samedi 19 avril 2025

Et il vit et il crut (Jean 20,1-9)

                                  

Jean 20

1 Le premier jour de la semaine, à l'aube, alors qu'il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau.

 2 Elle court, rejoint Simon-Pierre et l'autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit: «On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l'a mis.»

 3 Alors Pierre sortit, ainsi que l'autre disciple, et ils allèrent au tombeau.

 4 Ils couraient tous les deux ensemble, mais l'autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.

 5 Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n'entra pas.

 6 Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait; il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là

 7 et le linge qui avait recouvert la tête; celui-ci n'avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit.

 8 C'est alors que l'autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau; il vit et il crut.

 9 En effet, ils n'avaient pas encore compris l'Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d'entre les morts.


Prédication : 

            Et la lecture qui nous est proposée se finit là, « Ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts », lecture qui laisse de côté diverses apparitions célèbres, une affaire de jardinier putatif et finalement Jésus est reconnu, et finalement surtout la résurrection est convenablement attestée et peut être reconnue. Avec de telles attestation, on ne peut qu’adhérer, parce que ces apparitions, ces attestations d’apparitions emportent la raison – ou plutôt le raisonnement. Et plus le texte se poursuit, plus les apparitions se multiplient et plus la résurrection s’inscrit dans l’histoire du temps long des communautés chrétiennes, communautés de ceux qui affirment qu’il est ressuscité d’entre les morts, lui entre tous, l’unique absolu, un dans l’histoire des communautés humaines, qui revient de la mort. Et savez-vous qu’un des Pères de l’Eglise s’était appuyé, pour établir la résurrection, sur le mythe – ou plutôt la légende – du Phénix, qu’il situait au fin fond du monde connu, sud de l’Égypte à l’époque, pour expliquer que Jésus revive. Réinscrire Jésus donc dans le temps long de la narration historique, tel est le sens possible de cette noria d’apparitions du ressuscité…

            Mais le choix du texte nous oriente vers une autre voie – une voie qui n’est à proprement parler pas une voie, qui n’est pas un chemin qu’on pourrait suivre même si, de fait, Pierre et l’autre disciple suivent un chemin. Je ne sais pas si vous avez vu que l’un et l’autre se font la course, au plus rapide, au plus perspicace, au plus curieux. C’en est même presque burlesque, et on les verrait bien, tant l’un que l’autre, sous les traits de grands acteurs burlesques qui au comble de l’étonnement pour une raison quelconque, regardent face caméra avec leurs yeux plein d’étonnement. Qui, de Keaton ou de Chaplin est le meilleur à ceux jeu-là ?

            En tout cas, cette course à deux, avec top départ à Marie de Magdala, opère comme une dislocation du récit. Le recueillement probablement de rigueur en des circonstances particulièrement tragiques – il y a un mort, et ce mort c’est Jésus – exigerait – le recueillement – une marche assez lente et mesurée, une démarche adaptée, en somme une marche de procession. Nous n’avons pas entendu dire qu’il existe, dans les rituels que l’humanité a inventés, un seul cortège qui se passe au pas de course. On est recueilli devant la mort, et l’on prend son temps – le temps de la mort – et vue temps que dure la mort, les cortèges ne peuvent pas être rapides. D’ailleurs il y a un certains temps qu’il est nécessaire de pouvoir passer dans les cimetières afin qu’un certain travail de détachement puisse avoir lieu, 45 minutes dans notre culture. Vous voyez que, ramené aux dimensions des cimetières, ça fait une marche très lente. Rien à voir avec la course entre Pierre et le disciple que Jésus aimait. S’il doit y avoir une ressemblance entre eux et nos processions d’aujourd’hui, c’est que chacun fait son petit bout de chemin avant l’autre, l’autre profitant du chemin déjà ouvert pour avancer à son tour un petit plus. Ce qui relève toutefois encore du récit, du temps long.

            Or, il y a tout autre chose dans le récit qui nous est proposé. C’est une chose qui est tout autre, une chose qui n’est pas une chose, dont il est très difficile de parler, d’ailleurs l’auteur de l’évangile de Jean prend seulement quatre mots pour dire cette chose qui n’est pas une chose : l’autre disciple enta dans le tombeau, et il vit et il crut. Quatre mots, les verbes sans pronoms, la répétition du et, et clac, le récit est tellement tendu qu’il claque comme un élastique, et entre ces deux morceaux de texte quelque chose d’inouï est manifesté, la résurrection. La résurrection, dans le texte, c’est une question de style, et l’auteur de l’évangile a trouvé un style propre à exprimer…

            La résurrection, c’est ce qui fait que l’être humain passe de il vit à il crut. Avant d’en dire un peu plus nous avons ici une réponse à la question de norias d’images et d’apparitions qu’on nous a évités en ce beau dimanche de Pâques. La résurrection, si nous avons bien compris, c’est le passage de il vit à il crut, et bien si c’est bien cela qui nous arrive, si c’est bien ce passage-là qui a lieu ce matin dans nos chants et nos prières, et bien nous n’avons pas besoin d’apparitions, la résurrection est au-delà de ce qui se voit, elle n’en a pas besoin. Elle est même au-delà de toute compréhension.

            Nous revenons maintenant au verset 9 de notre texte, qui semble suggérer que cette course entre les deux disciples et son aboutissement eurent lieu parce « qu’ils n’avaient pas encore compris l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts. »

            Voyez-vous, si nous cherchions dans les Écritures l’Écriture selon laquelle Jésus devait, ou doit, se relever d’entre les morts, nous devrions cherche longtemps avant de ne rien trouver. Les textes ne parlent pas de ça comme ça, comme une correspondance entre le récit du temps long et les faits relatés. Je crois pourtant que le texte, s’agissant de la résurrection, ne parle presque de ça, c'est-à-dire de la possibilité que la vie revienne, que la grâce ne soit pas éteinte, que la résurrection soit cet instant de grâce après lequel croire redevient possible, croire, c'est-à-dire avancer.

            Mais cela ne relève pas du fait de comprendre l’Écriture, comme on comprend une explication, ou une démonstration, et alors on peut répéter et avoir une bonne note à l’examen. Ce texte, là où il évoque la résurrection, c’est il vit et il cru, ne demande pas à être compris, mais à être en quelque sorte pénétré, peut-être ingéré, pour devenir une expérience en nous – et je n’hésite pas à le dire, je crois que celui qui s’investit de tout son cœur dans la lecture de ce fragment peut faire l’expérience de ce que texte proclame.

            Ainsi, la résurrection, en ce jour, au moment où nous fêtons Pâques, correspond bien sûr à toutes sortes de manifestations historiques dont les récits s’inscrivent dans le temps longs de l’histoire qu’on appelle souvent histoire sainte, mais elle est aussi une promesse toujours actuelle parce qu’inscrite dans de discrets recoins des langues humaines, ainsi que nous avons lu : et il vit, et il crut.

 

 

samedi 12 avril 2025

Quand les pierres crieront (Luc 19,28-40)

 

Luc 19

28 Sur ces mots, Jésus partit en avant pour monter à Jérusalem.

 29 Or, quand il approcha de Bethphagé et de Béthanie, vers le mont dit des Oliviers, il envoya deux disciples

 30 en leur disant: «Allez au village qui est en face; en y entrant, vous trouverez un ânon attaché que personne n'a jamais monté. Détachez-le et amenez-le.

 31 Et si quelqu'un vous demande: ‹Pourquoi le détachez-vous?› vous répondrez: ‹Parce que le Seigneur en a besoin.› »

 32 Les envoyés partirent et trouvèrent les choses comme Jésus leur avait dit.

 33 Comme ils détachaient l'ânon, ses maîtres leur dirent: «Pourquoi détachez-vous cet ânon?»

 34 Ils répondirent: «Parce que le Seigneur en a besoin.»

 35 Ils amenèrent alors la bête à Jésus, puis jetant sur elle leurs vêtements, ils firent monter Jésus;

 36 et à mesure qu'il avançait, ils étendaient leurs vêtements sur la route.

 37 Déjà il approchait de la descente du mont des Oliviers, quand tous les disciples en masse, remplis de joie, se mirent à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu'ils avaient vus.

 38 Ils disaient: «Béni soit celui qui vient, le roi, au nom du Seigneur! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux!»

 39 Quelques Pharisiens, du milieu de la foule, dirent à Jésus: «Maître, reprends tes disciples!»

 40 Il répondit: «Je vous le dis: si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront.»


Prédication : 

            Dans le texte que nous venons de lire, et qui rapporte l’histoire d’une procession royale, il y a deux problèmes, les premiers mots, et les derniers mots.

            Les premiers mots, ceci : « Sur ces mots, Jésus partit … pour Jérusalem ». Et comme souvent, nous allons revenir sur ces mots, justement, une parabole, peut-être la plus dure de toutes les paraboles de la Bible. Ça ressemble à la parabole des talents, mais augmentée de plusieurs éléments : le maître part au loin pour se faire couronner roi de son propre pays, et il confie des richesses à tels serviteurs avec pour tâche de faire du business jusqu’à son retour ; ce que les serviteurs feront avec plus ou moins de bonheur ; le maître est suivi dans on voyage par un groupe d’intrigants qui ne veulent pas du couronnement ; le couronnement a lieu, le maître rentre chez lui, règle les cas de ses serviteurs et la parabole se finit ainsi, parole de Jésus, « 27 Quant à mes ennemis, ces gens qui ne voulaient pas que je règne sur eux, amenez-les ici et égorgez-les devant moi.› »

            C’est une finale de parabole absolument violente. Et si l’on a en mémoire les petites affaires de graines qui germent, de petits moutons et de gentilles pièces perdues et retrouvées, donc des paraboles, les paraboles en somme, auxquelles nous sommes finalement habituées, on se trouve ici bien surpris… On nous dit que pour interpréter les paraboles il faut s’imaginer dans tous les rôles de tous les personnages, mais là, qu’allons-nous faire ? Et c’est dans la bouche de Jésus, avec quoi semble-t-il il cloua le bec de tout le monde pour un certain temps et s’avança vers Jérusalem pour mettre en scène cet épisode que nous connaissons sous le nom des Rameaux.

 

            La chronique romaine nous rapporte qu’Archelaüs, fils d’Hérode le Grand, se rendit à Rome pour se faire couronner par l’Empereur, et revint au pays avec un certain titre. Archelaüs fut un très mauvais roi. Quant à la punition sanglante, elle fut infligée une fois au moins dans l’histoire biblique par l’Empereur Nabuchodonosor au roi Sédécias qui avait comploté et s’était rebellé contre lui. Ces attestations historiques donnent un certain poids au récit. Mais il nous faut tâcher de comprendre ce que ça signifie lorsque c’est mis dans la bouche de Jésus et à un tournant de son ministère. Or, justement, cette parabole nous suggère qu’il y a un certain retournement, un retournement majeur, de la parole aux actes, et ces actes portent la mort en eux. Le maître part se faire couronner, c'est-à-dire qu’il respecte les formes juridiques en vigueur, mais dès qu’il a sa couronne, il se transforme en un tyran sanguinaire. Il n’y a pas de commentaire à faire sur cette transformation. Ça arrive comme ça, parfois, les puissants ne résistent pas à la tentation.

            Jésus parle ainsi de son couronnement à venir, vous savez ce que sera sa couronne. Quelle sorte de maître, quelle sorte de roi sera-t-il ? Pour nous poser cette question, nous devons faire l’effort de ne pas nous souvenir de tout ce que nous savons déjà. Nous sommes capables de comprendre en partie au moins les annonces de la passion, que c’est pour bientôt… que ça se passe à Jérusalem, mais nous ne savons pas comprendre l’incroyable violence des propos de Jésus. Nous restons bouche bée.

 

            Là-dessus, il y a une procession royale, ou humblement royale, tout comme l’a imaginée le prophète Zacharie (9,9-10). Peu de choses à dire là-dessus : le Messie entre à Jérusalem avec tout un tapage. Quelqu’un m’avait appris que ça n’avait pas pu être une grande foule, et que si les Pharisiens avaient réclamé le silence, c’était pour éviter que le tapage ne devienne tumulte et que la troupe romaine ne vienne remettre de l’ordre avec ses méthodes à elle, sanglantes encore une fois. Mais la scène reste fantastique et énigmatique. « Si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront. » Qu’est-ce que veut dire cette phrase obscure ? Elle signifie que ce que les humains sont empêchés de dire, les choses les vocifèrent. Et nous avons quelque chose comme ça dans le prophète Habacuc (2,11) : « Malheur à celui qui commet pour sa maison des rapines injustes (…) car la pierre des murailles crie et la poutre de la charpente lui répond. » Les choses sont – thèse un rien animiste – animées, et elles sont des témoins infaillibles de nos vies.

            Or donc si les disciples sont empêchés de crier leur joie, ce sont les pierres qui crieront. Pourquoi les pierres ? Et pas les poutres de la toiture ? Les pierres en question pourraient bien être les pierres du chemin, ou des maisons, ou même les pierres du Temple, allusion faite à sa beauté, allusion faite aussi à sa destruction prochaine et inévitable. Destruction qui signera la fin du culte sous sa forme sacrificielle, et qui signera le commencement d’une autre manière d’adorer, dans laquelle la réflexion du croyant trouvera la meilleure place.

            Alors, il y a une question qui se pose : qu’est-ce qui est porteur de la louange et de l’adoration, les monuments, ou les humains ? Et pour parler comme Paul aux Corinthiens, le temple du Saint Esprit, est-ce le Temple, ou le corps de l’être humain ? Halte-là les pierres donc, du moins tant que les corps sont libres de louer Dieu, et si cette liberté se perd, que les pierres prennent le relais. Et c’est ainsi que la louange à Dieu ne pourra jamais cesser.

 

            Et dans le rapport à cette louange, et dans le rapport à nos frères les humains, quelle sœur, quel frères seront nous ? Et bien puissions-nous toujours porter la louange et vivre selon ce qu’elle exprime.

            Amen


samedi 5 avril 2025

Sur le commandement (Jean 8,1-11)

 Jean 8

1 Jésus gagna le mont des Oliviers.

2 Dès le point du jour, il revint au temple et, comme tout le peuple venait à lui, il s'assit et se mit à enseigner.

3 Les scribes et les Pharisiens amenèrent alors une femme qu'on avait surprise en adultère et ils la placèrent au milieu du groupe.

4 «Maître, lui dirent-ils, cette femme a été prise en flagrant délit d'adultère.

5 Dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Et toi, qu'en dis-tu?»

6 Ils parlaient ainsi dans l'intention de lui tendre un piège, pour avoir de quoi l'accuser. Mais Jésus, se baissant, se mit à écrire avec son doigt sur le sol.

7 Comme ils continuaient à lui poser des questions, Jésus se redressa et leur dit: «Que celui d'entre vous qui n'a jamais péché lui jette la première pierre.»

8 Et s'inclinant à nouveau, il se remit à écrire sur le sol.

9 Après avoir entendu ces paroles, ils se retirèrent l'un après l'autre, à commencer par les plus âgés, et Jésus resta seul. Comme la femme était toujours là, au milieu du cercle,

10 Jésus se redressa et lui dit: «Femme, où sont-ils donc? Personne ne t'a condamnée?»

11 Elle répondit: «Personne, Seigneur», et Jésus lui dit: «Moi non plus, je ne te condamne pas: va, et désormais ne pèche plus.»

 Prédication : 

            Voici des gens qui, Bible en main, et parce que c’est écrit dans la Bible, sont prêts à mettre une femme à mort. C’est écrit dans la Bible et donc il est permis de le faire, voire obligatoire de le faire. Ils vont le faire, comme si rien d’autre que ça n’était écrit dans la Bible, ils en ont le droit, voire le devoir, et rien ne pourra leur être reproché, ni par les humains, ni par Dieu.

Voici donc le chef d’accusation : adultère, un autre homme que son mari, en flagrant délit. Si c’est en flagrant délit, c’est donc qu’ils étaient deux. Où est le monsieur ? La question fait sourire… Mais elle est grave. La Loi prescrit la mise à mort des deux amants, et pas seulement de la femme. Donc, lorsque les accusateurs demandent la mort de la femme seulement, ça n’est pas la Loi qu’ils s’apprêtent à appliquer. Ils s’apprêtent juste à assassiner une femme.

Leur demande aurait-elle été plus légitime s’ils avaient amené la femme, et l’homme ? Jésus leur répond, et leur aurait répondu : « Que celui-qui-est-sans-péché lui (ou leur) jette le premier la pierre. » Il écrit aussi, avec son doigt, dans la poussière. Nous reviendrons dans quelques instants sur les signes que Jésus traçait dans la poussière.

 

Puisque qu’aucune pierre n’a été jetée, c’est que personne n’a pu se considérer sans péché. Nous savons seulement que ces gens-là, qui connaissent leur Bible sur le bout des doigts, ne peuvent pas avoir une vie durant observé toute la Loi. C’est impossible. Ce que nous pouvons dire à coup sûr, rien qu’en lisant le texte, c’est qu’en entendant la parole de Jésus, adressée à eux publiquement, ils ont laissé vivre celle qu’ils avaient décidé de tuer. Sans doute avaient-ils tous péché, telle ou telle fois, et de bien des manières différentes. Sans doute aussi le public qui était là nombreux savait-il très bien que ceux qui se donnent eux-mêmes pour les gardiens de la vertu sont ceux qui la piétinent sans vergogne. Les accusateurs de cette femme sont aussi des pécheurs, et la femme est donc sauvée.

 

Mais il y a une question profonde que nous pouvons nous poser. Quel commandement étaient-ils en train de transgresser, eux, les accusateurs ? Par exemple, dans le Décalogue (Exode 20), « Tu ne tueras pas. » Et voici une autre proposition, plus sérieuse encore, « C'est moi le SEIGNEUR, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude : Tu n'auras pas d'autres dieux face à moi. »

Lorsque Jésus interpelle ceux qui veulent lapider la femme adultère, il leur pose une question très précise : quel dieu êtes-vous en train de servir ? Quel dieu servent-ils lorsqu’ils s’avancent avec leur verset biblique à la main qui leur permet de tuer en toute bonne conscience et impunément ? Est-ce le Dieu qui fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude ? Celui qui s’avance ainsi, Bible en main et condamnation à la bouche, est-il serviteur du Dieu libérateur, ou esclave de ses propres passions ?

Celui qui se sert de cette manière d’un verset biblique particulier pour justifier des actes de mort, ou de discrimination, n’a rien à voir avec le Dieu qui fait sortir du pays d’Egypte. Car ça n’est pas un commandement bien choisi qu’il faut observer personnellement lorsque ça vous arrange, mais tous les commandements, tout le temps, et à chaque instant, les commandements les plus restrictifs, les commandements les plus cruels, et les commandements les plus miséricordieux, ensemble, en même temps !  Et qui est, et qui sera le juge de cette observance ? Celui qui parle dans le Décalogue est juge, et lui seul.

 

Ainsi donc, Jésus leur rappelle en quelques mots la totalité de la Loi. Reprenons, d’ailleurs, et dans une traduction plus juste, le commencement du Décalogue. « C'est moi le SEIGNEUR, ton Dieu, qui te fais (passé, présent, futur) sortir du pays d'Égypte. » Je t’en ai fait sortir hier, je t’en fais sortir aujourd’hui, et je t’en ferai sortir aussi demain. Car la maison des esclaves, la maison des esclavages, ça n’est pas là seulement d’où tu viens, mais c’est là où tu es. Tu n'auras pas d'autres dieux face à moi. Or tu as bien d’autres dieux, à commencer par cette Bible dont tu choisis si opportunément les versets.

Jésus donc leur rappelle cela. Et il le leur rappelle tout autant en écrivant sur le sol. J’imagine que, dans la poussière du sol, il écrit le commencement des dix commandements. Comme pour leur dire : ce texte, cette parole fondatrice, parole d’amour, vous foulez aux pieds, sans plus d’égards pour lui que pour de la poussière…

Et ceci concerne tous ceux qui sont présents. Et Jésus de leur rappeler le sens de ce premier commandement : la vie, et non pas la mort, la liberté, et non pas l’aliénation. Il les renvoie tous, et elle, il la renvoie vivante parce que c’est des vivants que le Seigneur libère. Il la renvoie libre pour qu’elle reste libre.

Quelle suite à cette histoire ? Et pour les accusateurs, et pour la femme, nous n’en savons rien.

Pour nous autres lecteurs, pour nous autres auditeurs de la prédication chrétienne, une grande prudence dans la lecture de nos textes, et une grande miséricorde à l’égard des personnes.

Que nos lectures, nos réflexions, nos paroles et nos actes soient éclairés par cette miséricorde. Amen


Et le verbe est devenu chair (Jean 1,1-14) Pour la mémoire de Michel

 Jean 1

1 Au commencement était le Verbe, et le Verbe était infiniment proche de Dieu, et le Verbe était Dieu.

 2 Il était au commencement infiniment proche de Dieu.

 3 Tout fut par lui, et rien de ce qui fut, ne fut sans lui.

 4 En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes,

 5 et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise.

 6 Il y eut un homme, envoyé de Dieu: son nom était Jean.

 7 Il vint en témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui.

 8 Il n'était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière.

 9 Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme.

 10 Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l'a pas reconnu.

 11 Il est venu dans son propre bien, et les siens ne l'ont pas accueilli.

 12 Mais à ceux qui l'ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu.

 13 Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu.

 14 Et le Verbe est devenu chair

 

Prédication :

            Nous arrêtons ici la lecture, c’est un extrait suffisant, c’est l’un des sommets de ce texte, l’un des sommets avant que l’auteur ne revienne sur ce qu’il a affirmé sous le coup d’une stupéfiante inspiration, avant qu’il ne reprenne ce qu’il a donné, faute peut-être de pouvoir l’assumer.

            L’objet de son inspiration c’est que le Verbe est chair, et donc que Verbe et chair, Dieu et humain, c’est la même chose, et c’est un – unique et unité.

 

            Mais revenons au début, lorsque se présentent le Verbe, et Dieu. Deux entités semble-t-il, au moins dans l’imagination de certains groupes de fidèles. Dieu tout en haut, sans doute, et le Verbe, tout en haut aussi, qui avait ses propres attributs parmi lesquels la capacité à mettre en mots et en phrases ce qu’il en était de Dieu. Dieu inatteignable, redoutable, inintelligible, et le Verbe, proche de lui, le faisant connaître. Mais quelle différence en les deux, si l’on ne connaît Dieu que par le Verbe ? Vous pouvez là-dessus imaginer colloques et débats. Quelque part, certains proposent que le Verbe est infiniment proche de Dieu, si infiniment proche de Dieu que le Verbe et Dieu sont un. Première inspiration stupéfiante de notre texte. Est-ce que l’auteur va assumer cette fois ce qu’il a proposé, va-t-il reprendre ce qu’il a donné ?

            Mais qu’a-t-il donné ? Le Verbe est Dieu ; et par le Verbe il nous faut entendre la parole, la parole entre nous, que nous partageons, qui si est proche de Dieu qu’elle est Dieu : si vous voulez savoir ce qu’il en est de Dieu, écoutez ce que les gens disent, et parlez avec les gens ; parlez, mais pas seulement de Dieu, de toutes sortes de choses ; toute parole est parole de Dieu m’a appris un ami Rabbin, donc lorsque vous parlez, vous êtes Dieu ; raison pour laquelle il faut réfléchir avant de parler.

            Le verbe est Dieu, audace considérable, pouvons-nous l’assumer ? Et si nous l’assumons, comment donnerons nous un sens à des affirmations comme « je crois en Dieu », ou « je ne crois pas en Dieu » ? Quel sens aussi auront nos salutations, nos dialogues ?

            Cette identité de la parole et de Dieu est-elle assumée par l’auteur du prologue ? Il me semble que oui, parce qu’elle est au fond est la plus simple qui soit, et qu’elle nous laisse Dieu avec seulement des paroles humaines.

 

            Nous avons parlé déjà de ce qui vient après, à savoir que le Verbe se fait chair, et parlé aussi de cette unité un peu triple, le Verbe, Dieu, et la chair. Inutile d’en reparler, car la méditation de ces choses peut durer infiniment en quête d’une illumination, alors qu’il faut plutôt tenter d’élaborer une éthique.

            L’affirmation de l’unité de ces trois mots, comment oriente-t-elle une vie humaine ? Quels rapports humains commande-t-elle ? Réponse simple : il est impossible de faire abstraction de la chair, toute chair est chair parlante et toute chair est chair de Dieu… Aussi, dans la perspective du prologue, il n’y a pas d’autre éthique possible qu’une éthique du souci d’autrui.

            Et si l’on veut un exemple pratique, il suffit de lire la suite de l’évangile de Jean. Et l’on verra comment un certain Jésus, de Nazareth, met en œuvre ce qu’il professe : il enseigne, il nourrit, il guérit, il polémique… sa vie entière semble consacrée à l’élargissement d’autrui. Et pour quels résultats ? « les ténèbres ne l’ont point comprise », « le monde ne l’a pas reconnu », « les siens ne l’ont pas accueilli ». Résultat nul ! Mais il n’y a pas que ça dans l’évangile de Jean, et puis, s’agissant de cette foi dont nous parlons, celle qui affirme concrètement l’unité de la chair, de la parole et de Dieu, les actes ont leur valeur en eux-mêmes. Le croyant, accueil ou pas, persiste dans sa manière d’être, si bien que le croyant persiste dans son témoignage, dans sa manière d’être, de dire, et d’agir.

 

            Et le Verbe est devenu chair. L’auteur de l’évangile de Jean a-t-il assumé, ou repris, son affirmation ? Il  dû se rendre compte du côté inassumable de son affirmation. Et il l’a méditée, méditée encore, et encore jusqu’à rédiger 20 chapitres. Au fil desquels les affirmations initiales prennent un volume et une place irremplaçables avec pour finalité « que vous croyiez que Jésus est le Christ et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom (Jean 20,31).

 

            Ce qui n’est pas la fin de l’histoire. C’est à peine plus que le commencement d’un chemin. Nous avons connu un homme qui s’était penché sur ce texte, avec application, un homme qui était sur ce chemin.

samedi 29 mars 2025

Le bon accueil (Luc 25, 1-32) le meilleur accueil possible

Luc 15

1 Les collecteurs d'impôts et les pécheurs s'approchaient tous de lui pour l'écouter.

 2 Et les Pharisiens et les scribes murmuraient; ils disaient: «Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux!»

 3 Alors il leur dit cette parabole:

(…)

 11 Il dit encore: «Un homme avait deux fils.

 12 Le plus jeune dit à son père: ‹Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir.› Et le père leur partagea son avoir.

 13 Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout réalisé, partit pour un pays lointain et il y dilapida son bien dans une vie de désordre.

 14 Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans l'indigence.

 15 Il alla se mettre au service d'un des citoyens de ce pays qui l'envoya dans ses champs garder les porcs.

 16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre des gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui en donnait.

 17 Rentrant alors en lui-même, il se dit: ‹Combien d'ouvriers de mon père ont du pain de reste, tandis que moi, ici, je meurs de faim!

 18 Je vais aller vers mon père et je lui dirai: Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi.

 19 Je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvriers.›

 20 Il alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l'aperçut et fut pris de pitié: il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.

 21 Le fils lui dit: ‹Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils...›

 22 Mais le père dit à ses serviteurs: ‹Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds.

 23 Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,

 24 car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé.› «Et ils se mirent à festoyer.

 25 Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses.

 26 Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c'était.

 27 Celui-ci lui dit: ‹C'est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu'il l'a vu revenir en bonne santé.›

 28 Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer. Son père sortit pour l'en prier;

 29 mais il répliqua à son père: ‹Voilà tant d'années que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres; et, à moi, tu n'as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.

 30 Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a mangé ton avoir avec des filles, tu as tué le veau gras pour lui!›

 31 Alors le père lui dit: ‹Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.

 32 Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé.› »

Prédication : 

              A cette lecture qui nous est recommandée par le lectionnaire, nous pouvons ajouter deux autres courtes paraboles :

  4 «Lequel d'entre vous, s'il a cent brebis et qu'il en perde une, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller à la recherche de celle qui est perdue jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvée?

 5 Et quand il l'a retrouvée, il la charge tout joyeux sur ses épaules,

 6 et, de retour à la maison, il réunit ses amis et ses voisins, et leur dit: ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai retrouvée, ma brebis qui était perdue!›

 7 Je vous le déclare, c'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion.

 8 «Ou encore, quelle femme, si elle a dix pièces d'argent et qu'elle en perde une, n'allume pas une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle l'ait retrouvée?

 9 Et quand elle l'a retrouvée, elle réunit ses amies et ses voisines, et leur dit: ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai retrouvée, la pièce que j'avais perdue!›

 10 C'est ainsi, je vous le déclare, qu'il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit.»

            Avec lesquelles nous avons un tout homogène – et une longue lecture pour une prédication. Que nous commençons comme une devinette : quelle ressemblance y a-t-il entre une brebis, un pécheur, une pièce d’argent, et un fils ? C’est une devinette et elle tourne autour d’un seul verbe qui figure au deuxième verset de notre lecture. Le point commun dans notre texte entre une brebis, un pécheur, une pièce d’argent, et un fils c’est faire bon accueil – plein de sens possibles, accueillir, en effet, mais aussi attendre, prendre sur soi, recevoir de pied ferme. Jésus donc fait bon accueil aux pécheurs, et mange avec eux. On le lui reproche âprement… Dans un monde que des soi-disant purs parce qu’observants, religieux, autoproclamés, partagent en deux, eux, et les autres, Jésus bouleverse les frontières et les usages. Il fait bon accueil, il fréquente, il va chez eux, il parle avec eux, il mange avec eux…

            Pour méditer sur ce bon accueil, nous avons quatre petites affaires, une brebis, un pécheur, une pièce d’argent, et un fils. A qui ferons-nous bon accueil ?

 

            Une pièce d’argent ? Une pièce perdue pour laquelle toute la maison est retournée. Absurdement : le temps de retourner toute la maison aurait pu être un temps travaillé et rémunéré. Sauf que ça n’est pas une pièce que cherche la femme, mais cette pièce-là précisément, même si cette pièce-là est exactement semblable à toutes les autres pièces. La qualité cependant de cette pièce est d’être perdue. Puis retrouvée. A cette pièce la femme va réserver bon accueil. Après avoir présupposé que cette pièce pouvait être cherchée et trouvée, elle lui réserve bon accueil, et la fête avec ses amis.

           

            Ce qu’on fait pour une pièce, le fait-on pour une brebis ? La brebis se perd toute seule. Et lorsque la prend l’angoisse de sa solitude, elle se met à bêler lamentablement. Ça peut aider à la retrouver. Et le berger de la parabole va laisser absurdement 99 autres bêtes pour aller cherche la 100ème, nous le savons bien. Et c’est celle-là qu’il cherche, singularisée par son égarement… ou bien c’est un berger qui, comme on dit, connaît chacune de ses bêtes. Il la retrouve. Une brebis, c’est un être vivant, et même si c’est assez peu intelligent ça l’est toujours plus qu’une pièce d’argent… Une brebis n’est peut-être pas capable de repentir, peut-être un peu plus qu’une pièce d’argent… A cette brebis, le berger fait le meilleur accueil. Après avoir présupposé que cette brebis était encore vivante, pouvait être cherchée et trouvée, il lui réserve bon accueil et fait une fête avec ses amis.

           

            Et un pécheur ? Réserver bon accueil à un pécheur. Jésus ne se fatigue pas à dire ce qu’est un pécheur. Tellement la définition va de soi : un pécheur c’est quelqu’un avec qui l’on n’a rien à voir. Ceci dit, à supposer qu’on s’intéresse à la conversion des pécheurs pour une vie meilleure, on ne peut rien entreprendre si l’on commence justement par ne rien entreprendre, par rejeter. Faute du meilleur accueil, rien n’est possible. Même si ça ne marche pas non plus après le meilleur des accueils. Combien de fois faut-il réserver le meilleur accueil à quelqu’un qui va mal pour qu’il commence à aller mieux ? « Je ne te dis pas sept fois, mais 70 fois sept fois. » Le pécheur est un vivant dont la vie change, et qui a conscience du changement. C’est en quoi il est différent d’une brebis et d’une pièce d’argent. Encore faut-il l’accueillir

           

            Et cet homme qui avait deux fils, combien de fois leur avait-il réservé le meilleur accueil, à l’un comme à l’autre, avant que le plus jeune décide de partir ? Nous connaissons bien l’histoire. Et le père réserva le meilleur de tous les accueils possible au fils cadet. Sur la survie de ce fils, ne disons rien. Prenons le point de vue le plus simple, le fils se souille, se repent, et repenti retourne chez son père. L’accueil du père est mérité, et démesuré. Prenons le point de vue du père : le fils cadet est mort. Et des morts on ne sait rien, sinon qu’ils ne sont rien. Ni la pièce, ni la brebis, ni le pécheur ne sont morts. C’est un mort que le père accueille. La possibilité d’accueillir, que nous voyons être entière chez le père, tient à une espérance lancée jusqu’au-delà de la mort. Accueillir le mort au-delà de la mort, le renouveler, et jouir avec lui du meilleur des repas possible est la forme la plus élevée qui soit du meilleur accueil.

 

            Les Pharisiens et les Scribes, ceux qui murmuraient parce que Jésus faisait bon accueil aux pécheurs et mangeait avec eux… qu’ont-ils pensé des paraboles de Jésus ? Ont-ils accueilli en eux ces paraboles ? Nous ne le savons pas. Ne pas savoir ce que deviennent nos paroles, nos témoignages, et les laisser aller leur propre chemin, cela fait partie du bon accueil que nous pouvons prodiguer à nos contemporains.   

samedi 22 mars 2025

Brève méditation sur la conversion (Luc 13,1-5)

Luc 13

1 À ce moment survinrent des gens qui lui rapportèrent l'affaire des Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs sacrifices.

 2 Il leur répondit: «Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens pour avoir subi un tel sort?

 3 Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même.

 4 «Et ces dix-huit personnes sur lesquelles est tombée la tour à Siloé, et qu'elle a tuées, pensez-vous qu'elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem?

 5 Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière.»

Prédication :

            Réponse de Jésus : si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière. Quelle est cette manière ? Nous pouvons penser que la mort de ces gens eut lieu faute de leur part d’un repentir lié à telle ou telle faute… peut-être d’ailleurs à leur faute d’être Galiléens. Vous savez que dans des contextes tendus ce genre de faute génésique peut être invoquée. Et l’on sait que les Galiléens étaient méprisés par les Jérusalémites… On se jette à la figure des insultes mortelles…Mais on ne peut pas se repentir de sa propre naissance.

            Cherchons un peu plus intelligemment. La question est posée à des gens qui arrivent tout à coup auprès de Jésus, et  ces gens sont en quête d’une explication. Pourquoi un massacre a-t-il eu lieu, semble-t-il dans le Temple, massacre dont des Galiléens ont été victimes ? Y a-t-il – il doit y avoir – un lien entre… ils doivent être en quête de ce lien… il doit y avoir une explication… ce doit être une punition… ou quelque chose d’autre. Que cherchent donc ces gens qui interrogent Jésus ? En lisant les versets, voire le chapitre, qui précède, nous pouvons constater l’existence d’une quête de rationalité, quête de logique, quête de causes et d’effets – du genre de ce que nous avons un peu exploré ces dernières semaines en parlant de cette troisième tentation selon Luc, qui est de mettre Dieu à l’épreuve en considérant qu’il est obligé par les Saintes Écritures. Ces gens qui viennent interroger Jésus sont en quête d’obligations divines qui punissent les uns et récompensent les autres.

            Mais ça ne marche pas, parce que si seulement des Galiléens ont été massacrés, toutes sorte de gens de diverses nationalités sont morts dans l’effondrement de la tour de Siloé, et donc sans raison, sans rationalité aucune.

            Jésus va plus loin encore, en affirmant « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière ». C’est une affirmation très dure. Elle signifie qu’une certaine quête de raison mêlant –  ou ne mêlant pas – Dieu à telles affaires cruelles et injustes, telle quête est morbide, conduit à la mort, à une certaine mort, mort de la parole, mort de l’accueil des éprouvés, mort de la miséricorde…

            Mais il y a un si, et en plus du si, il y a se convertir. Nous pourrions être tentés de dire qu’il y a la conversion, mais mieux vaut utiliser le verbe, car il parle implicitement d’un processus. Renoncer aux pourquoi et aux comment, cela peut prendre du temps, progresser, régresser, progresser encore… Et plus l’épreuve est cruelle et plus l’on peut se perdre dans les genèses et les explications, et les fins. Et chacun le fait selon un rythme et un chemin qui est le sien.

            Les explications viennent à perdre de leur importance, à passer au second plan, puis un jour elles s’évanouissent.

 

            « A ce moment, survinrent des gens qui lui rapportèrent l’affaire des Galiléens dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs sacrifices. » Nous espérons pour ces gens – et pas pour eux seulement – que les réponses de Jésus auront été libératoires. Amen


samedi 15 mars 2025

Temps long, temps court (Genèse 5,15-18 ; Luc 9,28-36)

                                    

Genèse 15

5 Il le mena dehors et lui dit: «Contemple donc le ciel, compte les étoiles si tu peux les compter.» Puis il lui dit: «Telle sera ta descendance.»

 6 Abram eut foi dans le SEIGNEUR, et pour cela le SEIGNEUR le considéra comme juste.

 7 Il lui dit: «C'est moi le SEIGNEUR qui t'ai fait sortir d'Our des Chaldéens pour te donner ce pays en possession.» -

 8 «Seigneur DIEU, répondit-il, comment saurai-je que je le posséderai?»

 9 Il lui dit: «Procure-moi une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle et un pigeonneau.»

 10 Abram lui procura tous ces animaux, les partagea par le milieu et plaça chaque partie en face de l'autre; il ne partagea pas les oiseaux.

 11 Des rapaces fondirent sur les cadavres, mais Abram les chassa.

 12 Au coucher du soleil, une torpeur saisit Abram. Voici qu'une terreur et une épaisse ténèbre tombèrent sur lui.

 13 Il dit à Abram: «Sache bien que ta descendance résidera dans un pays qu'elle ne possédera pas. On en fera des esclaves, qu'on opprimera pendant quatre cents ans.

 14 Je serai juge aussi de la nation qu'ils serviront, ils sortiront alors avec de grands biens.

 15 Toi, en paix, tu rejoindras tes pères et tu seras enseveli après une heureuse vieillesse.

 16 À la quatrième génération, ta descendance reviendra ici car l'iniquité de l'Amorite n'a pas atteint son comble.»

 17 Le soleil se coucha, et dans l'obscurité voici qu'un four fumant et une torche de feu passèrent entre les morceaux.

 18 En ce jour, le SEIGNEUR conclut une alliance avec Abram en ces termes: «C'est à ta descendance que je donne ce pays, du fleuve d'Égypte au grand fleuve, le fleuve Euphrate –


Luc 9

28 Or, environ huit jours après ces paroles, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques et monta sur la montagne pour prier.

 29 Pendant qu'il priait, l'aspect de son visage changea et son vêtement devint d'une blancheur éclatante.

 30 Et voici que deux hommes s'entretenaient avec lui; c'étaient Moïse et Elie;

 31 apparus en gloire, ils parlaient de son départ qui allait s'accomplir à Jérusalem.

 32 Pierre et ses compagnons étaient écrasés de sommeil; mais, s'étant réveillés, ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui.

 33 Or, comme ceux-ci se séparaient de Jésus, Pierre lui dit: «Maître, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes: une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie.» Il ne savait pas ce qu'il disait.

 34 Comme il parlait ainsi, survint une nuée qui les recouvrait. La crainte les saisit au moment où ils y pénétraient.

 35 Et il y eut une voix venant de la nuée; elle disait: «Celui-ci est mon Fils, celui que j'ai élu, écoutez-le!»

 36 Au moment où la voix retentit, il n'y eut plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et ils ne racontèrent à personne, en ce temps-là, rien de ce qu'ils avaient vu.


Prédication : 

            A la quatrième génération, avons-nous lu à l’instant dans la Genèse.

            Cette quatrième génération sera celle de nos arrière-arrières petits-enfants. Quelle est notre espérance pour eux ? Cette quatrième génération est aussi celle de nos arrière-arrières grands-parents. Je me souviens donc de Caroline Blum, la grand-mère de ma grand-mère, qui fut la femme d’un Jonathan Charlier, dont je sais qu’il fut pasteur à Épernay. Ils eurent cinq enfants, cinq filles. En 1913, elle était déjà une très vieille dame. Ce qui nous laisse à penser qu’elle était née aux environs de 1830.

En 1830, le commerce des esclaves existait encore, on estime que 60.000 personnes par an traversaient encore l’Atlantique, au départ de l’Afrique, et totalement contre leur gré… Quatre générations donc entre cette femme et moi. Qu’a-t-elle imaginé pour la quatrième génération après elle ? D’elle, je sais une ou deux choses encore : elle appréciait particulièrement qu’on lui parle en allemand. Et c’est d’elle – à cause de son patronyme, Blum – qu’un membre de sa descendance, deuxième génération, m’a un jour dit ceci : « Elle s’appelait Blum mais rassure-toi, Jean, elle n’était pas Juive. » Quelle pouvait donc être l’espérance de cette femme ? Peut-être que sa judéité chemine silencieusement parmi les femmes et les enfants des femmes de sa descendance ; raison pour laquelle peut-être elle n’avait engendré que des filles. Sur les photos, elle n’est guère souriante. Mais les photos ne disent pas grand-chose. Que savait-elle, que pouvait-elle pressentir de ce monde qui est le nôtre ? Était-elle du genre optimiste, joyeuse et confiante, ou du genre tout-fout-le-camp madame ?

            A la quatrième génération donc, promesse divine, et objet d’une alliance que Dieu offre à Abraham dans la torpeur de la création, « à la quatrième génération, ta descendance reviendra ici… » L’ici de Canaan, bien sûr. Mais bien plus encore, « ce pays, du fleuve d’Égypte au grand fleuve Euphrate » La construction du texte est évidente, à cette alliance assortie d’une promesse territoriale est associé – cousu à gros points – une revendication territoriale déguisée en promesse. Ce que certains appellent le Grand Israël, c’est ce que nous savons, plus le Sinaï et au-delà vers l’ouest la rive droite du Nil, et à l’est la moitié de la Syrie, la moitié de l’Irak, jusqu’à la rive droite de l’Euphrate. Les auteurs de la Genèse ont conservé l’expression d’une ambition territoriale considérable, et scellée par une promesse divine forcément autorisée et infaillible.

            Mais nous autres, nous nous demandons si le texte biblique a la valeur d’un titre de propriété. Cette question nous ramène à plusieurs prédications récentes, dont une sur la tentation, et en particulier la troisième tentation selon Luc, et un commandement qui interprète cette tentation. Nous lisons : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu », et nous comprenons : tu ne feras pas de Dieu ton obligé. Dieu reste Dieu, Dieu reste libre et souverain.

            Ce qui signifie que même si quatre générations plus tard la promesse n’a pas connu d’accomplissement politique, elle reste néanmoins entière et totalement promise. Elle resterait promise même si elle était littéralement accomplie. Parce que Dieu est Dieu, la durée de quatre générations – et la durée de 400 ans – reste toujours une durée symbolique, la durée des humains tous ensemble. C’est ce que nous appellerons la durée du temps long. Et l’espérance qui lui correspond, l’espérance du temps long, irrigue et baigne l’humanité tout entière dans la perspective d’un amour du prochain, d’un souci du frère, universellement compris et pratiqué. L’expérience, même à échelle réduite, de ce souci est une expérience de Dieu.

 

            Mais ça n’est pas tout, car il existe aussi un temps qui est un temps court.

            Pourquoi nous propose-t-on de lire la Transfiguration pendant le temps de Carême ? Apparemment pour nous donner l’occasion de réfléchir sur le temps court. L’allure de Jésus change brutalement, brutalement aussi apparaissent Moïse et Élie, brutalement aussi une voix du ciel se fait entendre. Mais pour qui ? Trois hommes, Pierre, Jacques, Jean. Trois seulement parmi les douze, trois seulement parmi cette cohorte qui suit Jésus. Et cela ne dure que quelques secondes, quelques secondes dans toute une vie d’homme, mais pas de tous les hommes.

            Ajoutons que, dans le fil de l’évangile, ça n’est ni annoncé ni commenté, cela ne fait l’objet d’aucune promesse ni d’aucun récit qui serait un témoignage à la première personne du singulier. Les trois disciples gardèrent pour eux ce qu’ils avaient vu, ne le racontèrent à personne, exactement tout comme les femmes myrrhophores avec la résurrection. Les événements qui relèvent du temps court ne se préparent pas, ne se contrôlent pas, ne se racontent pas, et ne se revendiquent pas. Mais leur advenue transforme profondément ceux pour qui ils adviennent.

            Alors, pourquoi en a-t-on, paradoxalement, des traces dans l’évangile de Luc ? Deux raisons : pour en signaler l’existence, et pour signaler cet impossible récit qui les caractérise. Et une troisième raison : pour suggérer que le temps court intercepte toujours le temps long, sans lequel il n’aurait aucun mot ni pour se dire ni même pour se suggérer.

 

            Et c’est ainsi que prend sens la lecture de nos deux textes, la promesse faite à Abram dans la Genèse (15), et la Transfiguration de Jésus dans l’évangile de Luc (9). Dans notre lecture et dans notre méditation, nous tâchons de faire se croiser le temps long de la promesse et l’idée du temps court d’une révélation divine directe. Dans le temps long, nous pouvons avancer, consciemment, un jour après l’autre, dans la prière, l’étude et l’agir fraternel. Pour l’idée du temps court, idée belle comme une déclaration d’amour, nous ne pouvons que nous en remettre à Dieu.

            Et Dieu, selon son dessein, pourvoira. Amen