dimanche 22 novembre 2015

Sur les attentats de Paris, le Notre Père (Matthieu 6,7-13), la tentation et un certain malaise

Matthieu 6
7 Quand vous priez, ne rabâchez pas comme les païens; ils s'imaginent que c'est à force de paroles qu'ils se feront exaucer.
 8 Ne leur ressemblez donc pas, car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez.
 9 «Vous donc, priez ainsi : Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié,
10 que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
11 Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour,
12 pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés,
13 et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal.

Genèse 22
1 Or, après ces événements, Dieu tenta Abraham ; il lui dit : «Abraham» ; il répondit : « Me voici. »
2 Il reprit: «Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes. Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l'offriras en holocauste sur celle des montagnes que je t'indiquerai.»
3 Abraham se leva de bon matin, sangla son âne, prit avec lui deux de ses jeunes gens et son fils Isaac. Il fendit les bûches pour l'holocauste. Il partit pour le lieu que Dieu lui avait indiqué.
4 Le troisième jour, il leva les yeux et vit de loin ce lieu.
Titien (1510-1545) Le sacrifice d'Isaac
Jacques 1
13 Que nul, quand il est tenté, ne dise: «Ma tentation vient de Dieu.» Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne.
14 Chacun est tenté par sa propre convoitise, qui l'entraîne et le séduit.
15 Une fois fécondée, la convoitise enfante le péché, et le péché, arrivé à la maturité, engendre la mort.

Tentation ? Tout ce qu'on va lire ensuite est marqué par le thème de la tentation. Et chacun pourra se débarrasser de mes propos par un simple artifice de traduction. C'est vrai. Mais le fond de la question posée n'est pas de savoir si Dieu lui-même, tel qu'en lui-même, tente, ou ne tente pas. Nous n'avons aucune connaissance de Dieu tel qu'en lui-même, aucune. Nous n'avons de Dieu que des images de Dieu, tous autant que nous sommes. Par conséquent rien de ce que nous disons de Dieu, rien de ce qui fut dit de Dieu n'a de valeur intrinsèque et absolue. Même la cohérence entre ce que qu'on dit et ce qu'on fait n'a pas de valeur intrinsèque et absolue. Si tel était le cas, alors le terrorisme aurait une valeur intrinsèque et absolue. Ce sont les actes qu'il s'agit d'interroger, toujours ! Et très précisément la part que les actes laissent à cette altérité de l'être humain. Ah, me dira-t-on, il n'est pas nécessaire de mettre en branle toute cette rhétorique pompeuse pour condamner le terrorisme. Et c'est vrai. Mais condamner le terrorisme ne me suffit pas. J'entends interroger une posture, celle de croyants apparemment modérés, qui se réclament d'un texte sacré, d'une spiritualité particulière, et qui récusent en même temps toute intelligence de la foi autre que la leur...  

Prédication
            « Au nom d’Allah le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux », ce sont les premiers mots du texte par lequel sont revendiqués les attentats qui ont ensanglanté Paris, vendredi 13 novembre 2015.
            Le lendemain de ces attentats, le synode régional de Notre Eglise a été appelé à se prononcer sur un texte proposé par quelques-uns de ses membres, et demandant une nouvelle traduction de la 6ème demande du Notre Père. Voici un court extrait de ce texte : « …l’Eglise catholique, prenant en compte le malaise que de nombreux chrétiens ressentent à la récitation du « Notre Père » (…) a choisi de reformuler la 6ème demande, passant de Et ne nous soumets pas à la tentation » à ne nous laisse pas entrer en tentation ».
            Quelle conjonction entre les attentats et le synode ?
           
            « Ne nous soumets pas à la tentation… », nous le disons lorsque nous récitons le Notre Père. Cette traduction avait été proposée et retenue conjointement par les protestants, les catholiques et les orthodoxes en 1966.  En 2013, l’Eglise catholique romaine a mis en circulation sa nouvelle traduction liturgique de la Bible dans laquelle la 6ème demande du Notre Père est ainsi formulée : « ne nous laisse pas entrer en tentation ». On nous suggère que c’est à cause du malaise que de nombreux chrétiens ressentaient à la récitation du Notre Père que la traduction a été changée… pour en finir avec ce malaise.
Et bien, plutôt que de vouloir en finir avec ce soi-disant malaise, interrogeons-le !
           
            Le plus souvent, la raison qu’on invoque pour expliquer ce malaise est que « ça n’est jamais Dieu qui nous tente ». L’idée que ce serait Dieu lui-même qui nous tente vient heurter certaines bonnes consciences croyantes. Non, Dieu ne peut pas nous tenter, parce que Dieu veut seulement notre bien, parce que Dieu est bon, parce que Dieu est amour. En s’exprimant ainsi, ces consciences croyantes défendent leur chère image de Dieu… au lieu de croire en Dieu.
Pour expliquer ce même malaise, on entend aussi que non, Dieu ne peut pas nous tenter, parce qu’il est écrit, épître de Jacques, 1er chapitre, 13ème verset, que Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne. Oui, c’est écrit. Mais c’est une bien étrange manière d’argumenter, puisqu’en Bible en main, en opposant Jacques aux prières de Jésus rapportées par Matthieu et Luc, on donne tort à Jésus. C’est aussi une étrange manière aussi d’argumenter puisque Dieu lui-même, au 22ème chapitre de la Genèse, tenta Abraham, ou encore, au livre de l’Exode, 16ème chapitre, déclara vouloir tenter son propre peuple. Quant à ceux qui ont choisi de faire de Satan le grand tentateur, ils ont aussi des versets fétiches qui sont les leurs…
Sœurs et frères, lorsqu’on argumente ainsi, en annulant un verset biblique au moyen d’un autre verset biblique, on ne fait que mettre les Ecritures à la remorque de notre propre image de Dieu… on y gagne sans doute en tranquillité, et certains malaises disparaissent, mais, le grand perdant, c’est Dieu.

Ces manières de faire sont stériles. Si les Ecritures nous disent véritablement quelque chose de Dieu, elles nous le disent toutes ensemble. Ainsi, Bible en main, il est aussi vrai de dire que Dieu endurcit le cœur de Pharaon que de dire qu’il est amour ; et il est aussi vrai Bible en main de dire que Dieu tente que de dire qu’il ne tente pas.
En plus, lorsque nous récusons un texte biblique par un autre texte biblique, nous agissons comme si nous étions nous-mêmes plus et mieux inspirés que ceux ont écrit, transmis et traduit les Ecritures. Soyons modestes : nous n’avons pas été précédés par des imbéciles et des névrosés, nous ne sommes pas les premiers de l’histoire à être lucides et intelligents, et nous n’allons pas prétendre que Dieu nous a gratifiés d’une révélation meilleure que celle qu’il fit à nos Pères.

            Si nous voulons sérieusement être adorateurs de Dieu, c’est Lui Seul, Lui non divisible et Lui Tout Entier qu’il nous faut adorer, et non pas des morceaux que nous aurons choisis dans les Ecritures selon notre fantaisie et en éliminant ce qui nous met mal à l’aise… Eliminons tous les versets qui nous provoquent des malaises, et Dieu sera beau comme George Clooney, fort comme Daniel Craig, drôle comme le Dalaï Lama, fidèle comme le Général de Gaulle, aimant comme un adolescent s’en allant à son premier rendez-vous… Avec un tel Dieu, vous n’aurez plus de malaises ! Mais on peut aussi, tout à l’inverse, choisir d’éliminer des Ecritures tous les versets décidément trop indulgents avec cette humanité déchue et endurcie ; et là, si le malaise persiste et si autrui n’adhère pas à votre Dieu, il reste la kalachnikov…
Il faut donc creuser ce malaise plutôt que de chercher à le supprimer.

Creusons ! Dans le texte grec qui est l’unique source par laquelle nous arrive le Notre Père, Dieu est le sujet du verbe, nous ne pouvons rien y changer. Le verbe est un verbe de mouvement, nous ne pouvons rien y changer. Et nous sommes exposés à cette tentation, sans pouvoir rien changer au texte. Malaise ? Malaise parce que notre image de Dieu est malmenée. Mais c’est Dieu lui-même qui malmène l’image que nous avons de Dieu, alors que nous voudrions qu’Il ne le fasse pas. Nous voudrions prier Dieu, en somme, qu’Il nous laisse tranquille avec nos images de Dieu. Nous voudrions prier Dieu qu’Il ne soit pas Dieu, et cela nous met mal à l’aise. Et bien, ce malaise est précieux, il est extrêmement précieux pour nous. Parce que ce malaise est le signe de LA TENTATION, non pas le signe de ces petites tentations bénignes dont la volonté et une bonne discipline peuvent toujours venir à bout, mais de LA TENTATION, la tentation par excellence, celle de faire de Dieu ce que nous voulons qu’Il soit, pour que nous puissions dire à sa place et en son nom ce que nous voulons qu’Il dise, et pour que nous puissions faire à sa place et en son nom ce que nous voulons qu’Il fasse.
LA TENTATION est là, et, avec elle, le malaise qui nous la signale. Alors, si nous supprimions ce malaise, qu’adviendrait-il ? Une part de notre conscience s’évanouirait, la part de notre conscience qui nous signale que Dieu est Dieu, qu’Il est donc autre, toujours, autre que ce que nous pensons, autre que ce que nous disons, et c’est ainsi. Or, c’est cette même part de notre conscience qui nous signale aussi que les autres sont autres, et que c’est ainsi. Si nous supprimons ce malaise de notre prière, ni les autres ni Dieu ne seront pas moins autres, mais de devoir le constater et de devoir constater aussi que nous n’y pouvons rien changer nous deviendra insupportable. Supprimer ce malaise de notre vie spirituelle reviendrait à écarter Dieu de notre vie spirituelle, et cela ne pourrait que nous rendre mauvais.

Alors oui, nous ressentons un malaise lorsque nous disons « Ne nous soumets pas à la tentation… », un autre aussi, lorsque nous disons « Délivre-nous du mal », un autre encore lorsque nous disons « comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés »… Ces malaises, signes que Dieu nous réprouve, sont de précieux malaises. Il faut les interroger, non pas en interrogeant Dieu, mais en nous interrogeant nous-mêmes, en interrogeant nos images de Dieu, nos images des autres, nos désirs, nos pulsions. Car ces malaises sont tout à la fois les signes de notre perdition, et le signe d’un possible salut. Ils sont aussi repris, mais pas annulés, par les moments de louange, d’action de grâce et de bénédiction, par lesquels Dieu nous approuve.
Mais si nous faisons disparaître ces malaises, il ne restera de notre foi qu’une approbation d’une image de Dieu qui ne sera qu’une approbation absolue de nous-mêmes, et alors plus rien ne nous arrêtera. Rien ne nous empêchera alors de faire, sans aucun malaise, ce qu’il appartient seulement à Dieu de faire… comme par exemple de prendre des vies.

J’ai commencé cette prédication en rappelant que le jour où a été abordée la question du malaise suscité par « ne nous soumets pas à la tentation » était le lendemain des attentats de Paris. La connexion a été pour moi immédiate. Les gens qui ont tué n’éprouvaient sans doute plus aucun malaise à la récitation de leurs prières qui affirment pourtant que Dieu seul est Dieu, qu’il est le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux, ou encore que celui qui tue un être humain, c’est comme s’il tuait l’humanité toute entière.
           
Puissent nos prières longtemps encore nous faire éprouver ce malaise, un malaise juste et salutaire. Pour que nous avancions encore un peu, et en spiritualité et en humanité.


            Que Dieu nous prenne en pitié et qu’il nous soit en aide. Amen


mardi 17 novembre 2015

Pour ne pas oublier

Une liste, celle que Libération tient à jour.

http://www.liberation.fr/france/2015/11/15/attaques-de-paris-qui-sont-les-victimes_1413563

On n'a rien vu, ou presque rien.
C'est que la pudeur interdit de porter le regard sur ceux qui tirent et sur ceux qui tombent.
Les fleurs et les gens qui pleurent, à République, ou devant le Bataclan, on les a vus.
On n'est ni juif, ni Charlie. On est juste un passant, épargné en passant, ou tué en passant.
On invoque le nom de Dieu.
Et maintenant, que fait-on ? On a peur et on continue.
Si Dieu nous maintient en vie, il est Dieu.
Si Dieu réclame nos vies, il est Dieu.
Pour l'heure, puissions nous écraser ces gens. Remercier sans jubilation déplacée ceux qui l'auront fait pour nous.
Et quand nous paraîtrons au tribunal du Tout Puissant, puissions-nous dire, résolus :
Oui, Seigneur, nous l'avons fait ;
Et nous avons approuvé ceux qui l'ont fait pour nous.
Juge-nous maintenant.


lundi 16 novembre 2015

No comment !

http://www.liberation.fr/france/2015/11/16/la-france-se-fige-a-midi-pour-une-minute-de-silence-premieres-ripostes-a-raqa_1413709

Juste cette photo.
Un jour, bientôt, la liste des noms des victimes sera connue.
Alors, comme je l'ai fait  un temps, je l'afficherai sur cette page.
Pour l'heure, silence.

dimanche 8 novembre 2015

Dieu nous punit-il ? (Jérémie 31)


Je me souviens de la Loi n°.99-944, une loi de la République française, promulguée le 15 novembre 1999. C’est cette loi qui rendait possible le PACS. Je me souviens aussi de Lothar et Martin, deux ouragans qui traversèrent la France les 26, 27 et 28 décembre 1999. Six semaines séparent les deux événements… Y a-t-il un lien entre ces deux événements ? Je pense que vous répondrez négativement.


Voici donc un troisième souvenir. Dans les premiers jours de janvier 2000, j’ai reçu dans mon bureau quelqu’un qui était venu m’expliquer que les tempêtes de fin décembre 1999 étaient la punition de Dieu contre la France, pour avoir légalisé l’homosexualité. J’ai d’abord demandé à cette personne de m’expliquer de quoi pourrait bien être coupable devant Dieu un bébé qui, avec ses parents, des parents chrétiens, aurait été écrasé par un arbre déraciné par la tempête. Divers bredouillements sont venus, qui m’ont agacé. Alors j’ai flanqué cette personne à la porte de mon bureau, en lui donnant l’ordre de méditer sur mes propos et en lui interdisant l’accès à mon bureau tant elle ne serait pas dans des dispositions plus charitables… en quelque manière, donc, j’ai puni cette personne, tant il est vrai que, parfois, la charité chrétienne n’a rien d’autre à donner que des coups de pied aux fesses.

Ces trois souvenirs pour nourrir un peu la question : Dieu nous punit-il ?

Je ne veux pas d’emblée ouvrir la Bible pour répondre à une telle question. Il ne le faut pas… j’ai même envie de dire qu’il ne faut jamais ouvrir la Bible aux fins de répondre d’emblée à une question sérieuse.
Se demander si Dieu nous punit, c’est s’interroger au moins à trois titres :
C’est se demander s’il y a un lien entre ce qui pourrait être une faute, qui est éventuellement une faute, et ce qui vient ensuite dans la vie. Je n’ai pas respecté la priorité à droite, et ma voiture est hors service ; mais dirais-je ceci si ma voiture est hors service, panne de démarreur, trois semaines après ledit refus de priorité ?
C’est se demander si Dieu tient compte de nos fautes et intervient dans nos vies à leur suite. Confère l’exemple par lequel commence cette méditation ; mais on peut aussi, pas loin du même registre, se souvenir de ce temps où l’on a entendu que le SIDA était une punition divine… les enfants hémophiles et morts du SIDA après avoir été transfusés par du sang contaminé, Dieu les a punis de quoi ?
C’est se demander si Dieu punit individuellement ou collectivement des fautes individuelles ; c’est se demander si la notion de faute collective existe…
C’est se demander où l’on peut apprendre que Dieu nous punit.

Mais, en attendant de répondre à toutes ces questions, quelqu’un demande : Dieu nous punit-il ? Pour poser une telle question, il faut deux conditions, au moins :
Quelqu’un vous a suggéré que Dieu punit ; vous avez ça dans la tête et ça vous revient dans telle et telle circonstances ; ou encore quelqu’un vous interroge – j’y viendrai avec un autre souvenir.
Vous vous interrogez au sujet de cette affirmation ; il vous apparaît même peut-être urgent de pouvoir donner une réponse.

La question de départ ayant été suffisamment déployée, peut-être est-il possible d’ouvrir la Bible. Mais de l’ouvrir à quelle page, et dans quelle traduction ? Parce que, suivant la traduction que vous lirez, les chances de répondre que « Oui, Dieu nous punit. » ou de répondre que « Non, Dieu ne nous punit pas. » ne sont pas du tout les mêmes. Vos risques d’être puni, ou châtié, par Dieu, sont bien plus grande si vous êtes lecteurs de la traduction Segond 1910 que si vous êtes lecteurs de la traduction Darby…

Ce qui apparaît dans toutes les traductions que j’ai lues, c’est que bien des auteurs bibliques s’interrogent sur les origines des bonheurs et des tribulations d’Israël, et qu’ils affirment que Dieu n’est pas étranger à tout cela. Suivant les auteurs, et selon les préjugés des traducteurs, l’image de Dieu sera plus ou moins l’image d’un père qui éduque, qui éduque par la persuasion ou par la trique, ou l’image d’un surveillant qui récompense ou qui punit, et qui le fait d’une manière strictement individuelle (chacun paie pour ses propres fautes), ou bien transgénérationnelle (les fautes des pères punies sur les fils), ou bien par substitution (la piété du roi ou des princes bénéficie à tout le peuple, la faute du roi est punie sur tout le peuple), etc.

Lorsqu’on se met à mêler le nom de Dieu aux hasards de l’histoire, tout se complique, rien n’est simple, l’idiotie patente et la monstruosité jamais impossibles. Exemple : le roi Josias. Josias est précédé par deux rois, Manassé et Amôn, dont on retient qu’ils firent « ce qui est mal aux yeux du Seigneur », en conséquence de quoi, dit le Seigneur, « Je vais amener sur Jérusalem et sur Juda un malheur tel que les deux oreilles tinteront à quiconque l’apprendra, etc. » (2 Rois 21). Puis vient Josias, qui devient roi à l’âge de 8 ans ; « il fit ce qui est droit aux yeux de l’Eternel, et suivit exactement le chemin de David, son père, sans dévier ni à droite ni à gauche. » (2 Rois 22) Josias restaure et purifie le Temple, détruit les hauts-lieux, remet en vigueur la Loi, la Pâque, détruit toutes sortes de dieux étrangers, extermine les nécromanciens, etc. Vous vous dites, récompense pour Josias… hélas, il meurt pitoyablement dans une escarmouche contre le pharaon Neko. Justification théologique de cela ? « L’Eternel ne revint pas de l’ardeur de la grande colère qui l’avait enflammé contre Juda, à cause de toutes les offenses que Manassé avait commises contre lui. » (2 Rois 23). Hum…
Conclusion, l’homme exemplaire est puni pour les fautes de ses prédécesseurs. Une théologie de la rétribution ne recule jamais devant cela… les pieux exilés de Babylone, car il y en eut, auront apprécié l’endurcissement de leur Dieu, ou le caractère obtus de ceux qui leur parlaient de Dieu... Certains d’entre eux se seront sans doute dit déjà que de ce que quelqu’un confesse personnellement de Dieu on ne peut, ni ne doit, jamais, inférer quoi que ce soit qui serait un savoir sur Dieu.

Dieu merci, toute la Bible n’est pas construite autour de théologies de la rétribution. Voici tout autre chose : Jérémie 31
29 En ce temps-là (dans cette perspective-là), on ne dit plus: «Les pères ont mangé du raisin vert et ce sont les enfants qui en ont les dents rongées!»
30 Mais non! Chacun meurt pour son propre péché, et si quelqu'un mange du raisin vert, ses propres dents en seront rongées.
31 Des jours viennent - oracle du SEIGNEUR - où je conclus avec la communauté d'Israël - et la communauté de Juda - une nouvelle alliance.
32 Elle est différente de l'alliance que j'ai conclue avec leurs pères quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d'Égypte. Eux, ils rompent mon alliance; mais moi, je reste le maître chez eux - oracle du SEIGNEUR.
33 Voici donc l'alliance que je conclus avec la communauté d'Israël après ces jours-là - oracle du SEIGNEUR: je dépose mes directives au fond d'eux-mêmes, les inscrivant dans leur être; je deviens Dieu pour eux, et eux, ils deviennent un peuple pour moi.
34 Ils ne s’instruisent plus entre compagnons, entre frères, répétant: «Apprenez à connaître le SEIGNEUR», car ils me connaissent tous, petits et grands - oracle du SEIGNEUR. Je pardonne leur crime; leur faute, je n'en parle plus. 

Avec tous les verbes mis au présent, et rien n’interdit de les mettre tous au présent, c’est une perspective toute nouvelle qui apparaît, d’une part, celle de la responsabilité personnelle ; et, devant l’histoire de l’exil, plus encore qu’une nouvelle perspective, c’est de l’espérance pour les innocents, et aussi pour certains coupables… pourvu bien entendu qu’ils fassent ce que nous faisons depuis un certain temps : interroger.

Reste cependant la question que quelqu’un pose personnellement.

https://www.facebook.com/Mywifesfightwithbreastcancer/

-          Monsieur l’Aumônier, Dieu nous punit-il ?
-          Que voulez-vous me dire, Madame ?
-          On m’a appris depuis que je suis petite fille que Dieu récompense les bons et punit les méchants.
-          Oui…
-          J’ai été bonne, Monsieur l’Aumônier. Je n’ai aimé que mon mari, j’ai bien élevé mes enfants, j’ai prié tous les jours et j’ai été à la messe, jamais sans me confesser. J’ai tout bien fait, vous savez, Monsieur l’Aumônier, rien de mal, jamais.
-          Je vous crois, Madame.
-          Alors de quoi Dieu me punit-il avec ce cancer ?
-          Il ne vous punit de rien, Madame…
-          …
-          Que pensez-vous de ce qu’on vous appris ?
-          Des conneries, Monsieur l’Aumônier… ne le prenez pas mal… des conneries.
-          En effet…
-          Peut-être que ça n’est pas trop tard pour recommencer…

-          Ça n’est pas trop tard, Madame. Il n’est jamais trop tard pour ça.

https://www.facebook.com/Mywifesfightwithbreastcancer/

dimanche 1 novembre 2015

et tout à la fin, un scribe s'avança (Marc 12,24-34)

Marc 12
28 Un scribe s'avança. Il les avait entendus discuter et voyait que Jésus leur avait bien répondu. Il lui demanda : « Quel est le premier de tous les commandements ? »
29 Jésus répondit : « Le premier, c'est: Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l'unique Seigneur ;
30 tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force.
31 Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas d'autre commandement plus grand que ceux-là. »
32 Le scribe lui dit: «Très bien, Maître, tu as dit vrai: Il est unique et il n'y en a pas d'autre que lui,
33 et l'aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices.»

34 Jésus, voyant qu'il avait répondu avec sagesse, lui dit: «Tu n'es pas loin du Royaume de Dieu.» Et personne n'osait plus l'interroger.

Stèle juridique d'Hammourabi (env. 1760 av. J.-C.)


Prédication :  
         Un scribe s’avança… il s’avança et adressa le dernier la parole à Jésus. Le dernier après des grands prêtres, d’autres scribes et des anciens, autorités instituées qui avaient mis en doute l’autorité de Jésus. Il vient aussi après des Pharisiens et des Hérodiens qui voulaient prendre Jésus au piège, Dieu ou César. Il vient enfin après les Sadducéens qui voulaient empêtrer Jésus dans une fine spéculation sur l’au-delà.
            Notre scribe a tout entendu… Face à fourberie des uns, il a deviné la franchise de Jésus ; face à la dangereuse médiocrité de certains, il a compris la bonté des réponses de Jésus. Ce scribe vient le dernier. Il a tout entendu et, manifestement, il a compris quelque chose. C’est pour vérifier qu’il a bien compris qu’il interroge Jésus. « Quel est le premier de tous les commandements ? »

            Entendons-nous bien sur la portée de la question posée. Le premier des commandements n’est pas celui qui vient en premier dans la collection des commandements que constituent les cinq premiers livres de la Bible. Le premier des commandements n’est pas non plus celui qu’untel ou tel autre préférerait personnellement. Le premier des commandements est celui qui interroge radicalement le respect de tous les autres commandements. Mais il est aussi celui qui interroge radicalement la transgression éventuelle des autres commandements. Le premier commandement est le principe qui permettra l’évaluation de tout ce qui sera fait au titre des autres commandements.
            L’intuition du scribe concernant Jésus qu’il vient d’entendre est que ce qui apparaît aux yeux de ses détracteurs comme honte, blasphème ou abomination est en fait parfait accomplissement de la Loi.

            Quel est donc le premier, le principal, le principe même, de tous les commandements ? Réponse de Jésus : « Le principal, le principe même, c'est : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu, le Seigneur UN ; tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas d'autre commandement plus grand que ceux-là. »
Nous repérons tout de suite que la question du scribe porte sur un commandement, et que la réponse de Jésus porte sur deux commandements. Est-ce à dire que le second est secondaire ? Non. L’évangile de Matthieu, conscient de la difficulté, et en l’éludant, affirmera que le second est semblable au premier.
Ce que Jésus répond n’est pas premier et second, mais primo, et deusio. Ce qui signale que l’action de quelqu’un qui se réclame de la Loi de Dieu doit être doublement évaluée : à l’aune de l’amour de Dieu, et en même temps à l’aune de l’amour du prochain. Pourquoi cette double évaluation ? Parce que depuis toujours il est bien connu que l’amour ne se reconnaît pas seulement au sentiment qu’on déclare, mais se reconnaît aussi aux actes qu’on accomplit. Parce qu’aussi depuis toujours des humains se réclamant de Dieu-qu’ils-aiment sont capables de commettre des atrocités. C’est pourquoi Jésus répond au scribe qui l’interroge en lui proposant ce double principe et cette double évaluation.

Il s’agit ainsi d’aimer. L’amour ici en question n’est pas un désir de possession, ni une conversation profonde et essentielle, mais cet amour que les grecs nomment agapè, et qui est un amour spontané et gratuit, sans motif, sans intérêt et même sans justification. Il s’agit d’aimer en donnant tout, en se consacrant totalement à qui l’on aime, sans rien attendre, sans rien exiger en retour.
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de cet amour-là… Est-ce que quelqu’un peut dire que c’est ainsi qu’il aime Dieu ? Nous chantons, par exemple, « J’aime mon Dieu car il entend ma voix » (Psaume 116) ; si j’aime mon Dieu car il entend ma voix, n’est-ce pas déjà une raison de l’aimer ? Cette raison ne correspond pas à l’agapè, principe de tous les commandements. J’aime mon Dieu parce qu’il me répond, parce qu’il m’exauce… et s’il ne me répond pas, et s’il n’exauce pas mes prières ? Est-ce que vraiment quelqu’un peut dire qu’il aime Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée et de toute sa force ? Et quelqu’un peut-il ajouter que tout ce qu’il entreprend, à chaque instant de sa vie, correspond à cet amour-là ? Non ?
Et ça n’est pas tout, car nous reste le second niveau de l’évaluation. Aucun être humain ne vit tout à fait seul. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ce que tu lui donneras, ce sera spontanément, gratuitement, sans motif, sans intérêt et sans justification et sans rien attendre en retour. Ton prochain ? A ce niveau d’exigence on ne choisit pas son prochain. L’amour du prochain, s’il s’agit d’agapè, ne peut sans se ruiner choisir qui il aime ; il est universel, ou il n’est pas. Alors, quelqu’un peut-il dit qu’il aime ainsi son prochain et que tout ce qu’il entreprend correspond à cet amour-là ? Non ?



C’est pourtant la réponse que Jésus propose au scribe venu l’interroger. Et le scribe approuve pleinement cette réponse… Cette réponse correspond à l’intuition qu’il a eue lui-même en entendant Jésus répondre à ses détracteurs. L’intuition du scribe ? Jésus, que d’aucuns regardent comme un dangereux agitateur, un abominable blasphémateur, un ennemi de la religion et un concurrent à abattre, ce Jésus obéit pleinement au commandement essentiel. Résumons en peu de mots l’intuition du scribe : ce qui s’accomplit dans l’amour de Dieu et dans l’amour du prochain s’accomplit toujours par-delà le bien et le mal ; et « cela vaut mieux que tous les holocaustes et tous les sacrifices ».

Quelqu’un peut-il affirmer que c’est ainsi qu’il aime et vit ? Le double principe et la double évaluation que Jésus propose ne peuvent laisser personne indemne. Certains instants de grâce peuvent être donnés, certes, mais les faire valoir serait déjà les ruiner. Aimer et agir dans l’amour à l’échelle de toute une vie, qu’en est-il ? C’est avec prudence, avec sagesse, et surtout avec lucidité que le scribe répond. Il sait, nous savons – car nous sommes comme ce scribe des observateurs avisés du fait religieux – ce que la pratique religieuse visible et ce que le service apparent du prochain peuvent masquer de calcul, ou de méchanceté, voire de sauvagerie.
Le scribe acquiesce donc à la réponse de Jésus, réponse qu’il fait sienne. Je ne puis moi-même prétendre que j’agis toujours et en toutes choses selon l’amour de Dieu et selon l’amour du prochain, reconnaît-il. Je ne le peux pas. Ni moi, ni personne d’autre. Personne !

Mais cela, qui pourrait être le premier pas vers une forme de désespoir, Jésus ne le déclare pas sans valeur. Etre lucide sur soi-même, c’est s’approcher très près de la foi. C’est de cette lucidité que jaillit un certain cri du cœur : « Je crois, viens au secours de mon manque de foi ! » (Marc 9,24) C’est cette lucidité sur soi-même qui fait constater, sans désespérer, qu’il y a en nous un écart entre la parole et l’acte, entre la prière et l’exaucement. C’est cette lucidité qui signale qu’on a bien compris que Dieu seul est UN en lui-même et avec lui-même, qu’à ce Dieu on peut s’adresser et que son Unité peut-être l’horizon de nos vies.
Et parce que Jésus l’affirma au scribe venu l’interroger, nous pouvons nous entendre dire que nous ne sommes « pas loin du Royaume de Dieu ». Il nous est même déjà arrivé d’y goûter.
Sœurs et frères, rendons grâce à Dieu, persévérons. Et que le Seigneur nous soit en aide. Amen


lundi 26 octobre 2015

Bartimée, l'aveugle, et la Réformation (Marc 10,46-52)

Les aveugles

Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins, vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules,
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d'où la divine étincelle est partie,
Comme s'ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité !
Pendant qu'autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Eprise du plaisir jusqu'à l'atrocité,
Vois, je me traîne aussi ! mais, plus qu'eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?

Charles Baudelaire... Charles Baudelaire pour ouvrir une méditation sur la Réformation. Et sur la cécité. Bruegel pour nourrir cette méditation. Et puis j'en imagine certains, Bible ouverte, se réclamant d'elle, qui prétendent en guider d'autres et qui, aux fins d'être certains de ne jamais se tromper, exigent qu'il n'y ait d'autre lecture qui tienne que la leur, si tant est que ce qu'ils font puisse être appelé une lecture. On dit parfois, en théologie catholique, que le sacrement n'est efficace que s'il est reçu dans la foi. Reprenant l'intuition portée par ce dire, affirmons que Les Ecritures Saintes ne sont Parole de Dieu que si elles sont lues dans la foi. Dans la foi ? Comme on va le voir plus bas, dans la foi signifie sans aucunement se réclamer d'elles !

Cette prédication ainsi fait suite, et référence, à plusieurs de celles qui la précèdent dont une, au moins, sur le "reste"... enfin, les trois précédentes, au moins.


Marc 10
46 Ils arrivent à Jéricho. Comme Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une assez grande foule, l'aveugle Bartimée, fils de Timée, était assis au bord du chemin en train de mendier.
47 Apprenant que c'était Jésus de Nazareth, il se mit à crier: «Fils de David, Jésus, aie pitié de moi!»
48 Beaucoup le rabrouaient pour qu'il se taise, mais lui criait de plus belle: «Fils de David, aie pitié de moi!»
49 Jésus s'arrêta et dit: «Appelez-le.» On appelle l'aveugle, on lui dit: «Courage, debout, il t'appelle.»
50 Rejetant son manteau, il se leva d'un bond et il vint vers Jésus.
51 S'adressant à lui, Jésus dit: «Que veux-tu que je fasse pour toi?» L'aveugle lui répondit: «Rabbouni, que je retrouve la vue!»

52 Jésus dit: «Va, ta foi t'a sauvé.» Aussitôt il retrouva la vue et il suivait Jésus sur le chemin.
Prédication : 
            Va, ta foi t’a sauvé, dit Jésus à Bartimée. Et nous, nous nous posons une question simple. Quand la foi de Bartimée l’a-t-elle sauvé ? Car Bartimée a été sauvé par sa foi.
            Puisque la question posée commence par le mot « quand… », la réponse devra commencer par le mot « lorsque » : la foi de Bartimée l’a sauvé lorsque… Et nous suspendons la phrase jusqu’au moment où, peut-être, nous serons en mesure de la continuer.
            La phrase pourrait se continuer par quelque chose que nous lisons tout simplement dans le texte. Mais elle pourrait aussi se continuer par quelque chose que nous ne lirions pas dans le texte. C’est important de le distinguer, parce que dans le premier cas, la foi de Bartimée serait en toutes lettres exposée dans le texte, et peut-être que cela pourrait signifier que la foi qui le sauve pourrait être écrite, lue, voire expliquée, puis plus tard être transformée en doctrine et ensuite, qui sait, rendue nécessaire au salut, voire obligatoire. Mais dans cas contraire, la foi de Bartimée appartiendrait pour toujours à l’intimité de Bartimée, à son secret, peut-être serait-elle un secret pour lui-même, mais néanmoins agissant en lui-même et le sauvant... et l’on pourrait dire qu’elle est si secrète qu’elle est même une grâce que Dieu lui fait.

            La foi de Bartimée, sa foi personnelle, qui le sauve, est-elle écrite quelque part dans le texte ?

Considérons d’abord les paroles de Bartimée. Il y a bien cette petite connaissance qu’il a de l’importance, de la puissance de l’homme qui va passer pas loin de lui. Mais plein d’autres que lui pourraient avoir cette petite connaissance, et plein d’autres que lui pourrait bien interpeler cet homme, et lui servir des titres de noblesse pour en captiver l’attention. A cette enseigne, le titre de noblesse dont Bartimée affuble Jésus, « Fils de David », n’est pas une confession de foi, mais un instrument de la mendicité. Oui, il était là à mendier, nous dit-on. Et l’évangile de Marc n’a pas pour titre Jésus fils de David, mais Jésus Christ Fils de Dieu. Quant au fait qu’il crie de plus en plus fort, tout ceux d’entre nous qui ont un jour vu un mendiant insister bruyamment ont repéré que plus on le rabroue et plus il crie fort… Reste à lire explicitement que Bartimée demande à recouvrer la vue. Cela peut-il être l’expression de sa foi qui le sauve ? Tout au plus cela est-il l’expression de son désir de guérir, au titre duquel Jésus, qui est capable de guérir, le guérit effectivement. On ne peut pas assimiler la demande de Bartimée à la foi de Bartimée, pas d’avantage qu’on ne peut assimiler la guérison de Bartimée au salut de Bartimée… d’ailleurs, Jésus lui dit « ta foi t’a sauvé » avant même que la guérison n’ait eu lieu. La guérison vient ensuite, après le salut de Bartimée par sa foi.
Conclusion : l’effectuation par sa foi du salut de Bartimée, que Jésus proclame, est totalement indépendante des paroles de Bartimée. La foi de Bartimée ne peut donc être reliée à aucune des paroles qui soit sortie de la bouche de Bartimée, ni à aucune rétribution d’une de ces paroles, puisque c’est sa foi qui l’a sauvé.
           
            Nous avons exploré les paroles de Bartimée. Reste à explorer ses actes. Il y en a trois. Rejeter son manteau, se lever d’un bond et venir vers Jésus. De ces trois actes il faut se demander s’il en est un qui soit tout à fait original, personnel… Tout le chemin que fait l’aveugle Bartimée est son chemin, qu’il fait personnellement vers Jésus… mais qui ne ferait pas ce chemin après avoir crié et crié encore, et surtout après avoir été invité ? L’ambiance néanmoins est à la bousculade et ceux qui étaient hostiles ne sont devenus amicaux que sur ordre… Le corridor qui s’ouvre dans la foule entre Jésus et Bartimée pourrait bien se refermer aussitôt… et dans la bousculade, et comptant aussi sur la sauvagerie qui règne dans les milieux de grande misère, il resterait un aveugle bousculé, piétiné, et sans manteau.
            Or, ni l’aveugle, ni le lecteur ne savent comment cela va finir… S’il donc il est sous nos yeux une trace visible de la foi de Bartimée elle est dans le fait qu’il rejette son manteau, son seul bien. Nous avons à l’appui de cette suggestion tous les textes que nous avons médités ces dernières semaines. Que fait donc Bartimée que n’ont fait jusqu’à ce point du récit ni l’homme riche, ni Pierre, ni Jacques et Jean, ni aucun des autres disciples ? Bartimée laisse ce qui reste… A ce moment, il n’a plus rien, et même pas le fait d’avoir tout laissé. Bartimée, à ce moment, n’a strictement rien dont il puisse se prévaloir.
Ainsi, sa foi, sa foi qui le sauve, n’est-elle pas écrite dans le texte. Elle ne peut pas l’être. Elle est sienne, elle est profondément en lui et agit en lui entre le moment où il est appelé et le moment où il répond à l’appel en commençant par rejeter son manteau.

            Qu’est-ce que la foi de Bartimée, la foi qui le sauve ? La foi qui sauve Bartimée est la décision par laquelle il rejette tout ce qui lui reste, de sorte qu’il n’aura strictement rien à faire valoir, pas même cette décision, et de sorte aussi qu’il se mettra en chemin, sans aucunement savoir où cela va le mener.

Aujourd’hui, culte de fête de la Réformation. Pour évoquer la foi qui sauve, nous pouvons penser à Martin Luther, non pas celui qui a affiché les thèses qu’on sait le 30 octobre 1517, à Wittenberg, mais celui qui a dû répondre de ses engagements devant l’Empereur. Excommunié en janvier 1521, Martin Luther fut convoqué à Worms… une dernière chance pour lui de se rétracter. Sa mise au ban de l’Empire signifiait que quiconque le trouverait le livrerait à la justice pontificale. C’est sa vie qui était en jeu.
« Votre Majesté sérénissime et Vos Seigneuries m'ont demandé une réponse simple. La voici sans détour et sans artifice. À moins qu'on ne me convainque de mon erreur par des attestations de l'Écriture ou par des raisons évidentes — car je ne crois ni au pape ni aux conciles seuls puisqu'il est évident qu'ils se sont souvent trompés et contredits — je suis lié par les textes de l'Écriture que j'ai cités, et ma conscience est captive de la Parole de Dieu ; je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n'est ni sûr, ni honnête d'agir contre sa propre conscience. Me voici donc en ce jour. Je ne puis faire autrement. Que Dieu me soit en aide. »
La foi de Martin Luther est ici tout à fait semblable à celle de Bartimée. Ce qu’il fait l’engage totalement, lui seul, et est totalement irréversible. Pas d’avantage que Bartimée Martin ne sait où le chemin le mène. L’affirmation de sa foi le livre entièrement aux humains, et lui s’en remet totalement à Dieu sans se prévaloir de quoi que ce soit.

Chaque fois que l’on voit quelqu’un agir ainsi, on peut dire de lui « sa foi l’a sauvé ». Mais chaque fois qu’on s’en réclamera pour soi-même, chaque fois qu’on verra quelqu’un s’en réclamer pour lui-même, il sera certain qu’il reste encore du chemin à parcourir. Il en restera toujours… car jusqu’à notre dernier souffle, dans bien des circonstances, il nous faudra apprendre à ne nous prévaloir de rien, à tout recevoir de Dieu, et à tout rendre à Dieu.
C’est un bien beau chemin que celui de la foi. Puisse chacun d’entre nous décider de le prendre. Et que Dieu nous soit en aide. Amen




dimanche 18 octobre 2015

Quelques représentations de Dieu (Marc 10,35-45)

"Dieu est silence !" C'était pendant un cours du professeur G. qu'une étudiante avait énoncé cette phrase. Je ne parviens pas à me souvenir exactement des circonstances. Il me semble que c'était un cours portant sur la prédication, et peut-être même pendant un exercice oral, noté, de prédication. Le professeur, manifestement agacé par cette étudiante et son propos, lui avait répliqué que "Dieu est silence" est ce que disent ceux qui n'ont rien à dire de Dieu, et, avait-il ajouté, "ils feraient mieux de se taire". Effet de sidération, étudiante livide. Je n'ai même pas eu envie de rire. Mais la remarque est restée en moi.

Elle a pris diverses formes, dont celle d'une prière :

Devant toi, nous nous présentons, ayant entendu que grâce nous est faite, il nous est possible de le faire, sans crainte, tels que nous sommes.
Nous voici :
- lorsque nous partons en guerre, nous te nommons ‘homme de bataille’ ;
- lorsque nous sommes las de la guerre, nous te nommons ‘prince de paix’ ;
- lorsque nous voulons qu’on nous aime, nous affirmons que tu es ‘amour’ ;
- lorsque nous avons un compte à régler, nous te nommons ‘vengeance’ ;
- lorsque nous voulons rabaisser quelqu’un, nous t’appelons ‘le Très Haut’ ;
- lorsque nous voulons qu’on s’occupe de nous, nous t’appelons ‘justice’ ;
- lorsque nous voulons qu’on nous obéisse, nous t’appelons ‘Loi’ ;
- lorsque nous voulons des serviteurs, nous te nommons ‘Seigneur’
- lorsque nous n’avons rien à dire de toi, nous disons que tu es ‘silence’
- et pour tromper notre peur de mourir, nous te nommons ‘Eternel’…

Ainsi, pour que rien n’échappe à notre ambition, nous t’avons donné une multitude de noms, que nous savons utiliser à notre convenance.
Oubliant, bien volontiers ce qui nous fut depuis toujours commandé, « tu ne prononceras pas mon nom en vain, pour justifier ce que tu désires »…

Devant toi, nous le confessons, nous prononçons ton NOM à tort et à travers, pour l’illusion qu’il nous donne de te connaître et de te posséder.


Pardonne-nous tant de légèreté.

Ces noms de Dieu sont tous présents dans la Bible et d'aucuns affirmeront que oui, mais que la révélation de Dieu est progressive et que c'est en Jésus Christ qu'il se fait - enfin - parfaitement connaître, et qu'il est amour... Il me semble plutôt que la tradition biblique associée à l'apôtre Jean a éprouvé le besoin d'insister lourdement sur l'amour, dans un contexte de désamour flagrant. Et j'affirme que de ce que Jean a dit, lui et tous les autres auteurs bibliques, on ne peut rien déduire sur Dieu. Mais alors, Dieu, il est comment ?

Le romancier suédois Torgny LINDGREN (né en 1938) a posé cette question d'une belle manière dans son roman Bethsabée. Se prononcer sur Dieu ne peut être qu'une histoire qu'on raconte, un témoignage qu'on rend, et, si ça n'est pas cela, c'est un blasphème.

Dieu, il est comme ça ?

Marc 10
35 Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s'approchent de Jésus et lui disent: «Maître, nous voudrions que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander.»
36 Il leur dit: «Que voulez-vous que je fasse pour vous?»
37 Ils lui dirent: «Accorde-nous de siéger dans ta gloire l'un à ta droite et l'autre à ta gauche.»
38 Jésus leur dit: «Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, ou être baptisés du baptême dont je vais être baptisé?»
39 Ils lui dirent: «Nous le pouvons.» Jésus leur dit: «La coupe que je vais boire, vous la boirez, et du baptême dont je vais être baptisé, vous serez baptisés.
40 Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m'appartient pas de l'accorder: ce sera donné à ceux pour qui cela est préparé.»
41 Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s'indigner contre Jacques et Jean.
42 Jésus les appela et leur dit: «Vous le savez, ceux qu'on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination.
43 Il n'en est pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur.
44 Et si quelqu'un veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous.
45 Car le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude.»

Ou bien comme ça ?

Prédication
            Dieu, il est comment ? Avez-vous remarqué que, dans le texte que nous venons de lire, il y a trois représentations de Dieu qui sont mises en place, en très très peu de mots ?
Celle d’un dieu qui rétribue les humains. Celle d’un dieu qui décide arbitrairement de leur sort. Celle d’un dieu totalement donné aux humains. Bien sûr, nous pouvons nous demander, de ces trois représentations, laquelle est la bonne… On pourrait poser cette question pour chacune des représentations de Dieu qui sont présentes dans la Bible.
            Nous allons commencer par préciser quelles sont ces trois représentations.

            La première représentation qui apparaît ici, c’est celle d’un dieu qui rétribue. En fait, cela fait un moment qu’elle apparaît. Car ils ne sont pas les premiers, Jacques, et Jean, à interroger Jésus sur la vie à venir, ou la vie éternelle. Ils ne sont pas les premiers à réclamer quelque chose pour eux-mêmes. Il y a eu l’homme riche et sa question : « Que dois-je faire pour hériter de la vie éternelle ? ». Il y a eu Pierre qui, entendant ce que Jésus prescrivait à l’homme riche,  a affirmé : « Et bien, nous, nous l’avons fait ! ». Et il y a maintenant Jacques et Jean. L’indignation des dix autres disciples masque fort mal que l’image qu’ils sont tous de Dieu est bien la représentation d’un dieu qui rétribue. Dieu comptabilise, Dieu récompense, Dieu punit… telle est cette première représentation. Quelle est la deuxième ?
            La deuxième représentation de Dieu que nous avons sous les yeux se manifeste lorsque Jésus, pour répondre à ceux qui lui réclament des places de choix, affirme que « Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de l’accorder : ce sera donné à ceux pour qui cela a été préparé. » Il faut bien comprendre que cette préparation est du fait de Dieu, qu’elle est parfaite et perpétuelle. Autrement dit, cette seconde représentation de Dieu est celle d’un dieu qui sait parfaitement, depuis toujours, quel sera le sort de chaque être humain. Cela rend certes tout à fait vaine tout œuvre méritoire, mais cela rend aussi tout à fait vain tout travail qu’un être humain pourrait entreprendre sur lui-même ou sur le monde aux fins de le rendre meilleur. Tout est déjà joué ; alors à quoi bon ?
            La troisième représentation de Dieu que nous avons sous les yeux apparaît lorsque Jésus affirme que le Fils de l’homme est venu « pour donner sa vie en rançon pour la multitude. » Ce qui apparaît alors, c’est la représentation d’un dieu qui, abandonnant toute créance sur l’humanité, c'est-à-dire sur chaque être humain, sauve indistinctement les uns et les autres, sans considération aucune des immenses bontés et des affreuses horreurs dont ils auront été les auteurs. Et ainsi, selon cette représentation, au banquet des noces de l’agneau, bourreaux et victimes siègeront à la même table et revêtus de la même robe blanche de ceux qui auront été sauvés…
            Trois représentations de Dieu, celui qui sauve sous conditions, celui qui sauve arbitrairement, celui qui sauve inconditionnellement. Faut-il choisir entre ces trois représentations ? Faut-il décréter que l’une est la bonne et que les autres doivent être écartées ? Faut-il les invoquer selon l’intérêt du moment ? Toutes les trois figurent explicitement dans le texte que nous venons de lire, et on pourrait étayer chacune d’entre elles avec bien d’autres références bibliques. On pourrait aussi repérer sans grandes difficultés que telle représentation de Dieu a dominé telle période de l’histoire, ou encore qu’elle prédomine dans la prédication de telle Eglise… avec des fluctuations, selon les moments, les intérêts, ou l’humeur.
            Il semble bien que, selon les inquiétudes ou les intérêts qui sont les leurs, les humains choisissent telle ou telle vertu, et en habillent une sorte de figure qu’ils appellent Dieu. Ainsi Dieu est-il toujours à l’image de l’homme et des circonstances…
Il n’y a pas lieu, fondamentalement, de s’en offusquer, parce que nous n’avons que nos mots, que notre langage, et que nos traditions pour parler de Dieu. Mais s’il ne faut pas s’en offusquer, il ne faut pas non plus s’en contenter.
           
            Nous croyons en Dieu, et il nous faut parler de Dieu. Nous avons à parler de Dieu en connaissant les limites de notre parole, et en tâchant toujours d’évaluer ce que nous en disons. Ce n’est évidemment pas toujours simple. Mais nous avons au moins un guide, pour éprouver notre capacité à évaluer ce qui est dit sur Dieu, un très bon guide pourvu que nous consentions à le suivre. Or, jusqu’à présent, ce matin, nous ne l’avons pas encore suivi très sérieusement. Pas très sérieusement, parce que nous avons bien repéré trois représentations de Dieu, mais nous les avons présentées presque isolées les unes des autres, alors qu’elles sont finement articulées, et que la troisième vient bouleverser les deux précédentes.

            « Le Fils de l’homme est venu pour (…) donner sa vie en rançon pour la multitude. » Cette phrase, nous l’avons comprise comme la représentation d’un dieu qui renonce à toute créance sur les humains et qui sauve inconditionnellement chaque être humain.
Pour comprendre cela, il a fallu que nous imaginions que le Fils de l’homme, Jésus, est Dieu. Que l’évangile de Marc le dise d’emblée Fils de Dieu, et que nous, de part notre tradition, nous le fassions Dieu va totalement de soi. Mais cela mérite pourtant d’être interrogé… d’autant que la phrase complète suggère bien plus que cette identité.
« Le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude », cela fait référence d’abord, et sans doute essentiellement, au ministère de Jésus, à son activité, dans son monde. Le Fils de l’homme, Jésus, osons dire Dieu à travers lui, est au service des hommes ; il guérit, il nourrit, il enseigne, et dans son enseignement, il dénonce les dominations et les usages serviles et asservissants que les humains de son temps font de leur pouvoir et du nom de Dieu. Il paye par son enseignement, il paye par sa vie, la rançon, c'est-à-dire le prix de la liberté, une liberté par rapport justement à tout ce qu’on fait subir aux humains au nom des représentations de Dieu. Il paye la rançon en montrant comment on peut vivre avec Dieu, devant Dieu, mais sans se réclamer personnellement, en quelque manière que ce soit, d’une représentation particulière de Dieu. Il paye la rançon, le prix de la liberté, la sienne, en servant Dieu et les humains, sans aucunement se servir des humains ni de Dieu. Ainsi paye-t-il la rançon, la sienne, le prix de sa liberté.

Mais nous avons lu que cette rançon est pour la multitude. Comment peut-elle l’être pour la multitude, et comment peut-elle l’être sans devenir une représentation de plus de Dieu ? Comment la liberté  de Jésus peut-elle être la nôtre, et celle de tous les autres ? Elle ne le peut que pour une seule raison, et que d’une seule manière.
La seule raison pour laquelle la liberté de Jésus peut être la nôtre sans devenir une représentation de plus de Dieu est qu’elle est donnée. Tout en Jésus Christ Fils de Dieu n’est que donné, toujours et encore donné, sa liberté, sa vie, son enseignement, sa mort, et sa résurrection. La liberté de Jésus, sa vie, est donnée, en rançon, à la multitude, c'est-à-dire à chacune, à chacun. Et parce qu’elle est donné, par Lui, elle n’a jamais été ni ne sera jamais la propriété de personne. Elle peut ainsi devenir nôtre, mienne… chacun peut la faire sienne.
On peut évidemment préférer la servitude. Mais lorsque quelqu’un choisit de faire sienne la liberté de Jésus Christ, elle demeure néanmoins toujours donnée. De le savoir, de le recevoir, de ne jamais l’oublier est la seule manière qu’elle soit sienne,  et qu’elle demeure toujours donnée, sans jamais devenir une représentation de plus de Dieu.
Puissions désirer cela, et puisse cela nous advenir. Amen