dimanche 18 novembre 2018

Veillez! (Marc 13,1-2 et 22-37) Deux méditations sur le temps


Marc 13
1 Et comme il sortait du temple, un de ses disciples lui dit: Maître, regarde, quelles pierres et quels bâtiments!
2 Et Jésus, répondant, lui dit: Tu vois ces grands bâtiments? il ne sera point laissé pierre sur pierre qui ne soit jetée à bas!
(…)
22 Car il ressuscitera de faux christs et de faux prophètes; et ils montreront des signes et des prodiges, pour séduire, si possible, même les élus.
23 Mais vous, soyez sur vos gardes! Voici, je vous ai tout dit à l'avance.
24 Mais en ces jours-là, après cette tribulation, le soleil sera obscurci, et la lune ne donnera pas sa lumière,
25 et les étoiles du ciel tomberont, et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées.
26 Et alors ils verront le fils de l'homme venant sur les nuées avec une grande puissance et avec gloire:
27 et alors il enverra ses anges, et il rassemblera ses élus des quatre vents, depuis le bout de la terre jusqu'au bout du ciel.
28 Mais apprenez du figuier la parabole qu'il vous offre: Quand déjà son rameau est tendre et qu'il pousse des feuilles, vous connaissez que l'été est proche.
29 De même aussi vous, quand vous verrez arriver ces choses, sachez que cela est proche, à la porte.
30 En vérité, je vous dis que cette génération ne passera point que toutes ces choses ne soient arrivées.
31 Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.
32 Mais quant à ce jour-là, ou à l'heure, personne n'en a connaissance, pas même les anges qui sont dans le ciel, ni même le Fils, mais le Père.
33 Prenez garde, veillez et priez, car vous ne savez pas quand ce temps sera.
34 -C'est comme un homme allant hors du pays, laissant sa maison, et donnant de l'autorité à ses esclaves, et à chacun son ouvrage...; et il commanda au portier de veiller.
35 Veillez donc; car vous ne savez pas quand le maître de la maison viendra, le soir, ou à minuit, ou au chant du coq, ou au matin;
36 de peur qu'arrivant tout à coup, il ne vous trouve dormant.
37 Or ce que je vous dis, à vous, je le dis à tous: Veillez.
Veillez (1)

Prédication :
            Veillez ! Tel est l’impératif qui clôt le 13ème chapitre de l’évangile de Marc, chapitre qui comporte un long discours de Jésus sur des thèmes apocalyptiques, dans un langage apocalyptique. C’est tout plein de prédictions qui portent sur le comportement des humains, et qui portent aussi sur des bouleversements cosmiques catastrophiques, tout ce qui doit arriver... Jésus assène tout cela à ses disciples, et finit par cet impératif : « Veillez ! »
Et nous nous demandons ce que signifie cet impératif. Veillez ! Veillez de peur qu’arrivant tout à coup, il ne vous trouve dormant… Cet impératif sera l’objet de notre méditation.

            Mais revenons d’abord au début du chapitre. Disputes et polémiques n’ont pas cessé depuis que Jésus est entré dans Jérusalem. Jésus a déclaré qu’une pauvre veuve avec des pièces de cuivre minuscules donne d’avantage au trésor du Temple que tous les riches donateurs… Puis, comme il sort du Temple, un disciple dit ceci : « Maître, regarde, quelles pierres et quels bâtiments ! » Et Jésus de répondre : « Tu vois ces grands bâtiments. Il ne sera point laissé pierre sur pierre qui ne soit jeté à bas. » Cela signifie destruction, bien sûr. Mais on sait qu’après certaines destructions on peut reprendre les pierres, l’une après l’autre, et reconstruire. On sait que des pierres bien taillées gardent la mémoire de l’emplacement qu’elles occupaient. Et l’on peut, en somme, après la destruction, réassembler le puzzle. Mais dans ce qu’annonce Jésus, il s’agit d’une destruction si radicale, si terrible, que même les gravats n’auront plus de sens. Les édifices sacrés seront irrémédiablement détruits.
Ainsi Jésus s’exprime-t-il en prophète qui annonce la destruction du Temple, mais pas seulement de l’édifice. Il annonce, en plus de la destruction du Temple, que tout ce qui va avec le Temple sera également ravagé. Ravagées la promesse, ravagée l’alliance… ravagé le culte, ravagées toutes les traditions qui allaient avec le culte, et donc ravagé le rythme du retour des fêtes qui rappelait incessamment l’Alliance, qui en rappelait constamment l’ancienneté et la perpétuité…
Veillez ! (2)
            Les auteurs des évangiles ont tous écrit au moins un chapitre appartenant au genre apocalyptique. Ce doit être parce qu’ils ont tous eu à connaître d’assez près des temps apocalyptiques. Et qu’ils ont écrit pour des gens qui avaient eu à connaître aussi ces temps.
            Mais qu’est-ce qu’un temps apocalyptique ? Avec les deux versets que nous avons lus, et qui sont décrits comme une parabole, nous pouvons essayer quelque chose.
            Il y a l’inlassable retour des saisons, dont les signes avant-coureurs, toujours identiques à eux-mêmes, donnent aux humains une capacité de prédiction. Les signes du retour des saisons sont constitués, par leur répétition même, en un langage compréhensible. Puis l’été passe, et l’on recommence un cycle de la vie. Cette première partie de la parabole (le verset 28) lie ainsi étroitement – on pourrait dire naturellement – le temps linéaire et le temps cyclique. Il y a là une “construction du temps” qui permet de se repérer, d’être assuré, voire rassuré. La vie est là parce que le temps est régulièrement construit. Mais la seconde partie de la parabole (le verset 29 – référée aux versets précédents) décrit une dislocation de cette architecture du temps. Parce que ces choses qui vont arriver arriveront on ne sait quand, et seront si violentes que le temps cyclique et le temps linéaire seront disloqués. Le temps cyclique – celui du retour des saisons et du retour concomitant du culte – deviendra inhabitable, quand au temps linéaire, celui dont les moments successifs sont totalement imprévisibles, inédits, et donc indescriptibles, recouvrira tout.
            Le temps apocalyptique est donc caractérisé par une “destruction du temps”. Il est donc un temps particulièrement pénible à vivre ; c’est un temps sans points de repère, sans répétitions, et donc un temps dans lequel la durée n’est absolument pas mesurable, c’est donc un temps qui semble ne jamais devoir finir.
             En deux versets – on peut difficilement être plus concis – l’auteur de l’évangile de Marc décrit la situation de tous ceux que la vie éprouve. Et en deux versets, il donne un commencement d’espérance : la saison qu’il choisit d’évoquer, c’est l’été ; il ne fait que l’évoquer, il en parle un peu de loin. Dans la destruction du temps propre à l’apocalypse il aperçoit les signes et la promesse de l’été. Ça ne sera donc pas toujours l’hiver.

Veillez ! (3)
Mais ça n’est pas tout. Parce que ce premier ravage n’est qu’une première étape de la destruction opérée par son discours.

Pour ne pas que notre lecture soit trop longue, nous avons laissé de côté 20 versets au fil desquels Jésus, sans grande originalité, prophétise sur les signes bien connus de la fin des temps. Tous ces signes constituent un langage, et donc un savoir, le savoir de la fin des temps, qui, pour ceux qui le connaissent, permet qu’ils demeurent paisibles lorsque certaines catastrophes ont lieu et les atteignent. Connaissant les signes de la fin, et la fin elle-même, ils ne perdent pas confiance…
Or, à cette classique connaissance de la fin, Jésus ajoute : « quant à ce jour-là, ou à l’heure, personne n’en a connaissance, pas même les anges qui sont dans le ciel, ni même le fils, mais le Père » ? Cet ajout opère un second ravage, il est la seconde étape de la destruction opérée par son discours. Si nul ne sait ni le jour ni l’heure, cela signifie que la longue liste des signes de la fin des temps n’a aucune portée prédictive. La fin des temps dont Jésus parle est la fin même du savoir de la fin des temps. Il ne restera pas pierre sur pierre, cela signifie que le Temple disparaît, que les traditions attachées au Temple disparaissent, et que la pensée du Temple disparaît elle aussi. Il n’y a plus de lieu pour prier Dieu, il n’y a plus de moyens de prier Dieu, il n’y a plus de langage pour penser Dieu… Si nous devons faire référence à une situation qui pourrait évoquer celle de la fin des temps selon Jésus, ce serait le chaos, le tohu-bohu du second verset de la Genèse, avec des êtres humains dedans, exposés nus à la pire des tempêtes…

Mais alors, à ces humains, que reste-t-il ? Entendons-nous bien : à ses disciples, Jésus délivre un enseignement en forme de prophéties, d’une parabole, et d’un commandement. Ce commandement, c’est : « Veillez ! » Un impératif tout seul, sans dire sur qui l’on doit veiller, ou sur quoi l’on doit veiller, non, rien  de tout cela, juste : « Veillez ! » C’est un impératif présent, c’est dès à présent, dès la fin de l’enseignement de Jésus qu’il s’agit de veiller. Veiller, soit, mais de quelle veille s’agit-il ?
Il s’agit d’abord de ne pas s’endormir. Ce qui ne signifie pas se priver de sommeil et de repos de peur que le Seigneur ne revienne pendant la nuit. Le disciple de Jésus Christ peut dormir, comme on dit, du sommeil du juste. Mais avec tout ce savoir qu’il a, toute cette connaissance que la Bible lui confère, sans parler de révélations personnelles qui atteignent certains… le disciple de Jésus Christ peut s’endormir sur son savoir : c’est dans la Bible, Dieu l’a dit, Dieu me l’a fait savoir ! Et il en oublie de veiller ; il ne fait plus que surveiller, mais il ne veille pas. Il surveille, il vérifie que c’est bien conforme à ce qui est écrit, il est heureux de cette conformité qui ne fait que renforcer son savoir. Mais il oublie que rien ne peut limiter l’agir de Dieu, rien, ni la volonté des humains ni même les Saintes Ecritures. Il croit qu’il sait parce que c’est écrit là, mais il oublie que le savoir biblique est un savoir ne sachant pas, et, oubliant cela, il s’endort, sur son savoir, et ne veille pas.
 
Ayant ainsi parlé, nous pouvons maintenant dire que la veille qui correspond au commandement de Jésus est d’abord un renoncement à tout savoir de la fin des temps, puis une constante ouverture des oreilles, des yeux et du cœur, prête à voir la main de Dieu à l’œuvre là où même la Bible ne le dit pas, prête à voir la main de Dieu à l’œuvre même au milieu de la tempête, au sein même du chaos. Comprenons-nous bien, cela ne signifie pas que Dieu est ou serait l’auteur du chaos, mais que le disciple de Jésus, même exposé au pire, même atteint par le pire, par l’incompréhensible, par le non-sens absolu, reste éveillé, reste prêt. Il obéit au commandement de son maître. Il veille.


Puissions-nous, sœurs et frères, veiller ainsi. Amen
Veillez ! (4)

dimanche 11 novembre 2018

Le véritable trésor du temple (Marc 12,38-13,2)



38 Dans son enseignement, il disait: «Prenez garde aux scribes qui tiennent à déambuler en grandes robes, à être salués sur les places publiques,
39 à occuper les premiers sièges dans les synagogues et les premières places dans les dîners.
40 Eux qui dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement, ils subiront la plus surabondante condamnation.»

41 Assis en face du tronc, Jésus regardait comment la foule mettait de l'argent dans le tronc. De nombreux riches mettaient beaucoup.
42 Vint une veuve pauvre qui mit deux petites pièces, quelques centimes.
43 Appelant ses disciples, Jésus leur dit: «En vérité, je vous le déclare, cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc.
44 Car tous ont mis en prenant sur leur surabondance; mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre.»

1 Comme Jésus s'en allait du temple, un de ses disciples lui dit: «Maître, regarde: quelles pierres, quelles constructions!»
2 Jésus lui dit: «Tu vois ces grandes constructions! Il ne restera pas pierre sur pierre; tout sera détruit.»



Prédication :
            Je ne sais pas comment se finissent les guerres. Par des traités de paix, ou par des armistices comme cela à été le cas il y a aujourd’hui 100 ans dans la clairière de Rethondes en forêt de Compiègne. Des hommes de chaque partie, investis de pouvoir spéciaux par leurs gouvernements, ou par leurs princes, signent un même document dans lequel il est stipulé que  c’est fini, qu’on n’utilisera plus désormais la force des armes pour imposer sa volonté à l’adversaire. Le 11 novembre 1918, à 5h15 du matin, l’armistice était signé. La guerre était finie.
            Cette fin est une fin cérémonielle, symbolique… nécessaire. Mais une autre fin est tout aussi nécessaire : la fin des hostilités sur le front lui-même. Les ordres de cesser le feu partent des états majors, arrivent aux postes de commandement, et parviennent à la fin, tout à la fin, aux troupes. Alors quelque part la poudre parle pour la dernière fois. Et on peut enfin se présenter à découvert sans risquer d’être pris pour cible.

            Nous ne savons évidemment pas où a été tiré le dernier coup de feu de la Grande Guerre. Mais comme il existe un monument du soldat inconnu, on pourrait avoir quelque part symboliquement un monument du dernier coup de feu. Ce monument parlerait ainsi du moment où les hommes cessent de compter sur la violence armée pour parvenir à leurs fins. Il est aisé de dire ce qui cesse lorsque la guerre est finie. Mais peut-être est-il moins aisé de dire ce qui commence. La paix ? Il ne suffit pas toujours que les armes se taisent pour que la paix soit établie. Ici  commence notre méditation de l’évangile de Marc.
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            Les scribes d’une part et les pauvres d’autre part, l’ostentation des uns et la discrétion des autres, les dons qui sont vraiment des dons et les dons qui ne sont pas des dons, la grandeur, la beauté des édifices religieux et les tragédies de l’histoire… il y a dans le texte que nous venons de lire toutes les platitudes possibles qu’on peut rencontrer sur les sujets de culte, d’offrande et de foi. Toutes les évidences et toutes les banalités possibles, en si peu de mots, c’est une performance qui devrait nous suggérer d’être prudents, prudents dans notre choix de texte, prudents dans notre méditation et prudents dans nos commentaires.

Nous allons donc commencer par une première prudence, une prudence qui nous a fait choisir d’élargir un peu le texte qui nous était proposé. Deux versets de plus, Marc 13,1-2. Il faut toujours se rappeler que le découpage du texte biblique en chapitres et en versets, tel que nous le connaissons, n’est qu’une commodité. Rien ne dit que ce qui est en jeu avec cette veuve pauvre finit en Marc 12,44. En fait, quelqu’un a choisi, au 13è. siècle de notre ère, que le chapitre 12 aurait telle fin, et le chapitre 13 tel début. Vous n’êtes jamais obligé de vous en tenir à cela. Sentez-vous libres, toujours, de lire quelques versets de plus.
Deux versets de plus : Comme Jésus s’en allait du temple, un de ses disciples lui dit : « Maître, regarde : quelles pierres, quelles constructions ! » Jésus lui dit : « Tu vois ces grandes constructions ! Il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée. »
Cela a-t-il à voir avec l’offrande de la veuve pauvre ? Nous allons y venir. Cela a à voir en tout cas avec la forme du culte, avec la forme de ce culte à Dieu qui fut célébré à Jérusalem jusqu’à l’été de l’an 70, lorsque le temple fut détruit ; le culte cessa, cessèrent avec le culte les offrandes, celles des riches, et celles des pauvres. Mais Dieu, que devint-il  dans tout ce chaos ? Le temple de Jérusalem était le seul lieu où on lui rendait un culte… Que deviennent les dieux lorsque leurs temples sont saccagés ? Les historiens des religions ont peur de se poser cette question ; une récente étude que j’ai eu le bonheur de lire s’ouvrait sur ce constat : les historiens des religions s’intéressent très volontiers à l’apparition de nouveaux cultes, mais ne se penchent jamais sur les cultes qui disparaissent… Pourquoi ? 

Revenons à la prédiction que fait Jésus – alias Marc – « il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée ». Qu’en est-il et qu’en serra-t-il de l’offrande de la veuve pauvre, de l’offrande des riches, et du temple ?
Pour avoir un beau temple, il faut de riches donateurs, c’est entendu. Et il semble que le temple de Jérusalem n’en manquait pas. Notez bien d’ailleurs que Jésus ne fait aucun reproche aux riches d’être riches. Il constate seulement – mais comment le sait-il ? – que les riches donnent de leur superflu – entendons bien que ces riches donateurs ne se privent de rien d’important, ne mettent pas leur statut ni leur survie en danger. S’agissant par contre de la veuve pauvre, Jésus – mais comment le sait-il – déclare qu’elle a pris sur sa misère, entendons bien qu’une fois ce don fait, il ne lui reste aucun moyen de subsistance. Il ne lui reste rien d’autre que sa misérable vie. Si elle revient au temple, elle n’aura rien à mettre dans le tronc.
Les riches reviendront donner encore… Pour avoir un beau temple, il faut de riches donateurs. Nous n’avons rien contre les riches donateurs, et nous ne faisons pas de la misère noire un état béatifique. Et puis nous ne savons pas les uns des autres si  nous donnons comme les donateurs riches ou comme la veuve pauvre ;  nous n’avons pas à le savoir. Dieu sait qui nous sommes.
Il y a pourtant une question que nous pouvons nous poser en lisant ce texte élargi : quelle était la véritable richesse du temple de Jérusalem ? L’idée que nous avons ici est qu’une fois le temple détruit si quelque chose subsiste, c’est là qu’est la véritable richesse du temple. Or, que subsista-t-il après la destruction du temple, que subsista-t-il qui existait déjà avant ?
Ni tronc, ni belles pierres, ni sacrifices, ni ornements… Les historiens nous disent que les partis les plus pieux, ceux qui vivaient du temple, disparurent avec le temple. Ils nous décrivent une Jérusalem en ruine dans laquelle circulent quelques ombres, celles et ceux qui n’ont pas eu les moyens de partir. Les plus pauvres, sans doute. Alors que subsista-t-il ? Que subsiste-t-il d’une maison de prière lorsque cette maison de prière est détruite ? Il reste… la prière, la prière des plus pauvres. Il reste la foi en IHVH, sous sa forme la plus simple, la plus dépouillée, la plus hasardeuse et, peut-être bien, si elle demeure, la plus croyante. Il reste la prière d’une veuve pauvre, sa prière, sa foi. Et telle est la véritable richesse du temple de Jérusalem.
C’est pour cela qu’il nous semble pouvoir dire que la prière de cette veuve pauvre anticipe la réalité de ce que sera pratiquement la foi en IHVH une fois que tout aura été détruit. Des gens qui n’auront plus rien à donner s’adresseront à un Dieu qui n’aura plus rien à leur offrir.  Ils lui confieront tout, c'est-à-dire leur propre vie – ils n’auront rien d’autre à lui remettre que leur misérable vie.

Mais cela se produit-il seulement lorsque tout s’écroule ? Retour au texte : l’offrande que la veuve pauvre fait de toute sa vie n’a pas lieu après la destruction du temple, mais avant. Et il n’est pas dit non plus dans notre texte qu’il faille absolument se mettre sur la paille. Et encore moins qu’il faille le faire savoir.
Les croyants peuvent donner, et donner toute leur vie à Dieu, à n’importe quel moment de leur existence. Tout lui donner et tout recevoir de lui.
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Cette prédication sur l’offrande de la veuve pauvre pouvait bien s’achever sur « tout lui donner et tout recevoir de lui. »
Mais aussi vrai que notre méditation s’ouvrait sur le centième anniversaire de l’armistice, 11 novembre 1918 – 11 novembre 2018, et que nous pouvons tout recevoir de Dieu, y compris le silence des armes, il y avait à 24 heures près un autre anniversaire, un 80ème anniversaire, l’anniversaire de cette nuit maudite qu’on appelle en allemand Reichskristallnacht.
Tout donner à Dieu et tout recevoir de lui… ce ne peut pas être seulement une phrase pieuse. Cette nuit maudite, prélude à tellement d’horreur, pouvait-on, et pouvons-nous seulement, même 80 ans plus tard, la recevoir de Dieu ?

Nous laissons là la question. Puisse le Tout-Puissant avoir pitié de nous. Amen.


dimanche 28 octobre 2018

La pitié, l'Evangile, la Réformation (Marc 10,46-52)

Joyce Fienberg, 75 ans
Richard Gottfried, 65 ans
Rose Mallinger, 97 ans
Jerry Rabinowitz, 66 ans
les frères Cecil et David Rosenthal, 59 et 54 ans
les époux Sylvan et Bernice Simon, 86 et 84 ans
Daniel Stein, 71 ans
Melvin Wax, 88 ans
Irving Younger, 69 ans

Pittsburg, 27 octobre 2018

Marc 10

46 Ils arrivent à Jéricho. Comme Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une assez grande foule, l'aveugle Bartimée, fils de Timée, était assis au bord du chemin en train de mendier.
47 Apprenant que c'était Jésus de Nazareth, il se mit à crier: «Fils de David, Jésus, aie pitié de moi!»
48 Beaucoup le rabrouaient pour qu'il se taise, mais lui criait de plus belle: «Fils de David, aie pitié de moi!»
49 Jésus s'arrêta et dit: «Appelez-le.» On appelle l'aveugle, on lui dit: «Confiance, lève-toi, il t'appelle.»
50 Rejetant son manteau, il se leva d'un bond et il vint vers Jésus.
51 S'adressant à lui, Jésus dit: «Que veux-tu que je fasse pour toi?» L'aveugle lui répondit: «Rabbouni, que je retrouve la vue!»
52 Jésus dit: «Va, ta foi t'a sauvé.» Aussitôt il retrouva la vue et il suivait Jésus sur le chemin.

Prédication :

Aie pitié de moi ! C’est le cri réitéré de l’aveugle Bartimée. Sans tarder, nous nous demandons ce que réclame l’aveugle Bartimée. Réponse : il réclame que Jésus ait pitié de lui. Qu’est-ce que la pitié ? Définition du Grand Robert : « Sentiment altruiste qui porte à éprouver une émotion pénible au spectacle des souffrances d’autrui et à souhaiter qu’elle soient soulagées. » Cette définition va nous guider dans notre méditation.
Quelles sont les souffrances de Bartimée ?

Commençons  par ce que signale le texte, l’aveugle Bartimée était assis au bord du chemin, en train de mendier. L’aveugle est un mendiant. Ses souffrances sont les souffrances de tout mendiant. Si la pitié des passants est au rendez-vous, peut-être que le mendiant aura-t-il de quoi manger, sinon, il devra jeûner. Notons que le passant qui donne au mendiant ne se contente pas de souhaiter que les souffrances du mendiant soient soulagées, il agit concrètement pour qu’elles le soient. Cet acte est au-delà de ce que le Robert nous dit de la pitié, qui est un sentiment. Comment appelle-t-on l’action qui relève – parfois – de ce sentiment ? Une action responsable (avec Bonhoeffer). Bartimée est donc un mendiant qui, si nous le prenons au mot, tâche de susciter la pitié du passant annoncé, Jésus de Nazareth. Première souffrance de Bartimée : la souffrance de tout mendiant.
Bartimée donc crie. Et les gens le rabrouent pour qu’il se taise. C’est la seconde souffrance de l’aveugle. On le traite avec brusquerie, avec violence. Pourquoi ? Ils étaient en chemin vers Jérusalem et l’épisode que nous méditons est le dernier qui vient avant le commencement de la Passion. En route vers Jérusalem c’est, vraisemblablement, pour ceux qui accompagnent Jésus, l’affaire la plus importante de l’année – et peut-être de leur vie. Si l’appellation Fils de David est ici employée, c’est qu’il y a une affaire de messianité, et que les gens pensent que l’homme en route vers Jérusalem est celui qui va renouveler toutes choses. Les gens pensent cela et nous ne sommes personne pour pouvoir les blâmer. Mais nous pouvons remarquer que le sentiment enthousiaste de l’imminence du Salut semble bien asphyxier la pitié de ceux qui accompagnent Jésus. La seconde souffrance de Bartimée est ainsi le rejet violent dont il est l’objet de la part de la foule.
Mais Bartimée crie, et crie de plus belle. Les souffrances qui sont les siennes n’entament pas sa détermination : «  Fils de David, aie pitié de moi ! » Dans le texte, cette répétition nous signale au moins une chose : jusqu’ici, personne n’a eu pitié de l’aveugle Bartimée ; personne n’a éprouvé une émotion pénible au spectacle de ses souffrances ni n’a souhaité qu’elles soient soulagées. Et Jésus ? Va-t-il éprouver de la pitié pour l’aveugle Bartimée ? Nous sommes faits témoins de ses paroles et de ses actes. Jésus a dû éprouver une émotion pénible en entendant les cris mêlés de l’aveugle et de la foule, il a dû éprouver une émotion pénible aussi au vu du comportement si versatile de ceux qui l’accompagnaient. La troisième souffrance de Bartimée a dû être de s’entendre dire « Courage, il t’appelle ! » par les mêmes voix, tout aussi fortes, désireuses d’être bien entendues par tous, ces mêmes voix qui, un instant plus-tôt, lui intimaient de se taire…
Jésus a souhaité que les souffrances de l’aveugle soient soulagées, et il les a soulagées selon ce qui était en son pouvoir, en s’arrêtant sur le chemin, en le faisant appeler, en interrogeant sa volonté, puis en le guérissant. En somme, Jésus, conformément à ce qui était attendu de lui, a eu pitié de l’aveugle et l’a donc guéri.

Mais en faisant cela, à ce moment précis du récit et précisément de cette manière, Jésus ne guérit pas simplement en passant un aveugle de plus.
Cet épisode de guérison est le dernier avant le commencement de la Passion. En route pour Jérusalem, en route pour la Gloire et pour la pleine manifestation de la grandeur du Fils de l’homme, il demeure important manifestement à Jésus – à Marc l’évangéliste – voire prioritaire – d’éprouver de la pitié et d’agir de manière responsable. Ce qui signifie que le service du prochain n’est pas une option de l’Evangile, il en est une constante, un pilier. C’est que l’Evangile est concret, il doit l’être, toujours, même et surtout lorsque de grands bouleversements théologiques sont en cours. L’imminence de la fin des temps ne doit jamais faire oublier la permanence de la misère. Et quand bien même il ne resterait à l’humanité entière qu’une ou deux heures à vivre, il serait encore temps de soigner un blessé, de nourrir un affamé ou de consoler un enfant. Il serait encore temps de se mettre au service de celles et ceux qui souffrent.
Ce que fait Jésus. Que veux-tu que je fasse pour toi, demande aussi Jésus à l’aveugle. En interrogeant la volonté de l’aveugle, il déclare qu’il se met à son service, à sa disposition. Comme il le fait aussi dans l’épisode précédent. Comme il s’était mis au service de Jacques et Jean, Jésus se met à cet instant au service de Bartimée. En mettant toute sa puissance au service d’un homme qui n’a rien à lui donner, Jésus agit ainsi ici de manière totalement gratuite, comme un serviteur, ou mieux, comme un esclave – quelqu’un qui n’agit que selon la volonté de son maître et qui n’en attend ni compliment ni gratification….
Avec pour conséquence que l’ex-aveugle Bartimée le suit ensuite sur le chemin. Quel chemin ? Celui de la Passion, chemin qui verra toutes les observations de notre méditation être portées à leur paroxysme. Et Bartimée, jusqu’où ira-t-il ? Nous ne le savons pas. Il est l’homme pour lequel Jésus aura franchi l’une des dernières marches de cet abaissement dans lequel se réalise en pleine vérité tout le drame de l’Evangile. Que reste-t-il donc en quoi Jésus ne s’est pas encore abaissé ? L’entrée triomphale dans Jérusalem, le partage du dernier repas, le don final de soi, et la mort des esclaves, la Croix, plus le silence final des femmes auxquelles la résurrection est annoncée par l’ange, mais qui, effrayées, s’enfuient et ne disent rien à personne.

Et maintenant ? Le titre de l’évangile de Marc est « Commencement de l’Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu. » Donc tout le récit après le titre, n’est que le commencement. Et la suite, alors ? Il appartient au lecteur de l’écrire, avec sa vie, sa parole et son sang. 

Comme nous fêtons la Réformation, que nous avons parlé abondamment de Luther l’année dernière, et qu’il ne faut pas donner à Luther plus d’importance que l’importance colossale qu’il a eue, nous allons nommer quelques autres personnalités notables.
Luther, Brenz (le corps du Seigneur est partout depuis son Ascension) Osiander (Königsberg) ;
Melanchthon ;
            Müntzer ;
            Knox ;
Zwingli (Zürich)(le corps du Seigneur n’est nulle part sur terre depuis son Ascension), Oecolampade (Bâle) ;
Zell (à Strasbourg avant Bucer), Bucer (Strasbourg), Hedion (Strasbourg)
Capiton (Strasbourg), Sturm (Strasbourg) ;
            Bullinger (Zürich), Calvin (Genève), Farel, Bèze (Genève), Castellion ; Viret ;
            Grebel, Manz, Simons…

            Que leurs noms ne soient pas oubliés.
            Et puissions-nous après eux continuer l’Evangile. Amen

dimanche 21 octobre 2018

Le Messie serviteur (Marc 10,32-45)


Marc 10
32 Ils étaient en chemin et montaient à Jérusalem, Jésus marchait devant eux. Ils étaient effrayés, et ceux qui suivaient avaient peur. Prenant de nouveau les Douze avec lui, il se mit à leur dire ce qui allait lui arriver:
33 «Voici que nous montons à Jérusalem et le Fils de l'homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes; ils le condamneront à mort et le livreront aux païens,
34 ils se moqueront de lui, ils cracheront sur lui, ils le flagelleront, ils le tueront et, trois jours après, il ressuscitera.»
35 Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s'approchent de Jésus et lui disent: «Maître, nous voudrions que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander.»
36 Il leur dit: «Que voulez-vous que je fasse pour vous?»
37 Ils lui dirent: «Accorde-nous de siéger dans ta gloire l'un à ta droite et l'autre à ta gauche.»
38 Jésus leur dit: «Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, ou être baptisés du baptême dont je vais être baptisé?»
39 Ils lui dirent: «Nous le pouvons.» Jésus leur dit: «La coupe que je vais boire, vous la boirez, et du baptême dont je vais être baptisé, vous serez baptisés.
40 Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m'appartient pas de l'accorder: ce sera donné à ceux pour qui cela est préparé.»
41 Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s'indigner contre Jacques et Jean.
42 Jésus les appela et leur dit: «Vous le savez, ceux qu'on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination.
43 Il n'en est pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur.
44 Et si quelqu'un veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous.
45 Car le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude.»
Prédication :
            Car le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude.
           
            Je voudrais, pour commenter ce verset, faire d’abord quelques remarques sur les cultes, les fidèles et les Dieux du Proche Orient ancien. Je dis bien les cultes, les fidèles et les Dieux, car il ne faut pas penser trop hâtivement que ‘les Hébreux’ ont toujours été extraordinairement originaux dans leurs habitudes cultuelles. Par exemple, l’architecture de leurs temples n’avait rien de particulier, et leurs manières de sacrifier des animaux n’étaient pas très différentes de celles des peuples voisins. Il n’est même pas certain que la lutte contre l’idolâtrie et le détournement de la religion ait été une spécialité des Hébreux. Nous n’avons pas vraiment de raison de penser que les gens d’Israël étaient foncièrement moins sots que leurs avoisinants, ni que leurs avoisinants n’étaient pas autant qu’Israël menacés par des dérives autocratiques et idolâtres.
Ce qui a différencié – mais tardivement – Israël des autres peuples sémites qui se partageaient l’ancienne Palestine, c’est d’avoir eu l’idée que son Dieu ne pouvait pas être représenté, qu’il avait un nom imprononçable, et qu’il avait une manière totalement singulière de mêler son destin à celui de son peuple. Cette idée, neuve entre toutes, n’a pas reçu l’assentiment de tous. Et même aujourd’hui, parmi les foules qui se disent chrétiennes, il n’est pas certain que tous reçoivent et accueillent une certaine idée – celle du messie esclave – que nous allons tâcher de préciser maintenant.

            Donnons encore quelques indications générales sur les Dieux. Les Dieux sont des puissances qui ordonnent qu’on les serve, qui vous procurent prospérité et longévité pourvu que vous accomplissiez le service qu’elles désirent. Ce service pouvait anciennement être rendu dans de nombreux lieux de culte, qui connaissaient à peu près tous le même rituel. La centralisation à Jérusalem (sous le roi Josias, 2 Rois 22) de tous les lieux de cultes ne changea pas grand-chose : il faut servir Dieu de la bonne manière ; un Dieu bien servi est un Dieu content, et un Dieu content est un Dieu qui sait remercier ses fidèles. Dieu aime être servi.
            En cas de guerre, en cas de péril majeur, mais surtout en cas de siège, l’exigence des Dieux assiégés peut devenir extrême. Le sacrifice que réclament alors les Dieux pour que l’ennemi cesse de vous assiéger, c’est le sacrifice du premier né du roi. Vous savez, pour être lecteurs notamment du 22ème chapitre de la Genèse, que le Dieu d’Abraham abhorre ce genre de sacrifice, et qu’il l’exige le sacrifice d’Isaac juste pour mettre à l’épreuve la foi du patriarche. Mais vous n’êtres pas naïfs, c’est Elohim qui parle au début du texte et IHVH à la fin. Il y a une hésitation sur Dieu et sur ce qu’il demande. Vous savez aussi que Jephté promit inconsidérément à Dieu, puis dût lui sacrifier sa fille unique (Juges 11,28 ss.). Vous savez que le roi Achaz fit passer ses propres fils par le feu (2 Chroniques 28) et que le roi de Moab (2 Rois 3,26 ss.), assiégé dans sa cité, vint égorger sur la muraille son fils le prince héritier, ce qui provoqua un tel écœurement chez les assiégeants qu’ils levèrent le siège. Bref, IHVH a peut-être horreur des sacrifices humains, mais ces sacrifices exercent sur certains auteurs bibliques une bien étrange fascination.
            Toutes ces remarques parlent des Dieux proche-orientaux et de leurs adorateurs. Le peuple hébreu que nous connaissons n’échappe guère à ces remarques. Ces remarques, nous allons maintenant les résumer : …car les dieux existent non pour servir mais pour être servis, et ils exigent le sacrifice de vies innocentes comme rançon des peuples qui les adorent.

            Cette dernière phrase doit vous rappeler quelque chose. Elle vous rappelle très précisément Marc 10:45 : …car le Fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. En mettant ces deux phrases en vis-à-vis, nous voyons qu’elles sont très exactement le contraire l’une de l’autre. Ainsi, sous la plume de l’évangéliste Marc, sous nos yeux, en une seule phrase, il y a la proposition d’un retournement absolu de la perspective religieuse.
Dans toute perspective religieuse, il y a le paysage théologique (Dieu, il est comment ?) et le paysage anthropologique (l’adorateur de Dieu, il est comment ?) Tel Dieu, tel adorateur ! Ou, tel adorateur, tel Dieu… Il est difficile, dans une réflexion comme celle que nous menons, de décider par avance si ce sont les hommes qui font Dieu à leur image, ou si c’est Dieu qui fait les hommes à son image. Les lecteurs du philosophe américain Alfred North Whitehead se souviennent souvent de ceci : « Il est aussi vrai de dire que c’est Dieu qui fait l’homme que de dire que c’est l’homme qui fait Dieu. » Je me souviens aussi d’avoir, au cours d’une rencontre universitaire, après la lecture de plusieurs textes de théologiens américains, avoir remarqué que le Dieu que ces auteurs, tous américains, mettaient en scène dans leurs textes avait toujours l’allure d’un business man à succès dont les fidèles étaient des associés…
Tel adorateur, tel Dieu. Et en Marc 10 ? Il y a deux paysages possibles : des disciples qui se préoccupent d’être le plus grand, le plus balaise, le mieux récompensé, serviteurs d’un Dieu boutiquier, exigeant, lointain, et invulnérable ; dans l’autre paysage, il y a un Dieu qui s’approche, qui enseigne, qui se donne, sera atteint et même détruit ; quels sont – ou quels devraient être – les adorateurs de ce Dieu ? C’est simplement écrit (v.43 et 44) : « Si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. » Parole du Fils de l’homme – autant dire, sans se faire de nœuds au cerveau – parole de Dieu. Qui veut de cette parole, de cette discipline et de ce Dieu ?

            Qui veut de cela ? Le texte que nous méditons maintenant est l’avant dernier épisode de l’évangile de Marc avant la Passion. Il est complété par un récit de guérison – celui de l’aveugle Bartimée, que nous méditerons en fin de semaine prochaine pour le culte de la Réformation. Mais disons tout de suite que, dans ce texte, c’est Jésus qui se fait serviteur, si ce n’est esclave, de l’aveugle Bartimée en lui demandant : « Que veux-tu que je te fasse ? »
            Si nous voulons aujourd’hui, répondre à la question « Qui veut de cela ? », il nous faut remonter de quelques lignes dans le texte biblique, et constater que les disciples de Jésus ne sont guère à leur place dans la perspective religieuse que leur maître leur propose. Ils se querellent entre eux pour savoir qui est le plus grand, ils chassent des gens venus vers leur Maître avec des enfants, ils demandent des rétributions spéciales, se querellent de nouveau, etc. Ils ont peur, nous dit-on. Les disciples de Jésus ont peur et ils se raccrochent à ce qu’ils ont l’habitude de savoir. Mais ils constatent, en entendant parler leur Maître, que tout s’écroule. D’où leur violence…
Aurions-nous fait mieux, avons-nous fait mieux ? Ne répondons pas trop vite, ni positivement, ni négativement. Puissions-nous croire au Fils de l’homme, « car le fils de l’homme est venu non pour être servi mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »
Puissions-nous vivre dans la perspective ouverte par cette déclaration. Qu’Il nous soit en aide. Amen

dimanche 14 octobre 2018

L'impossible détachement (Marc 10,17-30)


Marc 10
17 Et comme il sortait sur la route, un homme accourut, et, se jetant à genoux devant lui, il lui demanda: Bon maître, que ferai-je afin que j'hérite de la vie éternelle?
18 Et Jésus lui dit: Pourquoi m'appelles-tu bon? Nul n'est bon, sinon un seul, Dieu.
19 Tu sais les commandements: Ne commets point adultère; ne tue point; ne dérobe point; ne dis point de faux témoignage: ne fais tort à personne; honore ton père et ta mère.
20 Et répondant, il lui dit: Maître, j'ai gardé toutes ces choses dès ma jeunesse.
21 Et Jésus, l'ayant regardé, l'aima, et lui dit: Une chose te manque: va, vends tout ce que tu as et donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, et viens, suis-moi.
22 Et lui, affligé de cette parole, s'en alla tout triste, car il avait de grands biens.
23 Et Jésus, ayant regardé tout à l'entour, dit à ses disciples: Combien difficilement ceux qui ont des biens entreront-ils dans le règne de Dieu!
24 Et les disciples s'étonnèrent de ses paroles; et Jésus, répondant encore, leur dit: Enfants, combien il est difficile d'entrer dans le règne de Dieu!
25 Il est plus facile qu'un chameau passe par un trou d'aiguille, qu'un riche n'entre dans le règne de Dieu.
26 Et ils furent excessivement surpris, disant entre eux: Mais qui peut être sauvé?
27 Et Jésus, les ayant regardés, dit: Pour les hommes, cela est impossible, mais non pas pour Dieu; car toutes choses sont possibles pour Dieu.
28 Pierre se mit à lui dire: Voici, nous avons tout quitté et nous t'avons suivi.
29 Jésus, répondant, dit: En vérité, je vous dis: il n'y a personne qui ait quitté maison, ou frères, ou sœurs, ou père, ou mère, ou femme, ou enfants, ou champs, pour l'amour de moi et pour l'amour de l'évangile,
30 qui n'en reçoive maintenant, en ce temps-ci, cent fois autant, maisons, et frères, et sœurs, et mères, et enfants, et champs, avec des persécutions, et dans le siècle qui vient, la vie éternelle.
Prédication :
            Je ne peux pas méditer ce texte sans que, à un moment de la méditation, me revienne à l’esprit quelques phrases d’un opéra français – Francis Poulenc – Le dialogue des carmélites. L’histoire se passe en pleine période révolutionnaire. Blanche de la Force, jeune femme de la noblesse, aspire à devenir Carmélite, au moment où les révolutionnaires aspirent à supprimer les Ordres religieux : retour consenti à l’état laïc, ou une condamnation à la mort sur l’échafaud.
            L’extrait auquel je pense est celui qui rapporte la première rencontre de la jeune postulante Blanche de la Force et de la très vieille Prieure du Couvent des Carmélites.

BLANCHE
Il doit être doux, ma Mère, de se sentir si avancée dans la voie du détachement qu’on ne saurait plus retourner en arrière.
LA PRIEURE
Ma pauvre enfant, l’habitude finit par détacher de tout. Mais à quoi bon, pour une religieuse, être détachée de tout, si elle n’est pas détachée de soi-même, c’est-à-dire de son propre détachement ?

            Etre détachée de soi-même, c'est-à-dire de son propre détachement, c'est-à-dire détachée même du fait d’être une Carmélite. C’est l’expression d’une forme extrême de l’engagement, forme dans laquelle l’engagement lui-même est engagé, c'est-à-dire remis entre les mains des hommes, et entre les mains de Dieu.
Dans le Dialogue des Carmélites, les religieuses feront le vœu du martyre. Elles continueront à prier et à porter l’habit, contre l’ordre des révolutionnaires, et quoi qu’il doive en découler. Blanche sera la dernière à monter à l’échafaud.
En agissant ainsi, les religieuses ont-elles suivi la suggestion de leur vieille Prieure en étant détachées d’elles-mêmes, c'est-à-dire de leur propre détachement ? Nous laissons la question en suspens. Et nous revenons à notre texte biblique, où il va être question justement d’engagement, et de détachement. 

L’homme qui s’approche de Jésus est, c’est le moins qu’on puisse dire, engagé… Il sait les commandements et les garde. Il a gardé, c'est-à-dire respecté, tous les commandements éthiques du Décalogue pendant toute sa vie. Ce n’est déjà pas rien, et c’est même énorme. Cet homme est irréprochable, et pressent pourtant que quelque chose lui manque. C’est pourquoi Jésus l'aime, et le prend au sérieux. Le prenant au sérieux, Jésus lui dit ce qui lui manque encore. Vous avez lu ce qu’il manque encore à cet homme et comment il réagit.
« Et (l’homme), affligé par cette parole, s’en alla tout triste car il avait de grands biens. » C’est une gentille traduction. En voici une autre possible pour la même phrase : « Heurté par cette parole, l’homme s’en alla outré, parce qu’il avait de grands biens. » Il y a de la colère rentrée dans cette traduction, comme si l’homme n’avait pas osé crier à la face de Jésus : « Mais qu’est-ce que tu veux de plus, à la fin ? »

L’homme était riche, nous avons l’habitude de le considérer comme tel. Mais en scrutant un peu finement le texte, versets 22 et 23, nous tombons sur une précision quant aux richesses que possédait cet homme. Il avait de grands biens, est-il écrit, et nous imaginons de l’argent, des propriétés, toutes sortes de choses qui ont une valeur matérielle. Mais le texte suggère en plus une autre chose. L’homme avait de la fortune, soit, mais, dans la langue grecque sa fortune est qualifiée d’incessible. C’est le sens du dernier mot du verset 22, et ce même mot est repris tout de suite au verset 23. Et voici un verset 23 légèrement corrigé : « Combien difficilement ceux qui auront des richesses incessibles entreront-ils dans le règne de Dieu. »
Que sont ces richesses incessibles ? Elles peuvent être matérielles : et ne les cédera jamais à personne. Mais ces richesses peuvent aussi être immatérielles : elles sont alors ce sur quoi l’on ne cédera jamais. Dans le texte que nous avons sous les yeux, nous avons un exemple flagrant de richesse immatérielle incessible, incessible pour l’homme qui vient interroger Jésus, et incessible aussi – à ce moment-là – pour les disciples de Jésus.
De quoi s’agit-il ? De l’idée que pour hériter de la vie éternelle, il faut avoir fait telle et telle et telle chose… Certitude incessible pour l’homme qui interroge Jésus. Certitude incessibles aussi pour les disciples de Jésus qui, entendant leur maître, en déduise que personne ne peut être sauvé. Certitude incessible, une seconde fois pour les disciples, qui mettent en avant qu’ils ont, eux – et pas l’homme – tout quitté et suivi leur maître. Il y a même une gradation régulière dans ce texte. Pour l’homme qui est venu vers Jésus, il est impossible de se détacher, tout court, trop alourdi qu’il est par ses biens et ses convictions. Pour les disciples de Jésus, il y a un détachement des biens qui peut aller jusqu’à un réel détachement de tous leurs biens, mais pas de leur certitude. En mettant en avant qu’ils ont vraiment tout quitté, ils montrent bien qu’ils se sont détachés de tout, mais pas de leur propre détachement.

Et pour nous autres ? C’est, somme toutes, assez simple. Et nous pensons qu’il ne s’agit au fond que de passer d’une théologie des œuvres à une théologie de la grâce. C’est sans doute vrai. Mais il nous faut pourtant prendre bien garde, dans toute cette affaire, de ne pas trop mettre en avant notre connaissance d’un salut par pure grâce… C’est une belle doctrine et une chaude conviction que ce salut par pure grâce. Mais le mettre en avant comme une richesse ou un bien propre manifesterait derechef que ce salut est pour nous une richesse immatérielle incessible. Nous serions donc peut-être bien détachés de l’idée d’une rétribution, mais pas encore détachés de notre propre détachement.

Mais jusqu’à quel point pouvons-nous, et devons-nous, prolonger cette réflexion ? Jusqu’à quel point devons-nous interroger nos convictions les plus profondes ? Il me semble jusqu’au point où nous prend cette sorte de vertige qui nous fait déclarer, à l’instar des disciples : « Mais qui peut être sauvé ? » Et comprenons bien cette question : « Mais qui pourrait par ses propres œuvres être sauvé ? » Comprenons que nous devons à cette étape poser cette question en désespérant d’une quelconque réponse et que nous ne pouvons que déposer cette question au pied du maître dans l’espérance d’un commencement de réponse.
Impossible aux hommes, mais non pas pour Dieu… Attention ! Une fois encore ceci ne peut pas être une réponse tonitruante, mais bien plutôt un murmure, une discrète espérance, un presque rien, un soupçon de foi.

Ce soupçon de foi, nous le remettons à notre Seigneur, en le priant de nous donner juste confiance en Lui. Amen

dimanche 7 octobre 2018

Ce que Dieu a uni (Marc 10,1-16)


Marc 10
1 Partant de là, Jésus va dans le territoire de la Judée, au-delà du Jourdain. De nouveau, les foules se rassemblent autour de lui et il les enseigne une fois de plus, selon son habitude. 2 Des Pharisiens s'avancèrent et, pour le tenter, ils lui demandaient s'il est permis à un homme de renvoyer sa femme. 3 Il leur répondit: «Qu'est-ce que Moïse vous a prescrit?» 4 Ils dirent: «Moïse a permis d'écrire une lettre de désengagement et de renvoyer sa femme.» 5 Jésus leur dit: «C'est à cause de la dureté de votre cœur qu'il a écrit pour vous ce commandement. 6 Mais au commencement du monde, Dieu les fit mâle et femelle; 7 c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, 8 et les deux ne feront qu'une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. 9 Alors, ce que Dieu a uni,  que l’homme ne le sépare pas.» 10 À la maison, les disciples l'interrogeaient de nouveau sur ce sujet. 11 Il leur dit: «Si quelqu'un renvoie sa femme et en prend une autre, il est adultère à l'égard de la première; 12 et si la femme renvoie son mari et en prend un autre, elle est adultère.» 13 Des gens lui amenèrent des enfants pour qu'il les touche, mais les disciples les rabrouèrent. 14 En voyant cela, Jésus s'indigna et leur dit: «Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux. 15 En vérité, je vous le déclare, qui n'accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n'y entrera pas.» 16 Et il les embrassa et les bénit en leur imposant les mains.
Prédication :
            Et voici, « ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » Nous pouvons nous croire à une cérémonie de mariage et, à un moment précis du rituel, l’officiant dit cette phrase. Nous pensons tout naturellement que cette phrase s’adresse au couple qui est là devant, ainsi qu’à toute l’assemblée qui est témoin de l’engagement permanent et définitif des époux. Et c’est sur la base d’un enseignement du Christ citant lui-même la Genèse qu’est fondée et établie l’indissolubilité du lien conjugal – langage plutôt catholique romain – ou que sont établis les liens sacrés du mariage – langage plutôt protestant. Dans les deux cas, Dieu lui-même les a unis et ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! Mais cette affirmation « ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas »  est un rien étrange.

            Tout d’abord, on peut se demander si Dieu les a unis au cours de cette cérémonie, et si oui, à quel moment de la cérémonie. Et si non à quel autre moment de leur vie. Quand donc Dieu les unit-il ? On trouve toutes sortes d’affirmations. Dont l’une selon laquelle Dieu les unit lors de leur première union physique ayant lieu après la cérémonie. Une autre que c’est l’échange des consentements qui est le dernier moment précédent l’action de Dieu. Une autre encore affirme que c’est le geste et la parole de l’officiant qui font ce que Dieu fait. Mais quel geste, quelle parole ? Dieu a-t-il besoin de nos cérémonies et de nos règles pour faire ce qu’il a par ailleurs commandé et promis ? Dieu a-t-il besoin de nos cérémonies et de nos règles pour savoir qui il observe et qui il bénit ? Ne pensez pas que seules les autres Eglises sont visées ici par mes traits. Notre Eglise, dans son formulaire de bénédiction nuptiale, demande à Dieu dans la prière de se souvenir « des couples qui ont placé leur union sous (sa) bénédiction »… seulement ces couples-là, et pas les autres couples ? Voici qui est bien étrange…
            Poursuivons. Si Dieu est Dieu, et si c’est bien lui qui a uni ce couple, comment les humains pourraient-ils défaire ce que Dieu a fait ? Dieu aurait-il imparfaitement uni, de sorte que ça pourrait se défaire ? Et si ça se défait, est-ce la faute de Dieu ? Il aurait laissé faire, depuis le début, sachant que ça irait au désastre ? On vous dira plutôt que Dieu dans sa grandeur et sa souveraine bonté laisse les humains libres. Ce qui permet, si ça rate, de maintenir bien haut la souveraineté de Dieu, et d’en mettre une couche sur la culpabilité des humains : s’ils avaient respectés la volonté de Dieu, on n’en serait pas là !

            En fait, l’interprétation de ce verset est le terrain d’activité de toutes sortes de personnages autorisés, toutes confessions chrétiennes confondues, dont les doctrines sont facilement accessibles en ligne, et dont le style peut être qualifié de frénétique. A ceux qui voudraient s’intéresser à la diversité qui existe autour de l’interprétation de ce verset, je promets un voyage dans un pays qui énonce toutes sortes de commandements, prône toutes sortes de vertus et qui ne connaît pas la miséricorde. Pourquoi tant de certitudes et pourquoi tant de dureté de cœur ?
            Revenons à ce verset qui se trouve être à peu près au milieu de l’extrait que nous méditons. « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » Qu’entendons-nous dans ce verset ? Très instinctivement, nous entendons qu’il y avait un homme, et une femme, ça fait deux, qu’ils ont été unis par Dieu lui-même, ça fait UN, UN étant l’un des noms de Dieu, ce qui fait de leur union un espace aussi sacré que le cœur du Temple de Jérusalem lui-même ; en conséquence de quoi il est interdit aux humains d’attenter en quelque manière que ce soit à cette union sacrée. On ne touche pas au couple religieusement constitué, en aucune manière, ni par séduction de l’un ou de l’autre, ni par aucune voie juridique. Ils sont devenus UN, et ne redeviendront jamais deux. Et cette unité, ils doivent pour toujours la respecter, ils le doivent à Dieu et ils le doivent à la communauté. Si donc ils se séparent, la communauté peut légitimement prononcer sur eux une sanction de renvoi. Ou si, après s’être séparés pour quelque raison reconnue ‘valable’, ils contractent une autre union, la communauté peut prononcer sur eux une sanction de mise à l’écart…
            Ceci porte très haut l’état de mariage, n’est-ce pas ? Mais est-ce que ça ne le porte pas un peu trop haut ? Reprenons le même verset : « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas », et ajoutons juste un tout petit quelque chose à ce verset, une toute petite question : « …de quoi ? ». Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas… de quoi ?
   

            Dans le texte que nous méditons, il y a le couplet sur le mariage et la répudiation, et il y a aussi le couplet sur les enfants. Pour quelle raison les disciples de Jésus chassent-ils ces gens qui apportent leurs enfants ? Parce qu’on ne dérange pas le Fils de Dieu pour des enfants ? Possible. Pourtant, quel est le premier verset de l’évangile de Marc ? Commencement de l’évangile de Jésus (un homme) Christ (un titre) Fils de Dieu. En revenant une fois encore au premier verset de l’évangile de Marc, nous voyons en peu de mots qu’en Jésus, homme et Dieu sont unis ; le récit du baptême dans le même évangile nous enseigne que c’est Dieu lui-même qui a uni l’homme et Dieu. Or que font les disciples de Jésus en chassant ces gens qui apportent leurs enfants ? Ils séparent ce que Dieu a uni. Mais pourquoi font-ils cela ? Et nous pouvons oser répondre qu’ils le font parce qu’ils sont une trop haute idée d’eux-mêmes.
Les disciples de Jésus sont des êtres humains et en eux aussi, Dieu par le Christ s’est uni à l’humanité. Mais eux, ici, sont tout bouffis de leur importance supposée, et ils entendent bien séparer Jésus du reste de l’humanité, tout autant qu’ils veulent se séparer aussi eux-mêmes de cette humanité de misère que représentent ces enfants et les gens qui les apportent… Les disciples veulent bien séparer ce que Dieu a uni. Il y a là de quoi provoquer l’indignation de Jésus... qui va toucher, embrasser, bénir, comme un proche, comme un parent. Il va refaire UN ce que ses disciples avait séparé.
            Mais comment ? Nous commettrions une erreur d’interprétation en pensant que Jésus déclare que ces enfants sont sacrés, et que l’état d’enfance est par excellence l’état béatifique. Observons plutôt que Jésus les accueille, c'est-à-dire se met à leur hauteur. Alors ce n’est pas l’état des enfants qui compte, mais le mouvement de Jésus vers les enfants, pour le dire plus clairement, ce qui compte là, c’est l’engagement de Jésus pour ces enfants, ce qu’il fait pour être à leur portée. A un enfant qui n’est même pas en âge de marcher ou de parler, on ne fait pas un cours de doctrine, on le serre contre soi, on le câline. Ce que fait Jésus. Il n’y a rien de sacré dans ce geste.
L’union de Dieu et de l’homme en Christ n’a pas pour but de diviniser certains humains, mais d’humaniser tous les humains. Cette union, et mieux vaudrait dire cette unification, n’a pas pour but de sacraliser le siècle, mais de séculariser le sacré ; cette union n’est pas différente de l’Alliance que Dieu passe avec son peuple, et passe avec toute l’humanité. L’engagement de Dieu dans l’Alliance est si fort, si absolu, que c’est à la croix qu’il est pleinement manifesté et parachevé. 

            Faut-il maintenant revenir sur la question des couples ? Jésus, nous le savons, se sert souvent de thèmes apparemment éloignés de son sujet pour amener des prises de positions inattendues. Ici, Jésus parle des couples… non pas pour communiquer aux humains la sainte doctrine du saint mariage, mais pour parler de l’Alliance. Le couple est une parabole de l’Alliance, et l’Alliance que veut le Fils de Dieu est une alliance entre personnes égales. Jésus parle aussi des petits enfants, autre parabole de l’Alliance, pour signifier qu’il veut une Alliance d’accueil, et de protection, des plus petits.
Il semble que les disciples n’aient pas vraiment saisi ; ils rompent l’Alliance, et c’est la vieille histoire qui continue. Mais il semble aussi que Jésus s’obstine. Jésus s’obstine car Dieu s’obstine, depuis le commencement, alors que les humains s’obstinent dans leur dureté de cœur. Nous ne pensons pas que les cœurs des humains soient si durs qu’ils ne puissent finir par comprendre.
Non, nos cœurs ne sont pas si durs. Veuille notre Seigneur les sonder, les pénétrer et, là où cela est nécessaire, les transformer. Amen