On me pardonnera, j'espère, ce long silence. J'ai été malade, et hospitalisé. Il me faut encore me reposer un peu. Je rends grâce à Dieu en qui je crois pour les gens qu'il m'a été donné d'approcher pendant ces quelques semaines - c'est bien plutôt eux qui se sont approchés de moi - et qui ont été pour moi comme le Samaritain de la parabole. Certains ont été aussi gênés lorsque je les ai remerciés. "Nous n'avons fait que notre travail." Certes, mais avec élégance. Je renoue maintenant avec la discipline de l'étude et du commentaire du texte biblique. Mais c'est seulement en mars que je remonterai dans la chaire. Je suis plein de reconnaissance pour celles et ceux qui m'ont envoyé de petits mots sympathiques et fraternels. Il est bon de savoir que, quelque part, quelqu'un pense à vous, prie pour vous.
Marc 1
21 Ils pénètrent dans Capharnaüm. Et dès le jour du sabbat,
entré dans la synagogue, Jésus enseignait.
22 Ils étaient frappés de son enseignement, car il les
enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes.
23 Justement il y avait dans leur synagogue un homme
possédé d'un esprit impur; il s'écria:
24 «Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth? tu es venu pour
nous perdre. Je sais qui tu es: le Saint de Dieu.»
25 Jésus lui commanda sévèrement: «Tais-toi et sors de cet
homme.»
26 L'esprit impur le secoua avec violence et il sortit de
lui en poussant un grand cri.
27 Ils furent tous tellement saisis qu'ils se demandaient
les uns aux autres: «Qu'est-ce que cela? Voilà un enseignement nouveau, plein
d'autorité! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent!»
28 Et sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute
la région de Galilée.
29 Juste en sortant de la synagogue, ils allèrent, avec
Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d'André.
30 Or la belle-mère de Simon était couchée, elle avait de
la fièvre; aussitôt on parle d'elle à Jésus.
31 Il s'approcha et la fit lever en lui prenant la main: la
fièvre la quitta et elle se mit à les servir.
32 Le soir venu, après le coucher du soleil, on se mit à
lui amener tous les malades et les démoniaques.
33 La ville entière était rassemblée à la porte.
34 Il guérit de nombreux malades souffrant de maux de
toutes sortes et il chassa de nombreux démons; et il ne laissait pas parler les
démons, parce que ceux-ci le connaissaient.
35 Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s'en
alla dans un lieu désert; là, il priait.
36 Simon se mit à sa recherche, ainsi que ses compagnons,
37 et ils le trouvèrent. Ils lui disent: «Tout le monde te
cherche.»
38 Et il leur dit: «Allons ailleurs, dans les bourgs
voisins, pour que j'y proclame aussi l'Évangile: car c'est pour cela que je
suis sorti.»
39 Et il alla par toute la Galilée; il prêchait dans leurs
synagogues et chassait les démons.
Prédication :
Un
petit rappel du texte : « 23 il y avait dans leur synagogue un homme possédé d'un
esprit impur; il s'écria: 24 « Que nous veux-tu, Jésus de
Nazareth ? tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint
de Dieu.» 25 Jésus lui commanda sévèrement : « Tais-toi et sors de
cet homme. » Et un peu plus loin : «… il ne laissait pas
parler les démons, parce que ceux-ci le connaissaient. »
Par deux fois au moins, Jésus
impose le silence à des esprits impurs, ou à des démons. Pourtant, ce qui est
proclamé par eux à son sujet est parfaitement juste, puisqu’ils le connaissent.
Alors pourquoi leur ordonne-t-il le silence ? La question mérite d’être
posée ; elle a un enjeu : dans certaines circonstances et sous
certaines conditions, une confession de foi peut sortir d’une bouche qualifiée,
être donc parfaitement exacte – oui, Jésus est le Saint de Dieu – et pourtant cette
confession est d’essence démoniaque.
Nous allons méditer là-dessus
et reprenant quelques éléments du texte.
« …il y avait dans leur
synagogue un homme possédé d’un esprit impur. » Nous n’allons pas pérorer
sur les esprits impurs. Nous allons seulement repérer que cet homme est
contraint, qu’il ne peut pas s’empêcher de parler. Ce qu’il énonce est énoncé
en l’absence totale de liberté. Il faut l’autorité de Jésus pour qu’il se
taise, comme si Jésus refusait quelque chose. Quelle chose ? Il ne s’agit
pas que des mots justes soient dits ; un homme possédé n’est pas un homme
libre. Il faut que les mots soient dits librement. Jésus est le Saint de Dieu,
ou Jésus est Seigneur, ou toute autre confession de foi n’a de valeur que si
c’est librement qu’elle est dite. Toute contrainte qu’on impose, toute contrainte
qu’on subit, annule la confession de foi, la rend sans valeur.
Jésus manifeste ici, dès le
début de l’évangile, qu’il veut pour disciples des humains libres. Et il
restera à ses disciples – et au lecteur de l’évangile – toute la suite du
récit, peut-être même toute une vie, pour s’éduquer à la liberté. Alors vous
pouvez poursuivre la lecture de l’évangile de Marc jusqu'au dernier verset, en
vous posant à chaque page cette question : « Est-ce librement qu’untel
parle ou agit ? » Et sans doute arriverez-vous au bout de cette
lecture en vous disant parfois non, d’autres fois oui. Et lorsque vous serez
arrivé à la fin de votre lecture, vous recommencerez au premier chapitre,
premier verset : « Commencement de l’évangile de Jésus Christ, fils
de Dieu ». Et peut-être votre appréciation des situations rencontrées
changera-t-elle. Peut-être aussi vous sentirez-vous plus libres…
Nous verrons d’ailleurs dans
quelques instants si nous pouvons répondre pour nous-mêmes à la question :
« Est-ce librement que je confesse Jésus Christ ? »
Revenons d’abord au texte, et
repérons maintenant que, par deux fois, il est fait mention de savoir et de
connaître quelque chose sur Jésus. Les démons savent et connaissent qui est
Jésus ; ils disent le concernant des choses parfaitement justes, et pourtant
Jésus les réduit au silence. Il s’agit alors de comprendre qu’en matière d’Evangile
– plus généralement même dès qu’il s’agit de Dieu – il n’est jamais question de
savoir ou de connaître, mais de croire. La question à poser n’est pas « Sais-tu
cela ? » et sous cela vous pouvez mettre tous les énoncés
des meilleurs catéchismes. La question à poser est « Crois-tu cela ? » Il y a un abîme entre
les deux, entre savoir et croire. La foi ne sait pas, la foi croit, la foi
n’explique pas, elle crie. Et elle crie : « Je crois, viens au
secours de mon manque de foi » (Marc 9,24). La foi ne se justifie pas,
elle espère. La foi ne compte sur aucun savoir, elle croit, et ne sait même pas
si Dieu répond, ou encore si Jésus est Fils de Dieu, elle le croit, et c’est
tout. Mais en même temps que la foi croit, elle connaît aussi bien son
catéchisme, sa confession de la Rochelle, et la déclaration de foi de son
Eglise.
Alors nous nous demandons
maintenant comme l’on fait le tri, entre la foi de l’Eglise que partagent les
fidèles, qui peut être un savoir, et la foi qui est au fond du cœur de chacun,
au fond de mon cœur ?
Pour faire la part des choses,
il n’y a qu’une seule voie : interroger son cœur. Que chacun s’examine,
disait une ancienne liturgie.
Que va-t-on trouver au fond
d’un cœur ? Certainement de la liberté. Notre monde est très sécularisé,
la foi relève de l’intimité, et les liens qui nous unissent à notre Eglise sont
aujourd’hui ainsi faits que la liberté y trouve aisément son compte. C’est
librement que vous venez ou que vous ne venez pas. Et vous n’éprouvez en
général pas le besoin de vous en justifier. La liberté n’est pas par chez nous
un signe très probant de la foi.
En plus de cette liberté, vous
allez trouver dans vos cœurs une part d’hésitation, d’incertitude, de doute. Ce
peut être un doute léger, mais parfois aussi cela peut être un doute violent. « Crois-tu
cela ? » Et votre cœur hésite, il porte le oui, et le non. Il
voudrait croire, faire confiance, s’en tenir aux promesses du Christ
ressuscité, et il n’y parvient que très imparfaitement. Et bien cette part de
doute, est en vous aussi le signe de la foi, le signe que vous ne savez pas,
que vous espérez que vous croyez seulement.
Enfin, pour discerner en vous
ce qui relève authentiquement de la foi, vous pourrez interroger vos actes. Nous
pouvons ici recoller au texte qui est sur ce point assez concret. Des actes !
Guérir, si vous en avez le pouvoir – ou aider sous une forme ou une autre – sans
attendre de récompense, juste pour guérir. Servir, si comme la belle-mère de
Pierre votre santé vous le permet, et servir gratuitement. Et annoncer
l’Evangile, dans le langage du monde comme dans le langage de l’Eglise, par vos
mots et par vos gestes, une fois encore gratuitement.
Sœurs et frères, au terme de
cette méditation, vous avez éprouvé vos actes et votre foi. Vous avez trouvé en
vous la liberté et le doute. Je pense que l’une et l’autre sont appelés à
grandir en vous – à grandir en nous – chaque jour.
Chaque jour aussi, le Seigneur
nous accompagne, je le crois – même dans les moments les plus difficiles, je le
crois. Amen