dimanche 21 septembre 2014

Le salaire de la douzième heure (Matthieu 20,1-16)

Note préliminaire sur la division du temps chez les Romains : Le jour solaire était divisé en douze heures, avec un point fixe, midi (meridies), où commençait la septième heure. La durée de l'heure minima (23 déc.) était de 44 min. 30 s; celle de l'heure maxima (25 juin) de 75 min. 30 s.

Matthieu 20
1 «Le Royaume des cieux est comparable, en effet, à un maître de maison qui sortit de grand matin, afin d'embaucher des ouvriers pour sa vigne.
2 Il convint avec les ouvriers d'une pièce d'argent pour la journée et les envoya à sa vigne.
3 Sorti vers la troisième heure, il en vit d'autres qui se tenaient sur la place, sans travail,
4 et il leur dit: ‹Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste.›
5 Ils y allèrent. Sorti de nouveau vers la sixième heure, puis vers la neuvième, il fit de même.
6 Vers la onzième heure, il sortit encore, en trouva d'autres qui se tenaient là et leur dit: ‹Pourquoi êtes-vous restés là tout le jour, sans travail?› -
7 ‹C'est que, lui disent-ils, personne ne nous a embauchés.› Il leur dit: ‹Allez, vous aussi, à ma vigne.›
8 Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant: ‹Appelle les ouvriers, et remets à chacun son salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers.›
9 Ceux de la onzième heure vinrent donc et reçurent chacun une pièce d'argent.
10 Les premiers, venant à leur tour, pensèrent qu'ils allaient recevoir davantage; mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d'argent.
11 En la recevant, ils murmuraient contre le maître de maison:
12 ‹Ces derniers venus, disaient-ils, n'ont travaillé qu'une heure, et tu les traites comme nous, qui avons supporté le poids du jour et la grosse chaleur.›
13 Mais il répliqua à l'un d'eux: ‹Mon ami, je ne te fais pas de tort; n'es-tu pas convenu avec moi d'une pièce d'argent?
14 Emporte ce qui est à toi et va-t'en. Je veux donner à ce dernier autant qu'à toi.
15 Ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien? Ou alors ton oeil est-il mauvais parce que je suis bon?›
16 Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers.»

Prédication :
Je me suis souvent demandé, puisque tout est grâce, puisque Dieu est amour, puisque sa miséricorde et sa bonté sont sans limites, pourquoi il n’y avait pas, dans cette parabole, d’ouvriers de la douzième heure. La fin de la parabole aurait été un peu plus scandaleuse encore, puisque certains auraient finalement reçu un salaire pour n’avoir pas travaillé du tout !
Cette fin scandaleuse est une fin qui m’aurait plu. Mais il ne suffit pas, en matière de texte biblique, que cela plaise, ou déplaise. Car elle déplaît souvent, cette parabole. «  C’est pas juste », nous disent petits, ados, et grands… Et ma fin à moi, celle de la douzième heure, ne fait qu’aggraver cette idée de rétribution injuste.
Mais, au fond, pourquoi trouve-t-on cette parabole injuste ?

Pour une seule raison. Lorsque nous lisons cette parabole, nous imaginons que le Royaume des cieux est le salaire qui vient après un travail… un peu de notre imaginaire médiéval ressort, le paradis comme rétribution des œuvres bonnes. On vit donc la vie qu’on vie, on s’efforce de faire ce qu’il faut faire et, à la fin du parcours, Dieu soupèse le tout, juge et rétribue. Pourtant, la découverte que Martin Luther fait, ou refait, du salut par pure grâce de Dieu devrait mettre à mal cette lecture, ces idées… or, il n’en est rien : c’est pas juste, dit-on après avoir lu la parabole des ouvriers de la onzième heure !
Mais le lecteur qui réagit ainsi imagine quelque chose qui est en complète contradiction avec ce qu’il professe par ailleurs. Comment l’infinie miséricorde de Dieu, comment sa grâce qui est première peut-elle être compatible avec l’idée de rétribution ? Reconnaissons pour l’instant que l’idée de rétribution est une idée bien pratique, même si Dieu tout de même compte un peu bizarrement… A nous qui faisons profession de connaître Dieu, à nous qui venons le servir, l’idée de rétribution sert d’assurance vie. Ayant œuvré déjà et œuvrant encore à la vigne du Seigneur, même si la rétribution est un peu pas juste à la fin, elle tout de même tout à fait assurée.

Reste pourtant que, même tout à fait assurée, cette rétribution met en contradiction ce qu’on comprend de la parabole, et ce qu’on professe : le salut par pure grâce, offert, promis, par un Dieu tout amour. Et cette contradiction vient alors ruiner un effort de lecture basé sur l’idée que le royaume des cieux est le salaire qui vient après le travail. Il faut choisir, entre l’amour de Dieu et le Royaume des cieux comme salaire. Choisissons l’amour de Dieu… écartons l’idée d’une rétribution, et lisons de nouveau.
Le Royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui sortit… Lisez bien jusqu’au bout ! Où voyez-vous, où lisez-vous que le Royaume c’est le salaire et que le maître de maison c’est Dieu ? Si vous supposez cela, si nous supposons cela, si nous le voyons, c’est que nos idées précèdent notre lecture. Le Royaume des cieux n’est pas semblable au salaire versé par un maître à un employé. Il est semblable à toute la petite histoire qui est racontée. Le Royaume des cieux c’est le maître qui embauche sous contrat, c’est aussi la tâche qui est accomplie, par les uns, par les autres, c’est la rétribution qu’on reçoit, c’est le grommellement de ceux qui trouvent que c’est trop peu par rapport à ceux qui ont travaillé moins qu’eux-mêmes, c’est aussi sans doute la joie de ceux qui se réjouissent que si peu d’engagement leur ait rapporté tant… Le Royaume des cieux, c’est tout ça et, du point de vue des ouvriers, le Royaume des cieux c’est travailler à la vigne, la grâce d’y avoir été envoyé, y être en sachant que le travail ne sera pas sans rétribution. Sauf que, pour ce qu’il en est du montant de la rétribution, on ne sait pas ce qu’elle sera, relativement à celle d’autrui…
Mais il ne faut pas trop s’étonner de cette apparente injustice : Jésus raconte une parabole et les paraboles ont toujours ce point d’incongruité, ce petit scandale qui les distingue.

Sœurs et frères, nous ne sommes pas ces ouvriers de la première heure, ni ceux de la dernière heure. Nous ne savons pas quelle heure il est dans le Royaume des cieux. Nous ne pouvons nous dire que ceci : le Royaume des cieux n’est pas la rétribution de la tâche, c’est la tâche elle-même. Le Royaume des cieux n’est pas la rétribution des œuvres bonnes que nous aurons accomplies en notre nom et au nom de notre Seigneur ; le Royaume des cieux c’est d’avoir été invité à les accomplir et de pouvoir les accomplir. C’est le l’appel, le contrat, la décision de répondre, le travail, l’énergie dépensée et ce qu’on reçoit finalement. Et si l’on reçoit des insultes plutôt que des louanges, et si l’on reçoit des coups plutôt que des caresses, c’est encore le Royaume des cieux. Et si pour un travail qui nous semble bien moindre que le nôtre d’autres se voient cent fois plus gratifiés que nous, c’est encore le Royaume des cieux.
Car dans le Royaume des cieux il n’y a pas de hiérarchie des tâches, ni des rétributions. Chacun accomplit ce qu’il a pu accomplir, chacun reçoit ce qu’il reçoit. Est-ce juste ou injuste ? Il en va de la véracité de la grâce de Dieu qu’il en soit ainsi, il en va de la liberté, et de la nature même de Dieu qu’il en soit ainsi. Et il en va de la vérité pécheresse de l’être humain que ça grommelle dans un cas, et que ça fasse les malins dans l’autre cas. Allez savoir pourquoi la parabole ne s’intéresse qu’à ceux qui grommellent…

Maintenant, je voudrais faire observer qu’il y a, dans cette parabole, une très belle promesse, et que cette promesse est celle d’une rétribution. Ce qu’on fait dans le Royaume des cieux, dans l’esprit du Royaume des cieux, cela n’est jamais jamais perdu. Certes il faut parfois attendre, suer sous les soleil brûlant, porter tout le poids des jours, souffrir la soif et la faim mais la promesse est là qui ne peut faillir : ce qui est fait dans le Royaume des cieux, dans cette qualité d’obéissance et d’engagement que réclame l’Evangile, ce n’est jamais en pure perte pour celui qui choisit de l’accomplir.

Et pour finir, une brûlante interpellation. Il n’y a pas d’ouvriers de la douzième heure, parce qu’il n’y a pas de douzième heure dans le Royaume des cieux. Il n’y en a pas parce que c’est maintenant que l’appel retentit, c’est maintenant, à chaque instant, qu’il s’agit de travailler à la vigne du maître. Et la moindre des tâches, civile ou ecclésiastique, que la vie nous suggère peut bien faire de nous  l’un de ces derniers qui, dans le Royaume des cieux, sont les premiers. 
Et là, ne pensons surtout pas qu’on nous rétribuera. Notre joie, notre rétribution, c’est juste de pouvoir servir.

lundi 15 septembre 2014

et s'il ne me restait qu'un seul texte biblique ? (Psaume 24)

                   C'est une question que chaque lecteur de la Bible peut bien se poser : et si les circonstances dans lesquelles je vis étaient particulièrement  dangereuses, s'il ne m'était permis de ne conserver qu'un seul texte de la Bible, qu'une seule page, que ferais-je alors ? Qui a lu le titre de ce billet connaît déjà ma réponse. Mais cette réponse a été donnée dans des circonstances et au terme d'une réflexion que voici.


Je voudrais avant tout partager avec vous une question qui m’habite, depuis longtemps.

Il y a comme ça des questions qui vous habitent, comme ça, jusqu’à l’obsession…

Pour moi, il y eut une question, une question « Pourquoi ? » qui portait sur la destruction des juifs d’Europe. C’était une question obsédante – pendant presque tout le trimestre d’automne, pendant presque dix ans, elle était la seule question sur laquelle je pouvais travailler, a vrai dire sans avancée significative. Le « Pourquoi ? » résistait, et résistait bien ? Pourquoi cela fut-il possible… Et au bout de ces dix ans, j’ai eu la chance de lire, à la fin d’un été, un livre capital : Eichmann à Jérusalem ; Rapports sur la banalité du mal, de Hannah Arendt. Et la réponse, de Hannah Arendt, tient à ce constat que le mal qu’on a qualifié d’absolu a été accompli par division de l’acte en une multitude de petits actes finalement banals, presque ordinaires. Pour accomplir cette horreur, il fallait bien entendu des monstres pour la concevoir, mais aussi, et surtout, dit Arendt, une multitude de gens ordinaires, banals autant que ce Eichmann qui se présenta, lors de son procès, comme un logisticien, un chef de gare quoi…
            Après la lecture et la méditation de cet ouvrage, la question « Pourquoi ? » a cessé de m’obséder. Je crois qu’elle a cessé de m’obséder parce que l’idée de Hannah Arendt, qui fit scandale, a eu sur moi l’effet d’une sorte de prise de responsabilité. Cette chose, ou du moins une part humaine de cette chose inhumaine est entrée en moi avec vérité. J’ai dû prendre conscience que je suis de ce monde, de ce mal, et de cette responsabilité. En tout cas, la question de la Shoah a cessé de m’obséder, même si elle m’habite toujours. J’avance avec elle au lieu qu’elle m’immobilise dans sa puissance d’horreur et de déni.

            Mais ça n’est pas de cette question que je voulais vous parler. Il y a une autre question, très difficile pour moi, et la voici : « Pourquoi l’espérance vivante en Dieu, cette espérance qui fait parler les prophètes et qui soutient souvent les réprouvés, pourquoi cette espérance dégénère-t-elle parfois en obligation de croire, obligation au titre de laquelle il arrive même qu’on détruise et qu’on assassine ? » Je peux formuler autrement cette question : « Pourquoi une espérance messianique se transforme-t-elle en oppression ? »
            Je porte cette question. D’une certaine manière, je connais la réponse, la réponse évangélique, la réponse qui doit - qui devrait - prévenir toute dérive, et qui énonce qu’il n’y a de messie authentique qu’un messie crucifié. Mais ça n’est pas tout à fait satisfaisant d'un point de vue pratique.
           
            Ce que je veux dire, c’est que je ne suis pas un contemporain de la Shoah, je suis trop jeune, et je peux seulement assumer une sorte de petite part personnelle de responsabilité dans l’histoire de la Shoah. Je ne suis pas un être banal de ce temps-là.
            Par contre, je suis un être banal de ce temps, du temps ou l’espérance messianique de l’Islam – car il y a, depuis le commencement de l’Hégire, une espérance messianique de l’Islam –  du temps où l’espérance messianique de l’Islam bascule dans l’horreur du Califat en Irak et au Levant. Alors bien entendu je ne suis pas musulman pour me prononcer sur l’Islam. Je suis par contre chrétien pour me prononcer sur ce que mes pères ont fait d’horrible parfois au nom du Christ…
           
Il faut qu’il me suffise de m’interroger sur ce basculement, qui peut me guetter, sur cette violence, qui peut m’habiter, parce que moi aussi, je suis habité par une espérance messianique soutenue par un texte sacré et que ce texte sacré, la Bible, dit la vérité de la violence autant que la vérité de l’amour.
            Moi aussi, parfois, j’aimerais que mes contemporains soient ce que je veux qu’ils soient… et parce que moi aussi, faute qu’ils soient ce que je voudrais qu’ils soient, je préférerais parfois qu’ils ne soient pas.

            Pourquoi donc cette espérance vivante accouche-t-elle parfois de l’horreur ? Je ne sais pas, ou plutôt je sais que ma faiblesse, ma complaisance, mon appétit, mon impatience, ma gloutonnerie… pourraient bien ne pas être tout à fait étranger à... certains basculements.
            Mais je sais aussi que Dieu donnera à qui le lui demandera la force de résistance qui est toujours nécessaire à qui veut demeurer humble, calme et digne, à qui veut demeurer dans la vérité.

            Quel texte biblique partagerai-je ? Quel texte biblique partagerai-je lorsqu’il n’en restera qu’un ?

Psaume 23 (je le conserverai dans la traduction de Louis Segond)
1 Cantique de David. L'Éternel est mon berger: je ne manquerai de rien.
 2 Il me fait reposer dans de verts pâturages, Il me dirige près des eaux paisibles.
 3 Il restaure mon âme, Il me conduit dans les sentiers de la justice, À cause de son nom.
 4 Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort, Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi: Ta houlette et ton bâton me rassurent.
 5 Tu dresses devant moi une table, En face de mes adversaires; Tu oins d'huile ma tête, Et ma coupe déborde.
 6 Oui, le bonheur et la grâce m'accompagneront Tous les jours de ma vie, Et j'habiterai dans la maison de l'Éternel Jusqu'à la fin de mes jours.

dimanche 7 septembre 2014

Si ton frère a péché - mais quel péché ? (Matthieu 18)

Après quelques mois de repos que je ne dirai pas bien mérité, car tout est grâce, je reprends pour mes chers lecteurs le fil de ce blog, qui est le fil de mes prédications, et des méditations que, parfois, on me demande de donner au commencement de telle ou telle réunion institutionnelle.

Aujourd'hui, vous pourrez lire tout le chapitre 18 de l'évangile de Matthieu - mais je ne le fais pas figurer ici dans son intégralité.

Matthieu 18
1 À cette heure-là, les disciples s'approchèrent de Jésus et lui dirent: «Qui donc est plus grand qu’un autre dans le Royaume des cieux?»
2 Appelant un enfant, il le plaça au milieu d'eux
3 et dit: «En vérité, je vous le déclare, si vous ne vous convertissez pas et ne devenez pas comme les enfants, non, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux.
4 Celui-là donc qui s’abaissera lui-même à hauteur d’enfant sera  plus grand qu’un autre dans le Royaume des cieux.
5 Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m'accueille moi-même.

6 «Mais quiconque entraîne la chute d'un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu'on lui attache au cou une grosse meule et qu'on le précipite dans l'abîme de la mer.

10 «Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits, car, je vous le dis, aux cieux leurs anges se tiennent sans cesse en présence de mon Père qui est aux cieux.

14 Ainsi votre Père qui est aux cieux veut qu'aucun de ces petits ne se perde.

15 «Si ton frère vient à pécher, va le trouver et fais-lui tes reproches seul à seul. S'il t'écoute, tu auras gagné ton frère.
16 S'il ne t'écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes pour que toute affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins.
17 S'il refuse de les écouter, dis-le à l'Église, et s'il refuse d'écouter même l'Église, qu'il soit pour toi comme le païen et le collecteur d'impôts.
18 En vérité, je vous le déclare: tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel.

21 Alors Pierre s'approcha et lui dit: «Seigneur, quand mon frère commettra une faute à mon égard, combien de fois lui pardonnerai-je? Jusqu'à sept fois?»

22 Jésus lui dit: «Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois.

Prédication

            Si ton frère a péché… Avant d’aller plus loin dans la méditation des versets de ce jour, nous prononçons les noms de Steven Sotloff et de James Foley. Ce sont des noms que nous connaissons. Mais il y a d’autres personnes, pour nous anonymes, qui sont mises à mort dans cette réalité politique et religieuse terrifiante qu’on nomme Etat Islamique en Irak et au Levant. Des gens sont déclarés pécheurs et mis à mort, parce qu’ils sont seulement différents, d’une autre religion, d’une autre culture, d’une autre sensibilité…On leur prend la vie au nom d’un texte sacré. Celui-là a péché, je le mets à mort.
            Ne pensez pas une seule seconde que notre chère Bible nous place à l’abri de ce genre de comportement. Et si vous récusez l’ancien testament comme violent et assassin, dites-vous bien que le « Contrains-les d’entrer » de Luc 14,23 est le verset du nouveau testament qui a justifié parfois les actes de violence de la Sainte Inquisition…
            Sans parler de mise à mort, s’imposer à autrui, discréditer ou condamner autrui et s’en donner raison, Bible en main, est un geste simple, qui est à la portée de tous ceux qui ont une Bible entre les mains. C’est même une tentation biblique, la seconde dans l’évangile de Matthieu.

            Si ton frère a péché… et vous connaissez la suite. Mais après ce que nous venons de dire, il va être très difficile d’ouvrir la Bible et d’appliquer ce qui est écrit.
C’est que, dans les versets que nous venons de lire, ce ne sont pas les commandements qui sont visés en tant que tels. Les commandements sont là, depuis toujours et on n’a pas besoin d’un Fils de Dieu pour en répéter la lettre et pour en rappeler la rigueur. Il suffit de lire. Aussi bien, pour comprendre les versets que nous lisons maintenant, il n’est pas nécessaire que nous nous interrogions sur la transgression de tel ou tel commandement. Il s’agit d’autre chose, d’autres formes du péché, bien plus graves que les simples transgressions. En trois points :

      Premier point. Qui est plus grand qu’un autre dans le Royaume des cieux, demandent inopinément les disciples de Jésus ? Il y a là l’idée de se comparer, l’idée que la valeur, la grandeur, la dignité se mesurent, se méritent. Et ce n’est sans doute pas seulement l’au-delà qui est en question. La présence mystérieuse du Ressuscité est ici-bas bien réelle, le Royaume des cieux est ici-bas aussi. Et qui est plus grand que les autres entre les disciples ?
Se donner de l’importance, se donner plus d’importance qu’autrui, c’est une première sorte de péché que notre texte désigne. Et il y a fort à parier que, dès le temps de Matthieu, dès le temps des premières communautés chrétiennes, si diversifiées, si différentes les unes des autres et si profondément humaines, on a dû se considérer comme plus authentique, plus proches de Dieu, plus purs, plus méritant… plus grand que... Et voici un péché de comparaison.
Méditons un instant sur cette sorte de péché, se comparer, se croire plus grand, désigner des moins grands… Et reconnaissons qu’un effort de notre volonté peut nous permettre de lutter efficacement contre lui.
Mais voici, supposons que nous nous corrigions, il reste autre chose.

Deuxième point. Il va être question de conversion. Se corriger de l’idée qu’on est plus important qu’untel est encore assez simple. Et si l’on a ni plus ni moins d’importance qu’untel, cela ne signifie pas qu’on n’a aucune importance. Ce à quoi Jésus invite, ce qu’il commande même, c’est de considérer que nous n’avons, dans le Royaume, ni importance, ni mérite, ni dignité, en aucune manière. « Appelant un enfant, il le plaça au milieu d’eux. » Il appelle donc un enfant de cette époque. A cette époque, un enfant, n’est vraiment pas grand-chose. Un enfant, ça se fabrique en ce temps comme aujourd’hui, mais pour qu’un enfant devienne adulte, il faut mettre au monde quatre, cinq enfants… Et un enfant alors n’acquiert une certaine importance que s’il survit à ses premières années, que s’il dépasse le stade enfant. Un enfant donc en ce temps n’a que sa vie et que ce qu’il reçoit.
Ni dignité, ni mérite, ni aucune d’importance : considérer cela s’agissant de soi-même, c’est la conversion à laquelle Jésus invite et dont sans doute nous sommes à peu près incapables…
Ceci dit, nous n’allons pas supposer que, pour se convertir à cette enfance dont nous venons de parler, il s’agirait de renoncer à notre intelligence et à nos capacités à agir. Ce serait tellement trop facile de procéder ainsi, tellement méritoire. Se convertir à cette enfance, pour nous qui ne sommes plus des enfants, c’est penser et agir tout en sachant que c’est par grâce que la pensée et l’action nous sont données, et que c’est par grâce encore qu’un fruit de notre action peut nous échoir. Se convertir à l’enfance c’est penser et agir comme n’ayant personnellement aucune importance. C’est demeurer toujours en situation d’accueil et de faiblesse, même au cœur de l’action.
Pour résumer, la seconde sorte de péché que Jésus désigne c’est de considérer qu’on a une importance, alors qu’on n’en a aucune ; c’est considérer que l’on mérite quoi que ce soit, alors que tout est grâce…
Méditons sur ce péché, et prions Dieu, parce que notre volonté est ici impuissante, qu’il nous fasse grâce, qu’il nous convertisse.

Troisième point. Je cite : « Mais celui qui entraîne la chute d’un seul de ces petits qui croient en moi… », vous connaissez la suite. Entraîner la chute, c’est empêcher de marcher, c’est ramener au ras du sol, c’est empêcher de grandir. Grandir dans la vie, grandir dans la foi, c’est lorsque le petit devient grand, et que le grand devient petit, petit comme nous l’avons vu. Conforter les grands dans leur importance, c’est peut-être bien les empêcher de devenir petits, donc les empêcher de grandir dans la foi, et donc bien entraîner leur chute. Ecraser les petits dans leur petitesse c’est les empêcher de grandir, c’est entraîner leur chute. Mais sait-on seulement toujours si l’on a face à soi un petit ou un grand ?
La troisième forme du péché, gravissime selon Jésus, c’est considérer que celui qui est ce qu’il est aujourd’hui sera toujours ce qu’il est. C’est le péché le plus grave parce qu’il revient à dire que ni Dieu (pour la seconde forme du péché) ni l’homme (pour la première forme du péché)  ne recèlent en eux de puissance de changement. Méditons sur cette forme du péché.

            Alors ? Si ton frère a péché… Ton frère a-t-il péché de l’un de ces trois péchés ? Alors bien sûr, on peut mettre en œuvre littéralement les versets qui suivent, mais, si l’on choisit de le faire, sait-on jamais si l’on n’est pas en train de pécher gravement ? On hésitera. On ne pourra y aller qu’avec crainte et tremblement. En se disant que dépourvu d’importance, de justice et de dignité l’on a bien plus à apprendre qu’à enseigner, et bien plus à recevoir qu’à donner.
Pourvu alors qu’on délier, et qu’on ne lie pas. Car telle est notre tâche, notre seule tâche : délier, donner à la vie et la foi de quoi grandir, et conduire toute vie qui cherche la source de la vie vers cette source.
            De cette tâche, nous ne devons comprendre qu’une seule chose : c’est une tâche infinie. « Non pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois. » Autant de fois l’on déliera… Autant de fois l’on sera délié. Plaise à Dieu. 

dimanche 6 juillet 2014

Un moment d'égarement (Matthieu 11,2-6 et 20-30)


Matthieu 11
2 Or Jean, dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ. Il lui envoya demander par ses disciples:
3 «Es-tu ‹Celui qui vient› ou attendons-nous quelqu’un d’autre?»
4 Jésus leur répondit: «Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez:
5 les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres;
6 et heureux celui qui n’aura pas été piégé à cause de  moi!»
(…)
20 Et alors il se mit à fulminer contre les villes où avaient eu lieu la plupart de ses miracles, parce qu'elles ne s'étaient pas converties.
21 «Malheureuse es-tu, Chorazin! Malheureuse es-tu, Bethsaïda! Car si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que, sous le sac et la cendre, elles se seraient converties.
22 Oui, je vous le déclare, au jour du jugement, Tyr et Sidon seront traitées avec moins de rigueur que vous.
23 Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu'au ciel? Tu descendras jusqu'au séjour des morts! Car si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, elle subsisterait encore aujourd'hui.
24 Aussi bien, je vous le déclare, au jour du jugement, le pays de Sodome sera traité avec moins de rigueur que toi.»

25 Et à cet instant, Jésus reprit : «Je confesse, Père, Seigneur du ciel et de la terre, (que tu as) caché cela aux sages et aux intelligents et (que tu l’as) dévoilé aux très petits enfants.
26 Oui, Père, c'est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance.
27 Tout m'a été remis par mon Père. Nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils le dévoilera :
28 «Venez auprès de moi, vous tous qui peinez, surchargés par le fardeau, et moi je vous donnerai le repos.
29 Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi que je suis serein, et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes.

30 Oui, mon joug est bienfaisant et mon fardeau léger.»

Prédication :
            Ainsi donc, pour ne relire maintenant qu’un seul verset, le 25ème, cela fut caché aux intelligents et aux sages et dévoilé aux très petits enfants. Qu’est-ce que cela ? Cela ne peut être que dévoilé, affirme Jésus, et si l’on cherche à en donner une formulation qui soit accessible aux intelligents et aux sages, ce n’est plus de cela que nous parlons. Tout au plus peut-on espérer rendre compte du mouvement de ce dévoilement, et repérer un chemin qui, peut-être, sera praticable.

            Demandons-nous d’abord si le monde est partagé entre les intelligents et les sages d’un côté, et les très petits enfants, de l’autre ? Supposons-le un instant. Nous sommes tous ici en possession de moyens intellectuels et sans doute aussi d’un certain nombre d’éléments de sagesse. Devons-nous abdiquer et régresser pour nous approcher de Jésus, pour nous approcher de Dieu, et en revenir à cet état ancien, qui nous vit dans tout la belle pureté du premier âge nous consacrer exclusivement – ou presque – à notre alimentation et à notre sommeil ? Prêcher ceci reviendrait à récuser l’intelligence et la sagesse ; une prédication qui récuse l’intelligence et la sagesse est étrangère à l’Evangile. L’Evangile certes interroge radicalement certains visages, certains mésusages de l’intelligence et de la sagesse. Mais l’humanité n’a pas besoin, n’a jamais eu besoin de hordes d’adeptes décérébrés. L’humanité n’a pas besoin  non plus de gourous. Nous avons supposé un instant que le monde pourrait être partagé entre les intelligents et les sages et les très petits enfants. Nous écartons cette supposition…
            Nous écartons aussi cette supposition parce que le texte lui-même ne permet pas de la maintenir. Dans la bouche de Jésus il n’y a pas un principe intangible, mais une exclamation, comme il est écrit : « Et à cet instant, Jésus reprit : … » L’on pourrait même oser traduire par « Et à cet instant, Jésus se reprit… », tout comme l’on dit parfois à une personne qui s’emporte, ou déraille, ou s’égare : « Mais enfin, reprends-toi ! »

            Jésus se serait-il égaré ? Un moment d’égarement pourrait-il arriver à Sa Divine Personne ? Blasphème… Pourtant, chers amis, nous allons poursuivre cette piste, celle d’un moment d’égarement de Jésus. Voyez-vous la doctrine ne doit jamais précéder la lecture. Et le texte biblique est là juge de nos passions. Lisons, lisons les versets qui précèdent celui par lequel nous avons commencé cette méditation, et demandons-nous sérieusement ce qui s’y joue.

            Jean le Baptiste, d’abord, envoie demander ceci à Jésus : «Es-tu ‹Celui qui vient› ou attendons-nous quelqu’un d’autre?» Jean est emprisonné et ne lui parviennent sans doute que des rumeurs. Ceux de ses propres disciples qu’il envoie vers Jésus sauront bien le rassurer. Mais nous devons interroger la question de Jean le Baptiste. Lui qui a prophétisé une venue s’enquiert de la réalisation littérale de sa propre prophétie. Il veut savoir, oui, ou non, si  Jésus est bien cet homme qu’on attend. Alors bien entendu à Jean le Baptiste on fera crédit de sa réclusion ; mais on va se demander sérieusement si la satisfaction d’un prophète tient à la réalisation littérale de ses prophéties. La question que pose Jean le Baptiste ressemble fort à ce genre de question que se posent ceux qui, ayant donné longtemps le meilleur d’eux-mêmes au service de l’Evangile, se demandent soudain si, par malheur, ils n’auraient pas œuvré pour rien et qui espèrent un réconfort, ou une sorte de récompense...
            Oui, ou non, es-tu celui dont j’ai annoncé la venue ? Jésus ne tombe pas dans le piège du oui ou du non. Il ne répond pas « Oui je  suis celui que tout le monde attend ! », mais il répond sur les actes et sur la prédication. Il répond sur un engagement qui certes est le sien propre mais qui pourrait, qui peut toujours, être l’engagement d’autres que lui. Notre engagement !
Jésus est celui qui vient, telle est sans aucun doute la leçon de l’évangile de Matthieu. Mais tant qu’il y aura des aveugles, des boiteux, des lépreux, de sourds, des morts et des pauvres, Jésus est celui qui doit venir et les œuvres du Christ demeurent à accomplir. Les œuvres du Christ auront à être accomplies par les humains tant que monde durera.

            Retenons de Jean le Baptiste qu’il cherche, dans une correspondance des prophéties et des faits, à vérifier la pertinence de son propre ministère. Prophétiser n’est pas prédire, mais certains dérapent parfois. Or, la quête, voire l’exigence d’une correspondance littérale entre les prédictions et les faits est l’un des visages possibles de l’intelligence, et pas le plus beau. S’agissant de la sagesse, qui produit à partir de l’observation des énoncés probables, on pourra dire aussi que l’exigence d’une correspondance littérale entre les énoncés et les faits est l’un des visages possibles de la sagesse, pas le plus beau non plus. Jean le Baptiste se comporterait-il momentanément comme l’un de ces intelligents et sages qui énoncent, qui prédisent, puis qui exigent ?
            Le réel de la vie ne doit rien à la sagesse des sages ni à l’intelligence des intelligents. Le réel de la venue du Christ ne doit rien aux prophéties des prophètes, ni aux doctrines des théologiens, ni aux dogmes des Eglises. La prédication chrétienne ne peut jamais dire « Il vient comme ceci et pas autrement ! » Elle ne peut que proclamer « Il vient ! » et mettre concrètement en œuvre ce qu’elle proclame.
           
La question finalement que pose Jean le Baptiste traduit-elle un moment d’égarement ? L’hypothèse mérite, voyez-vous, qu’on ne l’écarte pas trop vite, surtout lorsque la fin de la réponse de Jésus est celle-ci : « heureux celui qui n’aura pas été piégé à cause de  moi ! » Heureux, énonce Jésus, celui qui ne s’immobilise pas, qui ne s’arrête pas sur le nom, le texte, le dogme, les visages toujours provisoires de la vérité. Heureux celui qui prêche, qui témoigne, qui baptise, qui donne sans s’arrêter à aucune considération de vérification, de validation par le grand nombre, ou de retour sur investissement… Heureux celui pour qui tout ce qu’il reçoit est grâce et tout ce qu’il donne est don, il ne sera piégé ni à cause de Jésus le Christ, ni à cause de rien d’autre.

Ainsi, Jésus se montre lucide, et sans concession, sur ce qu’il en est de la question de Jean le Baptiste. Mais lucide il l’est beaucoup moins s’agissant de lui-même. Quelques versets plus loin, vous trouvez dans la bouche de Jésus des propos terribles. Il s’en prend à tous ses contemporains, collectivement. Il s’en prend à des villes entières, collectivement. Et là où Abraham défendit toute une ville pécheresse devant Dieu pour la raison que quelques justes s’y trouvaient peut-être, Jésus condamnerait des villes entières au motif que quelques pécheurs y auraient subsisté ? Dans ces villes Jésus a enseigné, il y a accompli des miracles, oui. Et alors ? En quoi cela oblige-t-il les habitants de ces villes ? La prédication de l’Evangile oblige-t-elle en quoi que ce soit celui qui l’entend ? Le prédicateur, le témoin de l’Evangile, le Christ lui-même, peuvent-il exiger de ceux auxquels ils s’adressent qu’ils approuvent en adhérant massivement ?
Moment de faiblesse, moment d’égarement, moment bien humain que celui que traverse ici Jésus. Moment que connaissent tous ceux qui, dans quelque domaine que ce soit, donnent le meilleur d’eux-mêmes, et pour quel résultat ? Qui se consacre sérieusement à des enfants, des ados, des détenus, des camés, des élèves de tous les âges… qui se consacre à ses sœurs et frères en Eglise, bourriques, comprend de quoi je parle. A certains moments, tout semble caché, et l’inertie des gens, et l’indifférence du monde appellent ce genre de terribles propos.

Et puis soudain, ça passe. Et à cet instant, soudainement, Jésus reprit : «Je confesse, Père, Seigneur du ciel et de la terre, (que tu as) caché cela aux sages et aux intelligents et (que tu l’as) dévoilé aux très petits enfants. » Jésus reprend et se reprend. Il confesse d’un coup sa foi en Dieu, Seigneur du ciel et de la terre : si ce qu’il entreprend doit avoir une suite, cela appartient à Dieu. Il confesse en quelque manière son égarement, son inutile ambition, ses exigences envers ses contemporains, et il s’en détourne. Il se reprend en tant qu’homme, et se redonne en tant qu’homme et en tant que Christ. 
Intense soulagement, dévoilement, pour lui, et pour nous. La foi en Dieu seul, et l’insouci de soi dont il fait montre à cet instant fondent pour nous toute libre adhésion possible.
Jésus passe – et l’on peut passer avec lui, derrière lui – de l’autre côté, de l’autre côté, du côté de ceux qui reçoivent sans avoir demandé, et qui donnent sans rien exiger. Dans ce passage, on n’abdique rien de son intelligence, on ne renie rien de la sagesse, mais on laisse derrière soi l’idée qu’on a raison d’être ce qu’on est et que ceux à qui l’on donne nous doivent quoi que ce soit. On donne parce qu’on a choisi de donner, et le devenir de ce don ne nous intéresse plus. On ne fait donc pas ainsi de ce qu’on a choisi de porter une charge pour autrui. Jésus ne le fait pas lui-même, ainsi donc son joug est-il doux, bienfaisant, et son fardeau léger.
L’engagement le plus profond est là, et avec lui une certaine forme d’insouciance de soi qui est la marque de la grâce. Puisse cela nous arriver. Amen

dimanche 22 juin 2014

Vers un bon usage du nom de l'Eternel (Osée 4,1)

Genèse 26
12 Isaac fit des semailles dans ce pays et moissonna au centuple cette année-là. Le SEIGNEUR le bénit
13 et il devint un grand personnage; il continua à s'élever jusqu'à atteindre une position éminente.
14 Il devint propriétaire d'un cheptel de petit et de gros bétail, et d'une nombreuse domesticité. Les Philistins en furent jaloux,
15 ils comblèrent tous les puits qu'avaient creusés les serviteurs de son père, au temps de son père Abraham, et les remplirent de terre.
16 Abimélek dit à Isaac: «Va-t'en loin de nous car tu es devenu beaucoup plus puissant que nous.»
17 Isaac partit de là et campa dans l'oued de Guérar et y habita.
18 Isaac creusa de nouveau les puits qu'on avait creusés au temps d'Abraham son père et que les Philistins avaient comblés après la mort d'Abraham. Il leur donna les mêmes noms que son père leur avait donnés.
19 Les serviteurs d'Isaac creusèrent dans l'oued et trouvèrent là un puits d'eaux vives.
20 Les bergers de Guérar se querellèrent avec les bergers d'Isaac en leur disant: «Ces eaux sont à nous.» Il appela ce puits Eseq parce qu'ils lui avaient fait échec.
21 Ils creusèrent un autre puits qui fut aussi objet de querelle ; il l'appela Sitna.
22 De là il se déplaça pour creuser un autre puits qui ne fut pas objet de querelle et qu'il appela Rehovoth en disant: «Maintenant en effet, le SEIGNEUR nous a laissé le champ libre et nous avons eu des fruits du pays.»
23 De là, il monta à Béer-Shéva.

Osée 4 (Louis Segond)
1 Écoutez la parole de l'Éternel, enfants d'Israël ! Car l'Éternel a un procès avec les habitants du pays, Parce qu'il n'y a point de vérité, point de miséricorde, Point de connaissance de Dieu dans le pays.

Osée 4 
1 Écoutez la parole de l'Éternel, enfants d'Israël ! Car [il y a querelle au sujet de  l’Eternel entre les habitants du pays] ; [c’est] qu'il n'y a ni amour de la vérité, ni amour de la vie, ni connaissance de dieu  dans le pays.


Prédication :


Quelque part au proche Orient, dans un coin de pays qui borde le désert, scène pastorale autour du puits. Au soir d’une longue journée qui a vu les troupeaux se déplacer sans cesse, parce que les pâturages sont maigres et qu’il faut éviter de les épuiser, les bergers et les bêtes se retrouvent autour du puits… On puise l’eau les uns pour les autres, on échange des nouvelles dans une ambiance joyeusement communautaire.
            Autour du puits cependant tous les bergers ne sont pas ne sont pas du même clan, voire pas de la même tribu ou, pire encore, ne sont pas de la même ethnie. "Les eaux sont à nous !" , vont crier les uns à la face des autres. Le ton va monter, la querelle va éclater, devenir une échauffourée, puis une rixe. C’est à coups de bâton, de pierres et de couteaux que ça va se finir. Les troupeaux vont être affolés, dispersés, et quelques-uns des bergers ne se relèveront pas. Il y aura ensuite vengeance et représailles, vous pouvez l’imaginer, tout comme dans le texte que nous avons lu, expéditions punitives, puits souillés, puits comblés…

Pourquoi ce préambule ? Vous avez repéré le mot querelle dans les quelques versets de la Genèse, une querelle qui peut aller jusqu’à la rixe. Et vous avez repéré aussi le mot querelle dans le verset du prophète Osée, tel que je l’ai traduit.
C’est le même mot, sauf que vous n’imaginez pas l’Eternel-Dieu en berger sale et pouilleux en train de hurler des insanités à la face d’autres bergers. Vous imaginez plutôt l’Eternel sous les traits du juge aimant qui siège : il examine, il délibère, il condamne et fait appliquer la peine, éducative évidemment, avec sévérité et miséricorde, parce qu’il est l’Eternel et aussi le Dieu d’Amour... Image propre et correcte de l’Eternel que celle-ci, tout comme le traduit Louis Segond : l’Eternel a un procès avec les habitants du pays... Pourtant, il n’est pas souhaitable de s’en tenir à une image si convenue. Nous savons tous que les humains sont capables du pire lorsqu’il s’agit de l’Eternel, lorsqu’il s’agit de Dieu.
Dans la déclaration du prophète Osée il y a quelque chose d’une grande brutalité. A y regarder de près, à scruter la langue hébraïque, ça n’est pas simplement Monsieur l’Eternel Dieu qui fait un procès aux habitants du pays. C’est aussi – et  c’est surtout – les habitants du pays qui ont entre eux querelles, altercations, et rixes… au sujet de l’Eternel. Ça se bagarre, ça s’entretue, au nom de l’Eternel. On fait de forts mauvais usages du nom de l’Eternel. Au nom de l’Eternel il y aura des insultes et des coups, il y aura des morts parmi les habitants du pays.
Nous le savons tous bien : lorsque la violence triomphe, l’Eternel est dans chacun des camps qui s’opposent. Qu’il s’agisse d’eau, ou de bénédiction, le nom de l’Eternel est dans toutes les bouches. C’est le nom par lequel on se justifie, par lequel on se condamne, par lequel on s’entre-déchire.

Le prophète Osée distingue trois mauvais usages du nom de l’Eternel.  Nous allons les expliquer, non pas pour faire les malins et condamner, nous nous condamnerions nous-mêmes, mais pour tenter d’envisager de bons usages du nom de l’Eternel.

Premier mauvais usage : il n’y a pas de vérité, nous suggère la traduction de Louis Segond. Ici nous allons donner corps au mot hébreu que Segond traduit par vérité.
C’est un mot de trois lettres. La deuxième et la troisième lettre de ce mot hébreu écrivent le mot « mort ». Et si, en langue hébraïque, j’ajoute la première lettre de l’alphabet, le aleph, la lettre qu’on écrit et qui ne s’entend qu’à peine lorsqu’on parle, cela me donne le mot « vérité ». La vérité, c’est la mort plus l’écriture de cette première lettre. Celui qui écrit cette première lettre sur le front d’une chose marquée par la mort ramène cette chose à la vie. Celui qui efface la première lettre de la vérité vivante ôte la vie à la vérité, et la transforme en mensonge.
Or, il y a querelle, rixe, mort d’homme… et cela arrive parce que les humains ne veulent rien savoir de cette première lettre, si fragile, si ténue. Les humains ne veulent rien savoir de ce presque rien qui sépare la mort de la vie. Ils préfèrent, c’est bien plus facile, ça va bien plus vite, ils préfèrent réciter plutôt que lire, détruire plutôt que créer, effacer plutôt qu’écrire.
La vérité est si fragile, si précaire, toujours si menacée… ce qui manque aux humains n’est pas la vérité, mais l’amour de la vérité. L’amour de la vérité non pas pour préserver ce qu’on prétend tenir, mais l’amour de la vérité pour donner vie à ce qui se croit mort, c'est-à-dire pour apprendre à recevoir, à apprécier ce qui se vit.
Il n’y a pas d’amour de la vérité, dit le prophète Osée, et donc querelle avec le nom de l’Eternel, bagarres autour du nom de l’Eternel et rixes entre les humains. Et nous, nous disons : puisse celui qui parle de l’Eternel en parler dans l’amour de la vérité, puisse-t-il rechercher, trouver et écrire cette première lettre qui, lorsqu’on l’écrit, fait passer du mensonge à la vérité, de la récitation à la parole, de la mort à la vie.

Deuxième mauvais usage du nom de l’Eternel : il n’y a point de miséricorde, nous suggère la traduction de Louis Segond.
Pour expliquer ceci, il nous faut imaginer un homme qui danse. Vous n’êtes peut-être pas familier des formes les plus joyeuses du judaïsme, des formes naïves, dansantes, festives du judaïsme hassidique… mais vous êtes peut-être familiers de Zorba le Grec, et Zorba danse ! Il danse dans toutes les circonstances de sa vie. Il danse évidemment au soir de ses noces, parce qu’il est vivant et heureux. Il danse aussi devant les ruines fumantes de son vieux village incendié et dont il est le seul survivant. Pourquoi danse-t-il ? Il danse, dans toutes les circonstances de sa vie, parce qu’il est vivant. Il recommence ses pas de danses tant dans la louange que dans la désolation, parce que danser c’est mouvoir son corps et que mouvoir son corps c’est vivre. Il danse parce que la vie est tout ce qu’il a, parce qu’elle lui est donnée et qu’il l’aime.
Aussi bien, pour le prophète Osée, ce qui manque aux habitants du pays n’est pas la miséricorde mais l’amour de la vie. Faute d’amour de la vie ils affirment que l’eau est à eux, que l’Eternel-Dieu la leur a donnée et qu’ils ne la partageront avec personne. Et parce qu’ils affirment que l’Eternel la leur a donnée, ils vont se déchirer…
Il n’y a pas d’amour de la vie, dit le prophète, et donc querelle avec le nom de l’Eternel, autour du nom de l’Eternel, entre les humains. Et nous, nous disons : puisse celui qui parle de l’Eternel en parler en amoureux de la vie, puisse-t-il aimer la vie, comme il aime la vérité. Puisse celui qui parle de l’Eternel, aimer la vie, la vie pas seulement la sienne, mais la vie tout court, en sa vérité crue, la vie en ses semblables, la vie en ceux qui sont différents de lui, la vie en toutes circonstances. Et si c’est ainsi qu’il aime la vie son amour de la vie sera contagieux.

Troisième mauvais usage : il n’y a pas de connaissance de Dieu. C’est le troisième mauvais usage, ou si vous préférez ce sera le troisième bon usage. Il nous faut bien comprendre que ce troisième vient après les deux premiers. Sans amour de la vérité, pas d’amour de la vie, et sans amour de la vie, pas de connaissance de Dieu, pas de pénétration de Dieu propose un traducteur.
On ne pénètre pas le mystère et la vérité de Dieu sans amour de la vérité ni sans amour de la vie. Et ces deux amours ne sont pas des sentiments abstraits, mais des engagements. Il s’agit d’amour concret, tout comme nous sommes partis de situations concrètes. Sans la vérité crue de ce que nous sommes, et sans un réalisme marqué par l’ordinaire de la vie, de la vie joyeuse et de la vie affreuse parfois, parler de Dieu n’est que parole vide. Sans un engagement concret, parler de Dieu n’est que du vent. On n’entre pas dans le mystère de Dieu autrement qu’on entre dans le mystère de la vie. Il n’y a pas de mystère de Dieu autre que la mystérieuse grâce d’être aujourd’hui encore en vie. Et nous disons : puisse celui qui parle de l’Eternel, qui parle de Dieu, en parler en paroles vraies et plus encore en engagements, en actes concrets.

Amour de la vérité, amour de la vie, connaissance de Dieu, dans cet ordre et point autrement. Alors le peu d’eau qu’on aura, on le partagera. On dira bienvenue au lieu de va-t-en ! On ouvrira les bras au lieu de serrer les poings. Et plutôt que de compter sur ce qu’on prétend posséder, on ne comptera pour vivre que sur la grâce. Ainsi ne manquera-t-on jamais de rien. Et si là-dessus le nom de l’Eternel vient à être prononcé, ce ne sera pas en vain. Amen

Nourrir l'espérance (1 Rois 17,1-14)

1 Rois 17
1 Elie, le Tishbite, de la population de Galaad, dit à Akhab: «Par la vie du SEIGNEUR, le Dieu d'Israël au service duquel je suis: il n'y aura ces années-ci ni rosée ni pluie sinon à ma parole.»
2 La parole du SEIGNEUR fut adressée à Elie:
3 «Va-t'en d'ici, dirige-toi vers l'orient et cache-toi dans le ravin de Kerith qui est à l'est du Jourdain.
4 Ainsi tu pourras boire au torrent, et j'ai ordonné aux corbeaux de te ravitailler là-bas.»
5 Il partit et agit selon la parole du Seigneur; il s'en alla habiter dans le ravin de Kerith qui est à l'est du Jourdain.
6 Les corbeaux lui apportaient du pain et de la viande le matin, du pain et de la viande le soir; et il buvait au torrent.
7 Au bout d'un certain temps, le torrent fut à sec, car il n'y avait pas eu de pluie sur le pays.

8 La parole du SEIGNEUR lui fut adressée:
9 «Lève-toi, va à Sarepta qui appartient à Sidon, tu y habiteras; j'ai ordonné là-bas à une femme, à une veuve, de te ravitailler.»
10 Il se leva, partit pour Sarepta et parvint à l'entrée de la ville. Il y avait là une femme, une veuve, qui ramassait du bois. Il l'appela et dit: «Va me chercher, je t'en prie, un peu d'eau dans la cruche pour que je boive!»
11 Elle alla en chercher. Il l'appela et dit: «Va me chercher, je t'en prie, un morceau de pain dans ta main!»
12 Elle répondit: «Par la vie du SEIGNEUR, ton Dieu! Je n'ai rien de prêt, j'ai tout juste une poignée de farine dans la cruche et un petit peu d'huile dans la jarre; quand j'aurai ramassé quelques morceaux de bois, je rentrerai et je préparerai ces aliments pour moi et pour mon fils; nous les mangerons et puis nous mourrons.»
13 Elie lui dit: «Ne crains pas! Rentre et fais ce que tu as dit; seulement, avec ce que tu as, fais-moi d'abord une petite galette et tu me l'apporteras; tu en feras ensuite pour toi et pour ton fils.
14 Car ainsi parle le SEIGNEUR, le Dieu d'Israël: Cruche de farine ne se videra jarre d'huile ne désemplira jusqu'au jour où le SEIGNEUR donnera la pluie à la surface du sol.»

Prédication
            Un jour, Elie le Tishbite de Galaad, un homme de l’est du Jourdain, s’en vint parler au roi Akhab, quelque part en Israël, probablement à Samarie, à l’ouest du Jourdain et lui annonça de la part du Seigneur qu’il n’y aurait plus ni pluie ni rosée. La sécheresse est toujours grave et, dans ce pays-là, elle peut durer plusieurs années et prendre un caractère dramatique.
           
            Pourquoi la sécheresse, tout à coup, en Israël ? Si l’on ne connaissait du roi Akhab que ce qu’en raconte la Bible, on aurait seulement l’image d’un roi auquel il est fait reproche de ses alliances politiques et religieuses avec les royaumes étrangers, un roi auquel il est fait reproche d’avoir souillé sa propre terre et son propre Dieu. Pour la Bible donc, Akhab est un très mauvais roi. Ah, s’il avait été pieux…

Mais voilà, vous savez qu’une piété exemplaire ne fait pas tomber la pluie, et qu’une impiété exemplaire n’empêche pas la pluie de tomber. Certains auteurs bibliques mettent en lien la sécheresse et l’impiété. D’autres auteurs bibliques affirment que Dieu fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. Ce qui est très massivement différent. Ce qui devrait nous conduire à nous dire que la question qu’on peut se poser Bible en main ne peut pas être la question de la rétribution et des mérites, mais celle de l’espérance – ou de la gratitude, c’est la même question, c’est la question de la foi.
            Pourquoi pleut-il juste ce qu’il faut ? Pourquoi pleut-il trop ? Pourquoi pleut-il trop peu, ou pas du tout ? Ces questions peuvent bien entendu être posées. Mais la Bible n’y répondra pas, elle n’y répondra jamais. Mais elle répondra assurément toujours à la question que se posera celui qui, dans la foi, se demandera « Et maintenant, que puis-je espérer ? »
La Bible ne répondra jamais à celui qui se pose une question en terme de rétribution ou de punition, mais une lecture sérieuse de la Bible donnera toujours une nourriture d’espérance à celui qui dans la foi en recherchera une.

            Pour en revenir ainsi au texte, nous pouvons nous demander ce qui, en lui, est susceptible de nourrir l’espérance. Mais nous allons d’abord parler de la désespérance.
           
            La situation d’Israël est désespérée pour deux raisons, la première, c’est qu’il ne pleut plus et qu’il n’y a plus de rosée, ce qui signifie que la famine menace. Ces sécheresses, qui peuvent durer plusieurs années dans cette partie-là du monde, étaient redoutables et désespérantes, première raison de désespérer. La deuxième raison de désespérer était que le roi s’était voué à un culte idolâtre, non pas un culte idolâtre parce qu’étranger, mais idolâtre tout court, un culte de la puissance et de l’efficacité, un culte de fait impuissant à faire tomber la pluie. Et cette manière de faire allait jeter le peuple dans les bras de n’importe qui, pour faire n’importe quoi. N’importe quoi parce que, justement, le propre d’un culte idolâtre est qu’il ne nourrit pas l’espérance ; un culte idolâtre nourrit seulement l’illusion et les désillusions, puis l’illusion de nouveau. Et c’est un peuple tout entier, précédé par son roi, précédé par ceux qui le gouvernent, qui se précipite vers telle idole, puis vers telle autre, et s’y épuise, et s’y perd.
           
            Là-dessus, nous lisons dans le texte comme un premier principe d’espérance : il reste quelqu’un. Lorsque tout un peuple se perd, il reste toujours quelqu’un, quelque part, caché, bien vivant, préservé même, et qui sortira lorsque le moment sera venu qu’il se manifeste. Il en reste toujours un quelque part. Et je me souviens d’un petit dessin que j’ai vu il y a quelques années, la terre vue de l’espace, toute petite, avec juste une bulle de bande dessinée, et ce texte : « Loué soit Dieu ! » Il en reste, il en restera, toujours un, quelque part, que le Seigneur préserve, et tout peut toujours ainsi, un jour, recommencer. Premier principe d’espérance, et ce principe porte dans notre texte le nom d’Elie. Elie est celui qui reste, caché quelque part, quelque part où personne n’aurait l’idée d’aller le chercher.
Nous ne savons pas où est caché ce dernier homme de Dieu qui reste et restera, mais il suffit que nous croyons qu’il existe pour que notre espérance soit nourrie.

            Second principe d’espérance, Elie est nourri par les corbeaux. Les corbeaux sont des animaux intelligents, mais ce sont aussi de grands opportunistes, chapardeurs s’il le faut, charognards lorsque c’est nécessaire, et l’on imagine très bien, en période de grave sécheresse, quel genre de viande et quel genre de pain ils peuvent trouver. Ça n’est sans doute pas bien frais, et on ne sait pas d’où ça vient. Mais ça nourrit. Les corbeaux, inutile d’insister, sont des animaux impurs. Ainsi, ironiquement, non content de laisser exister un juste quelque part, Dieu le nourrit avec ce que savent trouver des oiseaux impurs.
Le roi Akhab se serait sans doute bien volontiers débarrassé du prophète Elie… Mais, voyez-vous, parfois, le discernement des corbeaux est supérieur à celui des humains. Ce qui permet de formuler un second principe d’espérance : il reste toujours quelque part suffisamment de vie pour nourrir le dernier juste, et même les charognards, même les plus opportunistes des animaux, sauront avoir grand soin de lui.

            Troisième principe d’espérance, lorsque le torrent auquel Elie buvait finit par tarir, Elie, sur la parole du Seigneur, s’en alla à Sidon. Tant qu’Elie était caché dans le ravin de Kerith, il était à la maison, à l’est du Jourdain certes, mais pas vraiment bien loin… Lorsqu’il part à Sidon, il part à l’ennemi, il part chez l’impur, il va là d’où est issue la reine Jézabel, il va sur la terre de Baal… Comble de l’ironie, il y est d’emblée reconnu, par une veuve étrangère, comme homme de Dieu et hébergé sans aucune limite de disponibilité ni de durée…
Ce comble de l’ironie est aussi pour moi comble de l’espérance : le lieu qui est le pire lieu que je puisse imaginer, celui où je me figure que Dieu n’a jamais fréquenté et jamais ne fréquentera, c’est ce lieu qui est propre à l’hébergement du dernier juste ; c’est en ce lieu qu’on le reconnaît pour ce qu’il est, c’est en ce lieu qu’on le préserve. Ainsi, ce troisième principe d’espérance : ceux dont je me figure qu’ils sont les plus impurs, les plus incapable de laisser émerger la parole divine sont ceux qui, dans des circonstances désespérées, sont les plus aptes à l’accueillir et à la préserver.

            Tout cela nourrit l’espérance. Parce que dans les pires circonstances qui se puissent imaginer, quelqu’un reste quelque part fidèle au Seigneur, quelqu’un est nourri quelque part, et quelqu’un est accueilli quelque part, et je ne sais pas où.
Le Seigneur ainsi ne peut cesser de nous surprendre, dans le bon sens, dans le sens de la  foi, dans le sens de la vie, même si nous avons perdu la foi.

            Voyez-vous, peut-être que nous sommes tous perdus… Mais l’espérance nous affirme le contraire : rien n’est perdu, jamais !

dimanche 8 juin 2014

Pardonner et retenir les péchés, Pentecôte (Jean 20,19-23)

Jean 20
19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Juifs, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.»
 20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
 21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit: «La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie.»
 22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit: «Recevez l'Esprit Saint;

 23 ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.»

Prédication : 
            Pentecôte, nous pensons bien évidemment au second chapitre du livre des Actes des Apôtres, dont la lecture fut liturgiquement faite au commencement de ce service. N’oublions pas que, dans la suite du livre des Actes, tout ce qui sera entrepris pour canaliser institutionnellement l’Esprit Saint sera de fait débordé par une sorte de flot impétueux…
            Pentecôte aussi, nous pensons à la diversité des dons de l’Esprit tels que Paul les rappelle aux Corinthiens, et nous avons lu aussi ces quelques beaux versets. N’oublions pas que ces versets, 12ème chapitre, précèdent de peu le 13ème chapitre : les dons de l’Esprit ne dispensent pas de l’amour. L’Eglise de Corinthe fut Eglise de l’Esprit et Eglise du désamour. Les dons de l’Esprit, sans amour, c’est du flan…
            L’Esprit Saint dans ces deux textes apparaît comme une puissance débordante d’inventivité. Il singularise à l’extrême celui sur qui il se pose. Il se pose où il veut se poser. Pensons-y : nul n’est jamais à même de dire si l’Esprit de Dieu s’est posé sur tel ou tel. Il s’agit de l’Esprit de Dieu, et nous ne sommes personne pour limiter la liberté de Dieu.
Qui a l’Esprit de Dieu ? Mauvaise question ! La question qui nous est posée le jour de Pentecôte – en fait elle nous est posée chaque jour – est celle-ci : comment va-t-on vivre avec cet Esprit ? Nous méditons la réponse de l’évangile de Jean.

            Dans l’évangile de Jean, on dit de l’Esprit qu’il est « avocat », « réconfort », « compagnon » (il est difficile de traduire le mot Paraclet [παράκλητος]), « ami », « intercesseur »… L’évangile de Jean le nomme aussi « esprit de vérité ». Et dans les versets que nous venons de lire, la vérité du découragement des disciples après la mort de leur maître, vérité de leur impression de délaissement et de solitude, vérité de la peur qu’ils ont pour leur propre vie…
           
            L’apparition de leur maître, nous l’avons lu, est là pour leur rappeler qu’il s’agit bien d’aller au-delà de toutes ces peurs, et que ça n’est pas entre soi et derrière des portes closes que la vie se fait, ni que l’Evangile s’annonce.
Il s’agit bien sûr d’abord de trouver la paix, et ensuite de sortir. Ils sont envoyés, et ils ne sont pas envoyés seuls : l’Esprit leur est donné. Avec une consigne : « Ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. »

Et là, soudain, quelque chose nous trouble. Remettre des péchés à certains ? Les retenir à d’autres ? Mais à qui, et pourquoi ? Lisons, et méditons.

Jésus envoie ses disciples en disant « comme le Père m’a envoyé ». Le Père a envoyé le Fils pour que leurs péchés soient remis à certains, oui. C’est tout à fait clair dans l’évangile de Jean. Les rencontres que Jésus fait dans cet évangile sont autant d’occasion de mises en question, de libérations, de guérisons. Jésus remet à certains leurs péchés, c'est-à-dire qu’il les rend libres là où ils étaient captifs, légers là où ils étaient alourdis, vivant là où ils étaient morts. Ce qui était jusque là devant ces gens, comme des montagnes, se trouve soudain derrière eux.
Lorsque mon péché m’est remis, je peux le laisser derrière moi comme une vieille valise trop lourde dont le contenu ne me sert plus à rien… Et Jésus a été envoyé par le Père pour cela, pour que des péchés soient remis à certains, et il envoie ses disciples pour cela et nous en sommes heureux, nous à qui bien des péchés ont été remis et qui, je l’espère, avons remis leurs péchés à bon nombre de nos semblables. « Ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leurs seront remis… », tel est le bonheur du disciple du Christ, telle est sa tâche aussi.

Ce n’est pourtant que la première partie de la phrase que prononce Jésus. La seconde partie est bien plus délicate : « Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » Or, nulle part dans l’évangile de Jean on ne trouve que le Père a envoyé le Fils pour que des péchés soient retenus à qui que ce soit. L’amour de Dieu, dont l’évangile de Jean parle à merveille, n’exclut personne. Si donc c’est bien l’amour qui meut le disciple de Jésus, comment retiendrait-il ses péchés à qui que ce soit ? Comment, et pour quelle raison, Jésus enfermerait-il définitivement qui que ce soit dans ses péchés ? On ne comprend pas et surtout on ne lit jamais cela dans tout le récit de Jean. On y lit ceci : « Maintenant, vous dites ‘nous voyons’, (et) votre péché demeure. » (Jn9,41) Jésus le dit à ceux qui se réclament d’un savoir, d’une science ou d’une révélation et qui refusent obstinément de se réjouir d’une simple guérison…Mais il leur dit « maintenant » ; il ne leur dit pas « toujours… »
L’on ne voit jamais, à aucun moment de l’évangile de Jean, Jésus retenir ses péchés à qui que ce soit. Que fera donc le disciple de Jésus ? Condamnera-t-il, alors même que son maître ne l’aura jamais fait ? Se réclamera-t-il de l’Esprit Saint pour barrer la route à certains de ses semblables ?
Peut-être bien que le « tout amour » si caractéristique de l’évangile de Jean s’est heurté à une réalité peu reluisante, comme à Corinthe. C’est possible. Les communautés rassemblées autour des traditions attribuées à Jean, autour de cet extrême de l’amour, ont dû connaître des difficultés insurmontables et des conflits d’autant plus terribles qu’ils se déroulaient sur le fond de la prédication de la plus grande des vertus. Voyez-vous, si c’est de l’amour, ça ne peut pas retenir pour toujours les péchés d’autrui. Et si ça entend les retenir pour toujours, c’est pas de l’amour.
Il y a plus et mieux à dire. Retenir les péchés, comme nous l’avons lu, ça n’est pas proclamer la condamnation d’autrui à être pour toujours englué dans ce qu’il est. Ça n’est pas abandonner autrui à lui-même. Retenir, le verbe grec, n’est pas un verbe d’abandon, mais d’engagement, pas un verbe de condamnation, mais d’élection. Retenir les péchés d’autrui c’est cheminer avec autrui, autant qu’autrui le désire, autant qu’on le peut soi-même, avec la patience et l’impuissance de l’amour…

C’est pourquoi il est de la responsabilité du disciple de Jésus, le jour de Pentecôte, de s’interroger sur ses peurs, sur son appétit de puissance, sur sa pratique, sur son intransigeance, sur son rapport aux Saintes Ecritures, sur son besoin d’avoir raison devant ses semblables et devant Dieu… Le disciple de Jésus va s’interroger sur tout ce qui l’empêche, lui, d’avancer vers autrui, et sur ce qui l’empêche, lui, de laisser avancer autrui sur un chemin de foi particulier. Il en va de sa responsabilité.
 Frères et sœurs, quels compagnons et compagnes de route sommes-nous, et quels compagnons  et compagnes auront nous été ? Dieu le sait et, sans son amour, nous sommes perdus. Dieu le sait et sans son Esprit nous sommes perdus…
Alors au moment où nous lisons que Jésus souffla sur eux, il nous faut prier qu’il souffle aussi sur nous, qu’il nous donne son Esprit. « Seigneur accorde-moi d’aimer. Que ton Esprit d’amour m’y pousse » Amen