mercredi 13 mai 2020

Lettre pastorale du 13 mai 2020. Pour ne pas oublier




Pour ne pas oublier

Lorsque David fut devenu vieux, il ne quittait plus son palais. Le grand roi qu’il était ne guerroyait plus, d’autres le faisaient en son nom et pour lui. Il vint à David l’idée de recenser tout son peuple. Le récit de ce recensement, et de ce qui s’ensuivit, figure en 2 Samuel 24 et en 1 Chroniques 21. A l’origine de cette idée, Dieu lui-même, ou Satan, cela dépend des auteurs. N’imaginez pas que furent comptés femmes, enfants et vieillards. Seuls les hommes en âge de tirer l’épée furent dénombrés. Les deux récits convergent vers des chiffres astronomiques, centaines de milliers, au-delà même du million !
Ces résultats sont historiquement invraisemblables, mais ils ont une valeur symbolique. La richesse et la prospérité du royaume étaient considérables. Si considérable qu’un dénombrement était évidemment inutile. Et quand bien même il eût fallu lever une armée, David ne pouvait pas ignorer que Dieu lui avait donné la victoire, alors qu’il était tout seul face à un certain Goliath, géant philistin…
Lorsque David fut devenu vieux, il eut un moment de faiblesse qui lui fit oublier Dieu, qui lui fit perdre la foi. David oublia donc que le trône sur lequel il était assis n’était pas le trône de David mais le trône de Dieu, que le peuple n’était pas les sujets de David mais le peuple de Dieu, et que les guerres qu’il avait menées n’étaient pas guerres de David, mais les guerres de Dieu. En affirmant  cela, nous ne légitimons en aucun cas ce que furent évidemment ces guerres ; conquêtes territoriales durables ou razzias saisonnières, elles furent, comme toutes les guerres, boucheries et atrocités. En affirmant tout cela, nous méditons sur ce que David oublia.
Petit pâtre qu’il était, insignifiant, anonyme, il lui arriva de devenir un grand roi et il oublia qu’il n’était qu’un petit pâtre. Il oublia, petit pâtre armé de sa fronde, que même si le frondeur est adroit, c’est Dieu qui dirige la pierre. David oublia la reconnaissance, tout comme il l’avait oubliée lorsqu’il ordonna le rapt de Bethsabée, femme d’Uri le Hittite. . .  David donc oublia le merci de chaque jour, pour vouloir posséder encore plus. Et il oublia aussi ce sentiment, qu’on a parfois appelé soumission, qui fait qu’on se tourne vers Dieu, même dans des situations difficiles, même lorsque le vent nous est contraire, en le priant ainsi : "Que ta volonté s’accomplisse…".
David oublia. Et pouvons-nous nous souvenir ? Insistons : puis-je me souvenir ? de ce que Dieu a fait pour moi ? ou, à défaut, de ce que je dois, profondément, réellement… à autrui ? La période que nous vivons est propice à un exercice si l’on veut quotidien. Il existe une longue chaîne humaine à laquelle j’ai dû, à laquelle je dois, d’être en vie aujourd’hui, d’être nourri, d’avoir appris à lire, d’avoir connu le Christ vivant, d’avoir rencontré des professeurs qui furent de bons maître, d’avoir été guidé sûrement dans le choix d’un métier… et vous compléterez, vous compléterez à l’infini. Mais cet exercice quotidien n’est pas la seule occasion de se souvenir. Lorsque nous célébrons le culte, lorsque nous étudions les Saintes Écritures, lorsque nous célébrons la Sainte Cène,  lorsque nous prions, nous nous souvenons. Nous nous souvenons des hauts faits de Dieu, et aussi, et surtout, de ceux qui, parmi nos semblables, les auront fait advenir.
Par l’étude, par la méditation, et par la prière, seuls, et en communauté, nous tâchons de ne pas oublier. Et c’est ainsi que notre vie peut s’orienter vers la reconnaissance, pour ce qui fut, et pour ce qui sera.

Pasteur Jean DIETZ, 13 mai 2020





dimanche 10 mai 2020

Chemin, vérité et vie (Jean 14,1-12) Le confinement, et après ?


Quel chemin sommes-nous en train de suivre ? Que restera-t-il de cette expérience ? L’esprit d’engagement, qui a mobilisé et discipliné tant de monde, va-t-il s’étioler ? Nous aurons bien assez tôt si nous avons durablement changé, ou si, à la fin de toutes ces semaines, nous allons réclamer notre dû. Quelles seront nos œuvres, une fois notre confinement terminé ? Quel chemin allons-nous suivre ?
Jean 14
1 «Que votre cœur ne se trouble pas: vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi.
2 Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures: sinon vous aurais-je dit que j'allais vous préparer le lieu où vous serez?
3 Lorsque je serai allé vous le préparer, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi.
4 Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin.»
5 Thomas lui dit: «Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin?»
6 Jésus lui dit: «Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n'est par moi.
7 Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l'avez vu.»
8 Philippe lui dit: «Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit.»
9 Jésus lui dit: «Je suis avec vous depuis si longtemps, et cependant, Philippe, tu ne m'as pas reconnu! Celui qui m'a vu a vu le Père. Pourquoi dis-tu: ‹Montre-nous le Père›?
10 Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même! Au contraire, c'est le Père qui, demeurant en moi, accomplit ses propres œuvres.
11 Croyez-moi, je suis dans le Père, et le Père est en moi; et si vous ne croyez pas ma parole, croyez du moins à cause de ces œuvres.
12 En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais; il en fera même de plus grandes, parce que je vais au Père.
Prédication
Je me souviens d’un groupe de chanteurs et musiciens, plutôt connu dans les milieux de jeunesse que j’ai fréquentés vers le milieu des années 70, Les témoins, et d’un de leurs chants, évidemment accompagné à la guitare, « Né de la poussière… » dont voici le refrain : « Il est le chemin, la vérité et la vie, nul ne vient au père que par lui ». Ce refrain nous rappelle évidemment un verset que nous venons de lire.
Il y a bien un glissement entre ce que Jésus déclare à Thomas et ce que la chanson affirme. « Je suis le chemin…nul ne vient au Père que par moi » déclare Jésus, Il est le chemin…nul ne vient au père que par lui, proclame la chanson. Mais je ne crois pas aujourd’hui que ce soit si grave, ni d’ailleurs le plus important. C’est que tout verset biblique peut bien être repris à son compte par un lecteur qui en fait un énoncé de sa foi personnelle. Tout verset biblique peut aussi être repris par une Église qui en fait un morceau de son credo. Il y a dans toujours dans ce processus un certain travail de réécriture. De l’autorité des Saintes Écritures à l’autorité de la personne, il n’y a qu’un pas que certains franchiront. L’autoproclamation est à la fois la plus grande tentation et le péché préféré des chrétiens… peut-être même des humains. Mieux vaut se souvenir qu’en matière de foi, la lecture intelligente des Saintes Écritures accompagnée par le témoignage intérieur du Saint Esprit, l’emporte en autorité sur les traditions humaines. Mieux vaut aussi se souvenir que celui qui obtient des Saintes Écritures la certitude que son chemin est le seul bon chemin veut faire son salut par ses œuvres plutôt que vivre par la foi.

Pour nous autres, maintenant, nous pouvons, et c’est assez simple, expliquer ce que signifient les mots chemin, vérité, et vie lorsqu’il s’agit de Jésus dans l’évangile de Jean. Chemin : intéressez-vous dans le récit au parcours de Jésus, aux déplacements de sa personne, le récit de son incarnation dans le prologue (Jean 1) et ses voyages, de Cana à Jérusalem. Vérité : intéressez-vous aussi aux discours et polémiques de Jésus, aux déplacements de sens qu’il ne cesse de proposer. Vie : intéressez-vous aux miracles qu’il accomplit, à l’intensité qu’il met dans tout ce qu’il fait et dit, à sa manière de se consacrer, jusqu’à la croix, sans réserve ni retour, à ceux qu’il rencontre et choisit.
Nous avons en cela, dans l’évangile de Jean, le chemin, la vérité, et la vie d’un homme, Jésus, de Nazareth, en Galilée. Et où tout cela le mène-t-il ? A la croix. Mais en cela va-t-il au père ?
Voici une question intéressante, une question que je ne me suis pas posée, lorsque je chantais Il est le chemin etc. en m’accompagnant de la guitare. Aller au Père, qu’est-ce que cela signifie ? Nous recevons parfois des faire part de décès qui sont ainsi rédigés : « Untel a rejoint la maison du père ». Est-ce que rejoindre la maison du père, aller au père, en somme, cela signifie mourir ? Lorsque Jésus – nous avons lu ce verset aussi – déclare « celui qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais; il en fera même de plus grandes, parce que je vais au Père », est-ce que cela signifie qu’il faut que Jésus meure, disparaisse, aille au Père, pour que d’autres se mettent enfin, après leur deuil fait, à œuvrer ? Pourtant, est-ce seulement dans la perspective de la mort, en somme dans la perspective d’une fin prochaine, qu’on peut parler d’aller au père ?

Tout en parlant de fin, et ayant la chance de méditer ce texte dans sa langue d’origine, il me vient l’idée que la formulation que nous avons en Jean 14:6, aller au père, est la même que celle que nous avons en Jean 1:1, au commencement était le verbe, et le verbe était tourné vers Dieu, et le verbe était Dieu. Ce qui donnerait, pour ce que nous méditons aujourd’hui, nul ne se tourne vers le père que par moi. Jésus serait donc pour ses disciples, et pour les lecteurs de l’évangile de Jean, celui vers qui se tourner, celui dans les traces duquel mettre ses pas, pour se tourner vers le Père. Notre réflexion sur les mots chemin, vérité et vie nous instruit sur la signification, en terme d’engagement, de l’expression être tourné vers le Père : tout donner, toujours, et pour rien.
C’est déjà un peu plus clair, mais il est possible d’aller encore un peu plus loin. Car la tournure grecque utilisée en Jean 14:6 et en Jean 1:1 a encore une autre signification. C’est un petit mot grec de quatre lettres qui signifie être infiniment proche l’un de l’autre, dans une relation dynamique, sans pour autant se confondre. C’est beaucoup pour un petit mot de quatre lettres, mais cela explique clairement pourquoi Jésus peut dire à Thomas, celui qui m’a vu a vu le Père, et pourquoi aussi il peut dire que c’est par lui, à travers lui, avec lui, que l’on peut s’approcher ainsi du Père. Se tenir ainsi proche de Jésus, dans une relation dynamique, c’est se tenir aussi proche du Père. Cette expérience put certainement être désirée et vécue par certains des disciples de Jésus.

Oui, et tant mieux pour les disciples : il y a des choses intenses et belles dans les récits bibliques. Mais il y a une distance – peut-être même un abîme – entre eux et nous. Tout ce que nous venons de méditer serre le texte d’assez près. Comment les expériences qui nous sont rapportées dans la Bible peuvent-elles rejoindre et informer nos propres expériences ? Il existe deux ancrages, deux liens entre le texte et le lecteur. Un ancrage mystique, et un ancrage éthique.
Lorsque nous méditons ce texte, une certaine proposition nous est faite, l’ébauche d’une précieuse chaîne : Dieu, Jésus, Philippe. La proposition qui est faite, très clairement, tient dans cette phrase de Jésus : « Je suis avec vous depuis si longtemps, et cependant, Philippe, tu ne m'as pas reconnu ! Celui qui m'a vu a vu le Père. » Philippe est celui des disciples qui, s’adressant à Nathanaël (Jean 1:45), l’invite à devenir disciple. Ce que nous appelons l’élément mystique, c’est cette proposition qui est faite à chaque lecteur, à chaque auditeur, de se joindre en esprit à cette chaîne de disciples et d’entrer ainsi transitivement dans cette relation dynamique à Dieu.
La proposition éthique est plus simple à comprendre. Ayant lu le récit de l’évangile, ayant connu la manière dont Jésus s’est consacré à ses frères et sœurs en humanité, ayant saisi comment il fut pour ses contemporains chemin, vérité, et vie, c’est, avec simplicité, choisir de vivre, à mesure humaine, ainsi que Lui a vécu. Qui s’approche ainsi des humains s’approche ainsi de Dieu.
Ajoutons donc, pour finir, que, dans l’esprit de l’évangile de Jean, l’ancrage mystique (l’unité du Père et du Fils) et l’ancrage éthique (l’incarnation) ne sont pas séparables.
Vivons ainsi qu’ont vécu les disciples de notre Maître, qui est chemin, vérité, et vie. Amen 
Prière
Au nom du Père, je te prie pour les autorités publiques de notre pays et celles du monde entier.
Affermis et soutiens les gouvernants qui cherchent à gouverner avec droiture. Corrige ceux qui peinent ou se refusent à le faire.
A tous, donne un peu de ta sagesse.

Au nom du Père, je te prie pour les journalistes qui ont une responsabilité dans la formation de l'opinion publique.
Rends les attentifs à leur devoir.
Fais les se soucier de la vérité et non de la polémique.
A tous donne un peu de ton discernement.

Au nom du Père, je te prie pour les soignants.
Soutiens leurs efforts et consolide la sollicitude qu'ils montrent aux malades qui sont dans leurs mains.
A tous donne un peu de ta bonté.

Au nom du Père, je te prie pour tous ceux qui ne peuvent pas encore se réjouir, les pauvres, ceux que je croise et ceux que je ne verrai jamais.
Les prisonniers. Les vieillards. Les isolés.
Les enfants qui n'ont pas de parents ou pas de bons parents.
A tous donne un peu de ta force.

Nous avons tous besoin maintenant d'un courage nouveau pour dépasser l'endroit où nous nous trouvons.
Ne nous laisse pas trop désemparés.
Ne nous laisse pas trop préoccupés de nous-mêmes.
Rends nous sensibles aux besoins de ceux qui sont mis sur notre chemin par
le hasard ou ta sainte volonté.
Fais-nous trouver la parole ou le geste qui apaise, soutient, encourage.

Nous te le demandons au nom de ton fils bien aimé, notre Seigneur Jésus Christ, qui sur les chemins du monde, a parlé sans haine ni crainte et a remis debout les humains qu'il a rencontrés. Amen

mercredi 6 mai 2020

Lettre pastorale du 6 mai 2020. Dieu, où est-il ?


Dieu, où est-il ?

                  Lorsque Jésus mourut, le voile du Lieu Très Saint se déchira en deux, du haut en bas (Marc 15,38). Dieu était chez lui dans ce lieu qu’on appelait tout simplement Le Lieu.
                       Mais Dieu était-il vraiment présent dans ce seul Lieu et nulle part ailleurs ? La question de sa présence dans Le Lieu a longtemps – et peut-être même toujours – agité les esprits. Pendant le temps de l’Exil, lorsque le premier Temple avait été détruit, où Dieu était-il ? La plupart des dignitaires religieux de Jérusalem ayant été déportée en Babylonie, Dieu s’y était-il rendu aussi ? Et avant que l’Arche d’Alliance ne soit déposée dans ce premier Temple, où Dieu habitait-il ? Les écrits de l’Ancien Testament nous font témoins de discussions difficiles à ce sujet, et parfois de condamnations et de ruptures. L’installation exclusive de Dieu au cœur du premier Temple ne s’est pas faite sans querelles ni sans violence.
               Au temps de Jésus, il y avait des synagogues dans tout le pays, tout autour de la Méditerranée, et jusqu’en Babylonie ; Dieu y était-il présent ? Puis, lorsque la destruction du deuxième Temple a eu lieu, en l’an 70 après Jésus Christ, où Dieu est-il passé ?
                      Lorsque Jésus meurt et que le voile du Lieu Très Saint se déchire du haut en bas, c’est l’intimité de Dieu qui est exposée, simultanément en deux lieux : dans le Temple, où plus rien n’est dissimulé, et à la Croix, où tout est exhibé, l’incarnation de Dieu dans sa brutale nudité. Telle est la croix ! L’auteur de l’évangile de Marc a la conviction qu’à partir de la mort de Jésus, Dieu n’est plus à rechercher dans des Lieux Saints ou Très Saints, ni dans aucun lieu de pèlerinages, ni dans aucun lieu de dévotions. Dieu doit être recherché là où Jésus se manifeste. C'est-à-dire là où Jésus souffre et meurt, mais aussi là où Jésus prêche, enseigne, accompagne et soulage la souffrance.
                  La pâte humaine, la vie humaine, le corps humain abîmé, le corps humain dévoué au service de ses semblables, tel devient alors le Temple de Dieu, et telle sera désormais, et pour toujours sa demeure. Cette pensée a connu de multiples expressions. Elle a été mise en musique par Bach, un peu avant la fin de la Passion selon Matthieu : « Purifie-toi, mon cœur. Je veux ensevelir Jésus moi-même. Car il doit, dès maintenant et pour toujours, avoir en moi son doux repos. Monde, va-t-en ! Laisse Jésus entrer ! »

                  Dieu, où est-il ? Nul n’a attendu le commencement de la pandémie de Covid-19 pour se poser la question. Dieu, depuis que nous sommes confinés, depuis que la pandémie s’est installée, n’est pas parti ailleurs. Il est là où il a toujours été. Les lieux où il est présent se sont même multipliés. Il est là où des équipes médicales travaillent d’arrache-pied pour la guérison de leurs semblables. Il est là où le moindre geste est accompli qui soulage, qui aide. J’aime à l’imaginer présent là où l’on tire l’aiguille pour la confection de masques. Là où l’on maintient possible le ravitaillement de la population.
                  Dieu est là aussi où l’on pleure ceux-là qui ne sont plus. Discrète présence divine, et sérieux accompagnement humain se sont unis pour cheminer dans la tristesse, avec les modestes moyens qui sont à notre disposition en ce moment.
                  Lorsque les temps en seront venus, nous pourrons organiser des cérémonies pour dire, une fois encore, notre reconnaissance à Dieu. Il sera temps aussi de revenir à la célébration publique du culte. Mais, pour l’heure, il nous faut encore un peu attendre.

                        Pasteur Jean DIETZ, 6 mai 2020

dimanche 3 mai 2020

Des bergers et des brebis (Jean 10,1-10)


Cela fait déjà assez longtemps que nous ne nous sommes pas rassemblés en peuple – c'est-à-dire physiquement, tous ensemble, pour partager la Parole et le Repas.
Peut-être ressentons-nous comme une absence. La proximité de nos sœurs et de nos frères, le rassemblement du dimanche, seraient-ils une nécessité pour que vive la foi ?
Mais cette absence n’est-elle pas l’occasion d’approfondir notre relation personnelle avec Dieu ?
La foi a, de ce point de vue, deux dimensions au moins : une dimension personnelle et intime, et une dimension collective et communautaire.
Ces deux dimensions sont-elles séparables ? Existent-elles l’une sans l’autre ? Doivent-elles exister uniquement l’une pour l’autre ?
Nous sommes invités ce dimanche à lire quelques versets du 10ème chapitre de l’évangile de Jean.

Jean 10
1 «En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans l'enclos des brebis mais qui escalade par un autre côté, celui-là est un voleur et un brigand.
2 Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis.
3 Celui qui garde la porte lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix; les brebis qui lui appartiennent, il les appelle, chacune par son nom, et ils les emmène dehors.
4 Lorsqu'il les a toutes fait sortir, il marche à leur tête, et elles le suivent parce qu'elles connaissent sa voix.
5 Jamais elles ne suivront un étranger; bien plus, elles le fuiront parce qu'elles ne connaissent pas la voix des étrangers.»
6 Jésus leur dit cette parabole, mais ils ne comprirent pas la portée de ce qu'il disait.
7 Jésus reprit: «En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis.
8 Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands, mais les brebis ne les ont pas écoutés.
9 Je suis la porte: si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir.
10 Le voleur ne se présente que pour voler, pour tuer et pour perdre; moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu'ils l'aient en abondance.
Prédication
            Avant de commenter ces quelques versets, je voudrais en appeler à vos souvenirs de lecture.
Juste avant le chapitre 10 de l’évangile de Jean, il y a le chapitre 9. Et dans ce chapitre 9, il s’agit d’abord d’une guérison, celle d’un aveugle de naissance. « Qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui, ou ses parents ? » Cette question est posée à Jésus par ses disciples. Mais Jésus ne s’intéresse pas à ce genre de spéculation. Il préfère guérir cet aveugle.
Polémique s’ensuit avec des autorités religieuses, désignées sous le nom de Pharisiens. Voici les derniers versets de ce chapitre 9 : « 39 Jésus dit alors: «C'est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles.» 40 Les Pharisiens qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent: «Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi?»  41 Jésus leur répondit: «Si vous étiez des aveugles, vous n'auriez pas de péché. Mais à présent vous dites ‹nous voyons›: votre péché demeure. »
            Polémique sur la cécité, celle des yeux, ou celle de l’intelligence ? Polémique sur la manière de faire le bien ? Polémique sur les prétentions de certains ?  Pourquoi cette polémique ? Parce que la guérison avait eu lieu un jour de sabbat ? Parce que Jésus et ses détracteurs n’étaient pas de la même école ? Parce que Dieu exauçait Jésus bien que Jésus ne respectât pas le sabbat ? Oui… bien sûr, tout cela. Mais il y a plus, et plus grave. Le chapitre 10 de l’évangile de Jean continue clairement le chapitre 9. Nous allons essayer de comprendre ce plus grave : histoire d’aveugles et de brebis, de guides d’aveugles et de bergers, de croyants et de leurs pasteurs...

            Commençons par une question toute simple : l’aveugle, livré à lui-même, où va-t-il, peut-il choisir son chemin ? Cet aveugle ne va nulle part, il prend un chemin sans le choisir, il est livré à la fantaisie de ceux qui acceptent de le guider.
L’aveugle est une sorte de paroissien idéal. Quelle initiative pourrait-il avoir ? Et la brebis, toute seule, où va-t-elle ? Elle ne va nulle part. Elle bêle après son troupeau. Et quand elle le retrouve enfin…
La brebis est un animal qui vit en troupeau, le troupeau avance en cohorte, ou en file indienne. Un animal suit un autre animal, l’animal ne voit du paysage ambiant que l’arrière-train de l’animal qui le précède. La brebis suit, pour le meilleur et pour le pire, toujours sans aucun discernement. La brebis pourrait être une sorte de paroissien, ou de paroissienne idéale, qui discute peu, qui avance sans rechigner, qu’on peut même aller jusqu’à tondre…
Et si par malheur les brebis deviennent trop peu nombreuses, on peut toujours voler celles des autres.
Pauvres bêtes, et pauvres paroissiens s’ils sont ainsi traités.

A ces manières brutales, Jésus oppose une toute autre image, de la brebis, du troupeau, bien entendu, mais aussi une toute autre image du berger – nous relisons les quelques versets du 10ème chapitre de l’évangile de Jean :
  1. Un enclos, une porte ; on ne se déguise pas, on n’escalade pas les murs, on en reste d’abord à des dispositions d’usage ; c’est par ces dispositions d’usage que tout peut commencer ;
  2. Les brebis toutes ensemble forment bien une sorte de communauté, mais chacune est appelée par son propre nom, question de respect de la personne et de son histoire ;
  3. On fait sortir les brebis de l’enclos traditionnel, car ce n’est pas dans les enclos que se trouve la nourriture ; si l’on maintient trop longtemps les brebis dans l’enclos, elles y dépérissent assurément ;
  4. Le berger digne de ce nom, ne se contente pas de les mener dehors et de les garder dans son sillage pour les faire revenir, serviles, toujours aux mêmes endroits ; le berger digne de ce nom apprend au contraire à ses brebis à aller et venir, à examiner, à discerner, à choisir parmi ce qu’elles trouvent et ce qu’on leur propose ; il leur apprend à trouver elles-mêmes de quoi se nourrir ;
  5. Le berger selon le cœur de Jésus prépare toujours l’émancipation de ses propres brebis ; c’est même à cela qu’il consacre le plus clair de son temps.
 
Mais s’agit-il de brebis, ou s’agit-il d’êtres humains ? S’agit-il de l’Église,  des croyants, paroissiens, et fidèles ? Qu’est-ce que leurs bergers espèrent pour elles, et pour eux ? L’aliénation, ou l’émancipation ?
Et que se joue-t-il dans cette parabole d’apparence si simple ? Une affaire de brebis qui ont réellement besoin de bergers, ou une affaire de bergers qui ont désespérément besoin de brebis ?

Avec une audace folle, Jésus – Jean 10,8 – affirme que « tous ceux qui sont venus avant (lui) sont des voleurs et des brigands ». Il défie ainsi l’histoire et les responsables religieux de son temps, il défie aussi – il interroge radicalement – les responsables religieux de tous les temps : bergers, ou brigands, du bétail, ou des êtres humains, aliénation, ou émancipation, servitude, ou responsabilité ?
Avec une audace folle aussi, Jésus affirme que « les brebis ne les ont pas écoutés », qu’elles les ont même fuis. Jésus affirme ainsi qu’il a foi en ceux qui croient. Il affirme qu’une foi vivante sait d’elle-même instinctivement discerner les mauvais bergers des bons bergers, les bons pâturages des mauvais pâturages.

A ceux qui Le suivront, Jésus promet la vie, la vie en abondance. Il leur promet surabondance de vie, une vie toujours risquée, toujours renouvelée, de réflexion, de décision, et d’engagement.
Notre Seigneur Jésus Christ a mené cette vie-là comme personne. Il en a proclamé la nécessité. Il en a connu l’intensité. Il en a célébré la beauté. Il en a payé, délibérément, le prix.
Puissions-nous, brebis que nous sommes, et ayant bien reconnu sa voix, décider de le suivre. Amen
Prière
Seigneur, je ne peux pas oublier l'obscurité et les souffrances de notre temps, les malentendus et les erreurs qui nous font nous tourmenter les uns les autres, les fardeaux et craintes que tant d'humains doivent porter en ce moment dans l’incertitude, et sans beaucoup de repères.

Je me tourne vers toi car je ne veux pas penser ou agir en mouton.

Je te demande de m’aider à réfléchir chaque fois que j’entends ou lis quelque chose, chaque fois que je suis tenté de donner mon avis sur tout et de colporter des propos simplistes ou accusateurs. Donne-moi, donne à tous un peu de ton discernement pour que les paroles que nous prononçons favorisent des échanges respectueux et constructifs.

Je te demande aussi le courage d’intervenir, chaque fois que nécessaire, et même à contre temps si besoin, pour mettre en œuvre concrètement dans l’ordinaire des jours, le commandement de la justice et de la fraternité.

Je ne veux pas penser ou agir en mouton, Seigneur.
Mais je ne suis pas seul au monde et fais partie de la foule de tes créatures.
Aide-moi à respecter le bien commun,
- malgré mon besoin de me défouler, à ne pas faire trop de bruit pour respecter le sommeil de ce voisin qui a besoin de repos,
- malgré ma peur de manquer, à ne pas acheter plus que nécessaire,
- malgré ma peur tout court, à ne pas tyranniser les autres par mes pronostics, mes opinions ou mes certitudes.

Seigneur, je ne veux avoir ni Dieu ni Maître hormis toi Seul.

Fais-moi sentir ta présence et obéir à la seule voix de ton Fils, notre Seigneur Jésus Christ, venu nous offrir la Vie. Amen

mercredi 29 avril 2020

Lettre pastorale du 29 avril 2020 - Consolation


ÉGLISE PROTESTANTE UNIE VINCENNES-MONTREUIL

LETTRE PASTORALE DU 29 AVRIL 2020



Consolation

De Siméon, que la tradition présente souvent comme un vieil homme, il nous est dit qu’il était juste et pieux, qu’il attendait la consolation d’Israël et que l’Esprit Saint reposait sur lui (Luc 2,25). Les divers éléments du portrait de Siméon nous sont assez intelligibles, sauf un. Qu’attendait-il, cet homme qui attendait la consolation d’Israël ?
Consoler, c’est alléger, apaiser, la peine de quelqu’un. Quelque chose pèse, et empêche d’avancer. Quelque chose tourmente, et empêche d’aller droit… Qu’arrivait-il alors à Israël dont il dût être consolé ? En ce temps-là, Israël perdit son unité politique et religieuse, Israël perdit son indépendance et vécu sous domination romaine. Est-ce de ces pertes-là qu’Israël devait être consolé ?
Israël avait-il un jour été ainsi uni ? Et en fait de perte, n’étaient-ce pas des illusions qui avaient été perdues ? La perte des illusions, même si elle fait progresser en lucidité, engendre une réelle souffrance, avec pesanteur et tourments. Et toute prophétie d’une prochaine restauration aurait été un grand mensonge. Donc, pour Israël, plus jamais de roi, plus jamais d’armée, plus jamais d’autonomie, plus jamais de terre sacrée, plus jamais de Temple...
En face de ces plus jamais, n’y a-t-il pas un mais ? N’y a-t-il pas une consolation ? Qu’est-ce qui pourrait rendre la peine moins lourde à porter ? Au temps de Jésus déjà, deux ou trois choses commençaient à émerger. L’idée que la Loi pourrait être une patrie portative. L’idée d’un Dieu adressant au cœur de chacun une parole de conversion. L’idée qu’une éthique personnelle conséquente importe d’avantage que les sacrifices. L’idée que des communautés locales peuvent validement se réunir. Ces idées, méditées, progressivement mises en œuvres, n’étaient-elles pas, en elles-mêmes, déjà, une consolation ?
Peut-être, mais lorsque la peine est trop lourde et le tourment trop violent, il faut quelque chose de plus simple, quelque chose de très simple. Luc l’évangéliste nous propose une consolation très simple : un enfant en bas âge et un homme déjà âgé – un vieillard même, peut-être – se rencontrent. Tout l’avenir inconnu du monde est accueilli, et béni, par tout le passé usé du monde. Toute la présence divine enclose dans les millénaires est reportée dans le corps d’un tout petit enfant. Dieu n’est pas là seulement, bien abrité dans des vieilles pierres, mais il advient jusque dans la joie d’un tout-petit qui joue. Peut-être est-ce cela, la consolation d’Israël.

De Siméon, nous ne savons pas du tout s’il était assidu au Temple. Il nous est seulement rapporté que, guidé par l’Esprit Saint, il se rendit au Temple, à Jérusalem, le jour précis où deux parents – Joseph, Marie – vinrent au Temple. Et là Siméon reconnut et bénit l’enfant. L’Esprit Saint guide Siméon vers Jésus. Et le lecteur de l’évangile, lui, sait d’avance qui est cet homme, et qui est l’enfant. Je dis souvent que le lecteur en sait trop et que, pour comprendre un peu ce que rapportent les évangiles, il lui faut faire l’effort d’oublier ce qu’il sait. Une fois que le lecteur a fait l’effort d’oublier, il voit un vieil homme inconnu bénir un enfant inconnu.
Et si, aujourd’hui, alors que nous sommes toujours confinés, il m’est demandé quelle image de consolation j’attends, je réponds que j’attends de voir de nouveau des enfants jouer librement sous le ciel de notre printemps, et sous le regard de vieilles personnes ravies.


          Pasteur Jean DIETZ, 29 avril 2020

samedi 25 avril 2020

Apparitions du Ressuscité (Luc 24,13-27) Quelques pas vers Emmaüs


Prologue
            Lorsque viennent les dimanches d’après Pâques et d’avant Pentecôte, vient aussi le temps de lire, et de relire, certains des textes qui viennent clore les évangiles. Certains de ces textes mettent en avant la nécessité du baptême (Marc), le côté essentiel de la Sainte Cène (Luc), la primauté de Pierre (Luc, et Jean), toutes ces sortes de choses en lesquelles l’ancienneté, l’authenticité et la nécessité se confondent. Comme si le respect de ce saint patrimoine était non seulement promesse, mais aussi gage de salut.
            Pouvons-nous considérer que nos ancêtres nous ont transmis ces textes juste pour que nous réglions sur eux notre vie spirituelle et communautaire ? Ces textes n’ont-ils pas une dimension réflexive, voire critique ?
            Pour ce second dimanche après Pâques, il nous est proposé de lire et de méditer un récit que seul Luc donne, celui des pèlerins d’Emmaüs.
            Nous lisons la première partie de ce récit.

Luc 24
13 Et voici que, ce même jour (le dimanche de la résurrection), deux (disciples) se rendaient à un village du nom d'Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem.
14 Ils parlaient entre eux de tous ces événements.
15 Or, comme ils parlaient et discutaient ensemble, Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux;
16 mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
17 Il leur dit: «Quels sont ces propos que vous échangez en marchant?» Alors ils s'arrêtèrent, l'air sombre.
18 L'un d'eux, nommé Cléopas, lui répondit: «Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n'ait pas appris ce qui s'y est passé ces jours-ci!» -
19 «Quoi donc?» leur dit-il. Ils lui répondirent: «Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple:
20 comment nos grands prêtres et nos chefs l'ont livré pour être condamné à mort et l'ont crucifié;
21 et nous, nous espérions qu'il était celui qui allait délivrer Israël. Mais, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés.
22 Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés: s'étant rendues de grand matin au tombeau
23 et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu'elles ont même eu la vision d'anges qui le déclarent vivant.
24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ce qu'ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit; mais lui, ils ne l'ont pas vu.»
25 Et lui leur dit: «Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu'ont déclaré les prophètes!
26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu'il entrât dans sa gloire?»
27 Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait.

Prédication
Qui est cet homme, qui se joint à deux disciples dépités ? Cela nous est annoncé d’emblée, à nous, les lecteurs. Et les lecteurs en savent ainsi d’emblée très long, trop long même… Et les lecteurs, s’ils veulent espérer comprendre, doivent alors faire un effort, non pas l’effort de se souvenir, mais plutôt l’effort, bien plus difficile, d’oublier. D’oublier qui est ce troisième homme, d’oublier la résurrection, d’oublier aussi qu’après les apparitions viendra l’Ascension, et qu’après l’Ascension viendra la Pentecôte. Oublier presque tout… et se mettre dans la peau de ces deux hommes dépités, qui croyaient qu’il était celui qui allait libérer – racheter – Israël.
            Dans la peau de ces deux hommes, qui furent disciples de Jésus de Nazareth – sans toutefois être membres du cercle restreint des 12 – nous avons la mémoire de ses paroles et de ses gestes, la mémoire aussi de son assassinat. Et, bien entendu, nous sommes des lecteurs des livres des prophètes.
            Et voici ce que nous dit l’inconnu qui fait route avec nous : « Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’on déclaré les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu’il entrât dans sa gloire ? »

            A cet instant, nous devons faire un autre effort encore, celui de nous souvenir de notre connaissance et de notre compréhension des prophètes. Et c’est à partir de cela que nous devrions comprendre ce qu’il en est du Christ, de sa passion, et de sa gloire. Quelque chose nous vient-il à l’esprit ?
            Sans doute pas grand-chose. Ou plutôt deux ou trois morceaux du prophète Ésaïe et de Zacharie… en lesquels nous avons pris l’habitude de voir, comme figuré par avance, ce Christ que nous révérons. Mais, procédant ainsi, nous comprenons les prophètes à partir du Christ, alors que la proposition qui nous est faite, dans le texte que nous méditons, est, au contraire, de comprendre le Christ à partir des prophètes.
Alors, que pouvons-nous dire des prophètes ? Que pouvons-nous dire, retenir, de ces 15 livres bibliques qui portent des noms de prophètes, ainsi que des livres de Samuel et des Rois, sans oublier les Juges, et Moïse qui, bien souvent, parle et agit comme un prophète ? (vous pouvez faire l’exercice chez vous, un quart d’heure, une feuille blanche, et vous notez ce dont vous vous rappelez, puis, au bout de ce quart d’heure, vous faites l’exercice que suggère Jésus : tous les prophètes ont parlé du Christ…)
Le prophète Samuel, enfant (Jan Victors, 1645)
            Et voici mon résultat :
(1) Un prophète interpelle. Qu’il s’agisse d’un peuple, d’un prêtre ou d’un roi, le prophète interpelle. Il interpelle, parfois très vigoureusement, ceux qui en prennent à leur aise avec la puissance qui est la leur. Et comme cette puissance, dans les anciennes traditions hébraïques, est toujours puissance donnée par Dieu, le prophète interpelle tous ceux qui en prennent à leur aise avec Dieu. Et il interpelle aussi, vigoureusement, ceux qui, oubliant Dieu, changent de dieu. Nous notons aussi que cette mission, le prophète peut l’accomplir sur la terre d’Israël, mais aussi à l’étranger. Ainsi peut-on dire que le combat du prophète, c’est le combat pour Dieu, contre l’idole, quelle que soit l’allure que prend l’idole, et quel que soit le lieu où cette idole se manifeste.
(2) Un prophète manifeste la puissance de Dieu, en guérissant, en ressuscitant, et en activant toutes sortes de forces naturelles...
            (3) Un prophète exhorte et console. A divers moment de son histoire, le peuple des fils de Jacob se trouve dominé, exilé, déporté, asservi… et le prophète est là pour donner un sens – pas toujours une explication, mais toujours un sens – aux événements en cours.
            (4) Un prophète guide. C'est-à-dire qu’il se tient toujours sur le chemin qui est le sien, chemin que Dieu lui a fait choisir.
(5) Le prophète paie toujours lui-même le prix de son propre engagement. C’est parfois un prix de solitude, un prix de raillerie, un prix de persécution… Ce prix, parfois, c’est sa propre vie.
(6) La parole du prophète n’est jamais perdue, sa pertinence ne se dégrade pas avec le temps qui passe, et sa puissance peut être réactivée à chaque génération.

Nous pouvons, dans les six propositions que nous venons de faire, remplacer le prophète par Christ. Et nous considérerons qu’en effet, cela correspond.
Mais là n’est pas la question posée. Voici la question posée : si les disciples d’Emmaüs avaient un peu réfléchi, est-ce qu’à partir de ces six propositions, ils auraient identifié en Jésus le Christ ? Il nous est facile de répondre oui, parce que c’est dans une certaine tranquillité d’esprit que nous nous posons la question, et aussi parce que notre espérance est bien fondée dans le nom de Jésus Christ.
Mais qu’aurions-nous répondu si, disciples de Jésus, nous avions dû répondre trois jours après son assassinat ? Nous sommes déjà moins certains… Et si nous devions répondre de notre espérance au cœur de la tempête, ou devant des abîmes de déréliction ?
Et que répondons-nous, au titre de notre foi, pendant cette pandémie que nous n’avons pas encore fini de traverser ?

Sœurs et frères, puissions-nous toujours trouver en nous les paroles des prophètes et du Christ. Et si nous ne les trouvons plus, que le Dieu tout puissant nous envoie de ces gens qui nous rappelleront en qui nous devons croire.
Amen

mardi 21 avril 2020

Lettre pastorale du 22 avril 2020. Telle vie, telle foi, tel Dieu.


Telle vie, telle foi, tel Dieu – les choix de l’homme et l’impuissance de Dieu

De l’histoire du Déluge biblique nous retenons le bel épisode de la construction de l’arche par Noé, la lente procession des animaux terrestres s’avançant par couple, chacun selon son espèce, et prenant place à bord de cet improbable vaisseau. Nous retenons aussi que l’avancement de la décrue fut annoncé par une colombe qui, lâchée par Noé, revient vers lui avec un rameau d’olivier, signe assez universel de paix. Nous retenons enfin que l’arc en ciel acquit en ce temps-là le statut de mémorial, le mémorial d’un plus jamais… sur lequel nous allons revenir.
Souvenons-nous. La première fratrie inaugure le fratricide. Les premiers descendants du premier couple humain inventent la vengeance. Les premiers vengeurs, découvrant que la vengeance n’épuise pas la haine et le ressentiment, se mettent à venger sept fois… et cette vengeance-là ne suffisant toujours pas, certains se mettent à venger soixante dix sept fois. A ce niveau de susceptibilité, si vous déplaisez à quelqu’un en marchant sur son ombre, vous serez tué et votre famille exterminée. Ainsi, à l’institution divine de la vengeance "modérée" répond  l’institution humaine de cette vengeance superlative (Genèse 4,15 et 24). Et comme il y a toujours quelque part un cousin oublié qui survit, le cycle de la vengeance ne peut jamais finir… Et Dieu, dans tout ça ? Dieu, dans la Genèse, est à l’initiative d’une tentative de modération de la vengeance, comme il est d’ailleurs aussi à l’initiative d’une tentative de protection du meurtrier. Dès les commencements, Dieu tâche de suggérer à l’homme qu’il peut autrement faire, autrement que le pire… Dieu indique en somme le chemin. Mais Dieu ne contraint pas l’homme à prendre ce chemin ? Chacun peut ici affirmer que Dieu est impuissant, ou bien que Dieu est indifférent. L’homme ici choisit son Dieu comme il choisit sa vie. Il n’est pas écrit que les humains des premiers temps aient ignoré Dieu. Ils firent seulement certains choix, le monde habité des premiers temps s’emplît d’une irrépressible violence, et Dieu lui-même, impuissant à éduquer ses créatures, eut recours à la violence.
Est-ce à dire que Dieu, ayant perdu patience, répondit à la violence par la violence ? Certains croyants l’affirmeront. Oseront-ils ajouter que le Déluge, ou autre catastrophe, ou autre pandémie, sont les réponses de Dieu à une humanité qui tarde à se corriger en se tournant vers Lui ? Certains l’affirmeront. Et parmi ces gens-là, persuadés de leur propre justice, je n’ai rencontré que des gens profondément habités par la violence. Telle vie, telle foi, tel Dieu ? Peut-être.
Car Dieu sauve, aussi. Il sauve Noé qui est un homme juste et intègre, c'est-à-dire un homme qui ne juge pas au faciès, qui n’a qu’une parole et ne vend pas sa justice. Qu’a-t-il fait, Lui, Dieu, pour que Noé soit un homme juste ? Rien. De plus nous ne voyons nulle part Noé s’interroger sur sa justice ou sur son salut. Nous le voyons plutôt, dans un environnement de violence, choisir la justice, et montrer donc que ce choix-là est possible. Mais alors, Dieu sauverait-il les justes ? Dans le récit du Déluge, nous voyons Dieu se proposer de recommencer l’humanité à partir d’un seul juste… et nous le voyons aussi renoncer à cette chimère (Genèse 8,21). En renonçant ainsi, Dieu renonce, une fois pour toutes, à transformer lui-même le cœur de l’homme. Plus jamais de Déluge, plus jamais de violence curative, la direction à prendre est assez bien balisée. A l’homme de choisir.

Nous avons dit Déluge… Qu’en est-il de Covid-19 et de sa signification pour la foi ? Choix de vie, choix de foi, choix de Dieu.