lundi 19 février 2018

Ce qui reste d'espérance (Marc 1,40 - 2,2)


Marc 1
40 Un lépreux s'approche de lui ; il le supplie et tombe à genoux en lui disant : « Si tu le veux, tu peux me purifier. »
41 Pris de pitié, Jésus étendit la main et le toucha. Il lui dit : « Je le veux, sois purifié. »
42 À l'instant, la lèpre le quitta et il fut purifié.
43 S'irritant contre lui, Jésus le renvoya aussitôt.
44 Il lui dit : « Garde-toi de rien dire à personne, mais va te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit: ils auront là un témoignage. »
45 Pourtant, une fois parti, il se mit à proclamer bien haut et à répandre la nouvelle, si bien que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais qu'il restait dehors en des endroits déserts. Cependant on venait à lui de toute part…
Marc 2
1 Quelques jours après, Jésus rentra à Capharnaüm et l'on apprit qu'il était à la maison.
2 Et tant de monde s'y rassembla qu'il n'y avait plus de place, pas même devant la porte. Et il leur annonçait la Parole.
Prédication :
            Une histoire de miracle, un miracle de plus dans le commencement du récit de Marc. Le Fils de Dieu, dans ce commencement, guérit beaucoup et parle peu.
En effet, du commencement de son ministère public nous n’avons que quelques mots. « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s'est approché, convertissez-vous et croyez à l'Évangile » et « Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes. » C’est très peu, alors que des villes entières se précipitent à sa porte et qu’on se bouscule pour être soulagé par Lui de toutes sortes de maux.
D’où quelques questions. Ce qui caractérise le Fils de Dieu, est-ce seulement son aptitude à accomplir des miracles ? Son ministère n’est-il pas autre chose qu’un ministère de guérison ? Quant aux disciples qu’il a appelés vont-ils être capables d’imiter un jour leur si puissant maître ?

Réglons déjà une de ces question : l’appel que Jésus a adressé à ses disciples n’est pas « …je ferai de vous des guérisseurs d’hommes », mais « …je ferai de vous des pêcheurs d’hommes ». Alors peut-être que nous pouvons déduire de cela qu’il est possible de pêcher des humains sans les guérir miraculeusement. Peut-être que ce que Jésus proclame concerne des gens bien portants. Peut-être même que, parfois, pour un être humain malade, il est plus important d’être pêché que d’être miraculeusement guéri… Mais restons-en aux miracles.
Les miracles sont rares dans la vie courante. Nul ne peut les prévoir, personne ne peut les promettre. Nous pourrions donc affirmer prudemment que ce récit ne nous concerne pas. Mais puisque les hasards du lectionnaire font que nous avons sous les yeux ce récit de miracle, tâchons de le comprendre. L’homme implore, Jésus s’émeut, touche et guérit. C’est la fin du récit de miracle et il n’y a rien à comprendre. Insistons tout de même un peu.
Nous avons vu que Jésus guérit. C’est la suite qui est plus étonnante. Il rappelle la Loi de Moïse, et nous ne devons pas nous étonner que l’homme ne la suive pas. Comment en effet pourrions-nous croire que cette Loi (celle du Lévitique) conçue pour un tout petit peuple bien homogène en train de migrer, ait une quelconque chance d’être observée à la lettre à l’échelle d’un pays tout entier, qui plus est en Galilée, alors que les prêtres sont en Judée ? Pourquoi donc ce rappel à la Loi ?
Ce renvoi à la Loi, à l’Ecriture commune, quelle signification a-t-il ? Si nous considérons que la venue de Jésus est le signe de la divine vitalité de l’ancienne tradition des Hébreux, nous arrivons à ceci, qui est très important : l’observance littérale de la Loi est, selon Jésus, à cet instant, condition de validation de cette vitalité : « ils auront là un témoignage ». Résultat étrange, sur lequel nous devons méditer : l’Evangile, cette prédication puissante en paroles et en actes, cette chose bonne et nouvelle, a besoin des rites de la première Alliance pour être authentifié. Et s’il n’est pas ainsi authentifié, il n’y a pas de Bonne Nouvelle, mais juste une magie puissante.

On peut, sur la base de cette considération, comprendre pourquoi Jésus se fâche, non pas contre cet homme, mais contre lui-même. Il est responsable de cette situation et ces accumulations de miracles en l’absence de toute médiation institutionnelle sont étrangères à la messianité hébraïque, si belle, si puissante et si profonde qu’elle a permis à un peuple de survivre, avec son culte, ses Saintes Ecritures et sa Loi à la main, survivre alors que l’histoire lui était parfois abominablement cruelle, que son exil était un exil sans fin, Dieu totalement muet et que tout semblait se liguer contre lui.
 Jésus se fâche contre sa propre faiblesse, l’émotion qui l’a étreint, en raison de laquelle il a accompli ce miracle, un de plus – peut-être un de trop – parce que tous ces miracles appellent encore plus de miracles – tant mieux pour les miraculés – mais qu’une mission uniquement dévouée à la production de miracles et pas soutenue par un enseignement durable, est fatalement une mission sans postérité, un beau feu certes, mais un feu de paille…
Pour insister encore un peu, Jésus se fâche, et il vient juste de décider, après une série de miracles ou guérisons spectaculaires, d’aller ailleurs, non pas pour faire des miracles, mais pour proclamer l’Evangile. « Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j'y proclame aussi l'Évangile, car c'est pour cela que je suis sorti. » Or, au lieu de proclamer l'Évangile – un Évangile de conversion – il se surprend à être ému par la misère et à accomplir un miracle de plus. Un miracle après l’autre, des miracles après d’autres miracles, parce qu’on ne peut pas ne pas être ému par tant de misère et tant de souffrance. Mais alors, quand proclamera-t-il l’Évangile ?

Laissons Jésus à sa colère, colère qui ne change rien au fait que les gens le retrouvent, même en des lieux déserts, et qu’ils se précipitent vers lui.
Jésus n’échappe pas au succès populaire, c’est ainsi, c’est inévitable, et il faudra bien qu’il s’y fasse. Il ne peut pas annoncer l'Évangile et faire l’impasse sur les miracles. Sa messianité n’est pas une demi-messianité. D’ailleurs, sa colère ne dure guère, et sa préférence pour les lieux isolés ne durera pas non plus. Nous lisons qu’il « restait dehors en des endroits déserts. Mais on venait à lui de toute part. », puis, un verset plus loin, nous lisons que « Quelques jours après, (il) rentra à Capharnaüm et l'on apprit qu'il était à la maison ». Quelle maison ? La maison de prière, la maison d’un particulier. Il va y accomplir un miracle, un de plus, mais il va aussi délivrer là un enseignement capital.
Laissons cet enseignement, car ce qui importe pour nous maintenant, c’est que Jésus semble bien décidé à affronter et à assumer un certain succès populaire, dû à ses miracles, succès dont il ne peut pas ignorer l’aspect éphémère. Mais Jésus est aussi décidé à proclamer l'Évangile. L’un, ou l’autre ? Les deux en même temps.

Mais de ces deux il y en a un qui prendra de plus en plus d’importance au détriment de l’autre. La parole de la prédication sera de plus en plus importante, et il y aura de moins en moins de miracles, jusqu’à la Passion, jusqu’à la Croix. Et cela par décision de Jésus. En quoi il délivrera finalement quelque chose de très précieux : l'Évangile. Quoi, l'Évangile ?
L'Évangile, c’est la parole d’espérance qui demeure lorsque tous les faiseurs de miracles ont disparu.

Puissions-nous recevoir cet Evangile. Puissions-nous le comprendre dans les moments faciles, dans les moments difficiles, le partager, et le transmettre concrètement. Amen


lundi 5 février 2018

Parler librement (Marc 1,21-39)

On me pardonnera, j'espère, ce long silence. J'ai été malade, et hospitalisé. Il me faut encore me reposer un peu. Je rends grâce à Dieu en qui je crois pour les gens qu'il m'a été donné d'approcher pendant ces quelques semaines - c'est bien plutôt eux qui se sont approchés de moi - et qui ont été pour moi comme le Samaritain de la parabole. Certains ont été aussi gênés lorsque je les ai remerciés. "Nous n'avons fait que notre travail." Certes, mais avec élégance. Je renoue maintenant avec la discipline de l'étude et du commentaire du texte biblique. Mais c'est seulement en mars que je remonterai dans la chaire. Je suis plein de reconnaissance pour celles et ceux qui m'ont envoyé de petits mots sympathiques et fraternels. Il est bon de savoir que, quelque part, quelqu'un pense à vous, prie pour vous.
Marc 1
21 Ils pénètrent dans Capharnaüm. Et dès le jour du sabbat, entré dans la synagogue, Jésus enseignait.
22 Ils étaient frappés de son enseignement, car il les enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes.
23 Justement il y avait dans leur synagogue un homme possédé d'un esprit impur; il s'écria:
24 «Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth? tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es: le Saint de Dieu.»
25 Jésus lui commanda sévèrement: «Tais-toi et sors de cet homme.»
26 L'esprit impur le secoua avec violence et il sortit de lui en poussant un grand cri.
27 Ils furent tous tellement saisis qu'ils se demandaient les uns aux autres: «Qu'est-ce que cela? Voilà un enseignement nouveau, plein d'autorité! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent!»
28 Et sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de Galilée.

29 Juste en sortant de la synagogue, ils allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d'André.
30 Or la belle-mère de Simon était couchée, elle avait de la fièvre; aussitôt on parle d'elle à Jésus.
31 Il s'approcha et la fit lever en lui prenant la main: la fièvre la quitta et elle se mit à les servir.
32 Le soir venu, après le coucher du soleil, on se mit à lui amener tous les malades et les démoniaques.
33 La ville entière était rassemblée à la porte.
34 Il guérit de nombreux malades souffrant de maux de toutes sortes et il chassa de nombreux démons; et il ne laissait pas parler les démons, parce que ceux-ci le connaissaient.
35 Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s'en alla dans un lieu désert; là, il priait.
36 Simon se mit à sa recherche, ainsi que ses compagnons,
37 et ils le trouvèrent. Ils lui disent: «Tout le monde te cherche.»
38 Et il leur dit: «Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j'y proclame aussi l'Évangile: car c'est pour cela que je suis sorti.»
39 Et il alla par toute la Galilée; il prêchait dans leurs synagogues et chassait les démons.
 
Prédication :
            Un petit rappel du texte : « 23 il y avait dans leur synagogue un homme possédé d'un esprit impur; il s'écria: 24 « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu.» 25 Jésus lui commanda sévèrement : « Tais-toi et sors de cet homme. » Et un peu plus loin : «… il ne laissait pas parler les démons, parce que ceux-ci le connaissaient. »
Par deux fois au moins, Jésus impose le silence à des esprits impurs, ou à des démons. Pourtant, ce qui est proclamé par eux à son sujet est parfaitement juste, puisqu’ils le connaissent. Alors pourquoi leur ordonne-t-il le silence ? La question mérite d’être posée ; elle a un enjeu : dans certaines circonstances et sous certaines conditions, une confession de foi peut sortir d’une bouche qualifiée, être donc parfaitement exacte – oui, Jésus est le Saint de Dieu – et pourtant cette confession est d’essence démoniaque.
Nous allons méditer là-dessus et reprenant quelques éléments du texte.

« …il y avait dans leur synagogue un homme possédé d’un esprit impur. » Nous n’allons pas pérorer sur les esprits impurs. Nous allons seulement repérer que cet homme est contraint, qu’il ne peut pas s’empêcher de parler. Ce qu’il énonce est énoncé en l’absence totale de liberté. Il faut l’autorité de Jésus pour qu’il se taise, comme si Jésus refusait quelque chose. Quelle chose ? Il ne s’agit pas que des mots justes soient dits ; un homme possédé n’est pas un homme libre. Il faut que les mots soient dits librement. Jésus est le Saint de Dieu, ou Jésus est Seigneur, ou toute autre confession de foi n’a de valeur que si c’est librement qu’elle est dite. Toute contrainte qu’on impose, toute contrainte qu’on subit, annule la confession de foi, la rend sans valeur.
Jésus manifeste ici, dès le début de l’évangile, qu’il veut pour disciples des humains libres. Et il restera à ses disciples – et au lecteur de l’évangile – toute la suite du récit, peut-être même toute une vie, pour s’éduquer à la liberté. Alors vous pouvez poursuivre la lecture de l’évangile de Marc jusqu'au dernier verset, en vous posant à chaque page cette question : « Est-ce librement qu’untel parle ou agit ? » Et sans doute arriverez-vous au bout de cette lecture en vous disant parfois non, d’autres fois oui. Et lorsque vous serez arrivé à la fin de votre lecture, vous recommencerez au premier chapitre, premier verset : « Commencement de l’évangile de Jésus Christ, fils de Dieu ». Et peut-être votre appréciation des situations rencontrées changera-t-elle. Peut-être aussi vous sentirez-vous plus libres…
Nous verrons d’ailleurs dans quelques instants si nous pouvons répondre pour nous-mêmes à la question : « Est-ce librement que je confesse Jésus Christ ? » 

Revenons d’abord au texte, et repérons maintenant que, par deux fois, il est fait mention de savoir et de connaître quelque chose sur Jésus. Les démons savent et connaissent qui est Jésus ; ils disent le concernant des choses parfaitement justes, et pourtant Jésus les réduit au silence. Il s’agit alors de comprendre qu’en matière d’Evangile – plus généralement même dès qu’il s’agit de Dieu – il n’est jamais question de savoir ou de connaître, mais de croire. La question à poser n’est pas « Sais-tu cela ? » et sous cela vous pouvez mettre tous les énoncés des meilleurs catéchismes. La question à poser est « Crois-tu cela ? » Il y a un abîme entre les deux, entre savoir et croire. La foi ne sait pas, la foi croit, la foi n’explique pas, elle crie. Et elle crie : « Je crois, viens au secours de mon manque de foi » (Marc 9,24). La foi ne se justifie pas, elle espère. La foi ne compte sur aucun savoir, elle croit, et ne sait même pas si Dieu répond, ou encore si Jésus est Fils de Dieu, elle le croit, et c’est tout. Mais en même temps que la foi croit, elle connaît aussi bien son catéchisme, sa confession de la Rochelle, et la déclaration de foi de son Eglise.
Alors nous nous demandons maintenant comme l’on fait le tri, entre la foi de l’Eglise que partagent les fidèles, qui peut être un savoir, et la foi qui est au fond du cœur de chacun, au fond de mon cœur ?
 
Pour faire la part des choses, il n’y a qu’une seule voie : interroger son cœur. Que chacun s’examine, disait une ancienne liturgie.
Que va-t-on trouver au fond d’un cœur ? Certainement de la liberté. Notre monde est très sécularisé, la foi relève de l’intimité, et les liens qui nous unissent à notre Eglise sont aujourd’hui ainsi faits que la liberté y trouve aisément son compte. C’est librement que vous venez ou que vous ne venez pas. Et vous n’éprouvez en général pas le besoin de vous en justifier. La liberté n’est pas par chez nous un signe très probant de la foi.
En plus de cette liberté, vous allez trouver dans vos cœurs une part d’hésitation, d’incertitude, de doute. Ce peut être un doute léger, mais parfois aussi cela peut être un doute violent. « Crois-tu cela ? » Et votre cœur hésite, il porte le oui, et le non. Il voudrait croire, faire confiance, s’en tenir aux promesses du Christ ressuscité, et il n’y parvient que très imparfaitement. Et bien cette part de doute, est en vous aussi le signe de la foi, le signe que vous ne savez pas, que vous espérez que vous croyez seulement.

Enfin, pour discerner en vous ce qui relève authentiquement de la foi, vous pourrez interroger vos actes. Nous pouvons ici recoller au texte qui est sur ce point assez concret. Des actes ! Guérir, si vous en avez le pouvoir – ou aider sous une forme ou une autre – sans attendre de récompense, juste pour guérir. Servir, si comme la belle-mère de Pierre votre santé vous le permet, et servir gratuitement. Et annoncer l’Evangile, dans le langage du monde comme dans le langage de l’Eglise, par vos mots et par vos gestes, une fois encore gratuitement.

Sœurs et frères, au terme de cette méditation, vous avez éprouvé vos actes et votre foi. Vous avez trouvé en vous la liberté et le doute. Je pense que l’une et l’autre sont appelés à grandir en vous – à grandir en nous – chaque jour.

Chaque jour aussi, le Seigneur nous accompagne, je le crois – même dans les moments les plus difficiles, je le crois. Amen

dimanche 31 décembre 2017

Soumission

Etre soumis à quelqu'un : lui obéir en toutes choses. On peut aussi dire "se soumettre à quelqu'un".
Soumettre quelqu'un : l'amener à vous obéir en toutes choses.

Synonymes : dompter, assujettir, asservir...

Se soumettre à Dieu : Dieu est le maître.
Se soumettre Dieu : se rendre maître de Dieu.


Un Dieu insoumis
Raphaël PICON
Genève, Labor et Fides, 2017


                        Le titre de cet ouvrage posthume de Raphaël Picon (1968 – 2016) pourrait faire penser qu’il est question d’y exposer l’une des perfections divines : l’insoumission. Pas besoin d’un ouvrage de théologie pour cela. Et d’ailleurs toute entreprise visant à établir l’insoumission de Dieu comme l’une de ses perfections se contredirait jusque dans ses prémisses. Que Dieu ne se laisse pas soumettre est une idée fort ancienne, très tôt recueillie par les auteurs bibliques. Que les humains ne cessent de tenter de se soumettre Dieu est une idée tout aussi ancienne et très bien documentée. Quant à ce qu’ils sont capables d’accomplir une fois qu’ils se sont soumis Dieu, pas besoin de le décrire. Un Dieu insoumis a une double portée, c’est un ouvrage confessant, presqu’autant qu’une déclaration d’amour, et c’est en même temps un manuel d’autocritique destiné aux théologiens. Comme Raphaël Picon avait, en 2001, publié Tous théologiens, on comprendra que ce nouvel opus sera utile à chacune et à chacun. Ou du moins à celles et ceux qui voudront s’interroger eux-mêmes sur l’usage qu’ils font du mot Dieu. L’intérêt essentiel est que Dieu n’est pas ici une entité abstraite ou un signifiant parmi bien d’autres. Il est ainsi envisagé, parce qu’il faut penser et critiquer, mais il ne cesse jamais d’être, en même temps, un Dieu personnel, un Dieu en qui l’on peut croire. La tension qui en résulte, aggravée par la structure fragmentaire de l’ouvrage, est d’ailleurs extrême. C’est une ligne de crête qui est suivie, sans chuter, ni d’un côté, ni de l’autre. Ces cinquante éditoriaux parus dans Evangile et liberté et maintenant rassemblés en un petit volume méritent donc une lecture très sérieuse et qui sera d’un grand profit. On n’y trouvera nulle contestation superflue du geste religieux, mais le constat toujours à renouveler que le geste religieux est par nature conservateur et qu’il est donc nécessaire de lui opposer « une exigence d’imagination et de créativité. » Exigence tenue, et invitation à laquelle il faut répondre.


Meilleurs vœux à mes chers lecteurs !

dimanche 10 décembre 2017

Sur la consolation (Esaïe 40,1-11)



Esaïe 40
1 Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu,
2 parlez au cœur de Jérusalem et proclamez à son adresse que sa corvée est remplie, que son châtiment est accompli, qu'elle a reçu de la main du SEIGNEUR deux fois le prix de toutes ses fautes.
3 Une voix proclame: «Dans le désert dégagez un chemin pour le SEIGNEUR, nivelez dans la steppe une chaussée pour notre Dieu.
4 Que tout vallon soit relevé, que toute montagne et toute colline soient rabaissées, que l'éperon devienne une plaine et les mamelons, une trouée!
5 Alors la gloire du SEIGNEUR sera dévoilée et tous les êtres de chair ensemble verront que la bouche du SEIGNEUR a parlé.»
6 Une voix dit: «Proclame!», l'autre dit: «Que proclamerai-je?» - «Tous les êtres de chair sont de l'herbe et toute leur constance est comme la fleur des champs:
7 l'herbe sèche, la fleur se fane quand le souffle du SEIGNEUR vient sur elles en rafale. Oui, le peuple, c'est de l'herbe:
8 l'herbe sèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsistera toujours!»
9 Quant à toi, Sur une haute montagne, monte, Sion, messagère d’une bonne nouvelle, élève avec énergie ta voix, Jérusalem, messagère d’une bonne nouvelle, élève-la, ne crains pas, dis aux villes de Juda: «Voici votre Dieu,
10 voici le Seigneur DIEU! Avec vigueur il vient, et son bras lui assurera la souveraineté; voici avec lui son travail, et devant lui son œuvre.
11 Comme un berger il fait paître son troupeau, de son bras il rassemble; il porte sur son sein les agnelets, procure de la fraîcheur aux brebis qui allaitent.»
Prédication : 
            Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu ! Ces mots ouvrent une grande section du prophète Esaïe – 15 chapitres – qu’on appelle justement « le livre de la consolation ». Mais consoler, qu’est-ce que cela signifie ?
            Une petite recherche lexicale va nous rappeler que consoler Job, l’homme sur qui le sort s’était acharné, qui avait tout perdu, tout sauf la vie… consoler Job était l’objectif que s’étaient donné ses amis. Job a-t-il été consolé par ses amis ? Non. Cependant à la fin de l’histoire, Job est consolé : il retrouve le goût de vivre. Mais cela ne nous dit pas ce que c’est que la consolation. Retrouver le goût de vivre en est seulement la suite. Nous laissons Job, mais juste un instant. C’est qu’il y a un autre épisode important de la Bible dans lequel apparaît le mot traduit par consolation : le Déluge. Dieu, constatant que le mal s’est emparé de la création tout entière, création qu’il avait vouée à la bonté, décide de la détruite tout entière. Si vous traduisez aussi littéralement Genèse 6,6 que Esaïe 40,1, cela donnera que « Dieu se consola d’avoir créé… ». Le non sens est seulement apparent : consoler – le verbe hébreu traduit en Esaïe 40 par consoler – désigne un changement radical de point de vue accompagné par un changement radical dans la vie. Ainsi Dieu détruit-il ce qu’il a créé (le Déluge) ; ainsi Job reprend-il concrètement goût à la vie.
            Et voici que l’impératif se fait entendre : Consolez, consolez mon peuple ! Un consolateur se lève… plein de compassion et de bonne volonté. Mais, très vite, le consolateur va se poser deux questions. Comment faire ? Est-ce que ça va marcher ? Et bien notre texte propose 4 réponses à la question comment faire… quant à savoir si ça va marcher…

             Première réponse à la question comment faire : « 2 parlez au cœur de Jérusalem et proclamez à son adresse que sa corvée est remplie, que son châtiment est accompli, qu'elle a reçu de la main du SEIGNEUR deux fois le prix de toutes ses fautes. »
            Cette première réponse établit des liens entre le passé et la situation présente. La situation présente est le résultat d’une décision divine, liée à de mauvaises manières d’agir dans le passé. En somme, si le malheur vous frappe, c’est que Dieu l’a voulu et s’il l’a voulu, c’est que vous avez mal agi – vous ou vos ancêtres – et mérité une punition. Cependant, ça y est, c’est fini…
            Est-ce que ça marche ? Est-ce de nature à apporter la consolation ? Ou n’est-ce pas plutôt de nature à rajouter de la souffrance à la souffrance ? Est-ce vraiment Dieu qui suggère au consolateur de dire des choses pareilles ? Est-ce qu’une certaine forme de religiosité imprègne le cœur du peuple qui fait que lui rappeler une sorte de responsabilité historique serait de nature à le consoler… et si ce n’est pas à le consoler, à le faire réagir par un vigoureux « Non ! » ou à aggraver son désespoir ?
            En tout cas, ça n’a pas dû bien marcher, parce qu’après cette première réponse, il en vient une deuxième.
            Deuxième réponse à la question comment faire : « 3 Une voix proclame: «Dans le désert dégagez un chemin pour le SEIGNEUR, nivelez dans la steppe une chaussée pour notre Dieu. 4 Que tout vallon soit relevé, que toute montagne et toute colline soient rabaissées, que l'éperon devienne une plaine et les mamelons, une trouée! 5 Alors la gloire du SEIGNEUR sera dévoilée et tous les êtres de chair ensemble verront que la bouche du SEIGNEUR a parlé.»
            Cette deuxième réponse – toujours sous la forme d’une proclamation – lie la consolation et l’activité. La douleur et la tristesse vous écrasent ? Activez-vous, prenez la pelle et la pioche, épuisez-vous à telle tâche et ça ira mieux… voire beaucoup beaucoup mieux, à la fin. Prendre sur soi serait la voie de la consolation ? Ou encore, pour changer de regard sur la vie, changez le paysage… Oui, il est vrai, parfois, l’activité qu’on se donne, comme ranger un désordre ménager, peut conduire à un peu d’ordre aussi dans les idées. Mais d’une part, on est parfois tellement à bout de forces qu’on n’en a même pas la force, et d’autre part on ne voit pas nécessairement que cela change du tout au tout le rapport à la vie.
            Prendre sur soi et bouger, est-ce que ça marche ? Est-ce que ça console ? 

            Ici, nous marquons une pause, le consolateur aussi marque une pause. Ça n’a pas marché. Il n’a pas provoqué ce changement qu’il espère. Il commence même à douter de lui-même… Il faut dire que les lieux communs, les bonnes raisons, n’ont pas réussi à provoquer ce changement radical de point de vue. Les bons conseils sont inopérants. Les bonnes raisons d’être consolé ne consolent en général pas.
            Changement donc de perspective pour le consolateur. Une voix lui dit, « N’explique pas, imbécile, proclame ! » N’explique pas, imbécile, c’est moi qui le rajoute… Et imbécile n’est pas une insulte. Le consolateur est comme un imbécile : la situation que l’autre vit, il ne peut la comprendre, et toutes les ressources de sa propre intelligence sont inopérantes. La parole de consolation n’a rien à voir avec les bonnes raisons et les hautes pensées. Si elle vient, elle vient comme une proclamation qui traverse le consolateur, qui concerne le consolateur, et qui, d’une certaine manière, l’anéantit.
A ce moment donc, le consolateur est impuissant, et son vis-à-vis toujours inconsolé. Proclame, lui dit alors la voix. Et le consolateur, qui a déjà dit bien des choses – sous le nom de proclamation – ne sait évidemment plus que proclamer ! Et donc dit : « Que proclamerais-je ? » Et oui… que proclamerais-je lorsque je n’ai rien à proclamer ?
           
            Troisième réponse à la question comment faire : « «Tous les êtres de chair sont de l'herbe et toute leur constance est comme la fleur des champs: 7 l'herbe sèche, la fleur se fane quand le souffle du SEIGNEUR vient sur elles en rafale. Oui, le peuple, c'est de l'herbe: 8 l'herbe sèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsistera toujours!»
            Dans cette troisième réponse, il y a quelque chose très important qui apparaît. Tous les êtres de chair sont de l’herbe… De ce point de vue, le consolateur n’est clairement pas plus avancé que l’éprouvé ; le consolateur n’est pas – mais pas du tout – pas du tout du tout – celui qui sait, et surplombe, ou précède celui qui est éprouvé. Ils sont, l’un et l’autre, d’une même chair, d’une même fragilité devant le souffle tempétueux de la vie et de Dieu, mais aussi d’une même promesse. Quelle est cette promesse ? La parole de notre Dieu subsistera toujours ; elle s’est levée, se lève et se lèvera tant que durera l’Alliance, justement comme on se lève apaisé après la bénédiction d’un bon sommeil.
            Est-ce que cela apporte la consolation ? Je ne sais pas ; prétendre le savoir serait revenir en arrière dans notre méditation. Mais ce qui importe, maintenant, c’est que, consolateur et éprouvés, ils avancent ensemble. Avançons !
              Quatrième réponse à la question comment faire : « 9 Sur une haute montagne, monte, Sion, messagère d’une bonne nouvelle, élève avec énergie ta voix, Jérusalem, messagère d’une bonne nouvelle, élève-la, ne crains pas, dis aux villes de Juda: «Voici votre Dieu,10 voici le Seigneur DIEU! Avec vigueur il vient, et son bras lui assurera la souveraineté; voici avec lui son travail, et devant lui son œuvre. 11 Comme un berger il fait paître son troupeau, de son bras il rassemble; il porte sur son sein les agnelets, procure de la fraîcheur aux brebis qui allaitent.»
            Maintenant, le consolateur et l’éprouvé avancent ensemble, et le consolateur, peut proclamer sa foi qui peut, parce qu’ils marchent ensemble, peut-être, devenir leur foi commune. C’est emprunt de douceur, et ces images de bergers s’occupant tendrement de bêtes fragiles sont d’une grande beauté… mais le plus important n’est pas cela. Le plus important est de bien entendre que le Seigneur vient, qu’il a œuvré déjà, et qu’il œuvre, qu’il œuvre avant même que les éprouvés le sachent : devant lui est son œuvre.
            Cela est-il, finalement, de nature à apporter la consolation ? Ce texte ne dit pas combien de temps il faut marcher avec des éprouvés…

            Parfois – et parfois au bout d’un temps assez long après une catastrophe – le regard porté sur la vie vient à changer, et les éprouvés retrouvent un certain goût de vivre. La blessure demeure, ou une cicatrice, et la vie est là. Comment cela a-t-il eu lieu ? Nous n’entrons pas dans l’intimité des gens pour le savoir. Dieu le sait et, le consolateur, c’est lui.

            Amen  
- Snoopy, j'ai passé une mauvaise semaine...
- Qu'est-ce qu'on peut dire, quand tout semble sans espoir ?
- SMAK !!
- Trop bon conseil !

dimanche 3 décembre 2017

C'est Toi qui nous façonnes (Esaïe 63,16-64,7)

Marc 13 «Prenez garde, restez éveillés, car vous ne savez pas quand ce sera le moment. C'est comme un homme qui part en voyage: il a laissé sa maison, confié à ses serviteurs l'autorité, à chacun sa tâche, et il a donné au portier l'ordre de veiller.  Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison va venir, le soir ou au milieu de la nuit, au chant du coq ou le matin, de peur qu'il n'arrive à l'improviste et ne vous trouve en train de dormir. Ce que je vous dis, je le dis à tous: veillez.»
Esaïe
6316 C'est que notre Père, c'est toi! Abraham en effet ne nous connaît pas, Israël ne nous reconnaît pas non plus; c'est toi, SEIGNEUR, qui es notre Père, notre Rédempteur depuis toujours, c'est là ton nom.
17 Pourquoi nous fais-tu errer, SEIGNEUR, loin de tes chemins, et endurcis-tu nos coeurs qui sont loin de te craindre? Reviens, pour la cause de tes serviteurs, des tribus de ton patrimoine.
18 C'est pour peu de temps que ton peuple saint est entré dans son héritage; nos agresseurs l'ont écrasé, ton sanctuaire!
19 Et depuis longtemps nous sommes ceux sur qui tu n'exerces plus ta souveraineté, ceux sur qui ton nom n'est plus appelé. Ah! si tu déchirais les cieux et si tu descendais, tel que les montagnes soient secouées devant toi,

641 tel un feu qui brûle des taillis, tel un feu qui fait bouillonner des eaux, pour faire connaître ton nom à tes adversaires; les nations seraient commotionnées devant toi,
2 si tu faisais des choses terrifiantes, que nous n'attendons pas: tu descendrais, les montagnes seraient secouées devant toi.
3 Jamais on n'a entendu, jamais on n'a ouï dire, jamais l'oeil n'a vu qu'un dieu, toi excepté, ait agi pour qui comptait sur lui.
4 Tu surprends celui qui se réjouit de pratiquer la justice, ceux qui sur tes chemins se souviennent de toi. Te voilà irrité, car nous avons dévié; c'est sur ces chemins d'autrefois que nous serons sauvés.
5 Tous, nous avons été comme l'impur, et tous nos actes de justice, comme les linges répugnants; tous, nous nous sommes fanés comme la feuille, et nos perversités, comme le vent, nous emportent.
6 Nul n'en appelle à ton nom, nul ne se réveille pour t'en saisir, car tu nous as caché ton visage, tu as laissé notre perversité nous prendre en main pour faire de nous des dissolus.
7 Cependant, SEIGNEUR, notre Père c'est toi; c'est nous l'argile, c'est toi qui nous façonnes, tous nous sommes l'ouvrage de ta main.
Prédication :
Commençons notre méditation avec le dernier verset que nous avons lu dans le prophète Esaïe : « Et pourtant, Seigneur, notre Père c'est toi ; c'est nous l'argile, c'est toi qui nous façonnes, tous, nous sommes l'ouvrage de ta main. » C’est une belle affirmation que bien des croyants sont prêts à ratifier. Mais, tout de même, cette affirmation appelle une question : comment le Seigneur façonne-t-il ?
Nous tâchons de répondre à cette question juste en lisant le texte. Nous voyons que ces gens dont le prophète se fait le porte-voix sont ignorés ou méprisés, que leur sanctuaire a été détruits, qu’ils errent, abandonnés des hommes et de Dieu… ils vont d’épreuve en épreuve. Si c’est ainsi que le Seigneur façonne, cela revient à énoncer qu’il façonne en imposant aux siens toutes sortes d’épreuves, en restant silencieux lorsqu’ils crient, et plus encore, en attendant qu’ils s’accusent de fautes, dont ils doivent reconnaître qu’ils sont incapables de se purifier...
Est-ce ainsi que le Seigneur Dieu façonne ? Le prophète Esaïe est affirmatif. Pouvez-vous l’être autant que lui ? Et bien, vous le pouvez. Je ne dis pas que vous le devez, mais vous le pouvez, Bible en main, en vous réclamant, justement, par exemple, du prophète Esaïe. Mais, tout de même, il semble que ce Seigneur Dieu soit un rien sadique, et même pervers.
Si c’est ainsi que Dieu façonne, cela conduit plutôt à ne pas croire en Dieu, et, sans doute, un jour, à le rejeter.

Mais n’avons-nous pas cependant parlé trop vite ? En posant la question : est-ce ainsi que Dieu façonne, n’avons-nous pas cherché à énoncer un savoir sur Dieu, alors que le prophète, au nom du groupe qu’il représente, entreprend de parler à Dieu ? Ces gens, justement, auquel le prophète s’adresse, dans la situation qui est la leur, pourraient bien être tentés de tout envoyer balader – à commencer par Dieu. Mais quel serait le Dieu qu’ils enverraient balader ? Ils seraient tentés d’envoyer balader un Dieu dont on dit justement que c’est ainsi qu’il façonne, en vous imposant toutes sortes de malheurs. Ils pourraient même être tentés d’envoyer balader, avec leur Dieu, ceux qui parlent ainsi de Dieu. Et ils feraient bien !
Avant d’agir peut-être comme eux, repérons – et respectons – que le prophète Esaïe ne parle pas de Dieu comme on peut parler de Dieu au café du commerce. Il est toujours très facile de parler de Dieu, de dire des choses sur Dieu.  Ce n’est pas ce que fait le prophète Esaïe. Il parle à Dieu, au nom du groupe auquel il appartient, dans la situation de vie qui est la leur.
Pour être le plus clair possible, en matière de foi en Dieu, il ne s’agit jamais de dire que Dieu est ceci ou cela, qu’il est Père, ou mère, ou quoi que ce soit d’autre, jamais. En matière de foi en Dieu, il s’agit, dans toute situation de vie, de dire « Notre Père, c’est toi », de le dire envers et contre tout, non pas en parlant de Dieu, mais en parlant à Dieu… envers et contre tout, c'est-à-dire, comme le fait Esaïe, oser peut-être demander : « Pourquoi nous fais-tu errer ? » ; et, à l’extrême, comme le fait le Psaume 22, ou le Christ en croix, la foi en Dieu s’exprime lorsque jaillit ce cri, vers Dieu, mais surtout vers un ciel désespérément muet : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Vous le savez bien, nous le savons bien tous, et parfois nous savons bien l’oublier : la question de Dieu, la question de la foi en Dieu, la question de la foi, ne se pose réellement que lorsque quelqu’un, s’adressant à Dieu, crie « Ah, si le ciel se déchirait… », et que le ciel ne se déchire pas, que ni Dieu ni personne ne répond. C’est ainsi que nous devons comprendre ce que dit le prophète : « Jamais on n'a entendu, jamais on n'a ouï dire, jamais l'oeil n'a vu qu'un dieu, toi excepté, agisse pour qui attend après lui » (Esaïe 64,3). Prenons ici le texte tel qu’il est. Jamais on n’a entendu dire, jamais on n’a vu un Dieu qui en fasse aussi peu pour son peuple qui souffre et qui attend. Dieu n’agit pas ! C’est le motif du texte, justement, l’inaction de Dieu dans le sens où l’on aimerait bien que Dieu agisse, dans le sens où l’on aimerait bien que son action ait des raisons et des buts qui nous soient compréhensibles et favorables. Or le prophète Esaïe affirme que non, et même, il affirme que tant qu’il s’agit de raisons et de but, il ne s’agit pas de foi en Dieu. Et surtout, surtout, n’allez pas conclure de cela, comme pour rattraper Dieu, que c’est dans sa faiblesse que Dieu est puissant, que c’est dans son silence qu’il parle, ou que c’est dans son inaction qu’il agit. Ces genres d’affirmation ne font qu’augmenter la jouissance de ceux qui les énoncent, et qu’aggraver la souffrance de ceux qui les entendent.

La question demeure : est-ce ainsi que le Seigneur façonne ? Après le premier développement de notre méditation, il serait tentant de répondre par la négative. Ce n’est pas ainsi que Dieu façonne… nous n’allons pas répondre ainsi. Ce serait une fois de plus s’exprimer sur Dieu, parler de Dieu, alors qu’il nous faut parler à Dieu, ou encore parler en Dieu. Le prophète Esaïe, qui guide jusqu’ici notre méditation, ne parle pas de Dieu, pas plus que Jésus ne le fait dans l’extrait de Marc que nous avons lu – nous allons venir dans un instant à cet extrait. Alors, puisqu’il faut répondre à cette question qui nous poursuit, nous y répondons, à la suite du prophète Esaïe, par l’affirmative. Oui, c’est ainsi qu’il nous façonne. En substance Esaïe dit ceci : « Cependant, envers et contre tout, contre toutes les images que nous nous faisons de Dieu, contre tout ce qu’on nous dit sur Dieu… Seigneur, notre Père, c’est toi ; c’est nous l’argile – ce n’est pas toi, Dieu, qui est l’argile, c’est nous – et c’est toi qui nous façonnes – ce n’est pas nous qui te façonnons – nous sommes l’ouvrage de ta main – et ce n’est pas toi qui est l’ouvrage de nos mains. » Cette affirmation ne porte pas sur Dieu. Elle est une confession de foi et, en tant que telle, dans une situation de vie particulière, elle est l’affirmation d’une décision de vivre. Une confession de foi, c’est l’expression d’une décision de vivre.
Mais quelle vie ? Quelle vie lorsque vous avez tout perdu, lorsque vos semblables vous ignorent ou vous rejettent, et lorsque le ciel se tait, quelle vie ? Une vie éprouvée, une vie obstinée, une vie communautaire. « Envers et contre tout, notre Père – le mien et le tien – c’est toi, et ce par quoi il te façonne est aussi ce par quoi il me façonne. » Ainsi cette confession foi est-elle  à la fois un cri, et un engagement, l’engagement de se tenir proche, justement, au nom de Dieu et en Dieu, proche de ceux qui, dans des situations parfois épouvantables, choisissent la vie.
Mais quelle vie ? Une vie d’épreuves, de tristesse et de déréliction ? Nous n’avons que notre pauvre foi en Dieu à opposer au silence des plus grandes douleurs. Notre foi, notre espérance et cette injonction : « Restez éveillés ! »
Veillez, dit notre Seigneur Jésus Christ. Et ce n’est pas une menace ; ce ne peut pas en être une, car nul ne sait ni le jour ni l’heure. C’est une promesse. Veillez, ensemble, l’un avec l’autre, l’un pour l’autre ! Car vous ne savez pas quand le bonheur et la joie vont venir ou revenir, ni même à quoi ils ressembleront lorsqu’ils viendront.


Mais ils viendront. Amen 

dimanche 26 novembre 2017

Se faire tout à tous (1 Corinthiens 9,13-22)

C'est Saint Paul, tel que Martin Scorcese le représente dans La dernière tentation du Christ (1988). Je pense à cette représentation de Saint Paul, dont les propos dans ce film sont - il me semble - l'objet essentiel du scandale qui eut lieu. Invitation, si vous le prenez ainsi, à  revoir le film. Non pas seulement pour découvrir ce que Saint Paul dit, et que je ne répéterai pas ici, mais aussi pour ce film entier, et, justement cette tentation du Christ, la dernière, et la première, être autre chose, quelqu'un d'autre que, seulement, un passant, un simple passant... Harry Dean Stanton, qui jouait ce Saint Paul, est aussi le comédien qui, dans Paris, Texas (1984), incarnait un homme perdu, un simple passant que, peut-être, quelqu'un allait racheter.
1 Corinthiens 9
13 Ne savez-vous pas que ceux qui assurent le service du culte sont nourris par le temple, que ceux qui servent à l'autel ont part à ce qui est offert sur l'autel?
14 De même, le Seigneur a ordonné à ceux qui annoncent l'Évangile de vivre de l'Évangile.
15 Mais moi, je n'ai usé d'aucun de ces droits et je n'écris pas ces lignes pour les réclamer. Plutôt mourir!... Personne ne me ravira ce motif d'orgueil!
16 Car annoncer l'Évangile n'est pas un motif d'orgueil pour moi, c'est une nécessité qui s'impose à moi: malheur à moi si je n'annonce pas l'Évangile!
17 Si je le faisais de moi-même, j'aurais droit à un salaire; mais si j'y suis contraint, c'est une charge qui m'est confiée.
18 Quel est donc mon salaire? C'est d'offrir gratuitement l'Évangile que j'annonce, sans user des droits que cet Évangile me confère.
19 Oui, libre à l'égard de tous, je me suis fait l'esclave de tous, pour en gagner le plus grand nombre.
20 J'ai été avec les Juifs comme un Juif, pour gagner les Juifs, avec ceux qui sont assujettis à la loi, comme si je l'étais - alors que moi-même je ne le suis pas - , pour gagner ceux qui sont assujettis à la loi;
21 avec ceux qui sont sans loi, comme si j'étais sans loi - alors que je ne suis pas sans loi de Dieu, puisque Christ est ma loi - , pour gagner ceux qui sont sans loi.
22 J'ai partagé la faiblesse des faibles, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver sûrement quelques-uns.
23 Et tout cela, je le fais à cause de l'Évangile, afin d'y avoir part.

Prédication :
            « Je me suis fait tout à tous, pour en sauver sûrement quelques-uns », nous venons de lire ce verset, nous l’avons lu aussi d’ailleurs la semaine dernière – le même texte. Mais, parfois, les réflexions d’une semaine – et le sermon qui s’ensuit – laissent de côté quelque chose qui, plus tard, semble important. Nous sommes alors ramenés au texte… et le texte ne nous lâche plus, pas d’avantage que ne nous lâchent certains de nos interlocuteurs.
            « Se faire tout à tous… qu’est-ce que cela signifie ? »

Nous avons, quelques chapitres plus loin, dans la même épître de Paul, un verset qui présente presque la même expression – en langue grecque – et qui dit ceci : « Et quand toutes choses (auront été soumise au Fils), alors le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui a tout soumis, pour que Dieu soit tout en tous. » (1 Corinthiens 15,28)
C’est ainsi que Paul imagine la pleine manifestation de la royauté du Fils, lors du renouvellement de toutes choses : Dieu sera tout en tous. Ce sont, en grec, les mêmes mots, aux mêmes cas, que « se faire tout à tous ». Que Dieu soit un jour tout en tous est une intuition que le prophète Jérémie a eue bien longtemps avant Paul.
Jérémie le prophète constaté le désastre que les Babyloniens ont infligé à la Judée. Il a constaté aussi le désastre que les Judéens, les princes, les partis de Jérusalem, se sont infligé à eux-mêmes, chaque parti invoquant Dieu pour son propre compte, chaque parti haïssant, et mettant à mort parfois les prophètes de l’autre parti… Il a constaté un déliquescence, et a imaginé un renouvellement de l’Alliance. Le renouvellement de l’Alliance que Jérémie imagine est celui-ci : « 33 (…) - oracle du SEIGNEUR : je déposerai mes directives (ma Torah, ma Loi) au fond d'eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu-pour-eux, et eux, ils deviendront un peuple-pour-moi. 34 Ils ne s'instruiront plus entre compagnons, entre frères, répétant: «Apprenez à connaître le SEIGNEUR», car ils me connaîtront tous, petits et grands - oracle du SEIGNEUR. » (Jérémie 31).
Dieu donc, dans cette nouvelle Alliance que Jérémie imagine, se donne entièrement à chaque être humain, donne sa Loi, sa réalité humaine, sa vie, à chaque être humain. De sorte que la Loi de Dieu, amour de Dieu et l’amour du prochain, seront tout entiers pleinement intégrés, pleinement mis en œuvre, par chaque être humain. 

Sauf que, lorsque nous parlons de Jérémie, c’est Dieu qui sera tout en tous. Notre interrogation porte sur Paul. Paul écrit : « Je me suis fait tout à tous… » Après avoir médité sur Jérémie et la forme nouvelle de l’Alliance, nous pouvons maintenant méditer sur la relation de Paul avec les Corinthiens. Paul a tout donné de lui-même, ses certitudes, ses doutes, sa foi en Christ, son idée de liberté. Il a tout donné. A Corinthe, il y avait, dans la communauté chrétienne, des gens instruits et des gens sans instruction, des riches et des pauvres, des gens d’origine grecque ou païenne, et d’autres d’origine juive, des gens pétris de certitudes et d’autres rongés par le doute… Paul s’est adressé à chacune et chacun à son propre niveau, dans sa propre situation, avec ses propres mots, dans le plus profond respect pour dire…
Pour dire quoi ? Pour dire à chacun ce que chacun avait envie d’entendre ? Que Dieu l’aime tel qu’il est, etc. ? Certainement pas ! Pour dire à chacun l’Evangile. Mais quoi, l’Evangile ? La grâce divine que Dieu fait en Christ à l’humanité tout entière ? Soit… mais infiniment plus. L’annonce gratuite de cette grâce, qui n’appelle aucune rétribution de celui qui l’annonce, et qui appelle celui qui la reçoit à une gratuite mise à disposition de soi pour tous. Qui appelle à ne pas prendre sa propre parole pour la Parole divine, sa propre situation pour un exemple, son propre malaise pour un drame cosmique… qui appelle à ne pas prendre sa propre manière de célébrer pour la seule qui plaise à Dieu… qui appelle à écouter, et à interpeler s’il le faut, à consoler s’il le faut, toujours au nom de Dieu, jamais deux fois de la même manière, dans chaque situation.
Annoncer l’Evangile et se faire gratuitement serviteur non pas de tous, mais de chacune et chacun, c’est une seule et même chose pour Paul. Il se fait tout entier à tous, il se consacre, tout entier, chaque fois, à chacun et à tous.

Mais ça n’est pas tout. Lisons encore : « Je me suis fait tout à tous pour en sauver sûrement quelques-uns. » Voilà… Paul annonce gratuitement l’Evangile, il n’exige aucune rétribution, il se fait tout à tous, mais il semble toutefois qu’il ait un but : en sauver quelques-uns.
C’est étonnant, d’ailleurs, que dans un premier temps, Paul espère en gagner le plus grand nombre (v.19), et qu’il espère un peu plus tard en sauver seulement quelques-uns (v.22). La prédication d’un prédicateur comme Paul devait effectivement, généreuse, gratuite, ouverte, peut-être, gagner des foules mais, sur le fond, s’agissant de l’exigence radicale du don total et gratuit de soi, qui – semble-t-il pour Paul – correspond au salut, c’est une toute autre affaire. Seuls quelques-uns se feront tout à tous, seuls quelques-uns suivront le chemin le plus aride, le plus difficile. Seuls quelques-uns se feront solitaires, voyageurs, écrivains de lettres. Rares sont ceux qui consentiront pour eux-mêmes totalement à l’extrême faiblesse de l’Evangile. Et je crois que même un serviteur de Dieu de la trempe de Paul aimerait bien être certain qu’il ne prêche pas totalement pour rien, totalement dans le désert…
Mais qu’en sait-il au fond, lui qui n’est qu’un écrivain qui ne sait même pas ce que ses lettres deviennent ? 

« Je me suis fait tout à tous pour en sauver sûrement quelques-uns » Nous ne pouvons pas en vouloir à Paul de ce qui est, peut-être, un moment de faiblesse, un reste de prétention ou un léger manque de foi. Nous ne valons guère mieux que lui, nous sommes vis-à-vis de Paul dans une infinie reconnaissance. Il n’aurait exigé de nous aucune rétribution. Et il continue de nous tourmenter, d’interroger notre foi, de nous annoncer l’Evangile dans toute sa radicalité.
Nous revenons encore un instant au texte grec. Est-ce vraiment écrit « sûrement » ? Ce pourrait-être « du moins »… pour en sauver du moins quelques-uns. C'est-à-dire, peut-être quelques-uns… Voyez-vous, Paul n’est peut-être pas si certain que cela d’en sauver quelques-uns. Le traducteur, lui, semble plus certain que Paul. Alors, qui manque de foi ? Paul, son traducteur, ou nous-mêmes ?

Sœurs et frères, quoi qu’il en soit de Paul, souvenons-nous que Christ seul est notre salut. Aspirons à être gratuitement serviteurs les uns des autres. Demandons à notre Seigneur de faire grandir en nous la foi. Amen
Et que si c'est pas sûr c'est quand même peut-être...

dimanche 19 novembre 2017

Autant que j'y ai part j'annonce l'Evangile (1 Corinthiens 9,13-27)

Paul, apôtre, écrivant. Il ne faut jamais oublier que Paul nous est connu par ses lettres. Et qu'une lettre, on la reçoit, et on en fait ce qu'on veut... La lire, ou pas, la jeter au panier, et, parfois, l'ayant lue, chiffonnée, jetée... on va la rechercher dans le panier, et on la lit... pour de vrai, pour de sûr.
1 Corinthiens 9
13 Ne savez-vous pas que ceux qui assurent le service du culte sont nourris par le temple, que ceux qui servent à l'autel ont part à ce qui est offert sur l'autel?
14 De même, le Seigneur a ordonné à ceux qui annoncent l'Évangile de vivre de l'Évangile.
15 Mais moi, je n'ai usé d'aucun de ces droits et je n'écris pas ces lignes pour les réclamer. Plutôt mourir!... Personne ne me ravira ce motif d'orgueil!
16 Car annoncer l'Évangile n'est pas un motif d'orgueil pour moi, c'est une nécessité qui s'impose à moi: malheur à moi si je n'annonce pas l'Évangile!
17 Si je le faisais de moi-même, j'aurais droit à un salaire; mais si j'y suis contraint, c'est une charge qui m'est confiée.
18 Quel est donc mon salaire? C'est d'offrir gratuitement l'Évangile que j'annonce, sans user des droits que cet Évangile me confère.
19 Oui, libre à l'égard de tous, je me suis fait l'esclave de tous, pour en gagner le plus grand nombre.
20 J'ai été avec les Juifs comme un Juif, pour gagner les Juifs, avec ceux qui sont assujettis à la loi, comme si je l'étais - alors que moi-même je ne le suis pas - , pour gagner ceux qui sont assujettis à la loi;
21 avec ceux qui sont sans loi, comme si j'étais sans loi - alors que je ne suis pas sans loi de Dieu, puisque Christ est ma loi - , pour gagner ceux qui sont sans loi.
22 J'ai partagé la faiblesse des faibles, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver sûrement quelques-uns.
23 Et tout cela, je le fais à cause de l'Évangile, afin d'y avoir part.
24 Ne savez-vous pas que les coureurs, dans le stade, courent tous, mais qu'un seul gagne le prix? Courez donc de manière à le remporter.
25 Tous les athlètes s'imposent une ascèse rigoureuse; eux, c'est pour une couronne périssable, nous, pour une couronne impérissable.
26 Moi donc, je cours ainsi: je ne vais pas à l'aveuglette; et je boxe ainsi: je ne frappe pas dans le vide.

27 Mais je traite durement mon corps et le tiens assujetti, de peur qu'après avoir proclamé le message aux autres, je ne sois moi-même éliminé.

Prédication :

                Dans ces quelques versets, il y a un petit mot qui ne cesse de revenir – un petit mot grec qui revient sous une forme ou sous une autre – et qui marque – le plus souvent – la finalité de ce qu’on fait. Précisons : je dois passer à la pompe pour que mon véhicule puisse continuer à rouler. Pour que… c’est assez simple, et c’est le commencement de notre méditation.
            Nous lisons, sous la plume de Paul : « Les athlètes s’imposent un entraînement – une ascèse rigoureuse – pour gagner la médaille. » ; la finalité  de l’entraînement des athlètes est clairement définie : gagner la médaille ; « je me suis fait l’esclave de tous, pour en gagner le plus grand nombre. », la finalité de l’action de Paul est d’en gagner le plus grand nombre ; « tout cela je le fais à cause de l’Evangile,  pour y avoir part », dit Paul… mais à ce moment, nous marquons un temps d’arrêt.

            Paul, donc, si nous lisons bien, fait tout ce qu’il fait, certes à cause de l’Evangile – il a été touché par l’Evangile – il entend vivre de l’Evangile – mais aussi pour y avoir part. Pour avoir part à quoi ? A l’Evangile ? Cela semble être le sens de la phrase. Mais avoir part à l’Evangile, qu’est-ce que cela signifie ?
            Puisqu’il apparaît l’image d’athlètes, de compétition, de prix et d’élimination, nous allons imaginer un instant qu’avoir part à l’Evangile, c’est, à la fin du parcours, remporter un prix, et qu’au contraire, ne pas avoir part à l’Evangile, c’est être éliminé... ou exclu. L’idée d’avoir part à l’Evangile et l’idée du salut comme récompense des mérites semblent ici se correspondre parfaitement. Nous annonçons l’Evangile pour – c'est-à-dire dans le but d’ – être sauvé… Mais ceci vient heurter une idée qui est très bien formulée dans l’épître aux Ephésiens – que Luther a redécouverte et magnifiquement défendue – qu’il n’en est pas ainsi. Le salut ne peut pas être un but à atteindre, car « c’est par grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi, cela ne vient pas de vous, c’est un don de Dieu » (Ephésiens 2,8). Nous ne pouvons donc pas maintenir bien longtemps d’idée que c’est pour obtenir une récompense – qui serait le salut – que Paul annonce l’Evangile, se fait tout à tous, etc..
            Paul le premier a protesté – avant Luther évidemment – contre une théologie des œuvres et des mérites, ce qui n’a pas empêché cette théologie d’avoir un grand succès. L’antiquité tardive, avec Pélage – et Saint Augustin pour le contredire – et le moyen âge européen sont pétris de théologie des œuvres et des mérites. Et il n’est pas discutable que notre temps le soit aussi. D’ailleurs, tant que le monde sera monde, les humains inventeront des dieux qui les sauveront selon leurs mérites, et ils croiront en eux, s’imagineront que par quelque action d’éclat qu’ils appelleront témoignage ou martyre, ils s’en mériteront les faveurs…
Au moyen âge, l’Eglise rassurait les fidèles avec les dévotions, les pèlerinages et les indulgences. Martin Luther et les Réformateurs ont contesté les indulgences et le pouvoir exorbitant de l’Eglise, ce qui a embêté beaucoup d’hommes d’Eglise : leur pouvoir a été considérablement amoindri. Mais cette contestation doit aussi embêter certains traducteurs d’aujourd’hui, dont celui dont nous lisons la traduction : presque toute sa traduction est marquée par le pour, par la finalité, et donc par un puissant fumet de rétribution…
Retenons à la suite de Paul – et de Martin Luther – que nous ne pouvons pas soutenir l’idée qu’avoir part à l’Evangile c’est être rétribué dans l’au-delà pour de bonnes actions.

            Mais qu’est-ce que Paul alors a voulu dire ? Le grec – car Paul s’exprime en langue grecque – connaît un même petit mot pour dire deux choses bien différentes : j’annonce l’Evangile pour (afin de) avoir part à l’Evangile et j’annonce l’Evangile tout autant que j’ai part à l’Evangile.

            Nous avons exploré le pour, explorons maintenant tout autant que. J’annonce l’Evangile, tout autant que j’y ai part. Avoir part à l’Evangile et annoncer l’Evangile se correspondraient donc ? Paul a reçu l’Evangile, et l’Evangile l’a transformé. Lorsque Paul dit « malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile » (v.17), il ne parle pas de l’Evangile comme d’un ensemble de convictions et d’opinions qu’il s’agirait de répandre partout. L’Evangile n’est pas un ensemble de convictions et d’opinions qu’il s’agit de répandre partout. Paul parle bien plutôt de lui-même, saisi et transformé, libéré de toute Loi, libre parce qu’il appartient à Christ, et qui se fait serviteur, se fait tout à tous, dans la perspective justement de leur libération, de leur transformation, avec l’espérance qu’un jour peut-être ils appartiennent eux aussi à Christ. Annoncer l’Evangile, dans ce sens, ce n’est pas une opinion qu’il défend, mais une manière d’être, de vivre et de parler qu’il pratique, qu’il cultive et qu’il promeut. « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile », cela signifie que si sa manière d’être n’est pas liberté personnelle et service de tous, ce n’est pas d’Evangile qu’il s’agit. Ainsi Paul annonce l’Evangile tout autant qu’il a part à l’Evangile : il l’a reçu, le partage et le reçoit. Annoncer l’Evangile n’est donc plus pour Paul quelque chose qu’il doit ou devrait faire, mais quelque chose qu’il ne peut pas ne pas faire, qui est pour lui presque comme une nature : sa vie et l’annonce de l’Evangile se correspondent, tout comme il dira, dans une formule limpide – et extraordinairement audacieuse – « ce n’est plus moi qui vit, c’est Christ qui vit en moi » (Galates 2,20)…           

Mais est-ce si facile et si simple ? Paul lui-même semble hésiter sur la portée de ce qu’il avance. Il semble même reprendre un peu ce qu’il a dit. « Moi-même, je tiens mon corps en bride, pour que… de peur qu’après avoir proclamé aux autres je ne sois pas, moi-même, indigne » (v.27). Il laisse bien entendre que celui qui annonce l’Evangile pourrait, sous certaines conditions, en être éliminé. Comme si la grâce de Dieu, et le salut gratuit, une fois pour toutes donnés, pouvaient être repris par Dieu lui-même... Paul n’aurait-il pas foi en Dieu ?
Il faudrait beaucoup d’audace pour oser affirmer que Paul n’a pas foi en Dieu. Paul a foi en Dieu et Paul, qui vit de l’Evangile, annonce l’Evangile. Son unique salaire pour l’annonce de l’Evangile est encore l’Evangile. Il envoie une lettre, et il ne sait absolument pas si quelqu’un lira, entendra et répondra. La situation de Paul est celle-ci : à la gratuité absolue de l’annonce de l’Evangile correspond la solitude absolue de l’évangéliste. La foi de Paul est bien la foi seule. Mais vivre ainsi par la foi seule, est-ce supportable, est-ce même possible ? Paul croit, disons-le encore… et Paul aussi espère que sa foi sera une foi partagée. Ainsi pouvons-nous dire – de nouveau mais autrement – que s’il annonce l’Evangile, c’est afin d’y avoir part. Paul espère que d’autres que lui seront saisis et transformés par l’Evangile. Paul espère pour lui-même que sa foi devienne celle d’une communauté.

Mais imposera-t-il  sa foi ? Exigera-t-il – comme tant de gens maintenant – la reconnaissance, l’acquiescement, voire des applaudissements ? Paul n’exigera jamais rien. Paul – ne l’oublions jamais – n’est qu’un épistolier, un homme qui écrit des lettres. Sa lettre nous parvient et, même canonique, elle n’est qu’une lettre, à peine plus qu’un prospectus, elle est une faible proposition, une insistante invitation… Qu’on peut simplement jeter, justement comme un prospectus. Mais on peut aussi la lire, la méditer, et recevoir ce qu’elle enseigne, choisir d’y répondre et d’en répondre, choisir l’Evangile.

Puissions-nous répondre. Puissions-nous laisser l’Evangile nous saisir, puissions-nous avoir part à l’Evangile. Puissions-nous nous faire tout à tous. Que Dieu nous soit en aide.  Amen