mercredi 23 novembre 2022

Christ Roi (Luc 23, 32-43)


 A la demande de plusieurs, nous ajoutons à notre liste de sermons celui donné par A. Walter le 20 novembre dernier. Merci à lui.

Luc 23

 32 On en conduisait aussi d'autres, deux malfaiteurs, pour les exécuter avec lui.

 33 Arrivés au lieu dit «le Crâne», ils l'y crucifièrent ainsi que les deux malfaiteurs, l'un à droite, et l'autre à gauche.

 34 Jésus disait: «Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font.» Et, pour partager ses vêtements, ils tirèrent au sort.

 35 Le peuple restait là à regarder; les chefs, eux, ricanaient; ils disaient: «Il en a sauvé d'autres. Qu'il se sauve lui-même s'il est le Messie de Dieu, l'Élu!»

 36 Les soldats aussi se moquèrent de lui: s'approchant pour lui présenter du vinaigre, ils dirent:

 37 «Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même.»

 38 Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui: «C'est le roi des Juifs.»

 39 L'un des malfaiteurs crucifiés l'insultait: «N'es-tu pas le Messie? Sauve-toi toi-même et nous aussi!»

 40 Mais l'autre le reprit en disant: «Tu n'as même pas la crainte de Dieu, toi qui subis la même peine!

 41 Pour nous, c'est juste: nous recevons ce que nos actes ont mérité; mais lui n'a rien fait de mal.»

 42 Et il disait: «Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras comme roi.»

 43 Jésus lui répondit: «En vérité, je te le dis, aujourd'hui, tu seras avec moi dans le paradis.»

Prédication 

C’est donc la fête du Christ Roi de l’univers et pourtant l’évangile du jour (Lc 23, 32-43) nous montre Jésus crucifié, donc victime d’un affreux supplice et tout proche de la mort. Comment prétendre que le Christ est roi dans de telles conditions ?

Certes, au-dessus de lui sur la croix il y a une inscription « celui-ci est le roi des Juifs » mais c’est par pure dérision.

Jésus inverse totalement les perspectives : « Les rois des nations commandent en maîtres (...) Pour vous, qu’il n’en soit pas ainsi ; au contraire, que le plus grand d’entre vous se comporte comme le plus petit, et celui qui gouverne comme celui qui sert » dit-il dans l’évangile de Luc (Lc 22, 25-26) mais on retrouve ce thème partout dans les évangiles. Avec le Christ, le concept de royauté change de sens.

Les quatre évangélistes Matthieu, Marc, Luc et Jean nous rapportent de façon assez semblable ces derniers instants de la vie de Jésus. Et pourtant chacun d’entre eux, selon son projet narratif et théologique, met l’accent sur des points différents.

Les quatre évangélistes s’accordent pour dire que Jésus a été crucifié entre deux malfaiteurs.

Dans les trois évangiles synoptiques, Jésus est mis par trois fois au défi de se sauver ou d’appeler Dieu son Père pour le sauver. Ce défi est lancé par les passants (Mt et Mc), les chefs des prêtres (Mt, Mc, Lc), les soldats (Lc), les malfaiteurs crucifiés (Mt, Mc, Lc). Cela fait écho aux trois tentations que Jésus a éprouvées au désert au début de son ministère de la part du diable (Lc 4, 3 et s.). Jésus rejette toutes ces tentations mais l’évangile dit « le diable s’éloigna de lui jusqu’à une autre occasion » (Lc 4, 13). Sur la croix, le diable, par l’intermédiaire des passants, des chefs des prêtres, des soldats, des malfaiteurs, trouve une nouvelle occasion mais, à nouveau, Jésus ne cédera pas à la tentation.

On dit à Jésus : « sauve-toi toi même ». La grande tentation pour chacun d’entre nous est aussi de vivre sans Dieu au cœur de notre vie et de ne compter que sur nous-mêmes. Et de croire qu'on peut se sauver par soi-même.

En rassemblant les quatre évangiles, on compte sept dernières paroles du Christ sur la croix, sept paroles qui ont été mises en musique entre autres par les compositeurs Schütz, Pergolèse, Haydn, Gounod, César Franck.

L’ordre chronologique le plus vraisemblable de ces 7 dernières paroles est celui-ci :

1. « Père, pardonne leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34) ;

2. « En vérité je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis », adressée au « bon larron » crucifié avec Jésus (Lc 23, 43) – ces deux premières paroles sont dans le texte du jour ;

3. A sa mère, « Mère, voici ton fils,» en parlant du disciple qu’il aimait, et au disciple : « Voici ta mère » (Jn 19, 26-27) ;

4. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné », (Mt 27, 46 et Mc 15, 34) ;

5. « J’ai soif » (Jn 19, 28) ;

6. « Tout est achevé » (Jn 19, 30) ;

7. « Père je remets mon esprit entre tes mains » (Lc 23, 46).

Donc le Christ pardonne (à ses bourreaux), a pitié (du larron), protège (sa mère), doute, a soif, s’abandonne et s’offre.

Plus exactement, dans la première parole, qui n’est rapportée que par Luc, Jésus ne dit pas « je vous pardonne » mais demande à son Père « pardonne-leur », peut-être parce qu’il ne se sent pas en mesure de le faire, du fait de la souffrance qu’il éprouve. Ce pardon concerne sans doute non seulement les soldats qui l’ont crucifié mais aussi ceux qui l’ont condamné.

Le pardon pour ses bourreaux consonne avec l’éthique d’amour des ennemis que Jésus a enseigné pendant son ministère (Lc 6, 27-28). Etienne, le premier martyr chrétien, adressera la même demande dans le livre des Actes des Apôtres rédigé également par Luc (Ac 7, 60).

 Jésus dit « Ils ne savent pas ce qu’ils font », c’est-à-dire ils ne savent pas qu’ils crucifient le Messie.

La deuxième parole, qui n’est également rapportée que par Luc, est le dialogue entre Jésus et les deux brigands crucifiés avec lui. Chez Matthieu et Marc, il est seulement dit que ces deux brigands l’insultaient et Jean ne dit rien à leur sujet.

Comme souvent dans l’évangile de Luc, on trouve deux personnages opposés, ici un bon et un mauvais larron, avant il y a eu Marthe et Marie, le fils prodigue et son frère aîné, Lazare et l’homme riche, le pharisien et le collecteur d’impôts, Zacharie le père de Jean-Baptiste et Marie la mère de Jésus … Deux personnages opposés ou peut-être les deux visages d’une même personne, une personne divisée comme nous le sommes tous.

Jésus dit aussi : "un sera pris et un autre laissé!" (Lc 17, 34).

Le mauvais larron n’était peut être pas si mauvais. Il dit à Jésus « sauve-toi toi-même et nous avec toi », il pense donc à ses deux compagnons d’infortune. Mais il désespère de la miséricorde divine, qu’il méprise volontairement.  

Le bon larron, dit « souviens-toi de moi quand tu viendras pour être roi ». Il ne parle donc que de lui mais ne demande même pas à être sauvé. Il accepte son sort et pense qu’il est mérité, au contraire de celui de Jésus, injustement condamné. Sans doute, le bon larron a-t-il été retourné par le pardon de Jésus.

La grâce de Dieu opère une œuvre merveilleuse dans son cœur.

Souvent dans les évangiles et notamment dans celui de Luc, la foi se manifeste chez les personnes les plus inattendues, ainsi un officier romain dont le serviteur était malade (Lc 7, 6-9), la femme qui lava les pieds de Jésus avec ses larmes (Lc 7, 36) ou encore Zachée le collecteur d’impôts (Lc 19 1-10).

La réponse de Jésus au bon larron est : « aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis ».

Le mot « paradis » est extrêmement rare dans le Nouveau Testament. Paul l’utilise une fois pour parler de sa vision sur le chemin de Damas (2 Cor 12, 3-4) et on le trouve aussi une fois dans l’Apocalypse (Ap 2, 7). Dans les évangiles c’est la seule fois où le mot est utilisé et c’est lorsque Jésus est sur la croix.

De même, le mot « aujourd’hui » est peu utilisé, notamment par Luc. L’aujourd’hui du salut renvoie à la prédication de Jésus à Nazareth au tout début de son ministère (Lc 4, 21).

Jésus prodigue le pardon d’emblée en déclarant au pécheur repenti crucifié à ses côtés qu’aujourd’hui même il sera avec lui au paradis. Il met en acte ce pardon comme il l’a toujours fait – entier, immédiat, sans conditions, fondé sur la foi et l’humilité qui saisissent toute personne mue par une conversion sincère. « Ta foi t’a sauvé, va en paix » a-t-il souvent dit au cours de ses rencontres avec des repentants. La conversion vaut au pécheur la rémission de ses péchés.

Et Luc dit par ailleurs : « il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repend que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de repentance » (Lc 15, 7). 

Mais que signifie que le Christ est mort pour nos péchés ? Et en quoi la mort du Christ sur la croix peut-elle nous sauver ?

L’interprétation de Saint Anselme de Cantorbéry au Moyen Age était que le Christ se donnait sa vie à Dieu pour racheter les fautes que nous avions commises envers celui-ci. Mais l’Ancien Testament le dit, Dieu ne veut pas de sacrifices, et certainement pas de sacrifices humains.

Or sur la croix, Jésus renverse l’image religieuse d’un Dieu violent qui est à l’image de la violence qui nous habite et que les hommes projettent parfois sur une figure divine.

 

Désormais, on ne peut plus dire que c’est Dieu qui frappe, on ne peut plus se servir de Dieu pour juger, haïr, exclure, blesser ou tuer parce que, en Jésus, c’est, au contraire, Dieu qui, sur la croix, se laisse juger, haïr, rejeter et tuer.

 

Dans les évangiles de Luc et Jean, Jésus paraît maître de son destin, il paraît assumer son sort sans faiblir ni douter. La dernière parole de Jésus, « Père entre tes mains je remets mon esprit », issue de l’évangile de Luc, est toute de confiance. On la trouve dans le Psaume 31. Chez Matthieu et Marc, sa dernière parole, sa seule parole sur la croix est « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » On pourrait croire que Jésus est en proie lui-même au péché qu’il est venu combattre, le plus grand péché, qui est celui de l’incrédulité.

Mais ces paroles de Jésus sont le début du Psaume 22, dans lequel on retrouve des détails du récit de la passion notamment le partage des vêtements de Jésus par les soldats, qui est finalement un Psaume de confiance. Jésus se tourne tout de même vers Dieu, il nous désigne encore la Bonne Nouvelle pour que nous en vivions.

Et la Bonne Nouvelle, c’est que la valeur ultime de la vie, c’est d’être accueilli et reconnu par quelqu’un qui ne tient pas compte de ce que nous sommes au regard des autres comme à nos propres yeux. C’est cela ce que Jésus a fait pour nous sur la croix.

Tout ce qui nous est arrivé de plus beau dans notre vie a toujours eu avant tout le caractère du don, de la rencontre, de l’immérité. La grâce de Dieu est ainsi, offerte, inattendue, injustifiée, à condition de la recevoir les mains vides en s’y abandonnant avec confiance et en y répondant par notre foi, comme le fit Abraham, comme le fait le bon larron à l’instant ultime de sa vie

Dieu attend de nous une réceptivité active, la confession de nos fautes et la foi en la grâce qu’il nous prodigue.

Le bon larron a compris que la mort n’aura pas le dernier mot, il a encore la force de vie qui vient maintenir vivante « la petite flamme espérance » pour reprendre le mot de Charles Péguy.

Le mauvais larron attend tout mais n’espère rien. Le bon larron n’attend rien mais espère tout.

La foi, l’espérance et l’amour, les trois vertus théologales chantées par Paul dans la 1ère épitre aux Corinthiens, au chapitre 13, celles qui ne passeront jamais. La foi qui donne l’espérance, l’espérance qui ouvre sur l’amour et l’amour qui transforme notre vie en vie éternelle, car l’amour est éternel et son message demeure. C’est cela notre Dieu.

Amen !

samedi 12 novembre 2022

Pour une invincible espérance (Luc 21,5-19)

 Luc 21

5 Comme quelques-uns parlaient du temple, de son ornementation de belles pierres et d'ex-voto, Jésus dit:

 6 «Ce que vous contemplez, des jours vont venir où il n'en restera pas pierre sur pierre: tout sera détruit.»

 7 Ils lui demandèrent: «Maître, quand donc cela arrivera-t-il, et quel sera le signe que cela va avoir lieu?»

 8 Il dit: «Prenez garde à ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront en prenant mon nom; ils diront: ‹C'est moi› et ‹Le moment est arrivé›; ne les suivez pas.

 9 Quand vous entendrez parler de guerres et de soulèvements, ne soyez pas effrayés. Car il faut que cela arrive d'abord, mais ce ne sera pas aussitôt la fin.»

 10 Alors il leur dit: «On se dressera nation contre nation et royaume contre royaume.

 11 Il y aura de grands tremblements de terre et en divers endroits des pestes et des famines, des faits terrifiants venant du ciel et de grands signes.

 12 «Mais avant tout cela, on portera la main sur vous et on vous persécutera; on vous livrera aux synagogues, on vous mettra en prison; on vous traînera devant des rois et des gouverneurs à cause de mon nom.

 13 Cela vous donnera une occasion de témoignage.

 14 Mettez-vous en tête que vous n'avez pas à préparer votre défense.

 15 Car, moi, je vous donnerai un langage et une sagesse que ne pourra contrarier ni contredire aucun de ceux qui seront contre vous.

 16 Vous serez livrés même par vos pères et mères, par vos frères, vos parents et vos amis, et ils feront condamner à mort plusieurs d'entre vous.

 17 Vous serez haïs de tous à cause de mon nom;

 18 mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu.

 19 C'est par votre persévérance que vous gagnerez la vie.

Prédication

            Souvenons-nous, il y a une semaine, parmi les textes biblique que nous avons lus, un grand moment merveilleux. Trois jeunes hébreux exilés en Babylonie refusent avec obstination de s’incliner devant une statue de roi. Ils sont donc condamnés à être jetés dans une fournaise. Ils sont jetés dans la fournaise mais l’ange du Seigneur vient et les protège. Ils sont sauvés, sortent du feu sans une brûlure, et son élevés par le roi à une dignité considérable. Fin de l’épisode merveilleux, de cet épisode-là en tout cas. Dans le même livre, il existe un autre épisode assez fameux. Daniel, qui prie Dieu alors que cela est interdit par le roi, se voit démasqué, et condamné à être jeté dans une fosse pleine de lions… et que croyez-vous que les lions firent ? Il y a aussi, dans le livre de la Genèse, Joseph, 11ème fils de Jacob, qui contre son grès se retrouve projeté en Égypte, où la puissance de Dieu fait qu’il accomplit une merveilleuse carrière. Et puis, il y a Esther, un de ces livres si étranges que, faisant partie de la Bible, on n’y parle même pas de Dieu.

            Dieu ou pas Dieu, ces livres ont bien des choses en commun. Parmi ces points communs, il y a une providence. Ces exilés sont pour la plupart pieux, tous droits et honnêtes, soucieux, toujours, du souverain qui règne. Dieu les protège et les bénit. Et ils réussissent. On rassemble parfois ces textes sous une même appellation : roman du Juif de l’étranger. C’est que, oui, ils ont tout du roman, et même du roman merveilleux. Ils portent un message : le Juif qui réside à l’étranger, et qui demeure fidèle à Dieu, réussit dans tout ce qu’il entreprend, même s’il était au départ un vaincu, et un déporté.

            C’est une promesse. Mais comment accueillir cette promesse ? Peut-être qu’il ne faut pas attendre de cette promesse un exaucement littéral. Car cela pourrait avoir pour conséquence un possible et grave développement de la culpabilité : si cette réussite n’arrive pas, ce doit être de ta faute. Alors peut-être vaut-il mieux penser que le roman merveilleux du juif de l’étranger est un langage de l’espérance, une exhortation à la fidélité à Dieu…

 

            Toute cette méditation après l’un des textes de la semaine dernière (Daniel 3), et nous allons poursuivre, avec l’un des textes d’évangile qui parlent de la fin, fin des temps, pour certains textes, fin de Jérusalem, pour d’autres textes.

            Nous lisons aujourd’hui Luc 21, et nous savons que les évangiles ont tous intégré des textes sur la fin, et même plusieurs textes sur la fin. Luc, dès son 17ème chapitre : « 34 Je vous le dis, cette nuit-là, deux hommes seront sur le même lit: l'un sera pris, et l'autre laissé. 35 Deux femmes seront en train de moudre ensemble: l'une sera prise, et l'autre laissée. » Il parle là de la fin de la fin, c'est-à-dire du grand tri final que Dieu opérera selon sa divine justice. La fin de la fin, parce qu’avant, autre chose se passe, que nous avons lu. C’est l’énumération de tous les malheurs possibles. Et pas seulement les belles pierres du beau Temple. Il ne suffit pas de donner à penser à la chute de Jérusalem, qui doit venir, et qui est peut-être bien déjà venue lorsqu’est écrit l’évangile de Luc. Ces pierres – celles du Temple, celles de la ville – sont infiniment plus que des pierres. Elles sont tout un programme et un projet religieux, elles sont l’écrin dans lequel Dieu demeure, elles sont aussi une histoire, écrite et orale. Et elles ne sont plus. Et elles, qui représentaient l’histoire et l’ordre de Dieu, seront dès lors et toujours un tas, des gravats, un chaos.

            Et ce qui suit, l’énumération qui est faite, après les pierres, ce sont les gens, les humains. Le chaos des pierres et le chaos des gens, c’est toujours le chaos. Et ce chaos humain détruit toutes les structures sociales, familles, et communautés religieuses.

            Et ça n’est pas comme si une puissance étrangère venait, vainquait, asservissait et déportait – ce qui est le champ pour nous connu de l’espérance du juif de l’étranger. Avec le texte que nous méditons, ça se passe pour ainsi dire sur place, c’est domestique. C’est une sorte de chaos qui, dans son développement ultime, ne laisse plus que des individus esseulés. Chacun ne compte que pour lui-même, chacun ne compte que sur lui-même. Peut-être de courts arrangements d’intérêts peuvent-ils être temporairement passés, mais pour un temps très court. Chacun pour soi… et c’est de ce reste du monde, c’est du chaos que parle Jésus…

            Avons-nous connu un tel chaos ? Les Européens que nous sommes doivent faire mémoire de la catastrophe qui eut lieu entre 1933 et 1945. Les plus anciens parmi nous ont pu être témoins de certaines horreurs, de l’arbitraire de l’occupation et de la violence des camps. Mais pour ceux qui sont plus jeunes ? Ils n’auront connu ni l’occupation ni la déportation… Nous n’avons pas non plus connu les martyrs des chrétiens des premiers siècles – n’est pas Sainte Blandine qui veut. Nous avons été épargnés par ces malheurs… mais il peut arriver que la vie soit ravagée, pour diverses raisons, au point qu’on se sente abandonné, désespérément seul, et moqué par nos plus ou moins proches, en raison parfois de la foi (même une ironie ordinaire peut meurtrir). Jésus a-t-il ici quelque chose à dire, qui ressemblerait à de l’espérance ?

 

            Jésus a quelque chose à dire, et que nous avons lu : C’est par votre persévérance que vous gagnerez la vie. C’est la proposition de la TOB. Louis Segond propose : par votre persévérance vous sauverez vos âmes.

            Grande diversité de traduction, gros enjeu… C’est que nous parlons d’existences ravagées par le chaos, des existences rendues par le malheur incapables de tout. Va-t-on prêcher l’endurance, ou la persévérance, à ceux qui sont irrémédiablement défaits ? Va-t-on leur dire qu’un salut est possible et qu’il a pour condition leurs efforts ? Et va-t-on, en fait de salut, leur promettre quelque chose dans l’au-delà, pourvu qu’ici-bas ils se soient bien tenus ?

            Rien sur l’au-delà, semble-t-il, dans ce propos de Jésus. Ni rien non plus à faire. Quelle attitude devant et dans le chaos ? La patience… dirons-nous, faute de mieux, faute d’un autre mot que nous n’avons pas ; ni la résignation. Quelle attitude ? Une certaine détente qui n’est attachée à aucune action et qui ne se réclame d’aucune puissance. Et qui peut être ressemble à la patience. Devant et dans le chaos, la patience, qui est la forme la plus subtile, la plus discrète, et finalement la forme la plus invincible de la vie.

            Jésus, semble-t-il, en évoquant la patience, en exhortant peut-être à la patience, vient suggérer ce qui est peut-être le seul chemin en temps de catastrophe. Et il reste à se demander quelle forme concrète cela peut-il prendre. Et bien l’évangile de Luc nous suggère quelque chose. Lorsque Jésus fut mort et enseveli, « 54 C'était un jour de Préparation et le sabbat approchait. 55 Les femmes qui l'avaient accompagné depuis la Galilée suivirent Joseph; elles regardèrent le tombeau et comment son corps avait été placé. 56 Puis elles s'en retournèrent et préparèrent aromates et parfums. » Devant l’irréparable, devant leur espérance anéantie, « Durant le sabbat, elles observèrent le repos selon le commandement. »  (Luc 23)

            Pensons que nous pouvons, pour notre part, célébrer le culte de l’Eglise Protestante Unie de France, ou ouvrir nos Bibles, ou chanter nos cantiques. Amen

samedi 5 novembre 2022

Considérations évangéliques sur la résurrection (Luc 20,27-38)

Luc 20

27 Alors s'approchèrent quelques Sadducéens. Les Sadducéens contestent qu'il y ait une résurrection. Ils lui posèrent cette question:

 28 «Maître, Moïse a écrit pour nous: Si un homme a un frère marié qui meurt sans enfants, qu'il épouse la veuve et donne une descendance à son frère.

 29 Or il y avait sept frères. Le premier prit femme et mourut sans enfant.  30 Le second,

 31 puis le troisième épousèrent la femme, et ainsi tous les sept: ils moururent sans laisser d'enfant.

 32 Finalement la femme mourut aussi.

 33 Eh bien! cette femme, à la résurrection, duquel d'entre eux sera-t-elle la femme, puisque les sept l'ont eue pour femme?»

 34 Jésus leur dit: «Ceux qui appartiennent à ce monde-ci prennent femme ou mari.

 35 Mais ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari.

 36 C'est qu'ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges: ils sont fils de Dieu puisqu'ils sont fils de la résurrection.

 37 Et que les morts doivent ressusciter, Moïse lui-même l'a indiqué dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob.

 38 Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants, car tous sont vivants pour lui.»

 

39 Quelques scribes, prenant la parole, dirent: «Maître, tu as bien parlé.»

40 Car ils n'osaient plus l'interroger sur rien.

Prédication : 

            Et nous ajoutons encore deux versets – les deux qui suivent – qui viennent clore une assez longue séquence : 39 Quelques scribes, prenant la parole, dirent: «Maître, tu as bien parlé.» 40 Car ils n'osaient plus l'interroger sur rien. Plus personne n’ose prendre la parole devant Jésus. Est-ce vraiment une réussite ?

 

            Et voici l’histoire tragique d’une femme qui fut sept fois prise pour femme, par sept frères, et qui fut sept fois veuve, sans que jamais un enfant naquît de ces successives unions.

            Pourquoi cette histoire ? Un rapport avec des situations concrètes ? Peut-être. Même sans atteindre le nombre extravagant et parfait de 7, nous pouvons imaginer que, dans un monde où l’on pouvait mourir jeune, il puisse arriver qu’une femme soit veuve et prise pour femme par un beau-frère – à supposer que la loi de Moïse fût mise en œuvre. Quant à ce qu’il se serait alors passé, en termes de succession sans enfants, nous ne le savons pas. Mais la misère des veuves dans les temps anciens est abondamment documentée. Cette misère fut même l’objet d’une des premières querelles ravageuse dans la première Église chrétienne.

 

            Nous devons plutôt imaginer que, de tout ça, de ce qui se passait parmi les vivants, les vrais veuvages de vraies personnes, les Sadducéens, inventeurs de cette histoire – 7 fois veuve et jamais mère – n’avaient cure. Dans cette petite histoire, ce que représentent ces veuvages successifs en fait de souffrance et d’humiliation pour la femme, n’intéresse pas ces Grands Messieurs Savants. Pourquoi donc cette histoire ? Elle est une expérience de pensée qui a pour but d’établir un résultat logique et surtout très ferme – très ferme du genre qui ferme la bouche à ceux qui sont là. Et ce résultat qu’ils veulent fermement établi est celui-ci : il n’y a pas de résurrection. C'est-à-dire qu’il n’y a d’espérance pour la femme et ses sept maris ni dans ce monde, ni dans l’autre monde – merci pour le service. Et que conséquemment il n’y a d’espérance dans l’autre monde pour personne – merci encore.

            Et nous sommes pleins d’étonnement. Un étonnement momentanément  positif et que nous justifions maintenant. A plusieurs reprises, certaines des traditions des Fils d’Israël nous font voir un salut qui ne peut échoir qu’aux plus saints – entendons les plus respectueux de toute la Loi – pendant que tous les autres, tous ceux qui sont singuliers, voire à peine déviants, sont promis au massacre (Lévitique 20, par exemple). Alors qu’ici, la démonstration de la résurrection aboutit à une certaine égalité : faute que la résurrection soit possible pour certains, il n’y en a finalement pour personne. C’est une sorte d’égalité par le bas qui doit nous donner à réfléchir.

 

            A réfléchir, mais pas trop longtemps. Car tout ce raisonnement est proposé par les Sadducéens – les maîtres de la perpétuité du culte et des traditions qui vont avec – et que ce raisonnement repose sur un principe, qu’on pourrait nommer principe d’éternité : pourquoi donc faudrait-il une résurrection, se disent les Sadducéens, puisque nous sommes, avec le culte, saint, perpétuel, et tout le reste, déjà maîtres du temps ?

            Principe d’éternité ? Il semble bien que les Sadducéens – au moins les plus radicaux d’entre eux, ont vécu ainsi. Avec un principe – un fantasme – d’éternité,  qui leur aura fait ignorer activement – ignorants de leur ignorance même – ignorer la situation du vrai monde, les rendant rétifs à toute idée et tentative d’adaptation. Lorsque le Temple disparut en 70 après Jésus Christ, ils disparurent avec le Temple.

 

            Avant qu’ils ne disparaissent, Jésus eut affaire à eux. Brève et passionnante rencontre qui commence avec cette petite histoire d’une femme qui fut prise pour femmes successivement par 7 frères, qui tous moururent avant qu’elle aussi ne meure, sans aucune descendance. Et lors de la résurrection, duquel des 7 serait-elle la femme puisque les 7 l’auraient eue pour femme ? Nous connaissons déjà la réponse sadducéenne, qui fait le pari que lors de la résurrection, les structures de la société des ressuscités seront les mêmes que celles du monde présent. Ça n’est pas très étonnant que les sadducéens fassent ce pari : les maîtres de la religion et du temps qu’ils prétendent être ne peuvent rien imaginer, puisqu’ils ont tout sacralisé. A cette sacralisation, et au mépris qu’elle professe à l’encontre des vrais êtres humains Jésus répond.

            A la résurrection, tous les humains ne seront pas dans le même panier. C’est peut-être très troublant pour nous de voir Jésus prévoir un tri entre des gens dignes et des gens indignes, mais c’est ainsi, c’est la pensée de Luc à ce moment de son Évangile (cette pensée a été aussi exprimée sèchement dans le chapitre 17 : Je vous le dis, cette nuit-là, deux hommes seront sur le même lit : l'un sera pris, et l'autre laissé. 35 Deux femmes seront en train de moudre ensemble : l'une sera prise, et l'autre laissée.) Mais dans ce jugement divin, dont les attendus sont toujours méconnus, il faut tâcher de voir la liberté de Dieu et surtout la justice de Dieu, et non pas un stupide arbitraire. Donc,

            …ceux qui ont été jugés dignes… ne prennent ni ne sont pris pour femme ou pour mari. Les structures ordinaires de la famille n’ont plus cours, affirme Jésus, elles ne servent à rien. Car si des couples se forment dans ce monde, c’est justement pour ne pas mourir. Mais si, dans le monde à venir, on ne meurt plus, à quoi bon fabriquer des unions qui ne servent à rien ? Mais alors, ceux qui auront été jugés dignes, qui ne pourront plus mourir et qui seront pareils aux anges, comment vivront-ils, sous quelle loi ? (pour un peu, je ferais de Luc 20,35-36 mes deux versets favoris de toute la Bible…)

            Et nous avons là des propos de Jésus qui sont pleins d’une sorte de tendre malice, d’espérance et de joie. La résurrection dont Jésus parle écarte les grandes illusions politiques et territoriales. Nous pourrions même dire écarte lucidement les idées, les fantasmes, d’un grand recommencement. La résurrection dont Jésus parle regarde derrière, elle regarde dans la mémoire ; elle regarde à Moïse qui regarde à Abraham, Isaac et Jacob, et cela constitue une mémoire vivante – il y a vraiment une manière possible de regarder en arrière de sorte que ça ne soit pas un cimetière mais une maternité, non pas le pays des momies mais la terre des nouveau-nés. Cette manière vivante de regarder en arrière en sorte que cela soit vie, vie et action, tient en trois verbes essentiels, raconter, étudier, célébrer.

 

            En regardant ainsi derrière, énonce Jésus, c’est le maintenant que vous honorez. Et c’est ainsi que vous êtes vivants, avec Dieu et en Dieu, avec tout ceux qui furent, tous ceux qui sont, et tous ceux qui seront.

 

            39 Quelques scribes, prenant la parole, dirent: «Maître, tu as bien parlé.» 40 Car ils n'osaient plus l'interroger sur rien. Est-ce une réussite de Jésus ? Non. Cela ne correspond pas à une ambition, mais à une nécessité. Il est parfois nécessaire de clouer le bec aux Savants qui Savent, juste pour que de plus petites, plus simples et plus humbles personnes aient juste l’occasion de prendre la parole.


samedi 29 octobre 2022

De la Réforme à l'Evangile (Luc 19,1-10)

Luc 19

1 Entré dans Jéricho, Jésus traversait la ville.

 2 Survint un homme appelé Zachée; c'était un chef des collecteurs d'impôts et il était riche.

 3 Il cherchait à voir qui était Jésus, et il ne pouvait y parvenir à cause de la foule, parce qu'il était de petite taille.

 4 Il courut en avant et monta sur un sycomore afin de voir Jésus qui allait passer par là.

 5 Quand Jésus arriva à cet endroit, levant les yeux, il lui dit: «Zachée, descends vite: il me faut aujourd'hui demeurer dans ta maison.»

 6 Vite Zachée descendit et l'accueillit tout joyeux.

 7 Voyant cela, tous murmuraient; ils disaient: «C'est chez un pécheur qu'il est allé loger.»

 8 Mais Zachée, s'avançant, dit au Seigneur: «Eh bien! Seigneur, je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens et, si j'ai fait tort à quelqu'un, je lui rends le quadruple.»

 9 Alors Jésus dit à son propos: «Aujourd'hui, le salut est venu pour cette maison, car lui aussi est un fils d'Abraham.

 10 En effet, le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.»

Prédication

            Comme c’est aujourd’hui le dimanche de la Réformation, je vais vous parler un peu de Martin Luther, d’un manifeste de 1520, l’un des trois Grands Écrits Réformateurs, dont le titre est « Appel à la Noblesse chrétienne de la Nation Allemande pour la Réforme de l’État Chrétien ». C’est un texte passionnant, qui a une double visée, spirituelle, et politique.

            C’est dans ce texte qu’est exposé ce qui sera appelé plus tard sacerdoce universel. Idée qui repose sur la conviction que, devant Dieu, nul ne vaut plus qu’un autre, et que rien de ce que les hommes font en matière d’action religieuse et autres rites ne peut modifier cette égalité. Ce qui a pour conséquence que, dans l’Église, tous sont exactement égaux. Et donc, dans l’Église, chacun peut vérifier la conformité avec l’Évangile de ce qui est énoncé, et chacun aussi peut interroger, voire interpeller la tradition et l’autorité. A l’extrême, Bible en main, les croyants mêmes les plus simples peuvent demander un Concile…

            Cette égalité entre les gens devant Dieu et dans l’Église est étendue à une égalité entre les personnes dans le monde séculier. Au titre de cette égalité, la même loi civile doit s’appliquer à tous les sujets de l’Empire, Princes, Ecclésiastiques, Prêtres, Moines, Nobles, Artisans, Petites Gens et Paysans, sans oublier le Pape. Car il n’y a aucune différence de nature entre les personnes, rien qui les différencie les unes des autres : au civil, mêmes délits, même tribunal, mêmes peines.

            Au carrefour de ces deux visées, concrètement, Luther propose la mise en place d’un véritable projet social comprenant l’enseignement, la lutte contre la pauvreté, le commerce, l’activité bancaire…

            Tout cet ensemble de sous paragraphes fait un peu fouillis. C’est que le fougueux Luther a écrit « L’appel à la Noblesse… » en très peu de jours (16 au plus) et en même temps que d’autres textes importants (Des bonnes œuvres ; De la papauté de Rome).

            Le texte a connu un succès considérable dès sa parution, et pendant tout le 16è. Quid de sa mise en application ? Ceux qui mirent en application les idées et les préconisations de Luther ne prirent que le volet social… les réformes en profondeur, de l’Empire, de l’Église, et de l’âme humaine, attendirent, furent petit à petit mises en œuvre, mais, à bien des égards, elles attendent encore.

             

            Qui était Zachée ? Il était juif et collecteur d’impôt. Il collectait l’impôt pour le compte de l’administration romaine. On ne peut pas dire qu’il était riche parce qu’il était collecteur d’impôt. C’est le contraire : il était collecteur d’impôt parce qu’il était riche. Collecteur d’impôt était une charge que l’administration romaine vendait. Pour avoir le droit de collecter, il fallait acheter la charge. La charge se vendait, très cher. Le collecteur pouvait ensuite collecter au plus juste, ou beaucoup plus…

            Zachée était donc juif, collecteur d’impôt, chef des collecteurs d’impôt, et riche, voire même très riche. Mais il était de petite taille – de toute petite taille – imaginons un homme dont la stature est au plus la moitié de celle d’un homme adulte, imaginons en plus qu’il soit difforme. Et voici toutes sortes de raisons pour lesquelles on peut mal parler de lui et le considérer comme un pécheur… Dans un pays où il est fait si grand cas de la pureté et de la sainteté, dans une culture qui sait si bien distinguer et séparer le pur de l’impur, culture pour laquelle le mélange et la confusion sont le péril essentiel, Zachée n’est simplement pas un homme. Il est moins qu’un homme, avec ceci qu’entre le moins-qu’un-homme et l’homme, la différence n’est pas seulement de quantité, mais aussi de qualité (ce même genre de différence de qualité qui existait au temps de Luther, et avant, et encore aujourd’hui dans certains cercles...).

            Mais qui donc est Zachée, le moins-qu’un-homme ? Ceci : quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, Zachée est depuis toujours et demeurera pour toujours, un pécheur. Et tout est dit, tout est dit par la voix des gens qui jugent, dignitaires supposés savoir, par la rumeur autorisée et le qu’en dira-t-on.

            Or, et cela nous intéresse au plus haut point, Jésus, traversant la ville, repère le nain perché sur un sycomore, et sans façon, s’invite chez lui. D’où le murmure contre Jésus : « C’est chez un pécheur qu’il est allé loger. » Nous avons pris acte du pédigrée de Zachée, nous pouvons prendre acte maintenant de ses états de service :  faire don aux pauvres de la moitié de ses biens, et en cas de tort infligé indemniser au quadruple. Et l’on découvre que la méthode Zachée, c’est une machine à redistribuer les richesses, en plus d’une machine à faire justice. Et ceux qui parlent contre lui se sont bien gardés de l’évoquer. Comme si des actes de bonté commis par un soi-disant pécheur ne pouvaient être rien d’autre que du péché, et aussi comme si fréquenter un pécheur ainsi que Jésus le fait allait faire de lui un autre pécheur. Ou encore – autre lecture – comme si Jésus venait là convaincre Zachée de péché, et que Zachée se repentant prenait les grandes résolutions, comme nous avons vu.

            Non, et trois fois non. C’est bien plus simple que cela. Zachée n’a pas attendu d’exhortations pour prendre des résolutions politiques, il n’a pas attendu qu’on l’y invite pour donner aux pauvres, et il n’attend ni permission ni remerciements pour mener pieusement sa vie, ni de personne, ni même de Jésus. Tel que nous voyons Zachée, il veut voir Jésus, juste voir. C’est presque rien. Et il va voir.

 

            Murmure collectif : « C’est chez un pécheur qu’il (Jésus) est allé loger. » Nous ne pouvons absolument pas regarder Zachée comme un pécheur selon l’appréciation des gens. Alors vient une certaine question : « Qui sont les pécheurs ? » Tout le reste de l’assistance ? Dans ce court épisode d’évangile, propre à Luc, il n’est pas avancé que tous sont pécheurs. Le propos n’est pas une leçon positive sur le péché et ni une leçon sur d’éventuelles recettes de rédemption. Il n’est pas non plus question de distinguer entre les uns et les autres, purs et impurs. Dans cet épisode, avec Zachée et les autres, il est question des frontières qualitatives – prétendument qualitatives entre la populace et Zachée, entre ceux qui murmurent et Jésus, frontières entre Zachée et Jésus, frontières entre ceux qui commentent et ceux qui agissent, frontières qui n’en sont pas, il n’y a pas de frontières.

            Et s’il y en a, ça n’est que dans l’imaginaire des gens, lorsque certains veulent se faire valoir en se haussant eux-mêmes, et en rabaissant leurs semblables, jusqu’à pouvoir disposer d’eux, de leur âme et de leur corps.

            Et que nous dit à cet égard l’évangile de Jésus Christ ? « Aujourd’hui le salut est venu pour cette maison car lui aussi est un Fils d’Abraham. » Ce qui pourrait être ainsi complété : Zachée, lui aussi, est Fils d’Abraham, pas plus, pas moins que les autres, pas moins que tous ces abrutis qui l’entourent à cet instant. Car la qualité de Fils d’Abraham ne se conquiert pas, ne se conteste pas, est attachée à l’homme dès avant sa vie et jusque dans la mort. Elle est don de Dieu, ne récompense aucun acte ni aucun rite. Et c’est si vrai que l’histoire entière des Fils d’Israël, la vie de Zachée et la grâce faite à l’humanité par Dieu en Jésus Christ se rejoignent en un seul et même événement, que nous résumerons en un énoncé le plus simple possible, un seul verset biblique : « Entré dans Jéricho, Jésus traversait la ville. » Et bien sûr, nous complèterons, « Entré dans Wittenberg… », ou encore, « Entré dans Vincennes… », entré lui-même, entré par sa Parole, par les Saintes Écritures, par la prédication, prêchant un salut donné à tous, et un projet, celui d’une humanité fraternelle, et réconciliée.

samedi 22 octobre 2022

La prière, encore, mais peut être moins importante au fond que la foi (Luc 18,9-14)

Luc 18

9 Il dit encore la parabole que voici à certains qui étaient convaincus d'être justes et qui méprisaient tous les autres:

 10 «Deux hommes montèrent au temple pour prier; l'un était Pharisien et l'autre collecteur d'impôts.

 11 Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même: ‹O Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, malfaisants, adultères, ou encore comme ce collecteur d'impôts.

 12 Je jeûne deux fois par semaine, je paie la dîme de tout ce que je me procure.›

 13 Le collecteur d'impôts, se tenant à distance, ne voulait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine en disant: ‹O Dieu, prends pitié du pécheur que je suis.›

 14 Je vous le déclare: celui-ci redescendit chez lui justifié, et non l'autre, car tout homme qui s'élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé.»

Prédication

            Il leur dit encore la parabole que voici… nous laissons là la parabole dite du pharisien et du collecteur d’impôts et nous nous intéressons au mot encore. Si c’est encore, c’est que tout n’avait pas été précédemment dit. Ce qui avait été dit ? « Jésus leur dit une parabole sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager. » (Luc 18,1) Et s’ensuit la petite histoire d’une veuve qui, a force d’insistance, finit par lasser un juge malhonnête, et par obtenir de ce juge une décision favorable. Et s’ensuit une seconde petite histoire, celle d’un Dieu que ses fidèles invoquent jour et nuit, et qui va certainement, bientôt, répondre à ses fidèles, il leur fera justice. Ces deux petites histoires semblent exactement parallèles, forment ensemble la parabole, parabole qui suggère que l’endurance dans la prière conduit toujours à l’exaucement, mais qui suggère en même temps que Dieu a en lui-même les traits de caractère d’un juge malhonnête. Conclusion embarrassante… et sans doute notre Seigneur, maître ès paraboles, l’a-t-il voulu ainsi.

            Tellement que juste après cette conclusion, il a laissé de côté la question de la prière et son exaucement et a introduit une autre question, celle de la foi. Toutes sortes d’exaucements auront lieu – ou pas lieu – ou lieu quand même – « mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » Non pas la prière, mais la foi ; c’est sur la foi que Jésus entend interroger ceux qui sont là.

 

            Et pourtant, c’est de prière qu’il parle encore, deuxième parabole : « Deux hommes montèrent au Temple pour prier… » Le texte est apparemment tout simple, et plutôt connu. De ces deux hommes l’un seulement rentra chez lui justifié. Le Pharisien spécialiste de l’observance religieuse ? Et non. Comme souvent dans la Bible, l’élu de Dieu est celui sur lequel personne n’aurait parié, c’est le petit gars, la trop vieille femme, la femme ou la toute jeune fille, le bébé ou le réputé pécheur : Romain, Samaritain, païen, ou collecteur d’impôts ; réputé pécheur, mais par qui ? Bien souvent dans l’évangile, le réputé pécheur est désigné par des gens qui pratiquent avec beaucoup d’application, et beaucoup d’ostentation. Mais ce qui fait ici la différence, c’est une certaine forme de la conscience de soi : (1) je te rends grâce mon Dieu, de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, je pratique ardemment la Loi…, et je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont tout de pourriture, en dedans comme en dehors, et comme ce collecteur d’impôts dont même la pourriture est pourrie… » (2) Quant au réputé pécheur collecteur d’impôts, la forme de sa conscience de soi s’énonce sous la forme d’une supplication : « Prends pitié du pécheur que je suis »

            Entre ces deux hommes, entre leurs deux prières, il y a un abime. Ça n’est pas action de grâce contre supplication, mais c’est savoir contre ignorance. (1) Le Pharisien est un homme qui sait, il sait qui il est, il sait qui est qui, il sait ce qu’il doit à Dieu et surtout il sait ce que Dieu lui doit. Quant au (2) collecteur d’impôts, il sait quoi dire dans sa prière, mais – c’est essentiel – il ne sait rien du devenir de sa propre prière, il ne sait absolument pas si Dieu l’exaucera ou ne l’exaucera pas… Le collecteur d’impôts pose là sa prière devant Dieu, et retourne chez lui.

           

            Exaucé ? Pas exaucé ? Justifié, pas justifié ? Comme souvent dans la Bible, le lecteur en sait plus que les personnages bibliques. C’est un artifice littéraire qui permet d’approfondir certains thèmes. Aujourd’hui, le texte nous fait accéder à l’intériorité de ces deux hommes, ainsi qu’à la qualité du jugement porté sur chacun par Dieu. Et le thème à approfondir, c’est celui de la connaissance de l’exaucement des prières, c'est-à-dire la foi.

            Nous savons déjà, depuis le récit des tentations de Jésus selon Luc, qu’il dit « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu » (Luc 4,12). Ce qui signifie clairement : Tu ne considéreras pas que Dieu te doit quoi que ce soit au motif que c’est inscrit dans la Bible. Ou encore : Tu ne considéreras pas que Dieu est obligé par les Saintes Écritures. Et encore : Dieu et l’homme, chacun à sa place, il en va de la divinité de Dieu, et de l’humanité de l’homme. Et se méprendre sur ces énoncés importants et pourtant très simples conduit à une forme plus ou moins larvée de détestation de l’homme par d’autres hommes, détestation qui, peut aller jusqu’à des situations où ce sont des vies qui sont bafouées, l’actualité nous le montre abondamment hélas.

            Il en est donc un, dans cette parabole, qui pense qu’il sait ce que Dieu veut, aime, et rétribue, et le même homme sait ce que Dieu n’aime pas. Mais la parabole nous suggère un important approfondissement de ce savoir. Le Pharisien, cet homme qui croit qu’il sait ce que Dieu veut etc. ne sait en réalité pas ce que Dieu veut, il ne sait rien de la grandeur de Dieu, et rien de la liberté de Dieu, en conséquence de quoi il retourna chez lui sans avoir été justifié – sans avoir été trouvé juste sous le regard de Dieu. Et cela, le lecteur le sait, tout comme il sait que l’autre, le collecteur d’impôts, qui se frappait la poitrine et suppliait Dieu, retourna chez lui justifié, trouvé juste sous le regard de Dieu. Ici, le lecteur est appelé à la plus grande prudence. Tout cela, le lecteur le sait, et tout cela, le lecteur est appelé à le mettre en pratique. Quelle pratique ? Ne pas faire, ne pas prier, comme le Pharisien, ça tombe sous le sens, mais devoir faire comme le collecteur d’impôts, afin d’être trouvé juste aux yeux de Dieu ? Ça serait tout juste comme si l’on avait rien dit d’intéressant, tout comme si l’on avait dépassé une obligation pour la remplacer par une autre obligation, comme si l’on avait supprimé une rétribution pour la remplacer par une autre rétribution. Et l’homme continuerait à faire son ascension du ciel, à mépriser ses semblables et à adorer un petit Dieu bien sous contrôle.      

            Le collecteur d’impôts ne sait rien de sa justification, et il ne cherche pas à savoir. Il pose là sa prière, devant Dieu, et il part, il laisse là sa prière et un éventuel exaucement, et rien d’autre. Toute sa foi est dite ainsi. Sa foi c’est prier et c’est ignorer, c’est tout remettre à Dieu tout en restant dans l’ignorance – la plus absolue – de ce que Dieu veut, fait, et fera. Dieu est Dieu, il est libre. Quant au pécheur réputé, pécheur il se sait, pécheur il demeure aux yeux des gens qui jugent et condamnent, mais plaise à Dieu qu’il en soit autrement, plaise à Dieu de justifier.

 

            Il y a encore une chose. Nous voyons, dans la parabole, que les frontières entre le Pharisien et le collecteur d’impôts semblent particulièrement étanches. Il n’y a pas d’espace, il n’y a pas de porosité qui laisse penser qu’un repentir, un changement d’orientation serait possible. Est-on une fois pour toutes l’un ou l’autre, Pharisiens, ou collecteur d’impôts, arrogant devant Dieu ou humble devant Dieu, respectueux ou méprisant de ses semblables ? La réponse de Jésus est négative. Et elle tient en tout petits signes, à la fin du texte : celui qui s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé. La forme pronominale des verbes, le petit « s’ » signale qu’il y a des chemins possibles, que la méchanceté n’a pas le dernier mot.

            Et si quelqu’un avance sur le chemin de l’humilité, sur le chemin du Fils de l’homme, ou chemin de la foi, il apprendra à prier, il  apprendra à oublier qu’il a prié, à oublier pourquoi il a prié, à oublier jusqu’à l’oubli. Et c’est tout à fait librement qu’à la fin la forme de sa foi sera de rendre grâce à Dieu en toutes choses.


samedi 15 octobre 2022

Que par une prière infiniment insistante on arracherait à Dieu l'exaucement (Luc 18,1-8) mérite qu'on y réféchisse

Luc 18

1 Jésus leur dit une parabole sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager.

 2 Il leur dit: «Il y avait dans une ville un juge qui n'avait ni crainte de Dieu ni respect des hommes.

 3 Et il y avait dans cette ville une veuve qui venait lui dire: ‹Rends-moi justice contre mon adversaire.›

 4 Il s'y refusa longtemps. Et puis il se dit: ‹Même si je ne crains pas Dieu ni ne respecte les hommes,

 5 eh bien! Parce que cette veuve m'ennuie, je vais lui rendre justice, pour qu'elle ne vienne pas sans fin me casser la tête.› »

 6 Le Seigneur ajouta: «Écoutez bien ce que dit ce juge sans justice.

 7 Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit? Et il les fait attendre!

 8 Je vous le déclare: il leur fera justice bien vite. Mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?»

Prédication 

            Une parabole donc, sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager.

           

            Et voici une courte histoire rabbinique. Deux hommes étaient en train de se disputer – le motif importe peu. Comme il voyait qu’ils ne pourraient s’entendre, le premier partit voir le rabbin et lui expliqua l’affaire. Le rabbin lui dit : Tu as raison. Un peu plus tard, le second alla lui aussi voir le rabbin, et lui expliqua l’affaire. Le rabbin lui dit : Tu as raison. Lorsque les deux hommes se retrouvèrent, ils furent mécontents des réponses du rabbin. Alors, ils allèrent ensemble voir le rabbin, et le rabbin leur dit : Vous avez raison tous les deux.

 

            Cette petite histoire de rabbin me revient en mémoire au moment où je lis ces quelques versets de Luc 18. C’est une petite histoire qui appelle des commentaires sans fin…

            C’est à cause de cette parabole : prier, et l’imminence d’un exaucement de la prière. Dieu exauce les prières de ses fidèles, pourvu qu’ils prient « constamment et sans se décourager ». Mais constamment, c’est beaucoup ; à partir de combien d’heures sur 24 est-on constant, ou inconstant ? A partir de quelle durée, jour, mois, année, Dieu jugera-t-il qu’il est temps de vous exaucer ? Et à partir de combien de soupirs, ou de larmes, peut-on considérer qu’il y a découragement ? Ces déterminations ont leur importance. Car c’est à partir d’elles qu’il sera possible de dire qu’un exaucement de nos prières pourra avoir lieu, ou si nos prières seront sans suite ?

            Mais c’est tout de même étrange. Ce serait un drôle de Dieu que celui de cette drôle de parabole… et pour de drôles de pèlerins. Mais comme Jésus apparaît comme l’auteur de la parabole, nous nous sentons un peu obligés tout de même, nous nous sentons obligés de nous auto évaluer, et de faire montre de constance et de courage dans nos prières…

            …et nous pouvons le faire. Nous pouvons le faire en nous référant à la première partie de la parabole, c'est-à-dire le juge et la femme. Nous pouvons nous y référer parce que c’est à échelle humaine que ça se joue. Le juge refusa longtemps d’entendre la femme, puis il capitula. Longtemps, c’est longtemps, mais ça n’est pas toujours,  ça n’est pas infini. Les deux personnages sont encore en vie au moment du déblocage de la situation.

            Mais nous n’allons pas considérer seulement la première partie de la parabole. Dans la deuxième partie de la parabole, c’est assez différent, car il s’agit de Dieu. Et en face de Dieu, dans ce texte, il n’y a pas les humains ordinaires que sont le juge, la femme et nous, car il est question des élus de Dieu.

 

            Les élus de Dieu, langage reçu pour parler de la fin des temps, attendent l’accomplissement de la promesse. Même avec une connaissance de Dieu, ils attendent Dieu. Avec une connaissance de la promesse, ils attendent son accomplissement. Mais pendant combien de temps vont-ils attendre ? Dieu les fait attendre, le temps de l’attente a la mesure de Dieu, et donc ce qu’on appelle l’éternité. Dans cette seconde partie de la parabole, le temps est sans nature, sans mesure. Alors, les élus de Dieu, ceux sur qui le temps n’a plus de prise, ceux qui ont revêtu la robe blanche, prient et attendent. Ils ont tout le temps, ils ont élus de Dieu, pour ça, ils n’ont rien d’autre à faire, que prier et attendre.

 

            Une fois que ces deux moments de la même parabole sont un petit peu explicité, que se passe-t-il pour le lecteur qui n’est dans l’histoire ni juge ni veuve, ni élu de Dieu ni Dieu. Où en est-il, celui qui prie ? Où sont-ils ces priants ordinaires ? Il faut bien que nous nous posions cette question. Car nous sommes peut-être ces priants ordinaires, la parabole rend délicate notre position.

            Soit notre demande est une demande d’objet et nous faisons de Dieu un vulgaire commerçant ; soit comme les élus nous crions vers Dieu ; dans les deux cas, nous allons attendre entre très très longtemps et infiniment longtemps, même si cet infini est à la mesure de Dieu, possiblement très bref.

            Il doit être possible de rapprocher un peu ces deux affaires. Il doit être possible d’adoucir un peu la demande de la veuve, de la rendre un peu moins exigeante, un peu moins impérieuse. Quant à la demande des élus, il doit être possible de l’appréhender dans le présent, par exemple dans le présent de la liturgie. Alors en même temps que cela se fait il doit être possible d’envisager que la réponse de Dieu n’est plus celle de l’arbitraire du juge, ni non plus celle de l’infinie lenteur de Dieu en majesté, mais une réponse humaine divinement colorée, qui serait aussi une réponse divine teintée d’humanité, et donc attendue, correspondant à l’attente, tout en restant infiniment surprenante comme l’accomplissement de la promesse.

 

            Mais maintenant, il nous faut tâcher de comprendre la fin de la parabole. Cette prière à mi-chemin de la terre et du ciel, du monde des humains et du royaume de Dieu, se peut-il que les humains y atteignent ? Oui, très probablement. Il se peut même que Dieu l’exauce. Dans le cadre de pensée que nous donnons à cette méditation, il le peut, et il va le faire.

            Et lorsqu’il l’a fait ? Il vient une question de plus. La question de l’exaucement de la prière se pose toujours avec la question de la poursuite de la prière. Dans la parabole, une fois que la femme a reçu satisfaction de la part du juge, sa requête – sa prière – devient sans objet. Alors, celle qui a été exaucée continuera-t-elle à prier ? A prier pour autre chose. Ou à prier pour la même chose. C’est la forme de notre parabole qui nous pousse à poser cette question. Existe-t-il une classe d’objets de prière, de prières de demande, mais pas que, qui ne s’épuiserait pas dans leur propre exaucement ?

            Voici que la question se pose, indiscrète. Pour quoi prions-nous ? Pour qui prions-nous ? Pour nous-mêmes. Pour ceux que nous aimons. Pour la paix dans le monde. Pour l’avancée du Règne de Dieu… Et d’autres sujets certainement plus intimes. Et tous ces sujets sont inépuisables. Chacun, dans son cœur, trouvera sa propre réponse et saura en quel lieu, de quelle manière et pour quel objet sa prière ne cesse jamais.

 

            Nous pourrions en rester la, et nous aurions suffisamment médité sur « la nécessité de prier constamment et de ne pas se décourager ». Cependant, ça n’est pas finalement – à la fin – sur la prière que s’achève cet enseignement de Jésus. Avec ce qu’il dit de la prière, concision admirable, il pose une question : « Mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

            Étrange question… comme si la foi (chrétienne) était soluble dans sa propre histoire et ses accomplissements. Nous l’avons médité pour la prière, mais voici la même question pour la foi. Qu’est-ce alors que la foi ?

            Avec cette parabole, la foi est ce qui reste lorsque tous les exaucements possibles ont eu lieu, et qu’advient le dernier de ces exaucements, la venue du Fils de l’homme. Que reste-il à demander ? Rien. Et que reste-t-il tout court ? Pure présence et pure attente, en pleine joie et en pleine lumière. Et confortés par notre méditation sur la prière, nous osons affirmer que oui, lorsque le Fils de l’homme viendra, il trouvera la foi sur la terre.

 

samedi 8 octobre 2022

Une méditation sur l'amour (2 Rois 5,14-17 et Luc 17,11-19)

 

Luc 17

11 Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée.

 12 À son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s'arrêtèrent à distance

 13 et élevèrent la voix pour lui dire: «Jésus, maître, aie pitié de nous.»

 14 Les voyant, Jésus leur dit: «Allez vous montrer aux prêtres.» Or, pendant qu'ils y allaient, ils furent purifiés.

 15 L'un d'entre eux, voyant qu'il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix.

 16 Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce; or c'était un Samaritain.

 17 Alors Jésus dit: «Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés? Et les neuf autres, où sont-ils?

 18 Il ne s'est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu: il n'y a que cet étranger!»

 19 Et il lui dit: «Relève-toi, va. Ta foi t'a sauvé.»

2 Rois 5

14 Alors Naamân descendit au Jourdain et s'y plongea sept fois selon la parole de l'homme de Dieu. Sa chair devint comme la chair d'un petit garçon, il fut purifié.

 15 Il retourna avec toute sa suite vers l'homme de Dieu. Il entra, se tint devant lui et dit: «Maintenant, je sais qu'il n'y a pas de Dieu sur toute la terre si ce n'est en Israël. Accepte, je t'en prie un présent de la part de ton serviteur.»

 16 Elisée répondit: «Par la vie du SEIGNEUR que je sers, je n'accepterai rien!» Naamân le pressa d'accepter mais il refusa.

 17 Naamân dit: «Puisque tu refuses, permets que l'on donne à ton serviteur la charge de terre de deux mulets, car ton serviteur n'offrira plus d'holocauste ni de sacrifice à d'autres dieux qu'au SEIGNEUR.

Prédication :

             Commençons par une sorte de commencement, commencement selon lequel le christianisme serait, depuis toujours, une religion d’amour, voire la religion de l’amour (tant il est vrai que certains, arguant de l’unicité et surtout de l’unité de Dieu, auront ce qu’il faut d’audace pour affirmer que leur culte est celui qui doit être regardé, compris et pratiqué comme l’unique culte ; arguant aussi de cela, certains sauront faire valoir une sorte d’autorité spirituelle sur de grands événements en cours, autorité qui viendra au fondement de diverses bénédictions, par exemple sur les chiens, les armes et les chasseurs ; ce ne sont là peut-être que des enfantillages et après tout, chacun peut bien, avec la conviction qui est la sienne, prononcer des bénédictions sur toutes sortes de choses, et sur toutes sortes de gens).

            Maintenant, si je vous propose aujourd’hui cette réflexion, c’est parce qu’une question m’a été posée : où est la religion d’amour ? où est-elle, cette religion d’amour donc certains se réclament ? La guerre est le motif de cette question. L’amour que j’ai d’un jeune couple franco-russe est l’occasion de cette question. On a béni le matériel, les hommes et les actes, on a béni la guerre – disons la moitié de la guerre, l’autre moitié ayant été bénie par le camp d’en face, en utilisant des rituels à peu près semblables. Nous ignorons s’il existe une liturgie pour les agresseurs et une autre liturgie pour les agressés. Mais même s’il existe de telles liturgies spécialisées, la guerre reste la guerre. Et la question qui m’a été posée c’est : Où est la religion de l’amour ? Où est-elle ?

            Pour tâcher d’esquisser une réponse à cette question – vraiment difficile – nous allons méditer deux textes bibliques – nous venons de les lire – et énoncer, s’agissant de l’amour, que l’amour est action, et que l’amour est reconnaissance. Peut-être cela nous permettra-t-il d’esquisser une réponse à la question posée.

 

            L’histoire de Naamân le général araméen lépreux est une belle histoire. Peut-être ma favorite lorsque j’étais enfant – en compétition avec Elie et le feu du ciel. Naamân, général araméen, était couvert de gloire, d’honneur et de pustules, car il était lépreux. Sur les conseils d’une petite esclave israélite qui avait été capturée par les Araméens sortis en razzia, il comparut devant Élisée, prophète en Israël, lequel prophète lui proposa une médecine d’une simplicité déconcertante : se laver sept fois dans le Jourdain. Nous laissons de côté presque tout 2 Rois 5 – vous le découvrirez vous-même. Naamân fit tout comme il lui avait été ordonné, et fut guéri.

            Nous nous demandons toujours pour quelle raison Élisée agit-il en faveur de celui qui, de fait, était un ennemi. Pourquoi Élisée fit-il cela ? Est-ce – comme nous l’avons lu – pour montrer qu’il n’y a pas d’autre Dieu sur toute la terre si ce n’est en Israël ? Il est possible de le dire, mais c’est toujours court de considérer que Dieu – le SEIGNEUR – est en compétition avec des dieux étrangers, comme si le SEIGNEUR et les autres dieux étaient de même genre, ou de même nature, et en l’occurrence chtonien et ethnique. Ça n’est pas le cas, du moins ça n’est pas le cas pour le SEIGNEUR. Le SEIGNEUR que sert Élisée répond à ceux qui s’adressent à lui, sans considération ethnique, sans regarder au faciès, sans regarder au mérite ou à la dignité, en somme, le SEIGNEUR agit pour rien. Et nous voyons bien qu’Élisée agit, lui aussi, pour rien. « Je n’accepterai rien ! », répond-il au général guéri. Tout au plus Élisée accepte-t-il que le général emporte de la terre d’Israël, comme si le SEIGNEUR allait s’y trouver – mais la pensée qui prévaut dans ce texte est une pensée qui en a fini avec la terre sacrée, Dieu le SEIGNEUR est ailleurs, il est vivant, dématérialisé, et partout souverain. Que sont alors deux sacs de terre ? Juste un petit chapitre du catéchisme…

            Élisée agit, pour rien, et contre rien. L’amour est action, avons-nous suggéré tantôt, action gratuite, avant et après. Il agit sans conditions, et aussi sans constituer aucune dette. (Vous découvrirez en élargissant la lecture que ça n’est aussi simple pour tout le monde). Nous repérerons encore que l’amour – l’engagement – de Élisée envers l’Araméen Naamân change ponctuellement – durablement on ne sait pas – le comportement du général : celui qui commandait découvre ce que c’est qu’obéir. Il découvre aussi, et surtout, ce que c’est que la reconnaissance.

 

            Il y avait dix lépreux. Pourquoi Jésus guérit-il ces dix lépreux ? Forts de ce que nous avons dit déjà, nous répondons que Jésus les guérit pour rien. Il n’y a aucune raison pour laquelle il le fait. Il le fait parce qu’il en a la possibilité. Et cette guérison d’ailleurs l’intéresse si peu qu’il se contente de rappeler aux lépreux ce qui doit être fait – juridiquement-religieusement – lorsqu’il arrive qu’on guérisse. Les maladies de peau de cette époque étaient très craintes, et vous mettaient à l’écart. S’il advenait qu’on guérisse, il fallait aller se montrer à un prêtre spécialisé… et l’on pouvait ensuite rejoindre la communauté ordinaire. Mais ça n’est pas tellement cela qui nous intéresse. Jésus guérit parce qu’il guérit et des dix qu’il guérit un seul revient, un Samaritain, un Samaritain qui vient se prosterner, se prosterner devant un Juif, ce qui est hautement improbable dans le paysage de cette époque.

            L’acte d’Elisée le prophète avait conduit à une équation simple, un homme guéri un homme reconnaissant. L’acte de Jésus conduit à une équation un peu moins simple, dix hommes guéris, un homme reconnaissant, aussi vrai qu’un Samaritain est un homme (Juifs et Samaritains se haïssaient). Un lecteur de l’époque aurait disqualifié ce Jésus qui guérissait puis relevait son ennemi. Nous voyons plutôt un très grand engagement de Jésus envers ces lépreux, une immense reconnaissance du Samaritain envers Jésus, et un second très grand engagement de Jésus, envers le Samaritain, qui le relève et le bénit. Et les neuf autres ?

            Nous manquerions quelque chose si nous n’ajoutions pas une sorte de bénédiction à l’adresse des neuf autres malades guéris, et qu’on ne revoit plus, et qui ne se prosternent pas devant Jésus. Mais qui a dit qu’ils devraient le faire ? Et qui sait ensuite ce qu’ils font ? Personne. Et nous, lecteurs, nous nous retrouvons avec l’amour qui est un engagement, et la reconnaissance qui est manifestée, une fois sur dix, ou n’est pas, mais qui est telle que, dans l’amour, elle ne sera jamais exigée. Elle se manifeste, pourquoi pas, mais si elle entend donner en retour elle se heurtera à un refus obstiné. Et si elle ne se manifeste pas, cela n’ôte rien à l’acte dont elle fait mémoire, ou pas.

 

            Et la religion de l’amour ? Nous méditions sur une religion de l’amour qui pourrait, qui devrait, être la manifestation concrète du message porté par les Saintes Écritures – Nouveau Testament, mais pas que. Par religion, on entend souvent quelque chose de collectif, de communautaire, d’ecclésial, ce qui nous fait souvent nommer le tout, sans vraiment considérer la partie. Ainsi, on parle des Samaritains… ou des Protestants, ou des Orthodoxes… etc. et l’on colle sur la face des gens des caractères collectifs qui ne sont pas nécessairement les leurs. Et c’est peut-être cette manière de faire qui fait que nous sommes déçus.

            Au contraire, les textes que nous venons de lire sont des textes qui parlent d’individus. C’est un individu qui s’engage et qui aime. C’est à un individu qu’il s’adresse… ça se passe comme ça, d’homme à homme, d’humain à humain. Et c’est là qu’est le lieu de l’amour, le lieu de la religion de l’amour. Les religions en tant que telles, moment collectif de la foi, transportent et transmettent un patrimoine symbolique, et c’est nécessaire, pour parler de Dieu, pour prier Dieu... Mais c’est entre des personnes, toujours, que se vit l’amour sous cette double forme, l’engagement, et la reconnaissance.