samedi 9 septembre 2023

Et si moi-même je venais à pécher ? (Matthieu 16,13-20)

Matthieu 18

15 «Si ton frère vient à pécher, va le trouver et fais-lui tes reproches seul à seul. S'il t'écoute, tu auras gagné ton frère.

 16 S'il ne t'écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes pour que toute affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins.

 17 S'il refuse de les écouter, dis-le à l'Église, et s'il refuse d'écouter même l'Église, qu'il soit pour toi comme le païen et le collecteur d'impôts.

 18 En vérité, je vous le déclare: tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel.

 19 «Je vous le déclare encore, si deux d'entre vous, sur la terre, se mettent d'accord pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux.

 20 Car, là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux.»

Prédication

            Je me demande souvent quelle est la genèse des textes bibliques, quels sont les matériaux qui les constituent, quels sont les processus qui sont mis en œuvre, comment éventuellement agissent, les premiers rédacteurs, ceux qui font le tri et qui mettent en ordre… et comment là-dessus le temps fait son œuvre – le temps, ce sont le plus souvent des hommes, copistes, bibliothécaires, il peut aussi y avoir des accidents de l’histoire : telle version du texte, déjà peu copiée, brûle et avec elle c’est un ensemble de traditions qui part en poussière. Pourtant l’histoire ne s’arrête pas et si l’on pleure sur un manuscrit perdu, il faut aussi s’émerveiller et rendre grâces pour le hasard et les efforts qui font arriver sur notre table ce livre que certains appellent Parole de Dieu. Dans cet émerveillement, nous pourrons nous demander si c’est parce que Dieu a parlé que le livre est appellé Parole de Dieu, ou si c’est parce que les humains se sont si fort impliqués dans la production et la conservation des textes, s’ils ont posé leur autorité là-dessus, pour la gagner et pour la tenir, qu’ils l’ont érigée en Parole de Dieu, autorité du texte, et d’un lecteur ambitieux. Ordre de Dieu, ou tradition humaine ? Il n’est pas forcément nécessaire de tout trancher. Il est nécessaire d’interroger, toujours, ce que sont les enjeux d’une lecture. Il est intéressant aussi de se demander si, écrit, texte, ou oral, un texte a une réelle portée, ou pas. Abymes de questions, liturgiques, littéraires, éthiques, ou encore historiques.

            Abymes qui ont été souvent parcourus et bien documentés, et pas seulement par des personnes de sensibilité religieuse (surtout pas par des religieux qui ramènent toujours tout à la religion, c'est-à-dire à eux-mêmes). 

            En 2015, en tout cas, le cinéaste Rabah Ameur-Zaïmeche a été un copiste et interprète inspiré de l’évangile lorsqu’il a réalisé Histoire de Judas, film au cours duquel un certain disciple repère que la petite troupe qui accompagne Jésus est suivie par quelqu’un qui ne cesse de prendre en note méticuleusement tout ce que Jésus dit… Dans la confrontation brutale entre le disciple et l’inconnu, le disciple dira « Il (Jésus) n’a pas besoin d’un secrétaire » Jésus n’a pas besoin d’un secrétaire. Sa parole donc passe de bouche à oreille, sans écrit, du moins à l’origine, et plus tard peut-être. La pertinence de cette parole ne doit rien à l’autorité de l’humain sur l’humain. Et c’est même beaucoup plus grave : ceux qui fabriquent du texte à la place de la parole défendent à mort leur production et leur autorité : dans ce film, quelqu’un sera poignardé et mourra pour s’en être pris au texte.

            Pauvre message, et pauvre messager. S’il y a une passion, en plus de celle du Christ, c’est celle du témoin, ça n’est pas celle du texte, comme certains aimeraient bien nous le faire croire.

 

            Tout ceci étant posé, nous pouvons nous demander ce qu’il en est des textes de l’évangile de Matthieu que nous avons lus ces dernières semaines.

            Sous la forme de quelques questions simples. "Jésus a-t-il dit ?"… ou "A-t-on mis dans la bouche de Jésus ?" : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église… » Est-ce la phrase inaugurale du Seigneur par laquelle Pierre est intronisé d’emblée et pour toujours par le Seigneur, ou est-ce une phrase par laquelle quelques croyants donnent à réfléchir sur une primauté de fait qui les embarrasse, alors ils mettent « bâtirai » au futur… Car elle est bien au futur, cette phrase. Jésus bâtira, soit, il bâtira, dans le futur mais quand ? L’évangile de Matthieu voit le tems très loin, « avec vous tous les jours jusqu’à la fin de monde », tout en se demandant si le top départ d’érection de cette Eglise n’allait pas commencer qu’après le top finish des derniers temps ? Mais serait-ce plutôt dès le moment où l’épisode Pierre, retenu par les 3 premiers évangiles, est reçu par les croyants – mais j’ai peine à imaginer une communauté vaste qui se rassemblerait comme un seul homme autour d’un certain texte, même – et surtout – si important.

            Resterait à examiner si le modèle communautaire porté par ce petit fragment correspond aux formes d’autorité pratiquées par l’Empire romain, ou dans un petit monde de juifs chrétiens (et pas que !), c'est-à-dire touchés par la grâce et constitués en communautés nouvelles.

            Y a-t-il d’emblée une « Eglise des Eglise, qui domine les autres ? Qui en sera le leader, et par quelle nécessité, et par quelle autorité ? Et des communautés locales, qui sera le leader ? Pierre, idéal du croyant, idéal perpétuel ? Ou simple typologie ? La succession apostolique se fera-t-elle selon un certain droit, ou se fera-t-elle selon le cœur ? (avec cette succession chacun peut être appelé à être successeur de Pierre).

            La discussion a dû être musclée. Quelques lignes plus bas, Pierre se fait sérieusement tacler par Jésus pour avoir récusé que la Passion puisse non seulement arriver mais être aussi perpétuellement nécessaire. Cet épisode est-il signe que le secrétaire avait encore frappé, en défendant la littéralité de son texte contre les paroles de témoins vivants ? Ou bien est-ce le fruit nécessaire d’une méditation sur la Passion ? Faut-il disqualifier Pierre ? Faut-il seulement se pencher sur telle pathologie de la foi qui fait que parfois les croyants en viennent à jeter le plus précieux et à ne conserver que le plus vil ? Il y a Pierre, et Jésus. Mais il n’y a pas Pierre et Pierre, c'est-à-dire pas de communauté plurielle, sauf si le lecteur en a l’idée. Comment les autres disciples auront-ils accueilli Pierre (son explication avec Jésus semble bien s’être tenue dans la discrétion au moins selon Matthieu) ?

 

            Et bien, parole de Jésus, « si ton frère vient à pécher, va le trouver, et fais-lui des reproches seul à seul. » La perspective construite par ce fragment est bien une perspective communautaire, avec d’abord 1 croyant, puis 2, puis 4, puis toute la communauté, appelée Église par Jésus – ici il faut comprendre comment Matthieu, Matthieu imagine, et peut-être bien expérimente la foi chrétienne en ses commencements. Ce qu’il propose est d’inspiration juive (Dt. 19,15) mais teinté de cette pâte de miséricorde qui, semble-t-il, n’appartient qu’à l’évangile de Jésus Christ. Le péché du frère est amendable, c’est sûr. Mais s’il n’est pas amendé, l’exclusion suivra (disons que l’impur ne doit pas indéfiniment se mêler avec le pur). Mais l’intransigeance des frères est-elle appelée à ne jamais cesser ? Et l’exclu doit-il être à jamais exclu ? Nous ne savons pas tout du fonctionnement des communautés juives, mais nous savons que certains de leurs membres, et certains de leurs chefs étaient particulièrement virulents. Pas tous ? A la fin du fragment que nous lisons, s’agissant du frère convaincu de péché, il est affirmé au nom de Jésus « qu’il soit pour toi comme le païen et le collecteur d’impôts » Retour à la première personne du singulier et à la responsabilité du croyant seul. Pour exclure, à la manière d’une forme agressive de pratique religieuse ? Ou, au contraire, pour ne pas clore l’histoire, pour laisser les textes et les portes ouverts et pour accueillir des collecteurs d’impôts (Matthieu était un collecteur d’impôts), ainsi que des païens (ou considérés comme tels par toutes sortes de gens qui se proclamaient élus).

            Ambition donc de l’Évangile  de Jésus Christ (selon Matthieu), à cet endroit ? Transformation des manières et des cœurs des accueillis autant que des accueillants, et toutes sortes de transformations des cœurs, des exclus – mais par qui ? – ainsi que Dieu veut, et quand il voudra. Dans un secret tête à tête, oui, le « arrière de moi Satan » et le « Tu es Pierre et sur cette pierre… » C’est le même homme, la même femme, le même sauveur, et toujours la même liberté. Amen


samedi 2 septembre 2023

Hors de ma vue, Satan (Matthieu 16,21-27)

 Matthieu 16

21 À partir de ce moment, Jésus Christ commença à montrer à ses disciples qu'il lui fallait s'en aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être mis à mort et, le troisième jour, ressusciter.

 22 Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander, en disant: «Dieu t'en préserve, Seigneur! Non, cela ne t'arrivera pas!»

 23 Mais lui, se retournant, dit à Pierre: «Retire-toi! Derrière moi, Satan! Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.»

 24 Alors Jésus dit à ses disciples: «Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive.

 25 En effet, qui veut sauvegarder sa vie, la perdra; mais qui perd sa vie à cause de moi, l'assurera.

 26 Et quel avantage l'homme aura-t-il à gagner le monde entier, s'il le paie de sa vie? Ou bien que donnera l'homme qui ait la valeur de sa vie?

 27 Car le Fils de l'homme va venir avec ses anges dans la gloire de son Père; et alors il rendra à chacun selon sa conduite.

Prédication

            Tout juste avant ce dialogue – cet échange – entre Jésus et Pierre, il y eut un autre échange. Pierre confessa l’identité Christ Fils du Dieu vivant, à la suite de quoi Jésus lui remit la responsabilité d’une Eglise chrétienne à venir. Nous avons partagé il y a peu quelques remarques sur cela.

            Puis vient donc cet autre échange. Jésus annonce ses souffrances à venir, Pierre réprimande Jésus, Jésus traite Pierre de Satan, d’occasion de chute dont les vues ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes – tout cela n’étant pas vraiment des compliments. A ce sujet, pour commencer, nous pourrons remarquer que cet échange se passe en tête à tête entre Pierre et Jésus… Seuls y assistent les lecteurs… autrement Pierre aurait été définitivement disqualifié : mais "casse-toi, Satan", etc. tant il est vrai que la littérature et la traduction tendent à adoucir les propos.

 

            Il s’agit de renvoyer Pierre, parce qu’il a mal parlé de Jésus à Jésus et peut-être aussi parce qu’il a cherché à faire ça en douce. Dans tout ce que Pierre dit, quelque chose semble faire saillie, c’est Arrière de moi, Satan…, ce que nous prenons en main maintenant. Et nous nous demandons ce que signifie Satan.

            Ça ne s’entend pas, c’est écrit, il y a un S majuscule, Satan c’est le nom de quelqu’un. Quelqu’un qui, prince des anges, s’est un jour révolté contre Dieu, qui l’a précipité de haut en bas, auquel le monde est soumis… et l’on a du Satan de presque la première page de la Bible jusqu’à presque la dernière page de la Bible. Hors de la Bible, nous avons quantité de biographies de l’animal, pour ceux que ça intéresse, comme Satan : une biographie, opus de 2006.

            Mais pourquoi ce personnage intéresse-t-il tellement ? Au lieu de le comprimer en une seule entité massive et sans profondeur, ne pouvons-nous pas plutôt, comme nous tentons de le faire par ailleurs, avec Jésus, étudier en contexte les versets qui utilisent le mot Satan (avec et sans majuscule) ?

 

            Comme « Arrière de moi… ou recule… Satan… » injonction adressée par Jésus à Pierre. Jésus commençait à montrer à ses disciples ce qu’il en serait de sa passion. C’est un peu étonnant : la passion à venir ne s’explique pas, elle se montre. Elle se montre, avec toutes les ambigüités du voir, le flou, le tremblé, les distorsions, et les caustiques. Et avec tous ces effets d’optiques, tout se montre et, sans doute, en même temps, tout s’efface. Alors, bien sûr, nous que l’histoire a bénis, nous savons ce qu’il en est du commencement et de la fin. Mais les disciples ? Et Pierre ? Les commencements de monstration de la Passion vont rencontrer le refus des disciples – pas même la protestation, ni une hésitation, mais bien le refus, refus de Pierre qui, prenant Jésus à part, se met à le réprimander…

            Ici, faisons une petite marche arrière dans le texte, et reposons quelques questions de géographie simple. Dieu, où habite-t-il ? Et Jésus, où habite-t-il avant de s’aventurer parmi les hommes ? C’est très haut, infiniment haut. Et le Fils de l’homme ? La localisation des prophètes candidats au titre de fils de l’homme est éthérée, Elie est monté dans un char de feu, Jérémie a disparu en terre étrangère, on ne sait où. Le mouvement par lequel l’un reviendra est un mouvement de haut en bas. Et le mouvement par lequel le Christ vient et doit venir est aussi un mouvement de haut en bas, non seulement son arrivée et son pèlerinage sur terre, mais aussi, plus bas et encore plus bas, la Passion, la croix, l’ensevelissement, toutes choses incompréhensibles, avec la résurrection qui est l’incompréhensible de l’incompréhensible, que nous comptons comme suite et fin de l’abaissement du Fils de l’homme, mouvement perpétuel de haut en bas. Personne ne va trouver à redire à cela, ni Pierre, ni personne d’autre, tant que cela reste au ras du sol.

            Mais Jésus commence à montrer à ses disciples que le mouvement descendant de la présence du Christ doit descendre plus bas que terre. Inadmissible pour Pierre. La confession de foi de Pierre, Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, est soluble dans la Passion. Et voilà qu’en privé il adresse une remontrance à son Seigneur. Et qu’il se fait fermement tancer par Lui. Déjà dit… mais insistons un peu, car il y a toujours un Satan qui rode dans notre lecture. En parlant comme il le fait, Pierre veut faire remonter le Christ de sous la terre vers la surface de la terre, et de la surface de la terre vers le ciel. Et c’est pour cela qu’il se fait vertement tancer par Jésus. Dégage Satan… tes raisons ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. Et là nous avons quelque chose de très intéressant, rapport à Dieu, rapport à Satan. Car que propose Pierre à Jésus ? Un mouvement de bas en haut. Et que propose Jésus à Pierre ? Un mouvement de haut en bas, mouvement qui met le Christ tout au service des hommes, qui vient à leur rencontre, se consacre à eux sans nuances et sans reste. Alors que Pierre – Satan, avec comme sans majuscule – propose une sorte d’ascension, le Fils de l’homme, le Christ, et lui-même, Pierre, montent tout au-dessus d’une humanité faible, voire perdue, et règnent sur cette humanité par tel ou tel moyen, par toutes sortes d’appareil à culpabiliser dont les religions dominantes ont toujours su prôner un usage contraint, si ce n’est forcé.

            Avec toute cette charge, Pierre et la naissante Eglise du Christ ont-ils fait naufrage avant même d’avoir navigué ? Regardons autour de nous, ce que nous sommes, et ce que sont aussi d’autres rassemblements de femmes et d’hommes, Eglise, sous l’autorité de Pierre ou de tel ou tel autre. Il y a bien des Églises, des milliers et Dieu seul connait ceux qui lui appartiennent. Le projet que fait Jésus sous le nom de Pierre d’une Eglise une et universelle aurait-il échoué ? Oui ? Et qui sommes-nous pour le dire ? Et si nous l’avons-lu, où est-ce donc ? Faute de trouver, laissons là ces commentaires. Et lisons-encore.

            Il est assez clair qu’un projet ecclésiastique collectif avec Pierre à sa tête a connu quelques difficultés et a démarré laborieusement. Mais ce démarrage – peut-être cet échec, a été source d’intéressantes réflexions. Faute de disposer d’un collectif, il reste toujours possible de réfléchir, avec les individus, et pour eux – dans ce cadre, pour eux signifie pour chacune et chacun, l’être humain individuel confronté personnellement avec son Christ, avec son Sauveur. Pas question de groupe ni de hiérarchie, mais d’engagement personnel, et sans mesure : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. » C’est tout à fait personnel, profondément personnel. Est-ce que ça marche mieux, est-ce que ça vaut mieux que les méditations sur l’Eglise, sur le collectif ? On peut le dire, on peut le prétendre, à ce point en tout cas de notre méditation. Mais il y a l’échec d’une foi envisagée seulement dans une perspective individuelle – cet échec est déjà notable lorsque Jésus traite Pierre de Satan, et il le sera plus encore lorsque Pierre reniera Jésus et dira bien fort « Je ne le connais pas »

 

            A méditer ainsi, que va-t-il nous rester ? Nous n’allons pas rejeter Pierre, ni Jésus. Nous n’allons pas effacer le Bas ni le Haut. L’Évangile continue. Il continue comme un récit tragique, mais il continue. Le tragique n’éteint pas l’espérance, comme l’échec n’éteint pas l’engagement. Comme le bruit de la foule et des reniements n’éteint pas la Parole. Et Dieu lui-même est si essentiellement engagé pour la cause humaine qu’il est ineffaçable. Amen     

           

dimanche 27 août 2023

Tu es Pierre et sur cette pierre (Matthieu 16,13-20) je bâtirai mon Église


 Matthieu 16

13 Arrivé dans la région de Césarée de Philippe, Jésus interrogeait ses disciples: «Au dire des hommes, qui est le Fils de l'homme?»

 14 Ils dirent: «Pour les uns, Jean le Baptiste; pour d'autres, Elie; pour d'autres encore, Jérémie ou l'un des prophètes.»

 15 Il leur dit: «Et vous, qui dites-vous que je suis?»

 16 Prenant la parole, Simon-Pierre répondit: «Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant.»

 17 Reprenant alors la parole, Jésus lui déclara: «Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, car ce n'est pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux.

 18 Et moi, je te le déclare: Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et la Puissance de la mort n'aura pas de force contre elle.

 19 Je te donnerai les clés du Royaume des cieux; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aux cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aux cieux.»

 20 Alors il commanda sévèrement aux disciples de ne dire à personne qu'il était le Christ.


Prédication : 

            L’an 2000, bien des choses se passèrent qui avaient trait au nombre 2000. Par exemple certains de nos sœurs et frères attendaient la fin des temps et le retour de Jésus, ils pensaient que cela aurait lieu sur le mont des Oliviers comme-il-est-écrit-dans-la-Bible, et ils avaient élu résidence juste en face, afin d’être aux premières loges. Ils durent déchanter, mais ne nous moquons pas… ce qu’on perd en illusion on peut le gagner en lucidité.

            L’an 2000, advint quelque chose d’autre qui va peut-être servir notre méditation. Un film sortit, un péplum, succès considérable, 45 distinctions dont 5 oscars, réalisateur Ridley Scott, Gladiator.

            Pourquoi Gladiator ? Dans les premières minutes du film, une intéressante méditation nous est proposée, sur la succession. Comment accéder à la qualité d’Empereur à Rome lorsqu’on est soi-même fils de l’Empereur ? Comment accéder  à la qualité d’Empereur lorsqu’on n’est pas fils de l’Empereur ? Dans le film, un vieil empereur du nom de Marc-Aurèle, sentant sa fin prochaine, et désireux de rétablir la République, se propose de nommer à cette fin Empereur son loyal généralissime, Maximus. C’est un mode de succession, la compétence plutôt que la filiation. Mais le vieil Empereur a aussi un fils, assoiffé de pouvoir et de sang, fils qui va user de violence pour parvenir à ses fins. Retour vers l’autre mode de succession : dynastique. Et là, le fils n’attendra pas le décès de son père… il le précipitera.

            Je ne sais pas me souvenir si, dans la Bible, il y a ainsi des parricides (tentative d’Absalom fils de David)… mais ce dont je me souviens, c’est que parfois entre frères le sang coule, ou peut abondamment couler, lorsque vient le temps de se succéder à la tête de la tribu (par exemple Joseph fils de Jacob-Israël…).

            Comment donc le pouvoir se transmet-il ? Ou, question connexe – assez peu différente – comment la suprématie se transmet-elle ?

 

            « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise… » Parole et jeu de mot du Seigneur adressés à Pierre après que celui-ci ait commis un trait mémorable et fondateur : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » Primauté de Pierre pour avoir dit cela, en réponse à la question « qui dites-vous que je suis ? ».

            Primauté de Pierre, la question a dû tourmenter ceux qui ont écrit les évangiles, ils ont tous médité là-dessus, et pas eux seulement.

            Il semble bien que la figure de Pierre – la figure, pas la personne de Pierre – se soit manifestée comme importante, peut-être même comme capitale – c’est bien le cas de le dire – dans les premières décennies d’existence de l’Eglise. Il est tenu pour certain que Pierre prêcha et mourut en martyr, à Rome. La Bible lui attribue deux épîtres et la tradition quantité d’autres choses… Mais là n’est pas la question. La question n’est pas ici ce par quoi l’on s’illustre, ce qui relève des hommes, mais bien plutôt ce par quoi l’on ne s’illustre pas… le retournement que cela suppose est un domaine littéraire dans lequel les écrivains bibliques, nouveau testament et ancien testament, ont excellé. Vous croyez tenir ceci ou cela par quoi un sujet se distingue, vous croyez le fonder et le  tenir en gloire, mais vous êtes en fait appelés à la prudence, à la réflexion, et parfois à un démontage en règle. La même remarque vaut tout autant dans l’autre sens, lorsque le vaurien – présumé tel – se met à parler en saint homme, ainsi qu’il en est dans l‘évangile de Luc avec l’un de ceux qui furent crucifié au côté de Jésus.

            Alors, qui est qui ? Qui est quoi ? Qu’est-ce que Pierre ? Qui est-il ?

 

            Jésus interroge ses disciples : « Au dire des hommes, qui est le Fils de l’homme ? » Nous attendons ici le nom de quelqu’un. Nous attendons le nom de Jésus, évidemment. Il y a là une évidence, ou plutôt il y a là comme une évidence. Une évidence gagée sur une histoire, sur un patrimoine littéraire, biblique, et sur un patrimoine liturgique. On raconte, on pense, on prie. Et quant à la personne à laquelle toute l’affaire se réfère, il y a les prophètes, qui ne se sont jamais contentés de prédictions magistrales, mais qui ont aussi – et surtout – donné aux hommes à penser et à vivre leur destinée. Jean-Baptiste, Elie, Jérémie, ou encore l’un des autres. Et pourquoi seulement trois noms, et pourquoi ces trois-là ? Parce que plus que les autres ils ont flirté avec quelque chose… parce que plus que les autres ils donné par leur style à comprendre ce qui allait se nouer avec un certain personnage appelé Fils de l’Homme…

 

            Ne nous y trompons pas, le Fils de l’Homme n’est pas fils d’un certain homme. Le Fils de l’homme n’est ni Fils, ni Homme. Fils de l’homme, c’est pour ne pas dire fils de Dieu, et fils de Dieu, c’est pour ne pas dire Dieu. Bilan, c’est de Dieu qu’ils parlent, de Dieu que nous parlons. L’enjeu de cette conversation, c’est Dieu. L’enjeu de cet enjeu, c’est encore Dieu. Jésus, en tant que Fils de l’Homme, c’est Dieu, ni plus ni moins, chez les hommes, homme, le plus simplement du monde. Une présence qui peut toujours être biffée.

            D’où l’importance de la question qui suit, question de Jésus à ses disciples : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » La réponse de Pierre n’a peut-être pas tant d’importance. Elle reprend des éléments essentiels. Elle se prête aussi brillamment à la prière commune, à la liturgie, bien qu’elle ne soit guère présente dans nos liturgies réformée. Et elle va tout bien pour constituer un argument en faveur d’une super primauté de celui qui l’a donnée le premier, Pierre. Côté pile de la médaille.

            Côté face, Jésus, sans doute afin de modérer les éventuelles ardeurs de Pierre, vient bientôt lui rappeler qu’il n’est, lui, Pierre, que Simon fils de Jonas, un homme fils d’un autre homme, et que la difficulté à s’exprimer en tant que Dieu, avec le risque permanent de dire de graves sottises, est et sera à jamais son lot, le lot commun de tous les hommes en même temps que leur mission commune. Côté face, toujours, la confession de foi, ça n’est pas Pierre qui l’a produite de lui-même, mais elle lui a été révélée par, dit Jésus, c'est-à-dire par Dieu lui-même. N’allons pas imaginer ce que Monsieur Dieu veut ici faire ou ne pas faire. Imaginons plutôt pour Pierre un moment d’intense et fécond émerveillement, ce qu’on appelle présence de Dieu, et dont celui qui parle, étonné lui-même, ne sait pas qu’il en est l’auteur. Et encore, lorsque nous parlons de Monsieur Pierre, et de la pierre qu’il est, nous pensons à une clé de voûte, qui est belle, qui est haute, que tout le monde voit. Pierre est qualifié par Jésus de pierre sur laquelle il bâtira son Eglise. Retenons le petit mot "sur", sur et  non pas sous. Entendons que toutes les autres pierres sont visibles, sauf elle, elle est invisible : le plus important est ce qui se manifeste le moins - le plus important est ce qui ne se manifeste jamais.

            Et maintenant, cette scène se passe à l’étranger. C’est à Césarée de Philippe, au nord du lac de Tibériade, au pied du mont Hermon, pays de sources, de canyons et de verdure… là où Jésus et ses disciples sont incognito, là où ils peuvent apprendre ; mais pas â être grands et savants, apprendre à être peu de chose, ce peu de chose par lequel le message de Dieu aux hommes se donne à déchiffrer, et où la voix de Dieu se donne par les hommes à entendre aux hommes.

 

            Et nous en restons là aujourd’hui. A cette promesse toujours renouvelée de l’humanité de Dieu offerte aux hommes, pour qu’ils y goutent et pour qu’ils la partage. Amen

A suivre

samedi 22 juillet 2023

Même titre encore, pour une méditation inachevable (Matthieu 13,24-43)

 Matthieu 13

24 Il leur proposa une autre parabole: «Il en va du Royaume des cieux comme d'un homme qui a semé du bon grain dans son champ.

25 Pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu; par-dessus, il a semé de l'ivraie en plein milieu du blé et il s'en est allé.

26 Quand l'herbe eut poussé et produit l'épi, alors apparut aussi l'ivraie.

27 Les serviteurs du maître de maison vinrent lui dire: ‹Seigneur, n'est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ? D'où vient donc qu'il s'y trouve de l'ivraie?›

28 Il leur dit: ‹C'est un ennemi qui a fait cela.› Les serviteurs lui disent: ‹Alors, veux-tu que nous allions la ramasser?› -

29 ‹Non, dit-il, de peur qu'en ramassant l'ivraie vous ne déraciniez le blé avec elle.

30 Laissez l'un et l'autre croître ensemble jusqu'à la moisson, et au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs: Ramassez d'abord l'ivraie et liez-la en bottes pour la brûler; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier.› »

31 Il leur proposa une autre parabole: «Le Royaume des cieux est comparable à un grain de moutarde qu'un homme prend et sème dans son champ.

 32 C'est bien la plus petite de toutes les semences; mais, quand elle a poussé, elle est la plus grande des plantes potagères: elle devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent faire leurs nids dans ses branches.»

 33 Il leur dit une autre parabole: «Le Royaume des cieux est comparable à du levain qu'une femme prend et enfouit dans trois mesures de farine, si bien que toute la masse lève.»

34 Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans paraboles,

35 afin que s'accomplisse ce qui avait été dit par le prophète: J'ouvrirai la bouche pour dire des paraboles, je proclamerai des choses cachées depuis la fondation du monde. 

36 Alors, laissant les foules, il vint à la maison, et ses disciples s'approchèrent de lui et lui dirent: «Explique-nous la parabole de l'ivraie dans le champ.»

37 Il leur répondit: «Celui qui sème le bon grain, c'est le Fils de l'homme;

38 le champ, c'est le monde; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume; l'ivraie, ce sont les sujets du Malin;

39 l'ennemi qui l'a semée, c'est le diable; la moisson, c'est la fin du monde; les moissonneurs, ce sont les anges.

40 De même que l'on ramasse l'ivraie pour la brûler au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde:

41 le Fils de l'homme enverra ses anges; ils ramasseront, pour les mettre hors de son Royaume, toutes les causes de chute et tous ceux qui commettent l'iniquité,

42 et ils les jetteront dans la fournaise de feu; là seront les pleurs et les grincements de dents.

43 Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père. Entende qui a des oreilles!

Prédication 

            Selon Matthieu 13, verset 35, l’enseignement de Jésus en paraboles accomplit une prophétie. « J’ouvrirai ma bouche pour parler en paraboles ; je proclamerai ce qui a été caché depuis la fondation du monde. » Cette prophétie peut être trouvée au Psaume 78, verset 2. La voici : « J’ouvrirai ma bouche pour parler en paraboles ; je proclamerai les messages obscurs du passé. » Ce verset est le commencement d’un grand et ancien cantique religieux et historique que Matthieu apparemment utilise comme une prophétie spirituelle, au-delà de tout langage.

            Ce cantique est écrit en hébreu, puis traduit en grec, revient en hébreu, puis fait son chemin, via le latin… jusqu’au français. Les traducteurs et les commentateurs, chacun arrivant avec ses propres présuppositions, peuvent choisir entre une compréhension spirituelle et une compréhension historique du texte ; ils ont bien d’autres choix… mais…

 

            Premièrement, et première voie : une voie spirituelle. Dans une note de bas de page, le commentateur français de la Traduction Œcuménique de la Bible affirme que la révélation des mystères divins requiert l’enseignement en paraboles. Pourquoi pas. Mais si nous regardons d’abord la parabole de l’ivraie et du bon grain puis la soi-disant explication que Jésus donne de la même parabole, nous devons admettre que, rien n’est révélé. Ce qu’on nous donne n’est pas une révélation, pas même une explication, mais une pauvre allégorie : un mot remplace un autre mot, c’est tout. Et pour ce qu’il en est de la fin des temps, les questions essentielles, quand, comment et qui est qui, demeurent inentamées.

            Notre propre hypothèse, pour ce qui concerne les mystères divins, c’est qu’ils doivent demeurer, et demeurent effectivement des mystères. Chacune de leur révélation signifie qu’ils sont des mystères depuis la fondation du monde, qu’ils demeureront des mystères jusqu’à la fin du monde, et plus encore après même que l’espèce humaine aura disparu.

 

            Deuxièmement et deuxième voie : l’histoire. Certains traducteurs et commentateurs choisissent de comprendre le Psaume 78 et ses citations comme un enseignement sur les temps anciens : l’histoire nous apprend quelque chose et en particulier quelque chose de Dieu. Tôt ou tard les royaumes humains arrivent à leur fin et d’autres royaumes émergent, ou relèvent la tête, comme le royaume de Juda juste après la destruction du royaume d’Israël par l’empire Assyrien, en 721. C’est une vision totalement matérialiste de l’histoire, et de la théologie. Dans une vision apparemment moins matérialiste, celle du Psaume 78, si la tribu de Juda survit, c’est parce que Dieu l’a choisie, choix perpétuel, et qu’il a choisi David et ses successeurs. Raison de ce choix ? Les autres ont désobéi, ils ont été infidèles,  et donc été balayés par Dieu qui est Seigneur de l’histoire. Ceci semble ne pas être du tout matérialiste, n’est-ce pas, sauf si l’on fait l’hypothèse que cette leçon est donnée par les prêtres et les scribes de Juda ; c’est pour eux-mêmes et pour leur peuple qu’ils expliquent leur propre survie. Et on le sait bien : ce sont toujours les survivants écrivent l’histoire.

            Une telle compréhension matérialiste est plutôt embarrassante, parce qu’elle signifie que la révélation de Dieu, l’élection divine, et l’enseignement de Jésus en paraboles ne sont rien de plus qu’une conscience particulière de soi qui fait face à une écriture particulière de l’histoire dans laquelle on se célèbre soi-même.

            Et on devine de quel poids autoritaire, voire totalitaire, seront chargées les institutions comme le temple et la royauté.

            Mais même dans la perspective matérialiste que nous explorons ici, tout n’est pas réduit à une seule histoire. Dans un petit recoin du prophète Jérémie (36) la lignée des descendants du Roi David se voit maudite à jamais, parce que l’un de ses princes régnants a brûlé ce qui apparaissait être le premier livre prophétique écrit.

 

            Avec tout cela, est-ce que la révélation de Dieu est une histoire que les gens se racontent à eux-mêmes ? Question embarrassante.

            Puisque c’est embarrassant, c’est intéressant. Une relation avec Jésus Christ, une relation avec Dieu, cela doit être embarrassant. En fait, c’est réellement une aventure. Et il y a beaucoup à apprendre des hommes, et de soi dans cette aventure.

 

            L’idée d’une certaine conscience de soi nous amène à une troisième compréhension de l’enseignement de Jésus en paraboles. Ces savoirs cachés ou mystérieux qui sont l’objet de l’enseignement de Jésus en paraboles ne sont pas si cachés et mystérieux. Ils sont cachés et mystérieux, mais réellement offerts à tous les regards depuis le commencement, depuis la page 10 ou quelque chose comme ça de chaque Bible, et c’est ce que le serpent dit, encore, et encore. Le serpent est si proche des humains qu’il est en quelque sorte leur plus proche et meilleur ami inconnu. Plus on prétend ne rien avoir affaire avec lui, plus il est proche. Le nier c’est se rendre à lui, et le combattre c’est combattre pour lui. La tentation – la seule tentation dont traite le Notre Père – est cette chose que Jésus aborde dans son enseignement en paraboles, et c’est une chose qui n’est ni cachée, ni mystérieuse.

            L’enseignement de Jésus en paraboles, peut-être toute la vie de Jésus, peut-être toute la révélation de Dieu aux humains, ne parle que de cela, et peut être résumé en une seule question redoutable : que voulons-nous être, des humains, ou des dieux. Question difficile pour chacun d’entre nous : que veux-tu être, une personne humaine, ou Dieu, un serviteur sans mérite, ou un seigneur, un humble croyant, ou un brillant je-sais-tout ? Comment veux-tu vivre, juste pour toi-même ou – comme Martin Luther le dit en latin – coram Deo, devant Dieu ?

 

            S’il est vrai que nous souhaitons n’être rien d’autre que des humains, nous sommes appelés à répondre à cette question, non pas une seule fois, mais assez souvent, et peut-être chaque jour. Nous sommes appelés à grandir dans la vie et dans la foi. Nous sommes appelés à surmonter l’unique tentation. Et c’est ainsi que l’enseignement de Jésus en paraboles est un don précieux, une nourriture précieuse et parfois amère. Elle nous nourrit afin que nous sachions qui nous sommes, et qui nous devons devenir.

            Nous sommes sur le chemin du royaume des cieux. Que Dieu nous y soit en aide. Amen


samedi 15 juillet 2023

Même titre qu'il y a une semaine, avec la parabole du semeur (Matthieu 13,1-23)

Matthieu 13

1 En ce jour-là, Jésus sortit de la maison et s'assit au bord de la mer.

 2 De grandes foules se rassemblèrent près de lui, si bien qu'il monta dans une barque où il s'assit; toute la foule se tenait sur le rivage.

 3 Il leur dit beaucoup de choses en paraboles. «Voici que le semeur est sorti pour semer.

 4 Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin; et les oiseaux du ciel sont venus et ont tout mangé.

 5 D'autres sont tombés dans les endroits pierreux, où ils n'avaient pas beaucoup de terre; ils ont aussitôt levé parce qu'ils n'avaient pas de terre en profondeur;

 6 le soleil étant monté, ils ont été brûlés et, faute de racine, ils ont séché.

 7 D'autres sont tombés dans les épines; les épines ont monté et les ont étouffés.

 8 D'autres sont tombés dans la bonne terre et ont donné du fruit, l'un cent, l'autre soixante, l'autre trente.

 9 Entende qui a des oreilles!»

 10 Les disciples s'approchèrent et lui dirent: «Pourquoi leur parles-tu en paraboles?»

 11 Il répondit: «Parce qu'à vous il est donné de connaître les mystères du Royaume des cieux, tandis qu'à ceux-là ce n'est pas donné.

 12 Car à celui qui a, il sera donné, et il sera dans la surabondance; mais à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera retiré.

 13 Voici pourquoi je leur parle en paraboles: parce qu'ils regardent sans regarder et qu'ils entendent sans entendre ni comprendre;

 14 et pour eux s'accomplit la prophétie d'Esaïe, qui dit: Vous aurez beau entendre, vous ne comprendrez pas; vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas.

 15 Car le cœur de ce peuple s'est épaissi, ils sont devenus durs d'oreille, ils se sont bouché les yeux, pour ne pas voir de leurs yeux, ne pas entendre de leurs oreilles, ne pas comprendre avec leur coeur, et pour ne pas se convertir. Et je les aurais guéris!

 16 «Mais vous, heureux vos yeux parce qu'ils voient, et vos oreilles parce qu'elles entendent.

 17 En vérité, je vous le déclare, beaucoup de prophètes, beaucoup de justes ont désiré voir ce que vous voyez et ne l'ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l'ont pas entendu.

 18 «Vous donc, écoutez la parabole du semeur.

 19 Quand l'homme entend la parole du Royaume et ne comprend pas, c'est que le Malin vient et s'empare de ce qui a été semé dans son cœur; tel est celui qui a été ensemencé au bord du chemin.

 20 Celui qui a été ensemencé en des endroits pierreux, c'est celui qui, entendant la Parole, la reçoit aussitôt avec joie;

 21 mais il n'a pas en lui de racine, il est l'homme d'un moment: dès que vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il tombe.

 22 Celui qui a été ensemencé dans les épines, c'est celui qui entend la Parole, mais le souci du monde et la séduction des richesses étouffent la Parole, et il reste sans fruit.

 23 Celui qui a été ensemencé dans la bonne terre, c'est celui qui entend la Parole et comprend: alors, il porte du fruit et produit l'un cent, l'autre soixante, l'autre trente.»

 Prédication

            Et voici qu’il nous est fait part de ce que Jésus disait bien des choses en paraboles. Et de ce bien des choses Matthieu n’a conservé, dans ce fragment, qu’une affaire de semeur, de semence, et de ce qui s’ensuit. C’est curieux… six versets pour dire presque tout, pour dire une sorte d’essentiel : une petite histoire. Il pourrait bien y avoir eu ce jour-là d’autres formes d’enseignement, du raisonnement pur, de la sagesse, de l’histoire prophétique, d’autres petites histoires encore, d’autres paraboles peut-être, et même certainement. Mais Matthieu ne conserve qu’une chose – apparemment – « Voici le semeur est sorti pour semer. » et ce qui suit, disons – pour l’instant – la bonne terre… « l’un cent, l’autre cinquante, l’autre trente. Celui qui a des oreilles, qu’il entende. »

            Qu’il entende, soit ! Mais qu’il entende quoi ? Autant que je me souvienne, lorsque – petite enfance ou presque – les adultes m’ont donné un album intitulé Le semeur, les images venaient illustrer la petite affaire agricole et s’en tenaient à elle. Je ne sais pas pourquoi ce souvenir m’émeut jusqu’à aujourd’hui. Peut-être est-ce ce qu’il y a d’émouvant, s’en tenir au plus simple et se prononcer en disant que la parabole est là, dans ce premier – et unique – fragment, et dans le simple, très simple constat, les graines, les sols, les fruits et no comment. Celui qui a des oreilles entend qu’il n’y a rien à entendre. Et en entendant qu’il n’y a rien à entendre, le disciple – le lecteur – se souvient aussi que tout ce qu’on ajoute vient, comme on dit, du malin.

 

            S’agissant donc du premier fragment, retenons cette première lecture, 6 versets, et tout est dit. Tout aurait été dit, d’ailleurs, si les disciples de Jésus ne s’étaient mis en quête de quelque chose, et s’ils n’avaient voulu faire valoir leur jeune science.

            Cette jeune science, ils la manifestent en posant à Jésus une question : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » Mais à quoi cette question fait-elle allusion ? Il y a le choix. Cette question peut faire allusion à « Jésus leur dit beaucoup de choses en paraboles », ou, très directement, à « le semeur sortit pour semer… » Il est très souvent considéré que Le Semeur est par essence même une parabole. Pourtant, ça n’est pas du Semeur qu’il est dit que c’est une parabole, cela est dit d’autres fragments, qui existent bien dans le récit, mais dont nous ne savons rien si ce n’est qu’il y en avait beaucoup, portant sur beaucoup de choses.

            Ce qui nous fait nous demander s’il faut vraiment considérer que Le Semeur est une parabole. Et si cela n’est pas ? Qu’est-ce qui sera parabole ?

            Je ne sais pas ce que c’est, mais cela me fait penser à un teaser, un dispositif coloré, en bout de ligne, dissimulant l’hameçon, et sur quoi le poisson doit se jeter. Et sur quoi le poisson s’est-il jeté ? Le poisson disciple de Jésus s’est jeté sur Le Semeur, et il a mordu sur l’idée qu’il a, lui, disciple de Jésus, une compétence et une connaissance meilleures que celle des petites gens du peuple.

            Sauf que Jésus va se mettre à parler à ses disciples, en vous, de la foule il va parler en eux, et qu’il va falloir démêler un peu, ou emmêler un peu, les propos qui sont tenus. Il y a les disciples, il y a la foule. Qui sont ceux qui savent, qui sont ceux qui ne savent pas ? Prudence ! Qui sont ceux qui ont, qui sont ceux qui n’ont pas ? Prudence. Les disciples, qui pensent qu’ils savent, sont peut-être ceux qui n’ayant en fait rien du tout sont appelés à avoir encore moins, tant il est vrai que, parfois, ce qui est sur suffit à vous encombrer. Et corolairement, la foule qui a très peu, a au moins un reste de la prédication des paraboles, et c’est elle qui, en plus de ce reste, recevra d’avantage encore et surabondamment. Les disciples ainsi sont ceux qui ne voient pas, pour qui la parole parle pour rien et pour qui il n’y a aucune espérance sous le ciel.

           

            Mais tout n’est pas dit pour autant. Nous sommes au pays des paraboles, c'est-à-dire là où le champ de vision, le champ de compréhension peuvent être renversés. Et nous venons de faire un renversement, manœuvre qui ne se solde pas par quelque chose de figé. Les champs de conscience des disciples et de la foule n’ont pas été permutés simplement et définitivement. Et même s’il y avait de la conversion dans l’air, et il y en a, l’affaire n’est jamais close. La connaissance des mystères du Royaume des cieux est proposée à tous, chacun en sa saison, chacun en sa raison qui peut toujours revenir. Conversion qui n’est jamais opposable à quiconque. Et si par malheur elle vient à l’être, elle s’évanouit, retour à la surdité, retour à la cécité.

 

            Mais ça n’est pas fini, parce qu’il nous faut – si nous le voulons – lire encore une parabole, désignée enfin comme la parabole du semeur, « vous donc, écoutez la parabole du semeur » C’est elle ! Et la première, c’était quoi ? C’était un petit exercice pour apprendre à lire avec le plus de fidélité possible des petit récits d’apparence toute simple et qui ne le sont jamais, ou alors bien plus qu’on croit, qui parlent du Royaume des cieux et de bien d’autres choses encore, qui ne sont jamais ce qu’il semble, ni jamais ce qu’on croit. La première donc, ça n’était pas le semeur. C’était pour apprendre à lire.

            Et maintenant, c’est quoi ?

 

19 Quand l'homme entend la parole du Royaume et ne comprend pas, c'est que le Malin vient et s'empare de ce qui a été semé dans son coeur; tel est celui qui a été ensemencé au bord du chemin.

 20 Celui qui a été ensemencé en des endroits pierreux, c'est celui qui, entendant la Parole, la reçoit aussitôt avec joie;

 21 mais il n'a pas en lui de racine, il est l'homme d'un moment: dès que vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il tombe.

 22 Celui qui a été ensemencé dans les épines, c'est celui qui entend la Parole, mais le souci du monde et la séduction des richesses étouffent la Parole, et il reste sans fruit.

 23 Celui qui a été ensemencé dans la bonne terre, c'est celui qui entend la Parole et comprend: alors, il porte du fruit et produit l'un cent, l'autre soixante, l'autre trente.»

 

            La parabole du Semeur, c’est ça, il n’y a pas de semeur. Bien sûr, il est possible que chacun évalue avec ça son évangélisation, son propre parcours, sa prédication, et s’octroie des bons points, ou en distribue à d’autres, des mauvais, ou des bons… sauf que la souplesse acquise pour nous pendant la lecture et la méditation de la première partie du texte ne peuvent pas être perdues.

            Je crois que cette souplesse est l’un des buts essentiels de notre vie spirituelle – de toute piété. Et voici, c’est la raison pour laquelle le semeur est sorti pour semer. 

samedi 8 juillet 2023

Penser, méditer et croire, pour l'homme, et pour Dieu (Matthieu 11,18-30)

Matthieu 11

18 «En effet, Jean est venu, il ne mange ni ne boit, et l'on dit: ‹Il a perdu la tête.›

19 Le Fils de l'homme est venu, il mange, il boit, et l'on dit: ‹Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d'impôts et des pécheurs!› Mais la Sagesse a été reconnue juste d'après ses œuvres.»

 20 Alors il se mit à invectiver contre les villes où avaient eu lieu la plupart de ses miracles, parce qu'elles ne s'étaient pas converties.

 21 «Malheureuse es-tu, Chorazin! Malheureuse es-tu, Bethsaïda! Car si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que, sous le sac et la cendre, elles se seraient converties.

 22 Oui, je vous le déclare, au jour du jugement, Tyr et Sidon seront traitées avec moins de rigueur que vous.

 23 Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu'au ciel? Tu descendras jusqu'au séjour des morts! Car si les miracles qui ont eu lieu chez toi avaient eu lieu à Sodome, elle subsisterait encore aujourd'hui.

 24 Aussi bien, je vous le déclare, au jour du jugement, le pays de Sodome sera traité avec moins de rigueur que toi.»

 25 En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit: «Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits.

 26 Oui, Père, c'est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance.

 27 Tout m'a été remis par mon Père. Nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler.

 28 «Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos.

 29 Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes.

 30 Oui, mon joug est doux et mon fardeau léger.»                                            

Prédication

            Un peu en dehors des textes qui nous sont proposés aujourd’hui, voici : « Ceux qui sont dans la chair ne peuvent pas plaire à Dieu » (Romains 8,8). Une phrase dont la syntaxe est toute simple, même si elle est de Paul, dans laquelle un certain verbe se trouve qui suggère bien des choses… dont celle-ci : il faut plaire à Dieu. Ce qui nous apprend que Dieu est quelqu’un, ce qui nous apprend aussi que c’est quelqu’un à qui l’on peut plaire. Peut-être même qu’il faut lui plaire afin d’obtenir telle gratification, afin même, peut-être, de continuer à vivre.

            Si nous tenons cela pour acquis, cela suppose  que Dieu a des sentiments changeants, des sentiments changeants selon les performances de ses adorateurs, petits et grands d’ailleurs. Je me souviens ainsi d’un petit garçon qui avait été obligé de jeter à la poubelle ses figurines de super-héros, objets dont le pasteur, et sa maman affirmaient que leur existence contrevenait au commandement de Dieu – qui s’appelle Jéhovah – et qui devaient donc être détruits, par l’enfant, pour plaire à Dieu.

            Et il serait de la nature de Dieu d’avoir des sentiments changeants, sentiments qui changeraient selon les performances de ses adorateurs. Vous avez là la performance et vous avez là son objectif. La performance, vous pouvez en trouver une infinité de variations. Mais l’objectif ne change pas : plaire à Dieu. Et ce qui permet qu’il y ait cet objectif, c’est que Dieu est du genre qui exige qu’on lui plaise.

            C’est un certain étonnement. Dieu serait-il cela ? Dieu serait-il ainsi fait qu’il exigerait que le croyant s’égale à telle image qu’il a lui-même préalablement tracée de lui, Dieu y trouvant un plaisir suffisamment intense pour concevoir le désir de récompenser. Dieu donc ici serait une sorte de Seigneur – un Seigneur de telle époque, nous allons essayer de le dire – et l’adorateur un ilote – un esclave, adorateur de tout en bas et dans l’ignorance même de ce qu’il fait. Voici son adorateur, et voici Dieu dans la représentation que peuvent en donner les écrivains d’une certaine époque. Dieu est-il ainsi ? Il est ainsi à telle époque, lorsque la société a une structure pyramidale, avec un roi tout en haut dont le pouvoir est de droit divin. Antiquité, Empire romain, plus tard saint Empire, Royaume de France, puis telle ou telle secte… Dieu est ainsi, et il charge ses adorateurs de très lourdes charges… nous l’avons déjà dit, et manifeste son humeur avec des bénédictions, ou des malédictions.

            Le verbe plaire est le plus important dans cette première partie de notre méditation, méditation du côté de chez Paul. Mais qu’en sera-t-il du côté de Matthieu ?

            Là où nous avons lu, il semble que ce soit assez différent. Il ne va plus être question d’obéissance, mais d’émerveillement. Dieu est celui qui, dans un monde imparfait, manifeste sa puissance en accomplissant des actes si merveilleux qu’ils suscitent un changement radical de comportement – la conversion – de ceux qui y assistent. Et vous voyez que le salut est alors dans l’émerveillement.

            Mais ce n’est pas tout, car il y a une discussion – sévère – pour savoir – encore des complications – s’il s’agit, en matière de salut, d’éprouver, ou de comprendre. Sur cette question, tout ce que nous avons exploré jusqu’ici se multiplie. Et se multiplie aussi Dieu. Les images de Dieu ? Non. Dieu lui-même.

            Dieu, en un certain esprit, contribue-t-il à la compréhension humaine ? Dieu n’est-il qu’esprit donnant à la pensée humaine une soudaine – ou permanente – illumination ? Dieu, toujours en parlant de Lui comme esprit, suscite-t-il l’illumination qui subjugue l’être humain (dans une autre perspective, celle de plaire, nous avions parlé d’émerveillement – émerveillement n’est pas illumination).

            Toutes ces représentations de Dieu ont pu entrer en collision, parce qu’elles sont lourdement incompatibles les unes avec les autres, parce que l’âme humaine manque parfois de modestie et de compréhension, et parce qu’elle se trompe elle-même sur l’objet de son adoration, ou encore parce qu’il n’y a qu’elle-même au fond qu’elle adore. Y a-t-il alors quelque chose qui puisse lui être proposé – peut-être  même qui puisse lui être opposé (mais attention, lui être opposé sans se détruire elle-même) ?

 

            Dans le 11è chapitre de l’évangile de Matthieu, il vient un moment où l’on parle du Fils de l’homme et quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, il a toujours tout faux, et où les formes de l’existence divine ne servent finalement qu’à charger les gens de fardeaux trop lourds pour leurs épaules. Il est très intriguant de voir et d’entendre Jésus tenir de ces discours du genre émerveillement-conversion-damnation. Ces discours, nous les avons repérés, et ils sont comme le point de départ de la prédication de Jésus, c’est de là qu’il veut partir. C’est là que ses auditeurs sont ancrés, à ce qu’il semble. Et il semble aussi que Jésus veuille, pour lui-même et pour eux, partir. Mais quoi dire, ou comment faire ?

            Jésus commence à faire. Ses miracles ne produisent rien de durable. C’est que, comme Dieu miraculeux du genre que nous avons déjà vu, Jésus est inopérant. Et c’est alors que, comme ce Dieu-la, il maudit. Mais à la différence de ce Dieu-là, Jésus dépasse le champ de la malédiction, et il poursuit. Alors, de l’échec divin, va émerger une prédication nouvelle. Et j’aime à dire que, dans la forme que prend alors la prédication de Jésus, Dieu renonce à Dieu. Car les affaires de puissance, de grandeur et de beauté ne l’intéressent plus. Elles fabriquent trop de stress, elles exigent trop de la nature humaine. Elles font un héros de celui qui croit, et un paria de celui qui doute, ou ne croit pas. Jésus qui prêchait, ou prêcherait ainsi n’apporterait rien, ni à l’humanité, ni à Dieu.

            Alors Jésus poursuit, approfondit encore son propos en donnant une affirmation d’une audace folle : « Tout m’a été remis par mon Père… ». Entendons bien, la compréhension que Jésus a de sa propre mission, celle qu’en tant qu’homme il se donne à lui-même, lui fait affirmer qu’il n’y a plus, et qu’il n’y aura plus de Dieu des genres que nous avons explorés tout à l’heure. Ces dieux sont définitivement résorbés dans l’humanité, dans l’homme Jésus qui proposera un certain redéploiement de la piété. Ce redéploiement sera désigné par une phrase que je crois bien connue et que nous avons déjà lue aujourd’hui : « Mon joug est doux, et mon fardeau léger. » Le joug, c’est cette sorte de poutre placée sur la tête d’un animal, avec laquelle il peut tirer la charge, et nous devons tirer chacun sa vie. Le joug de Jésus est doux. Et son fardeau léger – le croyant porte le fardeau de Jésus, et non pas le lourd fardeau des faux dieux – Le croyant porte le fardeau léger de Jésus.

            Matthieu 11 ; et même si la croix est l’un des horizons de l’Évangile, le plus lourd des fardeaux possibles, elle va avec la résurrection, le plus léger des fardeaux possibles. Amen

 

            P.S. : et nous gardons pour d’autres sermons d’autres méditations, sur le dieu amour, sur le dieu de la conquête de Canaan, sur le Dieu sagesse, sur le Verbe, sur le dieu pédagogue, le dieu des armées, et le dieu des montagnes pays de Madian…

samedi 1 juillet 2023

Pour un verre d'eau (Matthieu 10,37-42)

Matthieu 10

37 «Qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi.  38 Qui ne se charge pas de sa croix et me suit n'est pas digne de moi. 39 Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi l'assurera. 40 «Qui vous accueille m'accueille moi-même, et qui m'accueille, accueille celui qui m'a envoyé. 41 Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. 42 Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu'un verre d'eau fraîche, à l'un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense.»


Prédication : 

             Je me souviens du milieu des années 70 et de cette effervescence spirituelle qui traversa bien des Églises, et par là même qui traversa bien des familles. Certaines communautés nouvelles étaient en quête d’importance et de nouveaux membres. Les petits maîtres de ces communautés, même s’ils étaient des autodidactes, n’avaient pas de mal à prêcher sur des versets comme ceux de Matthieu 10… et donc à prêcher la rupture dans les familles. « Qui aime son père ou sa mère, ou son fils, ou sa fille… plus que moi n’est pas digne de moi… »

            Je me souviens avoir dû constater que cette prédication avait un certain succès, succès dans lequel les amis, chers bons amis du lycée furent aussi emportés. Du jour au lendemain ils ne vous parlaient plus, ils ne venaient plus au café… Ayant décidé d’aimer Jésus plus que tout, ils se dispensaient de la conversation humaine qui – c’est nous qui le disons – est à la fois plus et meilleure que tout. Pour quel profit rompaient-ils ainsi avec leurs semblables ?

            Ainsi certains morceaux d’Évangile ont-ils un aspect assez redoutable. Jésus s’y mérite et le prix de ce mérite est la rupture entre le croyant et sa famille. Pas forcément une rupture massive et brutale – il y a d’autres fragments pour ça – mais une sorte de rupture sournoise, du genre dont la profondeur doit être constamment réévaluée. Et les divers ordres et commandements qui servent à mettre en place ces profondes séparations sont dans la bouche de Jésus.

            Mais dans notre bouche vient une certaine question : Jésus a-t-il vraiment dit ?

            Pour nourrir – en fait plutôt pour l’affamer – cette question, nous pouvons nous procurer des Bibles dans lesquelles les paroles de Jésus figurent en caractères rouge. Les phrases ainsi distinguées ont immédiatement une autorité supérieure. Mais il n’y a pas de réflexion, juste une sorte d’autorité non réfléchie. Ça n’est pas ce qui intéresse notre tradition. Plus intéressante était la recherche qui fut menée vers le milieu du 20è siècle, sur des critères savants, en lisant les textes avec extrêmement de minutie, recherche des ipsissima verba, les paroles indubitablement de Jésus. Beaucoup de travail, beaucoup de colloques… pour un résultat beau peut-être mais surtout incertain, les universitaires étant rarement d’accord les uns avec les autres – c’est pour ça qu’on les aime – mais gonflés d’autorité – eux ou plutôt leurs disciples –  s’agissant de leur propres résultats – là, on aime moins.

 

            Les versets de Matthieu que nous lisons et méditons sont peints en rouge dans telle Bible. Et pourtant, la question demeure. Jésus a-t-il vraiment dit : « Qui aime son père, ou sa mère, etc. plus que moi n’est pas digne de moi » ? La question demeure et devant cette question nous allons poser comme une petite muraille. Nous sommes dans l’évangile de Matthieu, évangile dont le style et le ton sont souvent agressifs et rudes, un peu comme si des rabbins de tendances très opposées, qui plus est proches cousins, se disputaient.

            Certains de ces personnages pourraient être des sympathisants de Jésus, d’autres des ennemis. Et vous savez, entre proches ennemis, pour disqualifier l’autre, on peut lui emprunter ses propos, ses arguments, et les pousser à l’extrême ; c’est comme ça qu’une femme se trouva sept fois mariée à sept frères… S’agissait-il d’un débat sur le mariage ? Futilité.  Il s’agissait d’une véritable méditation théologique sur la résurrection et sur la liberté – c’est la même chose. Entre bon usage et mésusage du texte, il appartient au lecteur de faire la part des choses, il lui appartient de trouver ce qui est bonne nouvelle. Et puisqu’on appelle Évangile le texte et Évangile aussi le message, nous disons qu’il appartient au lecteur de trouver l’Évangile dans l’Évangile.

            C’est une formulation qui invite à ne pas proclamer trop rapidement que la bonne nouvelle commence à tel endroit (un verset précis) et est proclamée jusqu’à tel autre endroit (un autre verset précis). Nous avons ainsi exploré Matthieu 10,37 – un verset – et nous nous demandons s’il est possible de considérer que ce verset est Évangile. Et nous en doutons. Peut-être qu’il nous faut prendre notre courage à deux mains pour en douter, car nous n’avons pas été formés à douter ainsi. Qu’est-ce qui pourrait nous inciter à le faire ? L’exemple  de notre père Abraham, ou celui de notre père Moïse qui n’hésitèrent pas à interpeler  Dieu lui-même, jusqu’au point où leur interpellation  fit se transformer le décret divin. La leçon à retenir est ici que le décret divin peut dépendre de l’intercession humaine.

            Passera-t-on ainsi au verset suivant ? Imaginons que notre croyant a réglé ses problèmes avec sa famille, adieu, il s’est déchargé de sa propre croix, on dirait. Très bien, il est libre, et digne de Jésus Christ. Apparemment, après une lecture rapide. Oui. Mais à bien y regarder, ça n’est pas ça. Qui ne prend pas sa croix, et me suit, n’est pas digne de moi. Mais quelle était la croix ? Maudite famille était peut-être la croix – bien d’autre croix sont envisageables. Mais la croix dont Jésus parle ne fait grâce d’aucun des soucis du temps. Et même si l’on voit certains des disciples de Jésus tout quitter pour le suivre,  l’injonction de porter sa croix tient encore.

            On n’épouse pas l’Évangile de Jésus Christ pour être délivré de l’humanité qui est nôtre. Ni d’ailleurs pour se vanter d’appartenir ainsi à une humanité renouvelée. Nous venons de faire deux phrases négatives. Et nous attendons des phrases positives. L’Evangile est grâce et joie, exultation et paix. Mais comme cela est difficile… Pourvu que ce que nous dirons et ferons ne vienne pas obturer, bloquer, cette voie ouverte, compréhension ouverte, qui est tellement propre à l’Évangile.

 

            Ainsi écarterons-nous le verbe trouver, ce eureka d’Archimède, que nous avons dans notre texte, qui met fin à la recherche, à la réflexion et au voyage. Qui met fin aussi aux flots de l’existence… L’Évangile de Jésus Christ, s’il faut le résumer à un seul verbe, à la suite d’une série de commandements, et d’observations mêlés, dans l’évangile de Matthieu, chapitre 8… c’est accueillir. Accueillir, une chaîne d’accueil qui part du ras du sol, et qui, un mot après l’autre voyage et s’élève jusqu’à Dieu. Mais attention, cette chaine s’élève jusqu’à Dieu et n’atteint jamais Dieu. A supposer que ce soit une ascension, elle est toujours aussi une descente, l’accueil d’une descente, un chemin dont le mot accueil est et reste, et restera le maître mot. Il s’agit de poursuivre la route, toujours. Telle est la vie de ceux qui vivent l’Évangile.

            Et le texte nous parle alors de récompense, ou de salaire. Que gagne-t-on à vivre l’Évangile, c'est-à-dire à l’accueillir ? Salaire de prophète ? Mais qu’est-ce que c’est ? Salaire de juste ? Et qu’est-ce que c’est ? Et qu’est ce que ça peut être d’autre que la présence du prophète, ou du juste. Comme le salaire de l’étude, seul et ensemble sera la fécondité, la joie, et la continuation de l’étude. Cependant que viendront s’éroder toutes sortes de mérites lié aux titres, aux origines, et encore à l’ancienneté…

 

            Sur ce parcours, et le temps aidant, l’Évangile aussi aidant le temps, les choses doivent devenir de plus en plus simples. Comme un verre d’eau. Ce qui ne les empêche pas de devenir de plus en plus belles.