samedi 23 octobre 2021

Enseigner la résurrection, encore (Marc 10,46-52)

Marc 10

46 Ils arrivent à Jéricho. Comme Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une assez grande foule, l'aveugle Bartimée, fils de Timée, était assis au bord du chemin en train de mendier. 47 Apprenant que c'était Jésus de Nazareth, il se mit à crier: «Fils de David, Jésus, aie pitié de moi!» 48 Beaucoup le rabrouaient pour qu'il se taise, mais lui criait de plus belle: «Fils de David, aie pitié de moi!» 49 Jésus s'arrêta et dit: «Appelez-le.» On appelle l'aveugle, on lui dit: «Confiance, lève-toi, il t'appelle.» 50 Rejetant son manteau, il se leva d'un bond et il vint vers Jésus. 51 S'adressant à lui, Jésus dit: «Que veux-tu que je fasse pour toi?» L'aveugle lui répondit: «Rabbouni, que je retrouve la vue!» 52 Jésus dit: «Va, ta foi t'a sauvé.» Aussitôt il retrouva la vue et il suivait Jésus sur le chemin.

Prédication

            Le récit de la guérison de l’aveugle Bartimée est souvent considéré comme la fin d’une longue séquence de l’évangile de Marc, séquence dont la lecture et la méditation nous ont été proposées pendant toutes ces dernières semaines.

            Enseigner la résurrection, c’est un titre que nous avons pu donner à cette séquence, pendant laquelle, et par trois fois, Jésus annonce à ses disciples sa Passion prochaine, et sa résurrection, sans parvenir à se faire comprendre. Son enseignement semble ne pouvoir provoquer que des réactions violentes, parmi lesquelles des revendications personnelles, certains disciples s’estimant mériter plus que d’autres de la part de Jésus (Christ Fils de Dieu) des récompenses célestes fantastique… Quant aux réactions des mêmes disciples, lorsque de pauvres et simples gens s’approchent de leur maître, elles sont toujours les mêmes, ils rabrouent ces gens – c'est-à-dire les considérant comme moins que rien, ils les chassent.

            En disant tout cela, nous faisons un état des lieux, un point de parcours, et ce point de parcours n’est pas bien glorieux. Est-ce que nous pouvons espérer qu’à tel ou tel moment du récit de l’évangile les disciples – et les lecteurs – seront dans de meilleures dispositions ?

            Avant de peut-être répondre, traversons Jéricho, et sortons de Jéricho. Un aveugle du nom de Bartimée est là qui mendie et, apprenant que Jésus de Nazareth passe, il crie. Il fait plus que crier. Imaginez le hurlement, ce volume particulier de la voix, tant forcée dans les aigues que les paroles deviennent indistinctes. Ça, le texte ne vous le dit pas, et vous devez donc imaginer le hurlement ; mais la réaction des gens qui sont là vous est très bien décrite, vous la connaissez, car c’est une réaction que les disciples de Jésus ont eue à leur tour. Elle tient en un verbe, un seul : rabrouer. C’est à la fois faire taire et chasser. Et il y en a beaucoup, dans la foule qui accompagne Jésus, disciples ou autres, qui rabrouent ce pauvre Bartimée.

            Et nous demandons : pourquoi réagissent-ils ainsi ? Pourquoi veulent-ils faire barrage entre Bartimée et Jésus ? De quoi veulent-ils écarter Bartimée ? De quoi veulent-ils protéger Jésus ? Que veulent-ils se réserver pour eux-mêmes ? Autant d’hommes dans la foule, autant de réponses possibles. Et qui convergent toutes vers la même disposition d’esprit : ce qu’ils sont en train de vivre dans le sillage de Jésus de Nazareth ne concerne pas cet aveugle qui braille assis au bord du chemin. Et, de nouveau, la question : mais pourquoi donc pensent-ils et agissent-ils ainsi ? Et, de nouveau, des réponses basiques, triviales, qui mettent en jeu des passions vulgaires, de l’envie, de l’aigreur, de l’égoïsme… rien au fond que d’assez commun.

            Nous allons repérer que toute la foule n’est pas concernée par ce triste diagnostic. Lorsque nous lisons que beaucoup le rabrouaient, cela ne signifie pas que tous le rabrouaient, et il existe donc vraisemblablement un passage étroit qui pourrait permettre à Bartimée de s’approcher de Jésus. Mais ça n’est pas par ce passage étroit que Bartimée va passer, car Jésus lui-même va s’arrêter et commander qu’on appelle l’aveugle. Jésus commande, les gens obéissent.

            Et nous imaginons des hommes qui, quelques instants plus tôt, voulaient faire taire l’aveugle, lui dire l’instant d’après : « Confiance, lève-toi, il t’appelle. » Étonnant revirement. Que devons-nous penser d’un tel revirement ? Nous pouvons penser que ces gens, voyant le tour que prennent les événements, se hâtent de choisir le bon côté. Mais est-il absolument nécessaire de voir en eux de simples opportunistes, et courage fuyons ? Nous pouvons aussi penser que la parole de Jésus, leur commandant d’appeler l’aveugle, a sur eux l’effet d’une sorte de conversion. Peut-être pas la grande conversion définitive d’une foule entière, mais un instant, un éclair, juste ce qu’il faut de temps pour que la parole chemine et soit entendue par celui à qui elle est destinée.

            Il fut dit à l’aveugle : « Ta foi t’a sauvé… », il retrouva la vue et il suivit Jésus sur le chemin. Fin de cet épisode. Bartimée n’apparaît plus. Et commencement de la Passion.

           

            Tout en lisant le récit de la guérison de l’aveugle Bartimée, nous nous souvenons du récit d’une autre guérison. C’est une femme, affligée depuis très longtemps de pertes de sang. Elle croit que si elle parvient seulement  à toucher la frange du vêtement de Jésus, elle sera guérie. Seulement il y a tout autour de Jésus une barrière hermétique, une foule compacte.

            A la fin, cette femme sera guérie. Tout comme Bartimée. A la fin, Jésus lui dira "Ta foi t’a sauvée…", tout comme il le dit à Bartimée. La foi de la femme, comme la foi de Bartimée, c’est d’insister dans leur conviction et de persister dans leur demande.

            Il faut cette persistance parce qu’il semble bien que l’accès à Jésus soit toujours plus ou moins barré, si ça n’est pas carrément verrouillé. Un verrou passif, comme une foule compacte, un verrou actif, comme ces gens qui cherchent à faire taire Bartimée, un autre verrou actif encore, les disciples de Jésus, disciples qui renvoient des gens venus pésenter des enfants à Jésus… et d’autres verrous encore. Et même si, ponctuellement, pour tel ou tel personnage, l’accès à Jésus devient tout simple, il n’en reste pas moins que plus on avance dans le récit de l’évangile, plus cela semble difficile d’accéder à lui.  Et même de plus en plus difficile : comment accèdera-t-on à Jésus Christ Fils de Dieu lorsqu’il agonisera sur la croix et lorsqu’il aura été enseveli ? Tout et tous semblent s’entendre pour le réduire au silence.

            Comment sa parole de grâce pourra-t-elle parvenir aux humains qui la cherchent ? Nous avons plusieurs réponses.

            (1) Comment la parole de grâce parvient-elle aux humains ? Voici une réponse, très littéraliste, il s’agit d’affirmer que quoi qu’on dise, et quoi qu’on fasse, dans la Bible, Jésus Christ fait toujours taire ceux qui s’opposent à Lui et qu’il parle toujours à qui il choisit de parler. On peut, partant de là, affirmer qu’aujourd’hui comme hier, Jésus surmonte toutes les barrières, et qu’il parle à ceux à qui il choisit de parler, de fait, à toi, mon frère, à toi ma sœur… « Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez-pas votre cœur » (Hébreux 3). De fait, cela revient à dire qu’il appelle chacune et chacun. C’est une belle pensée. Mais que dira-t-on à ceux qui n’ont jamais entendu l’appel et qui n’ont jamais entendu sa voix ? Que Jésus ne les a pas voulus et que c’est tant pis pour eux ; leur dira-t-on aussi qu’ils sont eux-mêmes responsable du silence ?

            (2) Comment la parole de grâce parvient-elle aux humains ? Considérons encore les Saintes Écritures et leurs grands commentateurs, mais sans affirmer qu’aujourd’hui comme hier Jésus parle par eux. Regardons plutôt le simple lecteur, qui lit et qui médite ces grands textes. Parler de lui, parler du simple lecteur, c’est parler de chaque lecteur, et tous sont à égalité. La méditation régulière et obstinée des textes de la Bible et des grands commentateurs peut permettre qu’émerge une parole actuelle dans le cœur de celui qui lit. Ce sera bientôt, dans très longtemps, peut-être jamais – des années pour Martin Luther méditant l’épître de Paul aux Romains. Des années pendant lesquelles le texte demeure, l’attente demeure, et la méditation toujours recommence.

             Et un jour, Jésus passe, Fils de l’homme, fils de David, Christ Fils de Dieu, il passe, d’une manière ou d’une autre, il passe. Et nous voici de nouveau devant l’histoire qui nous est contée. Il y a Jésus et toutes sortes d’obstacles. Puissions-nous ne pas être des obstacles. Et prions que s’il veut s’adresser à nous, aucun obstacle ne soit dressé sur son chemin. Amen

samedi 16 octobre 2021

Enseigner la résurrection (Marc 10,35-45)

Marc 10

35 Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s'approchent de Jésus et lui disent: «Maître, nous voudrions que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander.» 36 Il leur dit: «Que voulez-vous que je fasse pour vous?» 37 Ils lui dirent: «Accorde-nous de siéger dans ta gloire l'un à ta droite et l'autre à ta gauche.» 38 Jésus leur dit: «Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, ou être baptisés du baptême dont je vais être baptisé?» 39 Ils lui dirent: «Nous le pouvons.» Jésus leur dit: «La coupe que je vais boire, vous la boirez, et du baptême dont je vais être baptisé, vous serez baptisés. 40 Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m'appartient pas de l'accorder: ce sera donné à ceux pour qui cela est préparé.» 41 Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s'indigner contre Jacques et Jean. 42 Jésus les appela et leur dit: «Vous le savez, ceux qu'on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. 43 Il n'en est pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur. 44 Et si quelqu'un veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous. 45 Car le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude.»

  Prédication

            Et une fois encore, Jésus annonça sa mort prochaine, et sa résurrection. Nous n’allons pas – pas tout de suite – nous intéresser à l’état d’esprit de ceux qui accompagnaient Jésus. Nous allons d’abord nous souvenir d’un homme qui était très riche et qui observait très scrupuleusement la Loi. Cet homme, Jésus l’aima et le complimenta pour sa piété. Mais il lui fit aussi cette recommandation : « Une chose te manque ; va, ce que tu as, vends-le, et donne-le au pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, et suis-moi. »

            L’homme s’en alla. Il avait quelque-chose dont il ne voulait pas se défaire ; il avait quelque-chose en trop ; et sa démarche vers Jésus tourna court.

            Qu’avait-il donc en trop, cet homme ? (vous savez – nous en avons parlé déjà depuis quelques semaines, que la résurrection de Jésus Christ Fils de Dieu n’ajoute rien à la foi, mais, bien au contraire y retranche ; mais y retranche quoi ?)

            Cet homme donc, qu’avait-il en trop ? Ses biens, qui étaient très nombreux ? Peut-être… mais peut-être pas. Si ça n’avait été que ses biens l’affaire n’aurait pas été si triste.

            Tout à la fin des versets que nous venons de lire, il est affirmé que « Le Fils de l’homme est venu (…) pour donner sa vie en rançon pour la multitude. »

            Ce qui indique d’abord, que la multitude est captive. Captive de quoi ?

            Soyons modestes dans nos réponses. N’allons pas affirmer que la multitude est l’humanité toute entière, et restons-en – avec prudence – à cette multitude que nous voyons apparaître dans l’évangile de Marc, une petite multitude israélite, païenne, et romaine que, page après pages, nous apprenons à connaître.

            Cet homme riche et ses richesses, plus Jacques et Jean, qu’ont-ils en commun ? Ils ont en commun de considérer que la relation du croyant à Dieu est une relation dont les termes peuvent être rassemblés dans une sorte de contrat : (a) Dieu ordonne, (b) le croyant fait ce qui doit être fait, (c) Dieu, exécutant sa propre part du contrat, fait ce qui doit être fait, il rétribue et honore ceux qui ont obéi et donc bien agi.

            Ainsi, Jacques et Jean, fils de Zébédée, s’estiment-ils en droit de réclamer pour eux-mêmes dans les cieux les places d’honneur aux côtés du Christ en gloire. Ils pensent que ce qu’ils ont fait depuis le début les distingue et les qualifie. La rétribution qu’ils ambitionnent, Dieu la leur doit bien.

            La démarche de Jacques et Jean n’est au fond pas différente de celle de l’homme riche qui, ayant mené à bien toutes ses œuvres d’éthique et de piété ressent que quelque chose lui manque. Il est en quête de quelque chose en plus, de quelque chose qu’il lui faudrait ajouter à son tableau de chasse pourtant déjà très bien rempli, quelque-chose qui serait définitivement suffisant.

            Considérons maintenant les dix autres disciples les plus proches de Jésus ; les dix autre s’indignent devant l’audace des deux frères. Nous devons imaginer ici de la violence verbale, du bruit et de la fureur. Pourquoi eux deux et pas nous ? Qu’est-ce qu’ils ont de plus que nous ? Et nous les voyons, ces dix, entreprendre de faire une sorte de bilan comparatif de leurs mérites…

            Il est vrai que, deux places seulement pour douze hommes, ça pose un problème insoluble.

            Les dix autres disciples ne sont pas, au fond, différends de Jacques et Jean, les deux frères ambitieux qui, eux, au moins, avaient mis des mots très précis sur leurs propres ambitions.

            A toutes ces ambitions, Jésus répond par un mot, et ce mot c’est esclave. Notons qu’il y a une hésitation dans la tradition, entre le mot serviteur et le mot esclave. C'est-à-dire que si au serviteur on peut reconnaître une compétence particulière qui peut appeler une rétribution, à l’esclave – nous sommes dans l’antiquité gréco-latine – on ne reconnaît rien qui mérite quoi que ce soit. Point de départ de toute relation avec un esclave, l’esclave n’est maître ni de son corps, ni de sa volonté, ni de son destin.

            Plus puissamment encore, Jésus parle d’un esclavage volontaire, et permanent. Il parle d’un engagement absolu envers les autres, engagement absolument gratuit, qui laisse autrui intégralement libre, de bout en bout, du commencement à la fin.

            L’engagement de Jésus envers ses disciples est adéquatement décrit en parlant d’esclavage : Jésus est l’esclave de ses disciples.

            Mais si l’on entend bien ce que Jésus propose, ce même engagement devrait être celui de chaque disciple envers chacun des autres disciples.

            Les disciples peuvent-ils comprendre tout cela ? Peuvent-ils comprendre que Jésus est leur esclave ? Et peuvent-ils comprendre qu’ils sont – ou du moins devraient être – ou devraient aspirer à être… esclaves les uns des autres ? Il n’y a pas grand-chose dans le texte – peut-être même dans tout l’évangile de Marc – qui nous indique que les disciples ont compris, non pas seulement d’une compréhension intellectuelle et verbale, mais d’une compréhension active, une compréhension concrète…

            Peut-être que personne, peut-être qu’aucun être humain, ne peut comprendre, c'est-à-dire mettre concrètement en œuvre ce qu’est cet engagement intégral, éperdu, sans reste aucun… Mais peut-être ne peuvent-ils pas le comprendre ; peut-être qu’un être humain ne peut jamais comprendre pleinement cet engagement pleinement et volontairement le vivre, et pleinement en vivre.

            En tout cas, Jésus, nous, lecteurs, le comprenons, se fait esclave de tous, se met au service de tous, et n’attend rien, absolument rien qui rétribue son engagement. Il y a bien une céleste gloire qui est évoquée, mais sans insistance aucune, car elle est ici une croyance toute humaine, croyance de Jacques et Jean.

            Les creusements successifs opérés dans le texte aboutissent à ceci : « Car le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

            Qui dit rançon dit captivité… et de quoi ces gens sont-ils captifs ? De leurs richesses, nous l’avons déjà dit, c’est sûr. Nous ajoutons qu’ils sont captifs de Dieu, car les contrats d’éthique et de piété qu’ils passent avec Dieu les rendent captifs de Dieu. Une rançon peut-elle être payée, une libération est-elle possible ?

            Le titre que Marc donne à son évangile est « Commencement de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu ». Nous n’en ferons jamais assez pour bien réaliser que sous cette longue appellation, c’est Dieu lui-même qui est présent et agissant.

            Considérons maintenant ce qu’était la crucifixion romaine, la mort la plus infâmante qui fut, réservée aux esclaves séditieux… c’est une mort qui rajoutait l’infamie à l’indignité. Personne, personne, ne serait jamais l’obligé d’un crucifié.

            A supposer même, ce qui ne se pouvait pas, qu’un esclave ait passé un contrat avec qui que ce soit, l’autre partie au contrat en serait évidemment déliée.

            Ainsi, Dieu lui-même se fait esclave, volontairement, et volontairement meurt sur la croix. Avec pour conséquence que les humains, ceux qui ont affaire à lui, ne lui doivent absolument plus rien. Ils sont libres.

            7. Et que feront-ils de cette liberté, liberté pour eux acquise et à eux donnée ? Retourneront-ils à une servitude religieuse ? Ou apprendront-ils à vivre de cette neuve liberté en se mettant au service les uns des autres ? Puissent-ils faire ce choix-là. Amen


samedi 2 octobre 2021

La peur du vide (méditation sur les chapitres 8, 9 et 10 de l'évangile de Marc)

 

Marc 10

1 Partant de là, Jésus va dans le territoire de la Judée, au-delà du Jourdain. De nouveau, les foules se rassemblent autour de lui et il les enseignait une fois de plus, selon son habitude. 2 Des Pharisiens s'avancèrent et, pour lui tendre un piège, ils lui demandaient s'il est permis à un homme de répudier sa femme. 3 Il leur répondit: «Qu'est-ce que Moïse vous a prescrit?» 4 Ils dirent: «Moïse a permis d'écrire un certificat de répudiation et de renvoyer sa femme.» 5 Jésus leur dit: «C'est à cause de la dureté de votre cœur qu'il a écrit pour vous ce commandement. 6 Mais au commencement du monde, Dieu les fit mâle et femelle; 7 c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, 8 et les deux ne feront qu'une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. 9 Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a uni.» 10 Plus tard, en privé, les disciples l'interrogeaient de nouveau sur ce sujet. 11 Il leur dit: «Si quelqu'un répudie sa femme et en épouse une autre, il est adultère à l'égard de la première; 12 et si la femme répudie son mari et en épouse un autre, elle est adultère.» 

13 Des gens lui amenaient des enfants pour qu'il les touche, mais les disciples les rabrouèrent. 14 En voyant cela, Jésus s'indigna et leur dit: «Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux. 15 En vérité, je vous le déclare, qui n'accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n'y entrera pas.» 16 Et il les embrassait et les bénissait en posant les mains sur eux.

Prédication : Vincennes, 3 octobre 2021

         Si nous ne prenions en considération que les 16 versets de marc que nous venons de lire, nous aurions entre les mains deux enseignements de Jésus, l’un sur le couple et l’autre sur l’accueil des enfants.

            Il est toujours possible de procéder ainsi, c'est-à-dire de considérer la page qu’on est en train de lire comme l’exposé d’un commandement absolu et intemporel. Et ce qu’on fait avec une page, on peut le faire avec la Bible entière : collection de commandements, donnant à chaque moment de la vie son commandement divin.

            C’est écrit, et il faut obéir. Ainsi, « ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » (Marc 10,9 ; Matthieu et Luc ont aussi retenu cet enseignement.)

            Ceci étant dit, nous devons toujours nous poser une certaine question : est-ce pour énoncer quelque chose d’absolument absolu que Jésus parle ? Ou bien faut-il prendre en considération l’époque qui était la sienne, et l’époque aussi qui était celle de Marc ?

            En Israël, la Loi de Moïse permettait à un homme de renvoyer sa femme. A Rome aussi. A Rome en plus, la Romaine avait le droit de renvoyer son Romain et d’exiger de lui pension et dédommagement. Un droit que la femme Israélienne n’avait absolument pas. Tel était le droit, renvoyer. Mais renvoyer pour quel motif ? Renvoyer pour aller où ? Dans quelles conditions ?

            Ici il faut que je vous dise que les traducteurs manquent souvent de simplicité. Ils habillent de beaux mots d’aujourd’hui des réalités sordides. Ils parlent de répudiation ou de divorce, alors qu’ils devraient parler de flanquer dehors et de laisser crever (le tout en partant du même verbe grec)… telle était probablement la terrible réalité de la mise en œuvre par ces messieurs d’une ordonnance précise, et pour eux avantageuse (Deutéronome 24,1-4) de la Loi de Moïse.

            Alors nous comprenons pourquoi en face d’autant de morgue Jésus répond à la fin par un absolu. Nous comprenons aussi pourquoi il insiste sur le 4ème commandement du Décalogue, commandement majeur, sur l’adultère. Ce n’est pas pour leur parler de répudiation et d’épousailles, mais il s’agit bien plutôt d’en lourder une pour s’en prendre une autre.

            Entre Jésus et ces Pharisiens, c’est commandement contre commandement. Les Pharisiens lui ont tendu un piège, un piège biblique. La réponse que Jésus propose doit être biblique pour qu’il ne tombe pas dans le piège qui lui est tendu.

            Pourvu que les lecteurs de ces versets ne reconstituent pas à leur tour le piège qui était tendu à Jésus. Pourvu qu’ils n’y précipitent pas leurs contemporains…

            Nous allons revenir  bientôt à ces premiers versets.           

            Il y a, dans l’évangile de Marc, une séquence qui rassemble 3 chapitres : 8, 9 et 10. Nous avons lu ces dernières semaines une partie de cette séquence et des éléments nous en seront proposés pendant quelques dimanches encore.

            Dans cette séquence, Jésus annonce par trois fois sa Passion et sa Résurrection. A la fin de cette séquence, la Passion commencera effectivement (Rameaux) mais ce qui peut être repéré, c’est que chaque fois que Jésus annonce ce qui doit en être de la fin de son ministère, chaque fois, cela déclenche des réactions de force. On se souvient bien sûr de Pierre rabrouant Jésus, on se souvient aussi de Jean essayant de faire de l’annonce de l’Évangile la propriété de quelques-uns, ajoutons cette dispute entre disciples pour savoir lequel est le plus grand, et les disciples chassant ceux qui amènent des enfants à Jésus… Nous ne rappelons que ça. A quoi s’ajoutent les Pharisiens dont nous venons de parler.

            Pourquoi tellement de violence ? Parce que c’est un monde violent ? C’est un monde violent, oui. Bien plus violent que notre monde – plus violent que Vincennes et ses environs en 2021. Mais il y a surtout que la parole et les actes de Jésus Christ Fils de Dieu agissent comme des révélateurs de violence.

            Jésus parle et agit. Bien sûr sa parole est puissante et ses actes merveilleux. Mais une parole puissante et des actes merveilleux devraient plutôt susciter un silence d’admiration et une attitude de soumission. Or, il n’en est rien. Pourquoi ? Parce que Jésus ne parle pas et n’agit pas pour occuper la place, ce que font ses détracteurs ainsi que ses disciples. Jésus parle et agit pour libérer de la place. Jésus libère les humains, il libère la place. En annonçant sa Passion et sa Résurrection (dans le sens très stupéfiant qu’elle a jusqu’en Marc 16,8), Jésus annonce qu’il ne veut ni gloire, ni pouvoir, ni honneur, il annonce qu’il va se laisser saisir et anéantir.

            Nous pouvons imaginer quelle sorte de vertige cela a pu engendrer non seulement chez ses disciples, mais aussi chez ses détracteurs. Ils se sont trouvés comme face au vide, pris d’un vertige. Mais autant les actes et paroles de puissance de Jésus sont de nature à combler ce vide, autant l’incompréhensible enseignement de la Passion et surtout de la Résurrection est de nature à creuser ce vide, en effaçant les actes de puissance. Et face au vide, confronté au vide, l’être humain remplit.

            L’être humain remplit, et il remplit, réaffirme sa puissance, en allant au plus facile. En s’en prenant donc à celles et ceux qui sont le moins susceptibles de répondre ou de se défendre, les femmes, les enfants, les faibles, les malades. Et c’est là que l’être humain, même s’il est en son temps disciple de Jésus Christ Fils de Dieu… c’est là que l’être humain renvoie ceux qui apportent des enfants pour que le Maître les bénisse, c’est là que les plus forts mettent en œuvre des lois qui permettent de lourder leurs faibles femmes, que d’autres réclament à Jésus pour eux-mêmes les plus hautes récompenses célestes, et d’autres encore des signes venus du ciel.

            Tout cela pour contrer le vertige qui les saisit devant les actes et les paroles de Jésus, tout cela pour remplir ce qu’ils perçoivent comme un abîme.

            Encore quelques versets et la séquence dont nous parlons aujourd’hui sera finie. La Passion commencera. Les disciples de Jésus n’auront vraisemblablement pas saisi ce que leur Maître voulait leur faire comprendre. Les adversaires de Jésus n’auront en aucun cas modifié leurs usages et leurs projets. Les disciples veulent conserver Jésus, les ennemis de Jésus veulent se  débarrasser de lui. Ni les uns, ni les autres, ne parviendront à leurs fins.

            Le vide demeure, et avec lui sans doute une certaine inquiétude. Cette inquiétude, il est possible de tout faire pour l’effacer, tout faire, même tuer. Mais cette même inquiétude peut être regardée comme une inquiétude positive, une inquiétude d’ouverture. C'est-à-dire une ouverture à la vie, c'est-à-dire accueillir, et donner.

            Ici, et pour finir, nous pouvons en revenir à cet enseignement par lequel nous avons commencé. Ce que Dieu a uni est uni devant le vide, vide qui peut être inquiétant, mais d’où le meilleur peut toujours sortir. Uni donc pour recevoir. Uni aussi pour donner. Amen



samedi 25 septembre 2021

Prononcer le nom de Dieu (Marc 9,38-48 ; mais aussi Nombres 11 et Jacques 5)

Marc 9

38 Jean lui dit: «Maître, nous avons vu quelqu'un qui chassait les démons en ton nom et nous l’en avons empêché parce qu'il ne nous suivait pas.» 39 Mais Jésus dit: «Ne l'empêchez pas, car il n'y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi. 40 Celui qui n'est pas contre nous est pour nous. 41 Quiconque vous donnera à boire un verre d'eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. 42 «Quiconque entraîne la chute d'un seul de ces petits qui croient, il vaut mieux pour lui qu'on lui attache au cou une grosse meule, et qu'on le jette à la mer. 43 Si ta main entraîne ta chute, coupe-la; il vaut mieux que tu entres manchot dans la vie que d'aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu qui ne s'éteint pas  45 Si ton pied entraîne ta chute, coupe-le; il vaut mieux que tu entres estropié dans la vie que d'être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne 47 Et si ton œil entraîne ta chute, arrache-le; il vaut mieux que tu entres borgne dans le Royaume de Dieu que d'être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne, 48 où le ver ne meurt pas et où le feu ne s'éteint pas.

Prédication

            Y a-t-il quelqu’un qui, dans l’histoire de la chrétienté, serait resté dans les mémoires pour s’être infligé de telles mutilations ? Nous pouvons penser à certains auteurs chrétiens (Tatien le Syrien, 120-173) qui, dans le 2ème siècle de notre ère, avaient prôné et pratiqué un ascétisme extrême. Mais nous ne savons pas – je ne sais pas – quelles mutilations ils s’infligèrent… S’ils s’en infligèrent, ce ne fut pas dans une perspective judiciaire, perspective qui existe quelque part dans plusieurs textes sacrés, et qui est mise en œuvre encore aujourd’hui ici ou là dans notre pauvre monde. Si les ascètes du 2ème siècle s’infligèrent de cruelles mutilations, ce fut, semble-t-il, afin de lutter contre leur concupiscence. Pourtant on sait depuis toujours que ça n’est pas en châtiant le corps qu’on supprime le fantasme… Et ajoutons que si quelqu’un s’infligeait quelque mortification que ce soit afin d’entrer, comme on dit, dans le règne de Dieu, et qu’à cette mortification, ou à lui-même, il trouve quelque mérite ou quelque gloire, il se serait mortifié en pure perte. C’est un peu ce qui arriva au jeune Martin Luther, qui découvrit, pendant toute la première partie de sa vie, la vanité des douleurs qu’il s’infligeait.

            Tout ce que nous venons de dire pourrait nous conduire à mettre de côté, voire à rejeter, les versets de Marc que nous tâchons de méditer maintenant… trop d’exigence, trop de douleur, bénéfice nul.

            Mais avant de rejeter ces versets, observons-les encore un peu : il y avait quelqu’un qui chassait les démons au nom de Jésus, et que les disciples de Jésus empêchèrent d’agir, parce que ce quelqu'un ne les accompagnait pas.

            Quelle est donc cette raison que les disciples invoquent ? Accompagner le groupe constitué par Jésus et ses disciples, cela vous confère-t-il une sorte de permis de guérir ? Existe-t-il un salut en dehors de ce groupe ? S’exprimer au nom de Jésus est-ce réservé à ses seuls disciples, au Douze, ou à Jean ? Et la guérison accomplie par "quelqu’un qui ne nous suit pas" est-elle une guérison valide ? Ces questions sont aussi vieilles que l’Évangile. Et probablement plus vieilles encore… questions de légitimité… question de légitimité à faire du bien aux gens.

            Pourquoi les disciples de Jésus en veulent-ils à ce guérisseur inconnu au point de mettre fin à son ministère ? Lisons seulement, pour commencer : …car il ne nous suivait pas. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que les disciples de Jésus – tout ou partie – considèrent que pour guérir au nom de Jésus, il faut suivre – physiquement – Jésus. Mais si nous lisons avec plus de précision, nous pouvons penser que le nous, de parcequ’il ne nous suit pas, est le même que le nous de nous l’avons empêché. Ce qui signifie que les disciples considèrent qu’il leur appartient de décider qui peut, et qui ne peut pas, guérir au nom de Jésus. Les disciples (Jean, et qui d’autre ?) s’octroient ce pouvoir. Et ils le font du vivant de Jésus ; ils le font dans son dos.

            Pense-t-on un peu à ceux qui attendaient une guérison de la part de Jésus, ou de la part d’un autre ? De pauvres gens étaient dans l’espérance, une forme simplement merveilleuse de l’espérance, et les voilà déçus, et les voilà condamnés…

            Peut-on rapprocher cela de ce que dit Jésus : « Si quelqu’un fait chuter un de ces petits qui croient… » ? Oui, les disciples font chuter, déçoivent, certains de ces simples qui croient. Et la suite, c’est dans le lac avec une grosse pierre attachée au cou, ou, moins définitif mais tout aussi radical, les diverses amputations dont nous avons déjà parlé. Mais alors, pour avoir mis fin à un beau ministère de guérison, et pour avoir déçu le petit peuple, quelle partie de leur anatomie les disciples devraient-ils se trancher ? L’œil ? Mais un seul œil n’aurait pas suffi, ni une main, ni un pied. Considérons la partie du corps qui pense, parfois vrai, et qui pense parfois faux. Cette partie du corps, on ne peut pas la couper, ni la diviser. Donc on ne voit pas trop quelle mutilation serait appropriée. Mais puisqu’il s’agit de méditer sur ce qu’on a peut-être de trop, nous pouvons essayer, par métaphore, de nous demander ce que les disciples de Jésus – Jean et quelques autres – avaient de trop. 

            Ce qu’ils avaient de trop ? Ils avaient été appelés les premiers par Jésus, ils avaient entendu tous ses enseignements, et avaient assisté à tous ses miracles. Certains d’entre eux avaient même assisté à sa transfiguration… Cela fait beaucoup de choses à leur actif. Mais il y a l’un des enseignements de Jésus qu’ils ne comprenaient absolument pas, c’était celui sur la résurrection. Au fond, ce qu’ils n’avaient pas compris, mais alors pas compris du tout, c’était que Jésus Christ Fils de Dieu était totalement, absolument et invinciblement libre, libre dans la vie, et libre dans la mort.

            Pressentant cette liberté, ressentant comme un vertige, et ne comprenant pas ce qui se passe – mais au fond, qui peut le comprendre, et qui peut le vouloir – ils agissent et parlent dans le but de tout contenir.

            En somme, ils se figurent que "ça" ne doit passer que par eux, qu’ils en sont garants, que le nom de Jésus Christ Fils de Dieu doit faire l’objet d’un label et d’une labellisation, et qu’ils sont compétents en la matière. Pourquoi compétents ? Parce qu’ils ont suivi Jésus depuis le début, sans doute, mais aussi parce qu’ils ont peur de le perdre... (Tout cela peut se dire avec quantité de nuances. En utilisant le vocabulaire de Moïse dans le 11ème chapitre du livre des Nombres, ils sont jaloux. Et en utilisant le vocabulaire du 5ème chapitre de l’épître de Jacques, ils sont riches). Ils se voient en quelque manière protecteurs – on pourrait dire propriétaire – de la personne et du nom de Jésus Christ Fils de Dieu. 

            Mais est-on jamais propriétaire ou protecteur de ce nom-là ? Jésus Christ et ses disciples sont des Israélites, et l’on peut penser qu’ils ont été avisés de ce que signifiait l’imprononçable nom de Dieu. Le nom de Dieu est composé de quatre lettres imprononçables. Est-on jamais propriétaire de ce nom-là ? Ou du nom de Jésus Christ Fils de Dieu ? Nous allons répondre non…personne n’en est propriétaire, mais chacun doit bien le prononcer, d’une manière ou d’une autre. Quelle que soit cette manière, elle fait référence directement à l’imprononçable, et dit donc ce qu’elle ne devrait pas dire.

            Que faudra-t-il faire alors ? Que faudra-t-il donc faire pour ne pas usurper le nom de Dieu ? Il faudra se souvenir, encore, et toujours, que Dieu est vivant et que le Fils de Dieu est ressuscité. Le Père et le Fils sont libres, absolument et totalement libres.

samedi 18 septembre 2021

Enseigner la résurrection, peut-être (Marc 9,30-37) UN TEXTE UN PEU REVISE

Marc 9

30 Partis de là, ils traversaient la Galilée et Jésus ne voulait pas qu'on le sache. 31 Car il enseignait ses disciples et leur disait: «Le Fils de l'homme va être livré aux mains des hommes; ils le tueront et, lorsqu'il aura été tué, trois jours après il ressuscitera.» 32 Mais ils ne comprenaient pas cette parole et craignaient de l'interroger.

33 Ils allèrent à Capharnaüm. Une fois à la maison, Jésus leur demandait: «De quoi discutiez-vous en chemin?» 34 Mais ils se taisaient, car, en chemin, ils s'étaient querellés pour savoir qui était le plus grand. 35 Jésus s'assit et il appela les Douze; il leur dit: «Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous.» 36 Et prenant un enfant, il le plaça au milieu d'eux et, après l'avoir pris dans ses bras, il leur dit : 37 «Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m'accueille moi-même; et qui m'accueille, ce n'est pas moi qu'il accueille, mais Celui qui m'a envoyé.»

Prédication : Peut-on enseigner la résurrection ?

            Jésus en tout cas s’y essaye. Nous l’avons vu la semaine dernière déjà, et nous avons vu qu’en dépit d’une certaine sincérité de la part des disciples – Pierre en particulier – l’enseignement de la résurrection ne passe pas... il ne passe pas alors même qu’il est donné par Jésus – enseignement de première main – à un public plutôt acquis de disciples, parmi lesquels les Douze.

            Pourquoi cela ne passe-t-il pas ? Nous l’avons dit : même si la passion, constituée de moments tous génériquement inscrits dans le paysage du monde dans lequel Jésus vivait, et même si elle était scandaleuse s’agissant de Jésus en tant que Fils de l’homme, cela passait encore, mais la résurrection quant à elle n’était comparable à rien de connu ; et il n’y avait donc aucun effort pédagogique qui puisse la rendre compréhensible ; en tout cas, ce que nous voyons, c’est que les efforts de Jésus ne sont pas couronnés de succès.

            Telle tentative de Jésus aboutit à une réaction intempestive de Pierre, et telle autre tentative – que nous méditons aujourd’hui, conduit à une dispute entre disciples pour savoir qui est le plus grand. L’objet de cette dispute nous fait tout naturellement penser que les disciples ont compris ce qui était compréhensible – leur maître va mourir – et qu’ils se demandent qui va devenir le chef après la disparition du maître. L’existence de cette dispute nous suggère même que beaucoup s’en estiment capables, ce qui est grave ; et même que certains s’en considèrent dignes – ce qui est plus grave encore…

            Et c’est à cela qu’aboutit l’enseignement de Jésus sur la résurrection (ironie).

 

            Tout en méditant les premiers versets proposés aujourd’hui à notre méditation, nous pouvons nous demander ce qu’il en est de la résurrection deux mille ans après l’évangile de Marc, deux mille et quelques années après la vie et la mort de Jésus le Nazarène (comme le nomme l’évangile de Marc). Il y a deux mille années de théologie et d’apologétique chrétiennes, il y a deux mille années de liturgie, il y a Paul, champion de l’enseignement de la résurrection, il y a des centaines de récits merveilleux qui entendent montrer que Dieu est le plus fort, que Jésus est le plus fort, et que la preuve de cette force est établie par force miracles – dont la résurrection d’un hareng saur… Avant même d’en arriver à ces extrémités, nous nous demandons si tout cela constitue un enseignement efficace sur la résurrection. Nous nous demandons si nos théologiens et apologètes, rajoutons-y ceux qui peignent des icônes, ont réussi là où Jésus semble avoir eu vraiment bien du mal ; la même question concerne tout autant Marc (a-t-il réussi ?), dont l’évangile fut prolongé par des successeurs zélés qui avaient besoin, pour croire en la résurrection, que quelqu’un ait vu le ressuscité – nous pourrons en reparler un autre jour.

            La résurrection, celle que Jésus veut enseigner, relève-t-elle au fond d’un enseignement ? Nous sommes tentés de dire qu’il n’y a pas d’enseignement de la résurrection. Nous le disons, c’est même l’un des fondements de notre foi. Mais nous devons reconnaître en même temps que nous sommes bien peu de chose devant nos maîtres, même nos maîtres du catéchisme, devant les Pères de l’Eglise et devant nos chers Réformateurs…

            Et ces choses-là ayant été dites, nous revenons au texte biblique.           


            L’enseignement de Jésus sur la résurrection a échoué. C’est vrai, et c’est faux. C’est faux parce que son enseignement ne va pas cesser ; c’est faux aussi parce que, de Marc 1,1 à Marc 16,8 il n’est question que de résurrection – un lecteur pourrait faire cet exercice en se posant toujours la même question ; qu’est-ce que j’apprends de la résurrection dans ce premier évangile, évangile qui fait l’impasse sur toute apparition du Ressuscité ?

            Nous n’allons pas faire cela maintenant, ce sera pour un autre groupe, pour une autre occasion. Par contre nous allons poursuivre notre lecture. En gardant à l’esprit que, ayant peut-être un peu compris, l’enseignement qui suit peut porter sur la résurrection.

            Les disciples donc, se sont querellés, à savoir lequel est le plus grand. Savoir qui succédera au Maître ? Savoir à qui l’on devra obéissance et respect ?

            L’enseignement de Jésus, on le voit, ne porte pas sur la domination, mais sur la bienveillance. Il ne porte pas sur la hiérarchie, mais sur le service. Il ne porte pas sur le choix de petits copains,  mais sur l’accueil. Et pas n’importe quel accueil, disons, pour l’instant, l’accueil d’un enfant.

           

            Les Israélites ont-ils aimé leurs enfants ? Et les Romains ? (L’évangile de Marc a une composition romaine…) Les historiens qui se sont penchés sur la question du sort des enfants dans le pourtour du bassin méditerranéen au premier siècle ont parlé de l’exposition des nouveaux nés comme d’un véritable fléau. L’enfant est abandonné aux forces naturelles, parmi lesquelles les bêtes sauvages… Et s’il survit, son sort le plus probable est l’esclavage. On n’est pas chez Yves Duteil, on n’est pas dans notre culture où le petit d’homme est un sujet de droit. Un enfant, en ce temps-là, ce n’est vraiment pas grand-chose, et ça n’est promesse de rien du tout. Enfin, ça n’est pas le fils du chef local ou du rabbin que Jésus prend. C’est un enfant absolument  quelconque que Jésus prend dans ses bras. Et ce que Jésus fait là est, à vues humaines de l’époque, un acte totalement gratuit, un acte qui ne rapporte rien, qui rapporte moins que rien : Jésus accueille un rien du tout et prend dans ses bras un intouchable, non pas pour la bénédiction d’un instant, mais pour une relation durable, l’accueil ne va pas sans le soin.

            Acte bon et généreux, mais à cet acte Jésus ajoute deux commentaires.

            « Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là m’accueille moi-même » Changement de perspective, car, il s’agit alors ni plus ni moins que d’accueillir Jésus Christ, formulation qui nous est assez familière, et de prendre soin de lui. Prendre soin de Jésus Christ Fils de Dieu comme on prend soin d’un enfant est aussi une formulation assez familière. Mais si l’on pousse plus avant, que le Fils de Dieu est livré, battu, moqué et crucifié, prendre soin de lui signifie que si l’on ne prend pas soin de lui il mourra et sera oublié… Et l’on en vient ici à se dire que l’engagement des croyants dans l’accueil du Christ, au pire moment de sa vie, a à voir d’une manière importante, peut-être capitale, avec sa résurrection, avec les conditions de possibilité de sa résurrection.

            Et enfin, Jésus ajoute, « Qui m’accueille, ça n’est pas moi qu’il accueille, mais celui qui m’a envoyé. » Celui qui a envoyé Jésus, Dieu, dans ce texte, si nous le comprenons bien, attend, et espère des humains un accueil, un soin particulier, ce soin dont nous avons déjà parlé, qui fasse qu’il échappe à l’insignifiance, et donc à la disparition, qu’il échappe à la bêtise qui fait qu’on le rejette, et qu’il échappe à la barbarie, qui fait qu’on le combat sans merci.

           

            Et voilà, l’échec de l’enseignement sur la résurrection, le conflit entre disciples et le tout simple accueil par Jésus d’un enfant nous projettent presque au cœur de ce thème difficile, où les ordres établis sont bouleversés… la méditation du plus ancien des quatre évangiles, de ses fragments et de son déroulement, nous suggère que les humains sont responsables de Dieu.

            Sont-ils à la hauteur de cette responsabilité ? Si l’on revient, une dernière fois aujourd’hui, sur les versets que nous méditons, nous verrons un homme recevoir un enfant. Il est possible qu’en cela, en ce genre d’acte, tout soit dit, et de ce Dieu vivant que nous pensons servir, et du Fils de Dieu que nous pensons suivre, et de sa résurrection. 



samedi 11 septembre 2021

Sur ce que l'Evangile peut apporter, si l'on veut bien en prendre soin (Marc 8,27-35)

 Marc 8

27 Jésus s'en alla avec ses disciples vers les villages voisins de Césarée de Philippe. En chemin, il interrogeait ses disciples: «Qui suis-je, au dire des hommes?» 28 Ils lui dirent: «Jean le Baptiste; pour d'autres, Elie; pour d'autres, l'un des prophètes.» 29 Et lui leur demandait: «Et vous, qui dites-vous que je suis?» Prenant la parole, Pierre lui répond: «Tu es le Christ.» 30 Et il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne. 31 Puis il commença à leur enseigner qu'il fallait que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite. 32 Il tenait ouvertement ce langage. Pierre, le tirant à lui, se mit à le réprimander. 33 Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre; il lui dit: «Retire-toi! Derrière moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.» 34 Puis il fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit: «Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive. 35 En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera.

Prédication : 

            C’est encore à l’étranger que cela se passe, quelques dizaines de kilomètres au nord du lac de Tibériade, dans un pays de forets, de ravins et de torrents. Le mont Hermon n’est pas bien loin qui récolte pluie, et neige parfois, de l’eau qu’il restitue plus bas…

            Si l’on s’en tient aux indications géographiques, les parcours de Jésus, dans cette première partie de l’évangile de Marc, ne sont guère plausibles. On pense que l’origine romaine de la dernière rédaction de Marc explique cela. Mais on peut aussi essayer de trouver comme une sorte de cohérence symbolique dans ces parcours : ces parcours se passent en terre étrangère, comme si ce que Marc – Jésus – voulait enseigner requerrait pour prendre racine une terre étrangère, des situations étrangères, c'est-à-dire qui ne peuvent être comparées à aucune autre, situations dans lesquelles, bonnes ou mauvaises, réjouissantes ou dramatiques, et même s’il trouve en lui quelques forces de réflexion, l’être humain est absolument démuni. Dans ces situations, l’Évangile, qui n’apporte pas d’explications, pas de solutions ni de recettes, a toute sa place… Attention à nous garder ici de mots qui seraient par trop définitifs.

            En chemin donc, et dans un pays plutôt verdoyant, Jésus interrogea ses disciples : « Qui suis-je au dire des hommes ? » Pour répondre à cette question comme le font les gens, Elie, Jean le Baptiste… il faut être en mesure de comparer, comparer le Prophète Elie et Jésus, comparer Jean le Baptise et Jésus, leurs vies, leurs actes, leur message. Et il faut aussi qu’à la mémoire de ces prédécesseurs il s’attache les mythologies de leur résurrection.

            Retenons le verbe comparer : pour que les gens croient que Jésus est Untel ressuscité, il faut que la vie d’Untel et celle de Jésus soient comparables et comparées. Et au point où nous en sommes, c'est-à-dire Marc 8,27ss., s’il s’agit d’un enseignant brillant, capable de faire des miracles, capable de prophétiser, capable de faire sienne la cause des petites gens et de clouer le bec aux savants… ça peut aller, la comparaison tient à peut près. Elle tient même lorsque Pierre – toujours Pierre – déclare : « Toi, tu es le Christ ».

            Cette déclaration de Pierre est correcte du point de vue du catéchisme, certainement sincère aussi. Mais elle n’est qu’une comparaison. Le Christ, dans la pensée de Pierre, c’est le prophète avec un superlatif, un hyperprophète (j’invente ce superlatif). Mais un hyperprophète, c’est comme un prophète, qui guérit plus, enseigne mieux, qui devine mieux les signes des temps, qui polémique plus énergiquement que les autres prophètes, qui s’engage plus et plus dangereusement que les autres, et qui perdra sa vie d’une manière plus brutale et plus infamante que tous les autres prophètes… Dans la pensée de Pierre, donc, il y a Jésus, le Christ, hyperprophète, et tout cela, ça ne pose pas de problèmes particuliers, parce que cela correspond à sa connaissance des mythologies et des Saintes Écritures de son temps – et nous pouvons penser qu’il devait assez bien les connaitre.

            Mais dans la description que nous venons de proposer, il y a quelques mots que nous avons laissés de côté et qui pourtant figurent dans les versets que nous méditons, et qui sont essentiels.

            Il faut que le Fils de l’homme… et que, trois jours après, il ressuscite. Tout ce que Jésus annonce est parfaitement compréhensible par ses disciples, et donc pour Pierre, mais et que trois jours après, il ressuscite n’est pas compréhensible. Et même si nous lisons que Jésus « commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme », nous devons constater que chez ses disciples, et chez Pierre, le premier, ça n’imprime pas. Et ça n’imprime pas parce que ça n’est comparable à rien. La résurrection du Christ n’est comparable à rien. Autant il y a une continuité entre les prophètes et l’hyperprophète, autant il y a une discontinuité entre l’hyperprophète et le Fils de Dieu.

            C’est cette discontinuité qui fait que Pierre perd pied. Pierre tire Jésus vers lui (imaginez que Pierre attrape Jésus par le vêtement et le tire à lui) et le réprimande, comme si lui, Pierre était celui qui sait toutes choses, cependant que Jésus est un enfant fautif. Nous pouvons essayer de comprendre Pierre : il cherche à ramener ce qu’il ne connait pas à ce qu’il connait. Pierre cherche à combler un abîme, il cherche à supprimer la discontinuité. Et ne pensons pas que l’abîme ne peut pas être comblé, ou que la discontinuité ne peut pas être recousue. Toutes les notions que Marc utilise, même Satan-Dieu, et même vie-mort, et même mort-résurrection, peuvent être vidées de l’abîme qu’elles désignent, et peuvent être bientôt remplacées par des affirmations reçues, pleines, et massives… et plus ces affirmations sont pleines et massives, plus ceux qui les professent le feront avec méchanceté ; je ne prendrai qu’un exemple : à plusieurs reprises dans Les raisins de la colère (1939), l’écrivain américain John Steinbeck met en scène des formes haletantes de piété chrétienne, dont la prière s’exprime par imitation de cris d’animaux, dont les adeptes affichent pour toutes choses des certitudes massives, adeptes qui sont constamment méchants avec leurs semblables… Ces gens, pour revenir au texte de Marc, ont attiré Jésus à eux et ne l’ont plus jamais lâché. Un exemple, parmi d’autres, parmi mille autres possibles. Car même si, dans le récit, Pierre se fait à son tour réprimander par Jésus, on ne voit pas que ce que Jésus dit à Pierre à ce moment là change considérablement – dans l’évangile de Marc – le destin de Pierre… ni celui d’autres disciples d’ailleurs. Et nous pourrions ici afficher la certitude que remplir l’abîme est possible, que c’est d’ailleurs ce qui advient toujours. Malheur à nous cependant si nous faisons cela, car si nous faisons cela nous sommes sans espérance.         

            Quelle est donc notre espérance ? Il est difficile de dire ce qu’est notre espérance ; il est moins difficile de dire que l’étude, le culte, et le service, sont des méditations sur la foi et sur la vie ; comment elles adviennent et comment elles demeurent ; comment une vallée de larmes peut devenir une oasis ; et comment, lorsque tous les chemins semblent barrés, il reste quelque part l’ébauche d’un sentier qu’on n’ose même pas imaginer. Pour le dire avec les idées de Marc, la foi chrétienne, c’est espérer lorsqu’il n’y a plus rien à espérer, et tout donner lorsque tout est déjà perdu. Ceci pour les formes extrêmes de la détresse et de l’engagement, des formes qui correspondraient à la fin d’un Vendredi Saint.

            Pour la vie plus courante, la foi chrétienne est le don de cet accompagnement que le Seigneur prodigue ; le don de cette veille qu’il observe sur les paroles et les gestes des humains qui le cherchent, veille qui, parfois, lorsqu’ils en prennent trop à leur aise avec lui, le fait se cabrer et prononcer cet Arrière de moi… qui, si l’on veut bien l’entendre, est la condition de toute ouverture de l’abîme, la condition de toute bénédiction.

            Nous allons tâcher de reprendre cela en une citation : « Je crois que Dieu veut nous donner dans toute situation difficile la force de résistance dont nous avons besoin. Mais il ne la donne pas d’avance, afin que nous ne comptions pas sur nous-mêmes, mais sur lui seul. Dans une telle foi, notre peur de l’avenir devrait être surmontée » (Dietrich Bonhoeffer, 1906 -1945).



samedi 4 septembre 2021

Une méditation sur la tradition (Marc 7,31-37)

Marc 7

31 Jésus quitta le territoire de Tyr et revint par Sidon vers la mer de Galilée en traversant le territoire de la Décapole. 32 On lui amène un sourd qui, de plus, parlait difficilement et on le supplie de lui imposer la main. 33 Le prenant loin de la foule, à l'écart, Jésus lui mit les doigts dans les oreilles, cracha et lui toucha la langue. 34 Puis, levant son regard vers le ciel, il soupira. Et il lui dit: «Ephphata», c'est-à-dire: «Ouvre-toi.» 35 Aussitôt ses oreilles s'ouvrirent, sa langue se délia, et il parlait correctement. 

36 Jésus leur recommanda de n'en parler à personne: mais plus il le leur recommandait, plus ceux-ci le proclamaient. 37 Ils étaient très impressionnés et ils disaient: «Il a bien fait toutes choses; il fait entendre les sourds et parler les muets.» 

Prédication :

          Sans relire en entier le 7ème chapitre de l’évangile de Marc, il peut être intéressant de s’en remémorer les deux premiers épisodes :

            (1) D’abord, une querelle, entre Jésus et des Pharisiens, qui porte sur la purification des mains avant toute absorption de nourriture. Pourquoi ce rituel, pourquoi être attaché à la tradition ? Est-ce nécessaire ? Obligatoire ? Et à partir de cela, toute la tradition est interrogée par la prédication de Jésus.         Le lieu de cette première querelle est celui d’une division entre Juifs ayant adopté l’Évangile, qui se sont libérés de leurs obligations traditionnelles, et d’autres Juifs étant restés fidèles à la foi de leurs pères, et continuant à respecter ces mêmes obligations.

            Ceux-ci interrogent ainsi Jésus : « Pourquoi tes disciples ne marchent-ils pas selon la tradition des anciens, et prennent-ils leur repas avec des mains impures ? » Sur cette question la langue grecque nous réserve une merveilleuse surprise : le mot traduit par impur a une autre signification, il qualifie ce qui est commun, commun à tous les hommes, sauf évidemment à ceux qui se déclarent eux-mêmes purs. Pourquoi tes disciples prennent-ils le repas avec des mains communes, en faisant comme tout le monde ? » Et ce mot, plusieurs fois répété dans le premier épisode du chapitre 7 de Marc, suggère que oui, l’Évangile de Jésus Christ, d’abord annoncé à des Juifs, doit s’adresser aussi à l’homme commun, la femme commune, étranger, étrangère aux traditions des anciens d’Israël, bref, à tout le monde, et sans rites obligatoires.

            (2) Ici, nous pourrions dire que oui, évidemment, l’Évangile est bien pour tous et que, la preuve, Jésus s’en va à l’étranger, chez les gens du commun, il se dirige vers le nord, Tyr, Sidon, et environs.

            Mais ça n’est pas pour prêcher qu’il part au Liban, il semble avoir voulu faire retraite. Cependant, il est précédé par sa réputation. Et une femme va lui réclamer, et obtenir de lui, la guérison de sa fille. Souvenons-nous : elle est païenne, d’expression grecque, et d’origine syro-phénicienne.  L’Évangile est-il destiné à ces gens-là ? Ne répondons pas oui trop péremptoirement. Le Juif Jésus répond ainsi : « …ce n’est pas bien de retirer le pain aux enfants pour le jeter aux petits chiens. » La réponse de la femme, vous la connaissez, les petits chiens, sous la table, mangent les miettes qui sont tombées à terre, et Jésus, vaincu par une telle répartie, prononce et réalise la guérison demandée.             Même s’il n’est pas question directement de tradition et de rituel, Jésus commence par rappeler, avec force argument, qu’il existe une séparation traditionnelle absolue, entre lui et cette femme du commun, entre lui le Juif et elle cette femme païenne qui ose venir vers lui. La tradition dont ici Jésus se réclame écrase d’emblée toute rencontre possible avec les non Juifs, les impurs… les gens communs. Par contre, pour cette femme, il n’y a pas de séparation entre elle et lui, entre le pur et l’impur, entre le Juif et le commun, et de là sa répartie.

            Dans toutes les cultures, des miettes tombent de la table, toujours, surtout lorsque ce sont les enfants qui mangent ; et ces miettes de pain n’ont rien à voir avec quelque tradition que ce soit ; tombées au sol ces miettes sont à la disposition de qui les saisit. La simple présence de Jésus à l’étranger, sa présence comme un homme du commun, c’est juste une miette que la femme saisit...

            Pourtant, tout cela, cette scène d’imploration et la rigueur des répliques entre Jésus et la femme, suppose encore une élaboration et une vivacité intellectuelles qui ne sont pas à la portée de tous. La femme, après l’intervention de Jésus, retourne chez elle, et on n’en parle plus. L’Évangile, même à l’étranger, ne semble pas encore être proposé à tous…

            (3) Troisième épisode du 7ème chapitre de Marc. L’itinéraire que prend alors Jésus le mène à s’enfoncer d’avantage encore en territoire étranger. Il lui reste à être effectivement dépouillé de tous les éléments traditionnels liés à son judaïsme d’origine, il lui reste à devenir un homme du commun. Il doit être confronté là à la vie commune, à la vie telle qu’elle va, comme elle va partout de par le monde, sans aucune considération de pureté, de tradition, de sainteté, de fin raisonnement et de théologie.

             Un homme est malade, il n’entend rien, il ne dit rien, on l’amène près de Jésus. Une fois les présentations faites, Jésus attire l’homme loin de la foule. Et donc l’Évangile, l’effectuation même de l’Évangile, advient dans la discrétion et l’intimité du tête à tête entre l’homme et son sauveur.

            Il semble qu’on ne puisse pas envisager un dépouillement plus extrême de la prédication de l’Évangile. On voit aussi que la tradition d’origine de Jésus soit dans ces circonstances-là sérieusement, voire totalement congédiée. A ce niveau de simplification et de dépouillement, avec ce degré-là d’intimité, on peut dire que l’Évangile est effectivement pour chacun, pourvu que chacun soit mené par d’autres vers Jésus ; ces autres n’ont pas de nom. Et ce qui mène ainsi anonymement vers Jésus, c’est ce qu’on peut appeler une tradition, tradition ici entièrement assumée par des gens faisant partie du commun des mortels.

            (4) Même si ce miracle eut lieu dans une absolue discrétion, il fut évidemment connu. Les gens en parlèrent, n’ayant rien d’autre à proclamer, juste qu’un homme sourd et muet avait été guéri par un certain Jésus venu de l’étranger. Le texte précise bien que les gens proclamaient ce fait – auquel ils n’avaient même pas assisté – proclamer étant le verbe aussi utilisé pour évoquer des propos reçus et traditionnellement déjà connotés.

            Ainsi, le 7ième chapitre de l’évangile de Marc commence par une discussion serrée sur des questions de tradition, et finit par une scène de miracle qui advient parce qu’elle advient, sans un mot, sans une justification, sans gestes codifiés, sans spectateurs. Et donc pour l’homme du commun, le miracle, l’Évangile, est intime, sans comment ni pourquoi. Et il est adressé ainsi à l’étranger, à l’homme du commun, hors de toute médiation, hors de tout contrôle traditionnels. Et il subjugue les gens.

            « Il a tout fait à la perfection ; il fait entendre les sourds et parler les muets. » C’est ce que disent les gens, et ça peut être regardé comme une confession de foi. Confession de foi en qui ? De foi en quoi ? Et pourquoi d’une seule guérison on passe à un pluriel totalisant ?

            Confession de foi, en sorte d’action de grâce, pour Jésus, oublions ici les mots Christ, Fils de Dieu ! Oublions tout ce que nous savons ou croyons savoir de lui. Pensons que le Sauveur est un homme du commun, et que l’Évangile est une rencontre intime avec cet homme-là, une rencontre qui peut changer bien des choses dans une vie, une rencontre qui ouvre les oreilles et la bouche. Une rencontre qui, sur le fond et sur la forme, ne doit rien à une tradition établie…

            Mais est-ce vraiment cela ? Est-ce vraiment possible qu’une rencontre avec Jésus ait-lieu hors de toute tradition ? Même dans le plus grand dépouillement, même loin de tout, dans la terre commune, il y a des gens qui, sachant qu’un étranger est là, sachant de quoi il est capable, mènent le sourd muet jusque vers Jésus, avec en eux l’espérance pour lui d’une rencontre.

            C’est en cela, et en cela seulement qu’une tradition a sa raison d’être, c’est à cela et cela seulement qu’elle doit œuvrer. Amen