dimanche 20 avril 2014

Sur la résurrection (1 Corinthiens 15,1-17)

1 Corinthiens 15
Je vous rappelle, frères, l'Évangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu, auquel vous vous tenez,
 2 et par lequel vous serez sauvés pourvu que vous gardiez cet Evangile tel que je vous l'ai annoncé et en dehors duquel vous auriez cru hasardeusement (d’une manière fantasque).
 3 Je vous ai transmis en premier lieu ce que j'avais reçu moi-même: Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures.
 4 Il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures.
 5 Il est apparu à Céphas, puis aux Douze.
 6 Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois; la plupart sont encore vivants et quelques-uns sont morts.
 7 Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres.
 8 En tout dernier lieu, il m'est aussi apparu, à moi l'avorton.
 9 Car je suis le plus petit des apôtres, moi qui ne suis pas digne d'être appelé apôtre parce que j'ai violenté l'Église de Dieu.
 10 Mais ce que je suis, je le dois à la grâce de Dieu et sa grâce à mon égard n'a pas été vide. Au contraire, j'ai travaillé plus qu'eux tous: non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi.
 11 Bref, que ce soit moi, que ce soit eux, ainsi nous prêchons, et ainsi vous avez cru.
 12 Si l'on prêche que Christ est ressuscité des morts, comment certains d'entre vous démontrent-ils qu'il n'y a pas de résurrection des morts?
 13 S'il n'y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n'est pas ressuscité,
 14 et si Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est vide, et vide aussi votre foi.
 15 Il se trouve même que nous sommes des témoins-menteurs au sujet de Dieu, car nous avons témoigné au sujet de Dieu qu’il a ressuscité le Christ alors qu'il ne l'a pas ressuscité, vu que les morts ne ressuscitent pas.
 16 Si les morts ne ressuscitent pas, Christ non plus n'est pas ressuscité.
 17 Et si Christ n'est pas ressuscité, votre foi est frivole, vous êtes encore dans vos péchés.

Prédication
Pourquoi faut-il que certaines fêtes soient célébrées chaque année ? Chaque année, il faut repasser par la case Noël, par la case Rameaux-Pâques, et par la case Pentecôte. Cela fait trois ou quatre fêtes qui se répètent et qui retracent, chaque année, toute la vie de Jésus. Pourquoi ? Quatre seulement, mais il pourrait y en avoir beaucoup plus. Jésus, sa conception, sa circoncision, sa bar-mitzvah, son baptême, sa transfiguration et son ascension… Le protestantisme réformé français n’est pas – à cause de son anticatholicisme viscéral – trop  riche en fêtes liées à la vie de Jésus. Il y en a quelques-unes cependant, et la question demeure. Pourquoi répéter ces fêtes chaque année ? Les fêtes de la Confrérie des Vignerons à Vevey, en Suisse, ont lieu cinq fois par siècle seulement…
            Pourquoi chaque année ? C’est la répétition que nous questionnons. Nous suggérons maintenant que si cela doit être fait, si ces fêtes doivent être célébrées au moins une fois par an, c’est parce qu’il est humainement, spirituellement, nécessaire qu’elles le soient.
            Ceci étant posé, et pour tenter d’évaluer la portée de cette suggestion, nous méditons le texte que nous venons de lire, en quatre points : 1. Il n’y a pas de preuves de la résurrection ; 2. On aimerait des preuves de la résurrection ; 3. La résurrection est donnée pour la foi ; 4. La résurrection est attestée par la vie de celui qui la prêche.

1.      Il n’y a pas de preuves de la résurrection
Première observation sur ce texte : il n’y a pas de preuves de la résurrection. Paul écrit son texte pour rappeler cette vérité essentielle de la prédication chrétienne : Christ est ressuscité. Et la vérité de cette vérité c’est que cela advint selon les Ecritures, et que le ressuscité est apparu à certains, mais qu’il n’y a pas de preuves de la résurrection. Il n’y a que des textes et récits. Il m’est apparu, disent certains. Il est apparu à des foules entières, dit-on. Il est ressuscité, affirment les Ecritures. Cela ne constitue pas des preuves.
S’il y a des preuves, c’est du contraire de la résurrection, des milliers de preuves. Les morts ne ressuscitent pas, Christ n’est donc pas ressuscité. Et réciproquement. Ceci, depuis toujours constitue une preuve, une preuve conforme à l’observation, au bon sens.
Une preuve, cela s’impose à tous, cela vaut par soi-même, cela donne puissance à celui qui la détient et à qui l’administre. Rien de tel s’agissant de la résurrection du Christ. Le cœur, l’essentiel, de la prédication chrétienne est totalement indémontrable. Il ne repose sur aucun fait historique qui ait été vérifié. Quelqu’un proclame, quelqu’un prêche : « Christ est ressuscité ! ». Et c’est tout.
Oui, du temps de Paul, il demeure encore quelques témoins vivants d’apparitions du Christ ressuscité. Mais Paul anticipe admirablement sur le temps qui est le nôtre, celui où la résurrection du Christ a lieu dans la Bible, a lieu dans la liturgie, mais là seulement, ceci depuis la disparition de la toute première génération chrétienne, et maintenant pour toujours.
2.      On aimerait des preuves de la résurrection
Mais on aimerait qu’il y ait des preuves, parce qu’on rêve de sécurité, de certitude, de puissance. On aimerait démontrer aux gens, et que soit prouvé à nous-mêmes, que Jésus et ressuscité. Il serait alors impossible de ne pas adhérer. Cela nous dispenserait de croire, de choisir et de répondre.
On aimerait qu’il y ait des preuves de la résurrection, devant la mort, devant notre mort et devant la mort de ceux qui comptent pour nous. On voudrait être certain que ça n’est pas fini, certain de se revoir. Des preuves de la résurrection du Christ seraient aussi des preuves de la résurrection des morts. Ce preuves nous délivreraient d’une de nos plus grandes inquiétudes, celle que le meilleur de ce que nous avons reçu et donné se perde à jamais. Ces preuves nous assureraient que les plus belles de nos histoires n’ont jamais de fin.
Ça n’est pas condamnable de vouloir des preuves de la résurrection. Devant la douleur, devant la souffrance, devant la perte de ceux qu’on aime, devant la mort massive, vouloir des preuves de la résurrection, c’est juste humain.
3.      La résurrection est donnée pour la foi
Nous n’avons pas de preuves ni de démonstration, dit Paul, nous n’avons que l’Evangile de la résurrection, qui ne peut être que prêché et auquel, peut-être, quelqu’un croira. La résurrection du Christ n’est pas un événement historique qui s’impose à tous, mais une prédication donnée pour la foi. Et la foi seule sauve. Elle sauve précisément du très humain besoin de preuves, d’assurances, de certitudes ; elle sauve de ces besoins qui paralysent l’existence, qui tuent la joie de vivre et au titre desquels on impose à autrui de porter des fardeaux qui ne sont pas les siens.
La résurrection se passe de toute preuve parce que sa signification la plus profonde c’est que l’essentiel de la vie, la vie dans son essence même, est toujours donnée par pure grâce, ne peut être reçue que par la foi et peut triompher du pire.
S’en tenir à la résurrection du Christ, prêchée sans preuve aucune, c’est donc s’en tenir à la foi, à la foi seule. C’est s’en tenir à la vie, à sa beauté comme à sa cruauté, à ses vacheries comme à ses promesses. L’affirmation de Paul selon laquelle « si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide et vide aussi votre foi » est à cet égard une confession de foi dans le plus beau sens du terme : un hymne à la vie. Mais Paul est Paul, il a son style, emporté, radical. Plus modestement que lui, plus timidement que lui, nous confessons et prêchons que Christ est ressuscité et que notre foi et notre vie tiennent leur plénitude de cela.   
4.      La résurrection est attestée par la vie de celui qui la prêche
Croire, vivre et prêcher sont, pour Paul, une seule et même réalité. La résurrection ne peut jamais être prouvée, mais il y a des gens qui vivent en elle et qui, de fait attestent d’elle.
Dans le texte que nous lisons, l’apôtre Paul propose, sur la base de sa propre vie, un exemple d’attestation de la résurrection. Paul, certainement Bible en main, a commencé par violenter l’Eglise de Dieu, c'est-à-dire par imposer violemment ses convictions et ses preuves, des preuves bibliques, des preuves traditionnelles. Puis, le ressuscité lui étant apparu, Paul a renoncé à la violence contraignante de ses preuves pour choisir la faiblesse libératrice de prédication de la résurrection. Et pour qu’il soit parfaitement clair que c’est tout à fait sans violence et librement qu’il a prêché, et librement que d’autres ont cru, il ne voit dans tout cela que l’action de la grâce de Dieu, don libre et généreux qui n’attend qu’une adhésion libre, totale et joyeuse. Ce que je suis, dit Paul, dit celui qui prêche la résurrection de Christ, je le dois à la grâce de Dieu et sa grâce à mon égard n’a pas été vide (…) ; j’ai travaillé (…) non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi.

            Pourquoi donc faut-il célébrer certaines fêtes chaque année ? La réponse a été déjà donnée, mais subrepticement. La voici, de nouveau, plus clairement. Il faut célébrer ces fêtes chaque année tout comme il faut parcourir certains sentiers chaque année, pour ne pas qu’ils s’effacent, pour qu’ils restent praticables. Le sentier qu’il faut parcourir à Pâques n’est pas celui qu’il faut parcourir à Pentecôte, ou aux Rameaux, ou à Noël…
Des sentiers spirituels qu’il faut parcourir, celui de Pâques est le plus important, et aussi le plus fragile, celui que la nature (humaine) menace toujours le plus de recouvrir et d’effacer, parce qu’il est dans nature humaine de construire des preuves, d’exiger d’autrui qu’il nous rassure, de reproduire toujours les mêmes choses. Il est dans la nature humaine de ne pas vouloir croire. La foi, c'est-à-dire la confiance, confiance en la vie envers et contre tout, c’est la disposition la plus fragile qui soit, celle que la vie malmène le plus.
            Alors il faut se rappeler au moins une fois par an – et peut-être bien plus souvent – une fois par semaine… que Christ est ressuscité, que cela n’était ni prévu ni prévisible, ni exigé ni exigible, que cela ne pouvait relever que de la foi, ne peut relever que de la foi, foi qui déplace les montagnes, foi qui fait ne craindre ni la mort ni la vie. Christ est ressuscité. Amen

dimanche 6 avril 2014

Une méditation sur la volonté de Dieu (Jean 9,31)

                     On s'étonnera peut-être de retrouver les mêmes versets qu'il y a une semaine. C'est ainsi. Le parcours de la piété proposé il y a huit jours laissait de côté le reste d'un verset, qui évoquait la volonté de Dieu, de "faire la volonté de Dieu". Je n'ai pas voulu laisser de côté cela. Qui d'ailleurs ne me laisse pas en paix.

Jean 9:1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance.
2 Ses disciples lui posèrent cette question: «Rabbi, qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents?»
3 Jésus répondit: «Ni lui, ni ses parents. Mais c'est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui!
4 Tant qu'il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m'a envoyé: la nuit vient où personne ne peut travailler;
5 aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.»
6 Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l'appliqua sur les yeux de l'aveugle;
7 et il lui dit: «Va te laver à la piscine de Siloé» - ce qui signifie Envoyé. L'aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.

13 On conduisit chez les Pharisiens celui qui avait été aveugle.
14 Or c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux.

15 (Alors), les Pharisiens lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Il leur répondit: «Il m'a appliqué de la boue sur les yeux, je me suis lavé, je vois.»
16 Parmi les Pharisiens, les uns disaient: «Cet individu n'observe pas le sabbat, il n'est donc pas de Dieu.» Mais d'autres disaient: «Comment un homme pécheur aurait-il le pouvoir d'opérer de tels signes?» Et c'était la division entre eux.

On interroge ensuite les parents, puis

24 Une seconde fois, les Pharisiens appelèrent l'homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent: «Rends gloire à Dieu! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur.»
25 Il leur répondit: «Je ne sais si c'est un pécheur; je ne sais qu'une chose: j'étais aveugle et maintenant je vois.»

(et un peu plus loin, l’homme qui avait été aveugle s’adresse toujours aux Pharisiens)

9:31 Dieu, nous le savons, n'écoute pas les pécheurs; mais si un homme est pieux et fait sa volonté, Dieu l’écoute.

32 Jamais on n'a entendu dire que quelqu'un ait ouvert les yeux d'un aveugle de naissance.
33 Si cet homme n'était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.»

34 Les Pharisiens ripostèrent: «Tu n'es que péché depuis ta naissance et tu viens nous faire la leçon!» ; et ils le jetèrent dehors

Prédication
                Il y a seulement huit jours, vous avez entendu la lecture de ces mêmes versets et, de ces versets, un seul avait d’abord retenu l’attention du prédicateur. Revoici le même verset : « Jean 9:31 Dieu, nous le savons, n'écoute pas les pécheurs; mais si un homme est pieux et fait sa volonté, (Dieu) l’écoute. »
Insistons d’abord un tout petit instant sur le début et la fin de ce verset. Dieu écoute, nous dit-on, celui qui est pieux et qui fait sa volonté. Dieu écoute, pour certains traducteurs, cela signifie que Dieu exauce. Et le verset que nous méditons semble alors nous donner une piste pour que Dieu soit attentif à nous, pour qu’il nous exauce : être pieux et faire sa volonté.
La piété, être pieux, c’est ce qui avait retenu notre attention la semaine dernière. Et nous avions découvert que tous, dans ce texte, sont pieux, de diverses manières… Aujourd’hui, nous nous intéressons à « faire la volonté de Dieu ».

Il y a trois types de situations dans lesquelles des gens se posent la question de la volonté de Dieu. (1) Lorsque des catastrophes arrivent… Un tsunami, une tempête, un incendie, est-ce la volonté de Dieu ? Je laisse cette question, non pas par lâcheté, mais, aujourd’hui, par respect. Elle pourra, cette question, faire l’objet d’une autre prédication. Le texte que nous méditons interroge les actes des êtres humains. (2) La question de la volonté de Dieu peut donc être posée s’agissant des actes que je m’apprête à faire, ou que j’ai faits. Est-ce que je vais faire, est-ce que je fais, est-ce que j’ai fait, la volonté de Dieu ? Oui ? Non ? Succès ? Echec ? Conformité aux Ecritures Saintes ? (3) La question de la volonté de Dieu peut encore être posée s’agissant des actes d’autrui.
Voici quelques exemples, pour bien vous montrer que cela n’est pas simple et que le succès ou l’échec d’une entreprise ne peuvent pas constituer des critères concernant la volonté de Dieu. D’un cambriolage réussi nous ne dirons pas nécessairement qu’il était conforme à la volonté de Dieu. Du ministère d’Etienne l’apôtre qui finit lapidé nous ne dirons pas qu’il n’était pas conforme à la volonté de Dieu. Et si demain une grille à 50 carrés et 11 étoiles venait à me porter chance, pourrais-je conclure que jouer à des jeux de hasard est conforme à la volonté de Dieu ? Soyons sérieux, et reconnaissons que, le plus souvent, lorsqu’on prétend connaître et faire la volonté de Dieu, c’est, Bible en main, pour mettre en avant que l’on est, soi-même, certain de la faire, mais que, s’agissant d’autrui, il y a un grave problème… Est-ce si simple ?

C’est l’ex-aveugle qui énonce le premier cette phrase qui semble tout droit sortie d’un manuel de catéchisme : « Dieu, nous le savons, n'écoute pas les pécheurs; mais si un homme est pieux et fait sa volonté, (Dieu) l’écoute. » Il sort cette phrase parce qu’il y a débat, un débat sur la nature de ce Jésus qui soigne et guérit un jour de sabbat. S’agissant de Jésus, lui – ex-aveugle – et les Pharisiens, n’ont pas le même avis. De plus, tous les Pharisiens ne sont pas entre eux le même avis. C’était la division entre eux, rapporte l’évangile de Jean.
Pour les Pharisiens, et pour commencer simplement, faire la volonté de Dieu passe par le respect scrupuleux et littéral des commandements bibliques. Nous n’allons pas rejeter d’emblée une telle conception, qui est potentiellement au moins tout à fait intéressante. Quelqu’un accomplit scrupuleusement et littéralement les commandements bibliques. Dieu m’écoute dit ce quelqu'un. Soit. Dieu l’écoute, et tant mieux. La personne qui fait le choix de vivre sérieusement cette observance fait ce choix. Dieu est Dieu et il sait ce que vaut ce choix. Et celui qui fait sérieusement ce choix reconnaîtra que tout ce qui advient dans sa vie résulte de ce que Dieu l’écoute. C’est parfaitement respectable, et l’on pourrait même dire qu’il y a de la grandeur, de la beauté même à s’en tenir obstinément à un tel choix de vie, vaille que vaille, et même si la pauvreté, ou la mort, doit être le prix de ce choix.
Il n’y aurait rien à dire de plus si certains Pharisiens ne se mettaient pas à considérer que ce qu’ils choisissent pour eux-mêmes est la seule manière possible de faire la volonté de Dieu. Il n’y aurait rien à dire non plus si, au titre de cette manière qui est la leur, certains Pharisiens ne condamnaient pas ceux qui ne font pas comme eux font.
Avant même de parler de Jésus qui, d’une autre manière, fait la volonté de Dieu, nous pouvons revenir sur le fait qu’il y avait division entre les Pharisiens. Il n’échappe pas à certains des Pharisiens que si l’homme, ce Jésus, était pécheur, il n’aurait pas le pouvoir de faire ce qu’il fait. Or, il fait ce qu’il fait, et Dieu l’écoute, et Dieu l’accompagne, c’est indéniable, tout comme il est indéniable que cet homme, Jésus, est pécheur parce qu’il transgresse le Sabbat, Sabbat que Dieu commande et que Dieu veut. Alors, bien entendu, nous le savons tous, il y a un commandement plus important, plus sacré même, que le respect du Sabbat. C’est le commandement de sauver une vie. Mais l’aveugle n’était pas en danger de mort et sa guérison pouvait bien attendre un jour de plus. Oui… mais que sait-on de ce qui peut se passer pendant ce jour de plus ? Et qui sait si Jésus sera lui-même en vie encore le lendemain ?
Il est indéniable que Jésus pèche en ne respectant pas le sabbat, et il est indéniable que Dieu l’écoute quand même, puisque l’aveugle est guéri. Alors Dieu écoute parfois les pécheurs… Il y a donc des transgressions de la Loi qui ne sont pas des péchés. Et il y a des manières de se réclamer de la Loi, de la Bible, qui sont des péchés.

Mais qui va se prononcer ? Ou plutôt qui se prononce dans le texte ? L’ex-aveugle se prononce, et les Pharisiens se prononcent. Ils se prononcent tous sur les actes d’un autre, sur les actes de Jésus et sur la nature de Jésus.
Il n’est pas de Dieu parce qu’il ne respecte pas le Sabbat, disent finalement les Pharisiens. Il ne fait pas la volonté de Dieu parce qu’il ne fait pas ce qui est écrit dans la Bible. Les Pharisiens se prononcent sur Jésus sans aucune considération pour le bien, pour la guérison, pour le bonheur. Ils se prononcent comme si Dieu était captif des Saintes Ecritures, comme si Dieu était leur chose à eux. Et Jésus, à la fin, de leur lancer ceci : « Vous dites ‘nous voyons’, et votre péché demeure. » Prétendre faire la volonté de Dieu en s’en tenant aux Saintes Ecritures, et se réclamer d’elles pour condamner un bienfait, l’auteur de ce bienfait, et le bénéficiaire de ce bienfait, c’est pécher. Cela revient à se prosterner devant les Saintes Ecritures plutôt que devant Dieu qui les inspire, et c’est idolâtrer. C’est prétendre que les Saintes Ecritures et la volonté de Dieu sont une seule et même réalité, et c’est blasphémer. Et nous devrions nous souvenir de cela chaque fois qu’un verset biblique sort de notre bouche…
Beaucoup plus modestement, beaucoup plus lucidement, l’ex-aveugle s’en tient à ce bienfait, à cette grâce qui lui a été faite. Celui qui me fait un tel bien ne peut être que de Dieu. Aucun verset biblique ne peut condamner celui qui me fait du bien. Aucun verset biblique ne peut condamner celui qui fait le bien. Et souvenons-nous que c’est en passant que Jésus a guéri cet aveugle, cet homme qui ne lui avait rien demandé, qui ne l’avait pas invoqué, ni connu, ni reconnu préalablement comme Messie, Fils de l’Homme... Alors reconnaissons avec l’ex-aveugle que faire la volonté de Dieu peut bien se faire comme ça, comme un bien, gratuitement, en passant et qu’il n’y a aucun verset biblique qu’on puisse opposer à la grâce d’une bonne action, qui que ce soit qui fasse cette action. Et s’il s’agit à la fin de se prosterner, mieux vaut se prosterner devant qui vous fait du bien que devant un livre, même si ce livre est la Sainte Bible.

Et Jésus, se justifie-t-il ? Aucunement ! L’apparence scandaleuse de ses actes et de ses propos ne l’intéresse pas. Méprisant la condamnation des hommes, il fait le bien qu’il lui est donné de pouvoir faire, au moment où cela se présente. En quoi il fait la volonté de Dieu.
Frères et sœurs, « tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui » nous a envoyés. Amen.

dimanche 30 mars 2014

Un parcours de la piété (Jean 9,31)

On pourra lire tout le chapitre 9 de l'évangile de Jean. Ici, on n'en reprend que quelques versets, mais cela suffit pour apprécier ce qui est dit ensuite. 

Jean 9:1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance.
2 Ses disciples lui posèrent cette question: «Rabbi, qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents?»
3 Jésus répondit: «Ni lui, ni ses parents. Mais c'est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui!
4 Tant qu'il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m'a envoyé: la nuit vient où personne ne peut travailler;
5 aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.»
6 Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l'appliqua sur les yeux de l'aveugle;
7 et il lui dit: «Va te laver à la piscine de Siloé» - ce qui signifie Envoyé. L'aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.

13 On conduisit chez les Pharisiens celui qui avait été aveugle.
14 Or c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux.

15 (Alors), les Pharisiens lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Il leur répondit: «Il m'a appliqué de la boue sur les yeux, je me suis lavé, je vois.»
16 Parmi les Pharisiens, les uns disaient: «Cet individu n'observe pas le sabbat, il n'est donc pas de Dieu.» Mais d'autres disaient: «Comment un homme pécheur aurait-il le pouvoir d'opérer de tels signes?» Et c'était la division entre eux.

On interroge ensuite les parents, puis

24 Une seconde fois, les Pharisiens appelèrent l'homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent: «Rends gloire à Dieu! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur.»
25 Il leur répondit: «Je ne sais si c'est un pécheur; je ne sais qu'une chose: j'étais aveugle et maintenant je vois.»

(et un peu plus loin, l’homme qui avait été aveugle s’adresse toujours aux Pharisiens)

9:31 Dieu, nous le savons, n'écoute pas les pécheurs; mais si un homme est pieux et fait sa volonté, Dieu l’écoute.

32 Jamais on n'a entendu dire que quelqu'un ait ouvert les yeux d'un aveugle de naissance.
33 Si cet homme n'était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.»

34 Les Pharisiens ripostèrent: «Tu n'es que péché depuis ta naissance et tu viens nous faire la leçon!» ; et ils le jetèrent dehors

Prédication
Des versets que nous venons de lire, je voudrais n’en conserver qu’un, un seul, mais seulement au commencement de cette prédication. Et ce verset, le voici : « Nous savons que Dieu n’écoute pas les pécheurs, mais si quelqu’un est pieux et fait sa volonté, il l’écoute. »
Si quelqu’un est pieux… c’est ici que je souhaite méditer. Qu’est-ce qu’être pieux ? Le mot piété, l’adjectif pieux, n’ont pas vraiment bonne presse. Ils évoquent des personnes confites en dévotion et peut-être peu sympathiques, parce que peu ouvertes au monde, et peu accessibles au dialogue… Qu’en est-il, dans le texte que nous venons de lire ? Comment les divers acteurs de ce récit assument-ils, ou vivent-ils, ce qu’on appellera leur piété ? Les acteurs sont au nombre de quatre : l’ex-aveugle, les Pharisiens, les disciples, et Jésus.

            L’ex-aveugle est pieux. Nous pouvons le dire, au moins d’une certaine manière. Qui d’autre qu’un homme pieux irait avancer et défendre l’idée que Dieu n’écoute pas les pécheurs mais que si quelqu’un est pieux et fait sa volonté, Dieu l’écoute ? Une telle phrase, ça s’apprend au catéchisme, c’est le genre de phrase que tout le monde sait, et on la récite, souvent d’ailleurs la récite-t-on pour justifier ce qui n’a pas marché... Pour l’ex-aveugle, ça n’est plus un savoir, c’est une confession de foi, c’est même une expérience vécue. Il y a même quelque chose de beau lorsque l’ex-aveugle prend la défense de celui qui l’a guéri. Il y a un au-delà de toute polémique possible : « Je ne sais qu’une chose : j’étais aveugle, maintenant je vois. »
            Si donc on avance que l’ex-aveugle est pieux, cela revient à dire qu’être pieux c’est s’en tenir, au-delà de toute polémique, aux gestes de bonté dont on a été l’heureux bénéficiaire, dans la reconnaissance de celui qui les a accomplis pour nous, et en rendant gloire à Dieu. Etre pieux alors, c’est affirmer que la vie est donnée d’en bas, qu’elle est grâce d’en-haut, et ne jamais sortir de cela.
            A cet instant précis, marquons une pause, faisons un exercice de piété simple : pensons à tel bonheur qui nous a été récemment donné, éprouvons de la reconnaissance, et rendons gloire à Dieu.

            Les Pharisiens sont pieux. Ils sont pieux d’abord parce qu’ils sont observants. Règles et piété ne s’opposent pas forcément. Nous venons de faire un exercice réglé de piété, et tout notre culte lui-même obéit à des règles liturgiques. Alors nous pouvons dire qu’on peut être observant et pieux. Nous pouvons même dire que nous sommes observants parce que pieux. Mais nous ne pouvons pas dire que nous sommes pieux parce que nous serions seulement observants.
L’observance et la piété ne sont pas une seule et même chose. Il y a un d’abord un débat entre les Pharisiens, parce que la guérison a eu lieu un jour de sabbat. La règle de piété a été transgressée, et c’est un péché ; la guérison a eu lieu, et c’est que Dieu a écouté. Dieu a donc écouté un pécheur. C’est un problème théologique. Le débat n’est pas seulement entre des Pharisiens d’écoles différentes. Il peut être à l’intérieur de chacun d’entre eux.
Dieu écoute, et bénit donc, des gens qui transgressent les règles habituelles de la piété. Comment les gens pieux que nous sommes réagissent-ils lorsqu’un grand bonheur arrive à des gens qui ne sont pas pieux comme nous, ou pas pieux du tout ? Est-ce que le respect absolu de la règle en usage chez nous est préférable à la surprise et à l’émerveillement ?
            Certains Pharisiens donc s’en tiennent strictement à la règle et récusent tout ce qui advient de bon en dehors d’elle, et récusent aussi tous ceux qui agissent différemment d’eux. Alors, dans les versets que nous méditons, ils récusent Jésus le guérisseur, et ils récusent aussi l’homme guéri. Cette forme de piété, car c’en est une, en privilégiant la règle à tout prix, préfère le péché à la grâce, préfère la condamnation au pardon, et préfère la mort à la vie. C’est une forme de piété, rigide, austère ; elle ne laisse de place ni à la responsabilité, ni au miracle, ni à la joie…
            Mais d’autres Pharisiens sont pieux aussi en acceptant des règles religieuses, en les respectant, et en s’interrogeant aussi sur la nécessité de ce respect, sur la nécessité aussi de transgresser, parfois… Et être pieux alors, c’est se demander dans toute sa vie : pourquoi est-ce que je fais ceci conformément à la règle ? pourquoi est-ce que je ne le fais pas ? et assumer alors ses propres gestes, devant les humains, et devant Dieu.

            Venons-en aux disciples de Jésus, pour prolonger seulement la réflexion autour de la piété des Pharisiens. « Qui donc a péché pour qu’il soit né aveugle, lui, ou ses parents ? » Les disciples de Jésus posent cette question formidable, et derrière leur question plane l’idée qu’une observance absolue de saintes règles de piété protégerait de tout mal. Mais qui donc peut prendre la défense d’une telle idée ?
Prenons un exemple. Les Juifs de l’Est étaient observants, Dieu sait combien ils l’étaient. Ils ne l’étaient certainement pas tous, mais parmi eux il y avait de très saintes personnes. Et sur eux, par millions, s’est abattue indistinctement la foudre nazie. Autre exemple : il était observant, Job le pieux, et tous les malheurs du monde lui sont pourtant arrivés. On est ici à mille lieues de l’émerveillement par lequel nous commencions notre méditation. L’abîme s’ouvre parfois devant les pas de ceux qui sont pieux, et il ne les engloutit pas, ou du moins pas tout à fait. La piété est un ensemble de règles de vie qu’on reçoit, qu’on fait siennes, qu’on observe... Et cela n’empêche pas l’abîme de s’ouvrir, et la piété ne remplit pas l’abîme.
Celui qui, à ces moments-là, interroge le Tout-Puissant, l’interpelle, et l’insulte peut-être, doit être regardé comme un être pieux.

            Et Jésus ? A la question que ses disciples posent qui est une question pieuse – qui donc a péché pour qu’il soit né aveugle ? – Jésus refuse de répondre d’une manière seulement rhétorique. Il répond d’abord par une provocation verbale, qui montre qu’il se moque bien des bonnes raisons pour lesquelles le mal est là. Jésus répond ensuite en affirmant que les œuvres de Dieu ne sont pas avant le mal, mais après, non pas comme raisonnement abstrait, mais comme action concrète. Les œuvres de Dieu sont des œuvres de soulagement et de bonté, des œuvres qu’il appartient à l’être humain d’accomplir autant qu’il en est capable. Ainsi, la piété de Jésus est ici une piété qui conteste les idées reçues et qui agit.
Ce ne sont donc pas les raisons du mal qui doivent intéresser ceux qui sont pieux, mais sa fin, une fin non pas seulement espérée, mais aussi concrètement mise en pratique. La piété de Jésus est une piété d’engagement qui s’accomplit au mépris et au-delà des idées reçues et des règles en vigueur. Elle a, pour celui qui en bénéficie, l’allure d’un miracle.

            Ne dites jamais que vous n’êtes pas capables d’accomplir des miracles. Un geste, un sourire, une offrande, un cadeau, apparemment minuscules peuvent avoir pour certains les caractéristiques du miracle. Celui qui est capable d’un engagement même minuscule peut être à l’origine d’un grand miracle. Il ne le sait pas, il donne, et la suite appartient à celui qui reçoit.

              Et l’on retrouve ici cette piété émerveillée, par laquelle nous commencions. Nous avons ainsi fait un certain parcours, le parcours de la piété… Puisse notre piété accomplir régulièrement ce parcours.

dimanche 16 mars 2014

Bénédiction, acte de foi (Genèse 4,1-16 ; Matthieu 25,31-40)

Genèse 4
1 L'homme connut Ève sa femme. Elle devint enceinte, enfanta Caïn et dit: «J'ai procréé un homme, avec le SEIGNEUR.»
 2 Elle enfanta encore son frère Abel. Abel faisait paître les moutons, Caïn cultivait le sol.
 3 À la fin de la saison, Caïn apporta au SEIGNEUR une offrande de fruits de la terre;
 4 Abel apporta lui aussi des prémices de ses bêtes et leur graisse. Le SEIGNEUR tourna son regard vers Abel et son offrande,
 5 mais il détourna son regard de Caïn et de son offrande. Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu.
 6 Le SEIGNEUR dit à Caïn: «Pourquoi t'irrites-tu? Et pourquoi ton visage est-il abattu?
 7 Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas? Si tu n'agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le.»
 8 Caïn dit à son frère Abel…
et, lorsqu'ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère Abel et le tua.
 9 Le SEIGNEUR dit à Caïn: «Où est ton frère Abel?» - «Je ne sais, répondit-il. Suis-je le gardien de mon frère?» -
10 «Qu'as-tu fait? reprit-il. La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi.
11 Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert la bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère.
 12 Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa force. Tu seras errant et vagabond sur la terre.»
 13 Caïn dit au SEIGNEUR: «Ma faute est trop lourde à porter.
 14 Si tu me chasses aujourd'hui de l'étendue de ce sol, je serai caché à ta face, je serai errant et vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera.»
 15 Le SEIGNEUR lui dit: «Eh bien! Si l'on tue Caïn, il sera vengé sept fois.» Le SEIGNEUR mit un signe sur Caïn pour que personne en le rencontrant ne le frappe.
 16 Caïn s'éloigna de la présence du SEIGNEUR et habita dans le pays de Nod à l'orient d'Eden.

Matthieu 20
31 «Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, alors il siégera sur son trône de gloire.
 32 Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres.
 33 Il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche.
 34 Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite: ‹Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde.
 35 Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire; j'étais un étranger et vous m'avez recueilli;
 36 nu, et vous m'avez vêtu; malade, et vous m'avez visité; en prison, et vous êtes venus à moi.›
 37 Alors les justes lui répondront: ‹Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire?
 38 Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir?
 39 Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi?›
 40 Et le roi leur répondra: ‹En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait!›


Prédication :
            Au commencement de cette prédication, je vous impose un effort de mémoire, un effort de mémoire qui porte sur les premiers versets de la Bible. « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre… » et vous connaissez la suite. Selon les gens qui ont écrit ce texte, Dieu crée, et il crée tout bien en ordre, affirme que cela est bon, bon parce qu’en ordre, bon parce que capable de se reproduire en bon ordre, et il bénit.
Dieu bénit une humanité en ordre parfait, dans une création en ordre parfait. Les gens qui ont écrit ce texte ont imaginé ce monde idéal que Dieu bénit. Mais l’imagination est une chose, le réel en est une autre, et le réel se moque éperdument de ce que nous imaginons.

Mais il se passera que le premier couple inventera la trahison. « C’est pas moi, c’est elle… » déclarera le premier homme en désignant celle dont il avait pourtant dit qu’elle était chair de sa chair et os de ses os. Et il se passera aussi que les premiers frères inventeront le meurtre. Pourquoi ? Parce que ceux qui ont écrit ces textes, parce que ceux qui ont transmis ces textes, ont compris que c’est dans le monde réel qu’on vit, et non pas dans un monde imaginaire.
La question de la bénédiction se pose pour des humains réels dans un monde réel. L’ordre est à jamais perdu, ont pensé ceux qui ont écrit ces textes. S’il est alors des témoins sérieux d’un Dieu qui mérite qu’on lui accorde une seconde d’attention, c’est dans le désordre, dans toutes sortes de désordres qu’il s’agit que ces témoins se prononcent. Et ils auront à se prononcer non pas au nom d’un ordre perdu qui serait recouvrable par quelque application ou ascèse. Ils auront à se prononcer au nom d’une espérance, d’une espérance si forte, si puissante, si mystérieuse et singulière que ceux qui en témoignent ne savent dire ni pour eux-mêmes ni pour autrui où espérer les mène. En espérance ils agissent, en espérance ils visitent, en espérance ils bénissent.

Vous comprenez que cette espérance est sans pourquoi… mais vous savez bien que le monde réel, lui, est habité par les pourquoi.
Pourquoi suis-je tombé malade ? Pourquoi Dieu a-t-il porté un regard favorable sur l’offrande d’Abel et pas sur la mienne, se demande Caïn ? Pourquoi mon père a-t-il préféré ma sœur ? Il n’y a pas de pourquoi… Je sais bien que les spécialistes du texte biblique sauront toujours justifier Dieu ainsi qu’eux-mêmes, que les psychoquelquechose et les bonnes âmes sauront justifier ceci et cela, évidemment s’agissant d’autrui. Pourtant, du point de vue de celui qui pose ces questions, il n’y a pas de pourquoi. Il n’y a pas de pourquoi. Le réel se moque de ce que nous imaginons et l’arbitraire est sans pourquoi.

Et ainsi, l’abîme s’étend entre celui qui visite et celui qui est visité. Ainsi l’abîme s’étend entre Caïn et Abel. Y a-t-il une rencontre possible au-dessus de cet abîme ? L’espérance que je porte me commande de dire oui. Oui pourvu que moi qui m’avance, je consente à l’arbitraire de la vie, sans aucunement justifier cet arbitraire. Et je le justifierais, et nous le justifierions effectivement tant en lui trouvant des raisons qu’en le condamnant. En fait, nous le justifions chaque fois que nous imaginons que ce que nous savons, ce que nous avons lu, ce que nous professons peut être ce dont autrui a besoin.
Si l’on veut partager l’espérance, si l’on espère qu’on espérera ensemble dans l’arbitraire de la vie, malgré l’arbitraire de la vie, il faut que nous qui nous avançons acceptions que nos mots soient fragiles, provisoires. Et que les paroles par lesquelles aujourd’hui, dans cette rencontre, nous rendons compte de notre espérance, ces paroles soient dès tout à l’heure sans doute absolument défaites.
Pour le dire plus fortement encore, notre visite ne sera bénédiction pour celui qui la reçoit que si nous-mêmes nous bénissons cet abîme qui nous sépare. Car si nous n’agissons pas ainsi, celui qui est en face de nous n’est plus notre frère mais un objet que nous nous donnons pour mission sacrée de transformer en ce que nous imaginons qu’il devrait être. Il n’est alors plus le sujet de notre attention, mais l’objet de nos passions. Or si nous agissons ainsi, nous n’agissons pas différemment de Caïn.

Caïn ne pouvait pas savoir cela, parce que le premier fils du premier couple n’avait pas lu la Bible. Maintenant, Bible ou pas Bible, la différence est là, et le prochain, le différent – car mon prochain est toujours différent de moi –  ou Dieu lui-même, me hèle, m’interpelle et me poursuit. Ainsi les questions « Où est ton frère ? » « Qu’as-tu fait ? » sont posées, et ne cessent jamais d’être posées.
Alors nous n’allons pas répondre « Suis-je le gardien de mon frère ? » L’ironie coupable d’un Caïn est déchirante. Nous n’allons même pas répondre qu’évidemment nous l’avons été et que nous savons quoi faire pour l’être : la méditation que nous avons conduite jusqu’ici ne nous le permet pas.
Nous allons plutôt méditer sur la situation qui est la nôtre au moment où nous lisons ce texte. Si notre frère est quelqu’un, notre frère, c’est Caïn. C’est Caïn parce qu’Abel est mort. Alors nous n’avons pas à choisir qui est notre frère, nous n’avons pas le choix. Et le signe qu’il porte n’est pas le signe du grand pécheur qui doit porter une culpabilité et accomplir une rédemption. Il y a signe sur Caïn parce que, comme l’a dit Caïn, « Ma faute est trop lourde à porter… » Trop lourde à porter pour qui ? Ce n’est pas pour Caïn que la faute est trop lourde à porter, mais pour tous ceux qui pensent que Caïn devrait être autre qu’il n’est, qu’il devrait se repentir, se convertir, expier, guérir, mourir… Le signe que porte Caïn, le signe que porte mon prochain, c’est, si je veux bien accepter de le voir, le signe de l’arbitraire, de l’arbitraire de l’espérance face à l’arbitraire du réel. Ce signe est signe de l’espérance dans la différence, il est signe de la création, marque de Dieu même sur celui que je ne suis pas, que je ne voudrais jamais être, ou qui me répugne – surtout sur lui...

Alors, ce signe de Caïn, est-ce que je le vois ? Je ne suis jamais certain d’avoir été authentiquement le gardien de mon frère, authentiquement c'est-à-dire dans le sens de l’espérance.
Puissé-je l’être, puissions-nous l’être, qu’il nous soit donné de l’être, que Dieu nous face grâce de l’être, cela pourrait constituer des vœux et des prières sérieuses. Et quant à visiter, quant à aimer, quant à bénir, ne le justifions surtout pas. Il s’agit d’actes de foi. A ce genre d’acte on ne peut contraindre personne. Et on ne peut empêcher personne de les commettre.
Nous-mêmes ? Nous n’avons pour nous que cette question : « Quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir… »  Dieu seul connaît toute la réponse.
Nous ne pouvons nous-mêmes qu’espérer être au bénéfice de ce genre d’acte. Nous pouvons aussi nous réjouir pleinement que certains en soient capables. Et s’il s’agit de nous, qu’à Dieu seul revienne la gloire. Amen

dimanche 16 février 2014

Quelques remarques sur la perfection (Matthieu 5,17-48)

Matthieu 5
17 " N'allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir.
18 Car je vous le dis, en vérité : avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l'i, ne passera de la Loi, que tout ne soit réalisé.

19 Celui donc qui violera l'un de ces moindres préceptes, et enseignera aux autres à faire de même, sera tenu pour le moindre dans le Royaume des Cieux ; au contraire, celui qui les fera et les enseignera, celui-là sera tenu pour grand dans le Royaume des Cieux.

20 " Car je vous le dis : si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux.

21 " Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point ; et si quelqu'un tue, il en répondra au tribunal.
22 Eh bien ! moi je vous dis : Quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal ; mais s'il dit à son frère : "Crétin ! ", il en répondra au Sanhédrin ; et s'il lui dit : "Renégat ! ", il en répondra dans la géhenne de feu.
23 Quand donc tu présentes ton offrande à l'autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi,
24 laisse là ton offrande, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère ; puis reviens, et alors présente ton offrande.
25 Hâte-toi de t'accorder avec ton adversaire, tant que tu es encore avec lui sur le chemin, de peur que l'adversaire ne te livre au juge, et le juge au garde, et qu'on ne te jette en prison.
26 En vérité, je te le dis : tu ne sortiras pas de là, que tu n'aies rendu jusqu'au dernier sou.

27 " Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu ne forniqueras pas.
28 Eh bien ! moi je vous dis : Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, forniqué avec elle.
29 Alors si ton oeil droit est pour toi une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi : car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne soit pas jeté dans la géhenne.
30 Et si ta main droite est pour toi une occasion de péché, coupe-la et jette-la loin de toi : car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne s'en aille pas dans la géhenne.

31 " Il a été dit d'autre part : Quiconque renverra sa femme, qu'il lui remette un acte de divorce.
32 Eh bien ! moi je vous dis : Tout homme qui renvoie sa femme, hormis le cas d’inconduite, l'expose à forniquer ; et quiconque couche avec une femme renvoyée, il fornique.

33 " Vous avez encore entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments.
34 Eh bien ! moi je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le Ciel, car c'est le trône de Dieu ;
35 ni par la Terre, car c'est l'escabeau de ses pieds ; ni par Jérusalem, car c'est la Ville du grand Roi.
36 Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir.
37 Que votre langage soit : "Oui ? oui", "Non ? non" : ce qu'on dit de plus vient du Mauvais.

38 " Vous avez entendu qu'il a été dit : OEil pour oeil et dent pour dent.
39 Eh bien ! moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu'un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l'autre ;
40 veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau ;
41 te requiert-il pour une course d'un mille, fais-en deux avec lui.
42 À qui te demande, donne ; à qui veut t'emprunter, ne tourne pas le dos.

43 " Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.
44 Eh bien ! moi je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs,
45 afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes.
46 Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains eux-mêmes n'en font-il pas autant ?
47 Et si vous réservez vos saluts à vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n'en font-ils pas autant ?

48 Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

Prédication
« Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. », c’est l’injonction par laquelle se finit ce très long texte, une finale qui serait pour le moins écrasante si elle avait pour but unique de nous commander que nous nous égalions à la grandeur, à la puissance, à la miséricorde, à l’impassibilité… bref à la perfection de Dieu.
            Cette injonction apparaît tout à la fin d’une méditation de Jésus, une méditation qui porte principalement sur les Saintes Ecritures. Il commence par mentionner la Loi et les Prophètes. Il proclame qu’il n’est pas là pour les abolir mais pour les accomplir. Il indique à six reprises comment il s’agira de les accomplir. Et c’est cet accomplissement qu’il commande d’orienter vers une perfection qui soit celle du Père céleste.
            Alors nous nous demandons ce que peut bien signifier accomplir à la perfection les Ecritures. Nous pouvons d’autant plus nous le demander que, selon le témoignage des Saintes Ecritures, le Père céleste ne les accomplit qu’en les dépassant… Il les accomplit au-delà de l’oubli, au-delà de l’infidélité de son peuple, au-delà de la déréliction, au-delà de ses propres colères et au-delà même de ses promesses ; le Père céleste accomplit les Ecritures toujours au-delà des limites que les êtres humains s’imposent à eux-mêmes et s’imposent les uns aux autres.

            Et nous ? Restons-en à nous-mêmes. On pourrait bien évidemment, Bible en main, considérer que cet accomplissement parfait passe par une observance personnelle littérale, stricte, visible et pieuse. Jésus ne l’exclut pas, cette observance, mais il la nomme « justice des Scribes et des Pharisiens », justice qui, dans le récit de Matthieu, n’est qu’une affaire d’apparence. Et cette justice, ce littéralisme cosmétique, cette conscience arrogante de la dignité de soi, Jésus la décrit comme empêchant d’entrer dans le Royaume des cieux. Si bien que le littéralisme n’est pas un chemin de perfection, en tout cas pas celui que Jésus entend parcourir, la perfection du Père céleste n’étant pas limitée, nous l’avons dit déjà, par la lettre des Saintes Ecritures : qu’il s’agisse de la Loi, qu’il s’agisse des Prophètes, qu’il s’agisse d’un peuple qu’on fait revenir d’exil, ou encore de la révélation faite aux païens, la perfection du Père céleste est une perfection agissante, libre et créatrice.
Plus encore, vous êtes lecteurs des Saintes Ecritures et vous savez pertinemment que si la perfection du Père céleste ne dépassait pas la lettre des Saintes Ecritures, le peuple de Dieu, celui de la première alliance, ne perdurerait pas, pas d’avantage que celui de la seconde alliance, c'est-à-dire nous.
           
            Jésus donc indique à six reprises ce qu’il en est d’un accomplissement parfait des Saintes Ecritures.
1.      ­« Tu ne tueras pas ! » Bien entendu, la plupart d’entre nous traverseront l’existence sans avoir tué qui que ce soit. Mais combien de fois en imagination et en parole aura-t-on mis quelqu’un à mort ? Ce n’est donc pas parce qu’on n’a jamais tué qu’on est quitte du commandement qui interdit l’assassinat… Et un accomplissement parfait de ce commandement serait en nous une pensée apaisée, confiante, accueillante, et une langue parfaitement maîtrisée. Nous ne sommes pas de cette perfection.
2.      « Tu ne forniqueras pas ! » Il est bien entendu des gens, mariés ou pas, dont la moralité est apparemment exemplaire, qui obéissent parfaitement aux commandements qui vont bien. Mais reste à ce qu’ils se demandent où donc leurs yeux cavalent, où donc leur imagination trottine. Ça n’est pas parce que qu’on n’est jamais passé à l’acte que l’on est quitte des commandements qui désignent jusqu’à nos désirs les plus secrets… Alors, quel accomplissement, quelle perfection ? Un cœur chaste, qui ne convoite rien, qui reçoit ce qui se donne, qui le rend à lui-même embelli…
3.      « Quiconque renvoie sa femme, qu’il lui remette un acte de divorce. » Il est bien entendu des gens qui, au temps de Jésus, renvoyaient leurs femmes en respectant les formes juridiques sacrées de l’époque. Mais, respect de la forme juridique ou pas, une femme répudiée voyait sa dignité bafouée, ce qui le plus souvent la condamnait, et ce qui donne bien souvent des audaces aux mâles. Autrement dit, le respect de la forme juridique pour la rupture d’une union n’absout pas les humains de leurs désirs grossiers ni de leurs excuses laides. En plus, rupture ou pas, ça n’est pas non plus la forme juridique qui dit la valeur d’une union. Ce commandement, formulé dans une culture masculine, semble ne concerner que des hommes ; mais son actualité concerne aussi les femmes. L’accomplir parfaitement serait ouverture du cœur à la différence, et accueil de la différence. Ce serait ne jamais réduire quiconque à ce qu’il a vécu, ou à la forme juridique, à la forme tout court de l’union qu’il contracte…
4.      « Tu ne te parjureras pas, et tu t’acquitteras envers le Seigneur de tes serments. » Une parole donnée devant le Seigneur est une parole sacrée, il y a des commandements là-dessus. Mais, au-delà des commandements, au-delà des généralités qu’on énonce et des bonnes résolutions qu’on prend, que vaut la parole. Que vaut ta parole, demande Jésus, que vaut-elle toute simple, c’est à dire que vaut ton oui, et que vaut ton non ? Ce n’est pas la parole extérieure qui dit la perfection du cœur, mais l’acte. Et bien, plutôt que jurer ceci ou cela, ne jures pas du tout ; ce sont tes actes seuls qui disent ce que tu vaux…
5.      « Œil pour œil, dent pour dent. » La loi du talion est une loi sacrée, elle est dans la Bible. Elle revient à dire que lorsque j’ai subi un préjudice, il m’est permis de l’infliger. Certes. Et non, dit Jésus, ce que je subis ne m’autorise à rien, et s’il est une revanche à prendre sur la dispute ou sur l’injustice, c’est la revanche de la miséricorde.  
6.      « Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. » Il y a enfin des commandements au titre desquels l’on peut, voire l’on doit, éprouver envers autrui ce qu’il éprouve envers nous. Très bien, mais si tel était le cas, si notre Père céleste n’était qu’à la mesure de ce genre de commandement, le soleil ne se lèverait sur personne.

Avec ce sixième point, il apparait que, nous, humains, nous savons parfaitement énoncer des commandements, des généralités, avec lesquels nous nous grandissons, avec lesquels nous obligeons autrui autrement et plus durement que nous-mêmes. Deux poids, deux mesures, mais la plus légère pour nous-mêmes, alors que nous sommes incapables de cette équité évidente : le soleil se lève sur les justes et sur les injustes. Cette simple remarque, de pur bon sens, met par terre toutes nos justifications. Les commandements que nous tenons pour les plus importants, les plus divins, les plus sacrés, tombent sous le coup de cette évidence : Dieu fait lever le soleil sur les justes et sur les injustes.
                       
Alors, s’il nous est fait commandement d’être parfaits tout comme le Père céleste est parfait, quelle peut être notre perfection ? Apparence ? Engagement ? A la lumière du soleil, seules les apparences sont visibles. Et dans le cœur ? Et dans mon cœur ? Dieu seul sait ce qu’il y a dans le cœur d’un être humain. Alors nul ne peut se prononcer sur la perfection d’autrui. Le rapport aux Saintes Ecritures, sur le mode le plus sérieux, sur le mode le plus profond, ne peut être qu’un rapport personnel, il ne peut être qu’un acte personnel, un engagement de toute une vie. Et Jésus ne cesse de le rappeler en s’adressant à chacun, en lui disant « toi », en lui disant « tu… ». Mais il n’est pas le seul à le rappeler. Le 22ème chapitre de la Genèse l’enseigne tout autant lorsque la voix du ciel retient le bras d’Abraham s’apprêtant à sacrifier Isaac. Il n’y a pas d’ordre de Dieu qui puisse commander à un être humain d’aliéner un autre être humain. L’alliance de Dieu avec l’humanité doit être ratifiée personnellement par chaque sujet, à chaque génération.     
Qu’exigerons-nous donc d’autrui en brandissant la Bible ? Le soleil se lève sur nous, il fait jour, les apparences sont là. Mais qu’en est-il des cœurs ? Qui sont les cœurs purs ? Où sont les justes ? Et les injustes ? Nous n’exigerons rien.

Or en parlant ainsi on n’abolit ni la Loi, ni les Prophètes. Il y a un texte, nos anciens l’ont reçu. Nous le recevons, et nous le transmettons. Nous le transmettons avec le « mais moi je vous dis », c’est à dire l’interpellation personnelle, l’appel à une généreuse perfection, une perfection d’ouverture, une perfection créatrice. Alors le « mais moi je vous dis » que nous prononçons est notre engagement, notre acte, et il ouvre à la vie. Amen

dimanche 2 février 2014

L'Evangile en actes et en paroles (Matthieu 4,18-5,21)

Matthieu 4
18 Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer: c'étaient des pêcheurs.
19 Il leur dit: «Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d'hommes.»
20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
21 Avançant encore, il vit deux autres frères: Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d'arranger leurs filets. Il les appela.
22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.
23 Puis, parcourant toute la Galilée, il enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Règne et guérissait toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.
24 Sa renommée gagna toute la Syrie, et on lui amena tous ceux qui souffraient, en proie à toutes sortes de maladies et de tourments: démoniaques, lunatiques, paralysés; il les guérit.
25 Et de grandes foules le suivirent, venues de la Galilée et de la Décapole, de Jérusalem et de la Judée, et d'au-delà du Jourdain.

Matthieu 5
1 À la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s'assit, et ses disciples s'approchèrent de lui.
2 Et, prenant la parole, il les enseignait:
3 «Heureux les pauvres de coeur: le Royaume des cieux est à eux.
4 Heureux les doux: ils auront la terre en partage.
5 Heureux ceux qui pleurent: ils seront consolés.
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice: ils seront rassasiés.
7 Heureux les miséricordieux: il leur sera fait miséricorde.
8 Heureux les coeurs purs: ils verront Dieu.
9 Heureux ceux qui font oeuvre de paix: ils seront appelés fils de Dieu.
10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice: le Royaume des cieux est à eux.
11 Heureux êtes-vous lorsque l'on vous insulte, que l'on vous persécute et que l'on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi.
12 Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux; c'est ainsi en effet qu'on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

Prédication
            Au début du ministère public de Jésus, dans l’évangile de Matthieu, nous pouvons être intrigués par  la simplicité de sa prédication, et étonnés par la surabondance de son action. En effet, sa prédication se limite à « Convertissez-vous ; le royaume des cieux s’est approché ». Et son action, c’est qu’il guérit tous ceux qu’on lui amène.  Alors, il en vient de plus en plus, et qui viennent de loin, de plus en plus loin… Et il les guérit, immédiatement, tous !
            Or, tout de suite après le début de ce ministère, et toujours dans l’évangile de Matthieu, il y a un renversement total de perspective. Plus un seul miracle n’est accompli, et il n’y a plus que des paroles, celles du très long sermon sur la montagne.

            Curieux contraste, qui nous fait nous demander si, lorsqu’il s’agit de l’Evangile, on doit choisir entre les actes et les paroles ? D’un côté, donc, les actes : annoncer l’Evangile, c’est agir, c’est l’action charitable, l’action diaconale, voire l’activisme politique. Et alors, peu importe la forme des énoncés de la foi, pourvu qu’on agisse pour la transformation du monde. De l’autre côté, les paroles : annoncer l’Evangile c’est une proclamation correcte du salut, ou encore le déroulement correct de la liturgie. Et alors, peu importe au fond l’état du monde, pourvu que ce qui doit être proclamé le soit effectivement.
            Ça n’est pas une vaine dispute. C’est l’une de ces disputes qui ont déchiré le protestantisme français au XIXème siècle, et qui le tiraillent parfois encore un peu… Ce sont en tout cas ces sortes de déchirures qui ont conduit certains chrétiens parfois à prendre les armes pour tenter de changer leur monde, et qui ont conduit d’autres chrétiens parfois à s’allier objectivement à certains pouvoirs aux méthodes radicales. L’activisme, même au nom du Christ, n’est pas forcément une bonne chose ; mais il faut savoir passer à l’action. L’orthodoxie stricte, même au nom du Christ n’est pas forcément une bonne chose ; mais il faut savoir parfois prendre le temps de réfléchir, de se ressourcer. 
Que professe-t-on ? Et qu’accomplit-on ? Peut-être bien que l’une des difficultés que traverse la société française d’aujourd’hui, relève d’une déconnexion, d’une déchirure même, à bien des niveaux, entre ce que les gens professent et ce qu’ils accomplissent.

            En tout cas, lorsque vous accomplissez autant de miracles qu’en accomplit Jésus, on vous en redemande. Nous n’allons pas faire la fine bouche sur des guérisons miraculeuses. Mais si Jésus vient à être fatigué, las des foules, à disparaître, s’il vient à se retirer pour un temps et que, pendant ce temps, quelqu’un tombe malade et meurt ? Il ne les aura pas tous guéris. Et que dira-t-on ? On dira d’abord deux choses. Bienheureux ceux qui sont capables d’accomplir des miracles. Bienheureux ceux à qui il a été donné d’être miraculés ! Et les autres ?
Il y a ceux qui ne sont pas capables d’accomplir des miracles. Lorsqu’ils se trouvent confrontés à des situations difficiles, n’ont-ils qu’à baisser la tête honteusement, à vivre seuls et à ne jamais sortir de chez eux pour ne jamais être rattrapés par la réalité ?
Il y a aussi ceux qui pourraient avoir besoin d’un miracle, les incurables, les inconsolables, et les militants des causes perdues. Tous ces autres, sont-ils à jamais écartés du bonheur, ne seront-il jamais bienheureux, parce que les miracles sont rares dans la réalité ?
Faute d’être capable de proposer à ces gens quelque chose de miraculeux, faute même d’être capable de leur offrir quoi que ce soit qui serait à la mesure de leur détresse ou de leur engagement, il faudrait bien leur dire quelque chose.
A un moment donc, Jésus cesse d’accomplir des multitudes de miracles. Il parle.
           
            Et voilà les béatitudes, des béatitudes pour tous. Une personne éprouvée, ou suffisamment engagée dans une cause suffisamment juste, est forcément concernée par une ou plusieurs des béatitudes. Alors, pour tous ceux qui se réclament de l’Evangile, même s’ils n’ont rien de concret à proposer à tel ou tel, il y a une béatitude qui permettra de s’en sortir à bon compte, à compte d’autant meilleur qu’on attribue les béatitudes à Jésus lui-même. Ainsi donc, là où aucun engagement n’est consenti, on peut être tenté par une parole facile. Une parole ressemblant aux béatitudes, et justement certaines des béatitudes promettent des choses qui semblent devoir s’accomplir sans agent précis, et dans un futur incertain (Heureux les doux, ils auront la terre en partage… sans dire qui va la leur donner, et surtout pas quand…). Ou encore en exprimant une possession au présent, mais seulement d’un objet vague attribué à des simples et des impuissants (Heureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est à eux… ça n’engage pas trop celui qui le dit…).
Vous objectez ici précisément que si c’est ainsi qu’on utilise les béatitudes, elles ne sont que du flan. Et c’est vrai : si c’est ainsi qu’on cite les béatitudes, pour s’exonérer de tout engagement, elles sont exactement du flan.

            Telle n’est pas dans le récit de Matthieu la situation de celui qui prononce les béatitudes. Jésus qui guérit surabondamment est aussi l’homme qui prononce les béatitudes. Les béatitudes sont le discours extrême d’un homme dont la puissance et l’engagement sont extrêmes. Les paroles et les actes de cet homme sont en parfaite concordance. Ils sont une seule et même réalité. En ce sens on peut comprendre la divinité de Jésus, en ce sens, il est Christ, parce que, pour lui, faire et dire sont une seule réalité. Ainsi, les miracles du Christ sont des béatitudes en actes, et les béatitudes du Christ sont des miracles en paroles.
            On parle pour le Christ d’unité de la parole et de l’acte. Pour le disciple du Christ, pour le témoin du Christ, mieux vaut, par modestie, commencer par examiner la cohérence de ce qu’on professe et de ce qu’on pratique. Question classique, et qui fait chuter tous les chrétiens, tous ! Nul n’a en lui la toute puissance qui était en Christ. Et même si certains ont consacré toute leur vie à une tâche de miséricorde et de charité, même si certains ont perdu leur vie dans des circonstances affreuses, aucun jamais n’est parti d’aussi « haut » que le Christ. Tous les chrétiens chutent si l’on examine l’unité de ce qu’ils professent et de ce qu’ils pratiquent. Qu’on en proclame certains saints est une belle chose. Mais nous nous intéressons à l’ordinaire, à la cohérence de ce que professe et de ce qu’accomplit le chrétien ordinaire. Cette cohérence ne peut être qu’une cohérence faible, parce que les énoncés reçus de la foi sont, eux, extraordinaires. Par exemple la foi de l’Eglise en la résurrection de la chair est extraordinaire. Les béatitudes sont extraordinaires. Nous proclamons les unes et l’autre. Avec quelle cohérence ? C'est-à-dire avec quelle ferveur concrète, avec quel engagement en faveur de nos semblables ? Que chacun s’examine. Si c’est à l’aune de la vie du Christ que le Tout Puissant nous juge, nous sommes tous condamnés. Et lorsque c’est à l’aune de la vie du Christ que nous nous évaluons, nul d’entre nous n’est en mesure d’en condamner aucun autre.

Pourtant, nous récitons, nous mettons en œuvre et nous recevons les béatitudes. Nous avons pu, un jour ou l’autre, être au bénéfice d’une « expérience de bonté ». Nous avons été « bienheureux », parce que quelqu’un nous a tendu la main, nourri, guéri, ou parlé, ou tout simplement souri... Il a pu aussi se produire que notre engagement soit en parfaite cohérence avec ce que nous professions. En plus, il peut toujours arriver que l’on fasse un bien qu’on n’a pas voulu, ou que le bien qu’on a commis sciemment soit au-delà de la mesure que nous lui avions donné. Tout prédicateur le sait bien, tout témoin de l’Evangile le sait aussi, qui s’entend parfois – et même assez souvent – être remercié pour des paroles bénies qu’il n’a jamais prononcées, mais qui ont été entendues. Et l’on se voit parfois honoré considérablement pour ce qu’on pense n’avoir été que la moindre des choses.
Ceci pour dire que quelque chose d’essentiel de l’Evangile échappe aux paroles que nous prononçons et aux actions que nous accomplissons. Cela ne nous dispense évidemment de rien. C’est juste un signe que le Christ est vivant, et bien vivant. Et que la modestie d’un petit acte spontané, le presque rien d’un sourire, ou encore les quelques mots d’une timide confession de foi, ceci que des croyants ordinaires peuvent parfaitement accomplir, peut receler en lui toute la puissance du Christ vivant.

Ainsi l’Evangile peut-il être pleinement annoncé par les simples croyants que nous sommes. Qu’il en soit ainsi.