dimanche 6 juillet 2014

Un moment d'égarement (Matthieu 11,2-6 et 20-30)


Matthieu 11
2 Or Jean, dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ. Il lui envoya demander par ses disciples:
3 «Es-tu ‹Celui qui vient› ou attendons-nous quelqu’un d’autre?»
4 Jésus leur répondit: «Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez:
5 les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres;
6 et heureux celui qui n’aura pas été piégé à cause de  moi!»
(…)
20 Et alors il se mit à fulminer contre les villes où avaient eu lieu la plupart de ses miracles, parce qu'elles ne s'étaient pas converties.
21 «Malheureuse es-tu, Chorazin! Malheureuse es-tu, Bethsaïda! Car si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que, sous le sac et la cendre, elles se seraient converties.
22 Oui, je vous le déclare, au jour du jugement, Tyr et Sidon seront traitées avec moins de rigueur que vous.
23 Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu'au ciel? Tu descendras jusqu'au séjour des morts! Car si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, elle subsisterait encore aujourd'hui.
24 Aussi bien, je vous le déclare, au jour du jugement, le pays de Sodome sera traité avec moins de rigueur que toi.»

25 Et à cet instant, Jésus reprit : «Je confesse, Père, Seigneur du ciel et de la terre, (que tu as) caché cela aux sages et aux intelligents et (que tu l’as) dévoilé aux très petits enfants.
26 Oui, Père, c'est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance.
27 Tout m'a été remis par mon Père. Nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils le dévoilera :
28 «Venez auprès de moi, vous tous qui peinez, surchargés par le fardeau, et moi je vous donnerai le repos.
29 Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi que je suis serein, et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes.

30 Oui, mon joug est bienfaisant et mon fardeau léger.»

Prédication :
            Ainsi donc, pour ne relire maintenant qu’un seul verset, le 25ème, cela fut caché aux intelligents et aux sages et dévoilé aux très petits enfants. Qu’est-ce que cela ? Cela ne peut être que dévoilé, affirme Jésus, et si l’on cherche à en donner une formulation qui soit accessible aux intelligents et aux sages, ce n’est plus de cela que nous parlons. Tout au plus peut-on espérer rendre compte du mouvement de ce dévoilement, et repérer un chemin qui, peut-être, sera praticable.

            Demandons-nous d’abord si le monde est partagé entre les intelligents et les sages d’un côté, et les très petits enfants, de l’autre ? Supposons-le un instant. Nous sommes tous ici en possession de moyens intellectuels et sans doute aussi d’un certain nombre d’éléments de sagesse. Devons-nous abdiquer et régresser pour nous approcher de Jésus, pour nous approcher de Dieu, et en revenir à cet état ancien, qui nous vit dans tout la belle pureté du premier âge nous consacrer exclusivement – ou presque – à notre alimentation et à notre sommeil ? Prêcher ceci reviendrait à récuser l’intelligence et la sagesse ; une prédication qui récuse l’intelligence et la sagesse est étrangère à l’Evangile. L’Evangile certes interroge radicalement certains visages, certains mésusages de l’intelligence et de la sagesse. Mais l’humanité n’a pas besoin, n’a jamais eu besoin de hordes d’adeptes décérébrés. L’humanité n’a pas besoin  non plus de gourous. Nous avons supposé un instant que le monde pourrait être partagé entre les intelligents et les sages et les très petits enfants. Nous écartons cette supposition…
            Nous écartons aussi cette supposition parce que le texte lui-même ne permet pas de la maintenir. Dans la bouche de Jésus il n’y a pas un principe intangible, mais une exclamation, comme il est écrit : « Et à cet instant, Jésus reprit : … » L’on pourrait même oser traduire par « Et à cet instant, Jésus se reprit… », tout comme l’on dit parfois à une personne qui s’emporte, ou déraille, ou s’égare : « Mais enfin, reprends-toi ! »

            Jésus se serait-il égaré ? Un moment d’égarement pourrait-il arriver à Sa Divine Personne ? Blasphème… Pourtant, chers amis, nous allons poursuivre cette piste, celle d’un moment d’égarement de Jésus. Voyez-vous la doctrine ne doit jamais précéder la lecture. Et le texte biblique est là juge de nos passions. Lisons, lisons les versets qui précèdent celui par lequel nous avons commencé cette méditation, et demandons-nous sérieusement ce qui s’y joue.

            Jean le Baptiste, d’abord, envoie demander ceci à Jésus : «Es-tu ‹Celui qui vient› ou attendons-nous quelqu’un d’autre?» Jean est emprisonné et ne lui parviennent sans doute que des rumeurs. Ceux de ses propres disciples qu’il envoie vers Jésus sauront bien le rassurer. Mais nous devons interroger la question de Jean le Baptiste. Lui qui a prophétisé une venue s’enquiert de la réalisation littérale de sa propre prophétie. Il veut savoir, oui, ou non, si  Jésus est bien cet homme qu’on attend. Alors bien entendu à Jean le Baptiste on fera crédit de sa réclusion ; mais on va se demander sérieusement si la satisfaction d’un prophète tient à la réalisation littérale de ses prophéties. La question que pose Jean le Baptiste ressemble fort à ce genre de question que se posent ceux qui, ayant donné longtemps le meilleur d’eux-mêmes au service de l’Evangile, se demandent soudain si, par malheur, ils n’auraient pas œuvré pour rien et qui espèrent un réconfort, ou une sorte de récompense...
            Oui, ou non, es-tu celui dont j’ai annoncé la venue ? Jésus ne tombe pas dans le piège du oui ou du non. Il ne répond pas « Oui je  suis celui que tout le monde attend ! », mais il répond sur les actes et sur la prédication. Il répond sur un engagement qui certes est le sien propre mais qui pourrait, qui peut toujours, être l’engagement d’autres que lui. Notre engagement !
Jésus est celui qui vient, telle est sans aucun doute la leçon de l’évangile de Matthieu. Mais tant qu’il y aura des aveugles, des boiteux, des lépreux, de sourds, des morts et des pauvres, Jésus est celui qui doit venir et les œuvres du Christ demeurent à accomplir. Les œuvres du Christ auront à être accomplies par les humains tant que monde durera.

            Retenons de Jean le Baptiste qu’il cherche, dans une correspondance des prophéties et des faits, à vérifier la pertinence de son propre ministère. Prophétiser n’est pas prédire, mais certains dérapent parfois. Or, la quête, voire l’exigence d’une correspondance littérale entre les prédictions et les faits est l’un des visages possibles de l’intelligence, et pas le plus beau. S’agissant de la sagesse, qui produit à partir de l’observation des énoncés probables, on pourra dire aussi que l’exigence d’une correspondance littérale entre les énoncés et les faits est l’un des visages possibles de la sagesse, pas le plus beau non plus. Jean le Baptiste se comporterait-il momentanément comme l’un de ces intelligents et sages qui énoncent, qui prédisent, puis qui exigent ?
            Le réel de la vie ne doit rien à la sagesse des sages ni à l’intelligence des intelligents. Le réel de la venue du Christ ne doit rien aux prophéties des prophètes, ni aux doctrines des théologiens, ni aux dogmes des Eglises. La prédication chrétienne ne peut jamais dire « Il vient comme ceci et pas autrement ! » Elle ne peut que proclamer « Il vient ! » et mettre concrètement en œuvre ce qu’elle proclame.
           
La question finalement que pose Jean le Baptiste traduit-elle un moment d’égarement ? L’hypothèse mérite, voyez-vous, qu’on ne l’écarte pas trop vite, surtout lorsque la fin de la réponse de Jésus est celle-ci : « heureux celui qui n’aura pas été piégé à cause de  moi ! » Heureux, énonce Jésus, celui qui ne s’immobilise pas, qui ne s’arrête pas sur le nom, le texte, le dogme, les visages toujours provisoires de la vérité. Heureux celui qui prêche, qui témoigne, qui baptise, qui donne sans s’arrêter à aucune considération de vérification, de validation par le grand nombre, ou de retour sur investissement… Heureux celui pour qui tout ce qu’il reçoit est grâce et tout ce qu’il donne est don, il ne sera piégé ni à cause de Jésus le Christ, ni à cause de rien d’autre.

Ainsi, Jésus se montre lucide, et sans concession, sur ce qu’il en est de la question de Jean le Baptiste. Mais lucide il l’est beaucoup moins s’agissant de lui-même. Quelques versets plus loin, vous trouvez dans la bouche de Jésus des propos terribles. Il s’en prend à tous ses contemporains, collectivement. Il s’en prend à des villes entières, collectivement. Et là où Abraham défendit toute une ville pécheresse devant Dieu pour la raison que quelques justes s’y trouvaient peut-être, Jésus condamnerait des villes entières au motif que quelques pécheurs y auraient subsisté ? Dans ces villes Jésus a enseigné, il y a accompli des miracles, oui. Et alors ? En quoi cela oblige-t-il les habitants de ces villes ? La prédication de l’Evangile oblige-t-elle en quoi que ce soit celui qui l’entend ? Le prédicateur, le témoin de l’Evangile, le Christ lui-même, peuvent-il exiger de ceux auxquels ils s’adressent qu’ils approuvent en adhérant massivement ?
Moment de faiblesse, moment d’égarement, moment bien humain que celui que traverse ici Jésus. Moment que connaissent tous ceux qui, dans quelque domaine que ce soit, donnent le meilleur d’eux-mêmes, et pour quel résultat ? Qui se consacre sérieusement à des enfants, des ados, des détenus, des camés, des élèves de tous les âges… qui se consacre à ses sœurs et frères en Eglise, bourriques, comprend de quoi je parle. A certains moments, tout semble caché, et l’inertie des gens, et l’indifférence du monde appellent ce genre de terribles propos.

Et puis soudain, ça passe. Et à cet instant, soudainement, Jésus reprit : «Je confesse, Père, Seigneur du ciel et de la terre, (que tu as) caché cela aux sages et aux intelligents et (que tu l’as) dévoilé aux très petits enfants. » Jésus reprend et se reprend. Il confesse d’un coup sa foi en Dieu, Seigneur du ciel et de la terre : si ce qu’il entreprend doit avoir une suite, cela appartient à Dieu. Il confesse en quelque manière son égarement, son inutile ambition, ses exigences envers ses contemporains, et il s’en détourne. Il se reprend en tant qu’homme, et se redonne en tant qu’homme et en tant que Christ. 
Intense soulagement, dévoilement, pour lui, et pour nous. La foi en Dieu seul, et l’insouci de soi dont il fait montre à cet instant fondent pour nous toute libre adhésion possible.
Jésus passe – et l’on peut passer avec lui, derrière lui – de l’autre côté, de l’autre côté, du côté de ceux qui reçoivent sans avoir demandé, et qui donnent sans rien exiger. Dans ce passage, on n’abdique rien de son intelligence, on ne renie rien de la sagesse, mais on laisse derrière soi l’idée qu’on a raison d’être ce qu’on est et que ceux à qui l’on donne nous doivent quoi que ce soit. On donne parce qu’on a choisi de donner, et le devenir de ce don ne nous intéresse plus. On ne fait donc pas ainsi de ce qu’on a choisi de porter une charge pour autrui. Jésus ne le fait pas lui-même, ainsi donc son joug est-il doux, bienfaisant, et son fardeau léger.
L’engagement le plus profond est là, et avec lui une certaine forme d’insouciance de soi qui est la marque de la grâce. Puisse cela nous arriver. Amen

dimanche 22 juin 2014

Vers un bon usage du nom de l'Eternel (Osée 4,1)

Genèse 26
12 Isaac fit des semailles dans ce pays et moissonna au centuple cette année-là. Le SEIGNEUR le bénit
13 et il devint un grand personnage; il continua à s'élever jusqu'à atteindre une position éminente.
14 Il devint propriétaire d'un cheptel de petit et de gros bétail, et d'une nombreuse domesticité. Les Philistins en furent jaloux,
15 ils comblèrent tous les puits qu'avaient creusés les serviteurs de son père, au temps de son père Abraham, et les remplirent de terre.
16 Abimélek dit à Isaac: «Va-t'en loin de nous car tu es devenu beaucoup plus puissant que nous.»
17 Isaac partit de là et campa dans l'oued de Guérar et y habita.
18 Isaac creusa de nouveau les puits qu'on avait creusés au temps d'Abraham son père et que les Philistins avaient comblés après la mort d'Abraham. Il leur donna les mêmes noms que son père leur avait donnés.
19 Les serviteurs d'Isaac creusèrent dans l'oued et trouvèrent là un puits d'eaux vives.
20 Les bergers de Guérar se querellèrent avec les bergers d'Isaac en leur disant: «Ces eaux sont à nous.» Il appela ce puits Eseq parce qu'ils lui avaient fait échec.
21 Ils creusèrent un autre puits qui fut aussi objet de querelle ; il l'appela Sitna.
22 De là il se déplaça pour creuser un autre puits qui ne fut pas objet de querelle et qu'il appela Rehovoth en disant: «Maintenant en effet, le SEIGNEUR nous a laissé le champ libre et nous avons eu des fruits du pays.»
23 De là, il monta à Béer-Shéva.

Osée 4 (Louis Segond)
1 Écoutez la parole de l'Éternel, enfants d'Israël ! Car l'Éternel a un procès avec les habitants du pays, Parce qu'il n'y a point de vérité, point de miséricorde, Point de connaissance de Dieu dans le pays.

Osée 4 
1 Écoutez la parole de l'Éternel, enfants d'Israël ! Car [il y a querelle au sujet de  l’Eternel entre les habitants du pays] ; [c’est] qu'il n'y a ni amour de la vérité, ni amour de la vie, ni connaissance de dieu  dans le pays.


Prédication :


Quelque part au proche Orient, dans un coin de pays qui borde le désert, scène pastorale autour du puits. Au soir d’une longue journée qui a vu les troupeaux se déplacer sans cesse, parce que les pâturages sont maigres et qu’il faut éviter de les épuiser, les bergers et les bêtes se retrouvent autour du puits… On puise l’eau les uns pour les autres, on échange des nouvelles dans une ambiance joyeusement communautaire.
            Autour du puits cependant tous les bergers ne sont pas ne sont pas du même clan, voire pas de la même tribu ou, pire encore, ne sont pas de la même ethnie. "Les eaux sont à nous !" , vont crier les uns à la face des autres. Le ton va monter, la querelle va éclater, devenir une échauffourée, puis une rixe. C’est à coups de bâton, de pierres et de couteaux que ça va se finir. Les troupeaux vont être affolés, dispersés, et quelques-uns des bergers ne se relèveront pas. Il y aura ensuite vengeance et représailles, vous pouvez l’imaginer, tout comme dans le texte que nous avons lu, expéditions punitives, puits souillés, puits comblés…

Pourquoi ce préambule ? Vous avez repéré le mot querelle dans les quelques versets de la Genèse, une querelle qui peut aller jusqu’à la rixe. Et vous avez repéré aussi le mot querelle dans le verset du prophète Osée, tel que je l’ai traduit.
C’est le même mot, sauf que vous n’imaginez pas l’Eternel-Dieu en berger sale et pouilleux en train de hurler des insanités à la face d’autres bergers. Vous imaginez plutôt l’Eternel sous les traits du juge aimant qui siège : il examine, il délibère, il condamne et fait appliquer la peine, éducative évidemment, avec sévérité et miséricorde, parce qu’il est l’Eternel et aussi le Dieu d’Amour... Image propre et correcte de l’Eternel que celle-ci, tout comme le traduit Louis Segond : l’Eternel a un procès avec les habitants du pays... Pourtant, il n’est pas souhaitable de s’en tenir à une image si convenue. Nous savons tous que les humains sont capables du pire lorsqu’il s’agit de l’Eternel, lorsqu’il s’agit de Dieu.
Dans la déclaration du prophète Osée il y a quelque chose d’une grande brutalité. A y regarder de près, à scruter la langue hébraïque, ça n’est pas simplement Monsieur l’Eternel Dieu qui fait un procès aux habitants du pays. C’est aussi – et  c’est surtout – les habitants du pays qui ont entre eux querelles, altercations, et rixes… au sujet de l’Eternel. Ça se bagarre, ça s’entretue, au nom de l’Eternel. On fait de forts mauvais usages du nom de l’Eternel. Au nom de l’Eternel il y aura des insultes et des coups, il y aura des morts parmi les habitants du pays.
Nous le savons tous bien : lorsque la violence triomphe, l’Eternel est dans chacun des camps qui s’opposent. Qu’il s’agisse d’eau, ou de bénédiction, le nom de l’Eternel est dans toutes les bouches. C’est le nom par lequel on se justifie, par lequel on se condamne, par lequel on s’entre-déchire.

Le prophète Osée distingue trois mauvais usages du nom de l’Eternel.  Nous allons les expliquer, non pas pour faire les malins et condamner, nous nous condamnerions nous-mêmes, mais pour tenter d’envisager de bons usages du nom de l’Eternel.

Premier mauvais usage : il n’y a pas de vérité, nous suggère la traduction de Louis Segond. Ici nous allons donner corps au mot hébreu que Segond traduit par vérité.
C’est un mot de trois lettres. La deuxième et la troisième lettre de ce mot hébreu écrivent le mot « mort ». Et si, en langue hébraïque, j’ajoute la première lettre de l’alphabet, le aleph, la lettre qu’on écrit et qui ne s’entend qu’à peine lorsqu’on parle, cela me donne le mot « vérité ». La vérité, c’est la mort plus l’écriture de cette première lettre. Celui qui écrit cette première lettre sur le front d’une chose marquée par la mort ramène cette chose à la vie. Celui qui efface la première lettre de la vérité vivante ôte la vie à la vérité, et la transforme en mensonge.
Or, il y a querelle, rixe, mort d’homme… et cela arrive parce que les humains ne veulent rien savoir de cette première lettre, si fragile, si ténue. Les humains ne veulent rien savoir de ce presque rien qui sépare la mort de la vie. Ils préfèrent, c’est bien plus facile, ça va bien plus vite, ils préfèrent réciter plutôt que lire, détruire plutôt que créer, effacer plutôt qu’écrire.
La vérité est si fragile, si précaire, toujours si menacée… ce qui manque aux humains n’est pas la vérité, mais l’amour de la vérité. L’amour de la vérité non pas pour préserver ce qu’on prétend tenir, mais l’amour de la vérité pour donner vie à ce qui se croit mort, c'est-à-dire pour apprendre à recevoir, à apprécier ce qui se vit.
Il n’y a pas d’amour de la vérité, dit le prophète Osée, et donc querelle avec le nom de l’Eternel, bagarres autour du nom de l’Eternel et rixes entre les humains. Et nous, nous disons : puisse celui qui parle de l’Eternel en parler dans l’amour de la vérité, puisse-t-il rechercher, trouver et écrire cette première lettre qui, lorsqu’on l’écrit, fait passer du mensonge à la vérité, de la récitation à la parole, de la mort à la vie.

Deuxième mauvais usage du nom de l’Eternel : il n’y a point de miséricorde, nous suggère la traduction de Louis Segond.
Pour expliquer ceci, il nous faut imaginer un homme qui danse. Vous n’êtes peut-être pas familier des formes les plus joyeuses du judaïsme, des formes naïves, dansantes, festives du judaïsme hassidique… mais vous êtes peut-être familiers de Zorba le Grec, et Zorba danse ! Il danse dans toutes les circonstances de sa vie. Il danse évidemment au soir de ses noces, parce qu’il est vivant et heureux. Il danse aussi devant les ruines fumantes de son vieux village incendié et dont il est le seul survivant. Pourquoi danse-t-il ? Il danse, dans toutes les circonstances de sa vie, parce qu’il est vivant. Il recommence ses pas de danses tant dans la louange que dans la désolation, parce que danser c’est mouvoir son corps et que mouvoir son corps c’est vivre. Il danse parce que la vie est tout ce qu’il a, parce qu’elle lui est donnée et qu’il l’aime.
Aussi bien, pour le prophète Osée, ce qui manque aux habitants du pays n’est pas la miséricorde mais l’amour de la vie. Faute d’amour de la vie ils affirment que l’eau est à eux, que l’Eternel-Dieu la leur a donnée et qu’ils ne la partageront avec personne. Et parce qu’ils affirment que l’Eternel la leur a donnée, ils vont se déchirer…
Il n’y a pas d’amour de la vie, dit le prophète, et donc querelle avec le nom de l’Eternel, autour du nom de l’Eternel, entre les humains. Et nous, nous disons : puisse celui qui parle de l’Eternel en parler en amoureux de la vie, puisse-t-il aimer la vie, comme il aime la vérité. Puisse celui qui parle de l’Eternel, aimer la vie, la vie pas seulement la sienne, mais la vie tout court, en sa vérité crue, la vie en ses semblables, la vie en ceux qui sont différents de lui, la vie en toutes circonstances. Et si c’est ainsi qu’il aime la vie son amour de la vie sera contagieux.

Troisième mauvais usage : il n’y a pas de connaissance de Dieu. C’est le troisième mauvais usage, ou si vous préférez ce sera le troisième bon usage. Il nous faut bien comprendre que ce troisième vient après les deux premiers. Sans amour de la vérité, pas d’amour de la vie, et sans amour de la vie, pas de connaissance de Dieu, pas de pénétration de Dieu propose un traducteur.
On ne pénètre pas le mystère et la vérité de Dieu sans amour de la vérité ni sans amour de la vie. Et ces deux amours ne sont pas des sentiments abstraits, mais des engagements. Il s’agit d’amour concret, tout comme nous sommes partis de situations concrètes. Sans la vérité crue de ce que nous sommes, et sans un réalisme marqué par l’ordinaire de la vie, de la vie joyeuse et de la vie affreuse parfois, parler de Dieu n’est que parole vide. Sans un engagement concret, parler de Dieu n’est que du vent. On n’entre pas dans le mystère de Dieu autrement qu’on entre dans le mystère de la vie. Il n’y a pas de mystère de Dieu autre que la mystérieuse grâce d’être aujourd’hui encore en vie. Et nous disons : puisse celui qui parle de l’Eternel, qui parle de Dieu, en parler en paroles vraies et plus encore en engagements, en actes concrets.

Amour de la vérité, amour de la vie, connaissance de Dieu, dans cet ordre et point autrement. Alors le peu d’eau qu’on aura, on le partagera. On dira bienvenue au lieu de va-t-en ! On ouvrira les bras au lieu de serrer les poings. Et plutôt que de compter sur ce qu’on prétend posséder, on ne comptera pour vivre que sur la grâce. Ainsi ne manquera-t-on jamais de rien. Et si là-dessus le nom de l’Eternel vient à être prononcé, ce ne sera pas en vain. Amen

Nourrir l'espérance (1 Rois 17,1-14)

1 Rois 17
1 Elie, le Tishbite, de la population de Galaad, dit à Akhab: «Par la vie du SEIGNEUR, le Dieu d'Israël au service duquel je suis: il n'y aura ces années-ci ni rosée ni pluie sinon à ma parole.»
2 La parole du SEIGNEUR fut adressée à Elie:
3 «Va-t'en d'ici, dirige-toi vers l'orient et cache-toi dans le ravin de Kerith qui est à l'est du Jourdain.
4 Ainsi tu pourras boire au torrent, et j'ai ordonné aux corbeaux de te ravitailler là-bas.»
5 Il partit et agit selon la parole du Seigneur; il s'en alla habiter dans le ravin de Kerith qui est à l'est du Jourdain.
6 Les corbeaux lui apportaient du pain et de la viande le matin, du pain et de la viande le soir; et il buvait au torrent.
7 Au bout d'un certain temps, le torrent fut à sec, car il n'y avait pas eu de pluie sur le pays.

8 La parole du SEIGNEUR lui fut adressée:
9 «Lève-toi, va à Sarepta qui appartient à Sidon, tu y habiteras; j'ai ordonné là-bas à une femme, à une veuve, de te ravitailler.»
10 Il se leva, partit pour Sarepta et parvint à l'entrée de la ville. Il y avait là une femme, une veuve, qui ramassait du bois. Il l'appela et dit: «Va me chercher, je t'en prie, un peu d'eau dans la cruche pour que je boive!»
11 Elle alla en chercher. Il l'appela et dit: «Va me chercher, je t'en prie, un morceau de pain dans ta main!»
12 Elle répondit: «Par la vie du SEIGNEUR, ton Dieu! Je n'ai rien de prêt, j'ai tout juste une poignée de farine dans la cruche et un petit peu d'huile dans la jarre; quand j'aurai ramassé quelques morceaux de bois, je rentrerai et je préparerai ces aliments pour moi et pour mon fils; nous les mangerons et puis nous mourrons.»
13 Elie lui dit: «Ne crains pas! Rentre et fais ce que tu as dit; seulement, avec ce que tu as, fais-moi d'abord une petite galette et tu me l'apporteras; tu en feras ensuite pour toi et pour ton fils.
14 Car ainsi parle le SEIGNEUR, le Dieu d'Israël: Cruche de farine ne se videra jarre d'huile ne désemplira jusqu'au jour où le SEIGNEUR donnera la pluie à la surface du sol.»

Prédication
            Un jour, Elie le Tishbite de Galaad, un homme de l’est du Jourdain, s’en vint parler au roi Akhab, quelque part en Israël, probablement à Samarie, à l’ouest du Jourdain et lui annonça de la part du Seigneur qu’il n’y aurait plus ni pluie ni rosée. La sécheresse est toujours grave et, dans ce pays-là, elle peut durer plusieurs années et prendre un caractère dramatique.
           
            Pourquoi la sécheresse, tout à coup, en Israël ? Si l’on ne connaissait du roi Akhab que ce qu’en raconte la Bible, on aurait seulement l’image d’un roi auquel il est fait reproche de ses alliances politiques et religieuses avec les royaumes étrangers, un roi auquel il est fait reproche d’avoir souillé sa propre terre et son propre Dieu. Pour la Bible donc, Akhab est un très mauvais roi. Ah, s’il avait été pieux…

Mais voilà, vous savez qu’une piété exemplaire ne fait pas tomber la pluie, et qu’une impiété exemplaire n’empêche pas la pluie de tomber. Certains auteurs bibliques mettent en lien la sécheresse et l’impiété. D’autres auteurs bibliques affirment que Dieu fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. Ce qui est très massivement différent. Ce qui devrait nous conduire à nous dire que la question qu’on peut se poser Bible en main ne peut pas être la question de la rétribution et des mérites, mais celle de l’espérance – ou de la gratitude, c’est la même question, c’est la question de la foi.
            Pourquoi pleut-il juste ce qu’il faut ? Pourquoi pleut-il trop ? Pourquoi pleut-il trop peu, ou pas du tout ? Ces questions peuvent bien entendu être posées. Mais la Bible n’y répondra pas, elle n’y répondra jamais. Mais elle répondra assurément toujours à la question que se posera celui qui, dans la foi, se demandera « Et maintenant, que puis-je espérer ? »
La Bible ne répondra jamais à celui qui se pose une question en terme de rétribution ou de punition, mais une lecture sérieuse de la Bible donnera toujours une nourriture d’espérance à celui qui dans la foi en recherchera une.

            Pour en revenir ainsi au texte, nous pouvons nous demander ce qui, en lui, est susceptible de nourrir l’espérance. Mais nous allons d’abord parler de la désespérance.
           
            La situation d’Israël est désespérée pour deux raisons, la première, c’est qu’il ne pleut plus et qu’il n’y a plus de rosée, ce qui signifie que la famine menace. Ces sécheresses, qui peuvent durer plusieurs années dans cette partie-là du monde, étaient redoutables et désespérantes, première raison de désespérer. La deuxième raison de désespérer était que le roi s’était voué à un culte idolâtre, non pas un culte idolâtre parce qu’étranger, mais idolâtre tout court, un culte de la puissance et de l’efficacité, un culte de fait impuissant à faire tomber la pluie. Et cette manière de faire allait jeter le peuple dans les bras de n’importe qui, pour faire n’importe quoi. N’importe quoi parce que, justement, le propre d’un culte idolâtre est qu’il ne nourrit pas l’espérance ; un culte idolâtre nourrit seulement l’illusion et les désillusions, puis l’illusion de nouveau. Et c’est un peuple tout entier, précédé par son roi, précédé par ceux qui le gouvernent, qui se précipite vers telle idole, puis vers telle autre, et s’y épuise, et s’y perd.
           
            Là-dessus, nous lisons dans le texte comme un premier principe d’espérance : il reste quelqu’un. Lorsque tout un peuple se perd, il reste toujours quelqu’un, quelque part, caché, bien vivant, préservé même, et qui sortira lorsque le moment sera venu qu’il se manifeste. Il en reste toujours un quelque part. Et je me souviens d’un petit dessin que j’ai vu il y a quelques années, la terre vue de l’espace, toute petite, avec juste une bulle de bande dessinée, et ce texte : « Loué soit Dieu ! » Il en reste, il en restera, toujours un, quelque part, que le Seigneur préserve, et tout peut toujours ainsi, un jour, recommencer. Premier principe d’espérance, et ce principe porte dans notre texte le nom d’Elie. Elie est celui qui reste, caché quelque part, quelque part où personne n’aurait l’idée d’aller le chercher.
Nous ne savons pas où est caché ce dernier homme de Dieu qui reste et restera, mais il suffit que nous croyons qu’il existe pour que notre espérance soit nourrie.

            Second principe d’espérance, Elie est nourri par les corbeaux. Les corbeaux sont des animaux intelligents, mais ce sont aussi de grands opportunistes, chapardeurs s’il le faut, charognards lorsque c’est nécessaire, et l’on imagine très bien, en période de grave sécheresse, quel genre de viande et quel genre de pain ils peuvent trouver. Ça n’est sans doute pas bien frais, et on ne sait pas d’où ça vient. Mais ça nourrit. Les corbeaux, inutile d’insister, sont des animaux impurs. Ainsi, ironiquement, non content de laisser exister un juste quelque part, Dieu le nourrit avec ce que savent trouver des oiseaux impurs.
Le roi Akhab se serait sans doute bien volontiers débarrassé du prophète Elie… Mais, voyez-vous, parfois, le discernement des corbeaux est supérieur à celui des humains. Ce qui permet de formuler un second principe d’espérance : il reste toujours quelque part suffisamment de vie pour nourrir le dernier juste, et même les charognards, même les plus opportunistes des animaux, sauront avoir grand soin de lui.

            Troisième principe d’espérance, lorsque le torrent auquel Elie buvait finit par tarir, Elie, sur la parole du Seigneur, s’en alla à Sidon. Tant qu’Elie était caché dans le ravin de Kerith, il était à la maison, à l’est du Jourdain certes, mais pas vraiment bien loin… Lorsqu’il part à Sidon, il part à l’ennemi, il part chez l’impur, il va là d’où est issue la reine Jézabel, il va sur la terre de Baal… Comble de l’ironie, il y est d’emblée reconnu, par une veuve étrangère, comme homme de Dieu et hébergé sans aucune limite de disponibilité ni de durée…
Ce comble de l’ironie est aussi pour moi comble de l’espérance : le lieu qui est le pire lieu que je puisse imaginer, celui où je me figure que Dieu n’a jamais fréquenté et jamais ne fréquentera, c’est ce lieu qui est propre à l’hébergement du dernier juste ; c’est en ce lieu qu’on le reconnaît pour ce qu’il est, c’est en ce lieu qu’on le préserve. Ainsi, ce troisième principe d’espérance : ceux dont je me figure qu’ils sont les plus impurs, les plus incapable de laisser émerger la parole divine sont ceux qui, dans des circonstances désespérées, sont les plus aptes à l’accueillir et à la préserver.

            Tout cela nourrit l’espérance. Parce que dans les pires circonstances qui se puissent imaginer, quelqu’un reste quelque part fidèle au Seigneur, quelqu’un est nourri quelque part, et quelqu’un est accueilli quelque part, et je ne sais pas où.
Le Seigneur ainsi ne peut cesser de nous surprendre, dans le bon sens, dans le sens de la  foi, dans le sens de la vie, même si nous avons perdu la foi.

            Voyez-vous, peut-être que nous sommes tous perdus… Mais l’espérance nous affirme le contraire : rien n’est perdu, jamais !

dimanche 8 juin 2014

Pardonner et retenir les péchés, Pentecôte (Jean 20,19-23)

Jean 20
19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Juifs, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.»
 20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
 21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit: «La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie.»
 22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit: «Recevez l'Esprit Saint;

 23 ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.»

Prédication : 
            Pentecôte, nous pensons bien évidemment au second chapitre du livre des Actes des Apôtres, dont la lecture fut liturgiquement faite au commencement de ce service. N’oublions pas que, dans la suite du livre des Actes, tout ce qui sera entrepris pour canaliser institutionnellement l’Esprit Saint sera de fait débordé par une sorte de flot impétueux…
            Pentecôte aussi, nous pensons à la diversité des dons de l’Esprit tels que Paul les rappelle aux Corinthiens, et nous avons lu aussi ces quelques beaux versets. N’oublions pas que ces versets, 12ème chapitre, précèdent de peu le 13ème chapitre : les dons de l’Esprit ne dispensent pas de l’amour. L’Eglise de Corinthe fut Eglise de l’Esprit et Eglise du désamour. Les dons de l’Esprit, sans amour, c’est du flan…
            L’Esprit Saint dans ces deux textes apparaît comme une puissance débordante d’inventivité. Il singularise à l’extrême celui sur qui il se pose. Il se pose où il veut se poser. Pensons-y : nul n’est jamais à même de dire si l’Esprit de Dieu s’est posé sur tel ou tel. Il s’agit de l’Esprit de Dieu, et nous ne sommes personne pour limiter la liberté de Dieu.
Qui a l’Esprit de Dieu ? Mauvaise question ! La question qui nous est posée le jour de Pentecôte – en fait elle nous est posée chaque jour – est celle-ci : comment va-t-on vivre avec cet Esprit ? Nous méditons la réponse de l’évangile de Jean.

            Dans l’évangile de Jean, on dit de l’Esprit qu’il est « avocat », « réconfort », « compagnon » (il est difficile de traduire le mot Paraclet [παράκλητος]), « ami », « intercesseur »… L’évangile de Jean le nomme aussi « esprit de vérité ». Et dans les versets que nous venons de lire, la vérité du découragement des disciples après la mort de leur maître, vérité de leur impression de délaissement et de solitude, vérité de la peur qu’ils ont pour leur propre vie…
           
            L’apparition de leur maître, nous l’avons lu, est là pour leur rappeler qu’il s’agit bien d’aller au-delà de toutes ces peurs, et que ça n’est pas entre soi et derrière des portes closes que la vie se fait, ni que l’Evangile s’annonce.
Il s’agit bien sûr d’abord de trouver la paix, et ensuite de sortir. Ils sont envoyés, et ils ne sont pas envoyés seuls : l’Esprit leur est donné. Avec une consigne : « Ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. »

Et là, soudain, quelque chose nous trouble. Remettre des péchés à certains ? Les retenir à d’autres ? Mais à qui, et pourquoi ? Lisons, et méditons.

Jésus envoie ses disciples en disant « comme le Père m’a envoyé ». Le Père a envoyé le Fils pour que leurs péchés soient remis à certains, oui. C’est tout à fait clair dans l’évangile de Jean. Les rencontres que Jésus fait dans cet évangile sont autant d’occasion de mises en question, de libérations, de guérisons. Jésus remet à certains leurs péchés, c'est-à-dire qu’il les rend libres là où ils étaient captifs, légers là où ils étaient alourdis, vivant là où ils étaient morts. Ce qui était jusque là devant ces gens, comme des montagnes, se trouve soudain derrière eux.
Lorsque mon péché m’est remis, je peux le laisser derrière moi comme une vieille valise trop lourde dont le contenu ne me sert plus à rien… Et Jésus a été envoyé par le Père pour cela, pour que des péchés soient remis à certains, et il envoie ses disciples pour cela et nous en sommes heureux, nous à qui bien des péchés ont été remis et qui, je l’espère, avons remis leurs péchés à bon nombre de nos semblables. « Ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leurs seront remis… », tel est le bonheur du disciple du Christ, telle est sa tâche aussi.

Ce n’est pourtant que la première partie de la phrase que prononce Jésus. La seconde partie est bien plus délicate : « Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » Or, nulle part dans l’évangile de Jean on ne trouve que le Père a envoyé le Fils pour que des péchés soient retenus à qui que ce soit. L’amour de Dieu, dont l’évangile de Jean parle à merveille, n’exclut personne. Si donc c’est bien l’amour qui meut le disciple de Jésus, comment retiendrait-il ses péchés à qui que ce soit ? Comment, et pour quelle raison, Jésus enfermerait-il définitivement qui que ce soit dans ses péchés ? On ne comprend pas et surtout on ne lit jamais cela dans tout le récit de Jean. On y lit ceci : « Maintenant, vous dites ‘nous voyons’, (et) votre péché demeure. » (Jn9,41) Jésus le dit à ceux qui se réclament d’un savoir, d’une science ou d’une révélation et qui refusent obstinément de se réjouir d’une simple guérison…Mais il leur dit « maintenant » ; il ne leur dit pas « toujours… »
L’on ne voit jamais, à aucun moment de l’évangile de Jean, Jésus retenir ses péchés à qui que ce soit. Que fera donc le disciple de Jésus ? Condamnera-t-il, alors même que son maître ne l’aura jamais fait ? Se réclamera-t-il de l’Esprit Saint pour barrer la route à certains de ses semblables ?
Peut-être bien que le « tout amour » si caractéristique de l’évangile de Jean s’est heurté à une réalité peu reluisante, comme à Corinthe. C’est possible. Les communautés rassemblées autour des traditions attribuées à Jean, autour de cet extrême de l’amour, ont dû connaître des difficultés insurmontables et des conflits d’autant plus terribles qu’ils se déroulaient sur le fond de la prédication de la plus grande des vertus. Voyez-vous, si c’est de l’amour, ça ne peut pas retenir pour toujours les péchés d’autrui. Et si ça entend les retenir pour toujours, c’est pas de l’amour.
Il y a plus et mieux à dire. Retenir les péchés, comme nous l’avons lu, ça n’est pas proclamer la condamnation d’autrui à être pour toujours englué dans ce qu’il est. Ça n’est pas abandonner autrui à lui-même. Retenir, le verbe grec, n’est pas un verbe d’abandon, mais d’engagement, pas un verbe de condamnation, mais d’élection. Retenir les péchés d’autrui c’est cheminer avec autrui, autant qu’autrui le désire, autant qu’on le peut soi-même, avec la patience et l’impuissance de l’amour…

C’est pourquoi il est de la responsabilité du disciple de Jésus, le jour de Pentecôte, de s’interroger sur ses peurs, sur son appétit de puissance, sur sa pratique, sur son intransigeance, sur son rapport aux Saintes Ecritures, sur son besoin d’avoir raison devant ses semblables et devant Dieu… Le disciple de Jésus va s’interroger sur tout ce qui l’empêche, lui, d’avancer vers autrui, et sur ce qui l’empêche, lui, de laisser avancer autrui sur un chemin de foi particulier. Il en va de sa responsabilité.
 Frères et sœurs, quels compagnons et compagnes de route sommes-nous, et quels compagnons  et compagnes auront nous été ? Dieu le sait et, sans son amour, nous sommes perdus. Dieu le sait et sans son Esprit nous sommes perdus…
Alors au moment où nous lisons que Jésus souffla sur eux, il nous faut prier qu’il souffle aussi sur nous, qu’il nous donne son Esprit. « Seigneur accorde-moi d’aimer. Que ton Esprit d’amour m’y pousse » Amen

dimanche 25 mai 2014

Sur le trouble et la vérité (Jean 14,1-12)

Jean 14
1 «Que votre cœur ne se trouble pas: vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi.
2 Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures: sinon vous aurais-je dit que j'allais vous préparer le lieu où vous serez?
3 Lorsque je serai allé vous le préparer, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi.
4 Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin.»
5 Thomas lui dit: «Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin?»
6 Jésus lui dit: «Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va auprès du Père si ce n'est par moi.
7 Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l'avez vu.»
8 Philippe lui dit: «Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit.»
9 Jésus lui dit: «Je suis avec vous depuis si longtemps, et cependant, Philippe, tu ne m'as pas reconnu! Celui qui m'a vu a vu le Père. Pourquoi dis-tu: ‹Montre-nous le Père›?
10 Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même! Au contraire, c'est le Père qui, demeurant en moi, accomplit ses propres œuvres.
11 Croyez-moi, je suis dans le Père, et le Père est en moi; et si vous ne croyez pas ma parole, croyez du moins à cause de ces œuvres.

12 En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais; il en fera même de plus grandes, parce que je vais auprès du Père.

Prédication
            « Il est la vérité le chemin et la vie, nul ne vient au Père que par lui. », chantait-on au milieu des années 70 avec le groupe Les Témoins. C’est bien évidemment l’un des versets que nous venons de lire qui inspirait cette chanson. Mais, voyez-vous, quelques 40 années plus tard, je m’interroge.
            Je suis le chemin etc. c’est ce que je lis. Mais je chantais Il est le chemin etc. Ça change bien des choses. Je lis que Jésus dit « nul ne vient auprès du Père si ce n’est par moi », et il le dit à certaines personnes dans certaines circonstances particulières – nous allons y venir. Mais moi je chante « nul ne vient au Père que par lui », et c’est tout autre chose, c’est une généralité dans laquelle j’affirme, mine de rien, qu’il n’existe qu’un seul moyen pour aller à Dieu, à Dieu en tant que Père si l’on veut. A 14 ans je chante ça à tue-tête et avec la conviction massive d’un jeune chrétien. Mais, voyez-vous, maintenant, je m’interroge. Qui suis-je pour affirmer des choses aussi catégoriques et définitives ?
Dieu est plus grand que tout, plus mystérieux que tout, hors de portée de tous et moi, pauvre petit homme, j’irais affirmer tout fort que je sais, moi, que l’unique chemin je le connais ? Cela reviendrait à récuser tous les autres chemins, et à récuser tous ceux qui suivent un autre chemin que le mien. Cela reviendrait à affirmer que je sais tout de Dieu… Insoutenable prétention. J’oserais presque dire blasphème (l’un des disciples de Rabbi Akiba a un jour affirmé que celui qui prétend connaître tout le sens de la Torah est un blasphémateur). Je ne sais rien de Dieu et des chemins qui mènent à lui. Est-ce que je sais seulement si mon propre chemin me mène à Dieu, en tant que Père, en tant que Dieu ? Je ne sais pas où le chemin me mène. Dieu le sait. Je crois que le chemin n’est pas caché pour Dieu. Je découvrirai le moment venu où le chemin me mène. J’y marche par la foi.
           
            Jésus dit, à ses disciples, dans un moment particulier, « Moi, je suis le chemin, la vérité et la vie, nul ne vient auprès du Père, si ce n’est par moi. »
            Ce moment particulier est un moment de trouble, comme nous avons lu, premier verset du chapitre 14 : « Que votre cœur ne se trouble pas. » Jésus parle à ses disciples et le cœur de ses disciples est troublé. Le cœur de ses disciples est troublé parce que Jésus a parlé à ses disciples. Il a parlé à ses disciples pendant tout le chapitre 13. Il nous faut alors relire un peu le chapitre 13.
            Dans le chapitre 13, Jésus qui parle à ses disciples leur annonce : la trahison, non pas celle de Judas seulement, mais leur trahison à tous, et ils n’y comprennent rien ; il leur annonce son prochain départ, sa mort, et ils n’y comprennent rien, et pourtant tous les hommes sont mortels ; il leur donne un commandement nouveau, celui de s’aimer les uns les autres, et ils ne pipent pas mot ; enfin il annonce que leurs engagements sont du vent, qu’ils vont le renier, et pas seulement Pierre. Ce qui frappe, là-dedans, c’est que les disciples de Jésus ne saisissent rien ce qui est en train de se tramer et qui pourtant est là dans leurs consciences.
            Qu’est-ce qui trouble donc le cœur des disciples de Jésus ? En un seul mot : la vérité.

Seule la vérité peut troubler ainsi le cœur d’un être humain, la vérité de ce qui est dans ce cœur, et qu’on préfère bien ignorer.
La vérité qui est dans le cœur des disciples de Jésus, c’est que leur maître va être mis à mort par la méchanceté et par la lâcheté des humains, et qu’ils n’en veulent rien savoir, parce qu’ils sont des humains. Lorsque cette vérité leur apparaît, la leur, qui est une vérité de profiteurs et de lâches, leurs cœurs se troublent.
La vérité aussi qui est dans le cœur des disciples de Jésus, c’est que s’il y a au monde une puissance invincible, c’est la toute faible puissance de l’amour, dont ils ne veulent rien connaître parce qu’ils rêvent de puissance. Cette vérité aussi leur apparaît, et leurs cœurs se troublent.
            Seule une vérité niée peut troubler le cœur de l’homme, lorsque cette vérité lui apparaît.

            Mais là-dessus, il y a une affirmation de Jésus : « Que votre cœur ne se trouble pas… » Comment un cœur troublé comme nous l’avons dit pourrait-il ne pas être troublé ? Une seule possibilité, une seule : que cette vérité qu’il a niée, il choisisse de l’affronter, de l’assumer. Ah, bien sûr, ça ne se fait pas comme d’un coup de baguette magique. On avance, on renâcle, on refuse l’obstacle comme un cheval obstiné… On fait du Thomas, le genre qui ne veut pas savoir que la mort est au bout de l’engagement de Jésus. On fait du Philippe, qui fait semblant de n’avoir encore rien vu alors que tout est déjà sous ses yeux. On fait le gros fumeur qui déclare que le tabac n’est pas mortel et qu’il en est la preuve vivante, ou le gros alcoolique qui déclare qu’il n’a rien au foie et que ça s’arrose.
Assumer la vérité de ce qu’on est, avide de puissance et de certitudes, lâche, cupide, intéressé, manipulateur, volage, menteur, vieux, mortel, laid… que chacun complète la liste pour son propre compte. Assumer la vérité, ça ne se fait pas comme ça, magiquement. Notre cœur se trouble. Non, disons-nous ; jusqu’à ce que nous disions oui, c'est-à-dire la vérité.
            Alors à cet instant, à cet instant seulement, il y en a un qui dit, qui peut dire : « Que votre cœur ne se trouble pas … » Jésus peut le dire, lui, parce que la vérité ne lui fait pas peur, la vérité de l’impuissance de l’amour, la vérité de la haine que suscite son engagement, la vérité de ce que sont ses disciples, la vérité même de la Passion qu’il va bientôt souffrir, la vérité de sa mort, et de l’absolue solitude à quoi son engagement l’a condamné. Le cœur de Jésus n’est pas troublé parce que la vérité, toute cette vérité, il la connaît, pour ce qu’elle est, il l’accepte, il la vit, il vit avec elle ; il n’a rien d’autre qu’elle.
Ainsi, Jésus dans ce récit, à cet instant, est vérité et vie. Parce que son cœur n’est pas troublé il peut dire à ses disciples : « Que votre cœur ne se trouble pas… » Il leur montre même le chemin à suivre, il se montre, en tant que vérité et vie, comme chemin : Je suis, dit-il, le chemin, la vérité, et la vie. Alors nous comprenons que, dans le récit, pour les disciples de Jésus, le chemin est tracé. Pas une recette ni une méthode, mais la vérité qui, à cet instant, ne porte pas d’autre nom que celui de leur maître.
Puissions-nous lire, et bien comprendre ce que nous lisons. Car à bien lire et à bien comprendre ce que nous lisons, notamment aujourd’hui, il se peut que notre vérité ne nous fasse plus peur, que nous l’affrontions, et que nous vivions… enfin.
           
Celui qui fait ce choix de croire, d’une croyance toujours incarnée, pourra dire, pour lui-même, que Jésus est le chemin, la vérité, et la vie. Il se peut même qu’il puisse le montrer par sa vie à tel ou tel de ses contemporains.

            Mais il reste encore un pas à franchir pour ce matin. « Nul ne va auprès du Père si ce n’est par moi », ajoute Jésus. Ce que Jésus dit et montre, c’est ce que signifie être « près du Père ». Etre près du  Père, dans l’évangile de Jean, ce n’est pas de la haute mystique ni de la haute théologie. Etre auprès du Père, c’est, dès les premiers versets de cet évangile, devenir chair, c’est être un être humain, dans la vérité de sa condition, dans l’entièreté de son engagement, dans la vie, en plénitude. C’est ainsi qu’on peut simplement entendre ce que Jésus dit à ses disciples : « nul ne vient auprès du Père que par moi », nul ne vient à la vie en plénitude qu’en suivant le chemin de la vérité, chemin de la vérité qui n’est pas un chemin de laideur seulement. Il se peut qu’il soit un chemin de beauté, de bonté, de joie. L’Esprit, le consolateur, nous est envoyé pour que nous cheminions dans toute la vérité. Et c’est sur ce chemin que nous œuvrerons de sorte que la vie sera belle, riche, et vraie. Le Père, par nous, accomplira ses propres œuvres.

dimanche 11 mai 2014

Evangéliser (Romains 1,8-17)

Romains 1
8 Tout d'abord, je rends grâce à mon Dieu par Jésus Christ pour vous tous: dans le monde entier on proclame que vous croyez.
9 Car Dieu m'en est témoin, lui à qui je rends un culte en mon esprit en annonçant l'Évangile de son Fils: je fais sans relâche mention de vous,
10 demandant continuellement dans mes prières d'avoir enfin, par sa volonté, l'occasion de me rendre chez vous.
11 J'ai en effet un très vif désir de vous voir, afin de vous communiquer quelque don spirituel pour que vous en soyez affermis,
12 ou plutôt pour être réconforté avec vous et chez vous par la foi qui nous est commune à vous et à moi.
13 Je ne veux pas vous laisser ignorer, frères, que j'ai souvent projeté de me rendre chez vous - jusqu'ici j'en ai été empêché - , afin de recueillir quelque fruit chez vous, comme chez les autres peuples païens.
14 Je me dois aux Grecs comme aux barbares, aux gens cultivés comme aux ignorants;
15 de là, mon désir de vous annoncer l'Évangile, à vous aussi qui êtes à Rome.
16 Car je n'ai pas honte de l'Évangile: il est puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif d'abord, puis du Grec.

17 C'est en lui en effet que la justice de Dieu est révélée, par la foi et pour la foi, selon qu'il est écrit: Celui qui est juste par la foi vivra.

Prédication
            Paul aux Romains. Paul, qui n’est jamais allé à Rome, écrit aux Romains. Il nous faut imaginer ce que c’est que Rome, lorsque Paul écrit aux Romains : la capitale de l’Empire le plus grand, le plus stable, le plus homogène et durable – dit-on – qui ait jamais existé dans cette partie du monde. Adresser alors cet écrit aux Romains c’est, du temps de Paul, l’adresser à ceux qui sont tout en haut, qui sont le haut de l’Empire, et d’un empire à l’apogée de son histoire.
Un Romain, en ce temps, c’est un maître, un propriétaire, un dominateur : ça regarde le monde de haut, avec l’arrogance de ceux à qui l’on doit tout et qui ne doivent rien à personne… Comment peut-on s’adresser aux Romains qui sont tout en haut ? Faut-il être plus haut encore qu’eux ? Faut-il un super apôtre, pour annoncer l’Evangile à de super paroissiens ?
            L’unique question de cette prédication pourrait bien être celle-ci : d’où est-ce que je parle ? Même question : comment est-ce que je regarde autrui lorsque j’évoque le Christ, lorsque je parle de lui, lorsque je témoigne ? Est-ce que je le regarde d’en-haut, moi qui ai l’Evangile à lui annoncer ? Nous réfléchissons là-dessus…
           
Et bien après les salutations d’usage, au début de l’Epître, viennent les quelques versets que nous avons lus, et que nous allons reprendre.
1.      v.10 : « Je demande à Dieu dans mes prières d’avoir enfin, par sa volonté, l’occasion de me rendre chez vous. » Paul, c’est entendu, est Apôtre. Mais il n’a pas de plan précis, pas le plan d’aller à Rome parce qu’il a envie d’aller u sommet, ce qui ferait bien dans son CV et à son ego. Il attend patiemment l’occasion, il attend le bon vouloir de Dieu. Autrement dit, même s’il désire toujours le faire, celui qui évangélise le fait parce que l’occasion s’en présente. Provoquer sans ménagement une occasion de le faire serait considérer qu’il y a là des gens dont nous savons qu’ils ont tel besoin ; ça serait les regarder de haut. En matière d’Evangile, on ne choisit pas les gens à qui l’on va s’adresser… on les accueille, on les reçoit lorsque vient le moment de le faire.
2.      v.11 : « J’ai un très vif désir de vous voir… » ; et ce désir n’est pas d’apporter quelque chose qu’on a, c’est un désir de vous voir, juste de vous voir, vous, comme vous êtes. Ceci implique de supposer qu’il ne vous manque rien. Ceci dit, si l’on parle de désirer se voir, c’est qu’il manque « vous », comme on dit « vous me manquez ». Le manque est de mon côté, dit celui qui évangélise, mais ce manque n’est pas un manque qui exigerait de votre part un assouvissement, je veux juste vous voir, dit l’apôtre ; je me languis de vous voir, dit-il même, c’est lui donc qui manque d’eux, et certainement pas le contraire.
3.      v.11 : « de vous voir afin de vous communiquer quelque don spirituel… » ; mais ici, il faut corriger la traduction, car il ne s’agit pas du tout de communiquer à ces gens quelque chose que j’ai et qu’ils n’ont pas et qu’ils devraient avoir, mais de partage. Paul, l’apôtre, celui qui témoigne, vient dans la perspective de partager, non pas ce qu’il a en supposant que les autres n’ont pas, mais dans l’idée que les dons spirituel, ce que l’Esprit donne, n’existe que partagé.

Comme vous le voyez, si nous avons pensé que Paul, celui qui évangélise, est au-dessus de ceux auxquels il s’adresse, c’était faux. Son positionnement est tout à fait ouvert, et pas du tout dominateur… Un certain mouvement d’abaissement est déjà repérable, mais il va aller beaucoup plus loin. L’idée de partager les a tous mis à la même hauteur. Poursuivons :

4.      v.11 et 12 : « pour que vous en soyez affermis ou plutôt pour être réconforté avec vous et chez vous… » Le mouvement d’abaissement s’accentue. Paul, celui qui évangélise, n’est pas le pompier de service, mais le nécessiteux. Il éprouve certes le besoin d’évangéliser ; quel chrétien ne l’éprouve pas, ce besoin ? Mais si l’on affine la traduction, il ne s’agit pas d’un réconfort qu’il recevrait, mais d’une défense, d’une consolation, que l’on met en œuvre l’un pour l’autre, mutuellement. La consolation, la justification de celui qui évangélise, vient de ceux à qui il s’adresse ; et cette consolation, cette justification – comme une bénédiction – il ne la reçoit que pour autant qu’il la proclame, qu’elle est reçue et rendue… Et peut-être même que cette évangélisation a largement précédé celui qui évangélise. On est ici totalement en vis-à-vis. Evangéliser, c’est d’égal à égal, ou bien cela n’est pas. C’est consolation mutuelle, ou bien cela n’est pas. C’est supposition de la valeur de l’autre, ou bien ça n’est pas. Mais nous ne sommes pas au bout.
5.      v.13 : « …afin de recueillir quelque fruit chez vous… » ; si bien que force nous est de reconnaître que celui qui évangélise reçoit ; c’est donc qu’il n’avait pas et, voyez-vous, évangéliser, s’il s’agit vraiment de foi, c’est aller vers autrui pour partager avec lui une certitude qu’on n’a pas, qu’on découvrira peut-être bien ensemble, et dont on suppose que lui en est déjà porteur, le tout sans l’obliger en aucune manière. Mais ça  n’est pas encore fini.
6.      v.14 : « Je me dois aux Grecs comme aux barbares, aux gens cultivés comme aux ignorants…. » Ici, encore une précision de traduction, pour qu’il soit bien clair que celui qui évangélise ne se doit pas à ses interlocuteurs comme le docteur, tout équipé par sa science, se doit à ses patients. Il ne se doit pas à, mais il est l’obligé de. Le mouvement d’abaissement se poursuit, il ne pourra guère aller plus bas. Celui qui évangélise est l’obligé de ceux à qui il s’adresse ; il est par eux, il n’est rien sans eux, il leur doit tout. Il doit tout aux, imbéciles comme aux savants, il doit tout aux Juifs avec leur fichue Ecriture comme aux Grecs avec leur maudite intelligence…

Il est ainsi du désir de Paul, de son désir et de son zèle. Le zèle de celui qui évangélise est un zèle aux mains vides, un zèle d’ouverture et de reconnaissance. Un zèle d’accueil, d’accueil infini.
Mais lorsqu’on a bien compris de quoi il s’agit, lorsqu’on a bien saisi que les mains sont ouvertes mais vides et que si le cœur est rempli il ne le sera que par ce qu’un autre donnera, un autre humain, concret… alors évangéliser est indéfendable à Rome, capitale de l’Empire, indéfendable partout ailleurs, car nulle part on n’aime les gens aux mains vides et aux arguments désarmés. Personne n’aime cette impuissance, cette faiblesse évangélique. On veut plutôt avoir tout, mériter tout, juger de tout…
Et bien de cette situation de précarité, d’ouverture et de reconnaissance, qui est l’essence même de l’Evangile, on devrait avoir honte. Mais Paul n’a pas honte, car cette situation est puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit.

Frères et sœurs, il en va de la foi, de l’authenticité de la foi chrétienne que la puissance de Dieu soit parfaitement désarmée. Sinon elle n’est qu’arrogance et vaine doctrine.

Ainsi, au terme de cette prédication, je vous invite à considérer que les versets que nous venons de méditer caractérisent non seulement la position du témoin, du chrétien, de l’apôtre… mais commandent aussi l’attitude qu’il convient d’adopter lorsqu’on lit la suite de l’Epître aux Romains, ses grands exposés doctrinaux et aussi les listes de condamnations qui suivent les versets que nous méditons et dont d’aucuns font leurs gorges chaudes et leur saintes condamnations. Désarmer ceux qui ont les armes, et mêmes les armes bibliques, c’est l’Evangile. Juger ceux qui jugent, même Bible en main, c’est l’Evangile.
Evangéliser est infinie ouverture, ou bien n’est rien. Et tant qu’à l’appel et à la réception de la grâce il manque un seul des enfants des hommes, tant qu’un seul est condamné, mis de côté, ignoré, exclu, l’Evangile et le salut manquent à tous.
Mais même s’il manque à tous, il demeure, et Paul le dit à merveille, « Puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit… », inépuisable puissance, patiente puissance. Amen

samedi 10 mai 2014

La terre de la promesse (Genèse 15,7-21)

Genèse 15
7 Il lui dit: «C'est moi le SEIGNEUR qui t'ai fait sortir d'Our des Chaldéens pour te donner ce pays en possession.» -
8 «Seigneur DIEU, répondit-il, comment saurai-je que je le posséderai?»
9 Il lui dit: «Procure-moi une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle et un pigeonneau.»
10 Abram lui procura tous ces animaux, les partagea par le milieu et plaça chaque partie en face de l'autre; il ne partagea pas les oiseaux.
11 Des rapaces fondirent sur les cadavres, mais Abram les chassa.
12 Au coucher du soleil, une torpeur saisit Abram. Voici qu'une terreur et une épaisse ténèbre tombèrent sur lui.
13 Il dit à Abram: «Sache bien que ta descendance résidera dans un pays qu'elle ne possédera pas. On en fera des esclaves, qu'on opprimera pendant quatre cents ans.
14 Je serai juge aussi de la nation qu'ils serviront, ils sortiront alors avec de grands biens.
15 Toi, en paix, tu rejoindras tes pères et tu seras enseveli après une heureuse vieillesse.
16 À la quatrième génération, ta descendance reviendra ici car l'iniquité de l'Amorite n'a pas atteint son comble.»
17 Le soleil se coucha, et dans l'obscurité voici qu'un four fumant et une torche de feu passèrent entre les morceaux.
18 En ce jour, le SEIGNEUR conclut une alliance avec Abram en ces termes: «C'est à ta descendance que je donne ce pays, du fleuve d'Égypte au grand fleuve, le fleuve Euphrate -
19 les Qénites, les Qenizzites, les Qadmonites,
20 les Hittites, les Perizzites, les Refaïtes,
21 les Amorites, les Cananéens, les Guirgashites et les Jébusites.

Méditation :

1. sur la terre promise
            Une lecture simplement géographique de ce texte nous amène à repérer que la définition de la terre promise est pour le moins une définition complexe. Simplement le lieu où Abram se tient, c’est le premier lieu, le lieu où il est, une notion simple, là où mon regard porte, là où paissent mes troupeaux.
            Mais la définition de cette terre peut être aussi une définition beaucoup plus large, politique en quelque manière, puisque, dans la fin de l’extrait, cette terre englobe tout le Proche Orient plus au moins la Basse Egypte.
            Et il se trouve des gens aujourd’hui encore en Israël pour réclamer un extension de l’Etat – au titre de la Bible – qui corresponde à cette vision politique mais aussi religieuse. Le Seigneur me l’a donné, c’est à moi, c’est chez moi. Affirmation qui ouvre toutes grandes les portes de la répression, de l’exclusion, voire de l’extermination.

2. la terre promise, est-ce chez moi ?
            Le problème d’une terre promise ainsi envisagée c’est que ça ne laisse guère de place à autrui, ni d’ailleurs à aucune promesse. La terre promise est, si l’on veut bien l’entendre, la terre toujours promise, ou la terre de la promesse. Ce que le texte – complexe – que nous méditons énonce ainsi : « Sache bien que ta descendance résidera dans un pays qu'elle ne possédera pas. »
[יָדֹ֙עַ תֵּדַ֜ע כִּי־גֵ֣ר יִהְיֶ֣ה זַרְעֲךָ֗ בְּאֶ֙רֶץ֙ לֹ֣א לָהֶ֔ם]
            Immédiatement après on vous évoque l’Egypte puis l’Exode… mais c’est déjà une interprétation. Sache et sache bien que ta descendance sera [גֵ֣ר] étrangère – ou convertie – ou nouvelle venue – ou habitant temporairement – ou n’ayant pas de droits – dans une terre (qui n’est) pas la sienne, ni maintenant, ni jamais.
            Ce qui a pour conséquence que si je suis – politiquement – religieusement – juridiquement – chez moi, sur ma terre promise, cette terre promise et par là la promesse elle-même qui me concerne doit aussi concerner ceux qui passent, ou qui sont différents. Le chez moi de la terre promise ne peut être terre de la promesse que s’il est aussi un chez toi.

3.  la manière de se tenir
            Ce qui caractérise donc l’habitant de la terre promise c’est qu’il habite d’avantage la promesse que la terre.
Ça n’est pas vrai seulement en judaïsme, ces choses-là, aussi loin que nous sommes lourdement héritiers de cette promesse. Devenir chrétien ainsi n’est pas défendre un territoire ni une doctrine, mais faire entendre la promesse, et la donner à vivre.
Ainsi j’envisage l’Eglise comme terre promise des chrétiens, terre d’accueil. Je n’en suis pas propriétaire. Ainsi je considère l’Ecriture Sainte comme terre promise. Je n’en suis ni propriétaire, ni dispensateur, ni défenseur.
Je n’y suis chez moi que pour autant que je travaille à l’accueil de celui qui ne fait que passer, à l’accueil de celui que je ne connais pas, qui est différent…

Tout le reste est de trop.