dimanche 1 septembre 2019

L'apprentissage de la simplicité (Luc 14,1-14)


Luc 14
1 Or Jésus était entré dans la maison d'un chef des Pharisiens un jour de sabbat pour y prendre un repas; ils l'observaient,
2 et justement un homme souffrant de graves œdèmes se trouvait devant lui.
3 Jésus prit la parole et dit aux légistes et aux Pharisiens: «Est-il permis ou non de guérir un malade le jour du sabbat?»
4 Mais ils gardèrent le silence. Alors Jésus, prenant le malade, le guérit et le renvoya.
5 Puis il leur dit: «Lequel d'entre vous, si son fils ou son bœuf tombe dans un puits, ne le hissera pas aussitôt, en plein jour de sabbat?»
6 Et ils ne purent rien répondre à cela.

7 Jésus dit aux invités une parabole, parce qu'il remarquait qu'ils choisissaient les premières places; il leur dit:
8 «Quand tu es invité à des noces, ne va pas te mettre à la première place, de peur qu'on ait invité quelqu'un de plus important que toi,
9 et que celui qui vous a invités, toi et lui, ne vienne te dire: ‹Cède-lui la place›; alors tu irais tout confus prendre la dernière place.
10 Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place, afin qu'à son arrivée celui qui t'a invité te dise: ‹Mon ami, avance plus haut.› Alors ce sera pour toi un honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi.
11 Car tout homme qui s'élève sera abaissé et celui qui s'abaisse sera élevé.»

12 Il dit aussi à celui qui l'avait invité: «Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n'invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins, sinon eux aussi t'inviteront en retour, et cela te sera rendu.
13 Au contraire, quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles,
14 et tu seras heureux parce qu'ils n'ont pas de quoi te rendre: en effet, cela te sera rendu à la résurrection des justes.»



Prédication :
            Voici un souvenir personnel, sous la forme d’un petit dialogue :
-        On a reçu une invitation des De Pierrefeu pour un dîner.
-        Woaw ! C’est pour quand ?
-        Pour quand… On n’a rien à y faire.
-        Ah…
-        De toute façon on n’ira pas !
-        Mais pourquoi ?
-        Parce que, si on y va, on ne pourra jamais rendre.

Je suspens là ce petit dialogue. Il aura une suite un peu plus tard dans la prédication. Ce petit dialogue nous introduit dans un domaine sensible, celui des conventions culturelles qui régissent les invitations et autres mondanités. Pour l’un au moins des protagonistes de ce dialogue, accepter une invitation de ce genre supposait manifestement qu’on se sente digne d’y répondre, et qu’on soit capable aussi d’inviter en retour avec la même prodigalité – ce qui se nomme « rendre ».

Il était en judaïsme d’usage, le jour du sabbat, qu’un étranger de passage soit accueilli pour le repas par l’une des familles de la communauté locale. Mais que peut rendre un étranger de passage ? Rien… Qu’il ne puisse rien rendre n’empêche pas qu’il s’en aille porteur d’une dette qu’il paiera un jour en invitant chez lui un étranger de passage. Etc.
Notre petit dialogue contemporain nous suggère aussi que, lorsqu’on choisit de répondre à l’invitation, on se place au niveau de ceux qui vous reçoivent.
Comment donc doit-on se tenir en société ?

Voici un invité particulier, Jésus, qui entre – a-t-il seulement été invité ? – chez un Chef Pharisien, un jour de sabbat. Il entre donc chez un champion de l’observance un jour ou l’observance est au maximum de ses exigences. Qu’en est-il un jour de sabbat ?
Bibliquement, il en va ainsi : d’un côté, un commandement – Exode 31,14-15 – qui n’observe pas le sabbat doit être mis à mort ; d’un autre côté – Lévitique 18,5 – « c’est en accomplissant les commandements que l’homme aura la vie », ce que les sages faisant autorité comprennent comme personne ne doit perdre la vie du fait de l’observance des commandements. Nous avons donc affaire à deux commandements parfaitement contradictoires.
Alors, cet homme malade, duquel de ces deux commandements relève-t-il ? Et le fils d’un pharisien, et le bœuf d’un pharisien, de quel commandement relèvent-ils ?
Il n’y a pas, dans l’évangile de Luc, de haine des pharisiens à l’encontre de Jésus. Ils se taisent. Ils se taisent et ne complotent pas… Ce silence doit – hier comme aujourd’hui – tenir lieu de réponse. Car, la question de la guérison de cet homme ne relève pas d’une question de Loi. La faire dépendre d’une question de Loi, c’est mettre en œuvre une espèce de commandement anti-commandement. Et un commandement anti-commandement est encore un commandement…

L’approche se doit donc d’être simple et concrète. En somme donc, cet homme malade, voulez-vous qu’il vive ? Alors, s’il vous est possible de le faire vivre, faites-le. Il n’y a pas de mauvais moment pour faire du bien. Et ce bien, au sens biblique, s’entend comme purement, totalement et uniquement offert : lorsqu’aux jours de la création le créateur voit que ce qu’il a fait est bien – ou bon – cela signifie que cela est vivant, que cela peut et doit vivre.
Au fond, qu’est-il donc permis ? Est permis – voire obligatoire – tout ce qui est bon – dans le sens que nous avons vu : tout ce qui a pouvoir de rappeler au plus grand nombre et à soi-même que la vie est un don de Dieu confié à l’homme.


Revenons à notre texte, au moment où Jésus s’adresse aux invités (deuxième round), et leur demande pour quelle raison ils sont là ? C’est que, si l’invitation qu’ils ont reçue est bien un don – et nous n’avons pas de raison d’en douter – la réponse à l’invitation peut aussi être un don ; elle le peut et, en quelque manière, elle le doit… elle le devrait.
Se placer délibérément aux premières places afin d’être vu, ou se placer délibérément aux dernières places dans le but d’être finalement encore mieux vu, qu’est-ce que ça change ? Jouer des coudes pour être bien en vue, c’est déjà un peu moche. Mais imaginez que des gens jouent des coudes pour se placer tout au fond, afin d’être ensuite distingués. Il n’est pas de pire élévation qu’un faux abaissement calculé.
Jésus interroge ici des invités, et les interroge sur l’importance qu’ils ont, ou plutôt sur l’importance qu’ils se donnent. Il est aisé de condamner ceux qui se donnent d’une manière ou d’une autre plus d’importance qu’ils n’en ont. Mais qui donc peut être juge de sa propre importance rapportée à celle d’autrui ?
La véritable importance, tout comme le véritable abaissement, n’éprouvent pas le besoin de s’exhiber. Ils n’éprouvent même pas le besoin d’être reconnus, et ils éprouvent moins encore le besoin d’être récompensés.

Et Jésus de revenir explicitement sur le thème de l’invitation pour le porter à une sorte de paroxysme : tourner délibérément le dos à tous ses propres obligés et inviter délibérément des gens qui n’ont aucune raison sociale de l’être et qui n’ont en plus aucun moyen de rendre. Jésus proclame bienheureux ceux qui auront agi ainsi.

Pour ma part, je reviens à ce petit dialogue par lequel nous avons commencé.
-        On a reçu une invitation des De Pierrefeu pour un dîner.
-        Woaw ! C’est pour quand ?
-        Pour quand… On n’a rien à y faire.
-        Ah…
-        De toute façon on n’ira pas !
-        Mais pourquoi ?
-        Parce que, si on y va, on ne pourra jamais rendre.
-        Rendre… est-ce ça qu’ils attendent ?

Il fut impossible d’aller plus loin que cette dernière question. C’eût été plus simple de simplement accepter. Mais la simplicité est peut-être la chose la plus difficile à faire grandir.
Dans ces quelques versets – en fait, dans ce chapitre et dans celui qui précède – Jésus tente d’éduquer ses contemporains à la simplicité. Une simplicité qui n’exclut ni la hauteur de vues ni la profondeur de l’engagement.
Une simplicité à laquelle il nous appelle, jour après jour, à sa suite. Amen



dimanche 21 juillet 2019

Ecouter, ou faire ? Chez Marthe (Luc 10,38-42)

Vous pourrez aussi lire Genèse 18, où Abraham reçoit une étrange visite, et offre à ses visiteurs une hospitalité gigantesque, toute proche-orientale...


Luc 10 :
38 Comme ils étaient en route, il entra dans un village et une femme du nom de Marthe le reçut dans sa maison.
39 Elle avait une sœur nommée Marie qui, restant assise aux pieds du Seigneur, écoutait ce qu’il disait.
40 Marthe s’était absorbée à un service bien compliqué. Apparaissant soudain, elle dit: «Seigneur, qu’est-ce que ça te fait que ma sœur m'ait laissée seule à servir ? Dis-lui donc de m'aider ! »
41 Le Seigneur lui répondit: «Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et t'agites pour des choses bien compliquées.
42 Une seule est nécessaire. C'est bien Marie qui a choisi la bonne part; elle ne lui sera pas enlevée.»

Prédication :

            La semaine dernière, dans ce même chapitre de Luc, nous avons médité autour de la question de l’écart qui existe entre ce qui est écrit dans les Écritures et ce qu’il convient de faire. Entre veiller très pieusement à sa propre pureté rituelle et prendre soin d’un inconnu blessé, la réponse allait de soi. Il y a d’ailleurs un commandement, en judaïsme, qui prime sur tous les autres, même sur celui du sabbat, c’est le commandement de la sauvegarde de la vie. Et si l’on s’interroge sur la sauvegarde de la vie de qui, il n’est qu’à se souvenir que l’homme tombé sous les coups des bandits était un parfait inconnu : prendre soin d’un homme c’est prendre soin de tout homme.
            Mais le bord de la route est-il le seul lieu où l’Évangile invite à un déploiement concret ? L’épisode chez Marthe et Marie semble bien revenir sur ces questions de commandements sacrés et de leur observance.
Souvenons-nous d’abord que nous sommes au Proche-Orient, et ça n’est pas peu dire que l’hospitalité y est sacrée. Ne serait-ce que parce que, parfois, l’étranger de passage peut être Dieu lui-même, et qu’il n’existe aucune procédure d’identification qui permette de le reconnaître à coup sûr. A cette enseigne, nous pourrions nous demander en quoi nous pouvons être certain que c’est bien Dieu qui apparaît à Abraham (Genèse 18), Dieu au nom imprononçable et que nul n’a jamais vu…  
Les trois hommes, Dieu ou pas, vont être accueillis par Abraham avec toute la verve et tous les rites des Proche-Orientaux. De plus, Abraham dispose d’une femme et d’un esclave pour que ses visiteurs soient dûment honorés, Dieu ou pas, répétons-nous. 
Chagall, et les trois visiteurs d'Abraham
Comment Marthe, Proche-Orientale, peut-elle savoir qu’elle accueille chez elle celui que nous avons reconnu comme le Seigneur ? Pour nous, la chose est simple : l’évangéliste nous mâche le travail et nous savons d’emblée quelle attitude est la bonne. Nous savons même très rapidement que la bonne part, une part qui ne sera jamais enlevée, c’est de se tenir aux pieds du Seigneur et écouter sa parole. Et nous sommes prompts à louanger Marie et à regarder Marthe un peu de haut.
Pourtant, s’il est quelqu’un qui fait offense à l’hospitalité proche-orientale dans cette parabole, c’est Marie. Car Marie n’est pas à sa place, ni Marthe non plus d’ailleurs. La maison dans laquelle Jésus s’est rendu c’est la maison de Marthe, et dans la maison de Marthe, celle qui doit être dévouée au service, c’est Marie. Or Marie, prenant une inconcevable initiative, s’assied aux pieds du Seigneur, et écoute sa parole… la suite, nous la connaissons.

Mais poursuivons. Supposons que nous disions maintenant que ce qui est nécessaire, la bonne part, c’est s’asseoir aux pieds du Seigneur et écouter. Nous collerions apparemment bien au texte, mais apparemment seulement, car l’hospitalité – peut-être même la politesse – et donc la personne de l’hôte – Jésus – ne serait pas ainsi honorée : un hôte, on le nourrit. Et puis cela reviendrait surtout à remplacer une obligation, celle de l’hospitalité, par une autre  obligation, celle de l’attention portée à la parole…
Que serait alors l’Évangile, et quelle bonne nouvelle apporterait-il s’il n’était que transgressif, ou, pire, s’il érigeait une transgression en nouvelle règle absolue ? Et puis, que resterait-il alors de cette bonne part que, selon Jésus, Marie a choisie, et ne lui sera jamais enlevée ? 
La cuisine de Marthe, après un service vraiment très compliqué...
Revenons au texte. Lorsque Marthe, sortant furieusement de sa cuisine, fait irruption dans la salle à manger, à qui s’adresse-t-elle ? «Seigneur, qu’est-ce que ça te fait que ma sœur m'ait laissée seule à servir ? Dis-lui donc de m'aider ! » Tous les traducteurs que j’ai consultés écrivent ici « m’aider » ; mais le sens est plus fort, bien plus fort, « dis lui donc de me remplacer… en cuisine ».  Marthe s’adresse à Jésus, son invité, qu’elle appelle Seigneur, d’une manière incroyablement impérative, pour qu’il rappelle à Marie, la sœur, les obligations qui sont les siennes. Ce que Marthe ordonne à Jésus, c’est qu’il rappelle à Marie quelle est sa place, d’inférieure, de servante en cuisine, pour qu’elle – Marthe – puisse briller en tant qu’hôtesse dans la salle de réception.
Jésus n’a d’ordre à recevoir de personne… et surtout pas l’ordre de rappeller aux inférieurs qu’ils sont des inférieurs, et surtout pas d’un ordre qui viendrait justifier des supérieurs dans le rang qu’ils pensent occuper de plein droit. Si l’Évangile est bien annonce de la grâce, la grâce est annoncée pour tous, et peut être reçue par tous… et par toutes. La bonne nouvelle ne peut pas être pour Marthe sans être pour Marie aussi. Elle ne peut pas être pour Abraham sans être aussi pour Sarah. Elle ne peut pas être pour Marie sans être aussi pour Marthe… sauf que Marthe, au regard des usages, a beaucoup plus à perdre que Marie, et résiste. 
Assis aux pieds du maître, un élève pas toujours docile...

Marie, dit le Seigneur, a choisi la bonne part. Quelle est cette bonne part ? S’asseoir aux pieds du Seigneur et écouter sa parole ? Privilégier la réflexion sur l’action ? Mieux vaut dire que Marie a fait un choix personnel, un vrai choix personnel en quoi elle n’entend obliger personne, alors qu’elle était maintenue jusqu’ici dans une situation où elle était servante et l’obligée de tous. L’entrée du Seigneur dans cette maison a été vécue par Marie comme un vent de changement, un air de libération, dont Jésus affirme qu’il est impossible à quiconque d’en venir à bout : cette part, la bonne part, libératrice, vivante et concrète de la foi chrétienne, ne peut être arrachée à aucun de ceux qui auront fait le choix de la saisir.
Décision éminemment individuelle, il est vrai. Mais qui est invariablement ordonnée à un engagement conséquent au service du Seigneur, engagement concret au service du prochain, un engagement donc individuel et communautaire.
Rien n’empêchera Marie, le moment venu, de retourner en cuisine avec Marthe. Rien n’empêchera non plus Marthe, le moment venu, de venir s’asseoir aux pieds de Jésus. L’une et l’autre en égales.
Qu’il en soit ainsi, pour elles, et pour nous. Amen

Marthe et Marie, un autre jour...

dimanche 14 juillet 2019

Lire, et faire, ce qui est écrit (Luc 10,25-37)

Le Bon Samaritain - Vincent van Gogh


Luc 10
25 Et voici qu'un légiste se leva et lui dit, pour le tenter : «Maître, que dois-je faire pour hériter de la vie éternelle ? »
26 Jésus lui dit: «Dans la Loi qu'a-t-il été écrit ? Comment l’accomplis-tu?»
27 Il lui répondit: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même.»
28 Jésus lui dit: «Tu as bien répondu. Fais cela et tu vivras.»
29 Mais lui, voulant se justifier lui-même, dit à Jésus: «Et qui est mon prochain?»
30 Jésus reprit: «Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, il tomba sur des bandits qui, l'ayant dépouillé et roué de coups, s'en allèrent, le laissant à moitié mort.
31 Par chance, un prêtre descendait par ce chemin; il vit l'homme mais passa à bonne distance.
32 De la même manière, un lévite arriva sur les lieux ; il vit l'homme mais passa à bonne distance.
33 Or, un Samaritain qui était en voyage arriva près de l'homme: il le vit et fut profondément ému.
34 Il s'approcha, banda ses plaies en y versant de l'huile et du vin, le chargea sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui.
35 Le lendemain, tirant deux pièces d'argent, il les donna à l'aubergiste et lui dit: ‹Prends soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, c'est moi qui te le redonnerai quand je repasserai.›
36 Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l'homme qui était tombé sur les bandits ? »
37 Le légiste répondit: «C'est celui qui a fait miséricorde envers lui.» Jésus lui dit: «Va et, toi aussi, fais de même.»
Qu'est-il écrit ? Comment lis-tu ?

Prédication :

                Dimanche dernier, nous lisions déjà quelques versets du 10ème chapitre de l’évangile de Luc. Nous avons parlé de 72 disciples envoyés par Jésus en mission de par le vaste monde, avec un double mot d’ordre : prêcher et guérir, ou, pour le dire légèrement autrement, dire et faire. A leur retour, ces disciples étaient dans la joie. «Seigneur, disent-ils, même les démons nous sont soumis en ton nom.» Sur quoi leur joie porte-t-elle ? L’objet de leur joie, c’est plutôt qu’ils ont fait… Jésus leur répond de se réjouir essentiellement de ce que leurs noms ont été écrits dans les cieux. Écrits dans les cieux, mais par qui, et surtout, pour quelles raisons leurs noms auraient-ils été écrits dans les cieux ? En raison de ce qu’ils ont fait ?
           
« Que dois-je faire pour hériter de la vie éternelle ? » C’est, toujours dans le 10ème chapitre de Luc, la même question qui revient. Non pas dans la bouche d’un disciple, mais dans la bouche d’un maître de la Loi, qui s’adresse à Jésus. Vous connaissez la réponse de Jésus : « Va et, toi aussi, fais de même. », c'est-à-dire, en trois points, (1) sois reconnaissant envers ceux, même anonymes, qui, un jour, t’ont secouru, (2) ne choisis jamais ceux que tu dois secourir, secours-les seulement, et (3) l’action diaconale est  prioritaire sur l’action cultuelle…
           
Si le légiste avait l’idée que sous ces trois conditions, il hériterait de la vie éternelle, Jésus lui dirait ce qu’il a dit déjà aux 72 : s’agissant de noms inscrits dans les cieux, ou de vie éternelle, ou de salut… quel que soit le nom qu’on donne à ça, il ne s’agit jamais de faire, car il n’y a aucun ‘faire’ personnel qui puisse garantir une divine rétribution.
            Or cela, le maître de la Loi le sait bien. Et il le dit même très précisément. Il le dit de deux manières. (1) En appelant Jésus ‘didas-kalos’, en gros maître de bonté. (2) En utilisant le verbe hériter : « Maître de Vie, que ferai-je pour hériter de la vie éternelle ? » Et bien, nul n’a jamais choisi ceux dont il hérite ; en étymologie grecque, hériter ‘klèro-noméo’ signifie le hasard fait loi.
Ce thème est bien plus qu’une passe d’armes entre un maître de la Loi  et un maître de bonté. Ce thème est familier aux protestants. Il porte même un nom latin – sola gratia – et a ses champions, Paul, Augustin, Martin Luther… et son hérésiarque, Pélage, qui affirmait en son temps (4è-5è siècle), qu’il n’y avait point de péché originel et que la grâce n’était pas nécessaire. Pour rester fidèle à l’esprit de la grâce qui souffla et souffle encore, nous devons apprendre et toujours réapprendre que ni la prédication de la grâce seule, ni la foi en la grâce seule, ni l’anathème jeté sur Pélage et sur ses nombreux descendants, ne sont des œuvres méritoires…
            Et le légiste, maître de la Loi, le sait parfaitement ; il sait parfaitement, en tant que maître de la Loi, que c’est la divine grâce qui sauve et qu’elle n’a besoin de personne pour sauver... C’est parce qu’il le sait parfaitement que la question qu’il pose à Jésus est plus qu’une simple mise à l’épreuve, qu’elle est une tentation, la troisième tentation (Luc 4), celle de faire de Dieu l’obligé des hommes à cause des Écritures.

            Nous pourrions en rester là. Mais il se trouve qu’une certaine double question est dans la bouche de Jésus, posée par lui au maître de la Loi, posée aussi aux autres auditeurs, posée aux lecteurs. « Dans la Loi, qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ? » Autre traduction : « Dans la Loi, qu’a-t-il été écrit ? Comment l’accomplis-tu ? » Cette double question, nous n’allons pas l’éluder, car c’est Jésus lui-même qui la pose. Et dans notre réponse, nous n’allons pas nier non plus qu’il y ait quelque chose à faire, car c’est lui-même qui le dit : « Fais cela et tu vivras. »
            D’abord la double question. Dans la Loi, qu’est-il écrit ? Ou qu’a-t-il été écrit ? C’est écrit aujourd’hui, ça a été écrit, hier, et même avant-hier. Déjà au temps de Jésus, et même bien longtemps auparavant, déjà au temps de Luc, il y a des textes canoniques, sacrés, inamovibles. Très bien, canoniques, sacrés, inamovibles… pour qui ? Pour les Juifs ? Le prêtre et le lévite de la parabole sont des Juifs. Et pour les Samaritains, pour le Samaritain de la parabole, y a-t-il aussi un texte canonique, sacré et inamovible ? C’est que les Samaritains adorent aussi le dieu IHVH, ils lui rendent un culte sacrificiel – sur le mont Garizim – et ils sont lecteurs de leur texte canonique, sacrée, inamovible… Les Samaritains ont cinq livres, Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome. On appelle ces cinq livres le Pentateuque samaritain. Des différences avec le texte des Juif ? Une différence, assez notable : les dix commandements du texte samaritain comportent une mention particulière sur le lieu du culte : mont Garizim. Mais pour tout le reste… Autrement dit, le prêtre et le lévite d’un côté, et le Samaritain, de l’autre côté, dans la parabole, sont lecteurs du même texte !

Qu’est-il donc écrit, qu’a-t-il été écrit, jadis et pour toujours ? Pour tous les trois, la même chose ! Comment ont-ils lu, qu’ont-ils fait ? Inutile de le redire. Et surtout n’avançons pas qu’en raison de son acte, le Samaritain connaîtra dans les cieux un sort meilleur que celui des deux autres. Repérons plutôt que ces deux hommes qui redescendent de Jérusalem – après leur temps de service au Temple – ont une foi qui est toute de répétition rituelle, que leur compréhension des Écritures ne laisse subsister aucun espace d’improvisation, ni aucune initiative devant l’urgence d’une situation, devant l’imprévu, devant un drame ; ils ne peuvent pas s’approcher du blessé, ils ne peuvent pas devenir le prochain de cet homme. Quant au Samaritain, lecteur du même texte, il dispose d’un espace de compréhension des Écritures suffisamment ouvert pour accomplir quelque chose, au présent, dans le présent d’une situation particulière ; il accomplit une action appropriée, anonyme, conséquente, et sans mesure. Le Samaritain sauve une vie, il rend un être humain à la vie. C’est une bonne action, au sens biblique, dans le sens où « Dieu vit que cela était bon », cadeau de la vie, de la part de la vie, et pour la vie. C’est « choisis la vie afin que tu vives… » Juifs et Samaritains lisent ici exactement le même texte, et c’est le même texte que nous lisons nous aussi… 

Fais cela et tu vivras, commandement et promesse de Jésus. Tu vivras, en plénitude de vie et donc sans te préoccuper de l’inscription de ton nom dans les cieux, ni d’une rétribution post mortem. La vie en plénitude se suffit à elle-même.
Revenons, une dernière fois, à cette inépuisable parabole. Le prêtre et le lévite reviennent du Temple et rentrent chez eux : ils se déplacent en somme entre deux espaces de propriété, entre chez soi et chez soi. Le Samaritain est en voyage, plus qu’en voyage, car il est prêt à une action bonne, il est en pèlerinage, prêt à la rencontre d’un homme, à la rencontre de Dieu. Non pas cette fois-là, mais chaque fois.
Pèlerin bon courage
Ton chant brave l’orage
Mon Dieu plus près de Toi
Plus près de Toi
           
            Amen

dimanche 7 juillet 2019

Les AA (Apôtres Anonymes) Luc 10,1-20

Les Apôtres de Notre Dame de Paris
Luc 10
1 Après cela, le Seigneur désigna soixante-douze autres et les envoya deux par deux en avant de lui dans toute ville et tout endroit où lui-même devait aller.
2 Et il leur disait : " La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux ; priez donc le Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson.
3 Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu de loups.
4 N'emportez pas de bourse, pas de besace, pas de sandales, et ne saluez personne en chemin.
5 En quelque maison que vous entriez, dites d'abord : "Paix à cette maison ! "
6 Et s'il y a là un fils de paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle vous reviendra.
7 Demeurez dans cette maison-là, mangeant et buvant ce qu'il y aura chez eux ; car l'ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison.
8 Et en toute ville où vous entrez et où l'on vous accueille, mangez ce qu'on vous sert ;  9 guérissez ses malades et dites aux gens : "Le Royaume de Dieu est tout proche de vous. "
10 Mais en quelque ville que vous entriez, si l'on ne vous accueille pas, sortez sur ses places et dites : 11 "Même la poussière de votre ville qui s'est collée à nos pieds, nous l'essuyons pour vous la laisser. Pourtant, sachez-le, le Royaume de Dieu est tout proche. "
12 Je vous dis que pour Sodome, en ce Jour-là, il y aura moins de rigueur que pour cette ville-là.
13 " Malheur à toi, Chorazeïn ! Malheur à toi, Bethsaïde ! Car, si les miracles qui ont lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que, sous le sac et assises dans la cendre, elles se seraient repenties.
14 Aussi bien, pour Tyr et Sidon il y aura moins de rigueur, lors du Jugement, que pour vous.
15 Et toi, Capharnaüm, crois-tu que tu seras élevée jusqu'au ciel ? Jusqu'à l'Hadès tu descendras !
16 " Qui vous écoute m'écoute, qui vous rejette me rejette, et qui me rejette rejette Celui qui m'a envoyé. "
17 Les soixante-douze revinrent tout joyeux, disant : " Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom ! "
18 Il leur dit : " Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair !
19 Voici que je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions, et toute la puissance de l'Ennemi, et rien ne pourra vous nuire.
20 Cependant ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous de ce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. "



Prédication : 
            Je crois en l’Église, Une, Sainte, Catholique et Apostolique.
            Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés.
            J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir.

            Vous avez reconnu je pense la fin d’une très ancienne confession de foi. Le Symbole de Nicée Constantinople – 4ème siècle après Jésus Christ. Qui est l’une des confessions de foi dont nos pères réformateurs se sont unanimement réclamés. Il faut dire que leur intention profonde n’était pas de tout chambouler, mais de tout restaurer, re-former, dans l’état des tout premiers temps… Aussi nos pères se sont-ils fondés sur les témoignages les plus anciens, ceux des Saintes Écritures, ceux des Pères de l’Église, et ceux  des synodes œcuménique, dont ils ont été d’infatigables commentateurs.
            A vrai dire, dans les trois phrases que nous venons de citer, chaque mot mérite un commentaire ; une fois les commentaires mot à mot bien formulés, des commentaires croisé (deux mots) seraient les bienvenus, etc., jusqu’à un commentaire d’ensemble qui, il me semble, devrait porter sur le ‘je crois’ et le ‘nous croyons’. Tout cela qui en ferait autant d’occasions d’interroger, et aussi d’encourager, nos vies et la vie de notre Église.
            Vous imaginez l’entreprise ; nous commençons ici et aujourd’hui ce parcours. Jusqu’où irons-nous ? Restons prudents et modestes. Le texte de l’évangile de Luc qui nous est proposé nous invite à une réflexion sur le mot apostolique.                       
Des apôtres tous prêts au départ
L’Église est apostolique. Apostolique, cela nous fait penser au mot apôtre, et, en fait d’apôtres, notre pensée s’oriente naturellement vers ceux qu’on appelle les 12, les Apôtres ‘avec un grand A’.
De ces 12-là, nous avons les noms, sous la forme de plusieurs listes de 12 noms, pas les mêmes suivant les évangiles,  12 hommes que Jésus appela, forma à grand-peine, envoya (Luc 9), et qui, après la Passion, et après la Pentecôte, reçurent, ou plutôt prirent, peut-être s’octroyèrent, la responsabilité de l’enseignement et de l’organisation de la toute première Église (Actes), une organisation très pyramidale, exactement sur le modèle de l’Empire romain (allez imaginer ce qu’auraient été les structures de l’Église si cela s’était passé sous domination parthe…).
La tradition rapporte qu’ensuite, lorsqu’ils durent tous quitter Jérusalem, chacun des 12 prit une direction particulière et s’en alla annoncer l’Évangile et fonder des Églises là où il n’y en avait pas encore. C’est ainsi donc que l’histoire ancienne de la fondation de bien des Églises commence par le récit d’une première évangélisation par tel Apôtre. Cette histoire permet à telle Église de se dire apostolique.
Un second critère est ainsi ajouté au premier, un critère successoral ; après ce premier Apôtre, l’Église connaît la succession ininterrompue de ses chefs, successeurs de l’Apôtre. L’Église de Rome est ainsi apostolique parce que fondée en tant que telle par Pierre, disciple du Christ, Apôtre du Christ ; François est le 266ème évêque de Rome, le 265ème après Pierre, les noms de tous les autres sont connus…
Fondation, succession, deux critères pour examiner si une Église particulière est apostolique. Autant se demander tout de suite si l’Église protestante unie de France passe l’examen avec succès. Autant se demander aussi tout de suite si ces deux critères suffisent… je vous laisse quelques instants pour vous interroger.

Depuis le commencement de notre méditation, nous avons parlé d’apôtres. Mais de quels apôtres ? Les 12 ? En effet, dans les évangiles, lorsque Jésus envoie des apôtres en mission, il s’agit des 12.  Les évangiles sont unanimes, presque. Dans l’évangile de Luc, au chapitre 9, Jésus envoie bien les 12 en mission, ce qu’il fait aussi dans Marc et Matthieu. Mais, au chapitre 10 de l’évangile de Luc, Jésus en envoie encore d’autres, il en envoie 72. Luc – qui est aussi l’auteur des Actes des Apôtres – est le seul à rapporter cet épisode. Pour quelle raison ? Et pour dire quoi ? Nous allons essayer de le comprendre, et de l’interpréter.

1. Jésus les désigne, Jésus les envoie. Ce sont donc des envoyés, des apôtres, exactement tout comme les 12.
2. Là où les 12 sont 12, ce qui est un symbole de plénitude du peuple de Dieu, le nombre de 72 n’est pas du tout choisi par hasard : c’est le nombre exact de toutes les nations de la terre tel qu’énumérées en Genèse 10. La mission de ces 72 est donc d’emblée – immédiatement – une mission universelle, avant la Passion, avant l’Ascension et la Pentecôte. C’est donc une mission apostolique avant toutes les missions des Apôtres avec un grand A. Luc rapporte ainsi qu’une mission d’inspiration chrétienne ancienne et œcuménique a existé, plus ancienne que celle rapportée dans les Actes des Apôtres, et qu’elle a été partout…
3. Les 72 sont envoyés « en avant de lui (Jésus), dans toute ville et tout endroit où lui-même était sur le point d’aller ». En avant de lui (Jésus) ne signifie pas seulement lui, monsieur Jésus, mais aussi lui, le crucifié, ressuscité, ascensionné… C'est-à-dire – nous insistons – la mission des 72 précède Jésus vivant, mais aussi Jésus ressuscité proclamé (le Christ de la foi), qui sera proclamé ultérieurement par d’autres missions, celle des 12 notamment.
4. La manière d’être apôtre, le code de bonne conduite, est donné à ces 72. Ce code est même plus complet que celui donné aux 12. Ce code va être communiqué par ces 72 aux populations qu’ils rencontreront de par le monde. Ce code de bonne conduite permettra ensuite à ces populations d’opérer un discernement entre ceux qui suivront : simplicité, frugalité, fugacité, pureté...
En partant en mission...
5. L’objet de la mission des 72 est aussi donné : guérir, et annoncer l’immense proximité du règne de Dieu. Là encore, cela vise à une sorte de préparation de ces populations, aux fins de les aider dans leur discernement, notamment en les préparant à s’intéresser aux actes autant et même plus qu’aux paroles qui leur seront adressées.
6. Ces 72 apôtres reviennent, pleins de joie. Ils sont allés même plus loin que simplement guérir, puisque les démons leurs sont soumis… dans l’évangile de Luc – et dans les Actes des Apôtres – tout envoyé va toujours au-delà de la mission à lui confiée par telle autorité, et cela est, pour le meilleur, un signe de plus de l’authenticité de son ministère.
7. Et enfin, les 72 sont anonymes. Ils sont anonymes, ce qui signifie que peu importe l’identité du premier envoyé, pourvu qu’après son passage demeure l’actualité de son message : l’acte gratuit de guérir, celui d’enseigner sans se faire payer, celui d’accompagner sans être pressé, et la certitude de l’extrême proximité du règne de Dieu. Il semble même que cette qualité d’engagement corresponde presque exactement au règne de Dieu…

Ainsi, les 72 partent en mission à la fin du verset 16, et reviennent de mission au début du verset 17. Entre temps, anonymement, humblement, efficacement… les 72 sont allés jusqu’au bout du monde.
Que conclure ? Nul ne peut jamais dire qu’il est quelque part le premier ou le seul annonciateur de l’Évangile. Toujours, il a été précédé. Et toujours par quelqu’un qui avait reçu mission du Christ lui-même, par quelqu’un dont la probité, la simplicité, et finalement l’anonymat… attestaient de l’authenticité de sa mission.
Puisse le Christ toujours susciter et envoyer de tels apôtres. Amen


dimanche 23 juin 2019

Donner et multiplier (Luc 9,10-17)



Luc 9 :
10 À leur retour, les apôtres racontèrent à Jésus tout ce qu'ils avaient fait. Il les emmena et se retira à l'écart du côté d'une ville appelée Bethsaïda.
11 L'ayant su, les foules le suivirent. Jésus les accueillit; il leur parlait du Règne de Dieu et il guérissait ceux qui en avaient besoin.
12 Et le jour commença de baisser. Les Douze s'approchèrent et lui dirent: «Renvoie la foule; qu'ils aillent loger dans les villages et les hameaux des environs et qu'ils y trouvent à manger, car nous sommes ici dans un endroit désert.»
13 Mais il leur dit: «Donnez-leur vous-mêmes à manger.» Alors ils dirent: «Nous n'avons pas plus de cinq pains et deux poissons... Faudra-il que nous allions nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple.»
14 Il y avait en effet environ cinq mille hommes. Il dit à ses disciples: «Faites-les s'installer par groupes d'une cinquantaine.»
15 Ils firent ainsi et les installèrent tous.
16 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons et, levant son regard vers le ciel, il prononça sur eux la bénédiction, en fit des morceaux, et il les donnait aux disciples pour les présenter à la foule.
17 Ils mangèrent et furent tous rassasiés; et l'on emporta ce qui leur restait des morceaux: douze grands paniers.



Prédication :
            Les disciples revinrent vers Jésus. Il les avait envoyés de par le monde pour proclamer la Bonne Nouvelle et faire des guérisons. Ce qu’ils firent. Et lui, le maître, pendant ce temps, ne faisait en somme rien de différent : proclamer, guérir…

            Je me souviens des jours de lessive chez ma grand-tante, des souvenirs de plus de cinquante ans. Dans le milieu des années 60, j’avais au plus cinq ans, on continuait chez elle à faire bouillir le linge blanc dans des lessiveuses chauffées par un feu de charbon posé à même le sol. Le rinçage final se faisait à l’eau de pluie, eau qu’il fallait puiser dans une grande citerne située sous la buanderie : un seau de 20 litres dont l’anse était reliée à une chaîne devait être lancé dans l’eau puis hissé à la force des bras ; toutes les lavandières n’ayant pas la force nécessaires, elles s’y mettaient à deux, mais on faisait aussi parfois appel à Alfred le jardinier. On ne pratiquait plus le blanchiment sur pré ; le linge était mis à sécher sur un étendage, au second étage de la grande maison. La buanderie étant en rez-de-jardin, le linge mouillé était transporté dans d’immenses paniers d’osier. Une fois encore, une seule personne ne suffisait pas…
Lorsqu’un jour on raconta aux enfants comment Jésus avait multiplié les pains, et qu’il y avait eu douze paniers de restes, l’un des enfants demanda de quelle taille étaient les paniers. Comme ceux de la buanderie ? Oui, comme ceux de la buanderie. C’est ainsi que, depuis toujours, je me représente les paniers d’osiers dans lesquels furent recueillis les restes de la multiplication des pains : immenses, tellement immenses que je pourrais tenir tout entier dedans.
Les restes du repas furent ainsi en quantité considérable. Même après plusieurs dizaines d’années,  mon étonnement demeure. Comment les restes d’un repas peuvent-ils excéder les quantités initialement apportées ? Comment une quantité si négligeable de nourriture put-elle rassasier autant de monde et produire autant de surplus ? Cette histoire nous parlait, à nous les enfants, parce que, dans la grande maison, nous étions toujours fort nombreux à table. Bien moins que 5000, mais, tout de même, toujours plusieurs dizaines, et nous voyions bien que les plats qui arrivaient bien chargés de nourriture repartaient toujours vides.
Dieu voulant, cette multiplication advint, et pas qu’une fois dans les évangiles. Cela advint aussi lorsque des prophètes s’invitaient en temps disette chez des femmes étrangères ; avec Elie, et avec Elisée, des cruches d’huile et de modestes réserves de farine ne s’étaient pas épuisées pendant tout le temps que duraient les famines.
Peut-être que pendant que la femme qui hébergeait le prophète survivait avec lui, on mourrait de faim autour d’eux. Et peut-être que pendant que Jésus multipliait les pains pour 5000 hommes, d’autres hommes, dans les environs, périssaient dénutris. Ceci nous suggère que la première interprétation de cette histoire de multiplication des pains doit être une interprétation pratique. Nous voyons des camions qui transportent des sacs de riz, et des humains faméliques qui attendent. Nous voyons d’autres humains, apparemment bien nourris, qui distribuent de la nourriture… miracles certainement pour les affamés, 800 millions sur notre planète, aujourd’hui. Oui, la foi se doit d’être pratique.
Mon stock de nourriture est-il suffisant ?
             La foi de Jésus est aussi une fois pratique. Il enseigne et agit conformément à ce qu’il enseigne. A ces gens qui sont venus il parle du règne de Dieu. Il guérit ceux qui en ont besoin. Et il nourrit. Cela fait trois activités, avec une différence notable entre les deux premières activités et la troisième. Autant Jésus semble n’avoir besoin de rien pour enseigner et pour guérir, autant, pour nourrir, il semble avoir besoin d’un apport humain. Cela devrait nous faire nous ressouvenir de la première tentation que lui infligea le diable : « Si tu es Fils de Dieu, dis à cette pierre de devenir du pain. » Nous avons en d’autres temps commenté les tentations. Et nous avons affirmé que, en résistant à la première des trois tentations, Jésus refuse de se désolidariser des humains. Or ce refus a une conséquence : sans la solidarité, sans l’engagement des humains, Jésus ne fera rien. Jésus ne fait rien pour ceux qui ne font rien pour les autres… Nous pourrions même oser dire qu’il ne veut ni ne peut rien faire pour ceux qui ne font rien pour les autres. Et que, par conséquent, la foi chrétienne n’a de consistance, de pertinence, qu’en tant qu’elle est ordonnée à la diaconie – nous l’avons dit déjà – mais aussi qu’elle n’a de consistance et de pertinence que communautaire qu’en tant qu’elle est ordonnée à la vie communautaire.
            Et de cette vie communautaire, nous pouvons dire qu’elle a le don pour point de départ. « Donnez-leur vous-mêmes à manger ! » Or les disciples n’ont presque rien, et de ce presque rien c’est la totalité qui leur est réclamée par Jésus. Ainsi la foi exige-t-elle un don sans reste, et c’est seulement ce don sans reste que notre Seigneur multiplie au point que les restes excèdent le don.
Et les 12 disciples qui, tous ensemble avaient donné à Jésus tout ce dont ils disposaient, repartirent chacun avec un grand panier de restes.
            Voici que nous sommes que nous sommes disciples de Christ. Où en sommes-nous de ce don sans reste ? Donne-t-on chez nous ainsi sans reste, ou se consacre-t-on ainsi sans restes à l’Évangile de Jésus Christ ? La communauté pourrait être amenée à répondre, ce qui laisse à supposer que chacun aussi devrait répondre pour lui-même. Que chacun s’examine, disons-nous toujours, et que chacun aussi poursuive au-delà de Luc 9 sa lecture de l’évangile. L’injonction à tout donner ne cesse de rebondir, d’un chapitre à l’autre. Toutes sortes de gens s’approchent de Jésus, et souvent s’en éloignent, parce que tout donner, c’est trop. Même les disciples de Jésus, qui ont pourtant tout abandonné pour le suivre, persistent à se demander qui d’entre eux est le plus grand, persistent à affirmer que oui, que bien sûr, ils le suivront toujours et jusqu’au bout… Nous savons bien ce qu’il en est de la fin de l’évangile... Pour les disciples de Jésus, avoir tout donné était encore trop peu : du reste à donner leur demeurait encore.
           
Quant à Jésus, il persiste et persistera à se donner, opérant pour ses disciples d’abord et pour l’humanité entière le don entier de lui-même. Il se donnera lui-même à manger, il se livrera totalement, corps et âme, gestes et paroles, sans reste. L’homme ne vivra pas de pain seulement, dit-il au commencement de l’évangile. Le fils de l’homme ne vivra pas autrement que par les hommes et pour les hommes, c’est ce qui se dessine tout au long de l’évangile, et s’accomplit à la croix.

            Et après ? Après la croix, la mesure est prise et de l’engagement de Jésus – tout est donné – et de ce que sont les humains, tous, même ses disciples, et même nous. Le don que Jésus fait de lui-même est sans réserve et sans reste. C’est à partir de ce don ultime que la résurrection advient, qui rend le fils de l’homme à la vie, et qui est promesse de vie pour tous les hommes. Amen

mardi 11 juin 2019

Pentecôte ! Comprends-tu ce que tu dis ? (Actes 2)



Actes 2
1 Quand le jour de la Pentecôte arriva, ils se trouvaient réunis tous ensemble. 2 Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d'un violent coup de vent: la maison où ils se tenaient en fut toute remplie; 3 alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s'en posa sur chacun d'eux. 4 Ils furent tous remplis d'Esprit Saint et se mirent à parler d'autres langues, comme l'Esprit leur donnait de s'exprimer.
5 Or, à Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel.
6 À la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue. 7 Déconcertés, émerveillés, ils disaient: «Tous ces gens qui parlent ne sont-ils pas des Galiléens? 8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle? 9 Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, du Pont et de l'Asie, 10 de la Phrygie et de la Pamphylie, de l'Égypte et de la Libye cyrénaïque, ceux de Rome en résidence ici, 11 tous, tant Juifs que prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu.» 12 Ils étaient tous déconcertés, et dans leur perplexité ils se disaient les uns aux autres: «Qu'est-ce que cela veut dire?» 13 D'autres s'esclaffaient: «Ils sont pleins de vin doux.»

14 Alors s'éleva la voix de Pierre, qui était là avec les Onze; il s'exprima en ces termes: «Hommes de Judée, et vous tous qui résidez à Jérusalem, comprenez bien ce qui se passe et prêtez l'oreille à mes paroles. 15 Non, ces gens n'ont pas bu comme vous le supposez: nous ne sommes en effet qu'à neuf heures du matin; 16 mais ici se réalise cette parole du prophète Joël :
« 17 Alors, dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai de mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles seront prophètes, vos jeunes gens auront des visions, vos vieillards auront des songes; 18 oui, sur mes serviteurs et sur mes servantes en ces jours-là je répandrai de mon Esprit et ils seront prophètes. 19 Je ferai des prodiges là-haut dans le ciel et des signes ici-bas sur la terre, du sang, du feu et une colonne de fumée. 20 Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang avant que vienne le jour du Seigneur, grand et glorieux. 21 Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. »
 22 «Israélites, écoutez mes paroles: Jésus le Nazôréen, homme que Dieu avait accrédité auprès de vous en opérant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez,  23 cet homme, selon le plan bien arrêté par Dieu dans sa prescience, vous l'avez livré et supprimé en le faisant crucifier par la main des impies; 24 mais Dieu l'a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n'était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir. (…) 36 «Que toute la maison d'Israël le sache donc avec certitude: Dieu l'a fait et Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié.»
 37 Le cœur bouleversé d'entendre ces paroles, ils demandèrent à Pierre et aux autres apôtres: «Que ferons-nous, frères?» 38 Pierre leur répondit: «Convertissez-vous: que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Jésus Christ pour le pardon de ses péchés, et vous recevrez le don du Saint Esprit.
 39 Car c'est à vous qu'est destinée la promesse, et à vos enfants ainsi qu'à tous ceux qui sont au loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera.»

 40 Par bien d'autres paroles Pierre rendait témoignage et les encourageait: «Sauvez-vous, disait-il, de cette génération dévoyée.» 41 Ceux qui accueillirent sa parole reçurent le baptême, et il y eut environ trois mille personnes ce jour-là qui se joignirent à eux. 
Prédication : 
Je voudrais vous parler quelques instants de l’un de mes collègues – je ne vous dirai pas son nom – qui a de multiples qualités, dont l’une est, indiscutablement, la gentillesse. Nous nous téléphonons assez régulièrement, pour parler de notre ministère, des personnes avec lesquelles nous devons travailler, de nos lectures, de tout, de rien… Ce collègue a une bonne élocution, il sait faire de belles phrases, dont on sait comment elles commencent et dont on ne sait jamais si elles vont finir, ou comment elles peuvent finir. Alors, lorsqu’il commence l’une de ces phrases, j’attends. Et au bout d’un moment, il s’arrête. Mais tous ne sont pas avec lui aussi patient que moi. Nous étions un jour dans une réunion de pasteurs et nous avions évoqué le 8ème chapitre du livre des Actes des Apôtres. Dans ce chapitre, un apôtre du nom de Philippe interroge un Éthiopien qui est en train de lire le prophète Ésaïe, et voici la question que pose Philippe : « Comprends-tu ce que tu lis ? » Comme nous méditions sur cette question, mon cher collègue commença une phrase sans fin et, comme cela ne finissait pas, et que ça devenait de plus en plus incompréhensible, un autre collègue l’apostropha et lui demanda : « Comprends-tu ce que tu dis ? » Et bien, en lisant et en relisant le 2ème chapitre des Actes, en méditant sur ce texte, c’est cette anecdote qui m’est revenue. La question posée à mon collègue – comprends-tu ce que tu dis ? – me semble pouvoir caractériser valablement la situation de cette première Pentecôte.
Comprends-tu ce que tu dis ?
« Comprends-tu ce que tu dis ? » Imaginons que nous posions cette question aux disciples qui, ayant reçu le Saint Esprit, se mettent à parler des langues qu’ils n’ont jamais apprises. Comprennent-ils ce qu’ils disent ? Ces langues qu’ils n’ont jamais apprises, ils les ont très certainement entendues, parce qu’ils sont assidus au Temple et que le Temple attirait à lui des foules de croyants venus des quatre coins du bassin méditerranéen pour adorer Dieu. Nous savons que le cerveau humain mémorise, malgré nous, toutes sortes d’informations. Et l’Esprit Saint aidant, avec l’émotion qu’il suscite, peut entraîner parfois la résurgence de sons entendus. Mais faute d’un apprentissage réel d’une langue, on ne comprend pas. Ceux donc qui reçoivent l’Esprit Saint se mettent à dire des choses qu’ils ne comprennent pas… et que d’autres, par contre, comprennent parfaitement : « nous les entendons dans nos langues annoncer les merveilles de Dieu ».
Nous pouvons retenir ceci de cette première étape de notre méditation : ceux qui annoncent les merveilles de Dieu annoncent toujours quelque chose qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes.

Poursuivons maintenant, en considérant le discours que prononce Pierre. C’est naturellement tout autre chose que ce qui s’est passé juste avant. C’est un discours construit, c’est le discours de quelqu’un qui connaît les règles de la rhétorique, de quelqu’un qui connaît très bien les Saintes Écritures, qui a connu personnellement ce Jésus dont il parle, qui a été acteur et spectateur de l’histoire qu’il raconte ; c’est le discours de quelqu’un qui est capable de s’exprimer dans la langue véhiculaire (peut-être bien le grec), celle que comprennent tous les étrangers qui sont là, à Jérusalem, pour le pèlerinage. C’est le discours d’un homme qui sait très bien ce qu’il veut dire… et pourtant, nous allons poser de nouveau notre question du jour, nous allons la poser à Pierre lui-même : « Pierre, comprends-tu ce que tu dis ? » Bien entendu, Pierre ne va pas nous répondre ; nous allons répondre à sa place, oui, et non.
Oui, Pierre comprend ce qu’il dit. Et nous avons déjà donné tous les arguments qui étayent ce oui. Pourtant, ce oui ne nous satisfait pas, et voici pourquoi. Lorsque Pierre achève son discours, des gens sont bouleversés et demandent ce qu’ils doivent faire. Pierre leur dit quoi faire, et ils le font très exactement, en grand nombre : 3000. Nous pouvons bien évidemment nous réjouir de ce que le premier catéchisme de l’apôtre Pierre ait rencontré un tel succès. Mais ce succès tient-il seulement à Pierre ? Est-ce la science du catéchète qui mène le catéchumène au baptême, et à la confirmation ? La foi chrétienne peut-elle être ramenée à quelques énoncés bien construits et toujours efficaces ? Si nous répondons oui, cela signifie que la puissance de Dieu nous est acquise et nous est due, cela signifie que Dieu est notre obligé, cela signifie que Dieu n’est pas Dieu.
Alors, nous allons répondre que non ; Pierre ne comprend pas ce qu’il dit. Bien sûr, il est en mesure de raconter, de rapporter, d’expliquer. Et tout comme Pierre, les chrétiens doivent être en mesure d’expliquer ce qu’ils disent, ce qu’ils lisent, en mesure d’expliquer ce que signifient toutes les belles phrases de la liturgie. Mais la bonne nouvelle de l’amour de Dieu, la bonne nouvelle de la mort et de la résurrection de Jésus Christ est plus grande et plus profonde que nos énoncés et nos explications. Bien sûr, elle se transmet par nos énoncés et nos explications, mais elle se transmet aussi par l’attention que nous réservons à ceux qui nous interrogent, et elle se transmet mystérieusement, et essentiellement, par ce qu’il leur sera donné de comprendre, elle se transmet donc par l’action libre du Sainte Esprit. C’est pour ces raisons que nous devons dire que Pierre ne comprend pas ce qu’il dit, même s’il le dit si bien. C’est pour ces raisons que nous ne comprenons pas non plus ce que nous disons lorsque nous confessons notre foi. Dieu est plus grand, plus profond que notre foi, plus grand et plus profond que la foi de toutes les Églises.

Nous n’avons pour parler de Lui que nos pauvres mots, nos célébrations, l’attention que nous portons à nos semblables, nos actes parfois… Nous n’avons en somme presque rien. Et c’est avec ce presque rien qu’Il a choisi de se faire connaître. Grâces soient rendues à Dieu. Amen