dimanche 26 mai 2019

De la nouvelle Jérusalem (Apocalypsse 21,9-24)

J'ai choisi cette photo qui rappelle un événement récent pour illustrer le renouvellement de toutes choses sur lequel s'ouvre le 21ème chapitre de l'Apocalypse selon Jean. Vous pouvez trouver en ligne de très nombreuses mises en image de la nouvelle Jérusalem, dont certaines - très intéressantes - font figurer à la fois la nouvelle cité, et l'ancienne cité que la nouvelle va écraser et couvrir. Ainsi - et c'est donc selon les auteurs - la nouvelle Jérusalem va écraser et remplacer le Manhattan Sud de New York City, ou l'actuelle Jérusalem et surtout, bien en évidence, la partie arabe de la ville les deux mosquées qui la surplombent. Un monde qui serait transformé de cette manière là ne serait en rien transformé, et en rien renouvelé; il serait reconstruit à l'identique. Or, la cité céleste ne vient recouvrir ni l'ancienne cité ni l'ancien monde. Elle vient après leur disparition (Apocalypse 21,1 et suivants). Quelqu'un peut-il représenter "le premier ciel et la première terre ont disparu, et la mer n'est plus" ? C'est un nouveau commencement qui est annoncé. Quelqu'un peut-il dire ce qu'il y avait avant "au commencement" ? 

Apocalypse 21
9 Alors l'un des sept anges qui tenaient les sept coupes pleines des sept derniers fléaux vint m'adresser la parole et me dit: Viens, je te montrerai la fiancée, l'épouse de l'agneau.
10 Il me transporta en esprit sur une grande et haute montagne, et il me montra la cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, d'auprès de Dieu.
11 Elle brillait de la gloire même de Dieu. Son éclat rappelait une pierre précieuse, comme une pierre d'un jaspe cristallin.
12 Elle avait d'épais et hauts remparts. Elle avait douze portes et, aux portes, douze anges et des noms inscrits: les noms des douze tribus des fils d'Israël.
13 À l'orient trois portes, au nord trois portes, au midi trois portes et à l'occident trois portes.
14 Les remparts de la cité avaient douze assises, et sur elles les douze noms des douze apôtres de l'agneau.
15 Celui qui me parlait tenait une mesure, un roseau d'or, pour mesurer la cité, ses portes et ses remparts.
16 La cité était carrée: sa longueur égalait sa largeur. Il la mesura au roseau, elle comptait douze mille stades: la longueur, la largeur et la hauteur en étaient égales.
17 Il mesura les remparts, ils comptaient cent quarante-quatre coudées, mesure humaine que l'ange utilisait.
18 Les matériaux de ses remparts étaient de jaspe, et la cité était d'un or pur semblable au pur cristal.
19 Les assises des remparts de la cité s'ornaient de pierres précieuses de toute sorte. La première assise était de jaspe, la deuxième de saphir, la troisième de calcédoine, la quatrième d'émeraude,
20 la cinquième de sardoine, la sixième de cornaline, la septième de chrysolithe, la huitième de béryl, la neuvième de topaze, la dixième de chrysoprase, la onzième d'hyacinthe, la douzième d'améthyste.
21 Les douze portes étaient douze perles. Chacune des portes était d'une seule perle. Et la place de la cité était d'or pur comme un cristal limpide.
22 Mais de temple, je n'en vis point dans la cité, car son temple, c'est le Seigneur, le Dieu tout-puissant ainsi que l'agneau.


Prédication :


            Voici donc une partie de la description de la nouvelle Jérusalem, cité-Église que Jean – selon le livre de l’Apocalypse – a vue, montrée à lui par l’ange, dans les derniers moments de la vision : au moment du grand renouvellement de toutes choses, cette cité descend du nouveau ciel sur la nouvelle terre. Et dans la vision apparaissent les mesures de la cité, l’inventaire des matériaux précieux dans lesquels elle est construite, et deux précisions architecturales. La cité « avait douze portes et, aux portes, douze anges et des noms inscrits : les noms des douze tribus des fils d’Israël. » « Les remparts de la cité avaient douze assises, et sur elles les douze noms des douze apôtres de l’agneau. »
            L’apocalypse est riche de symboles indéchiffrables… mais les deux éléments que nous venons d’isoler semblent être accessibles à une réflexion que nous allons maintenant tenter d’esquisser.

Douze portes, douze anges et les noms des douze tribus des fils d’Israël. Il faut emprunter l’une des ces douze portes pour entrer dans la cité. Qu’est-ce à dire ? Souvenons-nous à ce moment d’un cantique – nous l’avons chanté ces derniers temps – dont le titre est « Écoutez un saint cantique ». Il figure dans les chants de Noël du recueil Alléluia (n°.32/31). C’est un bon chant de Noël qui ancre sa première strophe à la fois dans la période de l’Avent – attente de Noël et attente de l’accomplissement des siècles – et aussi dans l’Ancien Testament. Voici la fin de la première strophe : « La Loi conduit à la grâce, et Moïse à Jésus Christ ».
Les douze portes de la nouvelle Jérusalem portent les noms des douze tribus de l’ancien Israël. C’est une manière pour l’auteur de l’Apocalypse d’exprimer sa conviction que toute l’histoire de Dieu avec son peuple, et toutes les douze variantes essentielles de cette histoire, mènent l’humanité entière vers la nouvelle Jérusalem. Toutes les tribus n’ont pas exactement eu la même histoire. Et le nombre de douze symbolise la totalité des aventures possibles. Et qu’est-ce qui représente le mieux les aventures des tribus et de l’humanité avec Dieu ? « La Loi conduit à la grâce, et Moïse à Jésus Christ ». Ce qui représente le mieux cette aventure, c’est l’appel de Moïse par Dieu, et par Moïse l’appel des esclaves à la liberté ; le don de la Loi et l’appel à l’obéissance ; la faiblesse congénitale du peuple, son refus de la liberté et de la Loi, sa préférence pour l’aliénation ; et, toujours, toujours, toujours, l’infinie patience de Dieu qui émonde, qui corrige, qui aide, qui aime ; Dieu qui inlassablement cherche et conduit son peuple… C’est l’histoire du peuple hébreu, de la disparition de dix des douze tribus, déportées par les Assyriens au 8ème siècle avant Jésus Christ, l’histoire des deux tribus restantes, l’exil à Babylone, et la promesse du retour de tous, et du retour non seulement du peuple élu vers la cité et la terre de la promesse, mais encore de l’invitation que Dieu fait à l’humanité entière de se joindre à la promesse. Car le visionnaire auteur de l’Apocalypse est de ceux que leur foi a amenés à se tourner vers les nations, il est de ceux qui croient que Dieu s’en est allé vers toutes les nations pour leur dire son amour pour l’humanité, et que c’est en Jésus Christ que cette ouverture a eu lieu. Ces douze portes, avec les noms des douze tribus des fils d’Israël, représentent ce qu’on peut appeler une théologie de l’histoire.
Et ça n’est pas tout. Les douze portes portent les noms des douze tribus d’Israël, pour représenter tous les chemins possibles qui mènent à Dieu. Oui les tribus étaient sœurs et leur culte fut un temps unifié, mais il fut un temps aussi où chaque tribu d’Israël avait son ou ses lieux de culte, avait ses propres manières de rendre un culte à Dieu – à son dieu – et où chaque tribu aussi avait ses propres lois et ses propres juges. Cette diversité, image racinaire de la diversité des peuples, des lois et des cultes, indique que c’est toujours d’abord par une forme d’observance pieuse qu’on tâche de s’approcher de Dieu et qu’on tâche de se le rendre présent et favorable. En somme, qui que l’on soit, d’où que l’on vienne, c’est par la piété, l’obéissance littérale, voire l’obéissance sans comprendre ni voir, qu’on commence sa vie d’adorateur. Et c’est seulement lorsqu’on franchit l’une des douze portes que la présence de Dieu devient manifeste. Dans la neuve cité, Dieu est partout et toujours présent ; on n’y a besoin ni de temple, ni d’éclairage public, ni non ni non plus de culte – ne subsistent qu’action de grâce et louange.
Voici pour les portes.
Une porte que virent à Babylone les déportés des tribus de Benjamin et de Juda, qui est visible à Berlin, et quelques anges errants. 

Et maintenant, la muraille. Toute ville proche orientale digne du nom de ville est encerclée et protégée par une muraille. Souvenez-vous des sièges mis autour de Samarie (-722, après un siège de plusieurs années), ou  autour de Jérusalem, du siège de Tyr (qui dura 13 ans ; de -585 à -572). Lorsque Jérusalem fur prise, vers l’an -585 (troisième campagne des Babyloniens), furent détruits la muraille et le temple ; et lors que Hébreux furent autorisés à reconstruire, ils commencèrent par le temple, la muraille vint après.
La muraille de la nouvelle cité est, nous l’avons déjà dit, percée de douze portes, et elle est fort épaisse.  Pour être solide, ses fondations doivent être profondes. Les assises – le soubassement – de la muraille possède douze couches portant les noms des douze apôtres de l’Agneau. C’est au douze apôtres que l’humanité doit de connaître Jésus Christ, l’annonciateur de la grâce de Dieu. La tradition rapporte que chacun des douze apôtres est parti dans une direction particulière pour annoncer l’Évangile. Chacun des douze apôtres l’a annoncé à sa manière. Le nouveau testament porte en lui-même la trace de cette diversité et il constitue la base – et la norme – de toutes les prédications possibles de la grâce. Cette grâce fut manifestée dès le commencement, et non pas seulement après l’advenue de Jésus Christ ; c’st une conviction forte que certains Pères de l’Église défendront. Lorsqu’on construit, les fondations sont toujours construites en premier, avant les murailles ; de même la grâce est toujours première, dès le commencement.
Beth est la première lettre de la Bible. Côté gauche, dans le creux de l'intérieur de cette lettre, il y a ce qu'il faut de souffle et d'élan pour aller très très loin. A droite de la lettre, il n'y a rien qui soit encore écrit, c'est à dire qu'il y a là seulement les divines prémices de la nouvelle création.

Ainsi, c’est par la Loi (éthique) et les cultes pieusement observés qu’on arrive sûrement au pied de la muraille, devant les portes de la cité de Dieu ; mais la Loi et les cultes ne sont solides et fiables que pour autant qu’ils sont fondés sur l’Évangile, c'est-à-dire sur la grâce divine.
Mais l’humanité est-elle capable de fonder sur la grâce et sur la grâce uniquement, les cultes qu’elle pratique et les Lois qu’elle promulgue ? Il est très difficile, et même impossible, que nous nous prononcions avec autorité sur l’humanité toute entière. Mais il y a dans le texte une indication : La Jérusalem nouvelle, cité-temple qui doit descendre du ciel, est l’œuvre de Dieu. Ce qui indique que Dieu, et sans doute Dieu seul, est capable de fonder sur la grâce seule les cultes et les Lois. Les humains – et donc nous autres – ne sont pas capables de ce prodige. Mais en même temps, c’est bien un être humain qui, ayant fait l’expérience de la grâce a été capable de rendre compte de sa vision sans instituer un culte de plus. C’est donc que quelque chose est possible, et dont l’humanité est capable. Recevoir la vision et la transcrire, et la transmettre, l’humanité en est capable. L’humanité est donc capable de visualiser la cité, et son architecture générale, de fréquenter les chemins qui y mènent, et de comprendre aussi qu’il n’appartient qu’à Dieu seul de réaliser tout cela. Et bien, à cette humanité, capable de témoigner de ce qui n’est pas encore, mais qui un jour sera, il ne reste qu’à laisser là son témoignage, offert à ses contemporains.
Et nous croyons – nous affirmons – qu’en pensant cela et en agissant ainsi – le goût et l’expérience de cette cité nous sont déjà un peu donnés. Que le Seigneur nous fasse cette grâce. Amen 

lundi 20 mai 2019

Qui sont les nations ? (Actes 13)

Actes 13
14 Et eux, étant partis de Perge, traversèrent le pays et arrivèrent à Antioche de Pisidie; et étant entrés dans la synagogue le jour du sabbat, ils s'assirent.
 15 Et après la lecture de la loi et des prophètes, les chefs de la synagogue leur envoyèrent dire: Hommes frères, si vous avez quelque parole d'exhortation pour le peuple, parlez.
 16 Et Paul, s'étant levé et ayant fait signe de la main, dit: Hommes israélites, et vous qui craignez Dieu, écoutez:
 17 Le Dieu de ce peuple choisit nos pères et éleva haut le peuple pendant son séjour au pays d'Égypte; et il les en fit sortir à bras élevé.
 
26 Hommes frères, fils de la race d'Abraham, à vous et à ceux qui parmi vous craignent Dieu, la parole de ce salut est envoyée;
 27 car ceux qui habitent à Jérusalem et leurs chefs, n'ayant pas connu Jésus, ni les voix des prophètes qui se lisent chaque sabbat, ont accompli celles-ci en le jugeant.
 28 Et quoiqu'ils ne trouvassent en lui aucun crime qui fût digne de mort, ils prièrent Pilate de le faire mourir.
 29 Et après qu'ils eurent accompli toutes les choses qui sont écrites de lui, ils le descendirent du bois et le mirent dans un sépulcre.
 30 Mais Dieu l'a ressuscité d'entre les morts.
 31 Et il a été vu pendant plusieurs jours par ceux qui étaient montés avec lui de la Galilée à Jérusalem, qui sont maintenant ses témoins auprès du peuple.
 32 Et nous, nous vous annonçons la bonne nouvelle quant à la promesse qui a été faite aux pères,
 33 que Dieu l'a accomplie envers nous, leurs enfants, ayant suscité Jésus; comme aussi il est écrit dans le psaume second: "Tu es mon Fils, moi je t'ai aujourd'hui engendré".

42 Et comme ils sortaient, ils demandèrent que ces paroles leur fussent annoncées le sabbat suivant.
 43 Et la synagogue s'étant dissoute, plusieurs des Juifs et des prosélytes qui servaient Dieu suivirent Paul et Barnabas, qui leur parlant, les exhortaient à persévérer dans la grâce de Dieu.
44 Et le sabbat suivant, presque toute la ville fut assemblée pour entendre la parole de Dieu;
 45 mais les Juifs, voyant les foules, débordèrent de jalousie et (vinrent) contredire en blasphémant  ce que Paul disait.
 46 Alors Paul et Barnabas y allèrent franchement et dirent: C'était à vous premièrement qu'il fallait annoncer la parole de Dieu; mais puisque vous la rejetez, et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle, voici, nous nous tournons vers les nations,
 47 car le Seigneur nous a commandé ainsi: "Je t'ai établi pour être la lumière des nations, afin que tu sois en salut jusqu'au bout de la terre".
 48 Et lorsque ceux des nations entendirent cela, ils s'en réjouirent, et ils glorifièrent la parole du Seigneur; et tous ceux qui étaient destinés à la vie éternelle crurent. 49 Et la parole du Seigneur se répandait par tout le pays.
 50 Mais les Juifs excitèrent les femmes de qualité qui servaient Dieu et les principaux de la ville; et ils suscitèrent une persécution contre Paul et Barnabas, et les chassèrent de leur territoire.
 51 Mais eux, ayant secoué contre eux la poussière de leurs pieds, s'en vinrent à Iconium.

 52 Et les disciples étaient remplis de joie et de l'Esprit Saint.
Prédication :
            De ce 13ème chapitre des Actes des Apôtres je voudrais vous dire que cela fait plus d’une semaine déjà qu’il est bien présent sur ma table de travail. Il a été l’occasion d’une étude biblique, et sera au programme d’une seconde étude biblique ; il a été l’occasion d’une méditation lors de la dernière séance du Conseil presbytéral, et le voici encore – et je pense que les questions qui sont posées dans ce chapitre resteront encore en suspens. Quelles sont ces questions ? Les principales questions sont ici au nombre de trois. Voici la première : les juifs sont-ils exclus de la promesse de la vie éternelle ? Voici la seconde : les nations sont-elles, si elles ne se tournent pas vers Jésus Christ, exclues de la promesse de la vie éternelle ? La troisième : les nations qui, depuis la nuit des temps, n’ont pas eu l’occasion de connaître le salut en Jésus Christ, sont-elles exclues de la promesse de la vie éternelle ? Pourquoi ces trois questions ? Il est écrit, parole de l’apôtre Paul s’adressant à des détracteurs juifs devant presque toute la ville d’Antioche de Pisidie : « C’est à vous d’abord que devait être adressée la Parole de Dieu, et maintenant, vous la rejetez et vous vous condamnez vous-mêmes comme indignes de la vie éternelle, nous nous tournons vers les nations. »
            Qui sont les nations ? On les appelle aussi parfois les païens. On dit que ce sont tous ceux qui ne sont pas juifs. Mais dans notre texte, c’est juste un peu plus complexe que cela. Tout au long du chapitre 13 des Actes des Apôtres, il s’ébauche une sorte d’organisation concentrique : au centre, les “juifs”, entendons par là des gens nés et éduqués dans la foi d’Israël (simplification considérable, dont nous pouvons nous contenter) ; autour, des ‘prosélytes’, des gens d’origines diverses ayant embrassé la foi d’Israël, puis des ‘adorateurs de Dieu’ (participent au culte de la synagogue), des ‘craignant Dieu’, puis des ‘païens ou nations’ (des gens de toutes sortes d’origines ethniques qui sont sur le seuil de la synagogue, mais pas vraiment dedans) et enfin les ‘extrémités de la terre’ (à ce niveau, nous pouvons penser qu’ils ne connaissent absolument rien de ce qui se fait et se dit dans le culte pratiqué dans les synagogues, les patriarches, l’exode, etc.).

            Qui sont les nations, ou les païens, vers lesquels vont se tourner Paul et Barnabas ? Ceux qui sont sur le seuil de la synagogue, de toutes origines ethniques possibles. Ou, plus loin, ceux qui sont aux extrémités de la terre, qu’on appelle aussi les nations, qui n’auront jamais entendu parler de Dieu, ni du Fils de Dieu, ni de Moïse et de la Loi, ni des Prophètes... Voici trois remarques sur les nations.

            Les nations (1) Dans la logique du texte, Actes 13, à Antioche de Pisidie, en plein cœur de l’Anatolie, ceux qui sont désignés par le mot nations sont d’abord de ces gens qui sont sur le seuil de la synagogue, qui écoutent le message, qui ont semble-t-il un intérêt pour cette religion qui se présente comme fort ancienne. Ils ne dépassent pas le seuil, et ne sont pas tellement invités à le faire. Sans doute parce que ce sont des gens simples, nombreux, pauvres, et que la synagogue du lieu choisit bien ses membres, femmes riches et notables de la ville. Cette religion est certes accueillante, mais nous voyons qu’elle est une religion d’élite, religion pour l’élite.
Mais la parole de Dieu proclamée par Paul et Barnabas est-elle réservée à une certaine élite ? Nous répondons que non, que le message est pour tous, que la promesse est pour tous, qu’une communauté qui trierait ses membres en considérant leur notabilité et leurs revenus ne serait guère cohérente avec ce qu’elle enseigne et adore.
Quoi qu’il en soit, lorsque Paul déclare solennellement que Barnabas et lui-même vont désormais se consacrer aux nations (aux païens), ces gens-là, ceux du seuil, voire du dehors, se réjouissent et glorifient la parole de Dieu. Ils la glorifient par des cris de joies qui en l’espèce ont dû être des éléments de liturgie repris spontanément, collectivement et bruyamment, et aussi – et surtout – ils glorifient la parole de Dieu par leur adhésion.
Ce que nous venons de dire traite le cas de païens qui, étant aux portes de la synagogue, avaient déjà une petite connaissance des mots, faits et gestes, lois et coutumes, des fils d’Israël et de leur Dieu. La parole de Dieu sous la forme du message de Paul et Barnabas, leur était donc un peu intelligible.
Les nations (2)  Mais qu’en est-il lorsque, le sabbat suivant, presque toute la ville se rassemble, ou encore lorsque la parole du Seigneur gagne toute la contrée (v.49) ? Le message demeure-t-il intelligible, est-il intelligible pour chacun et dès une première audition ? Nous penchons pour une réponse positive.
D’abord nous dirons qu’une personne humaine n’est pas, n’est jamais un sujet coupé de tous les autres. C’est parce que les gens en parlent à d’autres que d’autres en entendent parler. Nous allons aussi  dire que le contexte du 1er siècle de notre ère était propice pour une expansion rapide du message. Un monde pétri par les religions, une vie dure pour les humains, une espérance de vie basse, des millions d’esclaves, un monde brutal ; si dans ce monde vous annoncez sans vous faire payer un Dieu qui pardonne gratuitement, à cause du sacrifice d’un homme, son Fils, mort et ressuscité, que ce Dieu n’exige pas de ces sacrifices prompt à enrichir des prêtres, et qu’il promet la vie éternelle à tous, même aux femmes, mêmes aux esclaves et même aux femmes esclaves, alors vous êtes bien accueilli.
Car le message est simple, clair et approprié, il est en somme intelligible. Et si la religion que vous enseignez n’a besoin ni d’un discours complexe, ni de rituels formidables, ni d’une moralité très supérieure, vous avez du succès. Et vous aurez – et les apôtres ont eu – du succès, au moins dans tout l’empire romain, tout autour de la Méditerranée, c'est-à-dire jusqu’aux extrémités de la terre.
Les nations (3) Et au-delà des extrémités de la terre ? Bien plus loin, bien plus tard. Par exemple au sud de l’Amérique du sud, en Terre de Feu, et dans les canaux de Patagonie.
Je ne sais pas si vous situez qui est Jean RASPAIL (1925-…), écrivain français qui a écrit justement sur les Fuégiens (Onas, Yamanas, Alakalufs). Dans un de ses ouvrages, un roman ethnographique (Qui se souvient des hommes me semble-t-il, 1986) il raconte que lorsque les premiers occidentaux descendirent de leurs navires et entrèrent en contact avec ces ethnies, ils débarquèrent avec un crucifix monumental qu’ils plantèrent là en haut de la place. Les Fuégiens se dirent : “Si c’est ainsi qu’ils traitent leurs ennemis, nous avons intérêt à nous tenir à carreau.” Mais lorsque les nouveaux arrivants leur expliquèrent que cet homme, sanguinolent, agonisant, cloué sur une croix, était leur meilleur ami, leur maître, leur sauveur, les autochtones pensèrent que ces nouveaux arrivants étaient fourbes et qu’on ne pourrait certainement pas leur faire confiance. Le message chrétien ainsi délivré était à cet endroit  totalement inintelligible. Je ne garantis pas la précision de la citation, mais l’esprit y est. Ces peuples ont été découverts au 16ème siècle, mais laissés relativement en paix jusqu’à la colonisation effective de leur pays, au début du 20ème siècle. Lorsque le message chrétien, en même temps que la présence de colons, a été imposé à ces peuples par des missionnaires, ces peuples déjà fort peu nombreux mais qui vivaient là comme à l’âge de pierre, ont connu le sort funeste de l’extinction, et se sont perdus aussi leur culture et leurs dieux.

Nous n’entendons pas ici faire le procès de l’occident chrétien, nous en sommes les fils et les filles et nul ne peut dire ce qu’il aurait fait ni ce qui aurait dû être fait. Mais notre situation aujourd’hui, situation de disciples et de témoins de Jésus Christ est semblable en bien des manières à la situation de ceux qui débarquèrent en Terre de Feu. Nos interlocuteurs sont, pour la plupart, devenus presque totalement, et même pour certains totalement, ignorants de ce qui se dit, de ce qui se fait, de ce qui se pense en religion. Ils n’entendent parler que des religieux radicaux, arrogants dans leurs propos et violents dans leurs actes. Au point que la parole du Seigneur est devenue presque, voire totalement, inintelligible.

Nous n’y pouvons pas grand-chose. Mais il y a plusieurs choses tout de même que nous pouvons faire. A commencer – et nous sommes en train de le faire – par méditer sur cette situations qui est la nôtre. Ensuite, nous devons répondre de notre foi, avec les mots du monde et selon les besoins du monde, et en répondre aussi dans le langage de notre tradition. Nous pouvons encore – finalement et surtout – garder confiance en Dieu.
Il est écrit que la parole du Seigneur gagnait toute la contrée. Il est certain qu’elle allait plus vite et plus loin que les prédicateurs itinérants, et que, bien souvent, elle était même là avant eux.
Rendons gloire à Dieu. Amen

dimanche 12 mai 2019

L'unité du Père et du Fils (Jean 10,22-42)



Jean 10
22 On célébrait alors à Jérusalem la fête de la Dédicace. C'était l'hiver.
23 Au temple, Jésus allait et venait sous le portique de Salomon.

24 Les Juifs firent cercle autour de lui et lui dirent: «Jusqu'à quand vas-tu nous tenir en suspens? Si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement!»
25 Jésus leur répondit: «Je vous l'ai dit et vous ne croyez pas. Les œuvres que je fais au nom de mon Père me rendent témoignage,
26 mais vous ne me croyez pas, parce que vous n'êtes pas de mes brebis.
27 Mes brebis écoutent ma voix, et je les connais, et elles viennent à ma suite.
28 Et moi, je leur donne la vie éternelle; elles ne périront jamais et personne ne pourra les arracher de ma main.
29 Mon Père qui me les a données est plus grand que tout, et nul n'a le pouvoir d'arracher quelque chose de la main du Père.
30 Moi et le Père nous sommes un.»
31 Les Juifs, à nouveau, ramassèrent des pierres pour le lapider.

32 Mais Jésus reprit: «Je vous ai fait voir tant d'œuvres belles qui venaient du Père. Pour laquelle de ces œuvres voulez-vous me lapider?»
33 Les Juifs lui répondirent: «Ce n'est pas pour une belle œuvre que nous voulons te lapider, mais pour un blasphème, parce que toi qui es un homme tu te fais Dieu.»
34 Jésus leur répondit: «N'a-t-il pas été écrit dans votre Loi: J'ai dit: vous êtes des dieux?
35 Il arrive donc à la Loi d'appeler dieux ceux auxquels la parole de Dieu fut adressée. Or nul ne peut abolir l'Écriture.
36 À celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde, vous dites: ‹Tu blasphèmes›, parce que j'ai affirmé que je suis le Fils de Dieu.
37 Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas!
38 Mais si je les fais, quand bien même vous ne me croiriez pas, croyez en ces œuvres, afin que vous connaissiez et que vous sachiez bien que le Père est en moi comme je suis dans le Père.»
39 Alors, une fois de plus, ils cherchèrent à l'arrêter, mais il échappa de leurs mains.

40 Jésus s'en retourna au-delà du Jourdain, à l'endroit où Jean avait commencé à baptiser, et il y demeura.
41 Beaucoup vinrent à lui et ils disaient: «Jean, certes, n'a opéré aucun signe, mais tout ce qu'il a dit de cet homme était vrai.»
42 Et là, ils furent nombreux à croire en lui.
Prédication
« Moi et le Père, nous sommes un ». C’est cette affirmation qui va servir de support à notre méditation. Disons d’abord – et cela saute aux yeux – que cette affirmation est une affirmation dangereuse : Jésus qui la prononce risque là sa vie. Il risque sa vie au titre d’une compréhension particulière de cette proclamation… Si nous parlons dès maintenant d’une compréhension particulière de cette affirmation, c’est qu’il en existe plusieurs. Oui, il en existe plusieurs et nous allons les explorer. Comment peut-on comprendre cette affirmation ? Voici 4 variations.

Moi et le Père, nous sommes un (1) Le dogme, le catéchisme, ce qui est écrit et doit toujours être cru.
Pour cette première variation, nous partons d’une note que la (catholique) Bible de Jérusalem met en bas de page : « D’après le contexte, cette affirmation vise en premier lieu la commune puissance de Jésus et du Père ; mais, indéterminée à dessein, elle laisse entrevoir un mystère d’unité plus large et plus profond. Les Juifs ne s’y trompent pas, qui y voient la prétention d’être Dieu. » Un mystère d’unité plus large et plus profond, celui de l’unité du Père et du Fils, les deux premières personnes de la Trinité. Mais ce qui saute aux yeux du lecteur protestant réformé français, c’est que, pour écrire cette note, il faut avoir en tête un certain nombre d’idées, relatives à la doctrine de la Sainte Trinité, idées qui s’imposent comme des évidences lorsque les yeux se posent sur ce petit verset. Remarquez bien que, pour avoir affirmé moi et le Père nous sommes un, Jésus risque d’être mis à mort. Et maintenant sachez bien que, pendant le 16è siècle, pour avoir affirmé que le Père et le Fils ne sont pas un – en somme pour avoir contesté tout ou partie de la doctrine de la Trinité – des hommes ont été pourchassés et certains mis à mort (notamment Michel Servet, en 1553, à Genève, à l’époque de Calvin, avec l’assentiment de celui-ci et des réformateurs des autres cités suisses…).
Pour avoir affirmé l’unité du Père et du Fils, Jésus risque la mort, et sera mis à mort ; pour avoir affirmé le contraire, on peut risquer la mort, et être mis à mort. Qu’il se passe 15 siècles entre ces deux événements ne change rien au fait que, s’agissants de certains énoncés portant sur Dieu – théologiques – certaines personnes sont si attachées à ce qu’elles affirment qu’elles sont prêtes à disqualifier, et parfois à tuer ceux qui affirment autre chose. Mais, dans de telles conditions, pour ceux qui jugent et condamnent, peut-on parler de compréhension ? Pas vraiment, ou plutôt d’une manière très dégradée. Il s’agit plutôt d’inculquer, de surveiller, et de punir.
Mais ceci est le pire. Le catéchisme peut aussi être cette meilleure base, celle contre laquelle nous pouvons exercer nos jeunes talents et nos jeunes crocs, mais aussi, parfois, cette meilleure base où nous pouvons nous reposer, reprendre des forces, avant de poursuivre notre meilleur chemin.

Moi et le père nous sommes un (2) Les brebis et les autres.
Pour cette deuxième variation, nous revenons à cette image que nous connaissons très bien et que Jésus file tout le long de ce chapitre, l’image du berger et de ses brebis. S’agissant des brebis de Jésus, ceux qui en sont croient ; ils reconnaissent la voix de leur bon berger, écoutent cette voix, comprennent ce qu’elle dit, viennent à la suite de ce bon berger. C’est aussi d’une compréhension qu’il s’agit, une compréhension peut-être intuitive, voir viscérale, mais une compréhension tout de même, dans le sens où comprendre, c’est prendre-avec-soi. Et ainsi les brebis – disciples – du berger Jésus, reçoivent-elles l’affirmation que Moi et le Père nous sommes un, et bien d’autres affirmations du même genre.
Ceci étant dit – et, je l’espère, un peu compris – il nous faut remarquer que si certains semblent évidemment être les brebis de Jésus, que son Père lui a données, certains autres n’en sont pas, comme il est écrit « …mais vous ne me croyez pas, parce que vous n’êtes pas de mes brebis ». Ce verset, si nous le prenons ainsi, semble affirmer que certains cœurs ont été faits trop durs pour jamais croire, et donc que ces cœurs sont à jamais exclus du don de la vie éternelle. Alors, nous ne sommes guère étonnés que les gens qui encerclent Jésus prennent finalement très mal cette affirmation. Jésus fait d’eux, qui sont serviteurs de Dieu dans les rituels du temple, des réprouvés de toute éternité, des exclus de la messianité, des pions sans valeur sur l’échiquier de Dieu...
Nous autres, est-ce que nous croyons cela ? Croyons-nous qu’il y a des élus de Dieu et des réprouvés de Dieu, que Dieu connaît de toute éternité ? Avons-nous reçu naïvement la double prédestination calviniste, si bien construite sur des textes bibliques ? Ou croyons-nous, contre le texte que nous méditons maintenant, que tant qu’une vie n’est pas finie, un cœur dur peut être touché et fécondé par la grâce divine ? Croyons-nous à la possibilité toujours possible d’une conversion ?
Et bien, les brebis que j’espère que nous sommes – Dieu seul le sait – peuvent recevoir comme des brebis cette vérité : même si Dieu seul sait qui sont les siens il y a toujours de l’espoir pour chacune et chacun. 
Un père et son fils spirituel, assez connus tous deux...
Moi et le Père nous sommes un (3) Une compréhension par les œuvres.
Même si la fin de la seconde variation est inquiétante, nous pouvons comprendre maintenant l’unité du Père et du Fils selon ce que Jésus dit : « Les œuvres que je fais au nom de mon Père me rendent témoignage. » En matière d’œuvres, il s’agit d’enseignements, et d’actes. L’évangile de Jean se garde bien d’utiliser le mot miracle, il parle de signes, voire de signaux, de signalisation, comme si les quelques actes de puissance qu’il commet n’étaient là que pour attirer l’œil sur des propos, voire juste sur une manière d’être dans l’ordinaire des jours, inconditionnellement humain pour les humains. Un thaumaturge hautain fait bien moins pour l’humanité que l’homme simple dont le regard et la poignée de main sont francs et purs. Les œuvres de Jésus, les œuvres aussi des témoins de Jésus, tirent l’humanité vers le haut, au point de la mener jusqu'à croire – non pas à l’adhésion aveugle à une doctrine, mais à croire, dans le sens où croire dans les œuvres de Jésus c’est les recevoir, et en accomplir de qualitativement semblables.

Moi et le Père, nous sommes un (4) De la parole du prédicateur à la parole de la prédication.
Quatrième, et dernière variation. Lorsque Jésus s’en va et retourne « au-delà du Jourdain, à l’endroit où Jean avait commencé à baptiser », il trouve là des gens qui ont entendu et reçu la prédication de Jean le Baptiste. Cette prédication a préparé ces gens. Le meilleur que la prédication chrétienne puisse accomplir – et tous les prédicateurs de l’Evangile devraient s’en souvenir avec crainte et tremblement autant qu’avec joie et recueillement – c’est préparer ses auditeurs à croire en lui – c'est-à-dire à le reconnaître, l’accueillir, recevoir ce qu’il donne – lorsque le Christ choisit de se manifester à eux. Jean le Baptiste, nous est-il dit, n’a accompli aucun signe, c'est-à-dire qu’il n’y a aucun miracle qui servirait de preuve à mettre à son actif. Mais s’agissant du Christ (du Messie), tout ce qu’il a dit de Lui était vrai et était dit en vérité. Et que disait-il, ce Jean le Baptiste ?
«Un homme ne peut rien s'attribuer au-delà de ce qui lui est donné du ciel. 28 Vous-mêmes, vous m'êtes témoins que j'ai dit: ‹Moi, je ne suis pas le Christ, mais je suis celui qui a été envoyé devant lui.› 29 Celui qui a l'épouse est l'époux; quant à l'ami de l'époux, il se tient là, il l'écoute et la voix de l'époux le comble de joie. Telle est ma joie, elle est parfaite.  30 Il faut qu'il grandisse, et que moi, je diminue. 31 «Celui qui vient d'en haut est au-dessus de tout. Celui qui est de la terre est terrestre et parle de façon terrestre. Celui qui vient du ciel 32 témoigne de ce qu'il a vu et de ce qu'il a entendu, et personne ne reçoit son témoignage. 33 Celui qui reçoit son témoignage ratifie que Dieu est vérité. 34 En effet, celui que Dieu a envoyé dit les paroles de Dieu, qui lui donne l'Esprit sans mesure. 35 Le Père aime le Fils et il a tout remis en sa main » (Jean 3). De nouveau, des énoncés, des paroles ouvertes à tous les niveaux de compréhension que nous avons déjà envisagés, et avec eux, résonnant comme le principe de toute une vie de témoin, de disciple, de prédicateur : « il faut qu’il croisse – et y compris qu’il croisse en nous – et que je diminue ». 

Et voici la fin de ces quatre variations. Que retiendrons-nous ? Comprendre par le catéchisme, comprendre avec le cœur, comprendre avec les œuvres, comprendre avec la parole de la prédication et, dans la restitution de ce qu’on a compris (par le verbe, les actes et la prédication) s’en tenir à ce dernier adage : il faut qu’Il croisse et que je diminue. Puissions-nous traverser ainsi l’existence qui nous est donnée. Amen

samedi 27 avril 2019

Dans toutes les Ecritures (Luc 24,27)


          Quelques fragments du dernier chapitre de l'évangile selon Luc. La totalité du chapitre a été mise en ligne la semaine dernière avec le sermon de Pâques. Il est question des Ecritures, comme l'annonce le titre de ce post. Mais on peut aussi repérer combien de fois Luc emploie les mots tout, tous, toutes... comme il le fait déjà lors du récit des tentations (Ayant épuisé toutes les tentations possibles....)

Luc 24
«Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts?
6 Il n'est pas ici, mais il est ressuscité. Rappelez-vous comment il vous a parlé quand il était encore en Galilée;
7 il disait: ‹Il faut que le Fils de l'homme soit livré aux mains des hommes pécheurs, qu'il soit crucifié et que le troisième jour il ressuscite.› »
8 Alors, elles se rappelèrent ses paroles;
9 elles revinrent du tombeau et rapportèrent tout cela aux Onze et à tous les autres.
(...)
25 Et lui leur dit: «Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu'ont déclaré les prophètes!
26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu'il entrât dans sa gloire?»
27 Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait.
(...)

32 Et ils se dirent l'un à l'autre: «Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu'il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures?»
(...)
44 Puis il leur dit: «Voici les paroles que je vous ai adressées quand j'étais encore avec vous: il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.»
45 Alors il leur ouvrit l'intelligence pour comprendre les Écritures,
46 et il leur dit: «C'est comme il a été écrit: le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour,
47 et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem.
Un prédicateur célèbre !
Prédication
            La semaine dernière, pour le dimanche de Pâques, nous avons déjà lu ce chapitre (le dernier de l’évangile de Luc – et nous avons insisté sur un verset : aux yeux des disciples, les paroles des femmes semblèrent un délire, et ils les récusaient – ils leur opposaient l’usage et la raison (v.11). Nous avons valorisé ce délire – parce que la résurrection est toujours un sidérant en-deçà des mots et un bouleversant au-delà des idées, et nous avons expliqué aussi que l’usage et la raison devaient trouver place aussi dans le récit, parce qu’ils constituent la trame d’un langage d’une communauté…

            Mais en finissant de préparer le sermon du matin de Pâques, je me suis dit que cette idée était intéressante mais qu’elle laissait de côté bien d’autres choses. Elle laisse de côté par exemple le verbe ressusciter – qui donne résurrection ; or cet unique verbe est utilisé par la TOB pour traduire deux verbes grecs : l’un de ces verbes est « être réveillé », et l’autre « se relever » ; la traduction latine utilise aussi deux verbes très proches l’un de l’autre, mais tout de même différents. Certaines traductions françaises utilisent aussi deux verbes… Cela, je le signale et je le garde en réserve.
            Nous allons nous intéresser à autre chose, que le sermon de Pâques avait laissé de côté. Voici quelques versets (Jésus ressuscité s’adresse aux disciples d’Emmaüs) : 25 Et (Jésus) leur dit: «Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu'ont déclaré les prophètes! 26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu'il entrât dans sa gloire?» 27 Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait. Nous notons que, par trois fois, Luc exprime la totalité…  Voici quelques autres versets (Jésus ressuscité s’adresse à un groupe de disciples) : 44 Puis il leur dit: «Voici les paroles que je vous ai adressées quand j'étais encore avec vous: il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.» 45 Alors il leur ouvrit l'intelligence pour comprendre les Écritures, 46 et il leur dit: «C'est comme il a été écrit: le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour, 47 et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem.
            Il faut que je vous explique maintenant comment sont faites les éditions savantes de la Bible (Nouveau Testament grec par exemple) : dans le centre de la page, le texte, avec plein de petits signes qui renvoient à des notes, en bas de page, ces notes signalent les variantes qu’on trouve selon les manuscrits ; à gauche du texte, dans la marge, il y a des renvois à d’autres versets bibliques, ceux que le texte cite précisément et ceux auxquels il fait allusion.
Un petit morceau de Luc 24 dans une édition critique

            Revenons aux versets que nous avons lus. Lorsque Luc insiste sur tout ce qu’on déclaré les prophètes, tous les prophètes, et toutes les Ecritures, nous nous attendons forcément à trouver, dans la marge, un grand nombre de références. Or, vous ne trouvez que Dt. 18,15 plus Ps. 22 et Esaïe 53… C’est vraiment très très peu par rapport à notre attente. Et lorsque Luc reprend en disant qu’il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit, il n’y a qu’une référence, Osée 6,2. Pourquoi Luc insiste-t-il autant sur des totalités alors qu’il y a manifestement si peu ? Nous suivons trois pistes
  1. Il y a effectivement très peu de correspondances et de citations si l’on recherche une correspondance mot à mot. C’est toujours un peu naïf de chercher des correspondances mot à mot, mais bon… nous ne pouvons pas nier qu’il nous arrive de le faire, comme, par exemple, lorsque nous devons parler de bénédiction… mais s’il s’agit de trouver Christ, souffrira, ressuscitera, c’est mince, très très mince. Et pour l’allusion au troisième jour, il y a Osée 6,2, oui, mais c’est juste un bout de verset. Bref, cela fait très peu d’eau dans l’océan de l’ancien testament, alors que Luc – redisons-le – parle de tous les prophètes, toutes les Ecritures, etc.
  2.  Il pourrait y avoir des correspondances de versets entiers (comme, au moment de la crucifixion, dans l’évangile de Marc, avec le début du psaume 22, « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?). Mais c’est encore moins de correspondances… Or Luc parle de totalité. Parle-t-on de totalité lorsqu’il y a aussi peu ?
  1. Nous pouvons penser, à l’inverse de ce que nous avons fait jusqu’à présent, à une correspondance plus large, plus profonde, un peu comme s’il y avait pour Luc une grande unité – un seul message – entre Moïse (Pentateuque), les Prophètes, et les Psaumes (la Grande Histoire de l’humanité et de la Fidélité de Dieu) ; et que cet unique message converge, culmine, dans la Passion et la Résurrection (son entrée dans la gloire pour toute l’humanité).  Luc aurait ainsi pensé que l’advenue en tant que Fils de Dieu de Jésus de Nazareth serait ce vers quoi tendent – germent, poussent, fleurissent et disperse leur semence – les trois grandes traditions de l’ancien Israël dans son aventure avec Dieu (Moïse et la Torah, les gestes et les paroles des prophètes, et les Psaumes). A l’appui de cette idée, c’est bien Luc qui en matière de résurrection – parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare – fait énoncer à Abraham lui-même que s’ils n’écoutent ni Moïse ni les prophètes, même si quelqu’un ressuscitait d’entre les morts, ils ne seraient pas convaincus. Luc chercherait ainsi à montrer à des Juifs que l’aventure du Judaïsme converge naturellement vers Christ, et il utilise des mots, des énoncés, des textes de cette tradition ; et il cherche aussi à montrer aux païens, surtout grecs, que l’actualité de la mission et de la résurrection de Jésus les concerne aussi, et pour cela, il emploie d’autres mots. C’est pour cette raison nous semble-t-il qu’il parle de ressusciter-se-relever (plutôt pour les grecs) et de ressusciter-être-réveillé (plutôt pour les Juifs), qu’il parle aussi du vivant parmi les morts (expression très grecque) en faisant le pari qu’en toutes ces matières et dans toutes ces expressions il s’agit du même Christ, du même Dieu, de la même fraternelle humanité, et de la même espérance.

Nous avons, après des siècles de lecture, appris à considérer comme allant de soi cette unité à l’intérieur de Luc et des Actes ; or, plus nous lisons, plus nous nous rendons compte que rien en fait d’unité ne peut aller de soi. Nous avons aussi appris à considérer comme allant de soi la multiplicité  des Eglises. Mais que pensons-nous, vu depuis notre Eglise, des autres Eglises et de leurs spécificités ? Il y a là dans cette multitude des gens que nous pouvons fréquenter, et d’autres… Et là-dessus notre Eglise affirme, après Calvin, que Dieu seul connaît ceux qui lui appartiennent. Nous ne devons pas lire Luc d’une manière trop inclusive, et nous ne pouvons pas le lire non plus d’une manière exclusive. Dieu seul connaît ceux qui sont siens (nous le redisons) (Calvin, Institution, IV-I-8 ; Nombres 16,5). Nous devons – et surtout en commençant par nous-mêmes – examiner, réfléchir, décider. Et rendre finalement gloire à Dieu, en paroles et en actes. 

Puisse alors l’unique espérance dont nous avons parlé être la nôtre, et être nôtre aussi la joie qui va avec cette espérance. Amen

dimanche 21 avril 2019

Pâques, le délire et le refus de croire (Luc 24)

Aujourd'hui, je vous propose une très longue lecture, tout un chapitre, dont un seul verset servira de clé de lecture. Mais avant tout, aujourd'hui, je vous propose une photo, référencée, à la mémoire des 200 et plus... que les bombes ont tués, qui sont morts au Sri Lanka. Pâques d'amertume...
@Geeta_Mohan
Luc 24
1  et, le premier jour de la semaine, de grand matin, elles vinrent à la tombe en portant les aromates qu'elles avaient préparés.
2 Elles trouvèrent la pierre roulée de devant le tombeau. 3 Étant entrées, elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus. 4 Or, comme elles en étaient déconcertées, voici que deux hommes se présentèrent à elles en vêtements éblouissants. 5 Saisies de crainte, elles baissaient le visage vers la terre quand ils leur dirent: «Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts? 6 Il n'est pas ici, mais il est ressuscité. Rappelez-vous comment il vous a parlé quand il était encore en Galilée; 7 il disait: ‹Il faut que le Fils de l'homme soit livré aux mains des hommes pécheurs, qu'il soit crucifié et que le troisième jour il ressuscite.› » 8 Alors, elles se rappelèrent ses paroles; 9 elles revinrent du tombeau et rapportèrent tout cela aux Onze et à tous les autres. 10 C'étaient Marie de Magdala et Jeanne et Marie de Jacques; leurs autres compagnes le disaient aussi aux apôtres.
11 Aux yeux de ceux-ci ces paroles semblèrent un délire et ils ne croyaient pas ces femmes.
12 Pierre cependant partit et courut au tombeau; en se penchant, il ne vit que les bandelettes, et il s'en alla de son côté en s'étonnant de ce qui était arrivé.

13 Et voici que, ce même jour, deux d'entre eux se rendaient à un village du nom d'Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem. 14 Ils parlaient entre eux de tous ces événements.15 Or, comme ils parlaient et discutaient ensemble, Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux; 16 mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. 17 Il leur dit: «Quels sont ces propos que vous échangez en marchant?» Alors ils s'arrêtèrent, l'air sombre. 18 L'un d'eux, nommé Cléopas, lui répondit: «Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n'ait pas appris ce qui s'y est passé ces jours-ci!» - 19 «Quoi donc?» leur dit-il. Ils lui répondirent: «Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple: 20 comment nos grands prêtres et nos chefs l'ont livré pour être condamné à mort et l'ont crucifié; 21 et nous, nous espérions qu'il était celui qui allait délivrer Israël. Mais, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés. 22 Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés: s'étant rendues de grand matin au tombeau 23 et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu'elles ont même eu la vision d'anges qui le déclarent vivant. 24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ce qu'ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit; mais lui, ils ne l'ont pas vu.» 25 Et lui leur dit: «Esprits sans intelligence, coeurs lents à croire tout ce qu'ont déclaré les prophètes! 26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu'il entrât dans sa gloire?» 27 Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait.

28 Ils approchèrent du village où ils se rendaient, et lui fit mine d'aller plus loin. 29 Ils le pressèrent en disant: «Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée.» Et il entra pour rester avec eux. 30 Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna. 31 Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible. 32 Et ils se dirent l'un à l'autre: «Notre coeur ne brûlait-il pas en nous tandis qu'il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures?» 33 À l'instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem;

ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons, 34 qui leur dirent: «C'est bien vrai! Le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon.» 35 Et eux racontèrent ce qui s'était passé sur la route et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain. 36 Comme ils parlaient ainsi, Jésus fut présent au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.» 37 Effrayés et remplis de crainte, ils pensaient voir un esprit. 38 Et il leur dit: «Quel est ce trouble et pourquoi ces objections s'élèvent-elles dans vos coeurs? 39 Regardez mes mains et mes pieds: c'est bien moi. Touchez-moi, regardez; un esprit n'a ni chair, ni os, comme vous voyez que j'en ai.» 40 À ces mots, il leur montra ses mains et ses pieds. 41 Comme, sous l'effet de la joie, ils restaient encore incrédules et comme ils s'étonnaient, il leur dit: «Avez-vous ici de quoi manger?» 42 Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé. 43 Il le prit et mangea sous leurs yeux. 44 Puis il leur dit: «Voici les paroles que je vous ai adressées quand j'étais encore avec vous: il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.» 45 Alors il leur ouvrit l'intelligence pour comprendre les Écritures,
46 et il leur dit: «C'est comme il a été écrit: le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour, 47 et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. 48 C'est vous qui en êtes les témoins. 49 Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Pour vous, demeurez dans la ville jusqu'à ce que vous soyez, d'en haut, revêtus de puissance.» 50 Puis il les emmena jusque vers Béthanie et, levant les mains, il les bénit.

51 Or, comme il les bénissait, il se sépara d'eux et fut emporté au ciel.
Prédication
            Nous avons dans ce dernier chapitre de l’évangile de Luc une collection exhaustive des modes d’attestation de la résurrection et des modes d’apparition du ressuscité. Luc n’est guère original de ce point de vue. Notons que tous les évangiles procèdent à peu près ainsi, comme s’il était nécessaire que le ressuscité apparaisse pour sortir les disciples de leur effarement, et comme si la résurrection risquait de n’être pas attestée s’il n’apparaissait pas… En plus d’apparaître il parle, il enseigne, il mange… comme si l’attestation qu’il est vivant exigeait qu’il accomplisse publiquement un certain nombre de tâches familières et courantes. S’il fait tout ça, c’est qu’il est ressuscité, vraiment ressuscité comme le dit la liturgie.
            Mais quelle est la valeur de vérité de ce vraiment ? Pourrait-il être ressuscité autrement que vraiment ? A quoi tient la vérité de la résurrection ?
            Pour l’heure, il y a, dans ces versets, quelque chose qui n’appartient qu’à Luc et dont le commentaire va venir nourrir notre réflexion. Il s’agit des femmes, le nom de certaines sont citées, Marie de Magdala et Jeanne et Marie de Jacques ; elles racontent aux hommes ce qu’elles ont vu – et ce qu’elles n’ont pas vu. « 11 Aux yeux de ceux-ci ces paroles semblèrent un délire et ils ne croyaient pas ces femmes. » Nous allons insister sur ce dernier verset. 

            S’agissant donc des apôtres, les propos des femmes apparurent comme absurdité, conte, radotage, rêverie, invention, balivernes – synonymes selon les choix des traducteurs. Le choix le plus audacieux étant celui de la TOB qui – suivant la vulgate, vulg. – parle de délire. Nous approuvons ce choix, et nous allons même préciser qu’un délire est l’ « état d’une personne caractérisé par une perte du rapport normal au réel et un verbalisme qui en est le symptôme » (Robert). Avec les mots propres au récit des femmes – anges, pierre roulée, bandelettes, etc. – et sans doute leur excitation, nous avons le verbalisme symptomatique du délire. Avec l’ensemble de leur discours, nous avons le signe de leur perte du rapport normal au réel, car dans le réel, un mort, c’est mort, ça ne bouge plus et là où on l’a déposé, anges ou pas, il reste ! Ce que rapportent les femmes relève donc bien du délire.
            Deuxième partie du verset, « ils ne croyaient pas ces femmes ». Nous précisons que le grec utilise ici un verbe qui signifie nepascroire (en un seul mot), ou encore noncroire, en un seul verbe, à la voix active. Noncroire, c’est ici rejeter le témoignage des femmes. Comme nous l’avons suggéré déjà, un mort, c’est mort, à quoi il faut ajouter que, dans cette culture masculine, les femmes ne peuvent pas témoigner valablement, et encore moins rafraîchir la mémoire de ces messieurs après que leur propre mémoire ait été rafraîchie par des anges… Bref, fort raisonnablement et dans la culture qui est la leur, messieurs les disciples renvoient ces dames à la soumission et au silence qui sont culturellement et donc normalement les leurs.
Le bilan de ces douze premier versets est, on le voit, assez maigre pour ce qu’il en est d’une attestation de la résurrection. Et nous pouvons nous dire que si les diverses apparitions ultérieures du ressuscité lui-même n’avaient pas été rapportées, il resterait de la résurrection, quelque part perdues, des femmes hallucinées, et un Pierre totalement étonné, seul, et à jamais silencieux (exactement comme le sont les femmes à la fin de l’évangile de Marc)…
            Or, le bilan de ces versets est en fait un bilan extrêmement précieux, et qui tient justement à ces deux mots du verset 11 : délire, et noncroire.

            Noncroire, c’est s’en tenir à ce qui est reçu, au bon sens, au réel qui fait consensus, aux bonnes manières. En somme, c’est ne pas sortir du cadre bien réglé des choses. Imaginons donc maintenant que le ressuscité apparaisse à des hommes. Ces messieurs, parce qu’ils sont hommes (et en particulier les deux disciples d’Emmaüs) peuvent témoigner valablement : ils seront crus. Ajoutez à cela la fraction du pain avec le ressuscité. Tous leurs propos sont étayés par des correspondances scripturaires reçues de la bouche même du ressuscité (il leur ouvre l’intelligence, il leur explique les Ecritures). Ajoutez le témoignage d’une apparition personnelle à Simon Pierre ; et vient une apparition à tous…. Et que se passe-t-il alors ? Il se passe que tout cela sera reçu,  de façon indiscutable, correspondant au réel et célébré pieusement dans des formes canoniques. En un mot, tout cela deviendra du dogme – au sens vulgaire du terme – et du noncroire : tout écart, tout témoignage vécu, toute autre formulation sera rejetée. Que restera-t-il alors de la résurrection en tant que puissance de vie et socle de toute espérance, que restera-t-il d’une joie, d’un élan ? Si tout est bien cadré, verrouillé, il n’en restera rien.
            Alors, lorsque Luc rapporte que le témoignage des femmes fut vu par les disciples comme un délire, il fait ce que font assez souvent les auteurs bibliques, il fait dire la vérité à ceux qui se trompent. Les disciples se trompent lorsqu’ils noncroient les femmes, mais ils disent la vérité en qualifiant de délire les propos de ces mêmes femmes.  Et ainsi Luc fait énoncer aux disciples malgré eux cette vérité : le noncroire est l’inverse du délire, et le mot délire va avec celui de résurrection, parce que la résurrection déborde, voire invalide, toutes les attestations scripturaires, tous les credo, toutes les convenances…
La résurrection est donc ce dont notre liturgie, prières et chants, fait mémoire, et célèbre consensuellement, raisonnablement ; elle est aussi l’élan de vie inépuisable et invincible, par-delà toute attente et au-delà, voire en dépit, de tous les énoncés par lesquels on parle d’elle.

            Et maintenant, il faudrait conclure. Mais nous ne pouvons pas conclure ; on ne peut pas conclure sur la résurrection. Ne pouvant pas conclure, nous pouvons tout de même nous souvenir de la résurrection de Jésus Christ et attendre la résurrection de la chair et la vie éternelle. Nous sommes – telle est notre situation – entre les deux. Et notre joie s’alimente aux deux : joie du souvenir, attente de l’avenir.  Une joie attentive, et une attente joyeuse. Nous nous demandions tout à l’heure à quoi tient la vérité de la résurrection. Nous tenons maintenant une réponse.

            Que le Seigneur veuille toujours nourrir ce temps et bénir cette joie. Amen


dimanche 14 avril 2019

Les Rameaux selon Saint Luc (Luc 19,28-44)


Luc 19
28 Sur ces mots, Jésus partit en avant pour monter à Jérusalem.
29 Or, quand il approcha de Bethphagé et de Béthanie, vers le mont dit des Oliviers, il envoya deux disciples 30 en leur disant: «Allez au village qui est en face; en y entrant, vous trouverez un ânon attaché que personne n'a jamais monté. Détachez-le et amenez-le. 31 Et si quelqu'un vous demande: ‹Pourquoi le détachez-vous?› vous répondrez: ‹Parce que le seigneur en a besoin.› » 32 Les envoyés partirent et trouvèrent les choses comme Jésus leur avait dit.

33 Comme ils détachaient l'ânon, ses seigneurs leur dirent: «Pourquoi détachez-vous cet ânon?» 34 Ils répondirent: «Parce que le seigneur en a besoin.» 35 Ils amenèrent alors la bête à Jésus, puis jetant sur elle leurs vêtements, ils firent monter Jésus; 36 et à mesure qu'il avançait, ils étendaient leurs vêtements sur la route. 37 Déjà il approchait de la descente du mont des Oliviers, quand tous les disciples en masse, remplis de joie, se mirent à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu'ils avaient vus.
38 Ils disaient: «Béni soit celui qui vient, le roi, au nom du Seigneur! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux!»
39 Quelques Pharisiens, du milieu de la foule, dirent à Jésus: «Maître, reprends tes disciples!»
40 Il répondit: «Je vous le dis: si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront.»

41 Quand il approcha de la ville et qu'il l'aperçut, il pleura sur elle. 42 Il disait: «Si toi aussi tu avais reconnu, en ce jour, comment trouver la paix...! Mais hélas! cela a été caché à tes yeux! 43 Oui, pour toi des jours vont venir où tes ennemis établiront contre toi des ouvrages de siège; ils t'encercleront et te serreront de toutes parts; 44 ils t'écraseront, toi et tes enfants au milieu de toi; et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas reconnu le temps où tu as été visitée.»
Prédication :
            Voici un texte que nous connaissons bien… les quatre évangiles racontent cet épisode, que nous lisons en ce dernier dimanche qui précède Pâques, dimanche que nous appelons des Rameaux.

Or, dans ce texte, il n’y a pas de rameaux. Il y a des vêtements. Il y a la joie des disciples, et les larmes de Jésus. On n’y lit pas seulement le récit d’un triomphe qui fait penser aux triomphes des généraux romains revenant de victorieuses campagnes. Il y a aussi l’évocation des montagnes de ruines et de cadavres que ces généraux laissent derrière eux. Et plus ces généraux sont pressés de s’imposer, plus ils sont brutaux dans leur méthodes.
           
Notre texte est d’une richesse considérable. Il est si riche que je vous propose de concentrer notre méditation sur seulement quatre remarques plausibles et en même temps dérangeantes. Remarques dont nous tenterons, ensuite, de faire quelque chose.

Première remarque – des si et des parce que
En lisant les quatre derniers versets, nous pensons moins à l’entrée de Jésus à Jérusalem, qu’à la prise de Jérusalem par les légions romaines et à la destruction de son temple, en l’an 70. Le culte rendu là à Dieu cessa pour toujours. Ce fut une catastrophe pour un grand nombre de personnes. Et comme toujours lorsqu’une catastrophe advient, et que la question « Pourquoi ? » se pose dans une ambiance d’effarement, il se trouve des gens doctes et pompeux pour répondre « Parce que… » et pour prétendre « Ah, si… ». Nous savons que les gens qui adoptent cette forme de discours ne se trompent jamais ; ils ne se trompent jamais parce qu’ils se prononcent toujours doctement et pompeusement sur la météo de la veille.
De cela, nous avons un exemple caractéristique dans ce texte. « Si toi aussi tu avais reconnu en ce jour comment trouver la paix… » et « …parce que tu n’as pas reconnu le temps ou tu avais été visitée… ». Les deux y sont, le si et le parce que. Et ils sont… dans la bouche de Jésus. C’est ennuyeux, n’est-ce pas, que cela soit dans la bouche de Jésus. Nous avons parlé de gens doctes et pompeux. Jésus serait-il de ces gens-là ? Non… et nous allons y revenir.

Deuxième remarque – où il est question du Seigneur et des ânes
            Vous aurez noté une sorte de bizarrerie dans la traduction qui a été lue. Jésus est appelé Seigneur – ça n’a rien de bizarre – et les propriétaires de l’ânon sont, eux aussi, appelés seigneurs – c’est le même mot grec qui est employé.
(1)   Qu’est-ce que cela signifie s’agissant des disciples ? Doivent-ils se comporter comme des ânes, des bêtes de somme soumises ? Un bon disciple doit-il abdiquer sa raison, se soumettre sans penser, en attendant l’éventuelle récompense d’une caresse ou d’un picotin ?
(2)   Et le Seigneur, Jésus de Nazareth, Fils de Dieu, se comporterait-il comme un propriétaire qui attache là ses disciples comme on met une voiture au parking ? Et qui se servirait d’eux selon un mystérieux désir ? Non… et non ! Et nous allons y revenir.

Troisième remarque – où il est question du haut et du bas
            L’acclamation des disciples en masse fait immanquablement penser au récit de la Nativité selon Luc (2ième chapitre), et précisément à ce que chante la foule des armées célestes au moment de la naissance de l’enfant Jésus : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre… Et c’est toute la Bonne Nouvelle qui est ainsi résumée. Or la foule des disciples en masse ne dit pas cela. Gloire au plus haut des cieux, c’est conforme, mais paix dans le ciel, ça n’est pas le chant de la nativité.
            La paix dans le ciel est établie de toute éternité : elle regarde Dieu seul. L’incarnation de Jésus Christ advient sur terre, et pour le salut du monde. Quel serait le sens de l’incarnation, si c’était pour que la paix soit dans le ciel ?            Et bien voilà… la foule de disciples qui suit Jésus, en criant paix dans le ciel ne distingue plus le haut du bas. Comme les foules parfois adorent n’importe qui et chantent n’importe quoi. Nous allons y revenir…
Quatrième remarque – le langage des pierres
            Si la foule des disciples semble crier n’importe quoi comme nous venons de le voir, on peut comprendre alors que quelques Pharisiens interpellent Jésus en lui demandant de les faire taire. Réponse de Jésus : les pierres crieront. Avez-vous déjà entendu crier des pierres ?
Le véritable évangile, la véritable Bonne Nouvelle dans toute sa splendeur, serait le cri des pierres ? Et certains diraient : « En écoutant le cri des pierres j’ai entendu la voix de Dieu. » C’est une phrase poétique et gentiment mystique. Le cri des pierres, c’est un oxymore et un oxymore dans un texte ça peut être une facilité que s’offrent ceux qui cherchent à produire effet…
Notre Seigneur Jésus Christ serait-il de ceux-là ? Non… et nous y revenons maintenant.

            Au bilan de ces quatre remarques, nous aurions un Seigneur docte et pompeux, qui professerait une théologie de la rétribution, qui se payerait de mots, et qui se ferait porter par des disciples certes enthousiastes mais surtout décérébrés, disciples qui ne sauraient même plus faire la distinction entre le ciel et la terre.
Ainsi, le superbe tableau de Jésus monté sur un ânon et que suit une foule joyeuse prendrait des allures un peu grotesques. Cela ressemblerait davantage à une scène de liesse peinte par Jérôme Bosch qu’à une sainte icône.
Pourquoi Luc a-t-il délibérément choisi ces mots-là ? Luc est un évangéliste, en ce qu’il annonce l’évangile de Jésus Christ sous la forme d’un récit de vie. Mais Luc est aussi un prophète qui, toujours, et méthodiquement, vient critiquer ce qui semble aller de soi, et s’en prend  subtilement à ceux qui professent des choses qui vont de soi. Dans le cas des Rameaux, Luc invite ses lecteurs – nous – à ne pas se focaliser sur un déjà-là du Royaume. Il invite à considérer que le message de Jésus de Nazareth n’exige pas une adhésion massive, immédiate et irréfléchie. Luc s’en prend à ceux qui, dans les rangs des chrétiens, affirment que la destruction de Jérusalem serait la sanction que Dieu inflige à une ville et un peuple rebelles…
Et bien Luc écrit – et Jésus s’exprime – pour inviter chacun à une conversion intime, profonde et réfléchie. Il écrit pour que l’Evangile ne devienne pas une religion de la violence et de la répression, brutale et sanglante. Il s’exprime pour que la transformation du monde se fasse selon le temps et la douceur de Dieu, plutôt que dans l’immédiat d’une brutalité humaine se prétendant volonté de Dieu. Il parle pour que les princes d’Eglise ne disent jamais : « Quant à mes ennemis, ces gens qui ne voulaient pas que je règne sur eux, amenez-les ici et égorgez-les devant moi. » C’est le verset qui précède exactement le début de notre texte (Luc 19,27 – notre lecture a commencé en Luc 19,28). Jésus a-t-il été entendu ? Hélas, et nous le savons, pas toujours.

Prions donc humblement, au commencement de la semaine sainte, pour que l’enseignement et l’avertissement de Jésus prennent racines en nous. Lisons, méditons, prions… Et que Dieu nous soit en aide. Amen