dimanche 21 avril 2019

Pâques, le délire et le refus de croire (Luc 24)

Aujourd'hui, je vous propose une très longue lecture, tout un chapitre, dont un seul verset servira de clé de lecture. Mais avant tout, aujourd'hui, je vous propose une photo, référencée, à la mémoire des 200 et plus... que les bombes ont tués, qui sont morts au Sri Lanka. Pâques d'amertume...
@Geeta_Mohan
Luc 24
1  et, le premier jour de la semaine, de grand matin, elles vinrent à la tombe en portant les aromates qu'elles avaient préparés.
2 Elles trouvèrent la pierre roulée de devant le tombeau. 3 Étant entrées, elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus. 4 Or, comme elles en étaient déconcertées, voici que deux hommes se présentèrent à elles en vêtements éblouissants. 5 Saisies de crainte, elles baissaient le visage vers la terre quand ils leur dirent: «Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts? 6 Il n'est pas ici, mais il est ressuscité. Rappelez-vous comment il vous a parlé quand il était encore en Galilée; 7 il disait: ‹Il faut que le Fils de l'homme soit livré aux mains des hommes pécheurs, qu'il soit crucifié et que le troisième jour il ressuscite.› » 8 Alors, elles se rappelèrent ses paroles; 9 elles revinrent du tombeau et rapportèrent tout cela aux Onze et à tous les autres. 10 C'étaient Marie de Magdala et Jeanne et Marie de Jacques; leurs autres compagnes le disaient aussi aux apôtres.
11 Aux yeux de ceux-ci ces paroles semblèrent un délire et ils ne croyaient pas ces femmes.
12 Pierre cependant partit et courut au tombeau; en se penchant, il ne vit que les bandelettes, et il s'en alla de son côté en s'étonnant de ce qui était arrivé.

13 Et voici que, ce même jour, deux d'entre eux se rendaient à un village du nom d'Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem. 14 Ils parlaient entre eux de tous ces événements.15 Or, comme ils parlaient et discutaient ensemble, Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux; 16 mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. 17 Il leur dit: «Quels sont ces propos que vous échangez en marchant?» Alors ils s'arrêtèrent, l'air sombre. 18 L'un d'eux, nommé Cléopas, lui répondit: «Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n'ait pas appris ce qui s'y est passé ces jours-ci!» - 19 «Quoi donc?» leur dit-il. Ils lui répondirent: «Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple: 20 comment nos grands prêtres et nos chefs l'ont livré pour être condamné à mort et l'ont crucifié; 21 et nous, nous espérions qu'il était celui qui allait délivrer Israël. Mais, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés. 22 Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés: s'étant rendues de grand matin au tombeau 23 et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu'elles ont même eu la vision d'anges qui le déclarent vivant. 24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ce qu'ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit; mais lui, ils ne l'ont pas vu.» 25 Et lui leur dit: «Esprits sans intelligence, coeurs lents à croire tout ce qu'ont déclaré les prophètes! 26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu'il entrât dans sa gloire?» 27 Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait.

28 Ils approchèrent du village où ils se rendaient, et lui fit mine d'aller plus loin. 29 Ils le pressèrent en disant: «Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée.» Et il entra pour rester avec eux. 30 Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna. 31 Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible. 32 Et ils se dirent l'un à l'autre: «Notre coeur ne brûlait-il pas en nous tandis qu'il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures?» 33 À l'instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem;

ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons, 34 qui leur dirent: «C'est bien vrai! Le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon.» 35 Et eux racontèrent ce qui s'était passé sur la route et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain. 36 Comme ils parlaient ainsi, Jésus fut présent au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.» 37 Effrayés et remplis de crainte, ils pensaient voir un esprit. 38 Et il leur dit: «Quel est ce trouble et pourquoi ces objections s'élèvent-elles dans vos coeurs? 39 Regardez mes mains et mes pieds: c'est bien moi. Touchez-moi, regardez; un esprit n'a ni chair, ni os, comme vous voyez que j'en ai.» 40 À ces mots, il leur montra ses mains et ses pieds. 41 Comme, sous l'effet de la joie, ils restaient encore incrédules et comme ils s'étonnaient, il leur dit: «Avez-vous ici de quoi manger?» 42 Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé. 43 Il le prit et mangea sous leurs yeux. 44 Puis il leur dit: «Voici les paroles que je vous ai adressées quand j'étais encore avec vous: il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.» 45 Alors il leur ouvrit l'intelligence pour comprendre les Écritures,
46 et il leur dit: «C'est comme il a été écrit: le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour, 47 et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. 48 C'est vous qui en êtes les témoins. 49 Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Pour vous, demeurez dans la ville jusqu'à ce que vous soyez, d'en haut, revêtus de puissance.» 50 Puis il les emmena jusque vers Béthanie et, levant les mains, il les bénit.

51 Or, comme il les bénissait, il se sépara d'eux et fut emporté au ciel.
Prédication
            Nous avons dans ce dernier chapitre de l’évangile de Luc une collection exhaustive des modes d’attestation de la résurrection et des modes d’apparition du ressuscité. Luc n’est guère original de ce point de vue. Notons que tous les évangiles procèdent à peu près ainsi, comme s’il était nécessaire que le ressuscité apparaisse pour sortir les disciples de leur effarement, et comme si la résurrection risquait de n’être pas attestée s’il n’apparaissait pas… En plus d’apparaître il parle, il enseigne, il mange… comme si l’attestation qu’il est vivant exigeait qu’il accomplisse publiquement un certain nombre de tâches familières et courantes. S’il fait tout ça, c’est qu’il est ressuscité, vraiment ressuscité comme le dit la liturgie.
            Mais quelle est la valeur de vérité de ce vraiment ? Pourrait-il être ressuscité autrement que vraiment ? A quoi tient la vérité de la résurrection ?
            Pour l’heure, il y a, dans ces versets, quelque chose qui n’appartient qu’à Luc et dont le commentaire va venir nourrir notre réflexion. Il s’agit des femmes, le nom de certaines sont citées, Marie de Magdala et Jeanne et Marie de Jacques ; elles racontent aux hommes ce qu’elles ont vu – et ce qu’elles n’ont pas vu. « 11 Aux yeux de ceux-ci ces paroles semblèrent un délire et ils ne croyaient pas ces femmes. » Nous allons insister sur ce dernier verset. 

            S’agissant donc des apôtres, les propos des femmes apparurent comme absurdité, conte, radotage, rêverie, invention, balivernes – synonymes selon les choix des traducteurs. Le choix le plus audacieux étant celui de la TOB qui – suivant la vulgate, vulg. – parle de délire. Nous approuvons ce choix, et nous allons même préciser qu’un délire est l’ « état d’une personne caractérisé par une perte du rapport normal au réel et un verbalisme qui en est le symptôme » (Robert). Avec les mots propres au récit des femmes – anges, pierre roulée, bandelettes, etc. – et sans doute leur excitation, nous avons le verbalisme symptomatique du délire. Avec l’ensemble de leur discours, nous avons le signe de leur perte du rapport normal au réel, car dans le réel, un mort, c’est mort, ça ne bouge plus et là où on l’a déposé, anges ou pas, il reste ! Ce que rapportent les femmes relève donc bien du délire.
            Deuxième partie du verset, « ils ne croyaient pas ces femmes ». Nous précisons que le grec utilise ici un verbe qui signifie nepascroire (en un seul mot), ou encore noncroire, en un seul verbe, à la voix active. Noncroire, c’est ici rejeter le témoignage des femmes. Comme nous l’avons suggéré déjà, un mort, c’est mort, à quoi il faut ajouter que, dans cette culture masculine, les femmes ne peuvent pas témoigner valablement, et encore moins rafraîchir la mémoire de ces messieurs après que leur propre mémoire ait été rafraîchie par des anges… Bref, fort raisonnablement et dans la culture qui est la leur, messieurs les disciples renvoient ces dames à la soumission et au silence qui sont culturellement et donc normalement les leurs.
Le bilan de ces douze premier versets est, on le voit, assez maigre pour ce qu’il en est d’une attestation de la résurrection. Et nous pouvons nous dire que si les diverses apparitions ultérieures du ressuscité lui-même n’avaient pas été rapportées, il resterait de la résurrection, quelque part perdues, des femmes hallucinées, et un Pierre totalement étonné, seul, et à jamais silencieux (exactement comme le sont les femmes à la fin de l’évangile de Marc)…
            Or, le bilan de ces versets est en fait un bilan extrêmement précieux, et qui tient justement à ces deux mots du verset 11 : délire, et noncroire.

            Noncroire, c’est s’en tenir à ce qui est reçu, au bon sens, au réel qui fait consensus, aux bonnes manières. En somme, c’est ne pas sortir du cadre bien réglé des choses. Imaginons donc maintenant que le ressuscité apparaisse à des hommes. Ces messieurs, parce qu’ils sont hommes (et en particulier les deux disciples d’Emmaüs) peuvent témoigner valablement : ils seront crus. Ajoutez à cela la fraction du pain avec le ressuscité. Tous leurs propos sont étayés par des correspondances scripturaires reçues de la bouche même du ressuscité (il leur ouvre l’intelligence, il leur explique les Ecritures). Ajoutez le témoignage d’une apparition personnelle à Simon Pierre ; et vient une apparition à tous…. Et que se passe-t-il alors ? Il se passe que tout cela sera reçu,  de façon indiscutable, correspondant au réel et célébré pieusement dans des formes canoniques. En un mot, tout cela deviendra du dogme – au sens vulgaire du terme – et du noncroire : tout écart, tout témoignage vécu, toute autre formulation sera rejetée. Que restera-t-il alors de la résurrection en tant que puissance de vie et socle de toute espérance, que restera-t-il d’une joie, d’un élan ? Si tout est bien cadré, verrouillé, il n’en restera rien.
            Alors, lorsque Luc rapporte que le témoignage des femmes fut vu par les disciples comme un délire, il fait ce que font assez souvent les auteurs bibliques, il fait dire la vérité à ceux qui se trompent. Les disciples se trompent lorsqu’ils noncroient les femmes, mais ils disent la vérité en qualifiant de délire les propos de ces mêmes femmes.  Et ainsi Luc fait énoncer aux disciples malgré eux cette vérité : le noncroire est l’inverse du délire, et le mot délire va avec celui de résurrection, parce que la résurrection déborde, voire invalide, toutes les attestations scripturaires, tous les credo, toutes les convenances…
La résurrection est donc ce dont notre liturgie, prières et chants, fait mémoire, et célèbre consensuellement, raisonnablement ; elle est aussi l’élan de vie inépuisable et invincible, par-delà toute attente et au-delà, voire en dépit, de tous les énoncés par lesquels on parle d’elle.

            Et maintenant, il faudrait conclure. Mais nous ne pouvons pas conclure ; on ne peut pas conclure sur la résurrection. Ne pouvant pas conclure, nous pouvons tout de même nous souvenir de la résurrection de Jésus Christ et attendre la résurrection de la chair et la vie éternelle. Nous sommes – telle est notre situation – entre les deux. Et notre joie s’alimente aux deux : joie du souvenir, attente de l’avenir.  Une joie attentive, et une attente joyeuse. Nous nous demandions tout à l’heure à quoi tient la vérité de la résurrection. Nous tenons maintenant une réponse.

            Que le Seigneur veuille toujours nourrir ce temps et bénir cette joie. Amen


dimanche 14 avril 2019

Les Rameaux selon Saint Luc (Luc 19,28-44)


Luc 19
28 Sur ces mots, Jésus partit en avant pour monter à Jérusalem.
29 Or, quand il approcha de Bethphagé et de Béthanie, vers le mont dit des Oliviers, il envoya deux disciples 30 en leur disant: «Allez au village qui est en face; en y entrant, vous trouverez un ânon attaché que personne n'a jamais monté. Détachez-le et amenez-le. 31 Et si quelqu'un vous demande: ‹Pourquoi le détachez-vous?› vous répondrez: ‹Parce que le seigneur en a besoin.› » 32 Les envoyés partirent et trouvèrent les choses comme Jésus leur avait dit.

33 Comme ils détachaient l'ânon, ses seigneurs leur dirent: «Pourquoi détachez-vous cet ânon?» 34 Ils répondirent: «Parce que le seigneur en a besoin.» 35 Ils amenèrent alors la bête à Jésus, puis jetant sur elle leurs vêtements, ils firent monter Jésus; 36 et à mesure qu'il avançait, ils étendaient leurs vêtements sur la route. 37 Déjà il approchait de la descente du mont des Oliviers, quand tous les disciples en masse, remplis de joie, se mirent à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu'ils avaient vus.
38 Ils disaient: «Béni soit celui qui vient, le roi, au nom du Seigneur! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux!»
39 Quelques Pharisiens, du milieu de la foule, dirent à Jésus: «Maître, reprends tes disciples!»
40 Il répondit: «Je vous le dis: si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront.»

41 Quand il approcha de la ville et qu'il l'aperçut, il pleura sur elle. 42 Il disait: «Si toi aussi tu avais reconnu, en ce jour, comment trouver la paix...! Mais hélas! cela a été caché à tes yeux! 43 Oui, pour toi des jours vont venir où tes ennemis établiront contre toi des ouvrages de siège; ils t'encercleront et te serreront de toutes parts; 44 ils t'écraseront, toi et tes enfants au milieu de toi; et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas reconnu le temps où tu as été visitée.»
Prédication :
            Voici un texte que nous connaissons bien… les quatre évangiles racontent cet épisode, que nous lisons en ce dernier dimanche qui précède Pâques, dimanche que nous appelons des Rameaux.

Or, dans ce texte, il n’y a pas de rameaux. Il y a des vêtements. Il y a la joie des disciples, et les larmes de Jésus. On n’y lit pas seulement le récit d’un triomphe qui fait penser aux triomphes des généraux romains revenant de victorieuses campagnes. Il y a aussi l’évocation des montagnes de ruines et de cadavres que ces généraux laissent derrière eux. Et plus ces généraux sont pressés de s’imposer, plus ils sont brutaux dans leur méthodes.
           
Notre texte est d’une richesse considérable. Il est si riche que je vous propose de concentrer notre méditation sur seulement quatre remarques plausibles et en même temps dérangeantes. Remarques dont nous tenterons, ensuite, de faire quelque chose.

Première remarque – des si et des parce que
En lisant les quatre derniers versets, nous pensons moins à l’entrée de Jésus à Jérusalem, qu’à la prise de Jérusalem par les légions romaines et à la destruction de son temple, en l’an 70. Le culte rendu là à Dieu cessa pour toujours. Ce fut une catastrophe pour un grand nombre de personnes. Et comme toujours lorsqu’une catastrophe advient, et que la question « Pourquoi ? » se pose dans une ambiance d’effarement, il se trouve des gens doctes et pompeux pour répondre « Parce que… » et pour prétendre « Ah, si… ». Nous savons que les gens qui adoptent cette forme de discours ne se trompent jamais ; ils ne se trompent jamais parce qu’ils se prononcent toujours doctement et pompeusement sur la météo de la veille.
De cela, nous avons un exemple caractéristique dans ce texte. « Si toi aussi tu avais reconnu en ce jour comment trouver la paix… » et « …parce que tu n’as pas reconnu le temps ou tu avais été visitée… ». Les deux y sont, le si et le parce que. Et ils sont… dans la bouche de Jésus. C’est ennuyeux, n’est-ce pas, que cela soit dans la bouche de Jésus. Nous avons parlé de gens doctes et pompeux. Jésus serait-il de ces gens-là ? Non… et nous allons y revenir.

Deuxième remarque – où il est question du Seigneur et des ânes
            Vous aurez noté une sorte de bizarrerie dans la traduction qui a été lue. Jésus est appelé Seigneur – ça n’a rien de bizarre – et les propriétaires de l’ânon sont, eux aussi, appelés seigneurs – c’est le même mot grec qui est employé.
(1)   Qu’est-ce que cela signifie s’agissant des disciples ? Doivent-ils se comporter comme des ânes, des bêtes de somme soumises ? Un bon disciple doit-il abdiquer sa raison, se soumettre sans penser, en attendant l’éventuelle récompense d’une caresse ou d’un picotin ?
(2)   Et le Seigneur, Jésus de Nazareth, Fils de Dieu, se comporterait-il comme un propriétaire qui attache là ses disciples comme on met une voiture au parking ? Et qui se servirait d’eux selon un mystérieux désir ? Non… et non ! Et nous allons y revenir.

Troisième remarque – où il est question du haut et du bas
            L’acclamation des disciples en masse fait immanquablement penser au récit de la Nativité selon Luc (2ième chapitre), et précisément à ce que chante la foule des armées célestes au moment de la naissance de l’enfant Jésus : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre… Et c’est toute la Bonne Nouvelle qui est ainsi résumée. Or la foule des disciples en masse ne dit pas cela. Gloire au plus haut des cieux, c’est conforme, mais paix dans le ciel, ça n’est pas le chant de la nativité.
            La paix dans le ciel est établie de toute éternité : elle regarde Dieu seul. L’incarnation de Jésus Christ advient sur terre, et pour le salut du monde. Quel serait le sens de l’incarnation, si c’était pour que la paix soit dans le ciel ?            Et bien voilà… la foule de disciples qui suit Jésus, en criant paix dans le ciel ne distingue plus le haut du bas. Comme les foules parfois adorent n’importe qui et chantent n’importe quoi. Nous allons y revenir…
Quatrième remarque – le langage des pierres
            Si la foule des disciples semble crier n’importe quoi comme nous venons de le voir, on peut comprendre alors que quelques Pharisiens interpellent Jésus en lui demandant de les faire taire. Réponse de Jésus : les pierres crieront. Avez-vous déjà entendu crier des pierres ?
Le véritable évangile, la véritable Bonne Nouvelle dans toute sa splendeur, serait le cri des pierres ? Et certains diraient : « En écoutant le cri des pierres j’ai entendu la voix de Dieu. » C’est une phrase poétique et gentiment mystique. Le cri des pierres, c’est un oxymore et un oxymore dans un texte ça peut être une facilité que s’offrent ceux qui cherchent à produire effet…
Notre Seigneur Jésus Christ serait-il de ceux-là ? Non… et nous y revenons maintenant.

            Au bilan de ces quatre remarques, nous aurions un Seigneur docte et pompeux, qui professerait une théologie de la rétribution, qui se payerait de mots, et qui se ferait porter par des disciples certes enthousiastes mais surtout décérébrés, disciples qui ne sauraient même plus faire la distinction entre le ciel et la terre.
Ainsi, le superbe tableau de Jésus monté sur un ânon et que suit une foule joyeuse prendrait des allures un peu grotesques. Cela ressemblerait davantage à une scène de liesse peinte par Jérôme Bosch qu’à une sainte icône.
Pourquoi Luc a-t-il délibérément choisi ces mots-là ? Luc est un évangéliste, en ce qu’il annonce l’évangile de Jésus Christ sous la forme d’un récit de vie. Mais Luc est aussi un prophète qui, toujours, et méthodiquement, vient critiquer ce qui semble aller de soi, et s’en prend  subtilement à ceux qui professent des choses qui vont de soi. Dans le cas des Rameaux, Luc invite ses lecteurs – nous – à ne pas se focaliser sur un déjà-là du Royaume. Il invite à considérer que le message de Jésus de Nazareth n’exige pas une adhésion massive, immédiate et irréfléchie. Luc s’en prend à ceux qui, dans les rangs des chrétiens, affirment que la destruction de Jérusalem serait la sanction que Dieu inflige à une ville et un peuple rebelles…
Et bien Luc écrit – et Jésus s’exprime – pour inviter chacun à une conversion intime, profonde et réfléchie. Il écrit pour que l’Evangile ne devienne pas une religion de la violence et de la répression, brutale et sanglante. Il s’exprime pour que la transformation du monde se fasse selon le temps et la douceur de Dieu, plutôt que dans l’immédiat d’une brutalité humaine se prétendant volonté de Dieu. Il parle pour que les princes d’Eglise ne disent jamais : « Quant à mes ennemis, ces gens qui ne voulaient pas que je règne sur eux, amenez-les ici et égorgez-les devant moi. » C’est le verset qui précède exactement le début de notre texte (Luc 19,27 – notre lecture a commencé en Luc 19,28). Jésus a-t-il été entendu ? Hélas, et nous le savons, pas toujours.

Prions donc humblement, au commencement de la semaine sainte, pour que l’enseignement et l’avertissement de Jésus prennent racines en nous. Lisons, méditons, prions… Et que Dieu nous soit en aide. Amen


dimanche 7 avril 2019

Seule la miséricorde ... (Jean 8,1-11, et quelques versets du Lévitique)



Lévitique 18
4 mettez en pratique mes coutumes et veillez à garder mes lois. C'est moi, le SEIGNEUR, votre Dieu.
5 Gardez mes lois et mes coutumes : c'est en les mettant en pratique que l'homme a la vie. C'est moi, le SEIGNEUR.

Lévitique 20
7 Sanctifiez-vous donc pour être saints, car c'est moi, le SEIGNEUR, votre Dieu.
8 Gardez mes lois et mettez-les en pratique. C'est moi, le Seigneur, qui vous sanctifie.
9 Ainsi: Quand un homme insulte son père ou sa mère, il sera mis à mort; il a insulté père et mère, son sang retombe sur lui.
10 Quand un homme commet l'adultère avec la femme de son prochain, ils seront mis à mort, l'homme adultère aussi bien que la femme adultère.
... mais où donc est l'homme ?
Jean 8
1 Et Jésus gagna le mont des Oliviers.
2 Dès le point du jour, il revint au temple et, comme tout le peuple venait à lui, il s'assit et se mit à enseigner.
3 Les scribes et les Pharisiens amenèrent alors une femme qu'on avait surprise en adultère et ils la placèrent au milieu du groupe.

4 «Maître, lui dirent-ils, cette femme a été prise en flagrant délit d'adultère.
5 Dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Et toi, qu'en dis-tu?»
6 Ils parlaient ainsi dans l'intention de lui tendre un piège, pour avoir de quoi l'accuser. Mais Jésus, se baissant, se mit à tracer du doigt des traits sur le sol.
7 Comme ils continuaient à lui poser des questions, Jésus se redressa et leur dit: «Que celui d'entre vous qui n'a jamais péché lui jette la première pierre.»
8 Et s'inclinant à nouveau, il se remit à tracer des traits sur le sol.
9 Après avoir entendu ces paroles, ils se retirèrent l'un après l'autre, à commencer par les plus âgés, et Jésus resta seul. Comme la femme était toujours là, au milieu du cercle,
10 Jésus se redressa et lui dit: «Femme, où sont-ils donc? Personne ne t'a condamnée?»
11 Elle répondit: «Personne, Seigneur», et Jésus lui dit: «Moi non plus, je ne te condamne pas: va, et désormais ne pèche plus.»
Prédication :
         Et ainsi, cette femme, dont la culpabilité ne faisait aucun doute puisqu’elle avait été surprise en flagrant délit… cette femme déjà condamnée ne fut pas exécutée. On attribue le mérite de ce sauvetage à l’admirable phrase de Jésus, qui vaut à elle seule tout un évangile : « Celui qui d’entre vous est sans péché, qu’il lui jette le premier la pierre. » Nous connaissons la suite et nous ne nous lassons pas de ce spectacle : ils s’en vont tous, l’un après l’autre, en commençant par les plus âgés. Le dernier mot vient de Jésus, qui ne condamne pas et qui rappelle la Loi.
           La petite paraphrase que je viens de vous proposer laisse pourtant quelque chose dans l’ombre, une question. L’idée que scribes et Pharisiens se font de la Loi de Moïse dans le cas de cette femme est qu’elle doit être lapidée. De fait, très facilement, nous trouvons dans la Loi – Lévitique 20,10 – le fondement de la sanction. Et nul ne semble douter que si la femme était mise à mort, la Loi serait effectivement appliquée. C’est même tellement évident que les accusateurs font de ce cas un piège pour Jésus : toute autre réponse que ‘la mort !’ reviendrait à mépriser la Loi, toute autre réponse que ‘la mort !’ serait un blasphème.
Or, une autre réponse est possible, nous l’avons lu et répété. Et voici que cette réponse accomplit la Loi. Mettre à mort la femme, cela accomplissait la Loi, apparemment. L’interpellation que Jésus adresse aux accusateurs, et la grâce qu’il accorde à la femme, cela accomplit la Loi aussi. Et nous voici avec deux jugements possibles et inverses l’un de l’autre pour accomplir la même Loi… là est la question que nous nous posons : en quoi les paroles de Jésus accomplissent-elles la Loi et l’accomplissent-elle d’une manière qui s’impose tant aux accusateurs qu’à l’accusée ? Nous méditons sur cette question.

Pour commencer, serrons le texte de près. Et remarquons que ceux qui s’adressent à Jésus viennent avec un cas particulier, un commandement correspondant à ce cas, et une condamnation correspondant à ce cas. Nous reconnaissons que le commandement et la condamnation sont bien dans la Loi, mais que procéder ainsi – faute-commandement-condamnation- sanction – avec une sorte de règle d’équivalence automatique, cela n’accomplit pas la Loi. Certes cela accomplit littéralement un commandement, mais cela laisse de côté tous les autres. Un commandement isolé de tous les autres commandements, ça n’est pas la Loi.
Car la Loi, qu’est-ce que c’est ? La Loi est souvent représentée par deux tables sur lesquelles les dix commandements figurent en abrégé. Mais est-ce cela, la Loi ? Les tables sont-elle un catalogue à l’intérieur duquel on prélève à un moment donné cela qui peut servir (on n’y trouvera pas dans ce cas de quoi condamner une femme adultère) ? Ou bien est-ce que tel commandement doit être compris – et mis en œuvre – en tâchant de respecter aussi tous ceux qui le précèdent ? voire tous les autres qui y sont inscrits ? Il y a quelques années, dans le temple de Saint-Agrève (Ardèche), était affichée une très intéressante représentation des dix commandements : chaque commandement était la branche d’un même arbre, et les branches se croisaient, s’emmêlaient d’une manière indéfaisable…
Les dix commandements en tant que tels ne prévoient aucune sanction ; ils nomment des faits et interdisent certains actes. Ils interdisent en particulier l’idolâtrie, c'est-à-dire d’avoir quelqu’autre dieu de Dieu. Ce qui a pour conséquence que toute personne qui, obéissant à tel ou tel commandement, se réjouit en soi-même et devant Dieu de l’avoir fait, prend ce commandement pour dieu et place sa propre observance au-dessus de Dieu lui-même. Ce qui est un blasphème… Jésus pourrait donc tout à fait traiter de blasphémateurs les accusateurs de la femme.
Les choses se sont déjà un peu complexifiées. Ne le regrettons pas : il y a une personne qui est à genoux, au milieu d’un cercle menaçant ; et s’ils n’étaient pas dans le temple, ils auraient déjà ramassé des pierres… Pour l’instant, nous n’avons parlé que des dix commandements, mais la Loi, ça n’est pas seulement les dix commandements. Ils en font partie, mais les cinq premiers livres de la Bible constituent la Loi. Il y a donc dans la Loi les deux fragments du Lévitique que nous avons lus, et ça n’est pas tout. Car les Prophètes n’ont jamais fait grand-chose d’autre que rappeler la Loi, et en particulier, s’agissant du prophète Ezéchiel, dans un raccourci fulgurant, de rappeler une certaine parole de Dieu : « Je ne prends pas plaisir à la mort de celui qui meurt… » (Ezéchiel 18,32). Cela fait partie de la Loi, au même titre que Lévitique, et cela vient aussi se croiser avec tous les autres commandements bibliques, dont ceux qui prévoient la mise à mort des contrevenants. D’autant plus que, par la bouche du prophète Ezéchiel, Dieu dit encore : « Revenez (convertissez-vous) et vivez ! »
Et il y a plus encore. En plus d’une Loi écrite (on parle de la Torah), il y a aussi, au temps de Jésus, une Loi orale, qui collectionne les commentaires de la Torah écrite, les décisions juridiques, les commentaires des commentaires... qui furent mis par écrit lorsque les Juifs subirent la grande dispersion du second siècle de notre ère (Talmud). Ainsi, on ne doit jamais juger quelqu’un sur l’unique base d’un verset biblique, car c’est faire insulte à tous ceux, nos anciens, nos maîtres, qui ont réfléchi, commenté, et jugé avant ‘nous’…
La Loi, est-ce enfin tout cela ? Les 613 commandements de la Torah ? Non, me dit un jour un ami Rabbin, 613, ce sont les commandements principaux, il y en a encore beaucoup d’autres… 

Tout cela, Jésus le rappelle aux scribes et Pharisiens. Il le leur rappelle par son silence, en se baissant pour tracer des traits sur le sol et en leur disant que seul quelqu’un qui serait sans péché – non qu’il n’aurait jamais péché, mais qu’il aurait été sanctifié de tous ses péchés – pourrait jeter le premier la première pierre. Qui donc est sans péché ? C’est peut-être le plus important, un des moments les plus profonds, les plus puissants et les plus géniaux de toute la Bible, Lévitique 20,7-8. Répétons-les encore : « Sanctifiez-vous et soyez saints, oui, c’est moi le Seigneur votre Dieu. Gardez mes lois et mettez-les en pratique (faites-les) c’est moi le Seigneur qui vous sanctifie. »
Quiconque s’affirmerait sans péché pourrait certes le premier jeter la pierre mais se désignerait aussi lui-même comme blasphémateur… quand bien même il aurait été strictement observant tout le reste de sa vie. Cela, ils le savent, tous. Même s’il faut un peu d’âge, et une certaine sagesse, pour reconnaître cette certitude de la foi, selon laquelle Dieu seul connaît ceux à qui il a fait ou fera miséricorde, cette vérité que Dieu seul connaît ceux qu’il a sanctifiés.
Et c’est pour cette raison que, même si les faits sont aussi bien établis que dans le cas de cette femme, une seule possibilité demeure finalement qui accomplisse la Loi et qui ne soit pas blasphématoire : la miséricorde.

Que ce Dieu qui nous a fait miséricorde fasse de nous des femmes et des hommes de miséricorde. Amen




dimanche 24 mars 2019

Brûler sans être consumé (Exode 3,1-15)


Exode 3
1 Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l'Horeb.
2 L'ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda: le buisson était en feu et le buisson n'était pas dévoré.
3 Moïse dit: «Je vais faire un détour pour voir cette grande vision: pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas?»
4 Le SEIGNEUR vit qu'il avait fait un détour pour voir, et Dieu l'appela du milieu du buisson: «Moïse! Moïse!» Il dit: «Me voici!»
5 Il dit: «N'approche pas d'ici! Retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte.»
6 Il dit: «Je suis le Dieu de ton père, Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob.» Moïse se voila la face, car il craignait de regarder Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit: «J'ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l'ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances.
8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de miel, vers le lieu du Cananéen, du Hittite, de l'Amorite, du Perizzite, du Hivvite et du Jébusite.
9 Et maintenant, puisque le cri des fils d'Israël est venu jusqu'à moi, puisque j'ai vu le poids que les Égyptiens font peser sur eux,
10 va, maintenant; je t'envoie vers le Pharaon, fais sortir d'Égypte mon peuple, les fils d'Israël.»
11 Moïse dit à Dieu: «Qui suis-je pour aller vers le Pharaon et faire sortir d'Égypte les fils d'Israël?» -
12 «JE SUIS avec toi, dit-il. Et voici le signe que c'est moi qui t'ai envoyé: quand tu auras fait sortir le peuple d'Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne.»
13 Moïse dit à Dieu: «Voici! Je vais aller vers les fils d'Israël et je leur dirai: Le Dieu de vos pères m'a envoyé vers vous. S'ils me disent: Quel est son nom? - que leur dirai-je?»
14 Dieu dit à Moïse: «JE SUIS QUI JE SERAI.» Il dit: «Tu parleras ainsi aux fils d'Israël: JE SUIS m'a envoyé vers vous.»
15 Dieu dit encore à Moïse: «Tu parleras ainsi aux fils d'Israël: Le SEIGNEUR, Dieu de vos pères, Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, m'a envoyé vers vous. C'est là mon nom à jamais, c'est ainsi qu'on m'invoquera d'âge en âge.
Prédication :

1. Le temps que j’ai pu consacrer à une recherche documentaire ne m’a pas permis de déterminer quand et par qui l’image que vous avez sous les yeux a été créée. Il semble que ce soit une initiative des protestants réformés français au 17ème siècle… Les représentations du buisson ardent sont ensuite fréquentes dans les Églises presbytériennes et réformées. Pour moi, cette image me renvoie au bureau de mon grand-père pasteur, où les petits que nous étions, trompant parfois la vigilance des grands, allaient jouer lorsque le grand-père n’y était pas. L’un des nombreux tampons de bois que supportait le porte tampon circulaire à deux étages donnait cette image – et tachait aussi nos doigts… le forfait était bien visible… un peu comme le forfait de la confiture, ou celui du chocolat. Mais je ne me souviens d’aucune punition, et je me rappelle même que, parfois, nous demandions l’autorisation d’aller dans ce bureau, et qu’elle nous était donnée sous réserve d’agir raisonnablement.
C’est un buisson qui brûle et dont les feuilles ne sont pas encore tombées ; au milieu des flammes apparaissent les quatre lettres du nom propre de Dieu, le nom imprononçable du Dieu qu’on ne représente pas. La médaille, outre la devise flagror non consumor – je suis en feu, je ne suis pas consumé – fait mémoire du synode de l’Église réformée en France, anno domini 1559. Ce premier synode, clandestin, avait réuni pasteurs et anciens de 72 Églises, et plusieurs personnages importants – mais pas Calvin qui jugeait que la situation était trop dangereuse… Ce fut au cours de ce synode que fut pour la première fois lu un texte que nous connaissons maintenant sous le titre de Confession de foi de la Rochelle.
Une situation dangereuse, avons-nous dit. Les réformés risquaient le bûcher. Ce que l’image montre bien. Et elle montre bien aussi que les Réformés avaient un sens important de leur élection et de leur mission. Peut-être que le bûcher pourrait les consumer, eux, mais le nom de Dieu – Dieu lui-même – résisterait aux flammes. Quant à la devise ‘je suis en flammes, je ne suis pas consumé’, elle évoque à la voix passive ce qui peut être la devise et le destin du croyant, brûlant pour Dieu d’un amour infini, et brûlant peut-être dans les flammes, sans jamais renier sa foi. Cette même devise, avec l’image qu’elle entoure, est aussi une représentation très acceptable de Dieu, brûlant d’amour pour les siens, d’un amour lui aussi infini. Les Réformés donc risquaient le bûcher, et ils renouaient aussi, par-delà les millénaires, avec la grande tradition des martyrs. 

2. Cette interprétation de l’image est bien différente de ce qu’on enseigne aux enfants. Car ce texte est raconté aux enfants : lorsque ce texte est raconté aux enfants,  il est d’avantage pastoral, plus romantique que théologique, et ne comporte pas de violence, mais une part de mystère pas trop inquiétante. Ça se raconte bien, ça se dessine bien, ça se représente bien. Et l’on peut raconter ensuite – en édulcorant plus ou moins – l’endurcissement de Pharaon, les 10 plaies, la sortie, la mer rouge, etc.
C’est un must des écoles du jeudi, ou du dimanche. On peut facilement y parler de Dieu qui révèle son nom et donne une mission à Moïse.

3. Mais est-ce cela seulement ? Est-ce cela tout court ? Le recensement des noms de dieu dans ce texte de 15 versets aboutit à un total stupéfiant dépassant la douzaine. Si bien que si l’on vient vous parler avec ce texte de la révélation du nom de Dieu, il faut tout de suite approuver, oui, on nous révèle ici le nom de Dieu, mais lequel ? Quel nom de quel dieu ? Nous sommes si habitués à nous dire monothéistes que nous avons du mal à voir que ce texte, s’il est bien écrit devant un horizon monothéiste est tout sauf monothéiste.
Par ordre d’apparition dans le texte, il y a d’abord Jethro, beau-père de Moïse, prêtre de Madian, dont on ne sait pas qui est le dieu. Celui de la montagne de Dieu ? Celui des buissons qui brûlent sans se consumer ? Est-ce déjà deux fois le même ? L’ange du SEIGNEUR est-il le même que le SEIGNEUR ? Et sont-ils ces deux-là le même dieu que les deux d’avant ? Et ces quatre dont nous venons de parler sont-ils le même que le dieu du futur Temple de Jérusalem (tout un vocabulaire spécifique de la pensée du Temple apparaît aussi). Et puisque nous en sommes là, est-ce encore le même dieu que celui qu’on appelle dieu de ton père, ou que le dieu d’Abraham, ou que le dieu d’Isaac, ou que le dieu de Jacob ? Nous venons d’en ajouter quatre à une liste déjà longue, et ça n’est pas tout ! Est-ce le même que le dieu de vos pères ? Est-ce le même, puisque nous en sommes là, que JE SUIS ? Le même que JE SUIS QUI JE SERAI ? Et le même enfin que les quatre lettres imprononçables que nos pères protestants ont fait figurer dans leur dessin du buisson en flammes ?
Est-ce le même ? Est-il un en lui-même ? Est-il le seul ? Ne répondez pas trop vite que oui.
Bien sûr nous n’allons pas maintenant renier les confessions de foi au Dieu unique et un que nos pères nous ont laissées et que nous avons faites nôtres. Mais avant de les professer de nouveau, nous allons essayer de deviner l’un des enjeux du texte que nous méditons.
Quel enjeu ? Un enjeu double, théologique et sociologique qui tient en un seul mot… Le mot peuple.
       Chaque tribu – et peut-être même chaque clan, chaque famille – a son dieu. Vous avez suffisamment lu les prophètes pour savoir que les poteaux sacrés, et donc les dieux, se dressent à peu près à chaque coin de parcelle cultivable. Les Cananéens sont très cousins entre eux, et très polythéistes, même si chaque tribu a unifié son propre dieu. Y a-t-il entre ces gens une communauté de destin, forment-ils un peuple ?
Après tout, pourraient-ils se dire, qu’est-ce que je dois, moi qui adore le Dieu d’Abraham, à ceux qui adorent le dieu aux quatre lettres imprononçables ? La tentative d’unification des dieux en un Dieu va avec le pari que tous ces gens constituent un peuple qui, sous l’aile de son seul Dieu, solidairement, a un destin qui est une vie droite et féconde sur une terre fertile. Et ce peuple est un peuple de fils d’une même histoire – celle de l’exode – et donc, depuis le début de cette histoire, un peuple de frères, engagés tous les uns envers les autres, tous adorateurs du même Dieu, tous partageant la même Torah. Nous disons ici Torah parce que cela signifie à la fois la Loi commune, et la direction dans laquelle, tous ensemble, le peuple, marche. Il marche vers cette terre promise, vers le lieu où l’on vit, ensemble, de la promesse, c'est-à-dire précisément là où l’on la flamme de l’espérance et de la fraternité ne s’éteint jamais. Là où elle nourrit ceux qu’elle couvre au lieu de les consumer.

            4. UN seul peuple, UN seul Dieu, UNE seule et même promesse. C’est un pari : l’homme de l’autre tribu n’est pas, ne sera jamais, un ennemi, mais un frère. C’est l’ambition de ces versets.
Pour peu que nous connaissions un peu les judaïsmes contemporains, nous saurons aussi à quel point l’horizon du projet du buisson ardent est éloigné. Eloigné pour les Juifs, éloigné aussi pour les chrétiens,  éloigné pour l’humanité entière.
Ne pensons pas que nous n’y pouvons rien. Lorsque le verset 15 de notre texte énonce « C’est là mon nom à jamais, c’est ainsi qu’on m’invoquera d’âge en âge », il parle des 15 versets que nous venons de lire et de méditer. Le nom de Dieu s’étale ici en une demi-page et vient être condensé en une image très très simple : le buisson est en feu et il ne se consume pas. Osons dire que cette image est la vocation de Dieu, la vocation du peuple de Dieu, et la vocation de chaque croyant. Ainsi, le service du prochain, le service de l’Église et le service de Dieu sont un seul et même engagement, et ils tendent vers l’accomplissement de la vie humaine qui, sous des formes évidemment différentes, est un même accomplissement.
Et bien, sur ce chemin, éclairé par ce feu, Dieu nous précède et nous guide. Grâces lui soient rendues. Amen

dimanche 17 mars 2019

L'exode de Jésus à Jérusalem (Luc 9,30-31)


Luc 9
30 Et voici que deux hommes s'entretenaient avec Jésus; c'étaient Moïse et Elie;
31 apparus en gloire, ils parlaient de son départ qui allait s'accomplir à Jérusalem.
Voici deux versets du récit de la Transfiguration selon Luc. Notre méditation va se dérouler en trois remarques.

(1) Il y a trois hommes. Quel point commun entre ces trois hommes ?
La grandeur de leurs missions respectives : à Elie, la grandeur de l’histoire des prophètes d’Israël, à Moïse, la grandeur de la Torah, à Jésus, la grandeur de l’Evangile… mais surtout, pour les trois, personne ne sait où repose leur corps. Il n’y a de tombeau ni d’Elie, enlevé au ciel, ni de Moïse, enterré croit-on par Dieu lui-même quelque part en Transjordanie, et Jésus, certes mort et enseveli on ne sait où, puis ressuscité, et surtout ascensionné.

Aucun pèlerinage en un lieu particulier n’est donc possible pour leurs successeurs, et si l’on veut honorer leur mémoire, il faut se souvenir de leurs paroles, de leurs gestes et surtout d’une simple injonction : « Va, et toi fais de même ! », ce qu’on peut faire en tout lieu. Pas besoin d’un mausolée, ni d’une basilique du Saint Sépulcre où des batailles rangées éclatent régulièrement entre croyants, prêtres, moines et simples fidèles, mais de différentes obédiences…

(2) Nous pouvons nous demander à quoi l’on reconnaît Moïse et Elie.
Et bien, ce sont les deux seuls personnages importants qui soient susceptibles d’apparaître ainsi. Le monisme matérialiste strict des Juifs empêche tout mort normal de se manifester ainsi. Lorsqu’on est mort, on est mort ! Mais ni Moïse ni Elie ne sont des morts ordinaires. Ils peuvent donc apparaître en tout lieu et à n’importe quel moment.
Mais pourquoi les faire apparaître ? Manifestement, ils ont quelque chose à se dire. Et ce quelque chose, lisons-nous, porte sur le prochain départ de Jésus à Jérusalem.

Le mot départ n’est pas très bien choisi. Moïse et Elie, apparus en gloire, parlent avec Jésus, lui aussi apparaissant en gloire, de son exode – de Jésus – qui doit prochainement s’accomplir à Jérusalem. Il s’agit d’un exode. Exode qu’ont vécu en leur temps tant Moïse qu’Elie.

(3) Exode ? Qu’est-ce que c’est ?
Nous pensons au peuple hébreu quittant libre l’esclavage d’Egypte et s’en allant dans le désert apprendre la foi en Dieu. Mais cela ne s’applique pas immédiatement à la mort de Jésus (je laisse ceci de côté pour aujourd’hui et j’annonce une prochaine prédication sur cette question).

Luc est le plus grec des auteurs d’évangile. Or, dans la tragédie grecque, l’exode est la dernière partie du spectacle : après la sortie du chœur qui a explicité dans ses chants les enjeux de l’action, vient l’exode,  la dernière partie de la pièce, qui contient son dénouement.

Y a-t-il un dénouement à Jérusalem ? Oui, la fin du nouage entre Jésus vivant et ses détracteurs, la fin du nouage avec ses disciples. Aux uns comme aux autres ne restera que les souvenirs de l’enseignement du maître et, en quelque manière, leurs actes – s’il leur en vient – pour honorer la mémoire de ce maître. Et rien de plus, puisqu’il n’y aura pas de mausolée. 

Lorsque Mao Zedong est mort, certains penseurs de la révolution se sont demandé s’il y aurait un mausolée de Mao. Mao avait ordonné que son corps fût incinéré et les cendres dispersées ; pas de mausolée. Mais lorsqu’il a été connu qu’il y en aurait un, il a été clair pour ces penseurs qu’en plus du Président Mao, c’est la Révolution elle-même que les caciques du Parti communiste chinois avaient décidé d’enterrer.

Il n’y a pas de mausolée de Jésus de Nazareth, ni de mausolée de Moïse, ni de mausolée d’Elie. Ce qui signifie que la parole prophétique est toujours prête à appeler les humains à revenir à Dieu, qu’il est toujours nécessaire de réinterpréter la Loi, et que l’Evangile a une actualité permanente, en tant que parole de grâce, d’instruction et d’engagement.

Le chemin est toujours à réinventer. Notre Seigneur, qui n’a ni tombe ni mausolée, nous précède et nous accompagne toujours sur ce chemin nouveau. Grâces en soit rendues à Dieu. Amen
 Cette méditation a été donnée pour l'ouverture de l'assemblée générale annuelle d'une Eglise membre de l'Eglise protestante unie de France. A la fin de cette même assemblée générale, une prière a été lue, que voici.

            Seigneur notre Dieu ! Quand la peur nous prend, ne nous laisse pas désespérer ! Quand nous sommes déçus, ne nous laisse pas devenir amers ! Quand nous n’y comprenons plus rien et que nous sommes à bout de force, ne nous laisse pas périr ! Non, fais-nous sentir ta présence et ton amour, que tu as promis aux cœurs humbles et brisés qui ont peut de ta Parole. C’est vers tous les hommes qu’est venu ton Fils bien aimé, vers des hommes désemparés. Parce que nous le sommes tous, il est né dans une étable et mort sur la croix. Seigneur, réveille-nous et tiens-nous éveillés pour le reconnaître et le confesser.
            Nous pensons à toute l’obscurité et à toutes les souffrances de ce temps qui est le nôtre, aux erreurs et aux malentendus nombreux par lesquels nous nous tourmentons les uns les autres, à tous les fardeaux que tant d’hommes doivent porter sans connaître de consolation, à tous les graves dangers qui menacent le monde sans qu’il sache comment les affronter. Nous pensons aux malades, aux aliénés, aux exilés, aux opprimés, aux victimes de l’injustice, aux enfants qui n’ont pas de parents ou pas de bons parents. Nous pensons à tous ceux qui sont appelés à servir, dans la mesure où les hommes le peuvent : aux autorités de notre pays et de tous les pays, aux juges et aux fonctionnaires, aux maîtres et aux éducateurs, aux écrivains et aux journalistes, aux médecins et aux infirmières des hôpitaux, aux prédicateurs de ta Parole dans les diverses Églises et communautés, au près et au loin. Nous pensons à eux en te priant de faire luire pour eux et pour nous la lumière de Noël (ta lumière), de la rendre encore plus brillante encore que jusqu’ici, afin qu’ils y trouvent, et nous avec eux, le secours dont ils ont besoin. Nous te demandons tout cela au nom du Sauveur en qui tu nous as déjà exaucés et en qui tu veux continuer de nous exaucer. Amen.

            Karl Barth ; Se présenter devant Dieu, p.26-28

dimanche 10 mars 2019

Tentations (Luc 4,1-14)


Luc 4
1Jésus, rempli  d’Esprit Saint, revint du Jourdain et il fut dans le désert, dans l’esprit, 2 pendant quarante jours, et il était tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et lorsque ce temps fut écoulé, il eut faim. 

3 Alors le diable lui dit: «Si tu es Fils de Dieu, dit à cette pierre de devenir du pain.»
4 Jésus lui répondit: «Il est écrit: Ce n'est pas seulement de pain que l'homme vivra.»

5 Le diable le conduisit plus haut, lui fit voir en un instant tous les royaumes de la terre 6 et lui dit: «Je te donnerai tout cette autorité avec la gloire de ces royaumes, parce que c'est à moi qu'elle a été remise et que je la donne à qui je veux.
7 Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu l'auras tout entière.»
8 Jésus lui répondit: «Il est écrit : Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu, et c'est à lui seul que tu rendras un culte.»

9 Le diable le conduisit alors à Jérusalem; il le plaça sur le faîte du temple et lui dit: «Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas; 10 car il est écrit: Il donnera pour toi ordre à ses anges de te garder, 11 et encore: ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre.»
12 Jésus lui répondit: «Il est dit: Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu.»
Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu
13 Alors, ayant épuisé toute tentation possible, le diable s'écarta de lui jusqu'au meilleur moment.

14 Alors Jésus, dans la force de l'Esprit, revint en Galilée, et sa renommée se répandit dans toute la région. 15 Il enseignait dans leurs synagogues, étant glorifié par tous.

Prédication
         Il enseignait dans leurs synagogues, étant glorifié par tous. Glorifié ? Mais qu’est-ce que glorifier ? Cela peut-être exalter, honorer, louanger toutes sortes de manifestations liées à de belles actions. Mais ici, il est question d’enseignement oral. Jésus est glorifié pour son enseignement. Et peut-être bien alors que glorifier signifie élever, apothéoser, ou même déifier. En entendant son enseignement, les auditeurs le déifiaient, c'est-à-dire faisaient de lui l’égal d’un dieu, voire l’égal de Dieu.

            Hélas – et frustration – nous n’avons pas eu accès à cet enseignement oral. En nous disant que Jésus, enseignant dans les synagogues de Galilée, était glorifié par tous, Luc ne nous donne accès qu’à la réaction des auditeurs à cet enseignement, mais il nous donne aussi accès au soubassement de cet enseignement, c'est-à-dire à ce qui le rend possible, ce sur quoi cet enseignement s’appuie. Et cet enseignement s’appuie sur deux piliers.

Premier pilier : « Alors, Jésus, dans la force de l’esprit… » Jésus est dans la force de l’esprit, esprit qu’il a reçu lors de son baptême d’eau, esprit dans lequel il a été quarante jours dans le désert. Ce premier pilier ne tient pas à lui, il est don de Dieu, et nous n’en dirons pas d’avantage pour l’instant sur ce premier pilier.

Deuxième pilier : « Alors, ayant épuisé toute tentation possible, le diable s’écarta de lui… » Ce deuxième pilier correspond aux trois tentations de Jésus par le diable, trois tentations qu’il surmontera. Mais quelles sont ces trois tentations ? Nous connaissons bien ces trois tentations, et nous venons de lire qu’ayant épuisé ces trois tentations-là, le diable a épuisé toute tentation possible. Il nous faut comprendre ce toute, ce toute qui tient en trois. Pour ce faire, nous allons méditer ces tentations, l’une après l’autre.
1.      Première tentation : « Si tu es fils de Dieu, dis à cette pierre de devenir du pain ». Bien sûr, dans les circonstances du récit, Jésus a faim. Et, fils de Dieu, rempli d’esprit saint, rien ne pourrait l’empêcher de transformer une pierre plate en tartine ou une pierre ronde en miche. Pourtant, il ne le fait pas. Ça n’est pas qu’il ne soit pas fils de Dieu, bien au contraire ! En tant que fils de Dieu, il refuse de disposer des pierres pour sa propre satisfaction. Et bien plus encore, en tant que fils de Dieu, il refuse de disposer de n’importe quelle autre chose pour sa propre satisfaction, ou pour asseoir sa propre notoriété. Cela ne signifie pas qu’il restera les bras croisés. S’agissant d’ailleurs de pain, qui est une chose, il en disposera un jour et le multipliera, non pas pour assouvir sa propre faim, mais pour assouvir celle d’une foule. Retenons de cette première tentation le commandement par lequel Jésus la surmonte : « Tu ne disposeras pas des choses pour ta propre satisfaction », ou encore : « Tu ne feras pas des choses tes obligées ».

2.      Deuxième tentation : Si tu te prosternes devant moi, tu obtiendras de moi gloire et autorité sur tous les royaumes de la terre. Entendons bien qu’avec cette autorité et cette gloire sur tous les royaumes de la terre, Jésus aurait autorité sur tous les humains. Autorité et gloire qu’il aurait obtenues sur autrui en se prosternant devant plus grand que soi... C’est la bonne vieille sale manière d’obtenir le pouvoir : plier le genou devant un suzerain pour dominer des vassaux, être soumis lorsqu’on regarde vers le haut et dominateur lorsqu’on regarde vers le bas… Sale mécanique au titre de laquelle on prend le pouvoir sur les âmes et sur les corps… sale mécanique qui souille le nom de Dieu. Mécanique à laquelle Jésus s’oppose en indiquant bien qu’on ne se prosterne que devant Dieu et qu’à lui seul on rend un culte, ce qui a pour corollaire immédiat qu’en tant que fils de Dieu il ne disposera d’aucun être humain. Bien entendu, en quelque manière, Jésus disposera de tel ou tel être humain, mais ça sera pour lui rendre la vue, le guérir, le libérer... et le rendre à lui-même. Nous retiendrons de cette deuxième tentation le commandement par lequel Jésus la surmonte : « Tu ne disposeras pas des humains pour ta propre satisfaction », ou encore : « Tu ne feras pas des humains tes obligés ».
3.      Troisième tentation : puisqu’il est écrit que Dieu donnera ordre à ses anges de te servir de parachute, tu peux sauter depuis le sommet du Temple. Le sommet du Temple, c’est le plus haut sommet de Jérusalem, sommet architectural, et sommet théologique ! Le sommet du Temple est au-dessus même de la demeure de Dieu. Symbolique forte : Dieu au-dessous du fils de Dieu, Dieu, au-dessous des Saintes Ecritures. Cette possibilité est effectivement inscrite dans la lettre des Saintes Ecritures, mais Dieu serait-il encore Dieu si ce qui a été écrit sur lui par les humains l’affaiblissait à ce point ? Non ! Et c’est pour cela qu’à ceux qui affirment que telle chose est appréciée par Dieu, voire requise par Dieu, parce que c’est écrit, il faut répondre : « C’est écrit ? Et alors ? » La proposition que le diable fait à Jésus, troisième tentation, est qu’en tant que fils de Dieu il fasse de Dieu sa chose. Dieu lui-même est l’objet de cette troisième tentation, que Jésus surmonte en rappelant que les Saintes Ecritures ne sont pas un recueil des exigences de Dieu auxquelles tout être humain doit satisfaire, mais la trace écrite d’une parole qui ne peut être retrouvée que dans l’exercice de réflexion, d’interprétation, et dans la prière. Le cri de celui qui croit n’est pas « C’est écrit ! », cri par lequel tout devient possible, y compris les violences les plus laides accomplies au nom de Dieu, voire in persona Dei, mais « Parle Seigneur, ton serviteur écoute. » Et bien, le commandement par lequel Jésus surmonte la troisième tentation est « Tu ne feras pas de Dieu ton obligé. »

Est-ce qu’avec ces trois tentations toutes les tentations possibles sont mentionnées et surmontées ? Reprenons les commandements que nous avons formulés au fil de notre méditation : tu ne feras pas des choses tes obligées, tu ne feras pas des humains tes obligés, tu ne feras pas de Dieu ton obligé. Il semble bien qu’en évoquant successivement les choses, les humains et Dieu tout soit dit. Une formulation proche pourrait être : tu ne feras pas des choses tes choses, tu ne feras pas des humains tes choses, tu ne feras pas de Dieu ta chose. D’autres formulations proches sont encore possibles, mais, d’une certaine manière, tout est dit. Et ces trois interdits ne sont pas seulement hiérarchiques ou consécutifs. Ils s’appellent et se tiennent les uns les autres, noués comme des anneaux borroméens… Et, tous trois ensemble, ils balisent et délimitent l’espace de l’enseignement oral de Jésus, et ils baliseront et délimiteront aussi tous ses actes.

Mais, tout de même, nous aimerions bien avoir entendu ce tout premier enseignement de Jésus, celui qui fit qu’il fut glorifié par tous. Nous ne sommes pas pauvres pour autant, puisqu’il nous reste tout l’évangile de Luc, et les Actes des Apôtres, pour évaluer les dires et les actes de Jésus et de ses Apôtres à l’aune de ces trois commandements : tu ne feras pas des choses tes choses, tu ne feras pas des humains tes choses, tu ne feras pas de Dieu ta chose.
Et puisque nous croyons que l’Esprit Saint est toujours répandu en abondance, il nous reste à évaluer nos propres actes et nos propres paroles, et à apprendre à surmonter toutes les tentations possibles.
Puisse Dieu nous prendre en pitié et nous venir en aide. Il le fera, nous le croyons. Amen