dimanche 20 septembre 2015

La suite de l'Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu - 3 - (Marc 8,27-38) Sur la honte

Marc 8
27 Jésus s'en alla avec ses disciples vers les villages voisins de Césarée de Philippe. En chemin, il interrogeait ses disciples en leur disant «Qui suis-je, selon ce que les gens disent ?»
28 Ils lui dirent: «Jean le Baptiste; pour d'autres, Elie; pour d'autres, l'un des prophètes.»
29 Et lui leur demandait: «Et vous, qui dites-vous que je suis?» En lui répondant, Pierre lui dit : «Tu es le Christ.»
30 Mais il les réprimanda, {leur enjoignant} de ne rien dire de lui à personne.
31 Puis il commença à leur enseigner qu'il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite.
32 Il parlait ouvertement ce langage. Mais Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander.
33 Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre; il lui dit : « Dégage ! Derrière moi, Satan, car tes pensées et tes manières ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.»
34 Puis il fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit: «Si quelqu'un veut venir derrière moi, me suivre, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il m’accompagne.
35 En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera.
36 Et quel avantage l'homme a-t-il à gagner le monde entier, s'il le paie de sa vie?
37 Que pourrait donner l'homme en échange de sa vie?

38 Car si quelqu'un a honte de moi et de mes paroles au milieu de cette génération (engeance) adultère et pécheresse, le Fils de l'homme aussi aura honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges.»



Prédication :
            Le texte que nous venons de lire est le même texte que celui que nous avons lu il y a une semaine. La prédication d’il y a une semaine avait laissé de côté un verset, le dernier : Car si quelqu'un a honte de moi et de mes paroles au milieu de cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l'homme aussi aura honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges.
            Ce verset parle de la honte. Si quelqu’un a honte de moi et de mes paroles, dit Jésus. Mais comment aurait-on honte de Jésus et de ses paroles ? Et bien, d’abord, la honte, qu’est-ce que c’est ?

            Retour sur un épisode d’actualité. Il y a quelque jours, à Pontoise, au cours du « Salon Musulman du Val d’Oise », deux conférenciers barbus connus pour leur radicalisme, ont vu surgir devant eux deux femmes en jeans et torse nu. On peut voir, sur les photos, que d’autres femmes sont présentes aux premiers rangs de l’assemblée, et qu’elles ne sont pas en jeans ni torse nu… Nous allons ici nous interroger sur ce bref face à face. Avant de nous interroger sur ce choc, nous nous interrogeons sur ce qui forme une communauté.
            Ce qui forme une communauté, ce sont les liens qui unissent des personnes entre elles. C’est d’abord (1) l’image que chacun a de soi-même, mais aussi (2) l’image que chacun cherche à donner de soi-même, ainsi que (3) l’image que chacun a des autres, et enfin (4) l’image que les autres ont de vous. Les liens qui unissent des personnes entre elles tiennent donc à ce que les gens pensent d’eux-mêmes, et à ce qu’ils montrent, disent et font, puis à la réception de tout cela par les autres.
Il y a des liens forts qui rassemblaient le public et les orateurs barbus. Ce sont, dans leur milieu, des orateurs renommés. Deux femmes ont fait irruption devant eux, et devant leur public, jeans et torse nu. Aucun lien ne s’est fait entre eux tous… rien ne correspondait entre elles et eux.

            S’interroger sur l’image de soi et l’image des autres, sur la plus ou moins grande correspondance entre ces images, cela permet de s’interroger sur la honte. Car la honte est cela qu’on éprouve lorsque l’image qu’on a de soi vient à être abimée, lorsque l’image qu’on a de ceux auxquels on est lié vient à être abimée. Alors, lorsqu’une personne éprouve de la honte, ce qui la relie à elle-même, et ce qui la relie à autrui vient à être malmené, voire détruit. La honte, lorsqu’on l’éprouve, fait à la fois perdre pied et perdre le contact… La honte est ainsi un sentiment qui isole puissamment. Celui qui éprouve la honte aura besoin de se reconstruire, ainsi que de reconstruire ses relations…
            Dans le face à face entre les orateurs barbus et les femmes aux torse nu, dans le face à face entre elles et le public, puis dans le face à face entre elles et ceux qui les ont violemment expulsées, dans le face à face que les média nous proposent de revivre, quelqu’un aura-t-il trouvé l’occasion d’éprouver la honte ? Quelqu’un aura-t-il été ébranlé… Nous ne pouvons pas pénétrer les consciences. Ce qu’on peut lire sur les sites des uns et des autres, les forums et les blogs laisse bien perplexe. Le face à face entre radicalisme et provocation produit plus souvent l’endurcissement que la honte. Mais peut-être que quelques âmes fragiles, hésitantes, tentées par telle option ou par telle autre, auront à cette occasion éprouvé la honte. Peut-être auront-elles alors choisi de tourner le dos à ce monde dans lequel les femmes sont horriblement encadrées, et choisi finalement le monde où les femmes disposent librement d’elles-mêmes. Je le crois. Qui sait ? Peut-être. Car de la honte on peut sortir « par le haut » (la conversion), ou « par le bas » (l’endurcissement).

Si quelqu’un a honte de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, dit Jésus… Ceci nous invite à une large interrogation sur ce que les gens ont pu éprouver, amis ou ennemis de Jésus, lorsqu’ils l’ont entendu parler, lorsqu’ils l’ont vu vivre, et mourir. Si c’est de la honte qu’ils ont éprouvé, qu’en auront-ils fait ?
Les disciples de Jésus, et ses contemporains, qu’éprouvent-t-ils lorsqu’ils voient leur maître guérir, ou multiplier les pains ? Peut-être pas de la honte, sans doute de la fierté, de la joie, et, pour certains, un dépit qui se changera en haine. Lorsque Jésus enseigne, mais qu’ils ne comprennent rien, qu’éprouvent-ils ? Lorsqu’il polémique ? Lorsqu’il transgresse le commandement du sabbat ? Qu’éprouvent-ils ? Lorsqu’il guérit, d’un seul mot, un enfant qu’eux-mêmes avaient été impuissants à soulager, et qu’en plus il les traite d’engeance incrédule, ajoutant « jusqu’à quand vous supporterai-je » ? Peut-être que la honte s’invite là. Lorsqu’il accueille à bras ouverts des enfants qu’eux-mêmes avaient repoussés ? Lorsqu’il leur tend un bout de pain en disant « c’est mon corps », qu’éprouvent-ils ? Lorsqu’il se laisse arrêter sans se défendre ? Et lorsqu’il meurt misérablement ?
Parmi les sentiments qu’ils éprouvent, la honte est certainement présente, la honte qui dévaste l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes en tant que disciples de cet homme-là, et c’est si flatteur lorsque tout va bien ! La honte qui met à mal le lien qui les unissait à leur maître, mais qui, peut-être aussi, met à mal les liens qui les unissaient à leur contemporains. Oui, la honte est un sentiment qui peut habiter les disciples de Jésus, et certains de ses contemporains. Puissent-ils avoir eu honte de Lui et de ses paroles, et en être sortis par le haut.
De la honte, nous l’avons dit, on peut sortir par le bas, ou par le haut. Sortir de la honte par le bas ce pouvait être, pour les disciples de Jésus, s’enfuir, le renier puis se taire définitivement et laisser l’histoire effacer l’Evangile, la bonne nouvelle, et l’espérance. Sortir de la honte par le haut ce pouvait être, prendre de la distance avec la religion et les compromissions de leur temps, choisir de devenir témoins de Jésus après sa mort, choisir de croire et vivre par la foi. C’est, nous le pensons, ce qu’ils ont fait. Ce qui n’effaçait en rien leur ancienne incrédulité, leur vieille dureté de cœur, leur lâcheté et leur reniement. Car la honte, lorsque celui qui l’éprouve ne se laisse pas anéantir par elle mais choisit de lui faire face, lorsque celui qui l’éprouve choisit d’en sortir par le haut, est proche parente de la vérité. En tant que telle, elle constitue le sous-bassement solide d’une conversion. Vous objecterez qu’on peut se convertir à bien des idées, à bien des religions. Oui, mais les idées ne se valent pas toutes. S’agissant de l’Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu, le dépassement de la honte par le haut, la conversion, est une ouverture à la vie, elle est une protestation contre tout ce qui défigure Dieu en en faisant une idole, ou une arme de guerre, une protestation contre tout ce qui abime l’être humain en en faisant du bétail.

Si quelqu'un a honte de moi et de mes paroles au milieu de cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l'homme aussi aura honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges. Comment allons-nous comprendre ce que dit finalement Jésus ?
Comme une menace dans la perspective du jugement dernier, peut-être… Mais après ce que nous avons dit de la honte, et de l’appel à la conversion qu’elle apporte avec elle, ce qui est soudain mis en jeu c’est le jugement dernier de Dieu sur l’homme qui est mis en question. Avant le jugement dernier de Dieu sur l’homme, il y a le jugement avant-dernier de l’homme sur lui-même. La honte est là, honte de mes paroles, honte de mes gestes, honte de soi-même… lorsqu’elle arrive, la honte signale la possibilité d’une conversion. Il y a un choix de vie que chacun peut faire, et doit toujours faire. Du jugement dernier, nous ne pouvons dire qu’une seule chose : il vient en dernier. Le dernier mot n’est jamais dit et il ne nous appartient pas. En affirmant que le Fils de l’homme venant au jour du jugement pourra avoir honte de certains, Jésus affirme que son opinion n’est pas encore formée. Quelle sera-t-elle sur nous ? Cela lui appartient. C’est une bonne nouvelle pour mettre fin à toute spéculation sur l’au-delà.
Tout est grâce, et c’est par la foi qu’il nous faut vivre, et continuer l’Evangile. Amen



On pourrait dire que l'Europe est en train de faire naufrage, que l'Occident est en train de faire naufrage, que la modernité a tellement peu tenu ses promesses que, finalement, le radicalisme religieux est une alternative acceptable, ou qu'un Etat fort, sans doute... Mais un Etat fort est juste une version sécularisée du radicalisme religieux. Et du radicalisme religieux on sait de quoi il est capable. Séduction et facilité du désespoir que se laisser aller plus que quelques instants à certaines pensées. Il faut préférer le silence de la honte au caquètement  des idées trop simples. Quant aux gestes... 
Je défendrai la modernité. Car c'est en Dieu que je crois. 

dimanche 13 septembre 2015

La suite de l'Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu - 2 - (Marc 8,27-38)

Marc 8
27 Jésus s'en alla avec ses disciples vers les villages voisins de Césarée de Philippe. En chemin, il interrogeait ses disciples en leur disant «Qui suis-je, selon ce que les gens disent ?»
28 Ils lui dirent: «Jean le Baptiste; pour d'autres, Elie; pour d'autres, l'un des prophètes.»
29 Et lui leur demandait: «Et vous, qui dites-vous que je suis?» En lui répondant, Pierre lui dit : «Tu es le Christ.»
30 Mais il les réprimanda, {leur enjoignant} de ne rien dire de lui à personne.
31 Puis il commença à leur enseigner qu'il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite.
32 Il parlait ouvertement ce langage. Mais Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander.
33 Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre; il lui dit : « Dégage ! Derrière moi, Satan, car tes pensées et tes manières ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.»
34 Puis il fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit: «Si quelqu'un veut venir derrière moi, me suivre, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il m’accompagne.
35 En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera.
36 Et quel avantage l'homme a-t-il à gagner le monde entier, s'il le paie de sa vie?
37 Que pourrait donner l'homme en échange de sa vie?

38 Car si quelqu'un a honte de moi et de mes paroles au milieu de cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l'homme aussi aura honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges.»

Prédication :
        Petit retour en arrière. Dans le texte que nous avons lu la semaine dernière, Jésus, ayant accompli un miracle, interdisait formellement qu’on fasse quelque publicité que ce soit autour de ce miracle.
Nous avons compris qu’on ne fait guère avancer la cause de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu en faisant une publicité effrénée au sujet de miracles accomplis par lui, mais que nous sommes incapables de réitérer. A nous, au nom du Christ, d’accomplir simplement ce que nous sommes capables d’accomplir. Plaise à Dieu que cela porte du fruit et à Lui soit la gloire.
        Le texte que nous venons de lire aujourd’hui met en place une autre interdiction, plus fermement exprimée encore que la précédente.
« Tu es le Christ ! », affirme Pierre. Et Jésus lui-même de répliquer en interdisant à tous ses disciples de dire quoi que ce soit de lui à quiconque.
Comment l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu va-t-il être continué s’il est s’interdit de dire publiquement que Jésus est le Christ et s’il est même interdit de parler de lui ?

Laissons un  instant en suspens le défi que constitue, en elle-même, cette interdiction. Et revenons au texte et aux contextes.
            Jésus est un prédicateur brillant, un guérisseur performant, il a une notoriété considérable dans son petit pays. Et dans son petit pays, sous brutale domination romaine, l’attente d’un puissant libérateur est une réalité. La notoriété de Jésus, la publicité faite autour de lui, risque à chaque instant de faire se lever derrière lui une petite armée, motivée religieusement et politiquement, qui pourrait certes donner du fil à retordre aux légions romaines, mais que Rome saurait assurément écraser. Lorsqu’il commande à ses disciples de ne rien dire de lui à personne, Jésus tente peut-être de prévenir la violence.
           
            Pour autant, personne n’a jamais respecté vraiment l’interdiction, formulée par Jésus, ni jadis, ni maintenant. Si bien que la question qui nous intéresse ne peut pas être celle du respect de cette interdiction, mais celle de son interprétation.
Il en va de cette interdiction comme du commandement du Décalogue qui dit : « Tu ne prononceras pas mon nom en vain ! », c’est ce qui est commandé. Mais n’abuse-t-on pas de ce commandement si l’on vient à en faite une interdiction absolue de prononcer le nom de Dieu ? Que les quatre lettres du nom divin soient imprononçables, cela ne dispense jamais de parler de Dieu. Et comment parlera-t-on de Lui, de Dieu, sans jamais le nommer ? Ce commandement nous invite à nous demander de quoi nous parlons lorsque nous parlons de Dieu. Il nous signale même que lorsque nous parlons de Dieu, ce n’est jamais de Dieu que nous parlons. Cela signifie que ce commandement ne vise pas à établir, à signifier ou à maintenir que Dieu est Dieu. Que Dieu soit Dieu n’est jamais établi ni jamais réfuté par aucun propos ni par aucun agir humain. Nous ne pouvons pas établir ou réfuter que Dieu soit Dieu. C’est une affaire qui nous dépasse. Mais le commandement interpelle profondément celui qui se réclame de Dieu. « Est-ce bien Dieu qui est ton Dieu ? » Ou encore : « Ton Dieu, est-ce Dieu ? Ou bien est-ce le texte dont tu te réclames ? » Ou encore, « Comment montreras-tu que Dieu est ton Dieu ? »
           De même, l’interdiction de jamais parler de lui à personne, que Jésus adresse à ses disciples, est destinée à les interpeller. Que Pierre dise à Jésus, devant les autres disciples : « Tu es le Christ ! » n’établit ni n’établira jamais en aucun cas que Jésus est le Christ. Ce qui peut établir que Jésus est le Christ, c’est ce que Jésus dit et fait : son ministère public, sa Passion, sa Résurrection. Mais ne soyons pas naïfs, car son ministère public, sa Passion, sa Résurrection, ne nous sont accessibles que par un texte. « C’est écrit dans la Bible… » Et alors ? Rien ne peut indiquer que Jésus est le Christ, si ce n’est la réception de ce texte. C'est-à-dire que rien ne peut indiquer que Jésus est le Christ si ce n’est ce que les lecteurs ont fait, font, et feront de ce texte.
A ceci on pourra objecter que Jésus est le Christ indépendamment de ce que les humains auront fait de lui, tout comme Dieu est Dieu indépendamment de ce que les humains font de lui. Et c’est vrai, en tant qu’énoncé de la foi. C’est tellement vrai que l’énoncé de cette foi donne une chance à l’humanité. Dieu est plus grand, Christ est plus grand, que les atrocités commises en son nom, et que les horreurs proférées en son nom.
Dans cette foi, ni Dieu ni Christ n’ont besoin de nos services. Notre propos est juste de continuer l’Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu. Au fond, nous avons à louer Dieu que nos pères ont reçu l’Evangile. Nous avons à rendre grâce à Dieu de ce que des traditions ont reçu et transmis le texte, et bien des commentaires du texte. Jésus est Christ parce que nos pères l’ont reconnu, et ont transmis ce qu’on a dit de lui. Reste encore à ce que Jésus soit Christ pour nous, Christ pour moi. Est-il Christ pour moi ? Que chacun s’interroge ! S’il est Christ pour moi, comment le saurai-je ? Nous avons un bon guide pour nous interroger maintenant. L’évangile de Marc !

Pierre confesse que Jésus est le Christ. A la bonne heure ! Mais « il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands  prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite. » La plupart des traducteurs rendent « il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, etc. » Il le fallait et, hélas, il le faut toujours. Nous affirmons que la Passion de Jésus, telle qu’elle est racontée par les évangiles, n’épuise en aucun cas la question de Jésus en tant que Christ. Il n’est pas exact de dire que Jésus a été reconnu comme Christ à la croix, ni au matin de Pâques. Ce qui est exact, c’est d’affirmer que Jésus n’est reconnaissable  comme Christ – hier, aujourd’hui et toujours – que crucifié et ressuscité, et qu’il ne l’est que pourvu que ceux qui se réclament de lui discutent très sérieusement, contestent en eux-mêmes et pour autrui, les trois pouvoirs qui ont toujours, dans le récit, et dans l’histoire de la chrétienté, rejeté Jésus, le Fils de l’homme, le Christ : les anciens, les grands-prêtres, les scribes.
Rejeté par les anciens : Jésus est reconnaissable comme Christ lorsque ses disciples, ses témoins, nous autres… nous ne prétendons pas que l’ancienneté est sage, a fait ses preuves, et que le temps présent, ou la génération montante, n’a rien à nous apprendre, et que les formes sociales,  politiques, et les inégalités qui vont avec sont de toujours et pour toujours…
Rejeté par les grands prêtres : Jésus est reconnaissable comme Christ lorsque ses disciples, ses témoins, nous autres… nous ne nous en  tenons pas par obligation, par conservatisme aux formes reçues et ne contraignons pas tout un chacun à pratiquer sans le comprendre un rituel que nous-mêmes n’aurons pas sérieusement interrogé.
Rejeté par les scribes : Jésus est reconnaissable comme Christ lorsque ses disciples, ses témoins, nous autres… nous ne sacralisons pas le texte biblique, c'est-à-dire au fond ne sacralisons pas nos propres habitudes et nos propres personnes.

            Peut-être que cela fait beaucoup à discuter, beaucoup à contester, beaucoup à rejeter. Peut-être que ça casse bien des convenances et bien des connivences. Continuer l’Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu, c’est une croix à porter. La joie peut ne pas être absente lorsqu’on choisit de porter cette croix.
Que le Seigneur nous donne l’envie et la joie de porter cette croix. En la portant résolument nous signalerons que Jésus est Christ pour nous. Ainsi pourra-t-il être, Dieu voulant, un signe aussi pour nos contemporains. Amen


Un signe pour nos contemporains... signe de quoi? Prolongement étrange de cette prédication, l'irruption des Femen dans un "Salon musulman", où l'on discutait de cuisine, de la place de... l'opportunité, de la licéité... enfin, du statut et de la place des femmes. C'était à Pontoise, il y a quelques heures. Ce qui me donne l'opportunité de traduire en trois phrases simples les trois examens de soi proposés ci-dessus, et cela fera trois résolutions sérieuses.
Rejeté par les anciens : "Je ne serai jamais un vieux con !"
Rejeté par les grands prêtres : "Je ne serai jamais un intégriste !"
Rejeté par les scribes : "Je ne serai jamais un fondamentaliste !"


dimanche 6 septembre 2015

La suite de l'évangile de Jésus Christ Fils de Dieu (Marc 7,31-37)


Lorsque l'émotion sera retombée et, déjà, elle est retombée, il restera celles et ceux qui, chassés par la misère et les horreurs de la guerre, auront eu l'heur de survivre au voyage. Parmi eux, le père d'Aylan Kurdi. Bodrum restera la perle de la Riviera Egéenne, et certains vacanciers européens continueront à y goûter un repos mérité. Les avis de ces gens sur les hôtels qu'ils auront fréquentés resteront essentiellement grincheux. Y a-t-il un vacancier européen heureux sur les rives orientales de la mer Egée ? L'un d'eux se plaindra un de ces jours qu'on ait laissé au petit matin des cadavres sur la plage privée de son hôtel. Et, l'année prochaine, préférera l'île de Kos. Aucun d'entre nous, ne rendra la vie à un enfant mort noyé. Que le Tout Puissant nous prenne en pitié.


Marc 7
31 Jésus quitta le territoire de Tyr et revint par Sidon vers la mer de Galilée en traversant le territoire de la Décapole.
32 On lui amène un sourd qui, de plus, parlait difficilement et on le supplie de lui imposer la main.
33 Le prenant loin de la foule, à l'écart, Jésus lui mit les doigts dans les oreilles, cracha et lui toucha la langue.
34 Puis, levant son regard vers le ciel, il soupira. Et il lui dit: «Ephphata», c'est-à-dire: «Ouvre-toi.»
35 Aussitôt ses oreilles s'ouvrirent, sa langue se délia, et il parlait correctement.
36 Jésus leur recommanda de n'en parler à personne: mais plus il le leur recommandait, plus ceux-ci le proclamaient.
37 Ils étaient très impressionnés et ils disaient: «Il a bien fait toutes choses; il fait entendre les sourds et parler les muets.»


Prédication : 
Un simple, un très simple épisode de l’évangile de Marc, tel est ce court récit d’un miracle accompli par Jésus en terre étrangère. Un miracle dont Jésus recommandera qu’on ne parle surtout pas, mais au sujet duquel une publicité considérable sera faite, qui vaudra à Jésus une renommée tout aussi considérable… Ce simple épisode est accompagné de beaucoup d’autres épisodes, et bout à bout, ils constituent une histoire de la vie de Jésus. Ainsi donc, à première vue, l’évangile est une histoire de la vie de Jésus.

Pourtant, l’évangile n’est pas seulement une histoire de la vie de Jésus. Et nous en sommes avertis dès le premier verset de Marc. Vous avez le droit de ne pas connaître ce verset par cœur. Le voici : « Commencement de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu ». Ce premier verset, c’est le véritable titre de l’évangile de Marc. Et cela a une conséquence importante : lorsque le lecteur a sous les yeux cette histoire de la vie de Jésus, il n’a que le commencement de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu.

Pourquoi tous ces préliminaires, vous demandez-vous ? Et bien pour suggérer que la continuation de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu doit nous préoccuper d’avantage que son commencement, et pour suggérer aussi qu’une lecture attentive du texte de  Marc (de Marc entre autres – de  Marc, aujourd’hui) peut nous indiquer quelques conditions de possibilité de la continuation de cet évangile. Donc, nous lisons, et nous commentons, seulement deux versets, en gardant en tête cette question : Quelle sera la suite de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu ?

Premier verset que nous commentons : Il leur recommanda de n’en parler à personne. Jésus, donc, nous rapporte Marc, recommande – et avec tellement de fermeté que cela ressemble à un commandement – de ne parler à personne du miracle qu’il vient d’accomplir. Et lorsque le miracle c’est de rendre la parole à un muet, il est pour le moins surprenant que l’auteur du miracle commande qu’on se taise. Alors, pour continuer l’évangile, faut-il se taire, ou parler ? Quand se taire, et quand parler ? Et parler, pour dire quoi ? Pour dire que Jésus a fait des miracles ? La dévotion populaire est friande de miracles, et les marchands d’illusions sont gourmands de la dévotion populaire. Faire grande publicité de ce que Jésus a, un jour, quelque part, guéri un sourd qui ne parlait pas, cela ne sert pas l’évangile. Car ce genre de miracle étant non réitérable, en faire la publicité ne fait qu’alimenter les illusions. On ne nourrit pas l’espérance en alimentant les illusions. Et c’est pour cela que nulle publicité ne doit jamais être faite au sujet d’un miracle qui a eu lieu, même si, et surtout si, l’on croit que des miracles sont possibles.

Deuxième verset que nous commentons : On lui amène un sourd qui avait de la peine à parler. Nous devons reconnaître qu’une certaine quantité de publicité avait été nécessaire autour de Jésus pour que la rencontre entre lui et le sourd puisse avoir été initiée, et l’on se doute bien que ça n’est pas pour gentille petite tape sur la joue qu’on supplie Jésus de poser la main sur ce malheureux. Pourtant, ça n’est pas publiquement que la rencontre a lieu. Les effets de la rencontre entre Jésus et le sourd sont manifestes, mais la rencontre reste strictement en tête à tête, puisque Jésus l’emmena loin de la foule, à l’écart. Les lecteurs que nous sommes sont les spectateurs de la suite, mais pas la foule. Il y a là une triple leçon à recevoir :
-          (Un) Mener les gens là où une rencontre décisive est possible, c’est une condition de continuation de l’évangile.
-          (Deux) Mais cette rencontre, ni ce qui s’y dit, ni ce qui s’y passe, ni ce qui s’ensuit, ne nous appartient pas. Il y a même plus à dire, puisque celui qui était sourd et mal-parlant sera bien moins facile à diriger, bien moins facile à manipuler, lorsqu’il sera guéri que lorsqu’il était handicapé. Autrement dit celui qui ne désire pas qu’autrui puisse un jour prendre la parole, puisse s’exprimer, réfléchir, contester, choisir… ne laisse aucune chance à la continuation de l’évangile.
-          (Trois) On ne voit aucunement le sourd mal-parlant protester ou se rebiffer, ce qui suggère qu’on réfléchisse un peu sur l’obéissance : se laisser mener là où quelque chose d’inouï nous sera peut-être dit, là où nous vivrons peut-être une rencontre inaugurale, c’est aussi une condition de continuation de l’évangile. Mais, s’agissant des lecteurs que nous sommes, cette obéissance ne peut pas être synonyme d’abdication de la raison. Même si nous ne savons pas à quoi nous sommes sourds, nous ne pouvons pas, nous ne devons pas accepter d’écouter n’importe quoi. Et même si nous manquons de mots parfois pour dire ce qui nous porte, nous ne devons pas accepter de le dire n’importe comment.

Mais qu’allons-nous faire, et qu’allons-nous dire, et comment, afin que l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu ait une suite ? Dans l’intimité de la rencontre, Jésus accomplit quelques gestes, lève les yeux au ciel, gémit, et prononce un seul mot, un impératif, adressé au sourd mal-parlant. Si nous excluons de cette scène les gestes magiques, car nous n’en sommes pas capables, il reste un regard vers le ciel, un gémissement et un impératif.
-          Il reste un impératif : Ouvre-toi ! C’est l’impératif que nous devons entendre, et que nous pouvons être amenés à adresser à nos contemporains. S’ouvrir, mais à quoi ? A tout, mais pas à n’importe quoi ! Faire le tri ! Les oreilles pour entendre, la bouche pour parler, rien dans notre texte n’indique que la bouche doive stupidement répéter ce que les oreilles ont entendu. L’intelligence critique et constructive doit s’ouvrir. « La foi chrétienne est illumination de la raison (Erleuchtung der Vernunft) », a écrit Karl Barth, l’un des plus grands théologiens du siècle passé.
-          Il reste aussi un gémissement, parce qu’œuvrer pour l’évangile est chose parfois lourde et pénible, tant cela risque d’être source de malentendus et de peine.
-          Il reste enfin un regard vers le ciel, car ce qu’on accomplit, il faut bien entendu le faire à la mesure de ce que nous savons faire, si peu de choses que ce soit. Mais, avec cette conviction essentielle : Dieu agit. Même si nos paroles et nos actes ont une portée décisive pour quelqu’un, c’est en fait Lui, Dieu seul, qui agit. A Lui est la gloire.

Alors, qui va continuer l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu ? Ministres et fidèles, jeunes et vieux, croyants et incroyants, hommes et femmes de bonne volonté. Puisse chacun d’entre nous vouloir le faire. Et le Seigneur nous sera en aide. Amen

samedi 29 août 2015

De l'histoire au cœur de l'homme (Esaïe 63,1-6)

En reprenant le fil de ce blog, je pense à Khaled Assad, assassiné à Palmyre le 18 août dernier. J'ai pensé à lui, dont nous savons le nom, dont nous connaissons le parcours, l'histoire, la famille... J'aurais aimé pouvoir donner les noms d'autres victimes de EI. J'ai très vite abandonné l'idée d'illustrer ces pages avec quelques photos de Palmyre ravagée. Cette photo de Khaled Assad sera ici l'icône des humains qui manquent cruellement à l'appel des vivants.

J'ignorais l'existence de Khaled Assad, comme j'ignorais celle des anonymes massacrés, et comme j'ignore le nom de ceux qui les ont tués. Entre les uns et les autres cependant, une différence considérable. Le lent travail de ceux qui ont oeuvré pour que soient conservées et comprises les ruines de Palmyre n'a jamais été projeté à la face du monde avec puissance d'horreur. Il relevait pourtant de la puissante conviction de quelques-uns, d'une communauté d'archéologues. Et cette puissante conviction était d'abord discrète, puis construite, discutée, amendée, reprise... Autre puissante conviction, celle des membres d'EI qui, elle, se prétend massive, intemporelle, et croit devoir être imposée, et s'expose, par tous les moyens que nous savons. Les mouvements de ces deux puissantes convictions sont exactement le contraire l'un de l'autre.

Pourquoi la planète entière doit-elle être informée des convictions d'EI? Je me dis que les convictions d'EI seraient insignifiantes si les médias dont nous disposons n'étaient pas là pour les relayer, et que l'appétit de montrer de EI est à la mesure de notre appétit de voir. Le monde du spectacle n'existe pas sans spectateurs. Va-t-on éteindre les écrans? L'horreur qu'on ne voit pas est une horreur qui n'existe pas. Et l'on ne peut pas aller plus loin. Il n'y a pas de Brigades internationales en Syrie et, s'il y en avait, irais-je moi-même combattre ? Reste à interroger le regard porté sur l'image. Et l'intime conviction qui nous porte. A un mouvement centrifuge, qui fait de l'individu et de son intime conviction un universel à exposer et à imposer, j'oppose un mouvement centripète, celui du particulier, de l'intime, de l'enfouissement. Mon intime conviction ne mérite pas de publicité et disparaisse avec moi ce en quoi je crois.

Deux mouvements contraires sont donc possibles, celui qui, partant du cœur de l'homme, entend devenir grande histoire, et celui qui, partant de la grande histoire, vient interroger le cœur l'homme. 


Esaïe 63
1 Qui est donc celui-ci qui vient d'Edom, en habits rouges, de Bosrah, bombant le torse sous son vêtement, arqué par l'intensité de son énergie ?
 - C'est moi qui parle de justice, qui accuse et polémique, pour sauver.
2 - Pourquoi y a-t-il du rouge à ton vêtement, pourquoi tes habits sont-ils comme ceux d'un fouleur au pressoir ?
3 - La cuvée, je l'ai foulée seul ; parmi les peuples, personne n'était avec moi ; alors je les ai foulés, dans ma colère, je les ai talonnés, dans ma fureur ; leur jus a giclé sur mes habits et j'ai taché tous mes vêtements.
4 Dans mon coeur, en effet c'était jour de vengeance, l'année de mes rachetés était venue.
5 J'ai regardé : aucune aide ! Je me suis désolé : aucun soutien ! Alors mon bras m'a sauvé et ma fureur a été mon soutien.
6 J'ai écrasé les peuples, dans ma colère, je les ai enivrés, dans ma fureur ; leur prestige je l'ai fait tomber à terre !

Méditation :
Pensez d’abord un instant à Jacob et à Esaü ; Jacob, dit Israël, qui engendre tout le peuple hébreu, et Esaü le roux, le rouge, qui engendre, à ce qu’on lit, le peuple d’Edom. Nous avons deux fils légitimes d’un même grand ancêtre. C’est une mythologie de la filiation, du droit d’aînesse, de l’usurpation et de la légitimité…

Voici Esaïe, chapitre 63. Qui donc est celui-ci qui vient d’Edom, de Bosrah (capitale d’Edom), en habits rouge. Edom, descendance d’Esaü le roux, c’est rouge. Autrement dit, qui est-ce qui s’habille en Esaü, qui est-ce qui fait le beau en se parant de la légitimité de l’aîné ?

Edom, dans la littérature biblique, c’est globalement au sud de la Palestine, en gros l’actuelle Jordanie. Les Edomites anciens sont sémites, comme les hébreux. La zone d’influence d’Edom varie, au grès du temps. Dans la Bible, suivant les époques, suivant les contextes et les intentions des auteurs, c’est ami ou ennemi, c’est frère, ou cousin, mais assez souvent avec une sorte de défiance, voire de répulsion, de ce genre de répulsion qu’on ne peut éprouver qu’envers ceux qui nous sont généalogiquement et culturellement très proches. Ceux-là, ils nous dégoûtent ; les autres, on les ignore. Israël face à Edom c’est, symboliquement, Jacob face à Esaü… Ce texte va donc interroger la filiation, la légitimité, la fidélité, sous le regard de l’histoire ancienne, et surtout, comme un vrai texte prophétique, au regard d’une identité d’adorateurs de Dieu.

Esaïe 63 c’est, nous diront les commentateurs et historiens, une confrontation. L’exil d’Israël à Babylone avait laissé de la place libre, alors la zone d’influence d’Edom s’était naturellement étendue sur la partie sud de la Palestine. Aussi, lorsque les élites exilées reviennent de Babylonie et veulent de nouveau administrer le pays, elles trouvent d’autres élites, une autre administration, Edomite. Conflit inévitable, politique, mais un conflit inévitablement paré de motifs liés à la filiation, à la religion, aux mythologies et à la théologie. Puis la zone d’influence d’Edom se rétrécira. Est-ce du fait d’une puissante reconquête par Israël ? Est-ce du fait de l’intervention de Dieu en faveur d’Israël, parce que la légitimité d’Israël était indiscutable, et celle d’Edom usurpée ? Ne soyons pas crédules. La période de réaffirmation de la souveraineté d’Israël sur le sud palestinien correspond à l’effondrement d’Edom sous les coups de la fraiche puissance des Nabatéens.

Esaïe 63 interroge donc ces grandes marées de l’histoire, ces flux et ces reflux qui déplacent et replacent les peuples et qui mettent à mal les « jamais » et les « toujours ». La possession des territoires et la pérennité des institutions ne sont jamais acquises. Même les pierres sont inconstantes. Cela s’est vu, cela se voit. Et pour ce qui ne se voit pas ? Qu’en est-il de la constance des cœurs ? Plus encore, s’agissant d’un peuple qui se réclame de Dieu, qu’en est-il de la constance de sa foi en Dieu ? L’on imagine un Edom momentanément gonflé d’orgueil et attribuant sa puissance du moment à ses propres mérites, et à la bienveillance de son dieu. On imagine tout autant Israël, son tour étant venu, ou revenu, dans les mêmes dispositions d’esprit.

La foi d’un peuple, qu’est-ce que d’autre que les justifications que lui donnent ses élites ? Interroger la foi d’un peuple est chose facile. Un peuple radicalise sa foi, exige plus de son dieu puis en change lorsque les temps se font insupportablement difficiles ; un peuple oublie son dieu lorsque les temps sont doux. Interroger la constance, la sincérité… de la foi des personnes, c’est autrement plus difficile. Interroger la foi en Dieu d’untel est possible, mais souvent indélicat. Il reste à interroger, pourvu que l’on y consente, sa propre foi.

Dans le 63ème chapitre d’Esaïe, le rouge qu’arborent certains arrogants, comme s’il était la marque de leur incontestable légitimité, est le rouge, le même rouge, celui du sang, que les revers de l’histoire ont abondamment répandu et qui a éclaboussé ceux qui ont eu l’insigne chance de survivre. Ces survivants, ont-ils tué ? Ou sont-ils au bénéfice de morts qu’ils n’ont pas provoquées ? Le sang sur les vêtements rouge, c’est du rouge sur du rouge, et ça ne se voit pas trop. Mais pour qui veut bien s’interroger sur sa propre destinée, ça revient à se demander si le malheur qui arrive à autrui est le signe de son indignité et le gage de ma légitimité. Plus profondément encore, pour celui qui se réclame du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob – et de Jésus Christ – cela revient à s’interroger sur son rapport à ce Dieu, son rapport à l’histoire, son rapport au temps présent, et l’horizon imaginaire de sa destinée. Cela revient à interroger tout en même temps sa mémoire et son espérance.

La perspective ouverte par cette interrogation, au regard de l’histoire et au regard de la foi est la suivante, dans la guerre comme dans la paix, dans la détresse comme dans la tranquillité : devant Dieu, nulle légitimité, devant l’histoire, aucune pérennité, rien qui tienne, si ce n’est la miséricorde et la grâce, comme il est écrit : « Il est pour eux un sauveur ; dans toutes leurs détresses, à lui la détresse ; ni un messager, ni un ange, lui-même les sauve en son amour et sa compassion ; il les rachète, il les soulève et les porte, tous les jours, à toujours. » (v.9)

En même temps qu’une promesse, cette perspective est à la fois une brûlante interpellation et une exigence. Brûlante interpellation parce que nos cœurs – mon cœur – ne cessent de s’inventer quelques mérite et une légitimité. Exigence, parce que la foi en Dieu appelle à chaque instant une obéissance simple et dépouillée. Qu’est-ce qui peut changer et purifier nos cœurs ? Il y a là à dire que nous devons y travailler, mais que c’est sur Dieu seul que nous devons compter pour que nos cœurs changent. Puisse Dieu faire que nous ayons foi en Lui.

dimanche 26 juillet 2015

Comme des moutons sans bergers (Marc 6,30-44)

Marc 6
30 Les apôtres se réunissent auprès de Jésus et ils lui rapportèrent tout ce qu'ils avaient fait et tout ce qu'ils avaient enseigné.
31 Il leur dit: «Vous autres, venez à l'écart dans un lieu désert et reposez-vous un peu.» Car il y avait beaucoup de monde qui venait et repartait, et eux n'avaient pas même le temps de manger.
32 Ils partirent en barque vers un lieu désert, à l'écart.
33 Les gens les virent s'éloigner et beaucoup les reconnurent. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent à cet endroit et arrivèrent avant eux.
34 En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut pris de pitié pour eux parce qu'ils étaient comme des moutons qui n'ont pas de berger, et il se mit à leur enseigner beaucoup de choses.
35 Puis, comme il était déjà tard, ses disciples s'approchèrent de lui pour lui dire: «L'endroit est désert et il est déjà tard.
36 Renvoie-les: qu'ils aillent dans les hameaux et les villages des environs s'acheter de quoi manger.»
37 Mais il leur répondit: «Donnez-leur vous-mêmes à manger.» Ils lui disent: «Nous faut-il aller acheter pour deux cents pièces d'argent de pains et leur donner à manger?»
38 Il leur dit: «Combien avez-vous de pains? Allez voir!» Ayant vérifié, ils disent: «Cinq, et deux poissons.»
39 Et il leur commanda d'installer tout le monde par groupes sur l'herbe verte.
40 Ils s'étendirent par rangées de cent et de cinquante.
41 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et levant son regard vers le ciel, il prononça la bénédiction, rompit les pains et il les donnait aux disciples pour qu'ils les offrent aux gens. Il partagea aussi les deux poissons entre tous.
42 Ils mangèrent tous et furent rassasiés.
43 Et l'on emporta les morceaux, qui remplissaient douze paniers, et aussi ce qui restait des poissons.

44 Ceux qui avaient mangé les pains étaient cinq mille hommes.

                Jésus nourrit cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons. Et les restes de nourriture sont considérablement plus abondants que les quantités initiales. Un miracle de l’évangile de Marc, qui sera réitéré quelques chapitres plus loin dans le même évangile, et qui sera repris par chacun des trois autres évangiles. C’est dire l’intensité de ce qu’ont vécu les contemporains de Jésus et à quel point Jésus les a marqués par sa bonté, sa présence, sa générosité, son inspiration, miraculeuses elles aussi. Seulement, il y a des miracles dont la réitération tient de la pure grâce de Dieu, et d’autres qui doivent d’avantage que les premiers au travail et à la consécration des humains. S’agissant des premiers, il nous faut rendre grâce à Dieu et nous incliner ; s’agissant des seconds, il faut nous mettre à la tâche. Lisons, et méditons.

            Jésus invite ses disciples à se retirer, à l’écart de la foule, pour se reposer un peu, dans un lieu désert. Ils embarquent discrètement, espèrent-ils. Mais on les reconnaît pendant qu’ils s’éclipsent. Et le bruit de leur départ traverse la population qui les entoure, et la rumeur de leur arrivée quelque part ailleurs va qui enfle, qui traverse le canton, la contrée… ce qui fait que, lorsqu’ils débarquent dans le lieu désert, une foule plus considérable encore que la première les attend.
Jésus, en voyant ces gens fut violemment ému car « ils étaient comme des moutons qui n’ont pas de berger ». Nous pourrions affirmer que Jésus est précisément le berger qui arrive. Mais il est plus important de poser une question, que voici : pourquoi Marc dit-il, à quoi Jésus reconnait-il, que ces gens sont comme des moutons qui n’ont pas de berger ?
           
Les moutons sont des animaux fort sympathiques, mais dont le comportement peut être infiniment stupide. Chacun, sans discernement aucun, peut suivre si aveuglément celui qui le précède que tous peuvent se précipiter, l’un suivant l’autre, vers ils ne savent pas quoi et, parfois, dans le même ravin. Stupides moutons ! Il faut assurément un berger pour un troupeau de mouton. Et qu’en est-il de cette foule qui attend Jésus dans un lieu désert ? Ces gens n’ont fait que suivre la rumeur qui annonçait à tel endroit un personnage d’une certaine importance. Il a accompli ceci, il a fait cela, il a ressuscité des morts, il est entré en lévitation, il a fait pousser des fleurs en hiver… Que valent les rumeurs ?
Il n’y a que Marc, et que le lecteur, qui savent déjà qui est ce personnage. Et si l’on affirme trop vite que Jésus va tous les nourrir et qu’il y aura du reste, c’est qu’on n’a pas été suffisamment attentif à ce qui se passe. S’aventurer en grande foule, sur la base de rumeurs, sans ravitaillement, et dans un lieu désert, comment appellerons-nous cela ? Comportement grégaire, comme des moutons sans bergers, dit Marc, et cela émeut profondément Jésus. Ces gens se mettent en danger, bêtement, sur une rumeur. Et si on leur promet monts et merveilles, fortune, santé, chance, prospérité… jusqu’où iront-ils ? Et qui suivront-ils ? Sur quel prétendue certitude se mobiliseront-ils, et pour quel désastre ?
            La promesse de l’Evangile, l’espérance chrétienne, et les engagements qui vont avec ne peuvent pas avoir de consistance si cela laisse l’intelligence et la réflexion se perdre. La foi chrétienne n’est pas un sentiment seulement, ni un élan seulement ; elle est aussi une intelligence responsable. Et nous lisons que, Jésus, profondément ému par cette foule, se mit à enseigner, abondamment. A enseigner quoi ? Nulle trace de cet enseignement dans le récit. Seule demeure la raison pour laquelle Jésus enseigne : ils étaient comme des moutons qui n’ont pas de berger. Alors on imagine sans peine que l’enseignement de Jésus, en cette occasion, fut l’un de ces enseignements mémorables qui visent à éclaircir l’intelligence des gens, de sorte qu’en matière de foi – en toute matières – ils ne se laissent pas refiler n’importe quoi par n’importe qui, de sorte que le bon sens et la raison les guide, bien plus que leurs envies du moment, de sorte que, animés par l’Evangile, ils se mobilisent pour l’Evangile, qu’il annoncent l’Evangile, qu’ils actualisent l’Evangile, plutôt que d’en être seulement les consommateurs béats.
            Soyons certains qu’en cette occasion les moutons de cette foule eurent en Jésus le berger qu’il leur fallait. Mais l’enseignement du berger transforme-t-il les moutons ? Les moutons ont-ils envie d’être autre chose que des moutons ? Après tout… faire ce qu’autrui fait et se tenir bien au chaud dans un groupe… L’ancien testament, pour décrire ce phénomène, utilise le nom de peuple, les évangiles parlent plutôt de la foule. On ne peut pas, on ne doit pas mépriser les foules. Tout être humain au commencement de sa vie n’est qu’une personne insignifiante au sein d’un groupe dont il imitera d’abord les comportements. On peut exhorter les foules, les rudoyer parfois, les enseigner, autant qu’il le faut, mais on ne doit pas les manipuler. Et l’on devine alors que Jésus, en cette occasion, enseigna essentiellement à n’être pas crédule, mais à croire ; avec l’espérance que chacun, au sein de la foule, reçoive et accueille son enseignement ; et que chacun oriente sa vie de la rumeur d’un messie puissant vers la foi au Christ Fils de Dieu. Pour quel résultat ? Les gens ont faim… la foule a faim et, nous le savons, qui ne satisfait pas les besoins élémentaires d’une foule, la foule le récuse, et le dévore.

            Sœurs et frères, au bilan – provisoire – de cette prédication, il y a des moutons et il y a le berger. Nous avons été clairement appelés à n’être pas des moutons. Est-ce à dire que nous devons être bergers ? Les mauvais bergers ont été maudits bien des fois par les prophètes d’abord, puis par le Christ lui-même. Un seul est le bon berger… à quel prix !
            Ni bergers, ni moutons, il nous reste à observer que, dans le récit que nous méditons, il y a, aussi, les disciples. Observons d’abord, avec un rien d’humour, que, même si un seul est le bon berger, ce sont ses disciples qui viennent lui rappeler tout à propos que les corps ont besoin d’être nourris. Ensuite, rappelons que le disciple est celui qui écoute, qui observe, qui interroge, qui réfléchit… et qui met en pratique, à sa manière, et dans son temps. Le disciple de Jésus Christ Fils de Dieu peut-il accomplir ce qu’a accompli ou ce qu’accomplirait son maître ? Non, car Jésus Christ Fils de Dieu est inimitable. Mais comme « seul l’inimitable enseigne », le disciple de Jésus est à même de faire ce qui doit être fait au moment où cela doit être fait, et de remettre tout ce qu’il entreprend à la grâce de Dieu. Le disciple du Christ lève les yeux vers le ciel et prononce alors la bénédiction. Rien de magique là-dedans ; juste la foi se mettant en œuvre. Il se peut qu’apparemment cela échoue, parce que le disciple n’est qu’un disciple… et que, même gracié il demeure pécheur. Il se ramasse, il se relève, s’incline devant son Maître et Seigneur, et reprend son chemin. Il se peut aussi que cela n’échoue pas, et le disciple s’incline devant son Maître et Seigneur, et reprend son chemin. On n’a jamais fini d’être disciple du Christ.
            A cette vie, à cette tâche nous avons été appelés. Nous répondons et répondrons encore. Que le Seigneur nous vienne en aide. Et à lui seul soit la gloire. Amen


Et puis je vais m'absenter un peu de temps. J'annonce de prochains contenus pour le début de septembre. A moins que...

A tout bientôt

dimanche 19 juillet 2015

Quatre questions posées par l'Evangile (Marc 6,14-29)

Marc 6
14 Le roi Hérode entendit parler de Jésus, car son nom était devenu célèbre. On disait: «Jean le Baptiste est ressuscité des morts; voilà pourquoi le pouvoir de faire des miracles agit en lui.»
15 D'autres disaient: «C'est Elie.» D'autres disaient: «C'est un prophète semblable à l'un de nos prophètes.»
16 Entendant ces propos, Hérode disait: «Ce Jean que j'ai fait décapiter, c'est lui qui est ressuscité.»
17 En effet, Hérode avait fait arrêter Jean et l'avait enchaîné en prison, à cause d'Hérodiade, la femme de son frère Philippe, qu'il avait épousée.
18 Car Jean disait à Hérode: «Il ne t'est pas permis de garder la femme de ton frère.»
19 Aussi, Hérodiade le haïssait et voulait le faire mourir, mais elle ne le pouvait pas,
20 car Hérode craignait Jean, sachant que c'était un homme juste et saint, et il le protégeait. Il écoutait Jean attentivement, et cela lui donnait à réfléchir.
21 Mais un jour opportun arriva : Hérode, pour son anniversaire, fit un banquet pour ses dignitaires, ses officiers et pour les notables de Galilée.
22 La fille de cette Hérodiade y vint et, en dansant, elle charma Hérode et ses convives. Le roi dit à cette gamine : «Demande-moi ce que tu veux et je te le donne.»
23 Et il lui fait ce serment: «Tout ce que tu me demanderas, je te le donne, serait-ce la moitié de mon royaume.»
24 Elle sort et dit à sa mère: «Qu’est-ce que je demande?» Celle-ci répondit: «La tête de Jean le Baptiste.»
25 Aussitôt, elle rentre auprès du roi et lui dit: «Je veux que tu me donnes tout de suite sur un plat la tête de Jean le Baptiste.»
26 Le roi fut consterné, mais, à cause de son serment et des convives, il ne voulut pas le lui refuser.
27 Aussitôt le roi envoya un exécuteur, avec l'ordre d'apporter la tête de Jean. L’exécuteur alla décapiter (Jean) dans sa prison,
28 il apporta la tête sur un plat, il la donna à la gamine, et la gamine la donna à sa mère.

29 Quand ils l'eurent appris, les disciples de Jean vinrent prendre son cadavre et le déposèrent dans un tombeau.


Prédication :
Si l’on fait un résumé rapide de la première partie du 6ème chapitre de l’évangile de Marc, cela peut donner ceci : Jésus, ayant réalisé beaucoup de miracles, et appelé autour de lui des disciples, se rend dans son propre pays où il n’est pas accueilli pour ce qu’il est, Christ et Fils de Dieu. Il ne peut donc rien y accomplir. C’est la raison pour laquelle il envoie les Douze, ses plus proches disciples, prêcher l’Evangile et guérir en son nom.
Si l’on fait un résumé rapide de la troisième partie du même chapitre, cela peut donner ceci : les disciples reviennent vers Jésus. Ils racontent ce qu’ils ont accompli et enseigné. Puis Jésus les invite à se retirer vers un lieu désert… pas si désert que ça puisqu’une grande foule y sera pour laquelle il faudra multiplier les pains. Il y a du bonheur dans cette troisième partie.
Entre ces deux parties, il y a l’épisode tragique que nous venons de lire. Cet épisode est absent de la listes de lecture Dimanches et fêtes, que nous partageons avec les catholiques, et qui est suivie par énormément de monde. Pourquoi cette absence ? Trop brutal, trop sanglant pour les oreilles des ouailles… Que fait donc ici ce récit ? Ici dans notre méditation ? J’ai choisi de lire et de méditer ce texte, et je partage avec vous les fruits de ma méditation. Ici dans l’Evangile de Marc ? Nous allons tâcher de répondre.

            Interrogeons tout d’abord l’histoire que Marc raconte. Le récit de la fin de Jean le Baptiste permet de laisser toute la place à l’Evangile, et à la mission que Jésus a confiée à ses propres disciples. Ce que Jean le Baptiste avait annoncé étant advenu, il peut disparaître, cependant que Jésus s’impose. C’est une première réponse, très simple.
En complément à cette réponse, le récit de la fin de Jean le Baptiste se trouve entre l’envoi en mission, et le retour de mission, des disciples de Jésus. Et cela donne tu temps au lecteur… et du temps à la mission.
            Le récit de la fin de Jean le Baptiste est donc ici à une bonne place… mais ça ne serait pas juste de ne dire que cela. Il a aussi pu arriver là un jour, suite à une erreur de copiste, erreur transmise ensuite par les générations. Quoi qu’il en soit, ce récit, il faut le lire, pour lui-même, et à la place qui est la sienne dans l’histoire que raconte Marc.

            Tant dans le fil de l’histoire que dans le fil de la lecture, ce récit produit un effet de déplacement. En le lisant, avec ce qui le précède, on passe d’un village du terroir, Nazareth, à la capitale, Jérusalem. On passe alors des liens banals entre villageois, aux intrigues mortelles de la cour. Les gens de Nazareth se défient assez gentiment de Jésus de Nazareth, mais Jean le Baptiste est assassiné. On passe aussi de la liberté itinérante de Jésus à l’emprisonnement et au martyre de Jean…

Considérons ces déplacements d’abord du point de vue de l’auditeur de l’Evangile. Convertissez-vous, c’est à peu près le message de Jésus et de ses disciples. Mais cette conversion, qu’est-elle ? Un joli mot vague ? L’auditeur, est amené à se poser la question de l’accueil qu’il réserve à l’Evangile. Mais qui est cet auditeur ? Est-il un villageois d’une lointaine province ? Est-il le roi dans la capitale du pays ? L’auditeur se verra plutôt comme un villageois diverti et un peu ennuyé par le prédicateur ; le villageois sera légèrement méprisant, pas vraiment méchant… L’auditeur n’est certainement pas ce roi sous le charme d’une gamine manipulée par sa mère et qui, pour ne pas décevoir ses courtisans, fait mettre à mort le meilleur de ses interlocuteurs. Certes, mais quelles sont les questions que Jean le Baptiste pose au roi ? En lisant simplement le récit, ces questions sont au nombre de quatre :
1. Que fais-tu de la justice (autrement dit, comment te considères-tu par rapport à tes semblables, en terme de dignité, en terme d’image, en terme de statut) ?
2. Que fais-tu de la sainteté (autrement dit que fais-tu des Dix Commandements, qui mettent à leurs justes places les humains et Dieu, qui séparent les générations, qui enseignent à respecter l’autre dans ce qu’il est) ?
3. Que fais-tu de ton prochain (autrement dit, que fais-tu de la parole de celui qui te signifie la vérité de ce que tu es) ?
4. Que fais-tu de la vérité (autrement dit, comment corriges-tu ton existence là où elle doit être corrigée) ?
Ces quatre questions très simples, et très profondes, sont posées apparemment au roi et à sa cour. Mais le villageois ordinaire est interpelé tout autant que le roi. Aucun auditeur de l’Evangile n’osera dire que ces quatre questions ne le concernent pas. Le récit les fait apparaître dans toute leur acuité en les adressant aux puissants, aux princes, au roi, mais c’est l’ordinaire de la vie qui est interpelé, l’ordinaire du mépris, de la compromission, du déni... Et à l’ordinaire de la vie, que ce soit la vie d’un roi, ou la vie d’un simple villageois, l’Evangile adresse ces quatre questions, profondes, difficiles, celle de la justice, celle de la sainteté, celle du prochain et celle de la vérité.
L’auditeur est ainsi placé face à lui-même. Puisse-t-il ne pas être un auditeur oublieux.

Après avoir envisagé le récit de la fin de Jean le Baptiste du point de vue de l’auditeur de l’Evangile, nous pouvons maintenant l’envisager du point de vue du témoin de l’Evangile. Le déplacement opéré est spectaculaire aussi. L’engagement pour l’Evangile passe d’une sorte de joie missionnaire – celle des disciples de Jésus – à une effroyable dureté – pour Jean le Baptiste. L’engagement de celui qui prêche l’Evangile, l’engagement de celui qui témoigne de l’Evangile, cet Evangile qui dit sans détours la vérité des faits… cet engagement est-il fatalement au prix de la liberté et de la vie ? Il n’est pas nécessaire que nous fassions la litanie des noms de ceux qui ont été emprisonnés et qui sont morts pour avoir dit la vérité aux puissants. Oui, l’Evangile oblige celui qui le reçoit et le prix de l’Evangile est parfois un prix lourd. Mais tous ceux qui croient, tous ceux qui mettent en pratique ce qu’ils croient, tous ceux qui disent en quoi ils croient, n’ont pas finis martyrs… Le récit de la fin de Jean le Baptiste est un récit qui met en scène une fin possible, mais cette fin tragique n’est pas la seule fin possible.
Juste après le récit de la fin de Jean le Baptiste, les Douze reviennent vers Jésus, tous. Il n’en manque pas un. Ils ont prêché, ils ont guéri. Ce retour certainement joyeux d’une mission fructueuse et sans pertes humaines est pour tous une espérance.

Pouvons-nous être des auditeurs joyeux et des témoins conséquents de l’Evangile ? Je le crois vraiment. Vous pouvez oser professer ce que vous croyez, et mettre en pratique ce que vous proclamez. C’est certainement au prix de quelque chose. Est-on un peu ridicule à être honnête, franc, et respectueux ? Est-on un peu déconsidéré parce qu’on ne court pas après certaines récompenses ni après de grandes rétributions ? Est-on objet de dérision parce qu’on va ouvertement au culte le dimanche ? Chacun de nos engagements a son prix. Ce qu’il coûte, ce qu’il rapporte, non pas comme rétribution, mais comme image et réalité de la Grâce. Ainsi l’existence chrétienne, même dans la peine, n’est pas dépourvue de joie. Amen

dimanche 28 juin 2015

Le sens du Christ (1 Corinthiens 2,10-16) avec, en guest star : Bartimée

1 Corinthiens 2
10 En effet, c'est à nous que Dieu l'a révélé par l'Esprit. Car l'Esprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu.
 11 Qui donc parmi les hommes connaît ce qui est dans l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui? De même, ce qui est en Dieu, personne ne le connaît, sinon l'Esprit de Dieu.
 12 Pour nous, nous n'avons pas reçu l'esprit du monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin que nous connaissions les dons de la grâce de Dieu.
 13 Et nous n'en parlons pas dans le langage qu'enseigne la sagesse humaine, mais dans celui qu'enseigne l'Esprit, exprimant ce qui est spirituel en termes spirituels.
 14 L'homme laissé à sa seule nature n'accepte pas ce qui vient de l'Esprit de Dieu. C'est une folie pour lui, il ne peut le connaître, car c'est spirituellement qu'on en juge.
 15 L'homme spirituel, au contraire, juge de tout et n'est lui-même jugé par personne.

 16 Car qui a connu la pensée (le sens) du Seigneur pour l'instruire? Or nous, nous avons la pensée (le sens) du Christ.

Marc 10
46 Ils arrivent à Jéricho. Comme Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une assez grande foule, l'aveugle Bartimée, fils de Timée, était assis au bord du chemin en train de mendier.
 47 Apprenant que c'était Jésus de Nazareth, il se mit à crier: «Fils de David, Jésus, aie pitié de moi!»
 48 Beaucoup le rabrouaient pour qu'il se taise, mais lui criait de plus belle: «Fils de David, aie pitié de moi!»
 49 Jésus s'arrêta et dit: «Appelez-le.» On appelle l'aveugle, on lui dit: «Confiance, lève-toi, il t'appelle.»
 50 Rejetant son manteau, il se leva d'un bond et il vint vers Jésus.
 51 S'adressant à lui, Jésus dit: «Que veux-tu que je fasse pour toi?» L'aveugle lui répondit: «Rabbouni, que je retrouve la vue!»
 52 Jésus dit: «Va, ta foi t'a sauvé.» Aussitôt il retrouva la vue et il suivait Jésus sur le chemin.



Prédication : 
            Paul, nous le savons, a été parmi les premiers à prêcher l’Evangile à Corinthe. Mais il n’a pas été le seul à l’y prêcher. D’autres prédicateurs que lui sont venus. A la suite de cela, à Corinthe, certains se réclamaient de Monsieur Paul, d’autres de Monsieur Apollos, d’autres encore de Céphas (c'est-à-dire de Pierre) et d’autres encore de Christ. Ces gens qui se réclamaient d’untel n’appréciaient pas, voire détestaient, ceux qui se réclamaient de tel autre. La jeune Eglise de Corinthe se trouva donc profondément divisée.
            On pourrait penser que Paul, mis au courant de cette situation, irait défendre sa propre prédication, tout en dénigrant celle des autres. Est-ce vraiment cela qu’il fit ? Notre méditation va interroger, dans ce sens, un tout petit élément de l’Epître.

            Là où nous lisons, Paul écrit ceci : « Or, nous, nous avons la pensée du Christ. » Nous laissons  momentanément de côté le fait que cette affirmation laisse clairement entendre que d’autres n’ont pas cette « pensée du Christ ».
Nous tâchons d’abord de comprendre ce qu’est cette « pensée du Christ ». Il serait plus juste, et plus compréhensible, que nous traduisions ainsi : « Or, nous, nous avons le sens du Christ. » Pensez, pour bien comprendre l’expression « sens du Christ », à quelque chose comme le sens de l’orientation, ou à ce que les montagnards appellent le sens du terrain. Le sens du terrain, lorsqu’on est sur un terrain accidenté, délicat, compliqué, où l’itinéraire n’est absolument pas marqué, ni évident, lorsqu’ainsi le danger guette… le sens du terrain, c’est l’aptitude d’une personne à trouver alors à coup sûr les bons passages, c'est-à-dire les passages les plus sûrs, ceux qui préservent la vie. Et si à cette personne vous demandez si elle est déjà venue dans ce coin, ou comment elle a fait, elle sera bien en peine de vous répondre. Le sens du terrain ne tient pas forcément à l’expérience, même si l’expérience peut aider… il y a quelque chose d’étrange et de merveilleux avec ce sens du terrain. Résumons, le sens du terrain, c’est l’aptitude à reconnaître instantanément et à coup sûr, que c’est par là, et pas ailleurs, qu’il faut passer parce que là est le chemin de la vie.
            Nous, dit Paul – en quelque manière moi, Paul, mais pas moi tout seul, ceux qui œuvrent avec moi – nous avons le « sens du Christ », c'est-à-dire une aptitude à reconnaître instantanément et à coup sûr ce qui est du Christ, ce qui correspond à la vie du Christ, c'est-à-dire ce qu’il y a à faire pour marcher sûrement en Christ…
            Est-ce une insupportable prétention ? Est-ce une considérable arrogance ? On fait souvent à Paul ce genre de reproche. Paul, il est vrai, se réclame de quelque chose que Dieu a révélé par l’Esprit, un don tout particulier, qui permet de dire spirituellement des choses spirituelles et de juger tout ce qui est charnel, sans être soi-même jugé par personne. Ainsi exprimé, effectivement, cela ressemble à de la prétention et de l’arrogance ; tout chrétien normalement constitué doit se méfier de quiconque viendrait vers lui avec un tel discours. Mais rejeter maintenant le propos de Paul serait une erreur regrettable. Car Paul ne se réclame pas d’un savoir dont il serait détenteur, mais d’une connaissance des dons de la grâce de Dieu. Comprenons bien que la connaissance des dons de la grâce de Dieu ne peut jamais être ramenée à un savoir sans être ruinée. Car le propre des dons de la grâce de Dieu c’est qu’ils sont toujours à recevoir – puisque ce sont des dons – jamais mérités – puisqu’ils émanent de la grâce de Dieu – toujours nouveaux – car Dieu est infini, créateur, et vivant.
            Autrement dit, ce sens du Christ dont Paul se réclame n’est pas un savoir supérieur, permanent et universel, qui ferait de lui un surhomme et un maître, mais une disposition particulièrement précaire, celle d’un simple serviteur, celle de la foi. Et cela signifie que pour Paul, pour celui qui croit, rien n’est jamais dû, rien n’est acquis, tout est à recevoir et le plus beau toujours en espérance. Le sens du Christ est cette grâce que Dieu prodigue et qui permet de choisir à coup sûr, le chemin ouvert du jugement, de la grâce, et de l’espérance.
Peut-on, à la lecture de la suite de la première Epître aux Corinthiens, soutenir que Paul n’est pas un prétentieux ou un arrogant ? Il le serait s’il défendait une position qu’il tient. Or, ce que Paul dit est difficile, même pour Paul. Le sens du Christ mène celui qui l’a reçu sur le chemin de la foi, qui est le chemin de l’amour. Paul va mener son lecteur jusqu’à l’hymne à l’amour. A la fin de l’hymne à l’amour, ce qui apparaît, c’est que personne n’aime ainsi, et que, même ayant le sens du Christ, il n’y a rien à défendre,  tout est à demander, tout est à recevoir.

            Ayant suffisamment développé l’idée du « sens du Christ », nous pouvons nous demander, humblement, si nous pourrions, nous autres, écrire et soutenir cette même affirmation : « Nous avons, nous, le sens du Christ. » Il faudrait que chacun s’examine pour lui-même. Ai-je le sens du Christ ? Ai-je demandé, et reçu ce don, cette grâce qui me permet de me diriger, de choisir à chaque instant, dans chaque nouvelle situation, le chemin d’audace et de liberté qui conduit à la vie ? Il faudrait aussi que nous nous examinions, ensemble, en tant que communauté. Avons-nous reçu, les uns des autres, cette exhortation à l’ouverture, à la liberté et à la responsabilité ? Nous n’allons pas faire cet examen maintenant.
            Nous allons bien plutôt repenser un instant à ce Bartimée, aveugle, qui en appelait bruyamment à Jésus de Nazareth et que d’aucuns voulaient faire taire. Avaient-ils le sens du Christ, ceux qui trouvaient qu’un aveugle vociférant ferait tache sur le chemin triomphant du maître ? Nous répondrons sans doute non. Mais avaient-ils le sens du Christ, ces gens-là, lorsque Jésus, les prenant tous à contre-pied, fit appeler l’aveugle et qu’eux, après avoir tenté de faire taire l’aveugle l’appelèrent à la confiance ? Osons dire qu’à leur corps défendant ils ont ce sens un peu plus à cet instant que dans l’instant qui précède. Il y a donc un peu d’espoir pour les gens contents d’eux et obtus. Et l’absence de sens du Christ ne barre pas toujours le chemin qui mène au Christ. Bartimée, lui, avait le sens du Christ, en persistant à crier, puis en lâchant son manteau… Car le sens du Christ fait lâcher le peu de bien et de certitude qu’on possède et fait s’en remettre à Christ.
           
            Que conclure ? (1) Le sens du Christ n’est pas quelque chose qu’on possède ; c’est à travailler dans la réflexion, et c’est à recevoir dans la foi. (2) Il nous faut demander chaque jour à Dieu qu’il nous fasse grâce de nous donner le sens du Christ. (3) Il ne faut pas douter que Dieu donne toujours ce sens à celui qui, se défaisant de tout ce qu’il possède en tant que connaissance de Dieu, se tourne humblement et résolument vers Dieu. (4) Ce sens du Christ nous fait découvrir de nouveaux chemins, il les rend praticables aussi pour d’autres que nous.

            Qu’il en soit ainsi. Amen