dimanche 26 février 2017

Parler de Dieu (Jérémie 36)

Jérémie 36
1 En la quatrième année de Yoyaqim, fils de Josias, roi de Juda, la parole que voici s'adressa à Jérémie de la part du SEIGNEUR:
2 «Prends un rouleau, et écris dedans toutes les paroles que je t'ai adressées au sujet d'Israël, de Juda et de toutes les nations, depuis que j'ai commencé à te parler au temps de Josias jusqu'à ce jour.
3 Peut-être les gens de Juda écouteront-ils tous les maux que je pense leur infliger, en sorte que, chacun revenant de son mauvais chemin, je puisse pardonner leurs crimes et leurs fautes.»
 4 Jérémie fit appel à Baruch, fils de Nériya, et celui-ci écrivit dans le rouleau, sous la dictée de Jérémie, toutes les paroles que le SEIGNEUR lui avait adressées.
5 Puis Jérémie demanda à Baruch: «J'ai un empêchement, je ne peux pas aller dans la maison du SEIGNEUR,
6 vas-y donc toi-même en un jour de jeûne et, dans la maison du SEIGNEUR, face au peuple, proclame les paroles du SEIGNEUR dans le rouleau où tu as écrit, sous ma dictée; proclame-le à tous les Judéens qui seront venus de leurs différentes villes.
7 Il se pourrait alors que leur supplication jaillisse devant le SEIGNEUR et que chacun revienne de son mauvais chemin, car terrible est la colère, la fureur que le SEIGNEUR manifeste à l'égard de ce peuple.»

(on lira le reste du texte en se reportant au post précédent)

27 Après que le roi eut brûlé le rouleau qui contenait les paroles écrites par Baruch sous la dictée de Jérémie, la parole du SEIGNEUR s'adressa à Jérémie:
28 «Reviens ! Prends un autre rouleau et écris dedans toutes les paroles qui se trouvaient primitivement dans le premier rouleau brûlé par Yoyaqim, roi de Juda.
29 Et à Yoyaqim, roi de Juda, tu diras: Ainsi parle le SEIGNEUR: Tu as brûlé ce rouleau en me reprochant d'y avoir écrit que le roi de Babylone viendrait certainement ravager ce pays et en faire disparaître hommes et bêtes.
30 Eh bien! ainsi parle le SEIGNEUR au sujet de Yoyaqim, roi de Juda: Il n'aura personne pour lui succéder sur le trône de David; son cadavre sera exposé à la chaleur du jour et au froid de la nuit;
31 je sévirai contre lui, sa descendance, ses serviteurs, à cause de leurs crimes; et je ferai venir sur eux, sur les habitants de Jérusalem et les hommes de Juda, tous les grands malheurs dont je leur ai parlé sans qu'ils m'écoutent.»

32 Jérémie prit donc un autre rouleau et le donna au secrétaire Baruch, fils de Nériya; celui-ci y écrivit, sous la dictée de Jérémie, toutes les paroles du livre brûlé par Yoyaqim, roi de Juda. Et beaucoup d'autres paroles semblables y furent ajoutées.



Prédication : 
            Notre méditation de dimanche dernier portait déjà sur le 36ème chapitre du prophète Jérémie. Et nous avions retenu trois verbes : écouter, d’une écoute attentive et sérieuse, écouter une parole qui appelle chacun à revenir de ses mauvais chemins, et écouter aussi cette parole qui demande à être racontée, c'est-à-dire transmise, mot pour mot, sans rien omettre.  – mais on peut en rajouter…
            Sans rien omettre. Mais on peut aussi y rajouter. D’ailleurs, après que le roi Yoyaqim eût brûlé le premier rouleau, un second rouleau fut produit, avec des ajouts terrifiants : une malédiction sans plus de pardon possible… Mort infamante pour le roi, une privation éternelle de succession, et du malheur pour ses serviteurs et les habitants de la ville. Et c’est Dieu lui-même qui parle ainsi.
            Si donc, au début du chapitre 36 de Jérémie, il existe une petite chance que Dieu renverse le cours de l’histoire, sous condition de repentir de chacun des hommes de son peuple, à la fin du même chapitre, et parce que le roi a brûlé le rouleau, il n’y a plus de pardon et Dieu fera que l’histoire suivra irrémédiablement un cours funeste pour les Hébreux.

            Dieu donc, dans ce texte, punit les mauvaises actions, et rétribue les bonnes. Certaines mauvaises actions sont si mauvaises qu’elles épuisent la miséricorde de Dieu. Et Dieu les punit de la manière la plus radicale qui soit.
La plus mauvaise des actions possibles c’est brûler le rouleau. Et nous devons nous demander pourquoi c’est la plus mauvaise. Si nous imaginons qu’à terme la parole directe de Dieu disparaît et que le rouleau en demeure le seul vecteur, alors brûler le rouleau est bien la plus mauvaise action, rapport à la parole de Dieu. Mais cette idée est un peu faible, d’autant que Dieu reprend la parole juste après la destruction du premier rouleau, et ne cesse de la reprendre puisque nous lisons que d’autres paroles encore y furent ajoutées. Il y a une raison beaucoup plus simple – et moins glorieuse – pour laquelle la plus mauvaise des actions c’est brûler le rouleau. Dans le texte hébreu de l’ancien testament (celui que nous avons ici en traduction), on voit le prophète et le scribe agir de concert pour constituer le nouveau rouleau. Mais dans le texte grec de l’ancien testament, il semble que le prophète est déjà éclipsé, que c’est le scribe qui agit tout seul, et que c’est lui, le scribe, qui rajoute ces terribles malédictions sur le roi qui a brûlé le rouleau. La raison – peu glorieuse – pour laquelle la plus mauvaise des actions c’est brûler le rouleau, c’est que c’est un scribe qui se prononce sur la sacralité de son propre travail…

            Est-ce à dire que Dieu, qui punit alors le roi avec la plus extrême sévérité, est à l’image de la colère, de la rage du scribe ? Est-ce à dire que ce Dieu radical est à l’image du radicalisme des scribes qui ont considéré très vite leurs livres et surtout leurs personnes comme sacrées ? Nous pouvons le penser… et notre actualité nous informe bien : ceux qui sacralisent le texte et leur propres personnes sont toujours des gens effroyablement violents.
Mais si nous pensons cela, il nous faut penser aussi le Dieu qui, dans le livre de Jérémie, fait de brûlantes déclarations d’amour à son peuple, qui lui pardonne tout, est aussi à l’image d’autres gens qui aimaient ce peuple, leur peuple, et qui nourrissaient pour lui une indestructible espérance. Et il nous faut penser aussi que le Dieu qui, dans le livre de Josué, commande à son peuple de passer au fil de l’épée hommes, bêtes et biens, est à l’image de ceux qui ordonnent la guerre. Et ainsi, Dieu ressemble dramatiquement à ceux qui parlent de lui…
Il n’y a pas tellement de quoi s’étonner… les traditions dont nous sommes héritiers ont choisi depuis infiniment longtemps de parler de Dieu un peu comme on parle d’un homme. Dieu, dit-on chez nous, est un Dieu personnel.  Ce n’est pas la seule manière de parler de l’infini, du transcendant, de la profondeur insondable, du mystère... mais une partie de l’humanité – celle à laquelle nous appartenons – a choisi de parler de ses dieux, puis de Dieu, comme on parle d’un homme.
            Donc Dieu, selon qui parle de Lui, aime ou hait, récompense ou punit,  pardonne ou ne pardonne pas, nourrit ou affame, fait naître ou fait mourir. C’est selon le caractère, ou l’humeur de celui parle, selon que c’est Jérémie le prophète, ou Baruch le scribe, ou tel autre, qui parle de Lui. Ils utilisent tous le mot Dieu, le nom de Dieu, ils parlent tous au nom de Dieu, et l’on voit bien, notamment dans le livre du prophète Jérémie, que chaque parti, chaque clan, a son prophète qui parle au nom de Dieu, et que Dieu dit alors à chacun exactement ce que chacun a envie d’entendre. Mais est-ce de Dieu qu’ils parlent ?
Et est-ce de Dieu que nous parlons ?
 
            Une part importante de l’occident chrétien, USA compris, est en tout cas parfaitement d’accord pour parler de Dieu comme aimant chacun tel qu’il est, pardonnant tout à tous et sauvant tout le monde, et d’accord aussi pour passer sous le boisseau Dieu qui juge, punit, voire maudit. En fait, il semble que la chrétienté se divise en ses extrêmes entre ceux pour lesquels Dieu aime sans jamais condamner, et ceux pour lesquels Dieu condamne sans jamais aimer. Pourtant, nous ne parlons pas de Dieu si nous parlons seulement de Dieu qui juge et punit. Mais nous ne parlons pas de Dieu non plus si nous parlons seulement de Dieu comme quelqu’un aimant chacun tel qu’il est, pardonnant tout à tous et sauvant tout le monde.
            Peut-on donc parler de Dieu ? Notre chapitre commence ainsi : « Prends un rouleau, et écris dedans toutes les paroles que je t'ai adressées… » Le mot important, c’est toutes. Toutes sans exception, non pour donner à chacun un verset qui lui convienne pour justifier ses propres préférences, mais pour lui donner aussi, et parfois en même temps, un verset qui ne lui convienne pas. Toutes sans exception pour que la parole ne puisse jamais être réduite à un seul énoncé prononcé opportunément par une seule personne. Toutes, pour que parler de Dieu, et osons dire pour que la connaissance de Dieu soit, pour les humains, une épreuve de vérité et de lucidité, sur eux-mêmes, sur leur société, et sur l’histoire.

C’est sous cette condition que nous parlerons de Dieu. Nous en parlerons prudemment, humblement. Nos actions seront réfléchies et hésitantes. S’il arrive qu’elles portent un bon fruit, c’est à Lui seul que nous en rendrons grâce. Puissions-nous parler de Dieu. Amen


dimanche 19 février 2017

La Parole de Dieu pour écouter, revenir, raconter (Jérémie 36)

Jérémie 36
1 En la quatrième année de Yoyaqim, fils de Josias, roi de Juda, la parole que voici s'adressa à Jérémie de la part du SEIGNEUR:
3 Peut-être les gens de Juda écouteront-ils tous les maux que je pense leur infliger, en sorte que, chacun revenant de son mauvais chemin, je puisse pardonner leurs crimes et leurs fautes.»4 Jérémie fit appel à Baruch, fils de Nériya, et celui-ci écrivit dans le rouleau, sous la dictée de Jérémie, toutes les paroles que le SEIGNEUR lui avait adressées.
5 Puis Jérémie demanda à Baruch: «J'ai un empêchement, je ne peux pas aller dans la maison du SEIGNEUR,
6 vas-y donc toi-même en un jour de jeûne et, dans la maison du SEIGNEUR, face au peuple, proclame les paroles du SEIGNEUR dans le rouleau où tu as écrit, sous ma dictée; proclame-le à tous les Judéens qui seront venus de leurs différentes villes.
7 Il se pourrait alors que leur supplication jaillisse devant le SEIGNEUR et que chacun revienne de son mauvais chemin, car terrible est la colère, la fureur que le SEIGNEUR manifeste à l'égard de ce peuple.»
8 Baruch, fils de Nériya, fit tout ce que le prophète Jérémie lui avait commandé; il proclama, dans la maison du SEIGNEUR, dans le livre, les paroles du SEIGNEUR.

9 En la cinquième année de Yoyaqim, fils de Josias, roi de Juda, au neuvième mois, on convoqua pour un jeûne devant le SEIGNEUR tous les gens de Jérusalem, et tous les gens des villes de Juda qui venaient à Jérusalem.
10 Alors Baruch proclama, dans le livre, les paroles de Jérémie, dans la maison du SEIGNEUR, dans la salle de Guemaryahou, fils de Shafân, le secrétaire, dans le parvis supérieur, à l'entrée de la porte Neuve du Temple; il le proclama à tout le peuple.
11 Or Mikayehou, fils de Guemaryahou, fils de Shafân, écouta toutes les paroles du SEIGNEUR telles qu'elles étaient écrites dans le livre.
12 Il descendit au palais, entra dans la salle du secrétaire; là étaient réunis en séance tous les ministres: le secrétaire Elishama, Delayahou, fils de Shemayahou, Elnatân, fils de Akbor, Guemaryahou, fils de Shafân, Sédécias, fils de Hananyahou, et les autres ministres.
13 Mikayehou leur raconta toutes les paroles qu'il avait écoutées quand Baruch, fils de Nériya, proclamait le livre au peuple.
14 Alors le conseil des ministres envoya Yehoudi, fils de Netanyahou, fils de Shèlèmyahou, fils de Koushi, auprès de Baruch pour lui dire: «Apporte-nous le rouleau que tu as proclamé devant le peuple.» Baruch, fils de Nériya, prit le rouleau et vint vers eux.
15 Ils lui dirent: «Assieds-toi et proclame-nous ce rouleau!» Baruch s'exécuta.

16 En écoutant toutes les paroles, ils furent tous pris d'une sainte panique. Finalement ils dirent à Baruch: «Nous ne manquerons pas de raconter au roi toutes ces paroles.»
17 Et ils lui demandèrent: «Raconte-nous comment tu as écrit toutes ces paroles sous sa dictée.»
18 Baruch leur répondit: «Il m'a dicté personnellement toutes ces paroles, tandis que moi, je les écrivais avec de l'encre dans le livre.»
19 Les ministres dirent à Baruch. «Va-t'en, cache-toi, et Jérémie aussi; que personne ne sache où vous êtes!»
20 Ayant déposé le rouleau dans la salle du secrétaire Elishama, ils entrèrent chez le roi, dans ses appartements privés, et ils racontèrent au roi tout ce qui s'était passé.
21 Alors le roi envoya Yehoudi chercher le rouleau; celui-ci alla le prendre dans la salle du secrétaire Elishama et le proclama au roi et à tous les ministres qui, debout, entouraient le roi.
22 Le roi, lui, était assis au salon d'hiver - c'était le neuvième mois - , et le feu d'un brasero brûlait devant lui.
23 Chaque fois que Yehoudi avait lu trois ou quatre colonnes, le roi les découpait avec un canif de scribe et les jetait au feu du brasero, si bien que tout le rouleau finit par disparaître dans le feu du brasero.
24 Ils ne furent pas pris de sainte panique, ils ne déchirèrent pas leurs vêtements, ni le roi ni aucun de ses serviteurs qui écoutaient toutes ces paroles.
25 Même quand Elnatân, Delayahou et Guemaryahou intervenaient auprès du roi pour l'empêcher de brûler le rouleau, celui-ci ne les écoutait pas,

26 et il donna l'ordre à Yerahméel, prince du sang, à Serayahou, fils de Azriël, et à Shèlèmyahou, fils de Avdéel, d'arrêter le secrétaire Baruch et le prophète Jérémie; mais le SEIGNEUR les tenait cachés.


Prédication : 
            Ainsi donc, comme nous le lisons, il advint un jour que, sous commandement divin, la parole de Dieu fut transcrite, et cette parole devint un livre.
            Alors, au lieu qu’elle soit prononcée par un homme particulièrement  inspiré au moment que Dieu choisirait, elle allait pouvoir être infiniment reproduite et lue par toute personne compétente. Savoir lire et écrire, cela se transmet d’homme à homme, ça s’apprend à l’école… mais l’esprit de Dieu, lui, souffle où il veut.
            En matière donc de transmission de la parole de Dieu, dans ce chapitre, la compétence vient l’emporter sur l’inspiration. Et ce que le prophète faisait, proclamer la parole de Dieu, un scribe le fera, puis un autre scribe après le premier, et ils recopieront le rouleau, à l’infini. Ainsi, même lorsque Dieu se sera tu à jamais et que les prophètes auront disparu, la parole de Dieu demeurera. 

            Mais la parole de Dieu, c’est pour quoi faire ? Il y a trois verbes qui sont répétés tout au long du texte : écouter, revenir, et raconter.

            La parole de Dieu, c’est fait pour écouter. Il y a toujours une ambiguïté entre écouter et entendre. Lorsque l’un de ces verbes signifie que ça entre par une oreille et que ça sorte par l’autre verbe signifie que, entrée par les oreilles, la parole produit un effet. Le parti pris de notre traduction, c’est de n’utiliser qu’un seul verbe : écouter.
            Et une chose est claire, ça entre par les oreilles et, s’agissant du peuple, ça ne produit apparemment rien. Cela signifie juste que, dans ce chapitre, les réactions collectives ne sont pas l’objet de la réflexion. Ça entre donc par les oreilles de tous, mais tous n’écoutent pas. Car écouter devrait produire quelque chose.

            Ce que ça devrait produire, c’est le deuxième verbe, et c’est revenir. L’écoute de la parole de Dieu devrait produire ceci : « que chacun revienne de son mauvais chemin ». Il est ici question de changer, de se convertir… dans une perspective toute individuelle.
La parole de Dieu a été proclamée aux oreilles de tout le peuple, elle est entrée dans les oreilles de chacun. Chacun a-t-il un mauvais chemin ? Lequel ? Le texte que nous méditons ne dit rien de cela… Que chacun donc de ceux qui écoutent s’examine, et revienne de son mauvais chemin, c'est-à-dire se corrige.
            Mais on peut en dire d’avantage sur ce qu’est un mauvais chemin. Certains ont écouté la parole, et ils ont réagi de manière appropriée, en mettant à l’abri la source de la parole, et en allant tout raconter fidèlement au roi. Ainsi, par une sorte de mouvement centripète et ascendant, cette parole va être proclamée jusque dans les oreilles du roi. Le roi est évidemment l’un de ces chacun dont on parle dès le début, mais sa responsabilité n’est peut-être pas tout à fait la même, n’a peut-être pas tout à fait le même poids que celle d’un anonyme au sein du peuple. Ce n’est pas faire de la haute théologie que de rappeler qu’un petit roi vassal comme Yoyaqim porte une responsabilité considérable s’il refuse de payer le tribut à son puissant suzerain… le peuple tout entier en pâtira. Qu’est-ce alors donc qu’un mauvais chemin ? C’est un choix qu’on fait, un acte qu’on commet, et dont les conséquences délétères sont payées par autrui, par plus faible que soi, par ceux qui ont mis en vous leur confiance. Et ainsi, chacun, au niveau qui est le sien, peut méditer sur « son mauvais chemin » et, écoutant la parole de Dieu, en revenir.  La parole de Dieu, c’est donc fait pour écouter, et pour revenir.

            La parole de Dieu, enfin, c’est fait pour raconter. C’est un verbe clé, un verbe très important, qui est peut-être même le plus petit « bon chemin » possible,  Raconter c'est, mot pour mot, relire et redire les paroles de la prophétie de Jérémie, donc restituer mot pour mot la parole de Dieu, pas moins, pas plus. Raconter, c’est, à la limite, juste remettre une Bible à un lecteur éventuel.
Il y a là une première conviction : la parole de Dieu écrite est perpétuellement actuelle. C’est un principe d’inspiration littérale. Et il faut ici, dans ce texte, le reconnaître comme tel. Le discuter sera pour une autre prédication.
Il y a là aussi une deuxième conviction : la parole de Dieu agit par elle-même en ceux qui choisissent de l’écouter. Qu’ils reviennent de leurs mauvais chemins, tant mieux, mais ce que sont ou furent leurs mauvais chemin n’est guère intéressant et, d’ailleurs, notre chapitre n’en parle même pas et puis, dans l’histoire de l’humanité, les mauvais chemins sont à peu près les mêmes pour tous. Ceci dit, ce qui est ici commandé n’est pas que quelqu’un rende témoignage de la transformation de sa misérable vie ; ce qui est commandé, c’est de raconter, rapporter mot pour mot, lettre pour lettre, la parole de Dieu.
Puisse-t-elle alors, cette parole de Dieu, être écoutée.

            Et on est ramené ainsi à ce par quoi l’on avait commencé, l’impératif d’écouter. Certains écouteront, d’autres pas. Certains écouteront et reviendront, d’autres ne reviendront pas de leurs mauvais chemins… Mais la parole sera recopiée et recopiée encore, racontée et racontée encore…
Et qui sait si, un jour, ceux qui n’écoutaient pas écouteront, et qui sait si, un jour, ceux qui ne revenaient pas reviendront de leurs mauvais chemins ?
Dieu seul le sait, et Lui seul connaît ceux qui lui appartiennent.

            Nous ne faisons ici pas grand-chose d’autre que ce que fit le scribe Baruch. Lire la parole de Dieu, écouter la parole de Dieu, revenir peut-être de nos mauvais chemins – et cela appartient à notre intimité – et raconter la parole de Dieu.
            Puissions-nous le faire toujours. Amen


dimanche 12 février 2017

La loi et les prophètes (Matthieu 5,17)

Mais pas seulement un verset de Matthieu, comme on va le voir, et, surtout pas directement un prédication, mais une méditation donnée lors de l'ouverture d'une session de conseil presbytéral.
Deutéronome 15
14 Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur, pour que tu la fasses.
15 Vois: je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur,
16 moi qui t’ordonne aujourd'hui d'aimer le SEIGNEUR ton Dieu, de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses lois et ses coutumes.

1 Corinthiens 2
Moi-même, quand je suis venu chez vous, frères, ce n'est pas avec le prestige de la parole ou de la sagesse que je suis venu vous annoncer le mystère de Dieu.
2 Car j'ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié.
3 Aussi ai-je été devant vous faible, craintif et tout tremblant:
4 ma parole et ma prédication n'avaient rien des discours persuasifs de la sagesse, mais elles étaient une démonstration faite par la puissance de l'Esprit,
5 afin que votre foi ne soit pas fondée sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.
6 Pourtant, c'est bien une sagesse que nous enseignons aux chrétiens adultes, sagesse qui n'est pas de ce monde ni des princes de ce monde, voués à la destruction.
7 Nous enseignons la sagesse de Dieu, mystérieuse et demeurée cachée, que Dieu, avant les siècles, avait d'avance destinée à notre gloire.
8 Aucun des princes de ce monde ne l'a connue, car s'ils l'avaient connue, ils n'auraient pas crucifié le Seigneur de gloire.
Prélude à une discussion fraternelle, Corinthe
Matthieu 5
17 Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir.

Méditation :
Ce qui m’intéresse le plus, dans ce verset, c’est l’arrimage opéré par Jésus entre la loi les prophètes. Tout comme on vient de le lire, c’est le verbe « abolir » qui est utilisé, mais ce verbe a aussi le sens de délier. En plus, le petit mot « ou » ne marque pas une séparation entre la loi et les prophètes. Ce n’est pas la loi « ou bien » les prophètes. Utilisé dans la même phrase avec le verbe délier et surtout ensuite avec le verbe accomplir, ce « ou » prend presque la valeur d’un « et ».
Il y a un lien essentiel entre loi et prophètes, un lien tellement essentiel qu’on peut dire que la loi sans les prophètes est nocive, et qu’il est de même pour les prophètes sans la loi.

La loi est nocive sans les prophètes, presque la moitié de l’ancien testament ne parle pas d’autre chose que de cela – et une bonne partie du nouveau testament aussi : dès qu’une parole de Dieu est reçue et qu’elle vient s’incarner dans une forme sociale suffisamment stable (place de justice, Royauté, Temple…), ceux qui gèrent cette forme sociale risquent d’oublier – oublient – le message initial et essentiel. Alors ce qui était parole de Dieu – nous conservons l’expression sans trop l’expliciter – dégénère en une forme dominante, contraignante, et parfois oppressive…
Alors, en face de cela, se dresse parfois un prophète, un homme seul qui conteste, rappelle le message et tâche de corriger ce qui peut l’être… Trois noms, pour illustrer cela : Samuel, face à la vieille dynastie corrompue des juges à Silo (1 Samuel 2,12-4,1) ; Nathan, face à un David plus occupé à satisfaire ses royales pulsions qu’à servir le Seigneur (2 Samuel 12) ; Jérémie, face à des prêtres plus occupés à sauver leurs privilèges qu’à rendre un culte à Dieu (Jérémie 36)…
Dieu est grand de susciter des Prophètes lorsque sa parole est corrompue par ceux à qui elle avait été adressée… 

Mais, puisque Jésus rappelle un arrimage essentiel entre la loi et les prophètes, on peut se demander si les prophètes ne sont pas déjà présents dans la loi. Pour le dire autrement, n’y a-t-il pas une sorte de principe prophétique qui est indiqué même dans la lettre de la loi ?

Le 30ème chapitre du Deutéronome donne ceci :
14 Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur, pour que tu la fasses.
15 Vois: je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur,
16 moi qui t’ordonne aujourd'hui d'aimer le SEIGNEUR ton Dieu, de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses lois et ses coutumes.

            Lors du culte de Pentecôte 2016, il était question alors de Lévitique 20, avec sa collection hallucinante de commandements extrêmes, mais au cœur de cette liste, il y a les stupéfiants versets 7 et 8 : le verbe garder, garder la lettre des commandements, des lois, des coutumes, et le verbe faire, garder la lettre n’est pas la même chose que faire, c'est-à-dire mettre en œuvre… (culte de Pentecôte:
http://predicationdejeandietz.blogspot.fr/2016/05/sur-la-sanctification-et-lobservance.html)

            On a ici quelque chose d’un peu semblable, avec le doublet suivre (les chemins du Seigneur) et garder ses commandements, lois et coutumes. Ce n’est pas parce qu’on garde les commandements avec une vigilance de dogue qu’on suit les chemins du Seigneur. Garder, c’est un verbe statique, suivre, un verbe de mouvement…

Le principe prophétique, avec ce verbe suivre est bien présent à l’intérieur même du commandement.

L’arrimage entre loi et prophètes, c’est ce que nous méditons. La loi sans les prophètes peut être totalement nocive et, en quelque manière, notre Seigneur a payé de sa vie de s’être confronté à une loi qui s’était figée, sédimentée, dans l’observance rituelle et surtout dans le pouvoir des prêtres du Temple…

            Paul aura eu à traiter le problème inverse, c'est-à-dire le problème d’un prophétisme oublieux de la loi. Le Saint Esprit avait été répandu fort généreusement sur l’Eglise de Corinthe. Mais les très abondantes bénédictions du Saint Esprit aboutirent là à des conflits destructeurs, sans règles et sans fin… (1 Corinthiens 12-13 et 14), conflits si dramatiques que Paul, mettant en jeu tout son génie d’écrivain, produira cet hymne unique sur l’amour.
Corinthe, c’est l’inspiration sans la règle, c’est le prophétisme sans la loi, la folie sans la sagesse. Paul toutefois, lucide – et un peu fou dans sa foi – grand penseur et grand écrivain – aura l’idée étrange et géniale de parler d’une sagesse, mais comme toute sagesse peut devenir le radotage de gens aigris, amers, voire vindicatifs, Paul parlera d’une sagesse qui n’est pas humaine, il parlera de la sagesse de Dieu.

            « N’imaginez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. »
Loi et prophètes : pas l’un sans l’autre, toujours l’un avec l’autre, l’un dans l’esprit de l’autre, d’un accomplissement toujours espéré, et toujours excessivement fragile…


Puissions-nous être fous et sages, vivre avec la loi et dans l’esprit des prophètes.


dimanche 29 janvier 2017

Sur la connaissance et la jouissance du bonheur (Matthieu 5,3-10)

Matthieu 5
3 «Heureux les pauvres de cœur: le Royaume des cieux est à eux.
4 Heureux les doux: ils hériteront de la terre.
5 Heureux ceux qui pleurent: ils seront consolés.
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice: ils seront rassasiés.
7 Heureux les miséricordieux: il leur sera fait miséricorde.
8 Heureux les cœurs purs: ils verront Dieu.
9 Heureux ceux qui font œuvre de paix: ils seront appelés fils de Dieu.

10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice: le Royaume des cieux est à eux.

Prédication :
            Deux remarques préliminaires, sur les béatitudes des versets 4 à 9 : les verbes de leur seconde partie sont au futur, ils sont aussi – à quelque chose près – à la voix passive.
            A ces 6 béatitudes, et pour les méditer un peu plus tard, j’adjoins 6 autres béatitudes, avec le verbe de leur seconde partie au présent, et à la voix active, sortes d’antibéatitudes, que voici :
            Heureux les violents, ils s’approprient la terre.
Heureux ceux qui font pleurer, ils dominent leurs semblables.
Heureux ceux qui commettent délibérément l’injustice, ils ne manquent jamais de rien.
Heureux les rancuniers, l’avenir leur appartient.
Heureux les pervers, ils sont des dieux.
Heureux les fomenteurs de troubles, ils règnent sur le chaos.

Mais revenons au texte de l’évangile de Matthieu. Oserait-on proclamer heureux, ou bienheureux, celles et ceux qui sont dans une ou plusieurs des huit situations mentionnées par les Béatitudes, en associant à leur bonheur une rétribution dont on ne sait ni de qui elle viendra, ni quand elle viendra ?
Une telle proclamation des Béatitudes est pour le moins un non sens, voire une grossièreté (on peut être grossier sans utiliser des gros mots…).
On peut objecter que pour les deux Béatitudes qui encadrent les six autres, la rétribution est au présent : « le Royaume des cieux est à eux. ». Il l’est déjà ! Ce n’est malheureusement pas si simple.
            « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux ». Il faut bien comprendre de ceux-ci qu’ils ne sont pas un peu, ou temporairement, persécutés, mais qu’ils le sont absolument et parfaitement, et totalement… vous pourriez bien comprendre même qu’ils le sont tellement, qu’ils en sont morts. Et ça vous donnerait : « Heureux ceux qui ont perdu la vie pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. » Et ça fait un peu « Heureux les massacrés… », mais les massacrés sont morts.
Quant à « Heureux les pauvres de cœurs », prenons bien conscience que sont désignés par là des gens qui ne sont pas en état d’éprouver, d’apprécier, d’évaluer ce qu’ils vivent et ce qu’ils font. A ce point que, certains traducteurs rendront cela par : « Heureux les simples d’esprit… »
Alors on peut trouver déplacé, voire grossier une fois encore, de proclamer bienheureux des gens qui ne sont en état ni de jouir de leur bonheur (des morts), ni d’en avoir conscience (les pauvres de cœur, ou simples d’esprit).

Alors… devons-nous espérer le handicap lourd, les soins palliatifs, ou le cantou, pour être heureux ? Ou encore, n’y a-t-il de bonheur qu’à l’horizon d’infinies douleurs, ou à l’horizon d’un engagement éperdu dans des causes peut-être nobles mais certainement perdues ?
A l’inverse aussi, peut-on être heureux, et jouir dans l’instant d’un bonheur qu’on se bâtit ?

C’est pour réfléchir sur cette dernière question qu’ont été proposées plus haut les antibéatitudes, calquées sur les six Béatitudes de Matthieu, et dont la mise en œuvre vous garantit un bonheur immédiat. A ces antibéatitudes, nous ajoutons le credo de Iago (Verdi, Otello, acte 2) :

« Je crois en un Dieu cruel, qui m’a créé à son image et que dans la haine je nomme.
D’un germe vil ou d’un atome, vil je suis né.
Je suis scélérat parce que je suis homme, et je sens en moi la fange originelle.
Oui ! Telle est ma foi ; je crois d’un cœur ferme, autant que la petite veuve au temple, que le mal que je pense et qui de moi procède est mon destin.
Que je l’accomplisse ! »

La mise en œuvre de ce credo et des antibéatitudes vous garantit un bonheur immédiat parce que les moyens, et autrui fait partie de ces moyens, y sont subordonnés aux fins. L’unique fin de celui qui les met en œuvre est sa propre satisfaction, son propre bonheur. Mais sans faire aucun de cas de l’existence d’autrui.

Nous devons nous demander s’il existe des formes du bonheur qui peuvent être expérimentées sans délai – de manière immédiate – et pourtant sans nuire à autrui, sans le voir comme un instrument ou un faire-valoir.
Disons prudemment que le dialogue, avec ce qu’il suppose d’estime et de réciprocité, peut être l’une de ces formes du bonheur. Mais cette forme précisément du bonheur n’est pas évoquée par les Béatitudes.

Retour donc aux Béatitudes, et à l’âpreté de l’interpellation qu’elles adressent à leur lecteur.
Dans quelle perspective vis-tu, penses-tu et agis-tu ? Pour quelle reconnaissance, ou rétribution ? A quel terme ? Car, nous l’avons dit, tous les verbes des béatitudes (sauf la première et la huitième), sont au futur. Et par qui seras-tu reconnu et rétribué ? Certainement pas par toi-même car tous les verbes des béatitudes qui sont au futur sont aussi au passif.

Que faire avec une telle interpellation ? Ne pas rester les bras croisés devant la souffrance du monde. Intégrer le souci d’autrui dans tout processus décisionnel et dans la mise en œuvre de ce processus. Ecarter de son propre chemin les satisfactions et les justifications qu’on pourrait s’administrer à soi-même, car il y a bien un délai entre le « Heureux ! » maintenant, et une certaine jouissance du bonheur. Apprendre enfin – et peut-être seulement à la fin, et peut-être seulement dans une certaine douleur et une infinie reconnaissance – que la connaissance du bonheur et la jouissance du bonheur ne peuvent être que reçus.

Première leçon du sermon sur la montagne, les béatitudes sont l’aune à laquelle mesurer tout la suite de l’Evangile. Jésus prêche, et il vit ce qu’il prêche. Quant à nous… à ce que nous prêchons… à notre manière de vivre…

Puissions-nous être heureux du bonheur des Béatitudes.



dimanche 22 janvier 2017

Pêcheurs d'hommes (Matthieu 4,12-23)

Le geste de lancer du pêcheur à l'épervier : pour moi l'un des plus beaux gestes, l'un des plus émouvants, que l'humanité ait produit.

Matthieu 4
12 Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se retira en Galilée.
 13 Puis, abandonnant Nazara, il vint habiter à Capharnaüm, au bord de la mer, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali,
 14 pour que s'accomplisse ce qu'avait dit le prophète Esaïe:
 15 Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations!
 16 Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière; pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s'est levée.
 17 À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer: «Convertissez-vous: le Règne des cieux s'est approché.»
 18 Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer: c'étaient des pêcheurs.
 19 Il leur dit: «Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d'hommes.»
 20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
 21 Avançant encore, il vit deux autres frères: Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d'arranger leurs filets. Il les appela.
 22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.
 23 Puis, parcourant toute la Galilée, il enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Règne et guérissait toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.

Prédication :
Convertissez-vous, car le Règne des cieux s’est approché ! Comprenons bien que le Règne des cieux ne s’est pas approché un peu tout en demeurant très lointain. Le Règne des cieux s’est tant approché qu’il est tout proche, infiniment proche, et que le reste du parcours doit être fait par les humains… D’où l’impératif : convertissez-vous !
En plus du thème de la conversion des humains, le thème de la conversion des Eglises est devenu au fil des années un thème important dans le mouvement œcuménique.
Mais à quoi donc les Eglises et les humains devraient-ils se convertir ?

En méditant le récit de l’appel des premiers disciples, nous allons tenter de répondre à cette question.

Il nous faut d’abord considérer que ces premiers disciples sont des pêcheurs. Ils ont pour premier métier d’attraper des poissons. Il n’est pas très enviable, n’est-ce pas, le sort d’un poisson attrapé par un pêcheur… Il est pris dans le filet, sorti de l’eau, il expire, et sert de nourriture.
Il faut dire en plus qu’en langue grecque ancienne, un homme qui se laissait prendre, que la vie malmenait, ou dont d’autres profitaient sans vergogne, et qui surtout n’avait pas la parole, pas de mots pour protester… un tel homme était ironiquement appelé un poisson.

Alors on comprend ce que Jésus veut dire, lorsqu’il dit à ses premiers disciples : « Suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Les hommes ne sont pas des poissons. Ainsi lorsque Jésus enseigne, et lorsque Jésus agit, il conteste concrètement le pouvoir de la maladie, le pouvoir des puissants, le pouvoir de la religion… il guérit, il libère. Et de ces humains asservis et meurtris qui étaient des poissons, il fait des hommes. Même lorsque Jésus propose à certains de venir à sa suite, il laisse chacun libre de venir, ou de ne pas venir. Vous êtes lecteurs des évangiles et vous le savez bien, Jésus, le pêcheur d’hommes, ne traite jamais personne comme un poisson.

Ceci dit, Jésus appelle tout d’abord Pierre et André. Ils sont pêcheurs et en train de lancer leurs filets. Répondant à l’appel de Jésus, ils laissent leurs filets. Ils aspirent à devenir pêcheurs d’hommes.
Le premier geste d’un apprenti pêcheur d’hommes, c’est d’abandonner son filet. On ne pêche pas des hommes avec des filets. On ne pêche pas des hommes avec les filets des belles paroles, des fausses promesses d’un lendemain – ou d’un au-delà – qui chante ; on ne pêche pas des hommes à force de menaces, de marchandage, ou de séduction.
Mais avec quoi au contraire pêche-t-on des hommes ? Enseigner, proclamer, guérir. Les Eglises, à l’image de Jésus leur Seigneur, ont trois moyens de pêcher des hommes : leur enseignement, leurs célébrations, et leur pastorale (leur diaconie faisant partie de cette pastorale). Et si par ces moyens elles touchent quelqu’un, ce n’est jamais pour en faire un gentil paroissien cotisant de plus. Tout ce que font les Eglises doit être marqué par la gratuité, image de la grâce que Dieu fait en Christ. C’est pour l’élargissement, c’est pour la liberté, c’est pour que les humains soient debout libres et responsables que les Eglises doivent œuvrer.

Pierre et André, les deux premiers, laissent leurs filets et se mettent à la suite de Jésus. Jacques et Jean sont appelés juste après. Eux aussi sont pêcheurs. Ils ne sont pas en train de jeter leurs filets, mais, avec leur père, ils sont en train de les réparer. On peut même comprendre qu’ils sont en train de les perfectionner. Ils sont affairés à rendre plus efficace un dispositif destiné à attraper des poissons. La mention de leur père et d’une barque signale que les techniques de pêche évoluent de génération en génération, se perfectionnent… Jacques et Jean laissent tout cela derrière eux et suivent Jésus.
Qu’est-ce à dire ? Ceux qui, hommes et Eglises, suivant l’invitation de Jésus, aspirent à devenir pêcheurs d’hommes, n’ont aucune technique à faire valoir, ni à perfectionner. Bien entendu ils ont quelque chose à dire et quelque chose de concret à faire, parce que la détresse est la détresse, la souffrance la souffrance, la faim la faim… mais le parcours de chaque personne rencontrée est un parcours singulier, et il n’existe pas de truc, de recette, ni de méthode pour amener les âmes à Christ... 

Ainsi, si l’on souhaite devenir pêcheur d’homme, il est nécessaire d’apprendre à désapprendre, pour apprendre à enseigner au nom du Christ, à célébrer le nom du Christ, à aider les humains à la suite du Christ.

Quelle conversion des Eglises et des personnes, demandions-nous ? L’apôtre Paul avait déjà pressenti que les Eglises, souvent, s’intéressent plus à se perpétuer elles-mêmes qu’à suivre le Christ. Ainsi, à Corinthe, on s’est disputé, voire détesté, parce qu’on était qui de Pierre, ou de Paul, ou d’Apollos. Ainsi peut-on encore aujourd’hui se disputer, voire se haïr, parce qu’on est qui de Rome, de Wittenberg, ou de Genève. Et pour en revenir à notre Evangile, untel sera assurément de Pierre et André, tel autre de Jacques et Jean…
Et bien, un véritable disciple du Christ, un authentique pêcheur d’hommes, sait qu’il y a d’autres pêcheurs d’hommes que lui, et il s’en réjouit. Reconnaître que des âmes peuvent être amenées à Christ et libérées par le ministère d’une autre Eglise que la mienne… telle est la conversion à laquelle chaque croyant est appelé. Reconnaître que le Christ est pleinement présent dans telle autre Eglise, c’est une conversion à laquelle chaque Eglise est appelée.

Ainsi donc, chacun selon sa tradition, chacun à sa manière propre, nous enseignons, nous prêchons, et nous accompagnons. Mais nous ne sommes que des apprentis, des disciples, c’est le Christ qui nous précède, et même si nous enseignons, si nous célébrons et si nous accompagnons, c’est le Christ seul qui agit. Amen.

dimanche 15 janvier 2017

Un disciple du Christ (Jean 1,19-34)

Jean 1
19 Et voici quel fut le témoignage de Jean lorsque, de Jérusalem, les Juifs envoyèrent vers lui des prêtres et des lévites pour lui poser la question: «Qui es-tu?»

20 Il fit une déclaration sans restriction, il déclara: «Je ne suis pas le Christ.»
21 Et ils lui demandèrent: «Qui es-tu? Es-tu Elie?» Il répondit: «Je ne le suis pas.» - «Es-tu le Prophète?» Il répondit: «Non.»
22 Ils lui dirent alors: «Qui es-tu?... que nous apportions une réponse à ceux qui nous ont envoyés! Que dis-tu de toi-même?»
23 Il affirma: «Je suis la voix de celui qui crie dans le désert: ‹Aplanissez le chemin du Seigneur›, comme l'a dit le prophète Esaïe.»

24 Or ceux qui avaient été envoyés étaient des Pharisiens.
25 Ils continuèrent à l'interroger en disant: «Si tu n'es ni le Christ, ni Elie, ni le Prophète, pourquoi baptises-tu?»
26 Jean leur répondit: «Moi, je baptise dans l'eau. Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas;
27 il vient après moi et je ne suis même pas digne de dénouer la lanière de sa sandale.»
28 Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait.

29 Le lendemain, il voit Jésus qui vient vers lui et il dit: «Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.
30 C'est de lui que j'ai dit: ‹Après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était.›
31 Moi-même, je ne le connaissais pas, mais c'est en vue de sa manifestation à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau.»

32 Et Jean porta son témoignage en disant: «J'ai vu l'Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui.
33 Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, c'est lui qui m'a dit: ‹Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et demeurer sur lui, c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint.›

34 Et moi j'ai vu et j'atteste qu'il est, lui, le Fils de Dieu.»

Prédication
            Je voudrais, au cours de cette prédication, présenter Jean (Baptiste), comme un modèle du chrétien, un simple modèle en trois temps : la vocation, la prédication, l’action.

            La vocation, c’est classiquement ce qui se passe à l’intérieur. Jean a entendu une voix, et c’est au titre de cette voix qu’il baptise. Cette même voix lui a dit que celui sur qui il verrait l’Esprit se poser est celui qui baptise dans l’Esprit Saint. Puis c’est dans une vision qu’il voit l’Esprit comme une colombe se poser sur Jésus. Mais Jean est le seul à avoir entendu et vu cela. Ainsi, le texte que nous lisons nous fait être, comme bien d’autres textes que nous avons médité ces derniers mois, témoins indiscrets de l’intimité de quelqu’un. Or, le propre de l’intime est que c’est intime. Tant mieux pour Jean s’il entend des voix et s’il a des visions, tant mieux aussi si ces voix et ces visions fondent son intime conviction et le conduisent à agir, mais de ce qui se passe dans son intimité rien ne peut être déduit. D’ailleurs Jean lui-même n’infère rien de ce qu’il entend et voit : il ne se réclame d’aucun savoir. Il baptise, et, si on l’interroge, il répond. Nous n’avons rien à dire de plus sur la vocation de Jean, mais nous pouvons nous interroger sur que nous avons entendu, vu, ou lu, cela qui fonde notre espérance, notre intime conviction, et qui nous porte
.
Sans nous attarder d’avantage à la vocation de Jean, nous nous intéressons à sa prédication. Prédication n’est pas le mot employé ici par l’évangile. C’est le mot de témoignage qui est employé, mais nous allons nous intéresser d’abord à ce que Jean dit (sa prédication), puis à sa manière d’agir (son action), les deux ensemble constituant son témoignage.
La prédication de Jean tient ici en une seule phrase : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert “Aplanissez le chemin du Seigneur”, comme l’a dit le prophète Esaïe. » Qu’est-ce que cela signifie dans la bouche de Jean ? Le verbe aplanir a été choisi par certains traducteurs, mais il ne rend pas compte du premier sens du verbe grec utilisé dans notre évangile. Le verbe en question a un sens juridique, celui de redresser (pensez à une maison de redressement), ou de corriger (on inflige une correction à qui a mal agi). Bien sûr, si l’on tente de traduire par “corrigez les chemins du Seigneur”, cela laisse entendre que le Seigneur a pris de mauvais chemins comme un mauvais garçon, et qu’il s’agit alors de corriger le Seigneur pour qu’il en prenne de meilleurs à l’avenir. Mais il s’agit du Seigneur. Et nous n’avons pas à corriger le Seigneur, ni ses chemins.
L’expression “chemins du Seigneur” désigne ici plutôt tout ce que les humains s’imposent ou imposent à leurs semblables aux fins de se rendre leurs dieux propices. L’expression “chemins du Seigneur” peut aussi désigner toutes ces règles soi-disant inspirées par Dieu lui-même et au nom desquelles certains dominent, surveillent et punissent. Et alors ce n’est pas le Seigneur qui est mis en cause… mais ceux qui parlent de Lui, ceux qui profitent de Lui, ceux-là même qui profitent de la faiblesse et de la crédulité des pauvres gens. Plus ordinairement encore,  l’expression “les chemins du Seigneur” peut désigner les travers ordinaires des croyants ordinaires, ces manières qu’on peut avoir de ne pas descendre de son petit ciel où l’on est un petit dieu…
La prédication de Jean interpelle tous ceux qui croient, qui trouvent qu’il est difficile de croire. Et Jean leur suggère que croire en Dieu est complexe et difficile parce que les humains rendent cela complexe et difficile, parce qu’ils situent Dieu très haut, qu’ils l’imaginent très étranger, et très loin là-haut, alors que c’est ici, au milieu, dans l’humanité, qu’il doit être cherché et rencontré : « au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ».
 
Après la vocation et la prédication de Jean, c’est de son action que nous pouvons parler. Si nous nous en tenons aux actes directement repérables, nous ne pouvons dire qu’une chose : Jean baptise, il ne fait que baptiser et semble bien refuser toute autre pratique religieuse que celle du baptême : aucune confession des péchés, aucune confession de foi n’accompagne ce baptême. Dans sa manière de répondre aux questions qui lui sont posées, et dans ce qui semble l’opposer à ses interlocuteurs, nous pouvons repérer aussi que Jean refuse tout titre ronflant. Ni Elie, ni le prophète, ni le Christ… Jean n’entend être qu’une voix qui parle de celui qui était avant lui, qui sera après lui, qui est plus grand que lui et qui importe infiniment plus que lui… Jean n’œuvre en toutes choses qu’afin que cet autre, le Fils de Dieu soit manifesté.
Simplicité, dépouillement et humilité caractérisent l’action de Jean.


Vocation, prédication, action, nous avons ainsi présenté Jean comme un modèle du chrétien. Prenons le risque de nous mesurer à ce modèle.
Vocation : cela revient à interroger notre intime conviction, les voix, les visions, ou les versets bibliques… qui nous portent. Pouvons-nous résumer notre foi en peu de mots ?
Prédication : nous pouvons nous demander ce que sont « nos » “chemins du Seigneur” ? Ceux de notre tradition, mais aussi nos propres chemins. Sont-ils simples ? Ou infiniment complexes ? Ont-ils besoin d’être corrigés ?
Action : nous interrogeons enfin nos manières d’être. Agissons-nous en matière de religion aux seules fins de nous rendre indispensables, ou comme de simples serviteurs ?

Peut-être bien que ce triple examen n’est pas en notre faveur. Jean – dans notre évangile – n’est pas un accusateur. Il est juste un témoin, un grand frère, un compagnon de route.

Que faire alors ? Revenir à l’intime conviction de Jean, qui est tout de même un peu la nôtre.  
Celui que Jean a vu et dont il s’est fait le témoin – rien que le témoin -  c’est l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. Il ôte notre péché aussi. C’est Lui qui baptise dans l’Esprit Saint. Il nous baptise aussi.
A Lui nous devons tout. A Lui nous remettons tout. Qu’il nous soit en aide. Amen.


dimanche 8 janvier 2017

Seuls les mages sont allés à Bethléem (Matthieu 2,1-10), pourquoi ?


Matthieu 2
1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent: «Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Nous avons vu son astre à l'Orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui.»
3 À cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître.
5 «À Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète:
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda: car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple.»
7 Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait,
8 et les envoya à Bethléem en disant: «Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille me prosterner devant lui.»
9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.
10 À la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie.
11 Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, étant tombés  à genoux, ils se prosternèrent devant lui ; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

Prédication :
            Dans l’évangile de Matthieu, qui est allé à Bethléem se prosterner devant le Roi des Juifs qui venait de naître ? Les mages… et eux seulement. Le texte biblique ne précise aucunement quel était le nombre des mages venus d’Orient pour se prosterner devant l’enfant Jésus. Mais eux seuls y sont allés. Etonnant.

Etonnant, car lorsque les mages sont arrivés à Jérusalem en sachant que le Roi des Juifs venait de naître, ils ne savaient pas où. Mais ils ont trouvé là des gens qui savaient où le Roi des Juifs devaient naître, mais qui ne savaient pas quand. Or, après la mise en commun de tous ces savoirs, tous savaient où et quand le Roi des Juifs était né : à Bethléem (10km au sud de Jérusalem, moins de deux heures de marche, moins d’une heure si l’on est pressé…). Tous, c'est-à-dire les mages, le roi Hérode, les grands prêtres et les scribes du peuple, et tout Jérusalem… car nous ne pouvons pas imaginer que – même si c’est secrètement qu’Hérode missionne les mages – personne n’en entende parler, ni que personne ne les suive. La capitale juive tout entière est au courant, et personne alors n’entreprend de marcher deux heures pour aller se prosterner devant le Roi des Juifs qui vient de naître, personne que ces mages, étrangers de surcroît. Nous pouvons légitimement nous demander pourquoi.

Pour que quelqu’un aille se prosterner devant le Roi des Juifs, il faut qu’il ait parcouru un certain nombre d’étapes. Ces étapes sont autant de conditions nécessaires, que nous examinons.
  1. Il faut savoir que les Juifs existent avec des traditions et des textes sacrés qui leurs sont propres ; et c’est un savoir que tous partagent, Juifs et mages. Nous retenons un mot, pour cette étape : existence.
  2. Il faut savoir aussi que le Dieu des Juifs est différent de tous les autres dieux, et qu’il est même toujours différent de tous les dieux possibles. Il ne peut être représenté, ne peut être réduit à une image, et son nom ne peut être prononcé… Ce qui est un savoir que les mages peuvent posséder autant que les Juifs, pourvu qu’ils soient lecteurs des Saintes Ecritures. Et nous retenons un autre mot : différence.
  3. Cette différence radicale invite à une ouverture vers l’universel. Le Dieu des Juifs ne peut pas être seulement un dieu national ou ethnique, moteur d’une espérance nationale... Sa différence radicale invite à une éthique particulière, une éthique qui ne peut pas être une éthique de possession et de domination, mais une éthique de modestie et de partage, qui fonde une espérance pour le monde. Cela, tant les Juifs que les mages peuvent aussi le savoir, s’ils méditent les Saintes Ecritures. Nous retenons maintenant le mot : ouverture.
  4. Il y aura un homme qui sera Roi des Juifs, c'est-à-dire que quelqu’un, un Juif, accomplira les Ecritures. Et par cet homme le Judaïsme s’ouvrira totalement aux Païens (et les mages sont Païens). C’est aussi une conviction que Juifs et Païens peuvent posséder, du fait toujours de leur lecture des Saintes Ecritures. Et c’est encore un autre mot que nous retenons : accomplissement.
  1. Pour aller se prosterner devant le Roi des Juifs, il faut que toutes ces conditions soient réunies. Mais il faut aussi que le Roi des Juifs soit né, et qu’on sache qu’il soit né. Au début de notre récit, seuls les Mages venus d’Orient le savent. Et comment l’ont-ils su ? Les Mages d’Orient observent les étoiles et, comme nous l’avons lu, ils disent : « Nous avons vu son astre… ». Ce n’est pas le mouvement répété des astres qui leur ont signalé la naissance,  mais une singularité. Les Saintes Ecritures ne sont pas là pour que soit observé et défendu un ordre prétendument divin des choses. Les Saintes Ecritures peuvent avoir une fonction régulatrice, il est vrai, mais elles ont une autre fonction, capitale, celle de rendre leurs lecteurs attentifs à certains éléments singuliers, à certains petits événements qui peuvent signaler qu’un grand chambardement est en marche, et une grande bénédiction possible. Ainsi, si les mages avaient observé les fleurs ils auraient vu la fleur du Roi des Juifs. S’ils avaient observé la forme des vagues de la mer ils auraient vu apparaître la vague du Roi des Juifs. La méditation des Saintes Ecritures doit rendre attentif à des singularités que d’autres jugeraient insignifiantes… et ces singularités suggèrent qu’il est temps de se décider, de se mettre en route… Les Mages ont vu ce qu’ils ont pris pour un signe, et ils se sont mis en route avec l’ardent désir de se prosterner devant le Roi des Juifs qui, pour eux, venait de naître. Retenons de cette 5ème condition que la méditation des Saintes Ecritures invite à être attentifs à de petits signes singuliers… qu’on interprétera comme signes qu’il est temps de se mettre en chemin, de changer, de se convertir… Et retenons enfin le mot : décision. 
C’est ainsi que les Mages d’Orient se sont mis en route, et se sont trompé de lieu. Ils connaissaient le moment, mais pas l’endroit.
L’aventure de la foi en Dieu – le Dieu d’Israël – ou la quête du Roi des Juifs pour aller se prosterner devant Lui – est une aventure : la décision de se mettre en chemin y est essentielle. Pour arriver où ? On ne le sait. On ne le sait pas d’avantage qu’Abraham ne savait où était la terre promise lorsqu’il répondit à l’appel de Dieu et se mit en chemin.
Et c’est en chemin que les Mages reçurent le reste des informations, de la part d’Hérode… Ceux qui sont en quête du Roi des Juifs pour aller se prosterner devant Lui peuvent avoir confiance : il peut arriver que même les ennemis du Roi des Juifs leur montrent le bon chemin. Retenons alors le mot : providence.
Pourquoi les Mages d’Orient ont-ils été seuls à se rendre à Bethléem ? La réponse est à la fois simple et terrible : parce qu’ils étaient Païens. Etant Païens, leur espérance, rapport au Roi des Juifs, n’était pas celle d’une restauration nationale, d’une libération politique, du retour d’une grandeur passée. Nulle nostalgie, aucune attente précise d’une réponse précise et conforme à des aspirations trop formatées, juste l’espérance nue. Espérance ! 

Puisse notre espérance être toujours l’espérance de ces Païens. Puissions-nous, même prosternés devant le Roi des Juifs, demeurer toujours en chemin vers Bethléem, et en montrer aussi le chemin à ceux qui le chercheront. Amen

Adoration des Mages (Rubens)