, ou folie d’avoir écouté leurs consœurs ? Et l’autre, le marié, qui n’a pas vu passer l’avion et qui est bien au chaud chez lui, pouvons-nous ratifier qu’il les envoie promener sans aucune autre forme de procès… Et ça serait ça, le royaume des cieux, et ça serait ça, d’y entrer, par le moyen d’une charité bien ordonnée qui, comme tout le monde le sait, commence par soi-même ? Et ça serait ça, le Seigneur, notre Seigneur de ce royaume ? Malaise… un malaise qu’il faut reconnaître, mais pas nécessairement accepter. Malaise qui nous invite à revenir au texte…

            Il en sera (futur) du Royaume des cieux… Dans le futur, dans ce futur-là précisément qui est celui des grands chamboulements, des grands désordres, des grandes incertitudes de la fin des temps, il en sera du royaume des cieux comme de ces dix jeunes filles qui prirent leurs lampes etc.  Le royaume des cieux donc, ça n’est pas toujours la même chose. Ça dépend de qui en parle, et ça dépend du moment de l’histoire. Il en sera donc… le verbe est au futur. Le verbe est aussi à la voie passive. Littéralement, cela donne à peu près ceci : on fera être le royaume des cieux comme de dix jeunes filles… Et qui donc fera cela ? Nous retrouvons ici une intuition que nous avons eue il y a quelques semaines, lorsque nous évoquions une histoire d’invités à la noce. Le royaume des cieux, peut-être un dévoilement de la fin, est tout autant ce que les humains imaginent, prêchent, et même surtout ce qu’ils vivent. L’histoire de ces dix jeunes filles, de leurs lampes et de l’huile pour alimenter ces lampes nous rappelle ces scènes – toujours les mêmes scènes – toujours la même scène – auxquelles nous assistons dès que se répand la rumeur d’une peut-être possible pénurie. Le riz, les pâtes, le sucre, le carburant, le papier toilette… et nous en voyons de pleins caddies poussés par des gens qui, sans le savoir, citent les Saintes Écritures, « Il n’y en aurait pas assez pour nous et pour vous » (Matthieu 24,9), et qui vous envoient en chercher chez les marchands qu’ils viennent eux-mêmes de dévaliser.

Le royaume des cieux donc, pourvu que j’y entre, que m’importe le sort d’autrui ! Il ne reste qu’à ajouter que tel est le croyant tel est son sauveur pour élucider la parabole. Et si l’on veut y voir comment sera le salut, c’est un salut douteux que nous voyons, dispensé par un petit seigneur douteux, douteux parce que la grâce y devient divisible et quantifiable, et douteux aussi parce que cette même grâce devient marchandise et non partageable. Ainsi, semble bien dire Jésus, en sera-t-il à la fin des temps. Ainsi se comporteront les humains, et même les croyants, à la fin des temps, et ainsi aussi se justifieront-ils, en faisant de leur Seigneur leur semblable. Ainsi comprise, cette parabole est tout à fait cohérente avec les enseignements, diatribes et autres invectives que nous avons méditées depuis plusieurs semaines.

Maintenant, si nous considérons cette parabole au regard du contexte dans lequel Jésus parle, et du lieu dans lequel elle est prononcée, c'est-à-dire si nous considérons l’engagement qui est celui de Jésus, un engagement total, sans réserve, irréversible… cette parabole peut être résumée à un seul mot, un seul petit mot de trois lettres : non ! Non, il n’en sera pas ainsi, et le monde de la fin des temps pourra être un monde de responsabilité, de générosité, de partage et de grâce. Au milieu de la nuit – mais peut-être était-ce une nuit spéciale, une nuit d’hiver, ou une interminable nuit de la foi – personne n’avait imaginé que ça durerait aussi longtemps – plus personne en fait ne savait vraiment ce qu’on attendait – un cri retentit : « Voici l’époux ! Allez à sa rencontre ! » Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et apprêtèrent leurs lampes. Les insensées dirent aux avisées : « Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent. » Et les avisées répondirent « Mais oui ! Partageons tout. Et finalement s’il n’y en a plus, il n’y en aura plus pour personne ! » Les insensées répliquèrent : « Vous risquez de ne pas entrer… » Mais les avisées reprirent : « Et alors ? Si vous n’y entrez pas, nous ne voulons pas y entrer nous-mêmes ! »

Qu’il en soit ainsi du monde de la fin, et du monde d’aujourd’hui. Amen





mercredi 4 novembre 2020

Lettre pastorale du mercredi 4 novembre 2020. Des artisans de paix.


 « Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu »

 

Revoici le confinement, moins sévère que celui que nous avons traversé le printemps dernier, mais suffisamment sévère pour que nos activités ecclésiastiques soient suspendues. Cultes, études bibliques, atelier du samedi et catéchisme sont reportés sine die. Je reviens donc vers vous avec cette lettre pastorale hebdomadaire.

 Heureux les artisans de paix, proclame Jésus dans la septième des neuf Béatitudes (Matthieu 5:9). Qui sont-ils, ces artisans de paix, ceux qui font, ceux qui fabriquent la paix ? Et quelles sont leurs méthodes ? Car la paix même si elle peut parfois être décrétée, nécessite un travail de construction, et aussi un travail d’entretien. Qui dit paix dit aussi guerre. De quelles guerres parlons-nous ? Qui sont les artisans de paix dans la guerre contre le virus ? Cette guerre est une sorte de guerre publique. Les actions menées sont connues, et chaque citoyen respectant sciemment les règles édictées à cette occasion peut-être vu comme un artisan de paix. Autre est la guerre menée contre l’extrémisme. Elle est une sorte de guerre secrète dont les acteurs nous sont le plus souvent inconnus. Lent et méticuleux travail de renseignement, actions d’intervention si nécessaire… ceux qui agissent dans cette guerre-là peuvent-il être regardés comme des artisans de paix ?

Aux uns comme aux autres il est peut-être tout à fait égal d’être vus comme des artisans de paix. Et conséquemment il leur sera tout à fait indifférent d’être considéré comme Heureux et aussi d’être appelés fils de Dieu. La modestie des héros véritables a été repérée depuis toujours. Heureux , ou Bienheureux, ils le sont parce que leur vie est conduite de sorte qu’ils ne créent pour leurs semblables aucune obligation ni aucune dette, et parce qu’ils ne réclament rien pour eux-mêmes, ni reconnaissance, ni rétribution. En fait, la septième Béatitude ne s’adresse pas à eux. L’auditoire du Sermon sur la montagne est, à ce qu’il paraît, un auditoire de jeunes disciples – nous sommes de jeunes disciples.

 Lorsque nous entendons « Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu », trois questions s’imposent. (1) Qui sont les artisans de paix que j’ai rencontrés ? (2) Suis-je, moi-même, un artisan de paix ? Répondre de ces deux premières questions relève de notre réflexion et de notre engagement personnels.  Voici la troisième question : Pourquoi appeler fils de Dieu les artisans de paix ? Les Béatitudes figurent au 5ème chapitre de l’évangile de Matthieu, à un moment de commencement où le Fils de Dieu n’a pas encore été confronté à ses contradicteurs. Son propos ne s’est pas encore durci comme il le sera avant la Passion. Le moment du commencement est irénique, fait de paix et orienté vers la paix, une paix dont la Béatitude suggère qu’elle est tout à fait contagieuse. Oui, le Fils de Dieu est en un sens singulier et il porte un nom connu dès avant la fondation du monde, mais la filiation divine, la présence de fils de Dieu, est en même temps discernable en chaque lieu où des artisans de paix se manifestent efficacement.

 Puissions-nous, dans ces moments étranges de notre existence, rencontrer le Fils de Dieu en rencontrant des fils de Dieu. Puissions-nous être et demeurer en paix en étant artisans de la paix.

---------------------------------------------

Culte dominical : une mise en ligne aura lieu chaque dimanche et pendant toute la durée du confinement sur :

https://www.youtube.com/channel/UCLEihGwqDjzHjWjmYnP2_2Q

Offrande en ligne : https://www.eglise-protestante-unie.fr/vincennes-montreuil-p71320/don

 ---------------------------------------------

Cette semaine, nous joignons notre méditation à celle du pasteur Emmanuelle Seyboldt, daté du 30 octobre dernier, qui préside le Conseil National de l’Eglise Protestante Unie de France.

 « Frères et sœurs,

Les jours que nous vivons sont sombres, la peur s’infiltre dans les esprits, la mort et son cortège de larmes recouvrent tout. L’épreuve est forte. A la peur de la maladie s’ajoute la menace terroriste. Deux dangers insaisissables, non-maîtrisables.

Au cœur de l’épreuve, c’est en Dieu que nous plaçons notre confiance. Disons-Lui nos craintes et nos peurs, Il apaisera notre cœur. Tournons-nous vers Lui, il nous donnera sa paix, à nulle autre semblable.

Alors que nous avançons sans voir d’issue, c’est Dieu qui guide nos pas. En Jésus, le Christ, Il a subi la violence, il a traversé la mort. Il a ouvert la porte d’une irréductible espérance. Soyons les uns pour les autres témoins de cette espérance, témoins de cette promesse de vie plus forte que la mort. Ne marchons pas à la suite des violents mais soyons partout, toujours, des artisans de paix.

Dans la nuit du monde, que la lumière du Christ ressuscité soit notre phare. »

 https://www.eglise-protestante-unie.fr/actualite/message-d-emmanuelle-seyboldt-22879

samedi 31 octobre 2020

Sur l'usage de la toute puissance, invectives et béatitudes (Matthieu 23:1-24 et Matthieu 5:1-9)

            Depuis la fin du mois de septembre, dimanche après dimanche, nous avons rendez-vous avec Jésus de Nazareth dans les parvis du Temple de Jérusalem, où nous nous sommes tenus à son écoute. Nous avons vu comment il a pris la parole d’abord simplement pour enseigner, puis pour répondre à ses contradicteurs. Et nous savons où il en est arrivé : « à partir de ce jour-là, plus personne n’osa l’interroger. » (Matthieu 22:46).

            Jésus donc n’a plus de contradicteurs. C’est une situation bien particulière que celle-ci. Cette situation me rappelle une question qui m’avait été posée par l’un de mes fils, il y a au moins vingt ans de cela : « A ta connaissance, est-il arrivé que des religieux se trouvent disposer de tous les pouvoirs sans abuser de ces pouvoirs ? » C’est sur les religieux et les religions qu’il m’avait interrogé, mais la question ne se limite pas au champ des religions, elle concerne aussi le champ politique, le champ de l’entreprise, ou encore celui du soin, et parfois aussi le champ familial. Si personne ne s’oppose à quelqu’un, que se passe-t-il ? Plus aucun contradicteur ne s’oppose à Jésus, que va-t-il se passer ?

Matthieu 23

1 Alors Jésus s'adressa aux foules et à ses disciples: 2 «Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse: 3 faites donc et observez tout ce qu'ils peuvent vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes, car ils disent et ne font pas. 4 Ils lient de pesants fardeaux et les mettent sur les épaules des hommes, alors qu'eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt. 8 Pour vous, ne vous faites pas appeler ‹Maître›, car vous n'avez qu'un seul Maître et vous êtes tous frères. 9 N'appelez personne sur la terre votre ‹Père›, car vous n'en avez qu'un seul, le Père céleste. 10 Ne vous faites pas non plus appeler ‹Docteurs›, car vous n'avez qu'un seul Docteur, le Christ. 11 Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. 12 Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé.

13 Malheureux êtes-vous, scribes et Pharisiens hypocrites, vous qui fermez devant les hommes l'entrée du Royaume des cieux! Vous-mêmes en effet n'y entrez pas, et vous ne laissez pas entrer ceux qui le voudraient!

15 Malheureux êtes-vous, scribes et Pharisiens hypocrites, vous qui parcourez mers et continents pour gagner un seul prosélyte, et, quand il l'est devenu, vous le rendez digne de la géhenne, deux fois plus que vous!

23 Malheureux êtes-vous, scribes et Pharisiens hypocrites, vous qui versez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, alors que vous négligez ce qu'il y a de plus grave dans la Loi: la justice, la miséricorde et la fidélité; c'est ceci qu'il fallait faire, sans négliger cela.

24 Guides aveugles, qui arrêtez au filtre le moucheron et avalez le chameau! (...)

Prédication :

           A sept reprises, Jésus adresse à ses contradicteurs absents un « Malheureux êtes-vous… » et se répand en paroles amères et violentes. D’abord il invective, puis il menace. Le voici qui prononce des imprécations que les anciens prophètes n’auraient pas reniées. Par anciens prophètes nous pensons au royaume d’Israël, florissant sous le règne d’Achab, roi dont le contradicteur était le prophète Élie.

Si nous pensons à Élie, c’est qu’il fut un prophète qui ne se limitait pas à la parole. Jugez-en : « 9 Le roi envoya vers Élie un chef de cinquantaine avec ses cinquante hommes. Ce dernier monta vers lui. En effet, Élie était assis au sommet de la montagne. L'officier lui dit: "Homme de Dieu, le roi l'a dit: Descends!" 10 Mais Élie répondit au chef de cinquantaine : "Si je suis un homme de Dieu, que le feu descende du ciel et qu'il te dévore, toi et tes cinquante hommes! " Le feu descendit du ciel et le dévora, lui et ses cinquante hommes » (2Rois 1). Cet épisode est moins connu que le concours de prophétisme auquel Élie participa contre des prophètes de dieux étrangers et qui se finit ainsi : « 38 Le feu de l’Eternel tomba et dévora l'holocauste, le bois, les pierres, la poussière, et il absorba l'eau qui était dans le fossé. 39 À cette vue, tout le peuple se jeta face contre terre et dit: "C'est l’Eternel qui est Dieu ! C'est l’Eternel qui est Dieu !" 40 Élie leur dit : "Saisissez les prophètes du Baal ! Que pas un ne s'échappe !" Et on les saisit. Élie les fit descendre dans le ravin du Qishôn où il les égorgea » (1Rois 18:38-40).

Élie donc, est l’un de ces hommes de Dieu qui, faute peut-être d’avoir en face de lui des contradicteurs, pousse ses violents propos jusqu’aux actes les plus extrêmes, actes dans lesquels certaines vies humaines n’ont aucune valeur.

Une fois encore, est-ce fatal ? La puissance, pour le peu qu’on en a, est-elle toujours en quête de toute puissance ? La possession d’une forme de toute puissance conduit-elle toujours à de cruels débordements ?

Jésus n’ayant plus de contradicteurs ne va plus cesser de parler, pendant trois chapitres. Il va parler avec violence de la destruction de la ville et du Temple, il va parler avec violence aussi de la fin des temps… et ne fera plus autre chose que parler. Dans cette dernière partie de l’évangile, les actes de puissance et autres miracles sont tout à fait absents. Le Fils de l’homme va être livré pour être crucifié (Matthieu 26:2). Il renonce à la puissance d’en bas, « Rengaine ton épée ; car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée » (Matthieu 26:52), et à la puissance d’en haut, « Penses-tu donc que je ne peux pas faire appel à mon Père, qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions d'anges ? (Matthieu 26:53). En Jésus Christ, donc, la toute puissance n’est pas synonyme de débordement. Nous l’affirmons.

Un maître plein de douceur

Nous voulons l’affirmer, même si nous avons conscience que, dans l’histoire du christianisme, il a pu arriver que les Églises, censément pourtant servantes et épouses du Christ, ont fait œuvre de violence plus que de miséricorde, ont fait œuvre d’obscurantisme plutôt que d’illumination… Cela a pu arriver, il est vrai, mais notre méditation des gestes et des paroles de notre Seigneur nous pousse à affirmer que l’outrance, la violence, la théocratie totalitaire, ne sont pas des fatalités.

 Comment cela se fera-t-il ? Que fera-t-on pour que cela n’arrive pas ? Nous méditons maintenant sur ce mot qui revient à six reprises dans le discours adressé aux Scribes et Pharisiens : le mot malheureux. « Malheureux êtes-vous, Scribes et Pharisiens, hypocrites… ». Cela sonne comme une malédiction, cela annonce un grand malheur qui va arriver aux Scribes et aux Pharisiens, et à eux seuls, une malédiction pour eux seuls. Mais pas seulement. Le mot employé ne permet pas d’isoler Scribes et Pharisiens du reste de la population. Nous pourrions dire : Hélas, Scribes et Pharisiens, hypocrites…

Le petit mot hélas associe dans la douleur, ceux qui agissent et ceux qui subissent. « 23 Hélas, scribes et Pharisiens hypocrites, vous versez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, mais vous négligez ce qu'il y a de plus grave dans la Loi: la justice, la miséricorde et la fidélité (…) », et encore, « 13 Hélas, scribes et Pharisiens hypocrites, vous fermez devant les hommes l'entrée du Royaume des cieux ! Vous-mêmes en effet n'y entrez pas, mais vous ne laissez pas entrer ceux qui le voudraient ! » On comprend ici que Scribes et Pharisiens font des choix de vie, des choix religieux, que ces choix, rigoureux, apportent à la vie leur poids d’incertitude et de tourments. Qui doit porter le poids d’un choix de vie ? Si quelqu’un choisit de jeuner quatre jours par semaine, est-ce que tous doivent se priver de nourriture ? Et si quelqu’un choisit le radicalisme… Nous y voilà. Il était inévitable que nous arrivions à cette question, et à cette actualité. Hélas, certains payent de leur vie les choix que des religieux radicaux ont faits, alors que les choix de ces religieux radicaux ne les concernent absolument pas… un prédicateur énervé comme Jean le Baptiste n’a jamais contraint quiconque à vivre comme lui quasi tout nu dans le désert ni à manger des sauterelles ; et son baptême, Jean le Baptiste l’administrait gratuitement.

Un monde sans radicalisme est-il possible ? Lisons encore quelques versets de l’évangile de Matthieu.

 Matthieu 5

1 À la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s'assit, et ses disciples s'approchèrent de lui. 2 Et, prenant la parole, il leur enseigna ceci : 3 «Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux. 4 Heureux les doux : ils auront la terre en partage. 5 Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés. 6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés. 7 Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde. 8 Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu. 9 Heureux ceux qui font œuvre de paix: ils seront appelés fils de Dieu.

 Prédication  :

            Cette collection de bienheureux êtes vous nous rappelle l’autre collection, celle que nous avons explorée à l’instant, celle des malheur à vous.

            Autant la liste des malheurs à vous est ciblée, autant celle des bienheureux semble générale. Certains apparaissent passifs, d’autres actifs, certains peuvent être désignés juste par leur état d’esprit, d’autres juste par leurs engagements. Qu’ont-ils en commun, en plus d’être déclarés bienheureux, qui puisse faire contraste, voire s’opposer à malheur à vous ? L’idée que nous voulons partager est que ces Bienheureux ne rendent personne redevable de leur état ni de leurs engagements.

Nous ne pouvons pas imaginer que ces gens-là sont libres et épanouis, car certains pleurent, car certains sont des pauvres de cœur, mais ils n’appellent personne, et ils n’obligent personne. On peut passer à côté d’eux sans les voir ; si on les voit, on peut passer à côté d’eux sans se trouver forcé en quelque manière. Si l’on s’engage à la manière de certains d’entre eux, c’est un engagement qui ne réclamera ni reconnaissance ni rétribution.

Comment pourrions-nous qualifier un monde qui serait le monde des Bienheureux ? C’est un monde qui ne serait pas indemne du mal ni exempt de souffrance, mais il serait un monde de compassion, de don et de liberté.

Un tel monde est-il possible ? Notre Seigneur a vécu comme si ce monde était possible. Alors nous y croyons nous aussi. Que Dieu nous donne la force de réaliser un peu au moins ce en quoi nous croyons. Amen



dimanche 25 octobre 2020

Tu n'es pas mon prochain (Lévitique 19, 15-18 et 33-37) (Matthieu 22,34-46), plus un communiqué de la Fédération protestante de France

 Lévitique 19

15 Tu ne commettras point d'iniquité dans tes jugements: tu n'auras point égard à la personne du pauvre, et tu ne favoriseras point la personne du grand, mais tu jugeras ton prochain selon la justice. 16 Tu ne répandras point de calomnies parmi ton peuple. Tu ne t'élèveras point contre le sang de ton prochain. Je suis l'Éternel. 17 Tu ne haïras point ton frère dans ton cœur; tu auras soin de reprendre ton prochain, mais tu ne te chargeras point d'un péché à cause de lui. 18 Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l'Éternel. (…)

33 Si un étranger vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne l'opprimerez point. 34 Vous traiterez l'étranger en séjour parmi vous comme un indigène du milieu de vous; vous l'aimerez comme vous-mêmes, car vous avez été étrangers dans le pays d'Égypte. Je suis l'Éternel, votre Dieu. 35 Vous ne commettrez point d'iniquité ni dans les jugements, ni dans les mesures de dimension, ni dans les poids, ni dans les mesures de capacité. 36 Vous aurez des balances justes, des poids justes, des épha justes et des hin justes. Je suis l'Éternel, votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d'Égypte. 37 Vous observerez toutes mes lois et toutes mes ordonnances, et vous les mettrez en pratique. Je suis l'Éternel.

Matthieu 22

34 Les pharisiens, ayant appris qu'il avait réduit au silence les sadducéens, se rassemblèrent, 35 et l'un d'eux, docteur de la loi, lui fit cette question, pour l'éprouver : 36 Maître, quel est le grand commandement de la loi ? 37 Jésus lui répondit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. 38 C’est le premier et le grand commandement. 39 Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. 40 A ces deux commandements sont suspendus toute la loi et les prophètes.

 41 Comme les pharisiens étaient assemblés, Jésus les interrogea, 42 en disant: Que pensez-vous du Christ ? De qui est-il fils ? Ils lui répondirent: De David. 43 Et Jésus leur dit: Comment donc David, animé par l'Esprit, l'appelle-t-il Seigneur, lorsqu'il dit : 44 Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Assieds-toi à ma droite, Jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied ? 45 Si donc David l'appelle Seigneur, comment est-il son fils ? 

46 Nul ne put lui répondre un mot. Et, depuis ce jour, personne n'osa plus lui proposer des questions.

Prédication

            C’est aujourd’hui notre cinquième rendez-vous dans les parvis du Temple de Jérusalem. Et c’est tout à fait par hasard que nous aurons à méditer dans quelques instants sur deux commandements, celui de l’amour de Dieu et celui de l’amour du prochain, qui sont en fait un seul et même commandement, un seul commandement auquel sont suspendus toute la Loi et tous les Prophètes. Nous ne décidons ni des choix des textes du jour ni des événements de l’actualité. Nous disons tout de suite aux croyants que l’indissociable unicité de ces deux commandements est une impérieuse nécessité.

            Mais avant de développer cela, nous pensons qu’il faut consacrer quelques minutes au premier verset que nous venons de lire… Jésus, nous dit-on, avait cloué le bec aux sadducéens. Ces gens-là affirmaient qu’il n’y avait pas de résurrection, et pour démontrer ce qu’ils affirmaient, ils avaient imaginé que les structures coutumières de la parenté ne pouvant pas être reconduites à la résurrection, la résurrection était donc impossible. Si une femme se trouvait veuve sans avoir eu d’enfants, le frère du défunt devait la prendre pour femme et susciter une descendance à son frère, c’est la structure ordinaire de la parenté de ce pays. Mais une femme ayant eu successivement six frères pour mari car n’ayant eu d’enfants d’aucun d’entre eux, ayant été six fois veuve, de qui serait-elle la femme, à la résurrection ? Ces gens-là, qui avaient été capables d’inventer une si sinistre histoire, Jésus les avait traités en substance de fossoyeur de l’espérance, de passionnés de la mort, et leur avait bien rappelé que Dieu n’est pas le Dieu des morts mais des vivants. Là où l’on joue la mort gagnante, il ne saurait être question de Dieu.

             L’offensive des Sadducéens était la seconde offensive organisée dans le Temple contre Jésus. Troisième offensive donc, offensive pharisienne menée par un spécialiste de la Loi. La question posée, à savoir quel est le grand commandement de la Loi, est bien un piège, car (Matthieu 5,17-19), car la Loi s’accomplit entièrement en chaque commandement autant qu’en tous les commandements, car chacun des 613 commandements donne lieu à plusieurs interprétations canoniques qui peuvent être de nature théologique, anthropologique, juridique et éthique. La Loi, c’est la Loi et tous les commentaires canoniques de la Loi. Au temps de Jésus, on aurait parlé de Loi écrite et de Loi orale. Lorsque cette Loi orale fut mise par écrit (IVè siècle ap. J.-C.), elle s’avéra être 100 fois plus conséquente que la Loi écrite… Négliger un seul de ces commandements, un seul commentaire de ces commandements, c’est mutiler la Loi toute entière.

            Celui qui interroge Jésus le sait, et Jésus le sait aussi. Qu’il y ait une part d’hypocrisie dans la question posée, cela va sans dire. Et que les circonstances de l’interrogation soient mortellement dangereuses pour Jésus, nous le savons. Mais s’agissant de la réponse que Jésus fait, elle semble si simple qu’il est étonnant que, en tant que telle, elle puisse jamais déstabiliser un spécialiste de la Loi. Sauf si, pour ce spécialiste, la lettre de chaque commandement ait formellement une valeur propre et suréminente ; il y aurait alors une collection de commandements individuels considérée sans aucune connexion entre commandements, et sans processus interprétatif lié à leur mise en œuvre… Pour essayer de le dire le plus simplement possible, avec dix commandements seulement, ces dix commandements ne sont pas séparables les uns des autres, jamais ! Cinq parlent apparemment de Dieu et de l’amour de Dieu, cinq parlent apparemment du prochain et de l’amour du prochain, tous sont référés à une seule en-tête, et chacun des dix commandements ne peut être interprété qu’en lien de subordination critique avec les neuf autres. C’est ainsi que l’amour de Dieu et l’amour du prochain sont une seule et même réalité. C’est assez compliqué déjà avec seulement dix commandements ; imaginons ce que c’est avec 613… Et tout ça pour quoi ? Tout ça pour quelque chose qui tient en un petit nombre de mots, parmi lesquels se trouvent miséricorde, justice et équité. Si nous souhaitons parler sérieusement de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain, il nous faut parler de, et mettre en œuvre, miséricorde, justice et équité. Et sinon ? Il s’agira d’idolâtrie.        

Il nous faut maintenant essayer de comprendre de quoi Matthieu veut parler lorsque, dans le Temple de Jérusalem et confronté à des maîtres de la Loi, Jésus évoque l’amour du prochain.

C’est dans le livre du Lévitique (troisième des cinq livres de la Torah – la Loi) – qu’apparaît la notion d’amour du prochain, précisément au chapitre 19. Aimer son prochain, dans ce chapitre, cela se passe d’abord entre indigènes ; le prochain est d’abord un prochain rigoureusement ethnique, c’est un Hébreu fils d’Hébreu vivant au pays des Hébreux. 

L’aimer comme soi-même signifie le traiter en tout points comme un égal, signifie que la justice doit être la même pour lui et pour vous, que les poids et les mesures doivent être les mêmes pour tous, que si vous êtes son employeur, vous lui devez chaque jour le salaire de sa journée de travail, que vous êtes franc avec lui, et que vous attendez de lui la même franchise, que vous ne cultivez à son égard ni haine ni rancune, que vous ne vengerez pas de lui… « Et c’est ainsi, dit le texte, que tu aimeras ton prochain comme toi-même, c’est moi le Seigneur ». Le petit mot hébreu utilisé pour parler ainsi du prochain [רֵעַ]  signifie tout à la fois proximité et réciprocité. C’est plus qu’un voisin, c’est un égal, c’est un frère… Et ce qu’il y a de commun entre vous est une véritable communauté de destin et de foi, communauté ethnique, redisons-le.

Mais dans le même chapitre, il est question des étrangers, des émigrés, c’est selon les traducteurs, de ceux qui, n’étant pas des enfants d’Israël, vivent, et la raison importe peu, parmi les enfants d’Israël. Il y a un autre petit mot hébreu pour les désigner, le mot [גֵּר] guèr, un petit mot qui décrit tout à la fois l’origine étrangère de l’étranger et son désir de vivre parmi et comme les enfants d’Israël ; ce petit mot est aussi utilisé pour parler de ceux qui, ayant un temps abandonné la foi de leurs pères, se convertissent et y reviennent ; il peut aussi désigner ceux qui, ayant tout ignoré de cette Torah et de ce Dieu, choisissent un jour de vivre de cette foi et de prier ce Dieu – et Dieu sait qu’ils étaient assez nombreux  au temps où Jésus enseignait dans le parvis du Temple. Et bien, l’amour du prochain concerne aussi l’étranger. L’étranger est un prochain, dans toutes ses dimensions que nous avons évoquées pour les nés natifs. Et c’est au point même qu’aujourd’hui encore, dans certaines dénominations du judaïsme, il est interdit de rappeler publiquement à un ex-étranger qu’il fut un étranger… « Vous traiterez l'étranger en séjour parmi vous comme un indigène du milieu de vous; vous l'aimerez comme vous-mêmes, car vous avez été étrangers dans le pays d'Égypte. Je suis l'Éternel, votre Dieu » (Lévitique 19,34).

Et, avec cela, la question de savoir ce qu’est l’amour du prochain trouve une réponse que nous saurons incarner, que nous saurons mettre en œuvre dans la vie que nous menons. C’est un amour, vous l’avez compris, qui est un amour pratique, sans mièvrerie, sans passion romantique. Alors, être prochain, c’est partager un destin, c’est appartenir à une même communauté diversifiée et en laquelle on a foi ; ça n’est pas, ça ne peut absolument pas être un communautarisme. Et si, ici, la présence du mot foi était insupportable aux oreilles de certains, la devise de la République serait un credo satisfaisant. Mais, tous le savent bien, l’amour du prochain est, dans son déploiement concret, au-delà de toutes les manières de dire.

 Nous revenons à notre texte du jour. Jésus avait cloué le bec les Sadducéens en leur rappelant que Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais qu’il est le Dieu des vivants. Il nous reste à comprendre comment il allait clouer aussi le bec aux Pharisiens. Certainement pas seulement en rappelant que l'amour de Dieu et l'amour du prochain sont un seul et même commandement pratique. Ni d'ailleurs en rappelant que le Christ est fils de David : tout le monde le sait.

Mais si le Christ est fils de David, comment se fait-il que David l'appelle Seigneur? Comment David peut-il appeler Seigneur celui qui est son descendant ? Pour la généalogie, le Christ descend de David. Mais il existe une autre filiation que la filiation du sang. Il existe une filiation spirituelle, une filiation selon la foi en Dieu.

Et dans cette filiation-là, le Christ - le Messie de Dieu - existe de toute éternité. Ce que David, « animé par l'esprit » et présumé auteur des Psaumes, a pressenti : « Le Seigneur - Dieu - a dit à mon Seigneur - Christ - « assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied. » David appelle donc bien Seigneur celui qui existe avant lui et depuis toujours. Mais cette phrase exprime aussi que la posture de Christ est d'attendre que Dieu agisse selon sa promesse. Le Christ lui-même attend que Dieu agisse. Et même si nous le voyons, dans l'évangile, agir tout comme il agit, il est aussi dans l'attente. Et même lorsqu'il prend la parole et agit de lui-même, tout exaucement, tout accomplissement, ne relève que de Dieu. C'est Lui, Dieu, et Lui seul, qui fera des ennemis du Christ le paillasson sur lequel le Christ essuiera ses pieds. Mais Il le fera dans le temps qu'il aura choisi.

Prétendre accélérer ce processus c'est empiéter sur le domaine qui n'appartient qu'à Dieu. C'est une profanation, voire un blasphème. Et c’est en leur disant bien cela que le Christ cloua le bec aussi aux Pharisiens.

On est Christ, Fils de Dieu, et aussi disciple, par la foi uniquement ; et la forme que prend la foi, au-delà des formes coutumières de la piété, c'est l'obéissance pratique au commandement unique de l'amour de Dieu et du prochain.

Au-delà de cette obéissance pratique, Dieu, qui est Dieu, et parce qu'il est Dieu, veille lui-même à l'exaucement de ses promesses.

A lui soit la gloire. Soli Deo gloria

Amen


Communiqué de la Fédération protestante de France

Suite à l’attentat perpétré contre Samuel Paty, Professeur d’histoire géographie : l’enseignement de la liberté ne saurait être mis en cause par quiconque.

Face à l’assassinat odieux et barbare dont a été victime Samuel Paty le 16 octobre, la Fédération protestante de France (FPF) tient à exprimer son indignation et son horreur. La défense de la liberté d’expression est l’honneur de la République. L’Education nationale en est l’un des vecteurs les plus significatifs.

Le bien précieux gagné puis transmis qu’est la liberté d’expression, de conscience et de la presse n’a rien d’abstrait bien au contraire : il s’agit du cœur battant de la République

Le protestantisme se bat depuis toujours pour cette liberté imprenable et réaffirme sa conviction que l’Evangile aussi en est l’un des fondements.

L’assassinat perpétré à l’encontre de Samuel Paty pour avoir transmis à ses élèves les fondements de la liberté et donc de la République est odieux.

La FPF exprime sa compassion à l’égard de la famille, des proches et des élèves de la victime.

L’enseignement de la liberté ne saurait être mis en cause par quiconque.

La défense de la liberté et de la République contre l’agression de l’extrémisme radical politique qui se réclame de l’Islam doit être le combat de chacun et de tous.

samedi 17 octobre 2020

A César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (Matthieu 22:15-22)

Matthieu 22

15 Alors les Pharisiens allèrent tenir conseil afin de le prendre au piège de ses propres paroles.

 16 Ils lui envoient leurs disciples, avec les Hérodiens, pour lui dire : « Maître, nous savons que tu es tout de vérité, et que tu enseignes les chemins de Dieu en toute vérité, sans te laisser influencer par qui que ce soit, car tu ne tiens pas compte du faciès des gens. 17 Dis-nous donc ton avis: Est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César ? » 18 Mais Jésus, s'apercevant de leur malice, dit: «Hypocrites! Pourquoi me tendez-vous un piège? 19 Montrez-moi la monnaie qui sert à payer le tribut.» Ils lui présentèrent une pièce d'argent. 20 Il leur dit: «Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles?» 21 Ils répondent: «De César.» Alors il leur dit: «Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.»

 22 À ces mots, ils furent tout étonnés et, le laissant, ils s'en allèrent.

Prédication

            Dans le Temple de Jérusalem allaient et venaient toutes sortes de gens qui n’étaient pas forcément là seulement pour les sacrifices. Une partie du Temple était une sorte de forum où il était possible de prendre assez librement la parole et d’enseigner. Assez librement, cela signifie que des oreilles trainaient, mêlées au public, oreilles qui pouvaient très rapidement rapporter aux maîtres des lieux.

            C’est la quatrième fois que nous avons rendez-vous dans le Temple de Jérusalem où Jésus enseigne. Pendant les trois premières fois, Jésus choisissait son enseignement, et il interagissait en direct avec les maîtres des lieux, lesquels prenaient pour eux-mêmes, ou plutôt contre eux-mêmes, ce que Jésus disait : la parabole des deux fils invités par leur père à aller travailler dans la vigne, la parabole des vignerons meurtriers, et la parabole des invités à la noce… Parmi les thèmes abordés, l’élection et ce à quoi elle engage, le repentir et ce à quoi il invite, la connaissance de Dieu et ce à quoi elle appelle…

            Avec notre quatrième rendez-vous, nous pénétrons dans une autre dimension. Comme nous l’avons lu, les détracteurs de Jésus organisent un colloque dont l’unique objectif est d’étudier l’enseignement de Jésus, afin de parvenir à le prendre au piège de ses propres paroles.

            Le colloque ayant eu lieu, la première offensive est menée par des disciples de Pharisiens, alliés pour la circonstance aux Hérodiens. Cette première offensive porte sur des questions d’argent.

            Pour ce qu’il en est des Hérodiens, nous comprenons qu’il s’agit du parti du roi Hérode. Ce roi étant un souverain fantoche, ses partisans ont intérêt à ce qu’il reste très longtemps sur le trône. Leur intérêt est la paix romaine. Ce ne sont pas des gens pieux. Ils ne s’interrogent pas fondamentalement sur les raisons d’être du Temple ni sur la volonté de Dieu. Ce sont essentiellement des opportunistes. Riches, ils ont tout intérêt à ce que les impôts soient collectés : ils en sont collecteurs…

S’agissant des Pharisiens, nous savons que Matthieu donne d’eux un portrait vraiment peu flatteur. Il les dépeint comme des religieux très observants, très soucieux de leur apparence et de leur statut, et très conservateurs. Plutôt laïcs – entendons qu’ils ne sont pas nécessairement prêtres – ils ont des intérêts dans tous les commerces liés à l’existence du Temple, dont le commerce de la monnaie sacrée. Ils affirment volontiers que la domination romaine est une punition divine. Étant riches, ils ont les moyens d’acheter des charges de collecteurs d’impôts. Ils ne touchent certainement pas l’argent impérial, mais disposent de toutes sortes de subalternes qui travaillent pour eux. S’ils envoient leurs disciples vers Jésus, c’est pour ne pas risquer de se compromettre ou de se souiller.

                        Nous pouvons imaginer que les Pharisiens regardent de très haut les Hérodiens, comme des gens apostats et des impurs. Et nous pouvons imaginer que les Hérodiens regardent les Pharisiens comme des hypocrites et des clowns.

Point commun entre Pharisiens et Hérodiens : L’argent. La nature du piège ? D’abord, la flatterie : « Maître, nous savons que tu es vrai et que tu enseignes les chemins de Dieu en toute vérité, sans te laisser influencer par qui que ce soit, car tu ne tiens pas compte de la condition supposée des gens. » Puis la question : « Est-il permis, ou pas, de payer l’impôt à César ? » S’il répond oui, les Pharisiens lui tombent dessus, avec pour motif l’apostasie. S’il répond non, les Hérodiens lui tombent dessus, avec pour motif la rébellion. Quelle que soit la réponse de Jésus, le oui, ou le non, quels que soit ceux qui lui tombent dessus, les autres évidemment acquiesceront.           

Ceci étant dit, que signifie la réponse de Jésus ? Que signifie, dans ce contexte-là, « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ?

            Il y a Dieu, et il y a César. Côté César, il y a les Hérodiens, côté Dieu, il y a les Pharisiens. Mais dans la réponse que Jésus fait nous entendons les noms César et Dieu, et nous n’entendons plus les mots Pharisien et Hérodien. C’est comme si ces derniers n’existaient plus.

Que seraient-ils, ces Pharisiens, s’ils rendaient à Dieu ce qui est à Dieu ? Et que seraient-ils, ces Hérodiens, s’ils rendaient à César ce qui est à César ? Ils ne seraient plus rien, ils n’existeraient tout simplement plus en tant que personnages influents et fortunés. Il ne subsisterait d’eux que la simple humanité, celle en laquelle toutes et tous sont égaux. Leur disparition ne priverait personne.

Mais la réponse de Jésus est plus forte, plus accablante encore. Car les Pharisiens s’entendent dire qu’ils doivent rendre à César ce qui est à César, et les Hérodiens s’entendent dire qu’ils doivent rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Autrement dit ils s’entendent tous accuser de jouer au fond même jeu, le jeu de l’hypocrisie, qui est le jeu de leur propre fortune, fortune dont le prix est l’aliénation politique et spirituelle de leurs semblables. Et le texte nous dit que, stupéfaits, ils laissèrent là Jésus et s’en allèrent.

 Ce qui fait que, dans le paysage du texte, après l’effacement des Pharisiens et des Hérodiens, ne demeurent symboliquement que Dieu, César, et comme entre les deux, Jésus de Nazareth. Qu’est-ce à dire ?

Jésus enseigne les chemins de Dieu en tout vérité, ce qui signifie a minima sans contribuer à l’aliénation religieuse de quiconque, plus, en contribuant à la simplicité, à l’universalité et à la gratuité du salut, encore, en laissant à chacun la possibilité de son propre repentir, et enfin, en ne dissociant pas le religieux du profane. Cela signifie que Jésus ne fait aucune distinction entre les personnes. Il n’accorde aucune faveur ni aucun privilège à qui que ce soit ; comme nous l’avons lu, il ne tient pas compte du faciès des gens. Et cela suppose de la part de Jésus une grande lucidité sur ce que sont ses interlocuteurs, auditeurs, compagnons et disciples, lucidité associée l’absence de toute compromission, un refus constant de se soucier de soi-même, et une franchise totale.

Avec tout cela, Jésus était-il contre le Temple ? Réponse négative. Pour Jésus de Nazareth, homme libre qui n’avait besoin de rien ni de personne pour être en étroite relation avec Dieu, les formes collectives de la religion n’attentent pas nécessairement à la liberté des croyants.

Jésus était-il contre Rome ? Jésus ne considère pas que le pouvoir de l’occupant romain soit une dictature à abattre, il ne prêche jamais la révolte.

Lorsqu’il commande à ses contemporains de rendre simultanément à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, Jésus se pose comme le trait d’union entre Dieu et César, le trait qui unit mutuellement et réciproquement César à Dieu et Dieu à César. Qui que l’on soit, et où qu’on soit, il y a toujours un Dieu et des choses d’en haut, un César et des choses d’en bas, et ces choses sont inséparables. Jésus apparaît, comme le chiffre de l’impossibilité de séparer les choses d’en-haut et les choses d’en bas.

            Prendre conscience de tout cela était sans doute chose aisée pour les Pharisiens et pour les Hérodiens. Mais en tenir compte concrètement dans le fil de leur vie était, ce jour-là, hors de leur portée. Ils se turent donc puis s’en allèrent. Ils s’en allèrent en emportant avec eux ce qu’ils avaient entendu. Cela ferait peut-être son chemin en eux.

            Puisse cela faire son chemin en nous. Amen