samedi 16 octobre 2021

Enseigner la résurrection (Marc 10,35-45)

Marc 10

35 Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s'approchent de Jésus et lui disent: «Maître, nous voudrions que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander.» 36 Il leur dit: «Que voulez-vous que je fasse pour vous?» 37 Ils lui dirent: «Accorde-nous de siéger dans ta gloire l'un à ta droite et l'autre à ta gauche.» 38 Jésus leur dit: «Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, ou être baptisés du baptême dont je vais être baptisé?» 39 Ils lui dirent: «Nous le pouvons.» Jésus leur dit: «La coupe que je vais boire, vous la boirez, et du baptême dont je vais être baptisé, vous serez baptisés. 40 Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m'appartient pas de l'accorder: ce sera donné à ceux pour qui cela est préparé.» 41 Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s'indigner contre Jacques et Jean. 42 Jésus les appela et leur dit: «Vous le savez, ceux qu'on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. 43 Il n'en est pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur. 44 Et si quelqu'un veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous. 45 Car le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude.»

  Prédication

            Et une fois encore, Jésus annonça sa mort prochaine, et sa résurrection. Nous n’allons pas – pas tout de suite – nous intéresser à l’état d’esprit de ceux qui accompagnaient Jésus. Nous allons d’abord nous souvenir d’un homme qui était très riche et qui observait très scrupuleusement la Loi. Cet homme, Jésus l’aima et le complimenta pour sa piété. Mais il lui fit aussi cette recommandation : « Une chose te manque ; va, ce que tu as, vends-le, et donne-le au pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, et suis-moi. »

            L’homme s’en alla. Il avait quelque-chose dont il ne voulait pas se défaire ; il avait quelque-chose en trop ; et sa démarche vers Jésus tourna court.

            Qu’avait-il donc en trop, cet homme ? (vous savez – nous en avons parlé déjà depuis quelques semaines, que la résurrection de Jésus Christ Fils de Dieu n’ajoute rien à la foi, mais, bien au contraire y retranche ; mais y retranche quoi ?)

            Cet homme donc, qu’avait-il en trop ? Ses biens, qui étaient très nombreux ? Peut-être… mais peut-être pas. Si ça n’avait été que ses biens l’affaire n’aurait pas été si triste.

            Tout à la fin des versets que nous venons de lire, il est affirmé que « Le Fils de l’homme est venu (…) pour donner sa vie en rançon pour la multitude. »

            Ce qui indique d’abord, que la multitude est captive. Captive de quoi ?

            Soyons modestes dans nos réponses. N’allons pas affirmer que la multitude est l’humanité toute entière, et restons-en – avec prudence – à cette multitude que nous voyons apparaître dans l’évangile de Marc, une petite multitude israélite, païenne, et romaine que, page après pages, nous apprenons à connaître.

            Cet homme riche et ses richesses, plus Jacques et Jean, qu’ont-ils en commun ? Ils ont en commun de considérer que la relation du croyant à Dieu est une relation dont les termes peuvent être rassemblés dans une sorte de contrat : (a) Dieu ordonne, (b) le croyant fait ce qui doit être fait, (c) Dieu, exécutant sa propre part du contrat, fait ce qui doit être fait, il rétribue et honore ceux qui ont obéi et donc bien agi.

            Ainsi, Jacques et Jean, fils de Zébédée, s’estiment-ils en droit de réclamer pour eux-mêmes dans les cieux les places d’honneur aux côtés du Christ en gloire. Ils pensent que ce qu’ils ont fait depuis le début les distingue et les qualifie. La rétribution qu’ils ambitionnent, Dieu la leur doit bien.

            La démarche de Jacques et Jean n’est au fond pas différente de celle de l’homme riche qui, ayant mené à bien toutes ses œuvres d’éthique et de piété ressent que quelque chose lui manque. Il est en quête de quelque chose en plus, de quelque chose qu’il lui faudrait ajouter à son tableau de chasse pourtant déjà très bien rempli, quelque-chose qui serait définitivement suffisant.

            Considérons maintenant les dix autres disciples les plus proches de Jésus ; les dix autre s’indignent devant l’audace des deux frères. Nous devons imaginer ici de la violence verbale, du bruit et de la fureur. Pourquoi eux deux et pas nous ? Qu’est-ce qu’ils ont de plus que nous ? Et nous les voyons, ces dix, entreprendre de faire une sorte de bilan comparatif de leurs mérites…

            Il est vrai que, deux places seulement pour douze hommes, ça pose un problème insoluble.

            Les dix autres disciples ne sont pas, au fond, différends de Jacques et Jean, les deux frères ambitieux qui, eux, au moins, avaient mis des mots très précis sur leurs propres ambitions.

            A toutes ces ambitions, Jésus répond par un mot, et ce mot c’est esclave. Notons qu’il y a une hésitation dans la tradition, entre le mot serviteur et le mot esclave. C'est-à-dire que si au serviteur on peut reconnaître une compétence particulière qui peut appeler une rétribution, à l’esclave – nous sommes dans l’antiquité gréco-latine – on ne reconnaît rien qui mérite quoi que ce soit. Point de départ de toute relation avec un esclave, l’esclave n’est maître ni de son corps, ni de sa volonté, ni de son destin.

            Plus puissamment encore, Jésus parle d’un esclavage volontaire, et permanent. Il parle d’un engagement absolu envers les autres, engagement absolument gratuit, qui laisse autrui intégralement libre, de bout en bout, du commencement à la fin.

            L’engagement de Jésus envers ses disciples est adéquatement décrit en parlant d’esclavage : Jésus est l’esclave de ses disciples.

            Mais si l’on entend bien ce que Jésus propose, ce même engagement devrait être celui de chaque disciple envers chacun des autres disciples.

            Les disciples peuvent-ils comprendre tout cela ? Peuvent-ils comprendre que Jésus est leur esclave ? Et peuvent-ils comprendre qu’ils sont – ou du moins devraient être – ou devraient aspirer à être… esclaves les uns des autres ? Il n’y a pas grand-chose dans le texte – peut-être même dans tout l’évangile de Marc – qui nous indique que les disciples ont compris, non pas seulement d’une compréhension intellectuelle et verbale, mais d’une compréhension active, une compréhension concrète…

            Peut-être que personne, peut-être qu’aucun être humain, ne peut comprendre, c'est-à-dire mettre concrètement en œuvre ce qu’est cet engagement intégral, éperdu, sans reste aucun… Mais peut-être ne peuvent-ils pas le comprendre ; peut-être qu’un être humain ne peut jamais comprendre pleinement cet engagement pleinement et volontairement le vivre, et pleinement en vivre.

            En tout cas, Jésus, nous, lecteurs, le comprenons, se fait esclave de tous, se met au service de tous, et n’attend rien, absolument rien qui rétribue son engagement. Il y a bien une céleste gloire qui est évoquée, mais sans insistance aucune, car elle est ici une croyance toute humaine, croyance de Jacques et Jean.

            Les creusements successifs opérés dans le texte aboutissent à ceci : « Car le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

            Qui dit rançon dit captivité… et de quoi ces gens sont-ils captifs ? De leurs richesses, nous l’avons déjà dit, c’est sûr. Nous ajoutons qu’ils sont captifs de Dieu, car les contrats d’éthique et de piété qu’ils passent avec Dieu les rendent captifs de Dieu. Une rançon peut-elle être payée, une libération est-elle possible ?

            Le titre que Marc donne à son évangile est « Commencement de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu ». Nous n’en ferons jamais assez pour bien réaliser que sous cette longue appellation, c’est Dieu lui-même qui est présent et agissant.

            Considérons maintenant ce qu’était la crucifixion romaine, la mort la plus infâmante qui fut, réservée aux esclaves séditieux… c’est une mort qui rajoutait l’infamie à l’indignité. Personne, personne, ne serait jamais l’obligé d’un crucifié.

            A supposer même, ce qui ne se pouvait pas, qu’un esclave ait passé un contrat avec qui que ce soit, l’autre partie au contrat en serait évidemment déliée.

            Ainsi, Dieu lui-même se fait esclave, volontairement, et volontairement meurt sur la croix. Avec pour conséquence que les humains, ceux qui ont affaire à lui, ne lui doivent absolument plus rien. Ils sont libres.

            7. Et que feront-ils de cette liberté, liberté pour eux acquise et à eux donnée ? Retourneront-ils à une servitude religieuse ? Ou apprendront-ils à vivre de cette neuve liberté en se mettant au service les uns des autres ? Puissent-ils faire ce choix-là. Amen


samedi 2 octobre 2021

La peur du vide (méditation sur les chapitres 8, 9 et 10 de l'évangile de Marc)

 

Marc 10

1 Partant de là, Jésus va dans le territoire de la Judée, au-delà du Jourdain. De nouveau, les foules se rassemblent autour de lui et il les enseignait une fois de plus, selon son habitude. 2 Des Pharisiens s'avancèrent et, pour lui tendre un piège, ils lui demandaient s'il est permis à un homme de répudier sa femme. 3 Il leur répondit: «Qu'est-ce que Moïse vous a prescrit?» 4 Ils dirent: «Moïse a permis d'écrire un certificat de répudiation et de renvoyer sa femme.» 5 Jésus leur dit: «C'est à cause de la dureté de votre cœur qu'il a écrit pour vous ce commandement. 6 Mais au commencement du monde, Dieu les fit mâle et femelle; 7 c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, 8 et les deux ne feront qu'une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. 9 Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a uni.» 10 Plus tard, en privé, les disciples l'interrogeaient de nouveau sur ce sujet. 11 Il leur dit: «Si quelqu'un répudie sa femme et en épouse une autre, il est adultère à l'égard de la première; 12 et si la femme répudie son mari et en épouse un autre, elle est adultère.» 

13 Des gens lui amenaient des enfants pour qu'il les touche, mais les disciples les rabrouèrent. 14 En voyant cela, Jésus s'indigna et leur dit: «Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux. 15 En vérité, je vous le déclare, qui n'accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n'y entrera pas.» 16 Et il les embrassait et les bénissait en posant les mains sur eux.

Prédication : Vincennes, 3 octobre 2021

         Si nous ne prenions en considération que les 16 versets de marc que nous venons de lire, nous aurions entre les mains deux enseignements de Jésus, l’un sur le couple et l’autre sur l’accueil des enfants.

            Il est toujours possible de procéder ainsi, c'est-à-dire de considérer la page qu’on est en train de lire comme l’exposé d’un commandement absolu et intemporel. Et ce qu’on fait avec une page, on peut le faire avec la Bible entière : collection de commandements, donnant à chaque moment de la vie son commandement divin.

            C’est écrit, et il faut obéir. Ainsi, « ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » (Marc 10,9 ; Matthieu et Luc ont aussi retenu cet enseignement.)

            Ceci étant dit, nous devons toujours nous poser une certaine question : est-ce pour énoncer quelque chose d’absolument absolu que Jésus parle ? Ou bien faut-il prendre en considération l’époque qui était la sienne, et l’époque aussi qui était celle de Marc ?

            En Israël, la Loi de Moïse permettait à un homme de renvoyer sa femme. A Rome aussi. A Rome en plus, la Romaine avait le droit de renvoyer son Romain et d’exiger de lui pension et dédommagement. Un droit que la femme Israélienne n’avait absolument pas. Tel était le droit, renvoyer. Mais renvoyer pour quel motif ? Renvoyer pour aller où ? Dans quelles conditions ?

            Ici il faut que je vous dise que les traducteurs manquent souvent de simplicité. Ils habillent de beaux mots d’aujourd’hui des réalités sordides. Ils parlent de répudiation ou de divorce, alors qu’ils devraient parler de flanquer dehors et de laisser crever (le tout en partant du même verbe grec)… telle était probablement la terrible réalité de la mise en œuvre par ces messieurs d’une ordonnance précise, et pour eux avantageuse (Deutéronome 24,1-4) de la Loi de Moïse.

            Alors nous comprenons pourquoi en face d’autant de morgue Jésus répond à la fin par un absolu. Nous comprenons aussi pourquoi il insiste sur le 4ème commandement du Décalogue, commandement majeur, sur l’adultère. Ce n’est pas pour leur parler de répudiation et d’épousailles, mais il s’agit bien plutôt d’en lourder une pour s’en prendre une autre.

            Entre Jésus et ces Pharisiens, c’est commandement contre commandement. Les Pharisiens lui ont tendu un piège, un piège biblique. La réponse que Jésus propose doit être biblique pour qu’il ne tombe pas dans le piège qui lui est tendu.

            Pourvu que les lecteurs de ces versets ne reconstituent pas à leur tour le piège qui était tendu à Jésus. Pourvu qu’ils n’y précipitent pas leurs contemporains…

            Nous allons revenir  bientôt à ces premiers versets.           

            Il y a, dans l’évangile de Marc, une séquence qui rassemble 3 chapitres : 8, 9 et 10. Nous avons lu ces dernières semaines une partie de cette séquence et des éléments nous en seront proposés pendant quelques dimanches encore.

            Dans cette séquence, Jésus annonce par trois fois sa Passion et sa Résurrection. A la fin de cette séquence, la Passion commencera effectivement (Rameaux) mais ce qui peut être repéré, c’est que chaque fois que Jésus annonce ce qui doit en être de la fin de son ministère, chaque fois, cela déclenche des réactions de force. On se souvient bien sûr de Pierre rabrouant Jésus, on se souvient aussi de Jean essayant de faire de l’annonce de l’Évangile la propriété de quelques-uns, ajoutons cette dispute entre disciples pour savoir lequel est le plus grand, et les disciples chassant ceux qui amènent des enfants à Jésus… Nous ne rappelons que ça. A quoi s’ajoutent les Pharisiens dont nous venons de parler.

            Pourquoi tellement de violence ? Parce que c’est un monde violent ? C’est un monde violent, oui. Bien plus violent que notre monde – plus violent que Vincennes et ses environs en 2021. Mais il y a surtout que la parole et les actes de Jésus Christ Fils de Dieu agissent comme des révélateurs de violence.

            Jésus parle et agit. Bien sûr sa parole est puissante et ses actes merveilleux. Mais une parole puissante et des actes merveilleux devraient plutôt susciter un silence d’admiration et une attitude de soumission. Or, il n’en est rien. Pourquoi ? Parce que Jésus ne parle pas et n’agit pas pour occuper la place, ce que font ses détracteurs ainsi que ses disciples. Jésus parle et agit pour libérer de la place. Jésus libère les humains, il libère la place. En annonçant sa Passion et sa Résurrection (dans le sens très stupéfiant qu’elle a jusqu’en Marc 16,8), Jésus annonce qu’il ne veut ni gloire, ni pouvoir, ni honneur, il annonce qu’il va se laisser saisir et anéantir.

            Nous pouvons imaginer quelle sorte de vertige cela a pu engendrer non seulement chez ses disciples, mais aussi chez ses détracteurs. Ils se sont trouvés comme face au vide, pris d’un vertige. Mais autant les actes et paroles de puissance de Jésus sont de nature à combler ce vide, autant l’incompréhensible enseignement de la Passion et surtout de la Résurrection est de nature à creuser ce vide, en effaçant les actes de puissance. Et face au vide, confronté au vide, l’être humain remplit.

            L’être humain remplit, et il remplit, réaffirme sa puissance, en allant au plus facile. En s’en prenant donc à celles et ceux qui sont le moins susceptibles de répondre ou de se défendre, les femmes, les enfants, les faibles, les malades. Et c’est là que l’être humain, même s’il est en son temps disciple de Jésus Christ Fils de Dieu… c’est là que l’être humain renvoie ceux qui apportent des enfants pour que le Maître les bénisse, c’est là que les plus forts mettent en œuvre des lois qui permettent de lourder leurs faibles femmes, que d’autres réclament à Jésus pour eux-mêmes les plus hautes récompenses célestes, et d’autres encore des signes venus du ciel.

            Tout cela pour contrer le vertige qui les saisit devant les actes et les paroles de Jésus, tout cela pour remplir ce qu’ils perçoivent comme un abîme.

            Encore quelques versets et la séquence dont nous parlons aujourd’hui sera finie. La Passion commencera. Les disciples de Jésus n’auront vraisemblablement pas saisi ce que leur Maître voulait leur faire comprendre. Les adversaires de Jésus n’auront en aucun cas modifié leurs usages et leurs projets. Les disciples veulent conserver Jésus, les ennemis de Jésus veulent se  débarrasser de lui. Ni les uns, ni les autres, ne parviendront à leurs fins.

            Le vide demeure, et avec lui sans doute une certaine inquiétude. Cette inquiétude, il est possible de tout faire pour l’effacer, tout faire, même tuer. Mais cette même inquiétude peut être regardée comme une inquiétude positive, une inquiétude d’ouverture. C'est-à-dire une ouverture à la vie, c'est-à-dire accueillir, et donner.

            Ici, et pour finir, nous pouvons en revenir à cet enseignement par lequel nous avons commencé. Ce que Dieu a uni est uni devant le vide, vide qui peut être inquiétant, mais d’où le meilleur peut toujours sortir. Uni donc pour recevoir. Uni aussi pour donner. Amen



samedi 25 septembre 2021

Prononcer le nom de Dieu (Marc 9,38-48 ; mais aussi Nombres 11 et Jacques 5)

Marc 9

38 Jean lui dit: «Maître, nous avons vu quelqu'un qui chassait les démons en ton nom et nous l’en avons empêché parce qu'il ne nous suivait pas.» 39 Mais Jésus dit: «Ne l'empêchez pas, car il n'y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi. 40 Celui qui n'est pas contre nous est pour nous. 41 Quiconque vous donnera à boire un verre d'eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. 42 «Quiconque entraîne la chute d'un seul de ces petits qui croient, il vaut mieux pour lui qu'on lui attache au cou une grosse meule, et qu'on le jette à la mer. 43 Si ta main entraîne ta chute, coupe-la; il vaut mieux que tu entres manchot dans la vie que d'aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu qui ne s'éteint pas  45 Si ton pied entraîne ta chute, coupe-le; il vaut mieux que tu entres estropié dans la vie que d'être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne 47 Et si ton œil entraîne ta chute, arrache-le; il vaut mieux que tu entres borgne dans le Royaume de Dieu que d'être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne, 48 où le ver ne meurt pas et où le feu ne s'éteint pas.

Prédication

            Y a-t-il quelqu’un qui, dans l’histoire de la chrétienté, serait resté dans les mémoires pour s’être infligé de telles mutilations ? Nous pouvons penser à certains auteurs chrétiens (Tatien le Syrien, 120-173) qui, dans le 2ème siècle de notre ère, avaient prôné et pratiqué un ascétisme extrême. Mais nous ne savons pas – je ne sais pas – quelles mutilations ils s’infligèrent… S’ils s’en infligèrent, ce ne fut pas dans une perspective judiciaire, perspective qui existe quelque part dans plusieurs textes sacrés, et qui est mise en œuvre encore aujourd’hui ici ou là dans notre pauvre monde. Si les ascètes du 2ème siècle s’infligèrent de cruelles mutilations, ce fut, semble-t-il, afin de lutter contre leur concupiscence. Pourtant on sait depuis toujours que ça n’est pas en châtiant le corps qu’on supprime le fantasme… Et ajoutons que si quelqu’un s’infligeait quelque mortification que ce soit afin d’entrer, comme on dit, dans le règne de Dieu, et qu’à cette mortification, ou à lui-même, il trouve quelque mérite ou quelque gloire, il se serait mortifié en pure perte. C’est un peu ce qui arriva au jeune Martin Luther, qui découvrit, pendant toute la première partie de sa vie, la vanité des douleurs qu’il s’infligeait.

            Tout ce que nous venons de dire pourrait nous conduire à mettre de côté, voire à rejeter, les versets de Marc que nous tâchons de méditer maintenant… trop d’exigence, trop de douleur, bénéfice nul.

            Mais avant de rejeter ces versets, observons-les encore un peu : il y avait quelqu’un qui chassait les démons au nom de Jésus, et que les disciples de Jésus empêchèrent d’agir, parce que ce quelqu'un ne les accompagnait pas.

            Quelle est donc cette raison que les disciples invoquent ? Accompagner le groupe constitué par Jésus et ses disciples, cela vous confère-t-il une sorte de permis de guérir ? Existe-t-il un salut en dehors de ce groupe ? S’exprimer au nom de Jésus est-ce réservé à ses seuls disciples, au Douze, ou à Jean ? Et la guérison accomplie par "quelqu’un qui ne nous suit pas" est-elle une guérison valide ? Ces questions sont aussi vieilles que l’Évangile. Et probablement plus vieilles encore… questions de légitimité… question de légitimité à faire du bien aux gens.

            Pourquoi les disciples de Jésus en veulent-ils à ce guérisseur inconnu au point de mettre fin à son ministère ? Lisons seulement, pour commencer : …car il ne nous suivait pas. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que les disciples de Jésus – tout ou partie – considèrent que pour guérir au nom de Jésus, il faut suivre – physiquement – Jésus. Mais si nous lisons avec plus de précision, nous pouvons penser que le nous, de parcequ’il ne nous suit pas, est le même que le nous de nous l’avons empêché. Ce qui signifie que les disciples considèrent qu’il leur appartient de décider qui peut, et qui ne peut pas, guérir au nom de Jésus. Les disciples (Jean, et qui d’autre ?) s’octroient ce pouvoir. Et ils le font du vivant de Jésus ; ils le font dans son dos.

            Pense-t-on un peu à ceux qui attendaient une guérison de la part de Jésus, ou de la part d’un autre ? De pauvres gens étaient dans l’espérance, une forme simplement merveilleuse de l’espérance, et les voilà déçus, et les voilà condamnés…

            Peut-on rapprocher cela de ce que dit Jésus : « Si quelqu’un fait chuter un de ces petits qui croient… » ? Oui, les disciples font chuter, déçoivent, certains de ces simples qui croient. Et la suite, c’est dans le lac avec une grosse pierre attachée au cou, ou, moins définitif mais tout aussi radical, les diverses amputations dont nous avons déjà parlé. Mais alors, pour avoir mis fin à un beau ministère de guérison, et pour avoir déçu le petit peuple, quelle partie de leur anatomie les disciples devraient-ils se trancher ? L’œil ? Mais un seul œil n’aurait pas suffi, ni une main, ni un pied. Considérons la partie du corps qui pense, parfois vrai, et qui pense parfois faux. Cette partie du corps, on ne peut pas la couper, ni la diviser. Donc on ne voit pas trop quelle mutilation serait appropriée. Mais puisqu’il s’agit de méditer sur ce qu’on a peut-être de trop, nous pouvons essayer, par métaphore, de nous demander ce que les disciples de Jésus – Jean et quelques autres – avaient de trop. 

            Ce qu’ils avaient de trop ? Ils avaient été appelés les premiers par Jésus, ils avaient entendu tous ses enseignements, et avaient assisté à tous ses miracles. Certains d’entre eux avaient même assisté à sa transfiguration… Cela fait beaucoup de choses à leur actif. Mais il y a l’un des enseignements de Jésus qu’ils ne comprenaient absolument pas, c’était celui sur la résurrection. Au fond, ce qu’ils n’avaient pas compris, mais alors pas compris du tout, c’était que Jésus Christ Fils de Dieu était totalement, absolument et invinciblement libre, libre dans la vie, et libre dans la mort.

            Pressentant cette liberté, ressentant comme un vertige, et ne comprenant pas ce qui se passe – mais au fond, qui peut le comprendre, et qui peut le vouloir – ils agissent et parlent dans le but de tout contenir.

            En somme, ils se figurent que "ça" ne doit passer que par eux, qu’ils en sont garants, que le nom de Jésus Christ Fils de Dieu doit faire l’objet d’un label et d’une labellisation, et qu’ils sont compétents en la matière. Pourquoi compétents ? Parce qu’ils ont suivi Jésus depuis le début, sans doute, mais aussi parce qu’ils ont peur de le perdre... (Tout cela peut se dire avec quantité de nuances. En utilisant le vocabulaire de Moïse dans le 11ème chapitre du livre des Nombres, ils sont jaloux. Et en utilisant le vocabulaire du 5ème chapitre de l’épître de Jacques, ils sont riches). Ils se voient en quelque manière protecteurs – on pourrait dire propriétaire – de la personne et du nom de Jésus Christ Fils de Dieu. 

            Mais est-on jamais propriétaire ou protecteur de ce nom-là ? Jésus Christ et ses disciples sont des Israélites, et l’on peut penser qu’ils ont été avisés de ce que signifiait l’imprononçable nom de Dieu. Le nom de Dieu est composé de quatre lettres imprononçables. Est-on jamais propriétaire de ce nom-là ? Ou du nom de Jésus Christ Fils de Dieu ? Nous allons répondre non…personne n’en est propriétaire, mais chacun doit bien le prononcer, d’une manière ou d’une autre. Quelle que soit cette manière, elle fait référence directement à l’imprononçable, et dit donc ce qu’elle ne devrait pas dire.

            Que faudra-t-il faire alors ? Que faudra-t-il donc faire pour ne pas usurper le nom de Dieu ? Il faudra se souvenir, encore, et toujours, que Dieu est vivant et que le Fils de Dieu est ressuscité. Le Père et le Fils sont libres, absolument et totalement libres.

samedi 18 septembre 2021

Enseigner la résurrection, peut-être (Marc 9,30-37) UN TEXTE UN PEU REVISE

Marc 9

30 Partis de là, ils traversaient la Galilée et Jésus ne voulait pas qu'on le sache. 31 Car il enseignait ses disciples et leur disait: «Le Fils de l'homme va être livré aux mains des hommes; ils le tueront et, lorsqu'il aura été tué, trois jours après il ressuscitera.» 32 Mais ils ne comprenaient pas cette parole et craignaient de l'interroger.

33 Ils allèrent à Capharnaüm. Une fois à la maison, Jésus leur demandait: «De quoi discutiez-vous en chemin?» 34 Mais ils se taisaient, car, en chemin, ils s'étaient querellés pour savoir qui était le plus grand. 35 Jésus s'assit et il appela les Douze; il leur dit: «Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous.» 36 Et prenant un enfant, il le plaça au milieu d'eux et, après l'avoir pris dans ses bras, il leur dit : 37 «Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m'accueille moi-même; et qui m'accueille, ce n'est pas moi qu'il accueille, mais Celui qui m'a envoyé.»

Prédication : Peut-on enseigner la résurrection ?

            Jésus en tout cas s’y essaye. Nous l’avons vu la semaine dernière déjà, et nous avons vu qu’en dépit d’une certaine sincérité de la part des disciples – Pierre en particulier – l’enseignement de la résurrection ne passe pas... il ne passe pas alors même qu’il est donné par Jésus – enseignement de première main – à un public plutôt acquis de disciples, parmi lesquels les Douze.

            Pourquoi cela ne passe-t-il pas ? Nous l’avons dit : même si la passion, constituée de moments tous génériquement inscrits dans le paysage du monde dans lequel Jésus vivait, et même si elle était scandaleuse s’agissant de Jésus en tant que Fils de l’homme, cela passait encore, mais la résurrection quant à elle n’était comparable à rien de connu ; et il n’y avait donc aucun effort pédagogique qui puisse la rendre compréhensible ; en tout cas, ce que nous voyons, c’est que les efforts de Jésus ne sont pas couronnés de succès.

            Telle tentative de Jésus aboutit à une réaction intempestive de Pierre, et telle autre tentative – que nous méditons aujourd’hui, conduit à une dispute entre disciples pour savoir qui est le plus grand. L’objet de cette dispute nous fait tout naturellement penser que les disciples ont compris ce qui était compréhensible – leur maître va mourir – et qu’ils se demandent qui va devenir le chef après la disparition du maître. L’existence de cette dispute nous suggère même que beaucoup s’en estiment capables, ce qui est grave ; et même que certains s’en considèrent dignes – ce qui est plus grave encore…

            Et c’est à cela qu’aboutit l’enseignement de Jésus sur la résurrection (ironie).

 

            Tout en méditant les premiers versets proposés aujourd’hui à notre méditation, nous pouvons nous demander ce qu’il en est de la résurrection deux mille ans après l’évangile de Marc, deux mille et quelques années après la vie et la mort de Jésus le Nazarène (comme le nomme l’évangile de Marc). Il y a deux mille années de théologie et d’apologétique chrétiennes, il y a deux mille années de liturgie, il y a Paul, champion de l’enseignement de la résurrection, il y a des centaines de récits merveilleux qui entendent montrer que Dieu est le plus fort, que Jésus est le plus fort, et que la preuve de cette force est établie par force miracles – dont la résurrection d’un hareng saur… Avant même d’en arriver à ces extrémités, nous nous demandons si tout cela constitue un enseignement efficace sur la résurrection. Nous nous demandons si nos théologiens et apologètes, rajoutons-y ceux qui peignent des icônes, ont réussi là où Jésus semble avoir eu vraiment bien du mal ; la même question concerne tout autant Marc (a-t-il réussi ?), dont l’évangile fut prolongé par des successeurs zélés qui avaient besoin, pour croire en la résurrection, que quelqu’un ait vu le ressuscité – nous pourrons en reparler un autre jour.

            La résurrection, celle que Jésus veut enseigner, relève-t-elle au fond d’un enseignement ? Nous sommes tentés de dire qu’il n’y a pas d’enseignement de la résurrection. Nous le disons, c’est même l’un des fondements de notre foi. Mais nous devons reconnaître en même temps que nous sommes bien peu de chose devant nos maîtres, même nos maîtres du catéchisme, devant les Pères de l’Eglise et devant nos chers Réformateurs…

            Et ces choses-là ayant été dites, nous revenons au texte biblique.           


            L’enseignement de Jésus sur la résurrection a échoué. C’est vrai, et c’est faux. C’est faux parce que son enseignement ne va pas cesser ; c’est faux aussi parce que, de Marc 1,1 à Marc 16,8 il n’est question que de résurrection – un lecteur pourrait faire cet exercice en se posant toujours la même question ; qu’est-ce que j’apprends de la résurrection dans ce premier évangile, évangile qui fait l’impasse sur toute apparition du Ressuscité ?

            Nous n’allons pas faire cela maintenant, ce sera pour un autre groupe, pour une autre occasion. Par contre nous allons poursuivre notre lecture. En gardant à l’esprit que, ayant peut-être un peu compris, l’enseignement qui suit peut porter sur la résurrection.

            Les disciples donc, se sont querellés, à savoir lequel est le plus grand. Savoir qui succédera au Maître ? Savoir à qui l’on devra obéissance et respect ?

            L’enseignement de Jésus, on le voit, ne porte pas sur la domination, mais sur la bienveillance. Il ne porte pas sur la hiérarchie, mais sur le service. Il ne porte pas sur le choix de petits copains,  mais sur l’accueil. Et pas n’importe quel accueil, disons, pour l’instant, l’accueil d’un enfant.

           

            Les Israélites ont-ils aimé leurs enfants ? Et les Romains ? (L’évangile de Marc a une composition romaine…) Les historiens qui se sont penchés sur la question du sort des enfants dans le pourtour du bassin méditerranéen au premier siècle ont parlé de l’exposition des nouveaux nés comme d’un véritable fléau. L’enfant est abandonné aux forces naturelles, parmi lesquelles les bêtes sauvages… Et s’il survit, son sort le plus probable est l’esclavage. On n’est pas chez Yves Duteil, on n’est pas dans notre culture où le petit d’homme est un sujet de droit. Un enfant, en ce temps-là, ce n’est vraiment pas grand-chose, et ça n’est promesse de rien du tout. Enfin, ça n’est pas le fils du chef local ou du rabbin que Jésus prend. C’est un enfant absolument  quelconque que Jésus prend dans ses bras. Et ce que Jésus fait là est, à vues humaines de l’époque, un acte totalement gratuit, un acte qui ne rapporte rien, qui rapporte moins que rien : Jésus accueille un rien du tout et prend dans ses bras un intouchable, non pas pour la bénédiction d’un instant, mais pour une relation durable, l’accueil ne va pas sans le soin.

            Acte bon et généreux, mais à cet acte Jésus ajoute deux commentaires.

            « Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là m’accueille moi-même » Changement de perspective, car, il s’agit alors ni plus ni moins que d’accueillir Jésus Christ, formulation qui nous est assez familière, et de prendre soin de lui. Prendre soin de Jésus Christ Fils de Dieu comme on prend soin d’un enfant est aussi une formulation assez familière. Mais si l’on pousse plus avant, que le Fils de Dieu est livré, battu, moqué et crucifié, prendre soin de lui signifie que si l’on ne prend pas soin de lui il mourra et sera oublié… Et l’on en vient ici à se dire que l’engagement des croyants dans l’accueil du Christ, au pire moment de sa vie, a à voir d’une manière importante, peut-être capitale, avec sa résurrection, avec les conditions de possibilité de sa résurrection.

            Et enfin, Jésus ajoute, « Qui m’accueille, ça n’est pas moi qu’il accueille, mais celui qui m’a envoyé. » Celui qui a envoyé Jésus, Dieu, dans ce texte, si nous le comprenons bien, attend, et espère des humains un accueil, un soin particulier, ce soin dont nous avons déjà parlé, qui fasse qu’il échappe à l’insignifiance, et donc à la disparition, qu’il échappe à la bêtise qui fait qu’on le rejette, et qu’il échappe à la barbarie, qui fait qu’on le combat sans merci.

           

            Et voilà, l’échec de l’enseignement sur la résurrection, le conflit entre disciples et le tout simple accueil par Jésus d’un enfant nous projettent presque au cœur de ce thème difficile, où les ordres établis sont bouleversés… la méditation du plus ancien des quatre évangiles, de ses fragments et de son déroulement, nous suggère que les humains sont responsables de Dieu.

            Sont-ils à la hauteur de cette responsabilité ? Si l’on revient, une dernière fois aujourd’hui, sur les versets que nous méditons, nous verrons un homme recevoir un enfant. Il est possible qu’en cela, en ce genre d’acte, tout soit dit, et de ce Dieu vivant que nous pensons servir, et du Fils de Dieu que nous pensons suivre, et de sa résurrection. 



samedi 11 septembre 2021

Sur ce que l'Evangile peut apporter, si l'on veut bien en prendre soin (Marc 8,27-35)

 Marc 8

27 Jésus s'en alla avec ses disciples vers les villages voisins de Césarée de Philippe. En chemin, il interrogeait ses disciples: «Qui suis-je, au dire des hommes?» 28 Ils lui dirent: «Jean le Baptiste; pour d'autres, Elie; pour d'autres, l'un des prophètes.» 29 Et lui leur demandait: «Et vous, qui dites-vous que je suis?» Prenant la parole, Pierre lui répond: «Tu es le Christ.» 30 Et il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne. 31 Puis il commença à leur enseigner qu'il fallait que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite. 32 Il tenait ouvertement ce langage. Pierre, le tirant à lui, se mit à le réprimander. 33 Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre; il lui dit: «Retire-toi! Derrière moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.» 34 Puis il fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit: «Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive. 35 En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera.

Prédication : 

            C’est encore à l’étranger que cela se passe, quelques dizaines de kilomètres au nord du lac de Tibériade, dans un pays de forets, de ravins et de torrents. Le mont Hermon n’est pas bien loin qui récolte pluie, et neige parfois, de l’eau qu’il restitue plus bas…

            Si l’on s’en tient aux indications géographiques, les parcours de Jésus, dans cette première partie de l’évangile de Marc, ne sont guère plausibles. On pense que l’origine romaine de la dernière rédaction de Marc explique cela. Mais on peut aussi essayer de trouver comme une sorte de cohérence symbolique dans ces parcours : ces parcours se passent en terre étrangère, comme si ce que Marc – Jésus – voulait enseigner requerrait pour prendre racine une terre étrangère, des situations étrangères, c'est-à-dire qui ne peuvent être comparées à aucune autre, situations dans lesquelles, bonnes ou mauvaises, réjouissantes ou dramatiques, et même s’il trouve en lui quelques forces de réflexion, l’être humain est absolument démuni. Dans ces situations, l’Évangile, qui n’apporte pas d’explications, pas de solutions ni de recettes, a toute sa place… Attention à nous garder ici de mots qui seraient par trop définitifs.

            En chemin donc, et dans un pays plutôt verdoyant, Jésus interrogea ses disciples : « Qui suis-je au dire des hommes ? » Pour répondre à cette question comme le font les gens, Elie, Jean le Baptiste… il faut être en mesure de comparer, comparer le Prophète Elie et Jésus, comparer Jean le Baptise et Jésus, leurs vies, leurs actes, leur message. Et il faut aussi qu’à la mémoire de ces prédécesseurs il s’attache les mythologies de leur résurrection.

            Retenons le verbe comparer : pour que les gens croient que Jésus est Untel ressuscité, il faut que la vie d’Untel et celle de Jésus soient comparables et comparées. Et au point où nous en sommes, c'est-à-dire Marc 8,27ss., s’il s’agit d’un enseignant brillant, capable de faire des miracles, capable de prophétiser, capable de faire sienne la cause des petites gens et de clouer le bec aux savants… ça peut aller, la comparaison tient à peut près. Elle tient même lorsque Pierre – toujours Pierre – déclare : « Toi, tu es le Christ ».

            Cette déclaration de Pierre est correcte du point de vue du catéchisme, certainement sincère aussi. Mais elle n’est qu’une comparaison. Le Christ, dans la pensée de Pierre, c’est le prophète avec un superlatif, un hyperprophète (j’invente ce superlatif). Mais un hyperprophète, c’est comme un prophète, qui guérit plus, enseigne mieux, qui devine mieux les signes des temps, qui polémique plus énergiquement que les autres prophètes, qui s’engage plus et plus dangereusement que les autres, et qui perdra sa vie d’une manière plus brutale et plus infamante que tous les autres prophètes… Dans la pensée de Pierre, donc, il y a Jésus, le Christ, hyperprophète, et tout cela, ça ne pose pas de problèmes particuliers, parce que cela correspond à sa connaissance des mythologies et des Saintes Écritures de son temps – et nous pouvons penser qu’il devait assez bien les connaitre.

            Mais dans la description que nous venons de proposer, il y a quelques mots que nous avons laissés de côté et qui pourtant figurent dans les versets que nous méditons, et qui sont essentiels.

            Il faut que le Fils de l’homme… et que, trois jours après, il ressuscite. Tout ce que Jésus annonce est parfaitement compréhensible par ses disciples, et donc pour Pierre, mais et que trois jours après, il ressuscite n’est pas compréhensible. Et même si nous lisons que Jésus « commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme », nous devons constater que chez ses disciples, et chez Pierre, le premier, ça n’imprime pas. Et ça n’imprime pas parce que ça n’est comparable à rien. La résurrection du Christ n’est comparable à rien. Autant il y a une continuité entre les prophètes et l’hyperprophète, autant il y a une discontinuité entre l’hyperprophète et le Fils de Dieu.

            C’est cette discontinuité qui fait que Pierre perd pied. Pierre tire Jésus vers lui (imaginez que Pierre attrape Jésus par le vêtement et le tire à lui) et le réprimande, comme si lui, Pierre était celui qui sait toutes choses, cependant que Jésus est un enfant fautif. Nous pouvons essayer de comprendre Pierre : il cherche à ramener ce qu’il ne connait pas à ce qu’il connait. Pierre cherche à combler un abîme, il cherche à supprimer la discontinuité. Et ne pensons pas que l’abîme ne peut pas être comblé, ou que la discontinuité ne peut pas être recousue. Toutes les notions que Marc utilise, même Satan-Dieu, et même vie-mort, et même mort-résurrection, peuvent être vidées de l’abîme qu’elles désignent, et peuvent être bientôt remplacées par des affirmations reçues, pleines, et massives… et plus ces affirmations sont pleines et massives, plus ceux qui les professent le feront avec méchanceté ; je ne prendrai qu’un exemple : à plusieurs reprises dans Les raisins de la colère (1939), l’écrivain américain John Steinbeck met en scène des formes haletantes de piété chrétienne, dont la prière s’exprime par imitation de cris d’animaux, dont les adeptes affichent pour toutes choses des certitudes massives, adeptes qui sont constamment méchants avec leurs semblables… Ces gens, pour revenir au texte de Marc, ont attiré Jésus à eux et ne l’ont plus jamais lâché. Un exemple, parmi d’autres, parmi mille autres possibles. Car même si, dans le récit, Pierre se fait à son tour réprimander par Jésus, on ne voit pas que ce que Jésus dit à Pierre à ce moment là change considérablement – dans l’évangile de Marc – le destin de Pierre… ni celui d’autres disciples d’ailleurs. Et nous pourrions ici afficher la certitude que remplir l’abîme est possible, que c’est d’ailleurs ce qui advient toujours. Malheur à nous cependant si nous faisons cela, car si nous faisons cela nous sommes sans espérance.         

            Quelle est donc notre espérance ? Il est difficile de dire ce qu’est notre espérance ; il est moins difficile de dire que l’étude, le culte, et le service, sont des méditations sur la foi et sur la vie ; comment elles adviennent et comment elles demeurent ; comment une vallée de larmes peut devenir une oasis ; et comment, lorsque tous les chemins semblent barrés, il reste quelque part l’ébauche d’un sentier qu’on n’ose même pas imaginer. Pour le dire avec les idées de Marc, la foi chrétienne, c’est espérer lorsqu’il n’y a plus rien à espérer, et tout donner lorsque tout est déjà perdu. Ceci pour les formes extrêmes de la détresse et de l’engagement, des formes qui correspondraient à la fin d’un Vendredi Saint.

            Pour la vie plus courante, la foi chrétienne est le don de cet accompagnement que le Seigneur prodigue ; le don de cette veille qu’il observe sur les paroles et les gestes des humains qui le cherchent, veille qui, parfois, lorsqu’ils en prennent trop à leur aise avec lui, le fait se cabrer et prononcer cet Arrière de moi… qui, si l’on veut bien l’entendre, est la condition de toute ouverture de l’abîme, la condition de toute bénédiction.

            Nous allons tâcher de reprendre cela en une citation : « Je crois que Dieu veut nous donner dans toute situation difficile la force de résistance dont nous avons besoin. Mais il ne la donne pas d’avance, afin que nous ne comptions pas sur nous-mêmes, mais sur lui seul. Dans une telle foi, notre peur de l’avenir devrait être surmontée » (Dietrich Bonhoeffer, 1906 -1945).



samedi 4 septembre 2021

Une méditation sur la tradition (Marc 7,31-37)

Marc 7

31 Jésus quitta le territoire de Tyr et revint par Sidon vers la mer de Galilée en traversant le territoire de la Décapole. 32 On lui amène un sourd qui, de plus, parlait difficilement et on le supplie de lui imposer la main. 33 Le prenant loin de la foule, à l'écart, Jésus lui mit les doigts dans les oreilles, cracha et lui toucha la langue. 34 Puis, levant son regard vers le ciel, il soupira. Et il lui dit: «Ephphata», c'est-à-dire: «Ouvre-toi.» 35 Aussitôt ses oreilles s'ouvrirent, sa langue se délia, et il parlait correctement. 

36 Jésus leur recommanda de n'en parler à personne: mais plus il le leur recommandait, plus ceux-ci le proclamaient. 37 Ils étaient très impressionnés et ils disaient: «Il a bien fait toutes choses; il fait entendre les sourds et parler les muets.» 

Prédication :

          Sans relire en entier le 7ème chapitre de l’évangile de Marc, il peut être intéressant de s’en remémorer les deux premiers épisodes :

            (1) D’abord, une querelle, entre Jésus et des Pharisiens, qui porte sur la purification des mains avant toute absorption de nourriture. Pourquoi ce rituel, pourquoi être attaché à la tradition ? Est-ce nécessaire ? Obligatoire ? Et à partir de cela, toute la tradition est interrogée par la prédication de Jésus.         Le lieu de cette première querelle est celui d’une division entre Juifs ayant adopté l’Évangile, qui se sont libérés de leurs obligations traditionnelles, et d’autres Juifs étant restés fidèles à la foi de leurs pères, et continuant à respecter ces mêmes obligations.

            Ceux-ci interrogent ainsi Jésus : « Pourquoi tes disciples ne marchent-ils pas selon la tradition des anciens, et prennent-ils leur repas avec des mains impures ? » Sur cette question la langue grecque nous réserve une merveilleuse surprise : le mot traduit par impur a une autre signification, il qualifie ce qui est commun, commun à tous les hommes, sauf évidemment à ceux qui se déclarent eux-mêmes purs. Pourquoi tes disciples prennent-ils le repas avec des mains communes, en faisant comme tout le monde ? » Et ce mot, plusieurs fois répété dans le premier épisode du chapitre 7 de Marc, suggère que oui, l’Évangile de Jésus Christ, d’abord annoncé à des Juifs, doit s’adresser aussi à l’homme commun, la femme commune, étranger, étrangère aux traditions des anciens d’Israël, bref, à tout le monde, et sans rites obligatoires.

            (2) Ici, nous pourrions dire que oui, évidemment, l’Évangile est bien pour tous et que, la preuve, Jésus s’en va à l’étranger, chez les gens du commun, il se dirige vers le nord, Tyr, Sidon, et environs.

            Mais ça n’est pas pour prêcher qu’il part au Liban, il semble avoir voulu faire retraite. Cependant, il est précédé par sa réputation. Et une femme va lui réclamer, et obtenir de lui, la guérison de sa fille. Souvenons-nous : elle est païenne, d’expression grecque, et d’origine syro-phénicienne.  L’Évangile est-il destiné à ces gens-là ? Ne répondons pas oui trop péremptoirement. Le Juif Jésus répond ainsi : « …ce n’est pas bien de retirer le pain aux enfants pour le jeter aux petits chiens. » La réponse de la femme, vous la connaissez, les petits chiens, sous la table, mangent les miettes qui sont tombées à terre, et Jésus, vaincu par une telle répartie, prononce et réalise la guérison demandée.             Même s’il n’est pas question directement de tradition et de rituel, Jésus commence par rappeler, avec force argument, qu’il existe une séparation traditionnelle absolue, entre lui et cette femme du commun, entre lui le Juif et elle cette femme païenne qui ose venir vers lui. La tradition dont ici Jésus se réclame écrase d’emblée toute rencontre possible avec les non Juifs, les impurs… les gens communs. Par contre, pour cette femme, il n’y a pas de séparation entre elle et lui, entre le pur et l’impur, entre le Juif et le commun, et de là sa répartie.

            Dans toutes les cultures, des miettes tombent de la table, toujours, surtout lorsque ce sont les enfants qui mangent ; et ces miettes de pain n’ont rien à voir avec quelque tradition que ce soit ; tombées au sol ces miettes sont à la disposition de qui les saisit. La simple présence de Jésus à l’étranger, sa présence comme un homme du commun, c’est juste une miette que la femme saisit...

            Pourtant, tout cela, cette scène d’imploration et la rigueur des répliques entre Jésus et la femme, suppose encore une élaboration et une vivacité intellectuelles qui ne sont pas à la portée de tous. La femme, après l’intervention de Jésus, retourne chez elle, et on n’en parle plus. L’Évangile, même à l’étranger, ne semble pas encore être proposé à tous…

            (3) Troisième épisode du 7ème chapitre de Marc. L’itinéraire que prend alors Jésus le mène à s’enfoncer d’avantage encore en territoire étranger. Il lui reste à être effectivement dépouillé de tous les éléments traditionnels liés à son judaïsme d’origine, il lui reste à devenir un homme du commun. Il doit être confronté là à la vie commune, à la vie telle qu’elle va, comme elle va partout de par le monde, sans aucune considération de pureté, de tradition, de sainteté, de fin raisonnement et de théologie.

             Un homme est malade, il n’entend rien, il ne dit rien, on l’amène près de Jésus. Une fois les présentations faites, Jésus attire l’homme loin de la foule. Et donc l’Évangile, l’effectuation même de l’Évangile, advient dans la discrétion et l’intimité du tête à tête entre l’homme et son sauveur.

            Il semble qu’on ne puisse pas envisager un dépouillement plus extrême de la prédication de l’Évangile. On voit aussi que la tradition d’origine de Jésus soit dans ces circonstances-là sérieusement, voire totalement congédiée. A ce niveau de simplification et de dépouillement, avec ce degré-là d’intimité, on peut dire que l’Évangile est effectivement pour chacun, pourvu que chacun soit mené par d’autres vers Jésus ; ces autres n’ont pas de nom. Et ce qui mène ainsi anonymement vers Jésus, c’est ce qu’on peut appeler une tradition, tradition ici entièrement assumée par des gens faisant partie du commun des mortels.

            (4) Même si ce miracle eut lieu dans une absolue discrétion, il fut évidemment connu. Les gens en parlèrent, n’ayant rien d’autre à proclamer, juste qu’un homme sourd et muet avait été guéri par un certain Jésus venu de l’étranger. Le texte précise bien que les gens proclamaient ce fait – auquel ils n’avaient même pas assisté – proclamer étant le verbe aussi utilisé pour évoquer des propos reçus et traditionnellement déjà connotés.

            Ainsi, le 7ième chapitre de l’évangile de Marc commence par une discussion serrée sur des questions de tradition, et finit par une scène de miracle qui advient parce qu’elle advient, sans un mot, sans une justification, sans gestes codifiés, sans spectateurs. Et donc pour l’homme du commun, le miracle, l’Évangile, est intime, sans comment ni pourquoi. Et il est adressé ainsi à l’étranger, à l’homme du commun, hors de toute médiation, hors de tout contrôle traditionnels. Et il subjugue les gens.

            « Il a tout fait à la perfection ; il fait entendre les sourds et parler les muets. » C’est ce que disent les gens, et ça peut être regardé comme une confession de foi. Confession de foi en qui ? De foi en quoi ? Et pourquoi d’une seule guérison on passe à un pluriel totalisant ?

            Confession de foi, en sorte d’action de grâce, pour Jésus, oublions ici les mots Christ, Fils de Dieu ! Oublions tout ce que nous savons ou croyons savoir de lui. Pensons que le Sauveur est un homme du commun, et que l’Évangile est une rencontre intime avec cet homme-là, une rencontre qui peut changer bien des choses dans une vie, une rencontre qui ouvre les oreilles et la bouche. Une rencontre qui, sur le fond et sur la forme, ne doit rien à une tradition établie…

            Mais est-ce vraiment cela ? Est-ce vraiment possible qu’une rencontre avec Jésus ait-lieu hors de toute tradition ? Même dans le plus grand dépouillement, même loin de tout, dans la terre commune, il y a des gens qui, sachant qu’un étranger est là, sachant de quoi il est capable, mènent le sourd muet jusque vers Jésus, avec en eux l’espérance pour lui d’une rencontre.

            C’est en cela, et en cela seulement qu’une tradition a sa raison d’être, c’est à cela et cela seulement qu’elle doit œuvrer. Amen


dimanche 29 août 2021

Croire et pratiquer (Deutéronome 4,1-8 & Jacques 1,17-27)

Deutéronome 4,1-8 TOB-1988 (le SEIGNEUR traduit les quatre lettres du nom de Dieu)

1 Et maintenant, Israël, écoute les lois et les coutumes que je vous apprends moi-même à mettre en pratique: ainsi vous vivrez et vous entrerez prendre possession du pays que vous donne le SEIGNEUR, le Dieu de vos pères. 2 Vous n'ajouterez rien aux paroles des commandements que je vous donne, et vous n'y enlèverez rien, afin de garder les commandements du SEIGNEUR votre Dieu que je vous donne. 3 Vous avez vu de vos yeux ce que le SEIGNEUR a fait à Baal-Péor; tous ceux qui avaient suivi le Baal de Péor, le SEIGNEUR ton Dieu les a exterminés du milieu de toi, 4 tandis que vous, les partisans du SEIGNEUR votre Dieu, vous êtes tous en vie aujourd'hui.

5 Voyez, je vous apprends les lois et les coutumes, comme le SEIGNEUR mon Dieu me l'a ordonné, pour que vous les mettiez en pratique quand vous serez dans le pays où vous allez entrer pour en prendre possession; 6 vous les garderez, vous les mettrez en pratique: c'est ce qui vous rendra sages et intelligents aux yeux des peuples qui entendront toutes ces lois; ils diront: «Cette grande nation ne peut être qu'un peuple sage et intelligent!» 7 En effet, quelle grande nation a des dieux qui s'approchent d'elle comme le SEIGNEUR notre Dieu le fait chaque fois que nous l'appelons? 8 Et quelle grande nation a des lois et des coutumes aussi justes que toute cette Loi (Torah) que je vous donne aujourd'hui?

Jacques 1,17-27DRB-1885

17 tout ce qui nous est donné de bon et tout don parfait descendent d'en haut, du Père des lumières, en qui il n'y a pas de variation ou d'ombre de changement. 18 De sa propre volonté, il nous a engendrés par la parole de la vérité, pour que nous soyons une sorte de prémices de ses créatures. 19 Ainsi, mes frères bien-aimés, que tout homme soit prompt à écouter, lent à parler, lent à la colère; 20 car la colère de l'homme n'accomplit pas la justice de Dieu. 21 C'est pourquoi, rejetant toute saleté et tout débordement de malice, recevez avec douceur la parole implantée, qui a la puissance de sauver vos âmes. 22 Et mettez la parole en pratique, et ne l'écoutez pas seulement, vous séduisant vous-mêmes. 23 Car si quelqu'un écoute la parole et ne la met pas en pratique, il est semblable à un homme qui observe sa face naturelle dans un miroir; 24 puis s’étant observé lui-même et s'en est allé, et aussitôt il a oublié ce qu’il était. 25 Mais celui qui aura plongé le regard de près dans la loi parfaite, celle de la liberté, et qui aura persévéré, n'étant pas un auditeur oublieux, mais un faiseur d'œuvre, celui-là sera bienheureux dans ce qu’il fera26 Si quelqu'un pense être pratiquant et qu'il ne0 tienne pas sa langue en bride, et trompe son cœur, la pratique religieuse de cet homme est vaine27 La pratique pure et sans tache devant Dieu le Père, est celle-ci : visiter les orphelins et les veuves dans leur affliction, et se conserver pur du monde.

Prédication : 

            Au début de cette prédication, relisons deux des versets que nous avons lus déjà. Dans l’épître de Jacques : « La religion pure et sans tache devant Dieu le Père, la voici : visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse; se garder du monde pour ne pas se salir (Jacques 1:27TOB/JD). Et dans le Deutéronome : « 7 En effet, quelle grande nation a des dieux qui s'approchent d'elle comme le Seigneur notre Dieu le fait chaque fois que nous l'appelons ? » (Deutéronome 4:7TOB).

             Qu’est-ce à dire ? On dirait que le Seigneur s’approche à l’appel de son peuple, et qu’il n’y a qu’à l’appeler pour qu’il vienne, ce dont les dieux des autres nations sont totalement incapables.

            Les Hébreux ont-ils cru cela ? Ceux qui ont écrit le Deutéronome ont-ils cru cela ? Après avoir subi les foudres de l’empire Assyrien (722 av. JC.) et la perte de plusieurs des tribus d’Israël, après avoir subi les foudres de l’empire Babylonien, la destruction de la ville et du Temple, plus la déportation (585 av. J.C.)… les Hébreux pouvaient-ils croire qu’il suffit d’appeler le Seigneur pour qu’il se manifeste ? Pouvaient-ils croire cela ?

            Nous arrêtons là cette énumération historique, puisqu’elle mentionne les catastrophes majeures dont les auteurs du Deutéronome – pas seulement du Deutéronome – ont eu à répondre lorsqu’ils ont construit leur doctrine et composé leurs livres… et à ces premières catastrophes majeures il convient d’ajouter toutes les autres catastrophes, ces catastrophes individuelles, domestiques, auxquelles chaque être humain, tôt ou tard, doit faire face… sans oublier LA catastrophe, la Shoah, dans laquelle les enfants d’Israël furent anéantis par millions et à laquelle pour toujours il nous faut faire face.

            Croyaient-ils vraiment cela, les auteurs anciens, qu’on appelle le Seigneur et qu’alors le Seigneur s’approche ?

            Et avec cela croyaient-ils aussi que la conservation scrupuleuse et littérale des commandements et coutumes, ainsi que leur minutieuse mise en pratique, seraient de nature à faire d’eux les propriétaires invincibles et perpétuels de la terre de Canaan, exemptés de toute souffrance, de tout mal ?

            Ont-ils cru cela ? Nous pouvons nous poser cette question… le texte nous y conduit.

             En affirmant – si nous lisons bien – que le Seigneur s’approche chaque fois qu’il est appelé par ses fidèles, nous nous contraignons à nous demander ce qu’il fait le reste du temps, lorsqu’il n’est pas appelé. Lorsqu’il n’est pas appelé, où est-il ? Lorsqu’il n’est pas appelé, que fait-il ? Et nous sentons bien que le Seigneur, s’il ne répond qu’à l’appel de ses fidèles, n’est pas vraiment différent qualitativement des dieux des autres nations… Il est alors juste un dieu lointain.

            Bien sûr, certains nous diront qu’ils ont appelé et que Dieu, muet jusque là, leur a soudainement et enfin répondu. D’autres aussi verront en tel ou tel événement important l’action du Seigneur s’étant approché. Il y a peu à dire là-dessus : Alléluia. Peu à dire, mais il y a à se demander si, quand le Seigneur s’approche pour certains, pourquoi il ne s’approche pas pour les autres ? Le verset que nous avons lu ne suggère que des réponses qui accablent d’avantage encore ceux pour qui le Seigneur ne s’est pas manifesté : ils n’auront pas prié suffisamment, ou avec trop peu de ferveur, ou pas de la bonne manière, ou ils n’auront pas su ouvrir leurs yeux, et leurs cœurs, devant l’immanquable approche du Seigneur qui pourtant s’approche…

             Doit-on ainsi charger toujours d’avantage les épaules et les consciences de ceux qui peinent, de ceux qui souffrent ?

            Nous ne pouvons guère aller plus loin avec ce verset, du moins tel qu’il était jusqu’ici traduit : « …quelle grande nation a des dieux qui s'approchent d'elle comme le Seigneur notre Dieu le fait chaque fois que nous l'appelons ? »

             Alors voici d’autres pistes, esquissées avec le même texte en langue hébraïque, mais autrement traduit : « Car quelle est la grande nation qui ait Dieu près d'elle, comme le Seigneur, notre Dieu, est près de nous, dans tout ce pour quoi nous l'invoquons (Darby) »

            Ici la qualité du Seigneur est d’être proche. Il n’est pas plus ou moins proche. Il n’opère pas de va-et-vient qui seraient en lien avec la dévotion de ses fidèles. Proche, c’est ce qu’il est.

            Pour préciser ce qu’est cette proximité nous pouvons proposer une confession de foi, très simple : « Rien de ce qui m’arrive n’est étranger à Dieu ». Une confession qu’il est possible de retrouver dans certains cantiques un peu anciens, comme Prends ma main dans la tienne (Alléluia, 47/14 ; un texte de 1908) : « Que ta main me dispense joie ou douleur, Paisible en ta présence, garde mon cœur. » Et encore dans ce qu’une très vieille paroissienne, terriblement éprouvée par la vie, m’avait une fois confié : « Sa main s’est trop souvent appesantie sur moi, mais je n’ai jamais douté de son amour. »

            Celui qui dit ainsi que le Seigneur est proche, n’énonce pas quelque chose qui porte sur le Seigneur. Il essaie de dire comment il voit sa vie, comment il voit la vie, commet il vit sa vie. Il essaie de dire qu’il essaie de recevoir sa vie en s’ouvrant de tout son cœur à ce qui advient, à ce réel qui inévitablement et toujours s’impose, et se moque des savoirs des humains ainsi que de leur piété.

            A cette tentative d’ouverture toujours recommencée, le philosophe Gabriel Marcel (1889-1973), devenu chrétien en 1929, au milieu de sa vie, avait donné le nom d’invocation (un recueil de ses articles et travaux a paru en 1940 sous le titre Du refus à l’invocation).

 

            « …le Seigneur, notre Dieu, est près de nous, dans tout ce pour quoi nous l'invoquons. »

            Invoquer Dieu, c’est – nous venons de le dire – se mettre en quête d’ouverture à la vie. Cette quête a besoin de moyens. Nous pouvons chercher, et trouver dans les œuvres de culture – pas nécessairement religieuses – de quoi nourrir et former cette ouverture. Nous pouvons aussi penser que les études bibliques, ateliers de réflexion, partages de toutes sortes sont aussi une forme de l’invocation.

            Nous pourrons aussi considérer que, de son ouverture à sa clôture, le culte est tout entier invocation. Dans les parties liturgiques, et dans les chants, il reprend après eux les chemins frayés par nos ancêtres ; dans la prédication, il essaie d’ébaucher un chemin peut-être aujourd’hui praticable ; et dans la Sainte Cène il y a le mystère de l’existence et de la simple possibilité de ces chemins.

            En tout cela, le Seigneur qui est proche – c’est sa qualité essentielle – se manifeste, non pas parce que nous l’invoquons afin qu’il vienne – en réalité il est toujours déjà là parce que sa qualité essentielle est qu’il est proche : il se manifeste parce que ses invocateurs le manifestent, il se manifeste parce que nous le manifestons.

             Cette question de l’invocation des fidèles et de la manifestation du Seigneur traverse presque toute la Bible. Nous la retrouvons notamment dans l’épitre de Jacques.

            Dans ces débuts de l’ère chrétienne, les gens se sont interrogés, se sont affrontés, au sujet de ce qu’il convenait de faire et de dire en religion. Et cela a dû être difficile, parfois brutal… Au point que certains auteurs ont suggéré que tous ces débats, toutes ces réflexions, étaient du temps perdu, du temps en moins pour soulager la misère. Alors, en ce temps-là, Jacques, l’auteur de l’épître, proposa qu’on tourne le dos aux passions du monde, et le débat religieux fait parfois partie de ces passions du monde. Voici ce que Jacques propose : « Le service religieux pur et sans tache devant Dieu le Père, est celui-ci : de visiter les orphelins et les veuves dans leur affliction, de se conserver pur du monde. »

            Et voici que la diaconie serait l’ultime forme possible de l’invocation, en laquelle le Seigneur proche serait manifesté par ceux qui l’invoquent de cette manière toute pratique.

             Nous avons à ce point évoqué bien des manières de parler du Seigneur tout proche, et bien des manières de le manifester. Nous n’allons exclure aucune de ces manières. Qui serions-nous d’ailleurs pour le faire ?

            Le Seigneur est proche. Amen