samedi 27 août 2022

Jésus, de l'obligation à la liberté (Luc 14,1-14)

Nous revoici, cette semaine seulement à l'écrit.
Les vidéos seront de retour la semaine prochaine.
Merci pour votre patience.

Luc 14

1 Or Jésus était entré dans la maison d'un chef des Pharisiens un jour de sabbat pour y prendre un repas; ils l'observaient,

 2 et justement un hydropique se trouvait devant lui.

 3 Jésus prit la parole et dit aux légistes et aux Pharisiens: «Est-il permis ou non de guérir un malade le jour du sabbat?»

 4 Mais ils gardèrent le silence. Alors Jésus, prenant le malade, le guérit et le renvoya.

 5 Puis il leur dit: «Lequel d'entre vous, si son fils ou son boeuf tombe dans un puits, ne le hissera pas aussitôt, en plein jour de sabbat?»

 6 Et ils ne purent rien répondre à cela.

 7 Jésus dit aux invités une parabole, parce qu'il remarquait qu'ils choisissaient les premières places; il leur dit:

 8 «Quand tu es invité à des noces, ne va pas te mettre à la première place, de peur qu'on ait invité quelqu'un de plus important que toi,

 9 et que celui qui vous a invités, toi et lui, ne vienne te dire: ‹Cède-lui la place›; alors tu irais tout confus prendre la dernière place.

 10 Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place, afin qu'à son arrivée celui qui t'a invité te dise: ‹Mon ami, avance plus haut.› Alors ce sera pour toi un honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi.

 11 Car tout homme qui s'élève sera abaissé et celui qui s'abaisse sera élevé.»

 12 Il dit aussi à celui qui l'avait invité: «Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n'invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins, sinon eux aussi t'inviteront en retour, et cela te sera rendu.

 13 Au contraire, quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles,

 14 et tu seras heureux parce qu'ils n'ont pas de quoi te rendre: en effet, cela te sera rendu à la résurrection des justes.»

Prédication : 

            Épier. Jésus entra un jour de sabbat dans la maison d’un chef des Pharisiens pour prendre un repas, et on l’épiait. Épier, cela signifie observer les paroles, faits et gestes des gens, en prêtant attention uniquement à ce qu’ils devraient faire et ne font pas, à ce qu’ils ne devraient pas faire et que pourtant il font, tout cela dans le but de leur nuire.

            Nous savons que, s’agissant de Jésus et des Pharisiens, et un jour de sabbat, ce à quoi les gens vont s’intéresser, c’est le respect du sabbat. Il y a là un interdit essentiel pour les Pharisiens : ne rien faire ce jour-là. Mais ne rien faire, cela inclut-il guérir ? Mais s’il y a une urgence vitale pour un enfant ? Et s’il y a une urgence vitale pour une vache ? C’est l’intransigeance des Pharisiens contre la générosité audacieuse de Jésus…

            Il se trouve là un hydropique, un homme au corps tout enflé de fluides, fait unique dans toute la Bible, que Jésus, jour de sabbat, va guérir. Et ça n’est certainement pas par hasard que le malade de ce jour-là est un hydropique, tout gonflé, tout enflé… comme le seraient, au sens figuré, les Pharisiens, enflés, gonflés, affligés d’enflure, certains de leur considérable importance et de son bien fondé.

            Si Jésus guérit ce pauvre homme, y a-t-il quelque chose qui pourrait guérir les Pharisiens de la maladie grave de leur propre importance ? Jésus le pourrait-il ?

            La réponse, réponse de notre foi, réponse pour notre temps, est positive… elle ne peut être que positive. Mais pouvons-nous donner une méthode, ou une recette ?

           

            Épier, c’est le verbe que nous venons de méditer… si nous épions quelqu’un, c’est que nous considérons qu’il nous doit quelque chose ; Jésus doit aux Pharisiens, nous le repérons bien, de respecter le sabbat selon ce qu’ils – les Pharisiens – en disent… et le sabbat est pour eux un catalogue d’obligations.

            Face à ce catalogue d’obligations Jésus propose une parabole. Nous allons suggérer tout de suite que si notre méditation de cette parabole oppose à un catalogue d’obligations un autre catalogue d’obligations, nous aurons échoué…

            En face du verbe épier, Jésus propose le verbe inviter : inviter apparaît dix fois en sept versets.

            Pour tâcher de comprendre toutes ensemble ces répétitions, considérons un invité qui, sûr de sa propre importance, s’installe au premier rang. Or – point de vue de l’invitant – un autre est plus important que le premier… le premier est renvoyé au dernier rang, honte publique sur lui. Tellement que lui, et évidemment tous les autres, s’installeront désormais toujours au dernier rang afin d’être distingués par un appel de l’invitant… Se bousculer ainsi  pour être au dernier rang, ou se bousculer pour être au premier rang, quelle différence ? Aucune ? Et pourtant, d’une manière très claire, Jésus annonce « … au contraire, va te mettre à la dernière place, afin qu’à son arrivée, celui qui t’a invité te dise : "Mon ami, avance plus haut" alors ce sera pour toi un honneur… » Mais cette chose-là, ce afin que, est-ce que  ça marche à tous les coups ? Cette ruse, aller sciemment se mettre au fond dans le but d’être spécialement distingué, est-ce que ça fonctionne ? Si cela fonctionnait, l’enseignement de Jésus sur ce sujet serait à peine une sagesse, et pas du tout une parabole. Or, il est bien écrit que c’en est une. Et nous devons abandonner cette idée d’un placement rusé qui fait qu’on vous distingue...

 

            Nous l’avons déjà suggéré, se mettre au premier rang, ou se mettre au dernier rang, si c’est en ne changeant rien à la disposition du cœur, c’est exactement la même chose, et cette chose, nous l’avons devinée dès le début, c’est l’hydropisie de la foi,  c’est l’enflure de la personne. Peut-on quelque chose contre cela ?

            Peut-être, disons-nous maintenant, mais nous le disons prudemment, car il ne s’agirait pas qu’en affichant une compétence en matière de dégonflage des gens atteints d’enflure, nous ne nous enflions nous-mêmes. Lisons plutôt…

            Dix répétitions de inviter, et ces répétitions sont accompagnées d’un autre verbe, le verbe rendre, un verbe rendre particulier qui signifie rendre la pareille, rendre la pareille, pas moins, et pas autrement. Nous pouvons traduire cela en disant que Jésus, en entrant un jour de sabbat dans la maison d’un chef des Pharisiens, accepte une invitation qu’il doit rendre immédiatement en n’étant pas moins observant que celui qui le reçoit… et Jésus ne rend pas cette invitation, nous l’avons bien compris. Mais il y a aussi la dimension sociale de ces invitations, familiales ou pas, qu’on accepte et qu’il faut rendre ; revient à mon souvenir une discussion, s’agissant justement d’une invitation, au sujet de laquelle il avait été dit : « On ne va pas accepter, parce qu’on ne pourra jamais rendre… » Les liens contractés avec telle ou telle invitation, les obligations de rendre, entre proches voisins, et entre proches parents, étaient si fortes déjà au temps dont parle Luc que, pour mettre en question ces liens, Jésus suggère à ceux qui lancent des invitations de n’inviter que des gens dont la pauvreté est si avérée qu’elle barre à tout jamais toute perspective de rendre… comme il est écrit, si tu invites ainsi, « cela te sera rendu à la résurrection des justes ».

            Autrement dit celui qui, à la suite de Jésus Christ et dans la foi chrétienne, lance telle ou telle invitation, une invitation qui peut être un repas, qui peut-être aussi une invitation liturgique, une invitation à l’étude, et même une invitation à la promenade… le fait dans une double perspective, les invités ne sont pas solvables (c'est-à-dire qu’ils ne sont pas méritants), et tout peut arriver par eux (ils sont aussi imprévisibles que le Messie), ce qui est l’heureuse et joyeuse perspective de la vie, même si – il le faut bien le reconnaître – une vie menée ainsi n’est pas toujours de tout repos.

             

            Est-ce que nous voulons de cette vie ? Le tableau de cette vie est un tableau difficile. D’un côté, l’obligation qu’on se donne à soi-même, soit disant au nom de Dieu, et qu’on projette avec suffisance sur autrui, de l’autre côté une liberté si extraordinairement complète qu’elle est vertigineuse. Le facile, et le difficile. L’arrogance quelque part, et quelque part aussi le don pur et la pure espérance.

            Où que nous soyons, Lui, il nous invite. Il nous est peut-être difficile de discerner quelle est cette invitation, ce qu’elle attend, ou ce qu’elle exige. L’invitation de notre Seigneur est une véritable invitation. Elle est posée là comme une sorte de balise sur un chemin. Elle est d’une infinie patience. Et elle laisse  parfaitement libre. Elle invite à la liberté. Amen

samedi 23 juillet 2022

Abraham, Dieu, et les prières qu'ils s'adressent l'un à l'autre (Genèse 18,20-33)

Genèse 18

20 Le SEIGNEUR dit: «La plainte contre Sodome et Gomorrhe est si forte, leur péché est si lourd

 21 que je dois descendre pour voir s'ils ont agi en tout comme la plainte en est venue jusqu'à moi. Oui ou non, je le saurai.»

 22 Les hommes se dirigèrent de là vers Sodome. Abraham se tenait encore devant le SEIGNEUR,

 23 il s'approcha et dit: «Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le coupable?

 24 Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville! Vas-tu vraiment supprimer cette cité, sans lui pardonner à cause des cinquante justes qui s'y trouvent?

 25 Ce serait abominable que tu agisses ainsi! Faire mourir le juste avec le coupable? Il en serait du juste comme du coupable? Quelle abomination! Le juge de toute la terre n'appliquerait-il pas le droit?»

 26 Le SEIGNEUR dit: «Si je trouve à Sodome cinquante justes au sein de la ville, à cause d'eux je pardonnerai à toute la cité.»

 27 Abraham reprit et dit: «Je vais me décider à parler à mon Seigneur, moi qui ne suis que poussière et cendre.

 28 Peut-être sur cinquante justes en manquera-t-il cinq! Pour cinq, détruiras-tu toute la ville?» Il dit: «Je ne la détruirai pas si j'y trouve quarante-cinq justes.»

 29 Abraham reprit encore la parole et lui dit: «Peut-être là s'en trouvera-t-il quarante!» Il dit: «Je ne le ferai pas à cause de ces quarante.»

 30 Il reprit: «Que mon Seigneur ne s'irrite pas si je parle; peut-être là s'en trouvera-t-il trente!» Il dit: «Je ne le ferai pas si j'y trouve ces trente.»

 31 Il reprit: «Je vais me décider à parler à mon Seigneur: peut-être là s'en trouvera-t-il vingt!» Il dit: «Je ne détruirai pas à cause de ces vingt.»

 32 Il reprit: «Que mon Seigneur ne s'irrite pas si je parle une dernière fois: peut-être là s'en trouvera-t-il dix!» - «Je ne détruirai pas à cause de ces dix.»

 33 Le SEIGNEUR partit lorsqu'il eut achevé de parler à Abraham et Abraham retourna chez lui.

Prédication :

         Dans les premiers chapitres de la Genèse, il y a de nombreuses circonstances dans lesquelles Dieu a forme humaine et entre en conversation avec des êtres humains. Dieu a forme humaine, c’est manifeste s’agissant du langage, et c’est manifeste aussi s’agissant de l’apparence physique de Dieu. Par exemple Dieu c’est trois voyageurs qui apparaissent soudain, devant la tente d’Abraham, au plus fort de la chaleur du jour. Dieu donc a un corps, et Abraham va accueillir ce corps selon les règles habituelles de l’hospitalité. Laver ces corps, les faire asseoir à l’ombre d’un arbre, et les nourrir… la conversation s’engage. L’homme parle à Dieu, et Dieu parle à l’homme.

            A la fin de la conversation, Dieu s’en va de son côté et Abraham du sien. Le côté d’Abraham, c’est son chez soi, là où la conversation avait commencé, et le côté de Dieu… En Genèse 19:1, nous apprenons que Dieu a des messagers – il en a deux – qui engagent la conversation avec Lot, messagers qui agiront, comm-e un dieu courroucé, en détruisant la ville de Sodome, et comme un dieu miséricordieux en sauvant Lot et sa famille. En fait de messagers, ou d’anges, c’est Dieu, encore et toujours qui a visage humain et puissance gigantesque, même si par prudente pudeur on le nomme Anges plutôt que Dieu. Dieu avait parlé avec Abraham, et Abraham avec Dieu, Dieu parle à Lot, et Lot parle à Dieu.

            L’homme parle à Dieu. Ce doit être une prière… Mais Dieu parle à l’homme, serait-ce une prière aussi ? Et n’y aurait-il pas de questions à poser sur l’exaucement de ces prières ?

           

            (Dieu exauce l’homme) L’homme – concentrons-nous sur Abraham – parle avec Dieu. Ça se passe en un lieu-dit Chênes de Mamré. Nous nous souvenons en général assez bien de cette conversation, car il y a une question très puissante, et un certain marchandage. Question très puissante d’Abraham au sujet de Sodome : Cher Dieu, supprimeras-tu le juste avec le coupable ? Dialogue, marchandage : 50 justes, 45, 40, 30, 20, 10. Ce sont autant de prières à Dieu. Mais comment pouvons-nous qualifier les réponses de Dieu à Abraham ? Dieu répond à Abraham en accédant précisément à la demande qui avait été faite. Nous appelons exaucement ce genre de réponse. Mais il y a toujours quelque chose d’étrange là-dedans : pourquoi entrer dans ce marchandage ? Pourquoi cette attitude tellement étrange de Dieu qui entre comme un homme, comme un partenaire, dans la discussion humaine ? Et qui, en y entrant, se met à être affecté, se met à changer. A ce point que sa miséricorde initialement indexée à 50 étant à la fin indexée à 10… avant une dérogation, Lot et famille de Lot.

            Dieu change, Dieu est changé. Le Dieu à forme humaine dont nous parlent certaines belles pages de la Genèse, accepte le dialogue humain et les affects humains. Il est transformé par la fréquentation de l’humanité. A force de fréquenter Abraham, à force d’accepter la prière d’Abraham, Dieu devient miséricordieux comme Abraham. En somme donc, Dieu, en se transformant, exauce Abraham.

 

            (L’homme exauce Dieu) Dieu exauce Abraham, mais ça n’est pas tout, ça ne peut pas être tout. Nous avons commencé notre méditation en mettant face à face l’homme et Dieu, un face à face qui nous semble plutôt équilibré. Nous prenons au sérieux cet équilibre. Et si donc Dieu exauce Abraham, il nous faut explorer aussi qu’Abraham exauce Dieu. C’est une formule à laquelle nous sommes peu habitués, l’homme exauce Dieu. Mais en quoi pourrait-il accomplir cet exaucement ? Nous nous demandons pourquoi la discussion entre Abraham et Dieu au sujet de Sodome s’arrêta à 10. Nous reconnaissons en ce 10 le chiffre minimal qu’il faut atteindre, en judaïsme, pour pouvoir sortir le rouleau de la Loi et pour prier valablement… sauf qu’en ce dix il y a trop de rigueur, ou trop peu de souplesse, dans l’utilisation des nombres. Laissez-moi vous raconter une histoire juive.

            Il y a déjà plusieurs dizaines d’années, alors que j’étais pasteur à Bourg en Bresse, il y avait un jumelage très actif avec une ville allemande, Bad-Kreuznach. Dans le cadre de ce jumelage, nous avons voulu faire mémoire des années terribles 1933-1945. Nous sommes allés à Worms et à Worms nous avons visité les divers lieux et monuments témoignant de la présence des Juifs dans la ville, et donc, bien sûr, la Synagogue, où nous avons longuement discuté avec le gardien, qui n’était pas Juif, qui était Allemand fils d’Allemand depuis la nuit des temps. Un moment, la discussion s’est portée sur les offices du Sabbat : étaient-ils 10 adultes pour pouvoir prier ? Réponse du gardien, non, ils n’étaient pas dix, ils n’étaient que 9. Et alors ? Le gardien nous fit cette réponse : Je suis le 10ème. Objection fraternelle : « Vous n’êtes pas Juif ! » Et il nous fit cette étonnante réponse : « Ils m’ont dit "Tu n’es pas Juif mais tu t’occupes des affaires des Juifs, alors tu es Juif." » Et il faisait donc le 10ème, en attendant que, peut-être, d’autres Juifs viennent s’installer Worms, on était 60 ans après la catastrophe.

            Avec cette petite histoire, vous voyez cette souplesse en action. Passer de 50 à 10, c’est une souplesse arithmétique, bien sûr. Mais c’est aussi une souplesse du cœur. C’est aussi une souplesse du cœur que l’accord entre Dieu et Abraham sur le chiffre 10 se soit traduit par une toute autre arithmétique, et qu’Abraham n’y ait rien trouvé à dire. Car nous aurions pu voir un Abraham se tenir, avec vanterie, cramponné bec et ongle sur les chiffres et l’obéissance qu’on leur doit, comme on la doit aussi littéralement aux révélations divines (Jonas) ou aux Saintes Écritures…

            Comme souvent avec les Saintes Écritures, le lecteur en sait trop, le lecteur assiste à des scènes difficiles sans avoir à se mouiller, et le lecteur doit donc être prudent dans ses interprétations...

            Abraham se réclame-t-il d’une révélation ? Il rentre chez lui. Le voit-on se réclamer de son affaire personnelle avec Dieu ? Non. Le voit-on se prononcer sur le destin de Sodome ? Non. Est-ce de l’indifférence ? Si c’était de l’indifférence, Abraham n’aurait pas négocié avec Dieu.

            En négociant comme il le fait, à partir de 50 et en s’arrêtant à 10, Abraham laisse de l’espace, il laisse du jeu, et il laisse en cela de la place pour Dieu. Et c’est en cela qu’Abraham exauce Dieu, en lui laissant toute la place possible, toute l’initiative possible. Et en s’en remettant alors totalement à Lui, Abraham laisse Dieu être Dieu.

 

            Qu’en est-il alors de nos prières ? Pour essayer d’en comprendre la portée,  nous pouvons commencer par l’homme exauce Dieu. Nous confions nos prières à Dieu, avec ces prières nous nous confions nous-mêmes, et il sait, Lui, ce qui doit advenir. En somme notre prière Lui appartient. Nous exauçons Dieu en cela. Ce qui viendra sera exaucement de nos prières, car nous prions, au fond, non pas pour ceci et pour cela, mais pour que Sa volonté s’accomplisse.

            Et ce qui advient alors, c’est que Dieu exauce cette prière. Il apparaît, il se manifeste, tout autrement que nous ne l’avions voulu. Dieu exauce l’homme. Et c’est tellement vrai, la différence provisoirement comblé entre eux est tellement importante que, pour parler de cela, il existe une formule : Dieu se fait homme. Nous allons penser ici que Dieu se fait homme en Jésus Christ. Nous en parlerons une autre fois. Pour l’heure, Dieu exauce celui qui prie et se fait homme pour lui ! C’est une merveilleuse bonne nouvelle. Grâces soient rendues à Dieu ! Amen.

samedi 9 juillet 2022

La parabole du bon Samaritain (Luc 10,25-37) Une méditation sur l'intégrité de ceux qui s'intéressent à Dieu

 Luc 10

25 Et voici qu'un légiste se leva et lui dit, pour le mettre à l'épreuve: «Maître, que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle?»

 26 Jésus lui dit: «Dans la Loi qu'est-il écrit? Comment lis-tu?»

 27 Il lui répondit: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même.»

 28 Jésus lui dit: «Tu as bien répondu. Fais cela et tu auras la vie.»

 29 Mais lui, voulant montrer sa justice, dit à Jésus: «Et qui est mon prochain?»

 30 Jésus reprit: «Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, il tomba sur des bandits qui, l'ayant dépouillé et roué de coups, s'en allèrent, le laissant à moitié mort.

 31 Il se trouva qu'un prêtre descendait par ce chemin; il vit l'homme et passa à bonne distance.

 32 Un lévite de même arriva en ce lieu; il vit l'homme et passa à bonne distance.

 33 Mais un Samaritain qui était en voyage arriva près de l'homme: il le vit et fut pris de pitié.

 34 Il s'approcha, banda ses plaies en y versant de l'huile et du vin, le chargea sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui.

 35 Le lendemain, tirant deux pièces d'argent, il les donna à l'aubergiste et lui dit: ‹Prends soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, c'est moi qui te le rembourserai quand je repasserai.›

 36 Lequel des trois, à ton avis, s'est montré le prochain de l'homme qui était tombé sur les bandits?»

 37 Le légiste répondit: «C'est celui qui a fait preuve de bonté envers lui.» Jésus lui dit: «Va et, toi aussi, fais de même.»

 

Colossiens 1

15 Il est l'image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature,

 16 car en lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles comme les invisibles, Trônes et Souverainetés, Autorités et Pouvoirs. Tout est créé par lui et pour lui,

 17 et il est, lui, par devant tout; tout est maintenu en lui,

 18 et il est, lui, la tête du corps, qui est l'Église. Il est le commencement, Premier-né d'entre les morts, afin de tenir en tout, lui, le premier rang.

 19 Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude

 20 et de tout réconcilier par lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix.

 

Deutéronome 30

10 puisque tu écouteras la voix du SEIGNEUR ton Dieu en gardant ses commandements et ses lois, écrits dans ce livre de la Loi, et que tu seras revenu au SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être.

 11 Oui, ce commandement que je te donne aujourd'hui n'est pas trop difficile pour toi, il n'est pas hors d'atteinte.

 12 Il n'est pas au ciel; on dirait alors: «Qui va, pour nous, monter au ciel nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique?»

 13 Il n'est pas non plus au-delà des mers; on dirait alors: «Qui va, pour nous, passer outre-mer nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique?»

 14 Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, pour que tu la mettes en pratique.

Prédication : 

         A la lecture de ces trois extraits, ce qui me vient à l’idée, c’est l’histoire de la fin du règne du roi David. Après que David eut vaincu tous ses ennemis, il cessa d’être un chef de guerre nomade qui vivait sous la tente, et il devint un roi sédentaire qui vivait dans une maison en dur, un palais en cèdre. Cela, c’était pour David. Et pour le Dieu de David ? Dieu, qui était alors un Dieu nomade, habitait sous la tente, mais il plut à David d’imaginer que Dieu devrait, lui aussi, habiter dans un palais (2 Samuel 7). Ça n’est pas David qui construirait ce palais, mais son fils, Salomon, un Temple à Jérusalem.

            En interrogeant David, il est possible de se demander : nomade, ou sédentaire, qu’est-ce que ça change ? Qu’est-ce que ça change pour les humains – à commencer par le Roi – et qu’est-ce que ça change pour Dieu ? Pour en rester quelques instants encore à David, on l’imagine droit, honnête, respectueux de ses compagnons, soumis à la parole divine et prophétique, tant qu’il était le petit capitaine nomade dont nous venons de parler… mais, quand il fut devenu un roi vainqueur et installé, sédentaire dans son palais de cèdre, David disposa des hommes selon sa fantaisie, et des femmes selon son caprice, une certaine Bethsabée...

            Il me revient aussi en mémoire que, ces dernières semaines, nous avons eu l’occasion de nous souvenir de ces disciples que Jésus envoya en mission, dans le dépouillement le plus extrême, et avec un ordre de mission ultra simplissime : au nom de Jésus guérir, et annoncer que « le règne de Dieu est tout à fait tout à fait proche ». Qu’allait-il advenir après leur mission de tous ces prêcheurs nomades. Les 72 disparaissent immédiatement du récit, mais pas les Douze. Qu’adviendra-t-il des Douze, lorsqu’ils seront devenus des gens importants ?

            Nomade (précaire), ou sédentaire (installé), est-ce que ça change le cœur de l’homme ? Est-ce que ça change Dieu, est-ce que ça change la foi en Dieu ?

 

            Maintenant, nous lisons la parabole dite du bon Samaritain. Nous la méditons à l’ombre du Temple de Jérusalem. En voici deux qui y exercent le service sacré. Qui selon son rang, sa caste et sa famille, et selon sa spécialité. Chacun sait ce qui doit être fait, ce qu’il a à faire et chacun présume qu’il en est ainsi depuis toujours et pour toujours. Ils sont au service du Temple, indubitablement. Mais au service de Dieu ? Ou au service de leurs semblables ?

            Ainsi donc un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il fut roué de coups. C’est effectivement en pente descendante et lorsqu’on descend sur cette route, c’est que Jérusalem est derrière et Jéricho devant. Si alors on est un prêtre, c’est qu’on a fini son tour de service et qu’on rentre chez soi. On peut imaginer que ce prêtre a un tel souci de pureté qu’il ne peut prendre le risque de toucher un corps humain ensanglanté… Sauf que la question de la pureté du prêtre ne se pose pas ainsi : c’est pour son service qu’il doit être pur, et pas une fois que son service est fini. Le prêtre fit un détour. Vint un lévite… même problème de pureté que le premier, peut-être ; on ne sait pas s’il monte à Jérusalem ou s’il en redescend, ce qu’on sait, c’est qu’il ne s’arrête pas non plus.

            Le secours d’un blessé n’est pas une question d’ordre du culte. Ces questions d’ordre du culte sont des questions de sédentaires, des questions pour un monde dans lequel tout est codifié. Dans un tel monde,  y a-t-il de la place pour un inconnu sur lequel le sort s’est acharné ? Dans le monde des commandements, il y en a un qui stipule que si une vie est en jeu, tous les autres commandements sont immédiatement suspendus. Peut-être que ce commandement et sa portée n’étaient pas encore précisés au temps de Jésus. Mais même s’ils ne l’étaient pas, il y avait un autre commandement, que nous avons sous les yeux : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Et qui est mon prochain ? Pas d’émois romantiques, mais un engagement tout à fait concret, comme secourir un homme agressé et laissé pour mort… Et qui est mon prochain ? Le commandement de l’amour du prochain tel qu’il est présenté dans la parabole efface toute distinction entre des personnes… Nul ne choisit jamais son prochain.

            Dans la parabole, dans le rôle du secouriste, nous avons un Samaritain. On dit souvent que les Juifs haïssaient les Samaritains. Au débit du 6ème siècle, Jérusalem, ville et temple, furent détruits, et leurs élites déportées en Babylonie. Vers le milieu du 5ème siècle, on put construire un nouveau Temple. Qui allaient être les prêtres légitimes de ce nouveau Temple ? Ceux qui, après la catastrophe avaient pu rester sur place avaient continué le culte tant bien que mal et avec les moyens du bord ? Ou ceux qui revenaient de l’exil, se réclamant d’une légitimité ancestrale et d’un sang pur. Il faut dire que, parmi ceux qui n’avaient pas connu l’exil et avaient continué le culte, certains avaient – ô crime affreux – épousé des femmes étrangères… Fallait-il chasser ces femmes ainsi que leurs enfants ? Tout cela conduisit au schisme, et à l’émergence d’un nouveau lieu de culte, en Samarie. Épisode terrible, de quoi se faire traiter de chiens pour les siècles des siècles.

            Mais tout n’est pas encore été dit. Trois choses essentielles sont à ajouter.

            La première, c’est que les Samaritains lisaient la Bible, la même Bible que les Juifs, au moins pour les cinq premiers livres de la Bible (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome) à l’intérieur desquels le culte est codifié ; l’éthique aussi y est codifiée, sur la base des Dix Commandements.

            Deuxième chose, Les Samaritains avaient un Temple, sur une montagne (Garizim), où ils rendaient eux aussi un culte à Dieu.

            Troisième chose, essentielle plus que toutes les autres, tous ceux qui servent Dieu au Temple de Jérusalem ne sont pas des abrutis, et parmi ceux qui viennent en aide à leur prochain, tous ne sont pas Samaritains.

           

            Ce qui signifie que le Samaritain, le Prêtre et le Lévite sont parfaitement égaux devant la question posée par Jésus : « Dans la Loi, qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ? » Il est écrit la même chose pour tous, mais tous ne lisent pas, ne comprennent pas, ne mettent pas en œuvre de la même manière… Secourir, ou ne pas secourir ? Par rapport à l’urgence du secours, il n’y a ni culte ni Temple qui tienne. Peu importe le culte qui est pratiqué collectivement, peu importe les rites auxquels les gens participent collectivement, car la validation de leur pratique religieuse n’est pas collective, hors du temps et dans le Temple, cette validation est  individuelle, dans l’instant présent, et dans le monde.

 

            Au début de l’extrait que nous méditons, nous apprenons que celui qui interroge Jésus est un spécialiste de la Loi, et qu’il veut tenter Jésus. Le tenter sans doute d’enfermer le message de l’Évangile dans des énoncés de Loi, du oui non, du noir blanc, du prochain pas mon prochain. Et nous voyons Jésus complexifier suffisamment l’affaire pour que le message demeure vivace et fécond. Mais cette entreprise est-elle pérenne ?

            Bonne nouvelle, oui ! L’entreprise est pérenne, et le message toujours là, parce que certains des Douze, ou leurs successeurs, ont su faire travailler leur mémoire, et se sont aussi fiés au génie propre de l’écriture. Ce qui fait que, maintenant, si nous demandons si les Douze et leur successeurs ont su transmettre l’Évangile sans le figer, s’ils ont agit comme des Apôtres  plutôt que comme des taxidermistes, la réponse est oui, ils ont transmis… Heureux sommes-nous, et Gloire soit rendue à eux, et à Dieu.

 


samedi 25 juin 2022

Méditation de la liberté (1 Rois 19-6 ; Galates 5,1-18 ; Luc 9,51-62)

Galates 5

1 C'est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés. Tenez donc ferme et ne vous laissez pas remettre sous le joug de l'esclavage.

 2 Moi, Paul, je vous le dis: si vous vous faites circoncire, Christ ne vous servira plus de rien.

 3 Et j'atteste encore une fois à tout homme qui se fait circoncire, qu'il est tenu de pratiquer la loi intégralement.

 4 Vous avez rompu avec Christ, si vous placez votre justice dans la loi; vous êtes déchus de la grâce.

 5 Quant à nous, c'est par l'Esprit, en vertu de la foi, que nous attendons fermement que se réalise ce que la justification nous fait espérer.

 6 Car, pour celui qui est en Jésus Christ, ni la circoncision, ni l'incirconcision ne sont efficaces, mais la foi agissant par l'amour.

 7 Vous couriez bien; qui, en vous barrant la route, empêche la vérité de vous entraîner?

 8 Une telle influence ne vient pas de celui qui vous appelle.

 9 Un peu de levain, et toute la pâte lève!

 10 Pour moi, j'ai confiance dans le Seigneur pour vous: vous ne prendrez pas une autre orientation. Mais celui qui jette le trouble parmi vous en subira la sanction, quel qu'il soit.

 11 Quant à moi, frères, si je prêche encore la circoncision, pourquoi suis-je alors persécuté? Dans ce cas, le scandale de la croix est aboli!

 12 Qu'ils aillent donc jusqu'à se mutiler tout à fait, ceux qui sèment le désordre parmi vous!

 13 Vous, frères, c'est à la liberté que vous avez été appelés. Seulement, que cette liberté ne donne aucune prise à la chair! Mais, par l'amour, mettez-vous au service les uns des autres.

 14 Car la loi tout entière trouve son accomplissement en cette unique parole: Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

 15 Mais, si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde: vous allez vous détruire les uns les autres.

 16 Écoutez-moi: marchez sous l'impulsion de l'Esprit et vous n'accomplirez plus ce que la chair désire.

 17 Car la chair, en ses désirs, s'oppose à l'Esprit, et l'Esprit à la chair; entre eux, c'est l'antagonisme; aussi ne faites-vous pas ce que vous voulez.

 18 Mais si vous êtes conduits par l'Esprit, vous n'êtes plus soumis à la loi.

 

1 Rois 19

16 Et tu oindras Jéhu, fils de Nimshi, comme roi sur Israël; et tu oindras Elisée, fils de Shafath, d'Avel-Mehola, comme prophète à ta place.

 17 Tout homme qui échappera à l'épée de Hazaël, Jéhu le tuera, et tout homme qui échappera à l'épée de Jéhu, Elisée le tuera,

 18 mais je laisserai en Israël un reste de sept mille hommes, tous ceux dont les genoux n'ont pas plié devant le Baal et dont la bouche ne lui a pas donné de baisers.»

 19 Il partit de là et trouva Elisée, fils de Shafath, qui labourait; il avait à labourer douze arpents, et il en était au douzième. Elie passa près de lui et jeta son manteau sur lui.

 20 Elisée abandonna les boeufs, courut après Elie et dit: «Permets que j'embrasse mon père et ma mère et je te suivrai.» Elie lui dit: «Va! retourne! Que t'ai-je donc fait?»

 21 Elisée s'en retourna sans le suivre, prit la paire de boeufs qu'il offrit en sacrifice; avec l'attelage des boeufs, il fit cuire leur viande qu'il donna à manger aux siens. Puis il se leva, suivit Elie et fut à son service.

 

Luc 9

51 Or, comme arrivait le temps où il allait être enlevé du monde, Jésus prit résolument la route de Jérusalem.

 52 Il envoya des messagers devant lui. Ceux-ci s'étant mis en route entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue.

 53 Mais on ne l'accueillit pas, parce qu'il faisait route vers Jérusalem.

 54 Voyant cela, les disciples Jacques et Jean dirent: «Seigneur, veux-tu que nous disions que le feu tombe du ciel et les consume?»

 55 Mais lui, se retournant, les réprimanda.

 56 Et ils firent route vers un autre village.

 57 Comme ils étaient en route, quelqu'un dit à Jésus en chemin: «Je te suivrai partout où tu iras.»

 58 Jésus lui dit: «Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids; le Fils de l'homme, lui, n'a pas où poser la tête.»

 59 Il dit à un autre: «Suis-moi.» Celui-ci répondit: «Permets-moi d'aller d'abord enterrer mon père.»

 60 Mais Jésus lui dit: «Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu.»

 61 Un autre encore lui dit: «Je vais te suivre, Seigneur; mais d'abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison.»

 62 Jésus lui dit: «Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n'est pas fait pour le Royaume de Dieu.»

 

Prédication : 

              1.         Je me souviens d’un de mes professeurs de la faculté de théologie de Montpellier, qui nous disait, s’agissant du traité de Luther La liberté du chrétien (1520), que chaque théologien devrait le lire au moins une fois… par an.

            Ça n’est pas un très long texte et il se lit en assez peu de temps. Mais pourquoi devoir le lire, puis le relire, et le relire encore ? Ne peut-on pas le lire comme on lit d’autres livres, en soulignant, en faisant une fiche de lecture, en attendant que vienne le moment d’utiliser ces matériaux ? On le peut toujours, bien entendu. Mais telle n’était pas la recommandation de notre professeur. Sa recommandation d’ailleurs, était multiple, puisqu’elle concernait le texte, la lecture, les relectures, et la méditation de la recommandation elle-même.

            Les étudiants que nous fûmes ont-ils suivi cette recommandation ? Je ne le sais pas – je n’ai jamais vraiment cherché à le savoir. Je m’en suis souvenu, mais je ne l’ai pas fait... Par contre j’ai souvent pensé à la recommandation, j’ai souvent médité cette recommandation. Et chemin faisant j’ai découvert d’autres textes au sujet desquels il doit être possible de dire ce que le professeur disait : les relire au moins une fois… par an.

            Il en va de la liberté.

 

            2.         Quelle fut la prédication de Paul aux Galates ? Paul y prêcha l’Évangile. Et quel Évangile ? Il y avait en face de Paul des gens qui étaient issus du paganisme. Il y avait aussi des gens qui étaient du judaïsme. Et, sans doute, Paul avait enseigné que croire en Christ dispensait de toutes sortes d’obligations, que cette dispense n’avait de sens que dans l’amour. Pourquoi l’amour ? Parce que concrètement l’amour se donne et n’entend jamais réclamer quoi que ce soit en réponse, de quiconque. C’est ce que Paul leur avait enseigné. Et il leur avait aussi enseigné que l’amour est toujours menacé, même par les propos qu’on utilise pour parler de lui.

Nous n’avons pas le détail des discours de Paul, ceux qu’il a tenus lorsqu’il était chez les Galates, mais nous pouvons penser qu’il y eut des enseignements décisifs sur le Christ, sur l’Esprit et sur l’amour, discours s’efforçant de transmettre l’idée d’observer une discipline pour que l’amour reste l’amour, pour que la liberté reste la liberté… Et Paul ne semble pas avoir réussi.

            Et cela, c’est l’épître aux Galates qui vient nous l’enseigner. Lorsque Paul fut parti, lorsque la pertinence et l’efficacité initiales de son enseignement se furent effacées, on vint – nous ne savons guère qui étaient ces on – enseigner à des païens chrétiens non circoncis que la circoncision était indispensable… et qu’ils devaient donc se faire circoncire… soit pour un salut divin, soit pour un salut ethnique. Et une partie des Galates le crurent et le mirent en pratique. Alors que Non ! dit Paul, pas d’obligation, d’aucune sorte, qui ferait de vous des gens méritants, car aucun mérite n’est nécessaire à celui qui vit sous la loi de la liberté.

            Loi de la liberté est une expression un peu contradictoire, qui ne prend tout son sens que si l’on évoque en même temps l’amour.

            Nous ne savons pas ce qu’il advint des Galates après qu’ils eurent reçu l’épître de Paul, mais nous savons que l’épître fut abondamment diffusée, et abondamment commentée, signe de sa valeur. Petite sœur de l’épître aux Romains, elle fut commentée plusieurs fois par un Martin Luther souvent au meilleur de sa forme…

            Voici donc une question : après que Paul ait prêché la liberté en Galatie, et après son départ, combien de temps s’écoula-t-il avant que s’étiolent et disparaissent sa prédication et les fruits de sa prédication ? On compte les semaines, ou les mois, guère plus, une année, peut-être.

 

            3. Cette durée vous paraît-elle brève ? Et bien, souvenez-vous, souvenons-nous de Jésus et de ses disciples qui faisaient route vers Jérusalem et auxquels un village de Samaritains refusa l’hospitalité. Jacques et Jean, sans délai, se proposèrent de faire tomber le feu du ciel sur ces pauvres gens…

            En faisant cette proposition, Jacques et Jean manifestent qu’ils sont captifs de plusieurs captivités. Captifs des haines coutumières, les Juifs haïssent les Samaritains, captifs de l’idée qu’ils ont de ce qu’est suivre Jésus, ils voient cela comme un travail qui mérite salaire, comme une option qui mérite récompense, récompense en terme de puissance, un privilège pour eux qui mérite domination sur autrui. Difficile de nommer cela, mais c’est pour eux puissance, et pour les autres privation de liberté.

            Et combien de temps leur faut-il, à Jacques et à Jean, pour en arriver à ces dispositions lamentables ? Très très peu de temps. Jésus, leur maître, n’a même pas fini de prêcher qu’ils ont déjà sorti le lance-flammes. Résultat atterrant…

            Alors, comme nous le lisons, Jésus les réprimanda. Voilà. Le Maître n’a pas encore fini de parler d’amour que les disciples retrouvent en eux tout un capital de bêtise et de haine juste prêt à servir.

            Comme la prédication et son ombre se trouvent ici comme confondues, comme nous ne voulons pas affirmer que les haines ordinaires, les haines occasionnelles, et la bêtise… comme nous ne voulons pas affirmer que les humains sont par nature captifs de leurs sentiments, demandons-nous s’il y a une chance de s’en sortir.

 

            4.         Et bien, il y a Élisée, captif de son rôle de bon fils, qui tiendra tête au bouillant Elie. Elisée saura quoi faire pour prendre dignement congé de ses parents. L’épisode que nous avons lu reste assez rugueux, mais il l’est bien moins que les prouesses terrifiantes d’Elie à ses débuts.

            Il y a aussi Jésus, qui donne quelques enseignements rapides. « Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids ; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où poser sa tête. » Si nous comprenons bien, cette tâche de libération est une tâche sans fin. Dire que le fils de l’homme n’a pas où poser sa tête c’est dire d’une part, s’agissant de sa propre liberté, elle est sans besoin de repos car elle est toujours son action et son être, c’est dire d’autre part que les humains sont incapables de lui construire une aire de repos.

            Bien au contraire, ce qui n’est pas prioritaire les humains en font des priorités, et ils rendent la captivité la plus probable car, même s’ils ont parfois mis la main à la charrue, ils regardent ensuite en arrière.

           

            5.         Y a-t-il en tout cela une conclusion heureuse ? La liberté est-elle une promesse possible ? Tant que liberté est opposée d’une manière statique à quelqu’autre notion que ce soit, il n’y a pas de liberté, et seule l’opposée demeure.

            C’est pour cette raison qu’il nous faut revenir à ce par quoi nous avions commencé. Lire et relire Martin Luther, non pour que s’accroissent nos connaissances, mais pour méditer, non seulement sur la liberté selon Martin Luther, ce qu’elle est et ce qu’elle fut, mais aussi pour méditer aussi sur notre liberté, sur ce dont elle est faite…

            Et Martin Luther n’est pas le seul qui puisse nourrir notre méditation. Entre autres il y a Emmanuel Levinas qui nous a donné un Difficile liberté, Et puis il y a tous ces textes bibliques, lus, étudiés, médités et priés chaque dimanche.

            S’agissant donc de liberté nous ne sommes pas seuls. Nous avons de la compagnie, de la nourriture, et tout ce qu’il faut pour nourrir la liberté, et faire grandir l’espérance. Puisse cela être notre tâche. Amen

samedi 18 juin 2022

Dangereuse Sainte Cène (1 Corinthiens 11:27, et autres)

Luc 9

11 L'ayant su, les foules le suivirent. Jésus les accueillit; il leur parlait du Règne de Dieu et il guérissait ceux qui en avaient besoin.

 12 Mais le jour commença de baisser. Les Douze s'approchèrent et lui dirent: «Renvoie la foule; qu'ils aillent loger dans les villages et les hameaux des environs et qu'ils y trouvent à manger, car nous sommes ici dans un endroit désert.»

 13 Mais il leur dit: «Donnez-leur à manger vous-mêmes.» Alors ils dirent: «Nous n'avons pas plus de cinq pains et deux poissons... à moins d'aller nous-mêmes acheter des vivres pour tout ce peuple.»

 14 Il y avait en effet environ cinq mille hommes. Il dit à ses disciples: «Faites-les s'installer par groupes d'une cinquantaine.»

 15 Ils firent ainsi et les installèrent tous.

 16 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons et, levant son regard vers le ciel, il prononça sur eux la bénédiction, les rompit, et il les donnait aux disciples pour les offrir à la foule.

 17 Ils mangèrent et furent tous rassasiés; et l'on emporta ce qui leur restait des morceaux: douze paniers.

 

Genèse 14

18 C'est Melkisédeq, roi de Salem, qui fournit du pain et du vin. Il était prêtre de Dieu, le Très-Haut,

 19 et il bénit Abram en disant: «Béni soit Abram par le Dieu Très-Haut qui crée ciel et terre!

 20 Béni soit le Dieu Très-Haut qui a livré tes adversaires entre tes mains!» Abram lui donna la dîme de tout.

 

1 Corinthiens 11

23 En effet, voici ce que moi j'ai reçu du Seigneur, et ce que je vous ai transmis: le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain,

 24 et après avoir rendu grâce, il le rompit et dit: «Ceci est mon corps, qui est pour vous, faites cela en mémoire de moi.»

 25 Il fit de même pour la coupe, après le repas, en disant: «Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang; faites cela, toutes les fois que vous en boirez, en mémoire de moi.»

 26 Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne.

 27 C'est pourquoi celui qui mangera le pain ou boira la coupe du Seigneur indignement se rendra coupable envers le corps et le sang du Seigneur.

 28 Que chacun s'éprouve soi-même avant de manger ce pain et de boire cette coupe;

 29 car celui qui mange et boit sans discerner le corps mange et boit sa propre condamnation.

 30 Voilà pourquoi il y a parmi vous tant de malades et d'infirmes, et qu'un certain nombre sont morts.

Prédication : 

            Les foules ne cessaient de suivre Jésus et il se trouva, un soir, que Jésus acheva son enseignement à l’heure du dîner, mais de dîner il n’y avait pas, d’autant plus que cinq mille hommes ne pouvaient absolument pas aller se ravitailler dans les – pauvres – et rares – villages alentour. Et nous connaissons la suite… combien de fois nous a-t-on raconté cet exploit : nourrir cinq mille personnes avec cinq pains et deux poissons, plus douze paniers de restes. Nous imaginons les éléments que Jésus partage se mettre à foisonner dans les paniers comme de la mousse expansive de polyuréthane, et continuer à foisonner, dans les mains de Jésus, un panier après l’autre, jusqu’à ce que le peuple soit rassasié. Suite à quoi, le récit de l’évangile reprend son cours.

            Et nous autres, lectrices, lecteurs, nous restons plutôt bouche bée… autant les miracles à connotation médicale peuvent se laisser saisir, autant la maîtrise de Jésus sur les éléments nous demeure plutôt étrangère, dès le franchissement de la mer rouge, dès Jonas, et donc aussi les pains et les poissons multipliés et surmultipliés, ça reste là, devant nous, comme les douze paniers de restes qui restent là dans le récit, dont, c’est là le propos, personne ne semble savoir quoi faire.

            Moralité – provisoire – de l’affaire, il y en a plus de reste qu’il n’y en avait au tout début. Il s’agit de pain et poisson… et peut-être, symboliquement, de tout autre chose, d’une tout autre nourriture, Mais quoi ? La bénédiction ? A cette étape, nous ne le savons pas. Mais nous allons constater que ce repas semble avoir été pris dans l’ordre et dans le calme, les 5000, groupés 50 par 50, une centaine de groupes, ont reçu tout tranquillement ce qu’on leur a donné, et nul ne semble s’être levé pour protester qu’un autre aurait été soi disant mieux servi que lui.

            Le don s’est ainsi fait, des disciples vers Jésus et de Jésus vers la foule. Et l’on peut voir dans cette belle scène comme une espèce de prototype d’Eglise, avec son peuple, avec son clergé, et avec son Seigneur, à ceci près que nos Saintes Cènes ou Eucharisties ne reproduisent pas le miracle de la multiplication des pains.

 

            Dans le Nouveau Testament, nous avons quatre récits d’institution de la Sainte Cène. Trois sont des récits évangéliques, le quatrième vient de Paul. Paul, qui n’a pas connu le Seigneur de son vivant, parle pour la Sainte Cène d’une révélation qu’il aurait personnellement reçue du Seigneur, et transmise directement aux Corinthiens. La Sainte Cène de Paul est donc d’institution très ancienne (50-52), plus ancienne que les Saintes Cènes des évangiles.

            La Sainte Cène selon Paul ne pose pas en tant que telle de problèmes liturgiques particuliers. Elle pose par contre de graves problèmes liés au contexte de Corinthe, tellement graves que Paul va commettre quelques phrases mémorables. Poursuivant l’institution de la Sainte Cène à proprement parler Paul ajoute ceci : « 27 C'est pourquoi celui qui mangera le pain ou boira la coupe du Seigneur indignement se rendra coupable envers le corps et le sang du Seigneur. 28 Que chacun s'éprouve soi-même avant de manger ce pain et de boire cette coupe ; 29 car celui qui mange et boit sans discerner le corps mange et boit sa propre condamnation. 30 Voilà pourquoi il y a parmi vous tant de malades et d'infirmes, et qu'un certain nombre sont morts. »

            Ce genre de petit texte porte le nom de discipline eucharistique et répond à la question : qui peut participer à la Sainte Cène ? Selon les Eglises, la réponse n’est pas la même. Chaque Eglise a sa propre discipline, plus ou moins contraignante, et plus ou moins mise en œuvre. Notre Eglise, dans sa liturgie de Sainte Cène (1997), propose, en guise de discipline : « Que celles et ceux qui reconnaissent en Jésus Christ le Seigneur, et désirent partager son repas… » Mais les officiants ne sont pas contraints par la liturgie – cela fait partie de notre tradition. Ajoutons qu’en 2012, dans sa Constitution, notre Eglise précise que pendant la célébration, la Sainte Cène ne peut être refusée à qui la demande. Table ouverte, en somme, table à laquelle le Seigneur invite très largement. Et pas de quoi s’inquiéter avec les propos de Paul.

            Pourtant, je vais partager avec vous un souvenir. Alors que j’étais pasteur itinérant, est arrivé sur ma table une lettre, adressée à un Conseil presbytéral, dont le propos était à peu près celui-ci : « Pendant la Sainte Cène du culte de Pentecôte, les catéchumènes se sont abominablement mal tenus. Ils se sont esclaffés en recevant la communion. Et c’est parce que vous n’avez pas lu l’Institution (avec majuscule) de la Sainte Cène. Ces catéchumènes, vous les avez condamnés à mort, car il est écrit… » Et là venait la citation que nous avons déjà lue, affaire de discernement ou de mort, ce que Paul a ajouté et qui est effectivement très radical et très expéditif. Renseignements pris auprès de plusieurs paroissiens et conseillers témoins de l’affaire, ça n’avait pas été franchement la grosse foire… la jeunesse locale avait juste manifesté son enthousiasme et sa joie… De là à crier à l’assassin, il y avait tout de même encore de la marge.

            Mais qu’en était-il à Corinthe ? La communauté de Corinthe était une communauté bien mélangée, avec des très riches, et de très très pauvres esclaves. Le repas faisait partie de la rencontre, et la Sainte Cène venait après le repas. Les très riches faisaient des repas de riches ; on a dû rapporter à Paul que les très riches arrosaient  fort leur repas, alors que les pauvres faisaient des repas de pauvres, autant dire pas de repas du tout. Pas de partage… et à la fin du repas, au moment de la Sainte Cène, côte à côte, ou face à face, des gens recueillis autant qu’on le peux avec le ventre creux, et des gens repus, et pris de boisson.

            Cette disparité communautaire fut rapportée à Paul et nous savons comment il réagit. Repassons une fois encore le disque « (…) celui qui mange et boit sans discerner le corps mange et boit sa propre condamnation. 30 Voilà pourquoi il y a parmi vous tant de malades et d'infirmes, et qu'un certain nombre sont morts. » En plus de cela, il leur adresse une recommandation toute simple, manger chez eux avant de venir. Mais, quand même ; transformer la Sainte Cène en un poison mortel, c’est un peu fort. Bien sûr, ce repas que les chrétien partagent, vu ce qu’il représente, doit pouvoir être pris avec un minimum de recueillement, mais peut-il vraiment devenir létal ? Paul, nous le savons, a parfois la plume acide… mais est-ce bien lui ? Est-ce Paul ou l’un des rédacteurs qui ont écrit après Paul et qui avaient sacralisé leurs personnes, la cérémonie et les espèces, au point que la Sainte Cène, déclaration d’amour du Christ aux humains, était devenue une ordalie ? Alors, qui donc allait venir ? Des gens très sûrs de leur propre sainteté… et d’autres emportés par un élan spirituel qui leur fait mépriser le danger. Et s’ils rataient leur évaluation préalable, est-ce qu’ils tombaient raides par terre comme Annanias et Saphira dans le livre des Actes ? S’agissant de la Sainte Cène, à Corinthe ou ailleurs, nous ne le savons pas. Mais ce que nous pouvons savoir, c’est que, à prendre la chose trop excessivement au sérieux, elle devient inaccessible, et à la prendre trop à la légère, elle perd de sa saveur, de sa sapidité spirituelle.

 

            Mais, maintenant, que faire ? C’est notre responsabilité de choisir le poids que nous allons donner à chaque verset, à chaque histoire. C’est notre responsabilité de dire – ou pas – que l’institution (la grosse et unique IIIInstitution) de la Sainte Cène est dans la première épître aux Corinthiens, chapitre 11, et qu’elle condamne pour toujours à mort ceux qui mangent en étant indignes (mais, non d’un chien, qui peut oser se déclarer lui-même digne d’avoir part à l’incomparable don que le Seigneur fait de lui-même ?).

            C’est notre responsabilité de déclarer que les célébrants et les fidèles sont sœurs et frères, absolument égaux devant le Seigneur, égaux en indignité et en dignité (c’est ainsi qu’on peut comprendre les quelques versets au fil desquels Abram et Melchisédeq se rencontrent et s’estiment, une affaire d’hommes apprenant à se connaître… presque rien de religieux là-dedans, à moins que ce soit presque tout).

            C’est notre responsabilité à la fin de penser à cette multiplication des pains et des poissons : les bénédictions du Seigneur gagnent toujours à être partagées, toujours. Car il y a toujours d’abord ce qu’elles sont, et à ce qu’elles sont s’ajoute toujours le bonheur du partage.

            De l’exercice de cette troisième responsabilité vient qu’il est possible de célébrer la Sainte Cène dans le recueillement et la joie.

samedi 11 juin 2022

Paul, une prédication de la simplicité (Romains 5,1-5)

Romains 5

1 Ainsi donc, justifiés par la foi, nous sommes en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ;

 2 par lui nous avons accès, par la foi, à cette grâce en laquelle nous sommes établis et nous mettons notre orgueil dans l'espérance de la gloire de Dieu.

 3 Bien plus, nous mettons notre orgueil dans nos détresses mêmes, sachant que la détresse produit la persévérance,

 4 la persévérance la fidélité éprouvée, la fidélité éprouvée l'espérance;

 5 et l'espérance ne trompe pas, car l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné.

Prédication

            Orgueil. Qu’est-ce que l’orgueil ? « Opinion très avantageuse de soi-même, sentiment très vif, le plus souvent exagéré, et parfois injustifié, qu’une personne a de sa valeur personnelle, de son importance sociale, généralement aux dépens de la considération due à autrui. »

            Il pourrait être intéressant de nous demander si Paul fut un orgueilleux. Peut être le fut-il… mais est-ce bien important ? L’orgueil, présumé ou avéré, est-il un motif valable pour biffer sans délais quelques intéressantes pages de la Bible  (Romains, 1 et 2 Corinthiens, Galates, Philippiens, 1 Thessaloniciens) ? On pourrait bien entendu le faire, mais on laisserait de reste des gens qui ont plagié Paul, qui ont utilisé et détourné Paul, qui ont usé de la gloire de son nom pour faire valoir par exemple une radicale infériorité de la femme... Plutôt qu’effacer Paul, mieux vaut étudier Paul, quitte, éventuellement, à l’écarter, mais alors à la fin.

            Paul est peut-être un orgueilleux. Paul est certainement un être tourmenté, du genre sérieusement tourmenté, qui remet 100 fois l’ouvrage sur le métier. Et dont, peut-être, l’objectif est l’unique objectif de tous les gens tourmentés : trouver la paix.

 

            Orgueil : « nous mettons notre orgueil dans l’espérance de la gloire de Dieu ». Nous mettons notre orgueil est un bout de phrase qui traduit un seul verbe. Dans ce verbe, il y a l’idée d’une grande importance, qu’on pourrait traduire ainsi : il y a d’après nous quelque chose de suprêmement important… nous allons dire quoi. Mais avant, ce qui est suprêmement importante pour nous, peut être effectivement l’occasion d’une vilaine enflure des personnes, mais peut être aussi la suffocation des personnes qui assistent à un exploit. Et il va falloir que nous choisissions… Quel est l’objet du verbe ? L’espérance de la gloire de Dieu.

            Voici une traduction approximative : il y a quelque chose qui est pour nous suprêmement important, c’est l’espérance de la gloire de Dieu. Que Paul et ses amis, dont l’existence est donnée à Dieu, donnent à Dieu une certaine importance, ça n’est pas trop difficile à comprendre. Mais il ne faudrait pas qu’ils en fassent trop tout de même et commencent à disposer comme pour eux-mêmes d’une gloire qui ne serait pas la leur, mais celle de Dieu. En lisant bien ce qui est écrit, nous voyons que ça n’est pas de la gloire de Dieu qu’ils parlent, mais, bien plus subtilement, bien plus modestement, de l’espérance de la gloire de Dieu. Et si l’on ajoute que le propre de l’espérance c’est toujours d’être sans délais, et d’ignorer sur le fond ce qu’elle attend, nous arrivons vraiment à quelque chose qui est vraiment très très peu, qui s’appelle espérance de la gloire de Dieu, devant quoi Paul et ses compagnons frémissent, et à quoi ils consacrent leur existence. Les mots espérance, gloire, et Dieu, utilisés pour parler de ça, sont de beaux mots, espérance de la gloire de Dieu, c’est une belle expression, mais en réalité, nous l’avons vu, il n’y a presque rien, l’homme, au bord du gouffre, suffoqué par la hauteur et la profondeur du paysage, et suffoqué peut-être bien aussi par la beauté des pensées et des phrases.

            Un autre auteur que Paul en serait resté là, mais là, c’est Paul. Et ce qui pourrait satisfaire certains auteurs ne le satisfait pas. Il remet l’ouvrage sur le métier. Cette espérance de la gloire de Dieu, c’est encore trop.

           

            Orgueil : « nous mettons notre orgueil dans l’espérance de la gloire de Dieu », dit Paul. Et Paul continue : « Bien plus, nous mettons notre orgueil dans nos détresses mêmes… » De la prédication que Paul évoque, nous pensons que son fil était si ténu qu’elle n’a jamais pu produire que des effets ténus, et Paul n’a jamais eu, si nous comprenons, à se vanter de quoi que ce soit, car en réalité il n’y avait rien. Mais même de rien il arrive qu’on se vante en donnant à ce rien un nom divin. Et cela, Paul en a manifestement conscience, soit qu’il ait été témoin du phénomène, soit qu’il ait pu céder, parfois, à cette tentation. Et ce qu’il fait ici, c’est chercher une écriture de ce qui serait moins encore que l’espérance de la gloire de Dieu. Lorsqu’il écrit « Bien plus, il y a d’après nous quelque chose de suprêmement important, ce sont nos détresses… », c’est un bien plus qui signifie un bien moins. Bien moins encore que l’espérance de la gloire de Dieu, il y a nos détresses.

            Et nos détresses, cela signifie que ça ne marche pas, on ne nous écoute pas, on nous chasse, etc. Ah, si la gloire de Dieu… Ah, si l’esprit de Dieu… Et bien non, dit en somme Paul, en matière d’esprit, de conversion, d’affaires divines et tout ce que vous voudrez, la beauté de la chose est dans la ténuité de la chose. Et cette ténuité est si ténue que celui qui entend en témoigner sera toujours devant et dans cet abime, n’ayant pour viatique que sa propre et modeste persévérance.

 

            « La détresse produit la persévérance, la persévérance la fidélité éprouvée, la fidélité éprouvée l’espérance, et l’espérance ne trompe pas. »

            Mais alors se pose une question : toute la méditation – difficile – sur la précarité – sur le presque rien – le moins que rien – de la foi en Dieu… toute cette méditation, avec son fruit de simplicité, de vertige et de liberté, peut-elle être perdue ? Elle risque bien de l’être avec cette chaîne logique que Paul propose et qu’il scelle ainsi : « … car l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. »

            L’auteur de l’épître aux Romains est un assez bon pédagogue, qui ne nous laisse pas devant le divin vide qui ne peut qu’être creusé. Il nous propose sa méditation, puis nous invite à reprendre un chemin mieux balisé.

            Béni soit son nom.

 Amen