dimanche 1 avril 2018

Elles ne dirent rien à personne (Marc 16,1-8) Pâques


Marc 16
1 Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l'embaumer.
2 Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé.
3 Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre de l'entrée du tombeau?»
4 Et, levant les yeux, elles voient que la pierre est roulée; or, elle était très grande.
5 Entrées dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme, vêtu d'une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur.
6 Mais il leur dit: «Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié: il est ressuscité, il n'est pas ici; voyez l'endroit où on l'avait déposé.
7 Mais allez dire à ses disciples et à Pierre: ‹Il vous précède en Galilée; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.› »
8 Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.
Il faudrait relire aussi Marc 8.31-33, Marc 9.30-32, Marc 10.32-34 et Marc 14.26-28. Relire, se souvenir, et raconter.
Prédication :
« …et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur » Fin du dernier texte lu ce matin. Et fin de l’évangile de Marc dans sa version la plus ancienne. Une fin pitoyable : trois femmes ont vu le tombeau vide et entendu la parole de l’ange mais elles s’enfuient, se taisent à jamais, et il n’y a aucune apparition du ressuscité. Ajoutez à ceci que les disciples ont disparu dans la nature et vous avez le bilan de l’évangile de Marc. On se demande si c’est la peine d’en parler…


Bien entendu, si vous prenez vos Bibles, vous allez voir, dans l’évangile de Marc, que Jésus apparaît de multiples façons (Marc 16.9 et suivants), ce qui peut rassurer. Ouf, il y a bien des attestations de la résurrection. Mais toutes les bonnes Bibles vous signaleront à cet endroit qu’il est manifeste que ces apparitions sont des ajouts au texte original : ce n’est pas la même langue grecque, ni le même style, ni le même auteur. Ce sont des rajouts, canoniques, oui, mais des rajouts tout de même…
La question à laquelle nous nous attaquons est celle des attestations de la résurrection de Jésus Christ Fils de Dieu. Quelqu’un demande « d’où tiens-tu que Jésus est ressuscité ? » et l’on répond « des gens l’ont vu, c’est écrit dans la Bible ». C’est vrai, Marc, dans son état final, ainsi que Matthieu, Luc et Jean introduisent, chacun dans son récit, des apparitions du ressuscité. Et pour certains lecteurs, cela va suffire pour prouver la résurrection. Pourtant prétendre que les récits bibliques de la résurrection constituent des preuves de la résurrection, c’est faire montre d’une naïveté considérable. C’est exactement comme affirmer que Dieu a créé l’univers en 6 jours calendaires il y a 6000 ±100 années, et s’est reposé le septième jour, c’est écrit dans la Bible…

Le génie de l’évangile de Marc dans sa première écriture, c’est d’attester la résurrection – d’en donner une attestation, un témoignage – sans jamais que n’apparaisse le ressuscité. Mais que se passe-t-il alors dans l’évangile de Marc qui atteste la résurrection ?
Pour tâcher de l’expliquer un peu, je voudrais commencer par vous faire remarquer que, dans l’évangile de Marc, lorsque Jésus ayant fait un miracle commande qu’on se taise, tout le monde en parle. Pourtant, si Jésus commande qu’on taise ses miracles, c’est qu’il souhaite que sa messianité ne soit pas confondue avec sa puissance miraculeuse. C’est qu’il souhaite que sa messianité survive à sa disparition. La foi au Fils de Dieu, comme la foi en Dieu le Père, doit être en mesure de répondre positivement de leur silence et de leur absence, et de répondre autre chose que c’est dans leur absence même qu’ils se rendent le plus présents. La preuve par le miracle n’est guère solide, la preuve par l’absence l’est encore moins…
La preuve par la présence présente aussi bien des inconvénients. Si Jésus ressuscité apparaît une fois il faudra, pour susciter l’adhésion du plus grand nombre, que beaucoup d’apparitions aient lieu. Heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru, est-il écrit, dans l’évangile de Jean. Mais Jean, hélas dirais-je aujourd’hui, dit cela après – et avant –  tout un tas d’apparitions… Marc est plus conséquent, et plus radical. Nous pouvons estimer que pour Marc, dans sa version la plus ancienne, une apparition du ressuscité est le plus grand poison de la foi en la résurrection.
Aussi affirmons-nous que la fuite et le silence des femmes apparaissent comme le meilleur moyen possible pour que la foi des disciples en la résurrection du Fils de Dieu ne soit pas fondée sur le vent d’apparitions. Mais sur quoi cette foi va-t-elle se fonder ?

Nous allons répondre. Qui sont les disciples de Jésus ? Ces gens sont des Hébreux et, depuis l’aube des temps, la survie spirituelle des Hébreux – leur foi – leur survie tout court parfois – tient à l’obéissance à deux commandements très simples : souviens-toi, raconte. Et vous savez bien que, pour les Hébreux, le verbe raconter ne signifie pas seulement faire un reportage exact et circonstancié, mais tâcher aussi d’interpréter, de donner à comprendre, ce qui se passe.

Et que se passe-t-il  donc, lorsqu’on lit l’évangile de Marc dans sa version la plus ancienne ? Il est manifeste, l’existence même de l’évangile de Marc indique clairement, que, après la mort du Fils de Dieu, il y a eu chez ses disciples, envers et contre tout, en l’absence de toute apparition du Ressuscité… il y a eu une activité – réflexion, écriture, prédication – qui correspondait à l’enseignement et à l’exemple reçus du Maître. L’actualité de la résurrection du Fils de Dieu, ce n’est pas l’activité du Fils de Dieu après sa mort, mais l’activité des disciples du Fils de Dieu après que celui-ci soit mort.
Alors quelle attestation, voire quelle preuve, avons-nous donc de la résurrection du Fils de Dieu ? Nous avons pour attestation l’évangile de Marc dans sa version la plus ancienne. Et nous devons cet évangile à quelques braves hébreux qui ont fait ce que tout hébreu peut faire lorsque son monde s’écroule : se souvenir, raconter. C’est ce qu’ils ont fait et c’est ce que fait pour nous le texte lui-même. En refusant toute apparition merveilleuse du Fils de Dieu à Pâques, et en parlant pourtant de sa résurrection, Marc veut orienter le regard de son lecteur sur tout le reste essentiel de la vie de Jésus. En somme, pour Marc, celui qui apparaît sous l’identité de Jésus de Nazareth et se fait baptiser dans le Jourdain (Marc 1.9), c’est le Ressuscité. Et il ne cesse d’apparaître pendant tout le récit. Et qui donc le fait apparaître ? L’auteur, les auteurs du texte – béni soit leurs noms !
Et après l’auteur du texte, vient le lecteur du texte. Lorsqu’il lit, puis se souvient, lorsqu’il raconte, c'est-à-dire met en œuvre ce qu’il a reçu et compris, il rend présent et visible le Fils de Dieu ressuscité.

Nous allons finir en revenant à notre point de départ : « Elles sortirent et s’enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées ; et elles ne dirent jamais rien à personne, car elles avaient peur. »
Que reste-t-il à faire, si l’on tout de même voir le Fils de Dieu Ressuscité ? Recommencer dans la joie et sans tarder la lecture, au début, en Marc 1.1 : « Commencement de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu ». Ce verset est le titre de tout l’ouvrage. De Marc 1.1 à Marc 16.8, nous n’avons que le commencement de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu.
La suite de l’évangile, il nous appartient de l’écrire, c'est-à-dire de la penser, de la vivre et de la raconter. Qu’il en soit ainsi. Amen

dimanche 25 mars 2018

Monté sur un ânon (Marc 11,1-11 ; Zacharie 9,1-11)


Marc 11
1 Lorsqu'ils approchent de Jérusalem, près de Bethphagé et de Béthanie, vers le mont des Oliviers, Jésus envoie deux de ses disciples
2 et leur dit: «Allez au village qui est devant vous: dès que vous y entrerez, vous trouverez un ânon attaché que personne n'a encore monté. Détachez-le et amenez-le.
3 Et si quelqu'un vous dit: ‹Pourquoi faites-vous cela?› répondez: ‹Le Seigneur en a besoin et il le renvoie ici tout de suite.› »
4 Ils sont partis et ont trouvé un ânon attaché dehors près d'une porte, dans la rue. Ils le détachent.
5 Quelques-uns de ceux qui se trouvaient là leur dirent: «Qu'avez-vous à détacher cet ânon?»
6 Eux leur répondirent comme Jésus l'avait dit et on les laissa faire.
7 Ils amènent l'ânon à Jésus; ils mettent sur lui leurs vêtements et Jésus s'assit dessus.
8 Beaucoup de gens étendirent leurs vêtements sur la route et d'autres des feuillages qu'ils coupaient dans la campagne.
9 Ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient criaient: «Hosanna! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient!
10 Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père! Hosanna au plus haut des cieux!»
11 Et il entra à Jérusalem dans le temple. Après avoir tout regardé autour de lui, comme c'était déjà le soir, il sortit pour se rendre à Béthanie avec les Douze.

Zacharie 9
1 Proclamation. La parole du SEIGNEUR est arrivée au pays de Hadrak, et à Damas elle a fait halte, car au SEIGNEUR appartient le joyau d'Aram tout comme l'ensemble des tribus d'Israël,
2 de même Hamath, sa voisine, ainsi que Tyr et Sidon, où l'on est très habile.
3 Tyr s'est construit une forteresse, elle a accumulé de l'argent, épais comme la poussière et de l'or, comme la boue des rues,
4 mais voici que le Seigneur s'en emparera, il abattra son rempart dans la mer, et elle-même, le feu la dévorera.
5 À ce spectacle, Ashqelôn sera épouvantée, Gaza se tordra de douleur et Eqrôn se verra privée de son appui. Le roi sera éliminé de Gaza et Ashqelôn ne sera plus habitée.
6 Des bâtards s'installeront à Ashdod, je rabattrai l'insolence du Philistin.
7 J'ôterai de sa bouche le sang et d'entre ses dents, les mets abominables; alors lui aussi, comme un reste, appartiendra à notre Dieu. Il aura sa place parmi les clans de Juda et Eqrôn sera pareil au Jébusite.
8 Je camperai auprès de ma maison, montant la garde contre ceux qui passent et repassent; plus aucun tyran ne l'accablera au passage car, à présent, j'y veille de mes propres yeux.
9 Tressaille d'allégresse, fille de Sion! Pousse des acclamations, fille de Jérusalem! Voici que ton roi s'avance vers toi; il est juste et victorieux, humble, monté sur un âne - sur un ânon tout jeune.
10 Il supprimera d'Ephraïm le char de guerre et de Jérusalem, le char de combat. Il brisera l'arc de guerre et il proclamera la paix pour les nations. Sa domination s'étendra d'une mer à l'autre et du Fleuve jusqu'aux extrémités du pays.
11 Quant à toi, à cause de l'alliance conclue avec toi dans le sang, je renverrai tes captifs de la fosse où il n'y a point d'eau.
Prédication :

            Dans l’évangile de Marc – comme dans les trois autres évangiles – Jésus fait, une semaine avant sa mort et sa résurrection, une entrée en procession glorieuse à Jérusalem, monté sur un âne, ou un ânon. Jésus lui-même est à l’initiative de cette procession. Il en choisit la mise en scène. Elle obéit à un schéma biblique, issu de l’ancien testament : livre de Zacharie, chapitre 9. En choisissant cette mise en scène, Marc entend nous renseigner sur la forme qu’il entend donner à la messianité de Jésus.
            Nous pouvons parler de forme de la messianité, parce que la messianité peut prendre bien des formes dans la Bible. Dans l’ancien testament, par exemple, un puissant souverain étranger, aussi étranger à Israël que le Perse Darius (Esaïe 45), peut être considéré comme messie. Un roi aussi mauvais que le roi Saül est aussi messie. David évidemment sera appelé messie, son fils Absalom tout autant...
La messianité du messie peut en plus être tribale ou ethnique, c'est-à-dire ne concerner qu’une tribu, ou Israël tout entier, et mais la messianité peut aussi être transnationale, voire universelle, c'est-à-dire concerner toutes les nations de la terre, avec parfois une centralisation sur Jérusalem et le Temple, mais parfois avec une totale égalité entre toutes les nations.
Pour dire vrai, le messie et la messianité connaissent dans l’ancien testament autant de variantes que le salut dont nous avons parlé il y a quelques jours. Le nouveau testament n’est pas non plus univoque sur la messianité de Jésus. Considérez seulement le Messie triomphant en Apocalypse 19 (un glaive acéré sort de sa bouche, il se nomme Roi des rois, Seigneur des Seigneurs) et le Messie crucifié en Marc 15 (et au Psaume 22), qui hurle son sentiment d’abandon à la face des humains et sous un ciel désespérément vide.
            Marc fait référence à Zacharie 9. Quelle est la forme de la messianité en Zacharie 9 ? C’est une forme apparemment régionale. Avant même qu’il soit question de messianité, il est proclamé que tous ces territoires appartiennent à Dieu, et que sa parole y agit. Ainsi, le nord du pays (Phénicie), l’est (Aram), la bande côtière ouest (Philistie) vont-ils être objets d’un mystérieux ravage, opéré par la parole du SEIGNEUR – il faut entendre par Dieu lui-même – dont l’issue est extraordinairement étonnante puisqu’au terme de ce ravage, le Philistin – avec tous les autres – sera considéré comme un « reste », et « aura sa place parmi les clans de Juda » (v.7), c'est-à-dire que les nations voisines et ennemies perpétuelles d’Israël seront considérées par Dieu comme sa terre, son peuple et sont donc cohéritières de la promesse.
Quelle promesse ? Une promesse de sanctuarisation d’un grand Israël : de la Méditerranée jusqu’au bassin de l’Euphrate, de la Syrie et du Liban jusqu’au Golfe d’Aden. Sur ce grand territoire sera instaurée une paix éternelle, et la diaspora juive y reviendra tout entière. Comme centre de ce grand territoire, Jérusalem. Et comme roi de ce territoire, le Messie.
            Marc emprunte ainsi à Zacharie une certaine idée territoriale et politique de l’ère du Messie : fraternité paisible entre des peuples voisins, une forme d’unité religieuse, une capitale. On peut penser qu’à l’époque de Zacharie, les territoires qu’il mentionne correspondent à tous les territoires connus. Marc, reprenant Zacharie, imaginant alors une messianité universelle, fraternelle et paisible.

Mais quel Messie pour cela ? Nous avons lu qu’il s’avance, « juste et victorieux, humble, monté sur un âne » (v.9). Qu’il soit monté sur un âne met d’accord tous les traducteurs. Mais les trois qualificatifs posent quelques problèmes. Nous partons de ce que nous avons lu, le Messie est  juste, victorieux et humble. Et nous approfondissant le sens de ces trois termes.
            Il est juste. Le premier homme de la Bible dont il est dit qu’il est juste, c’est Noé. Un juste, c’est quelqu’un qui ne tord pas le cours de la justice, qui juge sans discrimination, qui ne fausse pas les poids dans le commerce, et qui refuse tout cadeau. Il est sans fraude et sans violence.  Tel est le juste, tel est le Messie selon Marc. Les qualités du juste sont longuement mentionnées dans les Psaumes et dans les livres de sagesse. Et ces qualités en font quelqu’un de fragile, voire de vulnérable. Il est écrit dans la Bible que le juste est souvent la risée des hommes (Job 12,4). Le problème du juste souffrant est un problème qui a tourmenté la littérature du proche Orient ancien longtemps avant que la Bible n’existe. Le Messie selon Zacharie est juste – une qualité qui va de pair avec une infinie fragilité. On ne pense pas souvent à ça lorsqu’on lit le récit des Rameaux.
            Seconde qualité du Messie selon Zacharie (et Marc) : il est victorieux, d’après la plupart des traducteurs. Mais nous nous méfions des traducteurs. A bien y regarder, le mot victorieux est clair en grec (LXX), mais pas en hébreu. En hébreu, le roi messie qui vient n’a pas remporté la victoire par ses propres forces ; littéralement, il a été sauvé. Le roi messie est victorieux, soit, mais parce qu’il a été sauvé. On ne dit pas par qui… et l’on irait bien trop vite en besogne en mettant là qu’il a été sauvé par Dieu. Le Messie a été sauvé. Seconde marque de fragilité à laquelle on ne pense jamais en lisant le récit des Rameaux.
            Troisième qualité du Messie, nous avons lu qu’il est humble. Ce serait mieux de dire méprisé. Le Messie est semblable à ce que le peuple d’Israël était en Egypte. C'est-à-dire fort peu de chose, vulnérable, livré à ses dominateurs, sans gloire, sans droits. On ne pense pas à ça en lisant le récit des Rameaux.
            La royauté du roi Messie selon le prophète Zacharie – et selon Marc la royauté du Fils de l’homme, est ce qu’on peut appeler une royauté faible, sa force est une force désarmée, elle s’avance pour se proposer, pour s’offrir, elle appelle, mais jamais elle ne s’impose d’elle-même... comment le pourrait-elle ?
C’est à cette royauté que Jésus est identifié le jour de son entrée dans Jérusalem, monté sur un âne. Comment cette royauté pourrait-elle l’emporter ? Pourvu que quelques-uns répondent à l’appel. Mais l’appel est si faible, si ténu…
            Ont-ils eu conscience de tout cela, les gens qui, pleins de joie, ont suivi la procession ? Le texte de Marc ne fait aucun commentaire. Il laisse là l’événement. Le moment de liesse a eu lieu. Marc prend acte de cette liesse, comme si elle était juste et légitime : pourquoi la foule des disciples et le peuple ne se réjouiraient-ils pas ? Et de quel droit des observateurs éclairés comme nous le sommes leur adresseraient-ils un reproche ?          Il y a de la joie le jour des Rameaux, « Au cœur humain la joie est bonne ». Et pour ce qu’il en est des grands engagements suivis des lâchetés que nous savons, il y a toute la semaine sainte.

            Mais tous ces gens qui ont escorté Jésus, qu’ont-ils fait, ensuite ? Nous ne le savons pas. Feu de paille pour certains, conversion durable pour d’autres, et toutes les nuances sont possibles. Ils sont rentrés chacun chez soi, sans doute. Et la journée s’est finie là, et tout le monde est allé dormir.
Pour nous qui avons compris la signification de cette procession, qui avons compris quelle royauté va avec la messianité de Jésus, une fois la procession achevée, il nous reste la question : allons-nous suivre ce roi-là ? allons-nous être habités par les sentiments qui étaient les siens ? allons-nous faire montre d’humilité et de douceur ? allons-nous nous reconnaître comme sauvés ? En somme, allons-nous incarner cette messianité ?
Je laisse en suspens ces questions. A chacun de répondre en son cœur. Puissions-nous répondre chacun et tous ensemble par un oui résolu. Amen

dimanche 18 mars 2018

Difficile engagement (Jean 12,20-28)


Jean 12
20 Il y avait quelques Grecs qui étaient montés pour adorer à l'occasion de la fête.
21 Ils s'adressèrent à Philippe qui était de Bethsaïda de Galilée et ils lui firent cette demande: «Seigneur, nous voulons voir Jésus.»
22 Philippe alla le dire à André, et ensemble ils le dirent à Jésus.
23 Jésus leur répondit en ces termes: «Elle est venue, l'heure que le Fils de l'homme soit  glorifié.
24 En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance.
25 Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s'y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle.
26 Si quelqu'un veut me servir, qu'il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, le Père l'honorera.
27 «Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je? Père, sauve-moi de cette heure? Mais c'est précisément pour cette heure que je suis venu.
28 Père, glorifie ton nom.» Alors, une voix vint du ciel: «Je l'ai glorifié et je le glorifierai encore.»
Méditation :
            Voici une question simple : pourquoi Jésus déclare-t-il que l’heure est venue que le Fils de l’homme, c’est à dire lui-même, soit glorifié ?
            Il n’est pas nécessaire d’aller chercher trop loin la réponse à cette question. Elle est sous nos yeux. Jésus déclare que l’heure est venue que le Fils de l’homme soit glorifié, parce que quelques Grecs, qui sont montés à Jérusalem pour adorer à l’occasion de la fête (Pâque), s’adressent à Philippe, lui font la demande “Nous voulons voir Jésus !”, et que Philippe va le dire à André, et que tous deux vont le dire à Jésus. La raison pour laquelle l’heure est venue que le Fils de l’homme soit glorifié est là tout entière.
La renommée de Jésus a traversé les frontières. On veut le voir. Des gens venus de loin à Jérusalem pour adorer au Temple Dieu qu’on ne voit pas se mettent plutôt à demander à voir Jésus, et semble-t-il avec insistance.
Voir Jésus, qu’est-ce que cela apporte au fait de croire ? Nous sommes dans l’évangile de Jean et c’est dans cet évangile qu’on peut lire : « Heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru. »

Cette demande des pèlerins grecs nous indique  qu’il est en train de se mettre en place autour de Jésus une sorte de religiosité du voir plutôt qu’une religion du croire. Une religiosité du voir consacrera la domination de ceux qui auront vu sur ceux qui n’auront pas vu. C’est la violence possessive du voir qu’il faut ici identifier. Et c’est parce que ce processus est en train de se mettre en route que Jésus déclare que l’heure est venue que le Fils de l’homme soit glorifié.

Comment le Fils de l’homme va-t-il être glorifié ? Une fois encore, la réponse est sous vos yeux : « Si le grain ne meurt… » La glorification du Fils de l’homme, c’est sa Passion. Et sa Passion va être vue ! Non pas par quelques bienheureux élus, mais par tous ! Elle sera, cette Passion, une exhibition publique, obscène, humiliante, infâmante. Elle sera l’occasion pour les disciples de prendre la fuite et de renier. La Passion du Christ est vraiment tout le contraire d’un événement miraculeux auquel quelques privilégiés auraient assisté pour leur propre gloire. La Passion est infâmante pour le Fils de l’homme, elle est infâmante aussi pour ses disciples.

C’est crucifié que le Fils de l’homme est glorifié. La gloire du Fils de l’homme n’est donc que fort peu de choses, c’est une très faible gloire. Ce genre de gloire est susceptible de porter un fruit qui ne soit pas un fruit pourri d’arrogance et de vanité. Et du fruit, elle en portera, peut-être. Rien n’est certain.
Alors on peut donc comprendre que Jésus ait l’âme troublée au moment d’être ainsi glorifié, au moment de son ultime engagement.

Tout comme nous pouvons avoir l’âme troublée au moment de nous engager à la suite du Christ, au service de son Eglise : même le Fils de l’homme, notre Seigneur Jésus Christ, a hésité.

Mais voici qu’une promesse lui est faite, et est faite aussi à ceux qui choisiront de le suivre. Dieu a glorifié son nom, et il le glorifiera encore.

Oui, il le glorifiera encore. Je le crois fermement.



Prière
Seigneur notre Père ! Tu nous le dis aujourd’hui comme hier et tu nous le diras demain comme aujourd’hui : tu n’as pas cessé de nous aimer et c’est pourquoi tu nous as attirés à toi, par ta seule bonté.
Nous t’écoutons : fais que nous t’écoutions bien ! Nous croyons en toi : viens en aide à notre incrédulité ! Nous voulons t’obéir : abolis en nous la mollesse et la dureté qui font obstacle à une véritable obéissance. Nous nous confions en toi : expulse de nos cœurs et de nos esprits tous les fantômes, afin que notre confiance soit pleine et joyeuse. Nous nous réfugions en toi : fais-nous abandonner une bonne fois ce qui nous retient en arrière et donne-nous de regarder en avant et de progresser avec une assurance plus sereine.
(…)
Karl Barth (1886-1968)
Se présenter devant Dieu

dimanche 11 mars 2018

Par grâce, par le moyen de la foi (Ephésiens 2,1-10 & 14-16)


Ephésiens 2
1 Et vous, qui étiez morts à cause de vos fautes et de vos péchés 2 où vous marchiez autrefois, quand vous suiviez le mouvement de ce monde, le prince des puissances de l’air, l'esprit qui agit encore maintenant en ceux qui sont endurcis…

3 Nous étions de ce nombre, nous tous aussi, qui nous abandonnions autrefois aux désirs de notre chair : nous faisions ses volontés, suivions ses impulsions, et nous étions tout comme les autres, des gamins d’une nature excessivement emportée.

4 Mais Dieu est riche en miséricorde; à cause du grand amour dont il nous a aimés,
5 alors que nous étions morts à cause de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ – c’est par grâce que vous avez été sauvés –,
6 avec lui, il nous a ressuscités et faits asseoir dans les cieux, en Jésus Christ.
7 Ainsi, par sa bonté pour nous en Jésus Christ, il a voulu montrer dans les siècles à venir l'incomparable richesse de sa grâce.
8 C'est par la grâce, en effet, que vous avez été sauvés, par le moyen de la foi; vous n'y êtes pour rien, c'est le don de Dieu.
9 Pas par les œuvres, afin que nul n'en tire orgueil.
10 Car c'est Lui qui nous a faits; nous avons été créés en Jésus Christ pour les œuvres bonnes que Dieu a préparées d'avance afin que nous y marchions.

14 C'est Lui, en effet, qui est notre paix: de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation: la haine.
15 Il a aboli la loi et ses commandements avec leurs observances. Il a voulu ainsi, à partir du Juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix,
16 et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix: là, il a tué la haine.

Prédication

            Il y a, dans l’épître aux Ephésiens, une phrase qui doit être chère aux oreilles des enfants de la Réforme, aux Protestants que nous sommes : « C’est par grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. » C’est là la traduction la plus courante de ce verset, traduction qui se poursuit par l’affirmation que cette foi – ou cette grâce avant la foi – est un don de Dieu, que ce salut n’advient pas par les œuvres. Tout cela est, si j’ose dire, bien de chez nous. Mais en même temps, vous pouvez trouver pour ces versets des traductions très différentes les unes des autres. Celle que je vous donne entend être aussi proche que possible du grec. Mais le grec de ces versets n’est pas simple. Ma traduction porte la trace d’une double perplexité que je voudrais partager avec vous. Premièrement, perplexité au sujet de la foi, précisément sur l’expression « par le moyen de la foi ». Deuxièmement, perplexité sur le salut : sauvé, mais de quoi ? Ce sera là le plan de cette prédication. 

Premièrement donc, la foi. Si c’est bien par grâce que nous sommes sauvés, que manque-t-il, et pourquoi ajouter la foi ? A qui Dieu la donne-t-il donc ? Et à quoi correspond-elle ? Dieu la donne à nous, c'est-à-dire à l’auteur et aux destinataires de la lettre, mais, apparemment, il ne la donne pas à certains autres. Le monde se partagerait donc entre les sauvés, un groupe, et les autres, sur un critère avoir ou n’avoir pas reçu la foi. Qu’aura-t-on à se dire, de part et d’autre d’une foi faisant mur de séparation ? Et lorsque quelqu’un viendra nous affirmer que Dieu ne lui a pas donné la foi, qu’aura-t-on à répondre ?

Mais qu’est-ce que la foi ? Une appétence, donc un sentiment, dont l’être humain n’est pas l’auteur, qui est don de Dieu, et qui fait que certains récipiendaires spécialement élus se tournent vers Dieu… pendant que d’autres s’en détournent ? Est-ce cela, la foi ? Un sentiment profond et inaltérable ? On peut le penser. Mais on ne peut pas bibliquement le soutenir. Car en tant que sentiment soit disant d’origine divine, cette foi ne résiste pas vraiment face à certaines passions humaines (lorsque le roi David, à qui Dieu avait donné la foi, a regardé la belle Bethsabée, femme d’Urie le Hittite, la foi de David s’est singulièrement délitée… lorsque le prophète Elie, a reçu les menaces de mort de la part de la reine Jézabel, la foi que Dieu lui avait donnée s’est évaporée… La foi, un sentiment ? David et Elie feront, après leurs déconvenues,  des expériences personnelles profondément bouleversantes – initiative de Dieu – qui restaureront en eux un sentiment d’humilité, de dépendance à l’égard de Dieu, de liberté face aux humains et d’engagement… sentiment qu’on nomme la foi.
Mais chacun ne vit pas de telles expériences. On ne peut pas dire de la foi qu’elle est seulement un état d’esprit que Dieu donne à tous au moment d’expériences extraordinaires, expériences de salut... Dans Ephésiens 2, ne dire que cela reviendrait à faire de la communauté un petit groupe d’élus, au langage uniformisé, en somme, une petite secte…
Il y a une autre manière d’envisager la foi, qui est de dire que la foi est le trésor mis à portée de tous premièrement dans les Saintes Ecriture et secondement dans les grands textes traditionnels, comme le Credo, les catéchismes, les textes des grands commentateurs, les propos des grands prédicateurs. « Ils ont Moïse et les Prophètes, qu’ils les écoutent… » Il y a là un trésor qui est à la portée de tous. C’est un moyen, un moyen que Dieu emploie pour se faire connaître ; ce moyen est mis à la disposition de tous. On l’appelle aussi la foi. Ce patrimoine est si ancien, si riche, si complexe et si beau qu’on peut le dire don de Dieu, même si des milliers d’hommes nous ont précédés pour le constituer et pour le transmettre.
Par la lecture, par l’étude, par la fréquentation de ce grand trésor, les yeux de chacun peuvent un jour s’ouvrir, les oreilles peuvent entendre comme un faible appel, une invitation à changer de vie, à transformer le monde…  par la foi, le salut étant l’horizon de cette vie. On peut bien dire alors que c’est par le moyen de la foi qu’on est sauvé.
Alors, la foi est-elle un sentiment intime partagé par une poignée d’élus ? La foi est-elle le trésor de toute l’Eglise ? Nous n’allons exclure ni l’un ni l’autre. Nous refusons de trancher.

            Deuxième partie de notre méditation, maintenant, de quoi sommes nous sauvés ? Il faut toujours être prudent lorsque, Bible en main, on parle de salut. Car le mot salut peut prendre une bonne dizaine de sens : on peut être sauvé du néant, guéri miraculeusement d’une maladie, retrouver une terre promise, rebâtir un temple, être libéré d’un oppresseur, être délivré d’une angoisse existentielle, retrouver la joie liturgique… et tout cela s’appelle salut. Rien que dans les 13 versets d’Ephésiens que nous méditons, il y a 5 – au moins – réalités différentes qu’on peut appeler salut. Chacune de ces 5 réalités peut être vue comme essentielle par tel petit groupe de personnes ; ce petit groupe emploiera exclusivement le mot salut pour parler de cette réalité, a tel point qu’il se peut que méfiance, puis défiance, division, haine s’ensuivent. Dans ces 13 versets :
-          Etre sauvé : ce peut être acquérir une certaine maîtrise de soi,
-          Etre sauvé : ce peut être être libéré du tourment de ses fautes,
-          Etre sauvé : ce peut être prendre conscience de réalités mystiques supérieures (être ressuscité et être assis dans les cieux en Jésus Christ ; on peut dans ce registre friser ici la révélation gnostique,
-          Etre sauvé : ce peut être être rendu capable d’œuvres bonnes (le salut est alors diaconal),
-          Etre sauvé : ce peut être être libéré des obligations de la Loi (un salut libertaire)…
Et ce n’est sans doute pas sans raisons sérieuses que l’auteur de l’épître aux Ephésiens, autour de ces idées de salut, emploie les mots d’orgueil, de haine, de murs de séparation, de mort, et place en face de ces mots des expressions comme créer un seul homme nouveau, établir la paix, faire une unité… Il a dû, le pauvre, assister à des déchirements funestes. Et quand ces déchirements arrivent, la question qui se pose n’est pas “Qu’est-ce que le salut ?” mais “Que dis-tu, toi, du salut que proposent tes semblables ?” Et il est impossible de dire que tout se vaut. Ce n’est pas vrai.
Ce qui est vrai, c’est qu’il y a des manières de mettre en avant son propre salut qui sont des manières arrogantes, orgueilleuses, manières qui, parfois, deviennent violentes, voire meurtrières.
Ce qui est vrai aussi, c’est que tous n’ont peut-être pas besoin du même salut à tel moment de leur vie, et selon leur propre caractère.

Que faire, donc, de tous ces gens, de toute cette complexité ? Comment vivre ensemble alors qu’existe une diversité apparemment irréconciliable sur l’essentiel ? Le troisième moment de notre méditation porte sur les derniers mots du texte : « par le moyen de la croix, là, il a tué la haine ».
Que reste-t-il du ministère public de Jésus de Nazareth une fois qu’il a été crucifié ? Avoir fini crucifié est si infâmant que s’il reste quelque chose de ses enseignements et de ses miracles, ce ne peut être qu’un très faible appel, un discret « Va et fais de même », appel qui attend, appelle qui espère une réponse.
Et il faut bien dire alors que la foi chrétienne n’est pas un recueil de vérités qu’on proclame haut et fort, mais un faible appel auquel humblement on répond, sans rien attendre, ni de reconnaissance, ni de rétribution.
Sommes-nous de ce bord-là ? Sommes-nous de ce presque rien d’espérance, et d’engagement pourtant inconditionnel ? Dieu sonde les reins et les cœurs. Et nous, nous avons à marcher, à vivre notre vie et notre foi.

lundi 19 février 2018

Ce qui reste d'espérance (Marc 1,40 - 2,2)


Marc 1
40 Un lépreux s'approche de lui ; il le supplie et tombe à genoux en lui disant : « Si tu le veux, tu peux me purifier. »
41 Pris de pitié, Jésus étendit la main et le toucha. Il lui dit : « Je le veux, sois purifié. »
42 À l'instant, la lèpre le quitta et il fut purifié.
43 S'irritant contre lui, Jésus le renvoya aussitôt.
44 Il lui dit : « Garde-toi de rien dire à personne, mais va te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit: ils auront là un témoignage. »
45 Pourtant, une fois parti, il se mit à proclamer bien haut et à répandre la nouvelle, si bien que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais qu'il restait dehors en des endroits déserts. Cependant on venait à lui de toute part…
Marc 2
1 Quelques jours après, Jésus rentra à Capharnaüm et l'on apprit qu'il était à la maison.
2 Et tant de monde s'y rassembla qu'il n'y avait plus de place, pas même devant la porte. Et il leur annonçait la Parole.
Prédication :
            Une histoire de miracle, un miracle de plus dans le commencement du récit de Marc. Le Fils de Dieu, dans ce commencement, guérit beaucoup et parle peu.
En effet, du commencement de son ministère public nous n’avons que quelques mots. « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s'est approché, convertissez-vous et croyez à l'Évangile » et « Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes. » C’est très peu, alors que des villes entières se précipitent à sa porte et qu’on se bouscule pour être soulagé par Lui de toutes sortes de maux.
D’où quelques questions. Ce qui caractérise le Fils de Dieu, est-ce seulement son aptitude à accomplir des miracles ? Son ministère n’est-il pas autre chose qu’un ministère de guérison ? Quant aux disciples qu’il a appelés vont-ils être capables d’imiter un jour leur si puissant maître ?

Réglons déjà une de ces question : l’appel que Jésus a adressé à ses disciples n’est pas « …je ferai de vous des guérisseurs d’hommes », mais « …je ferai de vous des pêcheurs d’hommes ». Alors peut-être que nous pouvons déduire de cela qu’il est possible de pêcher des humains sans les guérir miraculeusement. Peut-être que ce que Jésus proclame concerne des gens bien portants. Peut-être même que, parfois, pour un être humain malade, il est plus important d’être pêché que d’être miraculeusement guéri… Mais restons-en aux miracles.
Les miracles sont rares dans la vie courante. Nul ne peut les prévoir, personne ne peut les promettre. Nous pourrions donc affirmer prudemment que ce récit ne nous concerne pas. Mais puisque les hasards du lectionnaire font que nous avons sous les yeux ce récit de miracle, tâchons de le comprendre. L’homme implore, Jésus s’émeut, touche et guérit. C’est la fin du récit de miracle et il n’y a rien à comprendre. Insistons tout de même un peu.
Nous avons vu que Jésus guérit. C’est la suite qui est plus étonnante. Il rappelle la Loi de Moïse, et nous ne devons pas nous étonner que l’homme ne la suive pas. Comment en effet pourrions-nous croire que cette Loi (celle du Lévitique) conçue pour un tout petit peuple bien homogène en train de migrer, ait une quelconque chance d’être observée à la lettre à l’échelle d’un pays tout entier, qui plus est en Galilée, alors que les prêtres sont en Judée ? Pourquoi donc ce rappel à la Loi ?
Ce renvoi à la Loi, à l’Ecriture commune, quelle signification a-t-il ? Si nous considérons que la venue de Jésus est le signe de la divine vitalité de l’ancienne tradition des Hébreux, nous arrivons à ceci, qui est très important : l’observance littérale de la Loi est, selon Jésus, à cet instant, condition de validation de cette vitalité : « ils auront là un témoignage ». Résultat étrange, sur lequel nous devons méditer : l’Evangile, cette prédication puissante en paroles et en actes, cette chose bonne et nouvelle, a besoin des rites de la première Alliance pour être authentifié. Et s’il n’est pas ainsi authentifié, il n’y a pas de Bonne Nouvelle, mais juste une magie puissante.

On peut, sur la base de cette considération, comprendre pourquoi Jésus se fâche, non pas contre cet homme, mais contre lui-même. Il est responsable de cette situation et ces accumulations de miracles en l’absence de toute médiation institutionnelle sont étrangères à la messianité hébraïque, si belle, si puissante et si profonde qu’elle a permis à un peuple de survivre, avec son culte, ses Saintes Ecritures et sa Loi à la main, survivre alors que l’histoire lui était parfois abominablement cruelle, que son exil était un exil sans fin, Dieu totalement muet et que tout semblait se liguer contre lui.
 Jésus se fâche contre sa propre faiblesse, l’émotion qui l’a étreint, en raison de laquelle il a accompli ce miracle, un de plus – peut-être un de trop – parce que tous ces miracles appellent encore plus de miracles – tant mieux pour les miraculés – mais qu’une mission uniquement dévouée à la production de miracles et pas soutenue par un enseignement durable, est fatalement une mission sans postérité, un beau feu certes, mais un feu de paille…
Pour insister encore un peu, Jésus se fâche, et il vient juste de décider, après une série de miracles ou guérisons spectaculaires, d’aller ailleurs, non pas pour faire des miracles, mais pour proclamer l’Evangile. « Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j'y proclame aussi l'Évangile, car c'est pour cela que je suis sorti. » Or, au lieu de proclamer l'Évangile – un Évangile de conversion – il se surprend à être ému par la misère et à accomplir un miracle de plus. Un miracle après l’autre, des miracles après d’autres miracles, parce qu’on ne peut pas ne pas être ému par tant de misère et tant de souffrance. Mais alors, quand proclamera-t-il l’Évangile ?

Laissons Jésus à sa colère, colère qui ne change rien au fait que les gens le retrouvent, même en des lieux déserts, et qu’ils se précipitent vers lui.
Jésus n’échappe pas au succès populaire, c’est ainsi, c’est inévitable, et il faudra bien qu’il s’y fasse. Il ne peut pas annoncer l'Évangile et faire l’impasse sur les miracles. Sa messianité n’est pas une demi-messianité. D’ailleurs, sa colère ne dure guère, et sa préférence pour les lieux isolés ne durera pas non plus. Nous lisons qu’il « restait dehors en des endroits déserts. Mais on venait à lui de toute part. », puis, un verset plus loin, nous lisons que « Quelques jours après, (il) rentra à Capharnaüm et l'on apprit qu'il était à la maison ». Quelle maison ? La maison de prière, la maison d’un particulier. Il va y accomplir un miracle, un de plus, mais il va aussi délivrer là un enseignement capital.
Laissons cet enseignement, car ce qui importe pour nous maintenant, c’est que Jésus semble bien décidé à affronter et à assumer un certain succès populaire, dû à ses miracles, succès dont il ne peut pas ignorer l’aspect éphémère. Mais Jésus est aussi décidé à proclamer l'Évangile. L’un, ou l’autre ? Les deux en même temps.

Mais de ces deux il y en a un qui prendra de plus en plus d’importance au détriment de l’autre. La parole de la prédication sera de plus en plus importante, et il y aura de moins en moins de miracles, jusqu’à la Passion, jusqu’à la Croix. Et cela par décision de Jésus. En quoi il délivrera finalement quelque chose de très précieux : l'Évangile. Quoi, l'Évangile ?
L'Évangile, c’est la parole d’espérance qui demeure lorsque tous les faiseurs de miracles ont disparu.

Puissions-nous recevoir cet Evangile. Puissions-nous le comprendre dans les moments faciles, dans les moments difficiles, le partager, et le transmettre concrètement. Amen


lundi 5 février 2018

Parler librement (Marc 1,21-39)

On me pardonnera, j'espère, ce long silence. J'ai été malade, et hospitalisé. Il me faut encore me reposer un peu. Je rends grâce à Dieu en qui je crois pour les gens qu'il m'a été donné d'approcher pendant ces quelques semaines - c'est bien plutôt eux qui se sont approchés de moi - et qui ont été pour moi comme le Samaritain de la parabole. Certains ont été aussi gênés lorsque je les ai remerciés. "Nous n'avons fait que notre travail." Certes, mais avec élégance. Je renoue maintenant avec la discipline de l'étude et du commentaire du texte biblique. Mais c'est seulement en mars que je remonterai dans la chaire. Je suis plein de reconnaissance pour celles et ceux qui m'ont envoyé de petits mots sympathiques et fraternels. Il est bon de savoir que, quelque part, quelqu'un pense à vous, prie pour vous.
Marc 1
21 Ils pénètrent dans Capharnaüm. Et dès le jour du sabbat, entré dans la synagogue, Jésus enseignait.
22 Ils étaient frappés de son enseignement, car il les enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes.
23 Justement il y avait dans leur synagogue un homme possédé d'un esprit impur; il s'écria:
24 «Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth? tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es: le Saint de Dieu.»
25 Jésus lui commanda sévèrement: «Tais-toi et sors de cet homme.»
26 L'esprit impur le secoua avec violence et il sortit de lui en poussant un grand cri.
27 Ils furent tous tellement saisis qu'ils se demandaient les uns aux autres: «Qu'est-ce que cela? Voilà un enseignement nouveau, plein d'autorité! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent!»
28 Et sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de Galilée.

29 Juste en sortant de la synagogue, ils allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d'André.
30 Or la belle-mère de Simon était couchée, elle avait de la fièvre; aussitôt on parle d'elle à Jésus.
31 Il s'approcha et la fit lever en lui prenant la main: la fièvre la quitta et elle se mit à les servir.
32 Le soir venu, après le coucher du soleil, on se mit à lui amener tous les malades et les démoniaques.
33 La ville entière était rassemblée à la porte.
34 Il guérit de nombreux malades souffrant de maux de toutes sortes et il chassa de nombreux démons; et il ne laissait pas parler les démons, parce que ceux-ci le connaissaient.
35 Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s'en alla dans un lieu désert; là, il priait.
36 Simon se mit à sa recherche, ainsi que ses compagnons,
37 et ils le trouvèrent. Ils lui disent: «Tout le monde te cherche.»
38 Et il leur dit: «Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j'y proclame aussi l'Évangile: car c'est pour cela que je suis sorti.»
39 Et il alla par toute la Galilée; il prêchait dans leurs synagogues et chassait les démons.
 
Prédication :
            Un petit rappel du texte : « 23 il y avait dans leur synagogue un homme possédé d'un esprit impur; il s'écria: 24 « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu.» 25 Jésus lui commanda sévèrement : « Tais-toi et sors de cet homme. » Et un peu plus loin : «… il ne laissait pas parler les démons, parce que ceux-ci le connaissaient. »
Par deux fois au moins, Jésus impose le silence à des esprits impurs, ou à des démons. Pourtant, ce qui est proclamé par eux à son sujet est parfaitement juste, puisqu’ils le connaissent. Alors pourquoi leur ordonne-t-il le silence ? La question mérite d’être posée ; elle a un enjeu : dans certaines circonstances et sous certaines conditions, une confession de foi peut sortir d’une bouche qualifiée, être donc parfaitement exacte – oui, Jésus est le Saint de Dieu – et pourtant cette confession est d’essence démoniaque.
Nous allons méditer là-dessus et reprenant quelques éléments du texte.

« …il y avait dans leur synagogue un homme possédé d’un esprit impur. » Nous n’allons pas pérorer sur les esprits impurs. Nous allons seulement repérer que cet homme est contraint, qu’il ne peut pas s’empêcher de parler. Ce qu’il énonce est énoncé en l’absence totale de liberté. Il faut l’autorité de Jésus pour qu’il se taise, comme si Jésus refusait quelque chose. Quelle chose ? Il ne s’agit pas que des mots justes soient dits ; un homme possédé n’est pas un homme libre. Il faut que les mots soient dits librement. Jésus est le Saint de Dieu, ou Jésus est Seigneur, ou toute autre confession de foi n’a de valeur que si c’est librement qu’elle est dite. Toute contrainte qu’on impose, toute contrainte qu’on subit, annule la confession de foi, la rend sans valeur.
Jésus manifeste ici, dès le début de l’évangile, qu’il veut pour disciples des humains libres. Et il restera à ses disciples – et au lecteur de l’évangile – toute la suite du récit, peut-être même toute une vie, pour s’éduquer à la liberté. Alors vous pouvez poursuivre la lecture de l’évangile de Marc jusqu'au dernier verset, en vous posant à chaque page cette question : « Est-ce librement qu’untel parle ou agit ? » Et sans doute arriverez-vous au bout de cette lecture en vous disant parfois non, d’autres fois oui. Et lorsque vous serez arrivé à la fin de votre lecture, vous recommencerez au premier chapitre, premier verset : « Commencement de l’évangile de Jésus Christ, fils de Dieu ». Et peut-être votre appréciation des situations rencontrées changera-t-elle. Peut-être aussi vous sentirez-vous plus libres…
Nous verrons d’ailleurs dans quelques instants si nous pouvons répondre pour nous-mêmes à la question : « Est-ce librement que je confesse Jésus Christ ? » 

Revenons d’abord au texte, et repérons maintenant que, par deux fois, il est fait mention de savoir et de connaître quelque chose sur Jésus. Les démons savent et connaissent qui est Jésus ; ils disent le concernant des choses parfaitement justes, et pourtant Jésus les réduit au silence. Il s’agit alors de comprendre qu’en matière d’Evangile – plus généralement même dès qu’il s’agit de Dieu – il n’est jamais question de savoir ou de connaître, mais de croire. La question à poser n’est pas « Sais-tu cela ? » et sous cela vous pouvez mettre tous les énoncés des meilleurs catéchismes. La question à poser est « Crois-tu cela ? » Il y a un abîme entre les deux, entre savoir et croire. La foi ne sait pas, la foi croit, la foi n’explique pas, elle crie. Et elle crie : « Je crois, viens au secours de mon manque de foi » (Marc 9,24). La foi ne se justifie pas, elle espère. La foi ne compte sur aucun savoir, elle croit, et ne sait même pas si Dieu répond, ou encore si Jésus est Fils de Dieu, elle le croit, et c’est tout. Mais en même temps que la foi croit, elle connaît aussi bien son catéchisme, sa confession de la Rochelle, et la déclaration de foi de son Eglise.
Alors nous nous demandons maintenant comme l’on fait le tri, entre la foi de l’Eglise que partagent les fidèles, qui peut être un savoir, et la foi qui est au fond du cœur de chacun, au fond de mon cœur ?
 
Pour faire la part des choses, il n’y a qu’une seule voie : interroger son cœur. Que chacun s’examine, disait une ancienne liturgie.
Que va-t-on trouver au fond d’un cœur ? Certainement de la liberté. Notre monde est très sécularisé, la foi relève de l’intimité, et les liens qui nous unissent à notre Eglise sont aujourd’hui ainsi faits que la liberté y trouve aisément son compte. C’est librement que vous venez ou que vous ne venez pas. Et vous n’éprouvez en général pas le besoin de vous en justifier. La liberté n’est pas par chez nous un signe très probant de la foi.
En plus de cette liberté, vous allez trouver dans vos cœurs une part d’hésitation, d’incertitude, de doute. Ce peut être un doute léger, mais parfois aussi cela peut être un doute violent. « Crois-tu cela ? » Et votre cœur hésite, il porte le oui, et le non. Il voudrait croire, faire confiance, s’en tenir aux promesses du Christ ressuscité, et il n’y parvient que très imparfaitement. Et bien cette part de doute, est en vous aussi le signe de la foi, le signe que vous ne savez pas, que vous espérez que vous croyez seulement.

Enfin, pour discerner en vous ce qui relève authentiquement de la foi, vous pourrez interroger vos actes. Nous pouvons ici recoller au texte qui est sur ce point assez concret. Des actes ! Guérir, si vous en avez le pouvoir – ou aider sous une forme ou une autre – sans attendre de récompense, juste pour guérir. Servir, si comme la belle-mère de Pierre votre santé vous le permet, et servir gratuitement. Et annoncer l’Evangile, dans le langage du monde comme dans le langage de l’Eglise, par vos mots et par vos gestes, une fois encore gratuitement.

Sœurs et frères, au terme de cette méditation, vous avez éprouvé vos actes et votre foi. Vous avez trouvé en vous la liberté et le doute. Je pense que l’une et l’autre sont appelés à grandir en vous – à grandir en nous – chaque jour.

Chaque jour aussi, le Seigneur nous accompagne, je le crois – même dans les moments les plus difficiles, je le crois. Amen