lundi 26 octobre 2015

Bartimée, l'aveugle, et la Réformation (Marc 10,46-52)

Les aveugles

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins, vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules,
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d'où la divine étincelle est partie,
Comme s'ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité !
Pendant qu'autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Eprise du plaisir jusqu'à l'atrocité,
Vois, je me traîne aussi ! mais, plus qu'eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?

Charles Baudelaire... Charles Baudelaire pour ouvrir une méditation sur la Réformation. Et sur la cécité. Bruegel pour nourrir cette méditation. Et puis j'en imagine certains, Bible ouverte, se réclamant d'elle, qui prétendent en guider d'autres et qui, aux fins d'être certains de ne jamais se tromper, exigent qu'il n'y ait d'autre lecture qui tienne que la leur, si tant est que ce qu'ils font puisse être appelé une lecture. On dit parfois, en théologie catholique, que le sacrement n'est efficace que s'il est reçu dans la foi. Reprenant l'intuition portée par ce dire, affirmons que Les Ecritures Saintes ne sont Parole de Dieu que si elles sont lues dans la foi. Dans la foi ? Comme on va le voir plus bas, dans la foi signifie sans aucunement se réclamer d'elles !

Cette prédication ainsi fait suite, et référence, à plusieurs de celles qui la précèdent dont une, au moins, sur le "reste"... enfin, les trois précédentes, au moins.


Marc 10
46 Ils arrivent à Jéricho. Comme Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une assez grande foule, l'aveugle Bartimée, fils de Timée, était assis au bord du chemin en train de mendier.
47 Apprenant que c'était Jésus de Nazareth, il se mit à crier: «Fils de David, Jésus, aie pitié de moi!»
48 Beaucoup le rabrouaient pour qu'il se taise, mais lui criait de plus belle: «Fils de David, aie pitié de moi!»
49 Jésus s'arrêta et dit: «Appelez-le.» On appelle l'aveugle, on lui dit: «Courage, debout, il t'appelle.»
50 Rejetant son manteau, il se leva d'un bond et il vint vers Jésus.
51 S'adressant à lui, Jésus dit: «Que veux-tu que je fasse pour toi?» L'aveugle lui répondit: «Rabbouni, que je retrouve la vue!»

52 Jésus dit: «Va, ta foi t'a sauvé.» Aussitôt il retrouva la vue et il suivait Jésus sur le chemin.
Prédication : 
            Va, ta foi t’a sauvé, dit Jésus à Bartimée. Et nous, nous nous posons une question simple. Quand la foi de Bartimée l’a-t-elle sauvé ? Car Bartimée a été sauvé par sa foi.
            Puisque la question posée commence par le mot « quand… », la réponse devra commencer par le mot « lorsque » : la foi de Bartimée l’a sauvé lorsque… Et nous suspendons la phrase jusqu’au moment où, peut-être, nous serons en mesure de la continuer.
            La phrase pourrait se continuer par quelque chose que nous lisons tout simplement dans le texte. Mais elle pourrait aussi se continuer par quelque chose que nous ne lirions pas dans le texte. C’est important de le distinguer, parce que dans le premier cas, la foi de Bartimée serait en toutes lettres exposée dans le texte, et peut-être que cela pourrait signifier que la foi qui le sauve pourrait être écrite, lue, voire expliquée, puis plus tard être transformée en doctrine et ensuite, qui sait, rendue nécessaire au salut, voire obligatoire. Mais dans cas contraire, la foi de Bartimée appartiendrait pour toujours à l’intimité de Bartimée, à son secret, peut-être serait-elle un secret pour lui-même, mais néanmoins agissant en lui-même et le sauvant... et l’on pourrait dire qu’elle est si secrète qu’elle est même une grâce que Dieu lui fait.

            La foi de Bartimée, sa foi personnelle, qui le sauve, est-elle écrite quelque part dans le texte ?

Considérons d’abord les paroles de Bartimée. Il y a bien cette petite connaissance qu’il a de l’importance, de la puissance de l’homme qui va passer pas loin de lui. Mais plein d’autres que lui pourraient avoir cette petite connaissance, et plein d’autres que lui pourrait bien interpeler cet homme, et lui servir des titres de noblesse pour en captiver l’attention. A cette enseigne, le titre de noblesse dont Bartimée affuble Jésus, « Fils de David », n’est pas une confession de foi, mais un instrument de la mendicité. Oui, il était là à mendier, nous dit-on. Et l’évangile de Marc n’a pas pour titre Jésus fils de David, mais Jésus Christ Fils de Dieu. Quant au fait qu’il crie de plus en plus fort, tout ceux d’entre nous qui ont un jour vu un mendiant insister bruyamment ont repéré que plus on le rabroue et plus il crie fort… Reste à lire explicitement que Bartimée demande à recouvrer la vue. Cela peut-il être l’expression de sa foi qui le sauve ? Tout au plus cela est-il l’expression de son désir de guérir, au titre duquel Jésus, qui est capable de guérir, le guérit effectivement. On ne peut pas assimiler la demande de Bartimée à la foi de Bartimée, pas d’avantage qu’on ne peut assimiler la guérison de Bartimée au salut de Bartimée… d’ailleurs, Jésus lui dit « ta foi t’a sauvé » avant même que la guérison n’ait eu lieu. La guérison vient ensuite, après le salut de Bartimée par sa foi.
Conclusion : l’effectuation par sa foi du salut de Bartimée, que Jésus proclame, est totalement indépendante des paroles de Bartimée. La foi de Bartimée ne peut donc être reliée à aucune des paroles qui soit sortie de la bouche de Bartimée, ni à aucune rétribution d’une de ces paroles, puisque c’est sa foi qui l’a sauvé.
           
            Nous avons exploré les paroles de Bartimée. Reste à explorer ses actes. Il y en a trois. Rejeter son manteau, se lever d’un bond et venir vers Jésus. De ces trois actes il faut se demander s’il en est un qui soit tout à fait original, personnel… Tout le chemin que fait l’aveugle Bartimée est son chemin, qu’il fait personnellement vers Jésus… mais qui ne ferait pas ce chemin après avoir crié et crié encore, et surtout après avoir été invité ? L’ambiance néanmoins est à la bousculade et ceux qui étaient hostiles ne sont devenus amicaux que sur ordre… Le corridor qui s’ouvre dans la foule entre Jésus et Bartimée pourrait bien se refermer aussitôt… et dans la bousculade, et comptant aussi sur la sauvagerie qui règne dans les milieux de grande misère, il resterait un aveugle bousculé, piétiné, et sans manteau.
            Or, ni l’aveugle, ni le lecteur ne savent comment cela va finir… S’il donc il est sous nos yeux une trace visible de la foi de Bartimée elle est dans le fait qu’il rejette son manteau, son seul bien. Nous avons à l’appui de cette suggestion tous les textes que nous avons médités ces dernières semaines. Que fait donc Bartimée que n’ont fait jusqu’à ce point du récit ni l’homme riche, ni Pierre, ni Jacques et Jean, ni aucun des autres disciples ? Bartimée laisse ce qui reste… A ce moment, il n’a plus rien, et même pas le fait d’avoir tout laissé. Bartimée, à ce moment, n’a strictement rien dont il puisse se prévaloir.
Ainsi, sa foi, sa foi qui le sauve, n’est-elle pas écrite dans le texte. Elle ne peut pas l’être. Elle est sienne, elle est profondément en lui et agit en lui entre le moment où il est appelé et le moment où il répond à l’appel en commençant par rejeter son manteau.

            Qu’est-ce que la foi de Bartimée, la foi qui le sauve ? La foi qui sauve Bartimée est la décision par laquelle il rejette tout ce qui lui reste, de sorte qu’il n’aura strictement rien à faire valoir, pas même cette décision, et de sorte aussi qu’il se mettra en chemin, sans aucunement savoir où cela va le mener.

Aujourd’hui, culte de fête de la Réformation. Pour évoquer la foi qui sauve, nous pouvons penser à Martin Luther, non pas celui qui a affiché les thèses qu’on sait le 30 octobre 1517, à Wittenberg, mais celui qui a dû répondre de ses engagements devant l’Empereur. Excommunié en janvier 1521, Martin Luther fut convoqué à Worms… une dernière chance pour lui de se rétracter. Sa mise au ban de l’Empire signifiait que quiconque le trouverait le livrerait à la justice pontificale. C’est sa vie qui était en jeu.
« Votre Majesté sérénissime et Vos Seigneuries m'ont demandé une réponse simple. La voici sans détour et sans artifice. À moins qu'on ne me convainque de mon erreur par des attestations de l'Écriture ou par des raisons évidentes — car je ne crois ni au pape ni aux conciles seuls puisqu'il est évident qu'ils se sont souvent trompés et contredits — je suis lié par les textes de l'Écriture que j'ai cités, et ma conscience est captive de la Parole de Dieu ; je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n'est ni sûr, ni honnête d'agir contre sa propre conscience. Me voici donc en ce jour. Je ne puis faire autrement. Que Dieu me soit en aide. »
La foi de Martin Luther est ici tout à fait semblable à celle de Bartimée. Ce qu’il fait l’engage totalement, lui seul, et est totalement irréversible. Pas d’avantage que Bartimée Martin ne sait où le chemin le mène. L’affirmation de sa foi le livre entièrement aux humains, et lui s’en remet totalement à Dieu sans se prévaloir de quoi que ce soit.

Chaque fois que l’on voit quelqu’un agir ainsi, on peut dire de lui « sa foi l’a sauvé ». Mais chaque fois qu’on s’en réclamera pour soi-même, chaque fois qu’on verra quelqu’un s’en réclamer pour lui-même, il sera certain qu’il reste encore du chemin à parcourir. Il en restera toujours… car jusqu’à notre dernier souffle, dans bien des circonstances, il nous faudra apprendre à ne nous prévaloir de rien, à tout recevoir de Dieu, et à tout rendre à Dieu.
C’est un bien beau chemin que celui de la foi. Puisse chacun d’entre nous décider de le prendre. Et que Dieu nous soit en aide. Amen




dimanche 18 octobre 2015

Quelques représentations de Dieu (Marc 10,35-45)

"Dieu est silence !" C'était pendant un cours du professeur G. qu'une étudiante avait énoncé cette phrase. Je ne parviens pas à me souvenir exactement des circonstances. Il me semble que c'était un cours portant sur la prédication, et peut-être même pendant un exercice oral, noté, de prédication. Le professeur, manifestement agacé par cette étudiante et son propos, lui avait répliqué que "Dieu est silence" est ce que disent ceux qui n'ont rien à dire de Dieu, et, avait-il ajouté, "ils feraient mieux de se taire". Effet de sidération, étudiante livide. Je n'ai même pas eu envie de rire. Mais la remarque est restée en moi.

Elle a pris diverses formes, dont celle d'une prière :

Devant toi, nous nous présentons, ayant entendu que grâce nous est faite, il nous est possible de le faire, sans crainte, tels que nous sommes.
Nous voici :
- lorsque nous partons en guerre, nous te nommons ‘homme de bataille’ ;
- lorsque nous sommes las de la guerre, nous te nommons ‘prince de paix’ ;
- lorsque nous voulons qu’on nous aime, nous affirmons que tu es ‘amour’ ;
- lorsque nous avons un compte à régler, nous te nommons ‘vengeance’ ;
- lorsque nous voulons rabaisser quelqu’un, nous t’appelons ‘le Très Haut’ ;
- lorsque nous voulons qu’on s’occupe de nous, nous t’appelons ‘justice’ ;
- lorsque nous voulons qu’on nous obéisse, nous t’appelons ‘Loi’ ;
- lorsque nous voulons des serviteurs, nous te nommons ‘Seigneur’
- lorsque nous n’avons rien à dire de toi, nous disons que tu es ‘silence’
- et pour tromper notre peur de mourir, nous te nommons ‘Eternel’…

Ainsi, pour que rien n’échappe à notre ambition, nous t’avons donné une multitude de noms, que nous savons utiliser à notre convenance.
Oubliant, bien volontiers ce qui nous fut depuis toujours commandé, « tu ne prononceras pas mon nom en vain, pour justifier ce que tu désires »…

Devant toi, nous le confessons, nous prononçons ton NOM à tort et à travers, pour l’illusion qu’il nous donne de te connaître et de te posséder.


Pardonne-nous tant de légèreté.

Ces noms de Dieu sont tous présents dans la Bible et d'aucuns affirmeront que oui, mais que la révélation de Dieu est progressive et que c'est en Jésus Christ qu'il se fait - enfin - parfaitement connaître, et qu'il est amour... Il me semble plutôt que la tradition biblique associée à l'apôtre Jean a éprouvé le besoin d'insister lourdement sur l'amour, dans un contexte de désamour flagrant. Et j'affirme que de ce que Jean a dit, lui et tous les autres auteurs bibliques, on ne peut rien déduire sur Dieu. Mais alors, Dieu, il est comment ?

Le romancier suédois Torgny LINDGREN (né en 1938) a posé cette question d'une belle manière dans son roman Bethsabée. Se prononcer sur Dieu ne peut être qu'une histoire qu'on raconte, un témoignage qu'on rend, et, si ça n'est pas cela, c'est un blasphème.

Dieu, il est comme ça ?

Marc 10
35 Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s'approchent de Jésus et lui disent: «Maître, nous voudrions que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander.»
36 Il leur dit: «Que voulez-vous que je fasse pour vous?»
37 Ils lui dirent: «Accorde-nous de siéger dans ta gloire l'un à ta droite et l'autre à ta gauche.»
38 Jésus leur dit: «Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, ou être baptisés du baptême dont je vais être baptisé?»
39 Ils lui dirent: «Nous le pouvons.» Jésus leur dit: «La coupe que je vais boire, vous la boirez, et du baptême dont je vais être baptisé, vous serez baptisés.
40 Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m'appartient pas de l'accorder: ce sera donné à ceux pour qui cela est préparé.»
41 Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s'indigner contre Jacques et Jean.
42 Jésus les appela et leur dit: «Vous le savez, ceux qu'on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination.
43 Il n'en est pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur.
44 Et si quelqu'un veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous.
45 Car le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude.»

Ou bien comme ça ?

Prédication
            Dieu, il est comment ? Avez-vous remarqué que, dans le texte que nous venons de lire, il y a trois représentations de Dieu qui sont mises en place, en très très peu de mots ?
Celle d’un dieu qui rétribue les humains. Celle d’un dieu qui décide arbitrairement de leur sort. Celle d’un dieu totalement donné aux humains. Bien sûr, nous pouvons nous demander, de ces trois représentations, laquelle est la bonne… On pourrait poser cette question pour chacune des représentations de Dieu qui sont présentes dans la Bible.
            Nous allons commencer par préciser quelles sont ces trois représentations.

            La première représentation qui apparaît ici, c’est celle d’un dieu qui rétribue. En fait, cela fait un moment qu’elle apparaît. Car ils ne sont pas les premiers, Jacques, et Jean, à interroger Jésus sur la vie à venir, ou la vie éternelle. Ils ne sont pas les premiers à réclamer quelque chose pour eux-mêmes. Il y a eu l’homme riche et sa question : « Que dois-je faire pour hériter de la vie éternelle ? ». Il y a eu Pierre qui, entendant ce que Jésus prescrivait à l’homme riche,  a affirmé : « Et bien, nous, nous l’avons fait ! ». Et il y a maintenant Jacques et Jean. L’indignation des dix autres disciples masque fort mal que l’image qu’ils sont tous de Dieu est bien la représentation d’un dieu qui rétribue. Dieu comptabilise, Dieu récompense, Dieu punit… telle est cette première représentation. Quelle est la deuxième ?
            La deuxième représentation de Dieu que nous avons sous les yeux se manifeste lorsque Jésus, pour répondre à ceux qui lui réclament des places de choix, affirme que « Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de l’accorder : ce sera donné à ceux pour qui cela a été préparé. » Il faut bien comprendre que cette préparation est du fait de Dieu, qu’elle est parfaite et perpétuelle. Autrement dit, cette seconde représentation de Dieu est celle d’un dieu qui sait parfaitement, depuis toujours, quel sera le sort de chaque être humain. Cela rend certes tout à fait vaine tout œuvre méritoire, mais cela rend aussi tout à fait vain tout travail qu’un être humain pourrait entreprendre sur lui-même ou sur le monde aux fins de le rendre meilleur. Tout est déjà joué ; alors à quoi bon ?
            La troisième représentation de Dieu que nous avons sous les yeux apparaît lorsque Jésus affirme que le Fils de l’homme est venu « pour donner sa vie en rançon pour la multitude. » Ce qui apparaît alors, c’est la représentation d’un dieu qui, abandonnant toute créance sur l’humanité, c'est-à-dire sur chaque être humain, sauve indistinctement les uns et les autres, sans considération aucune des immenses bontés et des affreuses horreurs dont ils auront été les auteurs. Et ainsi, selon cette représentation, au banquet des noces de l’agneau, bourreaux et victimes siègeront à la même table et revêtus de la même robe blanche de ceux qui auront été sauvés…
            Trois représentations de Dieu, celui qui sauve sous conditions, celui qui sauve arbitrairement, celui qui sauve inconditionnellement. Faut-il choisir entre ces trois représentations ? Faut-il décréter que l’une est la bonne et que les autres doivent être écartées ? Faut-il les invoquer selon l’intérêt du moment ? Toutes les trois figurent explicitement dans le texte que nous venons de lire, et on pourrait étayer chacune d’entre elles avec bien d’autres références bibliques. On pourrait aussi repérer sans grandes difficultés que telle représentation de Dieu a dominé telle période de l’histoire, ou encore qu’elle prédomine dans la prédication de telle Eglise… avec des fluctuations, selon les moments, les intérêts, ou l’humeur.
            Il semble bien que, selon les inquiétudes ou les intérêts qui sont les leurs, les humains choisissent telle ou telle vertu, et en habillent une sorte de figure qu’ils appellent Dieu. Ainsi Dieu est-il toujours à l’image de l’homme et des circonstances…
Il n’y a pas lieu, fondamentalement, de s’en offusquer, parce que nous n’avons que nos mots, que notre langage, et que nos traditions pour parler de Dieu. Mais s’il ne faut pas s’en offusquer, il ne faut pas non plus s’en contenter.
           
            Nous croyons en Dieu, et il nous faut parler de Dieu. Nous avons à parler de Dieu en connaissant les limites de notre parole, et en tâchant toujours d’évaluer ce que nous en disons. Ce n’est évidemment pas toujours simple. Mais nous avons au moins un guide, pour éprouver notre capacité à évaluer ce qui est dit sur Dieu, un très bon guide pourvu que nous consentions à le suivre. Or, jusqu’à présent, ce matin, nous ne l’avons pas encore suivi très sérieusement. Pas très sérieusement, parce que nous avons bien repéré trois représentations de Dieu, mais nous les avons présentées presque isolées les unes des autres, alors qu’elles sont finement articulées, et que la troisième vient bouleverser les deux précédentes.

            « Le Fils de l’homme est venu pour (…) donner sa vie en rançon pour la multitude. » Cette phrase, nous l’avons comprise comme la représentation d’un dieu qui renonce à toute créance sur les humains et qui sauve inconditionnellement chaque être humain.
Pour comprendre cela, il a fallu que nous imaginions que le Fils de l’homme, Jésus, est Dieu. Que l’évangile de Marc le dise d’emblée Fils de Dieu, et que nous, de part notre tradition, nous le fassions Dieu va totalement de soi. Mais cela mérite pourtant d’être interrogé… d’autant que la phrase complète suggère bien plus que cette identité.
« Le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude », cela fait référence d’abord, et sans doute essentiellement, au ministère de Jésus, à son activité, dans son monde. Le Fils de l’homme, Jésus, osons dire Dieu à travers lui, est au service des hommes ; il guérit, il nourrit, il enseigne, et dans son enseignement, il dénonce les dominations et les usages serviles et asservissants que les humains de son temps font de leur pouvoir et du nom de Dieu. Il paye par son enseignement, il paye par sa vie, la rançon, c'est-à-dire le prix de la liberté, une liberté par rapport justement à tout ce qu’on fait subir aux humains au nom des représentations de Dieu. Il paye la rançon en montrant comment on peut vivre avec Dieu, devant Dieu, mais sans se réclamer personnellement, en quelque manière que ce soit, d’une représentation particulière de Dieu. Il paye la rançon, le prix de la liberté, la sienne, en servant Dieu et les humains, sans aucunement se servir des humains ni de Dieu. Ainsi paye-t-il la rançon, la sienne, le prix de sa liberté.

Mais nous avons lu que cette rançon est pour la multitude. Comment peut-elle l’être pour la multitude, et comment peut-elle l’être sans devenir une représentation de plus de Dieu ? Comment la liberté  de Jésus peut-elle être la nôtre, et celle de tous les autres ? Elle ne le peut que pour une seule raison, et que d’une seule manière.
La seule raison pour laquelle la liberté de Jésus peut être la nôtre sans devenir une représentation de plus de Dieu est qu’elle est donnée. Tout en Jésus Christ Fils de Dieu n’est que donné, toujours et encore donné, sa liberté, sa vie, son enseignement, sa mort, et sa résurrection. La liberté de Jésus, sa vie, est donnée, en rançon, à la multitude, c'est-à-dire à chacune, à chacun. Et parce qu’elle est donné, par Lui, elle n’a jamais été ni ne sera jamais la propriété de personne. Elle peut ainsi devenir nôtre, mienne… chacun peut la faire sienne.
On peut évidemment préférer la servitude. Mais lorsque quelqu’un choisit de faire sienne la liberté de Jésus Christ, elle demeure néanmoins toujours donnée. De le savoir, de le recevoir, de ne jamais l’oublier est la seule manière qu’elle soit sienne,  et qu’elle demeure toujours donnée, sans jamais devenir une représentation de plus de Dieu.
Puissions désirer cela, et puisse cela nous advenir. Amen


dimanche 11 octobre 2015

Ce qui reste (Marc 10,17-31)

Marc 10
17 Comme il se mettait en route, quelqu'un vint en courant et se jeta à genoux devant lui; il lui demandait: «Bon Maître, que dois-je faire pour recevoir la vie éternelle en partage?»
18 Jésus lui dit: «Pourquoi m'appelles-tu bon? Nul n'est bon que Dieu seul.
19 Tu connais les commandements: Tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas d'adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage, tu ne feras de tort à personne, honore ton père et ta mère.»
20 L'homme lui dit: «Maître, tout cela, je l'ai observé dès ma jeunesse.»
21 Jésus le regarda et se prit à l'aimer; il lui dit: «Une seule chose te manque; va, ce que tu as, vends-le, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens, suis-moi.»

22 Mais à cette parole, il s'assombrit et il s'en alla tout triste, car il avait de grands biens.

23 Regardant autour de lui, Jésus dit à ses disciples: «Qu'il sera difficile à ceux qui ont les richesses d'entrer dans le Royaume de Dieu!»
24 Les disciples étaient déconcertés par ces paroles. Mais Jésus leur répète: «Mes enfants, qu'il est difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu!
25 Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu.»
26 Ils étaient de plus en plus impressionnés; ils se disaient entre eux: «Alors qui peut être sauvé?»
27 Fixant sur eux son regard, Jésus dit: «Aux hommes, c'est impossible, mais pas à Dieu, car tout est possible à Dieu.»

28 Pierre se mit à lui dire: «Eh bien! nous, nous avons tout laissé pour te suivre.»
29 Jésus lui dit: «En vérité, je vous le déclare, personne n'aura laissé maison, frères, soeurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l'Évangile,
30 sans recevoir au centuple maintenant, en ce temps-ci, maisons, frères, soeurs, mères, enfants et champs, avec bien des poursuites, et dans le monde à venir la vie éternelle.

31 Beaucoup de premiers seront derniers et les derniers seront premiers.»

Dialogue des Carmélites 
Opéra de Francis Poulenc ; livret d'après Georges Bernanos
(extrait)
(La Prieure et Blanche se parlent de part et d’autre de la double grille. Madame de Croissy, la Prieure, est une vieille femme, visiblement malade. Au lever du rideau, elle essaie maladroitement de rapprocher son fauteuil de la grille.)
LA PRIEURE
N’allez pas croire que ce fauteuil soit un privilège de ma charge, comme le tabouret des duchesses ! Hélas ! par charité pour mes chères filles qui en prennent si grand soin, je voudrais m’y sentir à mon aise. Mais il n’est pas facile de retrouver d’anciennes habitudes depuis trop longtemps perdues, et je vois bien que ce qui devrait être un agrément ne sera jamais plus pour moi qu’une humiliante nécessité.
BLANCHE
Il doit être doux, ma Mère, de se sentir si avancée dans la voie du détachement qu’on ne saurait plus retourner en arrière.
LA PRIEURE
Ma pauvre enfant, l’habitude finit par détacher de tout. Mais à quoi bon, pour une religieuse, être détachée de tout, si elle n’est pas détachée de soi-même, c’est-à-dire de son propre détachement ?

Prédication : 
         Pierre a tout quitté, et l’homme riche n’a rien quitté. De ce point de vue, ils semblent tout à fait différents l’un de l’autre. Pourtant, il y a quelque chose qui fait que l’un et l’autre sont extraordinairement ressemblants. Nous allons nous mettre en quête de cette chose.

Nous nous intéressons au 21ème verset. Jésus dévisagea l’homme qui était venu pour l’interroger, et l’aima ; il lui dit « Une seule chose te manque… » Sans doute avons-nous toujours lu que quelque chose manquait à cet homme ; presque tous les traducteurs le comprennent ainsi. Manquer, cela signifie qu’il y a quelque chose en moins, un vide, et une autre chose qu’on ajouterait viendrait combler ce vide. Et nous savons ce qu’il conviendrait que cet homme ajoute à sa vie.
            Si cet homme, dont la liste des bonnes actions est déjà considérablement longue, ajoutait à cette liste le fait de tout vendre, de tout donner aux pauvres, et de suivre Jésus, il atteindrait dès ici-bas cette forme de béatitude à laquelle il n’aspire pourtant que pour l’au-delà. Cet homme deviendrait alors le modèle parfait du disciple de Jésus Christ, un modèle qu’il nous faudrait suivre, qu’il nous faut suivre, pour notre bonheur, présent, et à venir.

            C’est assez tentant, n’est-ce pas, de le prendre ainsi. Mais cela pose deux problèmes.
Le premier, c’est que ce modèle de pauvreté volontaire n’est pas celui que nous avons suivi. Nous ne sommes pas devenus pauvres, pèlerins et vagabonds sur la terre à cause de Jésus Christ Fils de Dieu ; nous sommes restés propriétaires de nos maisons, de nos autos, nous touchons nos salaires et nos pensions et nous sommes sédentaires. Pour la vie éternelle, nous sommes déjà fichus…
Le second problème, c’est que les disciples de Jésus, et Pierre, l’ont fait, ils ont tout laissé et que, s’agissant au moins de Pierre, cela produit une sorte de « Nous nous l’avons fait-euh, nananère ! » qui est du plus mauvais aloi. Il laisse à présager un « nous nous l’avons fait » qui servira tôt ou tard de fondement à des exigences considérables, « vous, vous devez le faire, sinon vous ne serez jamais sauvés, ni estimés, ni reconnus… ».
L’homme qui interroge Jésus en a encore trop, c’est bien ce qu’on entend dire, mais rien ne dit que s’il laissait tout il n’en aurait pas encore de trop ; nous voyons bien que Pierre qui a tout laissé, en a manifestement encore beaucoup trop en trop. Pierre et l’homme riche en sont, de ce point de vue, exactement au même point.

            Est-il approprié de parler de manque lorsqu’on en a encore tant en trop ? Peut-on parler de manque, lorsque ceux qui accomplissent toutes les prescriptions, même les plus abrasives, ont encore manifestement quelque chose en trop ? Peut-on parler de manque si chaque bonne action accomplie charge son auteur d’un poids supplémentaire de satisfaction orgueilleuse ? Si l’homme qui interroge Jésus accomplissait ce que Jésus lui commande, vendre, donner, partir, il en aurait certes beaucoup moins, mais il en aurait encore de reste, de ce même reste qui encombre Pierre.

            Que faut-il conclure ? En nous appuyant sur ce qui précède, en nous appuyant aussi sur la langue grecque de l’évangile, nous relisons le 21ème verset, celui par lequel nous avons commencé. 

            Jésus le regarda et se prit à l'aimer; il lui dit : «Après (tout cela) il reste une chose ; va, ce que tu as, vends-le, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens, suis-moi.» Il reste une chose. Et nous allons méditer sur ce reste.
Quel est ce reste, qui concerne finalement autant Pierre que l’homme qui interrogeait Jésus ? Quel est ce reste dont la disparition du bagage de cet homme, serait le commencement réel si ce n’est de la vie éternelle du moins d’une certaine félicité (celle que Jésus appelle Royaume de Dieu) ? S’agissant de cet homme, le reste est assez évident, et même colossal : ses biens ! Mais nous avons vu que, même après avoir laissé ses biens, s’agissant de Pierre, il y a encore du reste, un reste sans doute immatériel, puisque Pierre et les autres disciples ont déjà tout laissé, mais un reste tout de même.
Ce qui caractérise ce reste, c’est que Pierre se met en avant ; il se met en avant comme quelqu’un qui a fait quelque chose, commandé par Jésus, quelque chose que les autres, l’homme riche, les riches, auraient dû faire, et n’ont pas fait. Cette chose ? Souvenons-nous de l’appel des disciples… oui, sur un appel de Jésus, ils ont laissé leurs filets, tout ce qu’ils avaient, et l’ont suivi. Mais ce choix, et la manière de vivre qui va avec ce choix, peut-il être mis en avant, par celui qui l’a fait, comme un choix supérieur, voire le seul choix possible ? L’appel à une vie particulière, que Jésus adresse à tel ou tel, peut-il être mis en avant par celui qui l’entend et y répond, comme seul appel possible à la seule vie bénie possible ?
L’appel du Christ est adressé à chacun par le Christ, et il appartient à chacun d’y répondre, ou de ne pas y répondre. S’agissant de Pierre, c’est un appel au détachement, à un détachement radical. Jusqu’où ce détachement doit-il aller ? Lorsque Pierre met en avant son détachement, il rend évident qu’il est détaché de tout, sauf de son détachement. Son détachement est encore ce qu’on pourrait appeler une œuvre, quelque chose dont il se prévaut. Alors nous nous disons au sujet de Pierre : A quoi bon être détaché de tout, si l’on met ainsi en avant son propre détachement ? Oui, en reprenant Bernanos, « à quoi bon, pour un disciple de Jésus Christ, être détaché de tout, s’il n’est pas détaché de soi-même, c’est-à-dire de son propre détachement ? »
Ce qui apparaît clairement, c’est que ce détachement parfait porte, dans le texte que nous méditons, les superbes noms de « trésor dans le ciel »,  et de « vie ». Mais est-il possible aux êtres humains de gagner eux-mêmes ce trésor, d’atteindre ce détachement par leurs propres forces ? Pour Pierre, à l’évidence, ça n’est pas gagné. Pour Jacques et Jean, qui vont, quelques instants plus tard, réclamer à Jésus des places de faveur, ça n’est pas gagné non plus. Tant qu’un disciple de Jésus Christ accomplit quoi que ce soi, au titre de sa foi, en espérant de ce qu’il accomplit une quelconque rétribution personnelle, ça n’est pas gagné. Tant qu’il ne remet pas entièrement et totalement à Dieu le fruit de ses actes, ça n’est pas gagné.
Est-ce jamais gagné ? En a-t-on jamais fini avec ce reste ? Lorsque le crucifié crie son désespoir et son abandon vers le ciel, ça n’est pas gagné. Jésus Christ est un homme et, comme nous le lisons, aux hommes cela est impossible… aux hommes cela est impossible et pourtant cela est possible, car à Dieu cela est possible.

Qu’est-ce donc que ce reste dont nous parlons, qui reste à Pierre et qui semble bien devoir toujours rester ? C’est le contraire de la foi, ce que parfois les textes bibliques appellent la « non-foi », dont nous lisons ici que cela colle si fort à la pâte humaine qu’il est impossible à un être humain de s’en débarrasser par ses propres forces. « Aie pitié de ma non-foi ! », criera à Jésus l’homme dont le fils allait si mal, ce fils que nul n’avait pu soulager.
Nous n’allons pas dire que seule la mort délivrera un être humain de ce reste. L’on ne sait rien de la suite de la vie de l’homme riche. Et presque rien de la suite de la vie de Pierre. Qui un jour a refusé de suivre Jésus Christ choisira peut-être de le suivre demain. Qui a un jour mis en avant sa personne et ses mérites demain peut-être n’en fera plus aucun cas. Le Dieu qui peut tout ne laissera pas sans soutien un cœur qui, dans un élan, un moment, ne fut-ce qu’un instant, de foi, se tournera vers lui. Et il se peut, le Seigneur venant à notre secours, nous prenant en pitié, qu’il nous soit donné, de notre vivant, de nous en remettre totalement à lui.
Que le Seigneur nous fasse cette grâce. Amen


dimanche 4 octobre 2015

Ce qu'il y a dans les coeurs des humains (Marc 10,2-16) lorsqu'ils choisissent opportunément un verset biblique

Marc 10
1 Partant de là, il vient dans le territoire de la Judée et au-delà du Jourdain, et de nouveau les foules se rassemblent auprès de lui et, selon sa coutume, de nouveau il les enseignait.

2 Des Pharisiens s'avancèrent et, pour lui tendre un piège, (pour le tenter), ils lui demandèrent s'il est permis à un homme de renvoyer sa femme.
3 Il leur répondit: «Qu'est-ce que Moïse vous a commandé ?»
4 Ils dirent: «Moïse a permis d'écrire un certificat de répudiation et de renvoyer sa femme.»
5 Jésus leur dit: «C'est à cause de la dureté de votre coeur qu'il a écrit pour vous ce commandement.
6 Mais au commencement du monde, Dieu les fit mâle et femelle;
7 c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme,
8 et les deux ne feront qu'une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
9 Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a uni.»

10 À la maison, les disciples l'interrogeaient de nouveau sur ce sujet.
11 Il leur dit: «Si quelqu'un renvoie sa femme et en prend une autre, il est adultère à l'égard de la première;
12 et si la femme renvoie son mari et en prend un autre, elle est adultère.»

13 Des gens lui amenaient des enfants pour qu'il les touche, mais les disciples les rabrouèrent.
14 En voyant cela, Jésus s'indigna et leur dit: «Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux.
15 En vérité, je vous le déclare, qui n'accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n'y entrera pas.»

16 Et il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.

La Bible n'est pas une arme, imbéciles !

Prédication :
            Confidence : j’aurais bien laissé ce texte de côté, bien qu’il soit proposé pour notre méditation de ce jour – les raisons de la tentation de le laisser de côté apparaîtront chemin faisant – si deux événements ne s’étaient produits.
            Le premier, c’est que mon proche entourage m’a rappelé que ce texte, même s’il m’est désagréable, est un texte canonique et que s’il arrive sous mes yeux, je ne dois pas me dérober à une confrontation avec lui ; la Parole de Dieu nous est adressée même en s’attachant à des textes qui nous indisposent ; et peut-être surtout en s’attachant à des textes qui nous indisposent. Reste toujours à examiner les motifs de cette indisposition. Premier événement qui s’est produit.
            Voici le second événement : j’ai lu quelques commentaires faits par des théologiens sur le dossier préparatoire du prochain synode des Evêques catholiques romains, synode consacré à la famille (4-25 octobre – Nous prions pour ce synode) et au cours duquel apparaîtra, immanquablement, parmi bien d’autres questions, celle de l’accès à l’eucharistie des divorcés remariés. Au terme de ce synode, seront-ils admis à l’eucharistie ? Il faudrait, pour cela, changer la doctrine, ou la pratique, officiellement. Je ne suis pas catholique romain pour me prononcer sur des problèmes catholiques romains, dont celui-ci, très épineux, qui est de changer la pratique, la discipline, sans toucher aucunement à la doctrine. Dans le cas des divorcés remariés, exclus canoniquement de la communion, il s’agirait de mettre en avant la miséricorde et la compassion de Dieu qui, en Jésus Christ, a donné aux hommes le pouvoir de pardonner les péchés ; on pourrait peut-être donc, donc au titre de ce pardon, accueillir ceux qu’on n’accueillait pas… 
Dans ces commentaires, j’ai trouvé quelque part cette référence directe à la Bible : Dieu a donné aux hommes le pouvoir de pardonner (Matthieu 9,6). Ce pouvoir de pardonner, il l’a donné aux hommes, c’est clair, mais le commentateur ajoute, « c'est-à-dire qu’il l’a donné à l’Eglise ». A la lecture de ces mots, mon sang protestant s’est un instant glacé.
            Pour avoir longtemps travaillé avec des théologiens catholiques d’une certaine importance, j’ai bien fini par comprendre ce qu’ils voulaient dire en tant que théologiens catholiques, lorsqu’ils affirment qu’on n’a pas l’Eglise sans le Christ, et qu’on n’a pas non plus le Christ sans l’Eglise. J’ai bien fini par le comprendre, et par comprendre que cela sans doute nous sépare presque irrémédiablement – il faudra je le pense l’intervention du Tout Puissant pour que cela ne nous sépare plus.
            A-t-on l’Eglise sans le Christ ? Non. Il en est le chef, le principe, l’époux… A-t-on le Christ sans l’Eglise ? La question peut prendre bien des aspects, dont celui-ci : un lecteur particulier peut-il donner une interprétation inspirée d’un texte biblique, qui serait différente de l’interprétation que l’Eglise en donne ? Martin Luther, le 18 avril 1521, à Worms, devant l’empire, et au prix de sa vie, a répondu affirmativement. On peut avoir le Christ sans l’Eglise, mais pas sans un engagement personnel, et pas sans les Ecritures, ni sans l’aide de Dieu. Et c’est ainsi que ceux qui se réclament sérieusement du protestantisme reviennent sans cesse au texte biblique, en demandant l’aide de Dieu, non pour y chercher la justification de leurs propres choix – ces manières de faire n’ont rien à voir ni avec la Réforme, ni même avec la foi chrétienne – mais  pour, dans la foi, tâcher de discerner des chemins de vérité et de responsabilité qui soient dignes de l’Evangile.
Ainsi, lorsque le pouvoir de pardonner les péchés est donné aux hommes, c’est bien aux hommes, c'est-à-dire à chacune, à chacun, qu’il est donné… Comment donc les humains useront-ils du pouvoir de pardonner ? Telle est la question.
            A cause de ces deux événements, il m’a été impossible de me dérober. Le texte est là, il est là ce matin, maintenant, et il faut faire fi des agacements, des colères, des impressions de première lecture, faire fi de ce qu’il a servi à justifier ; il faut s’efforcer de lire ce texte, sérieusement, c'est-à-dire dans la cohérence de l’Evangile : Dieu fait grâce, sans que nous le méritions, et inconditionnellement. Pour celui qui accepte sérieusement cette grâce, la cohérence de l’Evangile est une exigence personnelle ; de la grâce qui m’est faite et que j’accepte, je dois toujours me demander quel usage j’en fais ; car cette grâce ne m’autorise pas à faire peser quoi que ce soit sur autrui ; elle appelle ainsi chacun à s’interroger sur soi-même et, s’il l’accepte, à se corriger.

            Ainsi donc, on vint tendre un piège à Jésus, on vint le tenter. Et n’allons pas tomber dans le piège qui lui était tendu, n’allons pas céder à la tentation, l’immense tentation de justifier les usages, les goûts et les dégoûts, par quelque verset biblique que ce soit. Que ce soit d’ailleurs la question de la répudiation, du divorce, de la rupture des couples qui soit abordée n’a strictement aucune importance. Cela signale seulement que, lorsque Jésus a parlé, et lorsque Marc a écrit, renvoyer, lourder, jeter sa femme à la rue, en s’autorisant d’un texte biblique (et pour les citoyennes romaines, rejeter son mari parce qu’il n’était plus assez influent, ou riche… en s’autorisant du droit romain, verset 15), en étant donc dans son bon droit, était chose banale, chose ordinaire. Oui, répond Jésus, il y a un texte biblique, c’est permis. Mais il n’y a pas un seul texte biblique, comme ça, qui vous autorise et vous dédouane de toute réflexion.
Pourquoi le faites-vous ? La possibilité biblique et juridique de mettre fin à une union n’est pas une permission de le faire selon sa fantaisie. Car la mise en œuvre d’un commandement ne dispense pas de l’observance de tous les autres. Ainsi le livre de la Genèse, que Jésus cite, n’est pas moins inspiré ni canonique que celui du Deutéronome. Ils ne sont pas, ils ne peuvent pas être mis en compétition l’un avec l’autre. Quant à nous autres lecteurs du Nouveau Testament, le « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni », que Jésus prononce alors, et qui pour certains interdit toute rupture du contrat, n’est pas moins inspiré que Deutéronome 24 qui permet de rompre les contrats, qui n’est pas moins inspiré que Genèse 1 et 2, etc.
C’est pour cela que la réponse de Jésus n’est pas une réponse sur l’interdiction du divorce, ni sur « l’indissolubilité du lien conjugal », comme l’affirment certains. Mais une réponse, ou plutôt une question brûlante sur ce qu’il y a dans le cœur de ceux qui viennent pour le piéger. Dans votre cœur, répond-il en substance, chaque fois que vous choisissez le verset qui vous arrange, quel que soit d’ailleurs ce verset et en particulier lorsque vous renvoyez, vous lourdez des femmes en vous abritant derrière le texte biblique, il y a du mépris, de la suffisance, du mensonge, de l’hypocrisie… Le choix opportun d’un verset biblique est le choix de l’hypocrisie, toujours ! Ceci, ceux qui interrogeaient Jésus, les Pharisiens, ont dû le comprendre instantanément. Fin de la discussion avec les Pharisiens.
Mais apparemment, les disciples de Jésus n’avaient pas saisi. Il faut donc enfoncer le clou. Et, pour enfoncer le clou, il faut traduire le texte pour ce dont il parle. Rompre un contrat est possible, mettre en place un nouveau contrat est possible, bibliquement et juridiquement s’entend, car il y a des commandements qui permettent tout cela. Mais, revenons-y, le respect de ces commandements ne dispense jamais de l’obéissance du cœur aux autres commandements, dont celui qui interdit l’adultère, c’est à dire la prédation dans les relations de couple, la fornication, c'est-à-dire coucher pour asseoir son statut, pour sa propre jouissance, sans aucunement se donner, pour y trouver un profit... En renvoyant ses disciples à cet autre commandement, le septième, Jésus leur adresse une question, encore la même : « Qu’y a-t-il dans votre cœur ? » Non pas seulement lorsque vous prenez femme, mais à chaque fois que la vie vous place en position de domination et de force, et que vous en abusez. Domination ? Ce peut être l’avantage d’être de sexe masculin dans le Proche-Orient ancien. Ce peut être de disposer d’une connaissance pointue des textes bibliques devant l’autorité desquels les petites gens s’inclinent. Ce peut être de disposer d’argent et d’influence… Et tous ces avantages immérités, comment en usez-vous devant des femmes, des enfants, de vieillards, des simples, ceux qui vous sont confiés, ceux qui se donnent à vous… Comment utilisez-vous votre force ? Qu’y a-t-il dans vos cœurs ? Dans vos cœurs, y a-t-il un esprit de domination, de possession, de consommation et de renvoi, ou un esprit d’ouverture, d’accueil et de service ?
Les disciples de Jésus n’ont manifestement pas compris. Ils n’ont pas compris que l’enseignement de Jésus ne rajoute pas des lois à des lois, et n’est pas un changement de domination. Mais accueil, service et bénédiction.
Ils ne l’ont pas, c'est-à-dire pas encore compris. Alors, ne pouvant définitivement plus lourder les femmes, ils s’en prennent aux enfants… Il y a toujours une personne différente qu’on peut haïr, et un plus faible sur qui l’on peut se défouler. Sauf que Jésus les bénit, des petits, ces moins que rien, ramassés dans la rue, sales, sans langage, sans droits et sans espérance...  Ont-ils enfin compris ?
S’il y avait eu des chiens dans le récit de Marc, est-ce qu’après s’être fait tancer par Jésus au sujet des femmes, rabrouer par Jésus au sujet des enfants, les disciples de Jésus auraient jeté des pierres aux chiens qui seraient venus quémander une caresse ? Que faut-il donc pour que les humains comprennent, que faut-il donc qu’il arrive dans leurs vies pour que leurs cœurs soient atteints et transformés ? Trois réponses sont possibles.
Voici la première : le malheur, car il arrive que des cœurs soient transformés par l’expérience du malheur, par l’expérience d’avoir été le petit, celui qui ne peut exister que par l’aide de ses semblables et la grâce de plus puissants que lui. Mais ça ne marche pas à tous les coups et on ne peut souhaiter le malheur de personne. 
Deuxième réponse : pour que des cœurs soient transformés, il faudrait que Dieu se fasse connaître à eux en Christ. Cette réponse laisse l’initiative à Dieu, certes, mais elle laisse la place à toutes sortes de dérobades et de dénis, du genre : il ne s’est pas encore fait connaître à moi.
Voici donc la troisième réponse : Dieu s’est fait connaître déjà en Christ et il appartient à chacune et chacun d’en prendre acte et d’entreprendre d’agir en conséquence. Car prendre acte de ce que Dieu s’est fait connaître déjà en Christ c’est aussi prendre acte de ce qu’on est, soi, tout comme étaient, eux, les disciples de Jésus. Les humains, nous, nous sommes responsables, en un mot, de notre propre conversion, de notre ouverture, de notre engagement… le chemin de toute la vie.
Que Dieu qui nous a fait grâce nous soit en aide. Amen

Je me demande quel genre de fusil d'assaut Jésus recommanderait qu'on achète ?

dimanche 27 septembre 2015

Je connais les noms de quelques uns de ceux qui seront sauvés (Marc 9,38-48)

Marc 9,38-48
38 Jean lui dit: «Maître, nous avons vu quelqu'un qui chassait les démons en ton nom et nous l'en avons empêché parce qu'il ne nous suit pas.»
39 Mais Jésus dit: «Ne l'en empêchez pas, car il n'y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi.
40 Celui qui n'est pas contre nous est pour nous.
41 Quiconque vous donnera à boire un verre d'eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense.
42 «Quiconque entraîne la chute d'un seul de ces petits qui croient, il vaut mieux pour lui qu'on lui attache au cou une grosse meule, et qu'on le jette à la mer.
43 Si ta main entraîne ta chute, coupe-la; il vaut mieux que tu entres manchot dans la vie que d'aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu qui ne s'éteint pas.
45 Si ton pied entraîne ta chute, coupe-le; il vaut mieux que tu entres estropié dans la vie que d'être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne.
47 Et si ton oeil entraîne ta chute, arrache-le; il vaut mieux que tu entres borgne dans le Royaume de Dieu que d'être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne,
48 où le ver ne meurt pas et où le feu ne s'éteint pas.
49 Car chacun sera salé au feu.
50 C'est une bonne chose que le sel. Mais si le sel perd son goût, avec quoi le lui rendrez-vous? Ayez du sel en vous-mêmes et soyez en paix les uns avec les autres.»

Prédication : 
            Souvenir personnel, pour commencer cette prédication. Marcel avait été pour Lise un fiancé délicat, un mari doux et prévenant, l’homme de toute sa vie. Ils étaient âgés déjà lorsque je les ai connus, dévoués l’un à l’autre, bons l’un pour l’autre…Ils ont vieilli encore un peu. La vieillesse est parfois chose laide. Marcel est tombé malade et la maladie l’a rendu grossier, puis violent. Devenu impossible à maîtriser, il a fallu l’enfermer. Lise allait le voir, souvent, et revenait, à chaque fois, anéantie. Tout son amour pour Marcel était impuissant. La médecine, qui a des noms pour toutes choses, était elle aussi impuissante. Un jour, Lise m’a posé cette question : « Est-ce un démon qui s’est emparé de lui ? »
            Le premier verset du texte que nous méditons commence ainsi : « Maître, nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom… » Les démons, c’est le nom donné à  l’impuissance face au naufrage d’une personne, c’est le nom donné au désastre, c’est le nom donné à ceux pour lesquels toutes les personnes réputées compétentes se sont montrées incapables, alors le problème est donc resté ainsi sur les bras des plus proches… qui n’ont plus, pour faire face, que leur courage, et leur foi. Telle est la situation de départ de notre texte, c’est la situation de l’impuissance radicale, de la faiblesse absolue, la situation de « ces petits qui croient ».
Il arrive, parfois, que, dans une telle situation, se présente quelqu’un qui, contre toute attente, apportera un peu de soulagement. « Nous avons vu quelqu’un qui chasse les démons en ton nom… », rapporte Jean, disciple de Jésus.
            Celui qui soulage miraculeusement, c'est-à-dire contre toute attente, d’un mal, d’un souci qui a résisté à tous les spécialistes patentés, celui qui soulage non pas en son nom propre, pas pour sa petite gloire ou pour asseoir sa domination, mais qui au contraire agit au nom de Jésus Christ, gratuitement, sans aucune contrepartie… à celui qui agit ainsi, demande-t-on de quelle chapelle il est ? C’est pourtant ce qu’ont fait les disciples de Jésus. Ils ont empêché quelqu’un d’agir, de faire le bien, parce que ce quelqu’un n’était pas de leur chapelle : « nous l’avons empêché parce qu’il ne nous suit pas. »

Nous appartenons à une tradition chrétienne qui professe qu’il n’y a de salut que par pure grâce. Or, le texte que nous méditons nous conduit à nous interroger sur l’acte des disciples de Jésus, un acte grave, et, semble-t-il, impardonnable. « Maudit soit celui qui met un obstacle sur le chemin d’un de ces petits qui croient. » Nous nous interrogeons donc sur les œuvres. Ce texte biblique est justement là pour que nous interrogions nos propos, et nos pratiques, et que nous les interrogions sérieusement.
            Or, nous avons bien là sous nos yeux un texte revêtu d’autorité, une parole attribuée à Jésus, qui vient proclamer que certains actes seront rétribués positivement et d’une manière inaliénable, et que d’autres actes seront rétribués de la géhenne, c'est-à-dire de l’ultime malédiction… Quels actes ?
            Commençons par ceux qui vaudraient la géhenne. Lisons, tout simplement. Nous avons empêché (un homme) (de chasser les démons en ton nom) parce qu’il ne nous suit pas, rapporte l’un des ses disciples à Jésus. Que reste-t-il au désespéré, à l’impuissant, à celui qui a son malheur et sa misère sur les bras, une fois que des personnes bien-pensantes ont récusé toute possibilité d’un bienfait ? A celui qui n’a que son malheur et sa foi, que reste-t-il si on le prive de sa foi ? Il ne reste qu’un malheur aggravé. Or, il est impardonnable, enseigne Jésus, d’arracher la bouée de quelqu’un qui surnage avec peine (si ta main…). Il est impardonnable de poser sa botte sur le corps de celui qui se débat dans la boue (si ton pied…). Impardonnable aussi de se repaître du spectacle du malheur d’autrui (si ton œil…). Ce genre d’acte, l’acte de ses disciples, qui ont empêché un homme de chasser des démons au nom de Jésus, est condamné par Jésus lui-même, sans appel, et apparemment sans rémission possible pour celui qui les aura commis.
            Mais il y a d’autres actes, pas forcément spectaculaires, des actes minuscules, des actes à la portée de chacune, de chacun, qui peuvent être accomplis même lorsque tous les experts se sont montrés impuissants. Ce sont des actes qui ne guérissent rien mais qui peuvent prendre l’allure de miracles, seulement parce que plus personne ne les attend, et parce que ceux qui les commettent le font sans prétention aucune. « Celui qui vous donnera à boire un verre d’eau parce que vous êtes de Christ… » Et bien, nous affirme Jésus, ce genre d’acte est rétribué, et d’une manière inaliénable ! « … en vérité, (celui qui les aura accomplis) ne perdra jamais sa rétribution. »

            Ne nous demandons surtout pas qui est de Christ et qui n’est pas de Christ. Le Christ n’a jamais fait le tri des malheureux avant de les soulager. Reconnaissons plutôt que, parfois, devant le malheur, nous en avons fait infiniment moins que ce que nous aurions pu et que, parfois aussi, il nous est arrivé de mal parler de ceux qui, se réclamant pourtant du Christ, ne sont pas de la même chapelle que nous et pourtant accomplissent des actes de bonté. Nous ne sommes pas pour autant de mauvaises personnes. Il nous est arrivé aussi d’accomplir des actes simples, minuscules, et qui auront été des actes de bonté.
Mais puisque ces actes, mauvais et bons, sont mis apparemment en balance par le texte que nous méditons, demandons-nous combien d’actes minuscules de pure bonté faut-il accomplir pour contrebalancer de mauvaises actions. Et bien… Dieu seul le sait… car, très souvent, les meilleures de leurs actions sont ignorées de ceux-là même qui les accomplissent.
Nous ne pouvons donc pas nous prévaloir de nos bonnes actions. Et nous ne serons sauvés que par pure grâce. Mais nous pouvons plaider pour ceux qui ont bien agi. Si la divine rétribution d’actes de bonté minuscules est une rétribution inaliénable, alors je connais le nom de quelques-uns de ceux qui seront sauvés, parce que je sais ce qu’ils ont fait un jour pour moi.

Ceci dit, dans l’attente confiante de ce salut qui n’arrive que par pure grâce, nous pouvons chercher à mieux vivre. Et le texte nous donne clairement une direction à prendre. Pas seulement les remèdes radicaux du genre « Si ta main… si ton pied… si ton œil… ». Il nous suggère de penser un peu à ce qu’on agrippe tellement fort qu’on n’en bouge plus. Penser aussi à ce après quoi l’on court si vite qu’on ne remarque même plus que d’autres chemins sont possibles. Penser enfin à ce vers quoi notre regard se pose, avec un genre d’insistance qui empoisonne le jugement. Nous pouvons penser à tout cela, et simplifier, épurer, saler, comme Jésus le suggère, pour perdre le plus possible de ces boursouflures qui relèvent plus de l’arrogance, de la religiosité, et de la convoitise, que de la foi.


« Nous avons vu un homme qui chassait les démons en ton nom, et nous l’en avons empêché, parce qu’il ne nous suit pas. » Ce jour-là, les disciples de Jésus se sont trompés de combat. Oui, il faut se battre contre ceux qui détruisent, mutilent, aliènent… Mais c’est surtout pour l’Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu qu’il faut se battre, contre ce qui aliène l’être humain. Ce jour-là, les disciples de Jésus se sont trompés de combat… puissions-nous ne pas nous tromper, et mener ce combat en nous-mêmes, et pour autrui. Que le Seigneur nous soit en aide. Amen 

Loin des bousculades, celles du Hadj, celles de "Je suis Charlie", celles de "On est, on est, on les les champions !". Thor's Café, Cap Ameli, Groenland. Cet endroit n'est pas habitable sans les secours justement de cette machinerie qui enfante aussi les foules et leurs immenses mouvements. Et s'y retirerait-on qu'on n'y survivrait sans doute pas au premier hiver arctique... Et pourtant, le silence, l'incomparable silence de ces pays, et l'immense solitude. Ainsi rêver de la demeure de Dieu. 
Avant l'immense nuit, alors que, déjà, la mer est gelée, je sors, quelques heures de marche autour de ma cabane. Certaines tempêtes me forceront à demeurer cloîtré. Hier, j'ai vu passer l'ange blanc, la chouette arctique, rarissime compagne de mes méditations. Quelques mois encore passeront avant que je n'adresse la parole à l'un de mes semblables. Ou quelques siècles... Tout est bien.

dimanche 20 septembre 2015

La suite de l'Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu - 3 - (Marc 8,27-38) Sur la honte

Marc 8
27 Jésus s'en alla avec ses disciples vers les villages voisins de Césarée de Philippe. En chemin, il interrogeait ses disciples en leur disant «Qui suis-je, selon ce que les gens disent ?»
28 Ils lui dirent: «Jean le Baptiste; pour d'autres, Elie; pour d'autres, l'un des prophètes.»
29 Et lui leur demandait: «Et vous, qui dites-vous que je suis?» En lui répondant, Pierre lui dit : «Tu es le Christ.»
30 Mais il les réprimanda, {leur enjoignant} de ne rien dire de lui à personne.
31 Puis il commença à leur enseigner qu'il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite.
32 Il parlait ouvertement ce langage. Mais Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander.
33 Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre; il lui dit : « Dégage ! Derrière moi, Satan, car tes pensées et tes manières ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.»
34 Puis il fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit: «Si quelqu'un veut venir derrière moi, me suivre, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il m’accompagne.
35 En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera.
36 Et quel avantage l'homme a-t-il à gagner le monde entier, s'il le paie de sa vie?
37 Que pourrait donner l'homme en échange de sa vie?

38 Car si quelqu'un a honte de moi et de mes paroles au milieu de cette génération (engeance) adultère et pécheresse, le Fils de l'homme aussi aura honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges.»



Prédication :
            Le texte que nous venons de lire est le même texte que celui que nous avons lu il y a une semaine. La prédication d’il y a une semaine avait laissé de côté un verset, le dernier : Car si quelqu'un a honte de moi et de mes paroles au milieu de cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l'homme aussi aura honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges.
            Ce verset parle de la honte. Si quelqu’un a honte de moi et de mes paroles, dit Jésus. Mais comment aurait-on honte de Jésus et de ses paroles ? Et bien, d’abord, la honte, qu’est-ce que c’est ?

            Retour sur un épisode d’actualité. Il y a quelque jours, à Pontoise, au cours du « Salon Musulman du Val d’Oise », deux conférenciers barbus connus pour leur radicalisme, ont vu surgir devant eux deux femmes en jeans et torse nu. On peut voir, sur les photos, que d’autres femmes sont présentes aux premiers rangs de l’assemblée, et qu’elles ne sont pas en jeans ni torse nu… Nous allons ici nous interroger sur ce bref face à face. Avant de nous interroger sur ce choc, nous nous interrogeons sur ce qui forme une communauté.
            Ce qui forme une communauté, ce sont les liens qui unissent des personnes entre elles. C’est d’abord (1) l’image que chacun a de soi-même, mais aussi (2) l’image que chacun cherche à donner de soi-même, ainsi que (3) l’image que chacun a des autres, et enfin (4) l’image que les autres ont de vous. Les liens qui unissent des personnes entre elles tiennent donc à ce que les gens pensent d’eux-mêmes, et à ce qu’ils montrent, disent et font, puis à la réception de tout cela par les autres.
Il y a des liens forts qui rassemblaient le public et les orateurs barbus. Ce sont, dans leur milieu, des orateurs renommés. Deux femmes ont fait irruption devant eux, et devant leur public, jeans et torse nu. Aucun lien ne s’est fait entre eux tous… rien ne correspondait entre elles et eux.

            S’interroger sur l’image de soi et l’image des autres, sur la plus ou moins grande correspondance entre ces images, cela permet de s’interroger sur la honte. Car la honte est cela qu’on éprouve lorsque l’image qu’on a de soi vient à être abimée, lorsque l’image qu’on a de ceux auxquels on est lié vient à être abimée. Alors, lorsqu’une personne éprouve de la honte, ce qui la relie à elle-même, et ce qui la relie à autrui vient à être malmené, voire détruit. La honte, lorsqu’on l’éprouve, fait à la fois perdre pied et perdre le contact… La honte est ainsi un sentiment qui isole puissamment. Celui qui éprouve la honte aura besoin de se reconstruire, ainsi que de reconstruire ses relations…
            Dans le face à face entre les orateurs barbus et les femmes aux torse nu, dans le face à face entre elles et le public, puis dans le face à face entre elles et ceux qui les ont violemment expulsées, dans le face à face que les média nous proposent de revivre, quelqu’un aura-t-il trouvé l’occasion d’éprouver la honte ? Quelqu’un aura-t-il été ébranlé… Nous ne pouvons pas pénétrer les consciences. Ce qu’on peut lire sur les sites des uns et des autres, les forums et les blogs laisse bien perplexe. Le face à face entre radicalisme et provocation produit plus souvent l’endurcissement que la honte. Mais peut-être que quelques âmes fragiles, hésitantes, tentées par telle option ou par telle autre, auront à cette occasion éprouvé la honte. Peut-être auront-elles alors choisi de tourner le dos à ce monde dans lequel les femmes sont horriblement encadrées, et choisi finalement le monde où les femmes disposent librement d’elles-mêmes. Je le crois. Qui sait ? Peut-être. Car de la honte on peut sortir « par le haut » (la conversion), ou « par le bas » (l’endurcissement).

Si quelqu’un a honte de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, dit Jésus… Ceci nous invite à une large interrogation sur ce que les gens ont pu éprouver, amis ou ennemis de Jésus, lorsqu’ils l’ont entendu parler, lorsqu’ils l’ont vu vivre, et mourir. Si c’est de la honte qu’ils ont éprouvé, qu’en auront-ils fait ?
Les disciples de Jésus, et ses contemporains, qu’éprouvent-t-ils lorsqu’ils voient leur maître guérir, ou multiplier les pains ? Peut-être pas de la honte, sans doute de la fierté, de la joie, et, pour certains, un dépit qui se changera en haine. Lorsque Jésus enseigne, mais qu’ils ne comprennent rien, qu’éprouvent-ils ? Lorsqu’il polémique ? Lorsqu’il transgresse le commandement du sabbat ? Qu’éprouvent-ils ? Lorsqu’il guérit, d’un seul mot, un enfant qu’eux-mêmes avaient été impuissants à soulager, et qu’en plus il les traite d’engeance incrédule, ajoutant « jusqu’à quand vous supporterai-je » ? Peut-être que la honte s’invite là. Lorsqu’il accueille à bras ouverts des enfants qu’eux-mêmes avaient repoussés ? Lorsqu’il leur tend un bout de pain en disant « c’est mon corps », qu’éprouvent-ils ? Lorsqu’il se laisse arrêter sans se défendre ? Et lorsqu’il meurt misérablement ?
Parmi les sentiments qu’ils éprouvent, la honte est certainement présente, la honte qui dévaste l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes en tant que disciples de cet homme-là, et c’est si flatteur lorsque tout va bien ! La honte qui met à mal le lien qui les unissait à leur maître, mais qui, peut-être aussi, met à mal les liens qui les unissaient à leur contemporains. Oui, la honte est un sentiment qui peut habiter les disciples de Jésus, et certains de ses contemporains. Puissent-ils avoir eu honte de Lui et de ses paroles, et en être sortis par le haut.
De la honte, nous l’avons dit, on peut sortir par le bas, ou par le haut. Sortir de la honte par le bas ce pouvait être, pour les disciples de Jésus, s’enfuir, le renier puis se taire définitivement et laisser l’histoire effacer l’Evangile, la bonne nouvelle, et l’espérance. Sortir de la honte par le haut ce pouvait être, prendre de la distance avec la religion et les compromissions de leur temps, choisir de devenir témoins de Jésus après sa mort, choisir de croire et vivre par la foi. C’est, nous le pensons, ce qu’ils ont fait. Ce qui n’effaçait en rien leur ancienne incrédulité, leur vieille dureté de cœur, leur lâcheté et leur reniement. Car la honte, lorsque celui qui l’éprouve ne se laisse pas anéantir par elle mais choisit de lui faire face, lorsque celui qui l’éprouve choisit d’en sortir par le haut, est proche parente de la vérité. En tant que telle, elle constitue le sous-bassement solide d’une conversion. Vous objecterez qu’on peut se convertir à bien des idées, à bien des religions. Oui, mais les idées ne se valent pas toutes. S’agissant de l’Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu, le dépassement de la honte par le haut, la conversion, est une ouverture à la vie, elle est une protestation contre tout ce qui défigure Dieu en en faisant une idole, ou une arme de guerre, une protestation contre tout ce qui abime l’être humain en en faisant du bétail.

Si quelqu'un a honte de moi et de mes paroles au milieu de cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l'homme aussi aura honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges. Comment allons-nous comprendre ce que dit finalement Jésus ?
Comme une menace dans la perspective du jugement dernier, peut-être… Mais après ce que nous avons dit de la honte, et de l’appel à la conversion qu’elle apporte avec elle, ce qui est soudain mis en jeu c’est le jugement dernier de Dieu sur l’homme qui est mis en question. Avant le jugement dernier de Dieu sur l’homme, il y a le jugement avant-dernier de l’homme sur lui-même. La honte est là, honte de mes paroles, honte de mes gestes, honte de soi-même… lorsqu’elle arrive, la honte signale la possibilité d’une conversion. Il y a un choix de vie que chacun peut faire, et doit toujours faire. Du jugement dernier, nous ne pouvons dire qu’une seule chose : il vient en dernier. Le dernier mot n’est jamais dit et il ne nous appartient pas. En affirmant que le Fils de l’homme venant au jour du jugement pourra avoir honte de certains, Jésus affirme que son opinion n’est pas encore formée. Quelle sera-t-elle sur nous ? Cela lui appartient. C’est une bonne nouvelle pour mettre fin à toute spéculation sur l’au-delà.
Tout est grâce, et c’est par la foi qu’il nous faut vivre, et continuer l’Evangile. Amen



On pourrait dire que l'Europe est en train de faire naufrage, que l'Occident est en train de faire naufrage, que la modernité a tellement peu tenu ses promesses que, finalement, le radicalisme religieux est une alternative acceptable, ou qu'un Etat fort, sans doute... Mais un Etat fort est juste une version sécularisée du radicalisme religieux. Et du radicalisme religieux on sait de quoi il est capable. Séduction et facilité du désespoir que se laisser aller plus que quelques instants à certaines pensées. Il faut préférer le silence de la honte au caquètement  des idées trop simples. Quant aux gestes... 
Je défendrai la modernité. Car c'est en Dieu que je crois.