dimanche 16 mars 2014

Bénédiction, acte de foi (Genèse 4,1-16 ; Matthieu 25,31-40)

Genèse 4
1 L'homme connut Ève sa femme. Elle devint enceinte, enfanta Caïn et dit: «J'ai procréé un homme, avec le SEIGNEUR.»
 2 Elle enfanta encore son frère Abel. Abel faisait paître les moutons, Caïn cultivait le sol.
 3 À la fin de la saison, Caïn apporta au SEIGNEUR une offrande de fruits de la terre;
 4 Abel apporta lui aussi des prémices de ses bêtes et leur graisse. Le SEIGNEUR tourna son regard vers Abel et son offrande,
 5 mais il détourna son regard de Caïn et de son offrande. Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu.
 6 Le SEIGNEUR dit à Caïn: «Pourquoi t'irrites-tu? Et pourquoi ton visage est-il abattu?
 7 Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas? Si tu n'agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le.»
 8 Caïn dit à son frère Abel…
et, lorsqu'ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère Abel et le tua.
 9 Le SEIGNEUR dit à Caïn: «Où est ton frère Abel?» - «Je ne sais, répondit-il. Suis-je le gardien de mon frère?» -
10 «Qu'as-tu fait? reprit-il. La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi.
11 Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert la bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère.
 12 Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa force. Tu seras errant et vagabond sur la terre.»
 13 Caïn dit au SEIGNEUR: «Ma faute est trop lourde à porter.
 14 Si tu me chasses aujourd'hui de l'étendue de ce sol, je serai caché à ta face, je serai errant et vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera.»
 15 Le SEIGNEUR lui dit: «Eh bien! Si l'on tue Caïn, il sera vengé sept fois.» Le SEIGNEUR mit un signe sur Caïn pour que personne en le rencontrant ne le frappe.
 16 Caïn s'éloigna de la présence du SEIGNEUR et habita dans le pays de Nod à l'orient d'Eden.

Matthieu 20
31 «Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, alors il siégera sur son trône de gloire.
 32 Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres.
 33 Il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche.
 34 Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite: ‹Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde.
 35 Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire; j'étais un étranger et vous m'avez recueilli;
 36 nu, et vous m'avez vêtu; malade, et vous m'avez visité; en prison, et vous êtes venus à moi.›
 37 Alors les justes lui répondront: ‹Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire?
 38 Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir?
 39 Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi?›
 40 Et le roi leur répondra: ‹En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait!›


Prédication :
            Au commencement de cette prédication, je vous impose un effort de mémoire, un effort de mémoire qui porte sur les premiers versets de la Bible. « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre… » et vous connaissez la suite. Selon les gens qui ont écrit ce texte, Dieu crée, et il crée tout bien en ordre, affirme que cela est bon, bon parce qu’en ordre, bon parce que capable de se reproduire en bon ordre, et il bénit.
Dieu bénit une humanité en ordre parfait, dans une création en ordre parfait. Les gens qui ont écrit ce texte ont imaginé ce monde idéal que Dieu bénit. Mais l’imagination est une chose, le réel en est une autre, et le réel se moque éperdument de ce que nous imaginons.

Mais il se passera que le premier couple inventera la trahison. « C’est pas moi, c’est elle… » déclarera le premier homme en désignant celle dont il avait pourtant dit qu’elle était chair de sa chair et os de ses os. Et il se passera aussi que les premiers frères inventeront le meurtre. Pourquoi ? Parce que ceux qui ont écrit ces textes, parce que ceux qui ont transmis ces textes, ont compris que c’est dans le monde réel qu’on vit, et non pas dans un monde imaginaire.
La question de la bénédiction se pose pour des humains réels dans un monde réel. L’ordre est à jamais perdu, ont pensé ceux qui ont écrit ces textes. S’il est alors des témoins sérieux d’un Dieu qui mérite qu’on lui accorde une seconde d’attention, c’est dans le désordre, dans toutes sortes de désordres qu’il s’agit que ces témoins se prononcent. Et ils auront à se prononcer non pas au nom d’un ordre perdu qui serait recouvrable par quelque application ou ascèse. Ils auront à se prononcer au nom d’une espérance, d’une espérance si forte, si puissante, si mystérieuse et singulière que ceux qui en témoignent ne savent dire ni pour eux-mêmes ni pour autrui où espérer les mène. En espérance ils agissent, en espérance ils visitent, en espérance ils bénissent.

Vous comprenez que cette espérance est sans pourquoi… mais vous savez bien que le monde réel, lui, est habité par les pourquoi.
Pourquoi suis-je tombé malade ? Pourquoi Dieu a-t-il porté un regard favorable sur l’offrande d’Abel et pas sur la mienne, se demande Caïn ? Pourquoi mon père a-t-il préféré ma sœur ? Il n’y a pas de pourquoi… Je sais bien que les spécialistes du texte biblique sauront toujours justifier Dieu ainsi qu’eux-mêmes, que les psychoquelquechose et les bonnes âmes sauront justifier ceci et cela, évidemment s’agissant d’autrui. Pourtant, du point de vue de celui qui pose ces questions, il n’y a pas de pourquoi. Il n’y a pas de pourquoi. Le réel se moque de ce que nous imaginons et l’arbitraire est sans pourquoi.

Et ainsi, l’abîme s’étend entre celui qui visite et celui qui est visité. Ainsi l’abîme s’étend entre Caïn et Abel. Y a-t-il une rencontre possible au-dessus de cet abîme ? L’espérance que je porte me commande de dire oui. Oui pourvu que moi qui m’avance, je consente à l’arbitraire de la vie, sans aucunement justifier cet arbitraire. Et je le justifierais, et nous le justifierions effectivement tant en lui trouvant des raisons qu’en le condamnant. En fait, nous le justifions chaque fois que nous imaginons que ce que nous savons, ce que nous avons lu, ce que nous professons peut être ce dont autrui a besoin.
Si l’on veut partager l’espérance, si l’on espère qu’on espérera ensemble dans l’arbitraire de la vie, malgré l’arbitraire de la vie, il faut que nous qui nous avançons acceptions que nos mots soient fragiles, provisoires. Et que les paroles par lesquelles aujourd’hui, dans cette rencontre, nous rendons compte de notre espérance, ces paroles soient dès tout à l’heure sans doute absolument défaites.
Pour le dire plus fortement encore, notre visite ne sera bénédiction pour celui qui la reçoit que si nous-mêmes nous bénissons cet abîme qui nous sépare. Car si nous n’agissons pas ainsi, celui qui est en face de nous n’est plus notre frère mais un objet que nous nous donnons pour mission sacrée de transformer en ce que nous imaginons qu’il devrait être. Il n’est alors plus le sujet de notre attention, mais l’objet de nos passions. Or si nous agissons ainsi, nous n’agissons pas différemment de Caïn.

Caïn ne pouvait pas savoir cela, parce que le premier fils du premier couple n’avait pas lu la Bible. Maintenant, Bible ou pas Bible, la différence est là, et le prochain, le différent – car mon prochain est toujours différent de moi –  ou Dieu lui-même, me hèle, m’interpelle et me poursuit. Ainsi les questions « Où est ton frère ? » « Qu’as-tu fait ? » sont posées, et ne cessent jamais d’être posées.
Alors nous n’allons pas répondre « Suis-je le gardien de mon frère ? » L’ironie coupable d’un Caïn est déchirante. Nous n’allons même pas répondre qu’évidemment nous l’avons été et que nous savons quoi faire pour l’être : la méditation que nous avons conduite jusqu’ici ne nous le permet pas.
Nous allons plutôt méditer sur la situation qui est la nôtre au moment où nous lisons ce texte. Si notre frère est quelqu’un, notre frère, c’est Caïn. C’est Caïn parce qu’Abel est mort. Alors nous n’avons pas à choisir qui est notre frère, nous n’avons pas le choix. Et le signe qu’il porte n’est pas le signe du grand pécheur qui doit porter une culpabilité et accomplir une rédemption. Il y a signe sur Caïn parce que, comme l’a dit Caïn, « Ma faute est trop lourde à porter… » Trop lourde à porter pour qui ? Ce n’est pas pour Caïn que la faute est trop lourde à porter, mais pour tous ceux qui pensent que Caïn devrait être autre qu’il n’est, qu’il devrait se repentir, se convertir, expier, guérir, mourir… Le signe que porte Caïn, le signe que porte mon prochain, c’est, si je veux bien accepter de le voir, le signe de l’arbitraire, de l’arbitraire de l’espérance face à l’arbitraire du réel. Ce signe est signe de l’espérance dans la différence, il est signe de la création, marque de Dieu même sur celui que je ne suis pas, que je ne voudrais jamais être, ou qui me répugne – surtout sur lui...

Alors, ce signe de Caïn, est-ce que je le vois ? Je ne suis jamais certain d’avoir été authentiquement le gardien de mon frère, authentiquement c'est-à-dire dans le sens de l’espérance.
Puissé-je l’être, puissions-nous l’être, qu’il nous soit donné de l’être, que Dieu nous face grâce de l’être, cela pourrait constituer des vœux et des prières sérieuses. Et quant à visiter, quant à aimer, quant à bénir, ne le justifions surtout pas. Il s’agit d’actes de foi. A ce genre d’acte on ne peut contraindre personne. Et on ne peut empêcher personne de les commettre.
Nous-mêmes ? Nous n’avons pour nous que cette question : « Quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir… »  Dieu seul connaît toute la réponse.
Nous ne pouvons nous-mêmes qu’espérer être au bénéfice de ce genre d’acte. Nous pouvons aussi nous réjouir pleinement que certains en soient capables. Et s’il s’agit de nous, qu’à Dieu seul revienne la gloire. Amen

dimanche 16 février 2014

Quelques remarques sur la perfection (Matthieu 5,17-48)

Matthieu 5
17 " N'allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir.
18 Car je vous le dis, en vérité : avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l'i, ne passera de la Loi, que tout ne soit réalisé.

19 Celui donc qui violera l'un de ces moindres préceptes, et enseignera aux autres à faire de même, sera tenu pour le moindre dans le Royaume des Cieux ; au contraire, celui qui les fera et les enseignera, celui-là sera tenu pour grand dans le Royaume des Cieux.

20 " Car je vous le dis : si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux.

21 " Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point ; et si quelqu'un tue, il en répondra au tribunal.
22 Eh bien ! moi je vous dis : Quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal ; mais s'il dit à son frère : "Crétin ! ", il en répondra au Sanhédrin ; et s'il lui dit : "Renégat ! ", il en répondra dans la géhenne de feu.
23 Quand donc tu présentes ton offrande à l'autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi,
24 laisse là ton offrande, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère ; puis reviens, et alors présente ton offrande.
25 Hâte-toi de t'accorder avec ton adversaire, tant que tu es encore avec lui sur le chemin, de peur que l'adversaire ne te livre au juge, et le juge au garde, et qu'on ne te jette en prison.
26 En vérité, je te le dis : tu ne sortiras pas de là, que tu n'aies rendu jusqu'au dernier sou.

27 " Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu ne forniqueras pas.
28 Eh bien ! moi je vous dis : Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, forniqué avec elle.
29 Alors si ton oeil droit est pour toi une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi : car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne soit pas jeté dans la géhenne.
30 Et si ta main droite est pour toi une occasion de péché, coupe-la et jette-la loin de toi : car mieux vaut pour toi que périsse un seul de tes membres et que tout ton corps ne s'en aille pas dans la géhenne.

31 " Il a été dit d'autre part : Quiconque renverra sa femme, qu'il lui remette un acte de divorce.
32 Eh bien ! moi je vous dis : Tout homme qui renvoie sa femme, hormis le cas d’inconduite, l'expose à forniquer ; et quiconque couche avec une femme renvoyée, il fornique.

33 " Vous avez encore entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments.
34 Eh bien ! moi je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le Ciel, car c'est le trône de Dieu ;
35 ni par la Terre, car c'est l'escabeau de ses pieds ; ni par Jérusalem, car c'est la Ville du grand Roi.
36 Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir.
37 Que votre langage soit : "Oui ? oui", "Non ? non" : ce qu'on dit de plus vient du Mauvais.

38 " Vous avez entendu qu'il a été dit : OEil pour oeil et dent pour dent.
39 Eh bien ! moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu'un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l'autre ;
40 veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau ;
41 te requiert-il pour une course d'un mille, fais-en deux avec lui.
42 À qui te demande, donne ; à qui veut t'emprunter, ne tourne pas le dos.

43 " Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.
44 Eh bien ! moi je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs,
45 afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes.
46 Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains eux-mêmes n'en font-il pas autant ?
47 Et si vous réservez vos saluts à vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n'en font-ils pas autant ?

48 Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

Prédication
« Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. », c’est l’injonction par laquelle se finit ce très long texte, une finale qui serait pour le moins écrasante si elle avait pour but unique de nous commander que nous nous égalions à la grandeur, à la puissance, à la miséricorde, à l’impassibilité… bref à la perfection de Dieu.
            Cette injonction apparaît tout à la fin d’une méditation de Jésus, une méditation qui porte principalement sur les Saintes Ecritures. Il commence par mentionner la Loi et les Prophètes. Il proclame qu’il n’est pas là pour les abolir mais pour les accomplir. Il indique à six reprises comment il s’agira de les accomplir. Et c’est cet accomplissement qu’il commande d’orienter vers une perfection qui soit celle du Père céleste.
            Alors nous nous demandons ce que peut bien signifier accomplir à la perfection les Ecritures. Nous pouvons d’autant plus nous le demander que, selon le témoignage des Saintes Ecritures, le Père céleste ne les accomplit qu’en les dépassant… Il les accomplit au-delà de l’oubli, au-delà de l’infidélité de son peuple, au-delà de la déréliction, au-delà de ses propres colères et au-delà même de ses promesses ; le Père céleste accomplit les Ecritures toujours au-delà des limites que les êtres humains s’imposent à eux-mêmes et s’imposent les uns aux autres.

            Et nous ? Restons-en à nous-mêmes. On pourrait bien évidemment, Bible en main, considérer que cet accomplissement parfait passe par une observance personnelle littérale, stricte, visible et pieuse. Jésus ne l’exclut pas, cette observance, mais il la nomme « justice des Scribes et des Pharisiens », justice qui, dans le récit de Matthieu, n’est qu’une affaire d’apparence. Et cette justice, ce littéralisme cosmétique, cette conscience arrogante de la dignité de soi, Jésus la décrit comme empêchant d’entrer dans le Royaume des cieux. Si bien que le littéralisme n’est pas un chemin de perfection, en tout cas pas celui que Jésus entend parcourir, la perfection du Père céleste n’étant pas limitée, nous l’avons dit déjà, par la lettre des Saintes Ecritures : qu’il s’agisse de la Loi, qu’il s’agisse des Prophètes, qu’il s’agisse d’un peuple qu’on fait revenir d’exil, ou encore de la révélation faite aux païens, la perfection du Père céleste est une perfection agissante, libre et créatrice.
Plus encore, vous êtes lecteurs des Saintes Ecritures et vous savez pertinemment que si la perfection du Père céleste ne dépassait pas la lettre des Saintes Ecritures, le peuple de Dieu, celui de la première alliance, ne perdurerait pas, pas d’avantage que celui de la seconde alliance, c'est-à-dire nous.
           
            Jésus donc indique à six reprises ce qu’il en est d’un accomplissement parfait des Saintes Ecritures.
1.      ­« Tu ne tueras pas ! » Bien entendu, la plupart d’entre nous traverseront l’existence sans avoir tué qui que ce soit. Mais combien de fois en imagination et en parole aura-t-on mis quelqu’un à mort ? Ce n’est donc pas parce qu’on n’a jamais tué qu’on est quitte du commandement qui interdit l’assassinat… Et un accomplissement parfait de ce commandement serait en nous une pensée apaisée, confiante, accueillante, et une langue parfaitement maîtrisée. Nous ne sommes pas de cette perfection.
2.      « Tu ne forniqueras pas ! » Il est bien entendu des gens, mariés ou pas, dont la moralité est apparemment exemplaire, qui obéissent parfaitement aux commandements qui vont bien. Mais reste à ce qu’ils se demandent où donc leurs yeux cavalent, où donc leur imagination trottine. Ça n’est pas parce que qu’on n’est jamais passé à l’acte que l’on est quitte des commandements qui désignent jusqu’à nos désirs les plus secrets… Alors, quel accomplissement, quelle perfection ? Un cœur chaste, qui ne convoite rien, qui reçoit ce qui se donne, qui le rend à lui-même embelli…
3.      « Quiconque renvoie sa femme, qu’il lui remette un acte de divorce. » Il est bien entendu des gens qui, au temps de Jésus, renvoyaient leurs femmes en respectant les formes juridiques sacrées de l’époque. Mais, respect de la forme juridique ou pas, une femme répudiée voyait sa dignité bafouée, ce qui le plus souvent la condamnait, et ce qui donne bien souvent des audaces aux mâles. Autrement dit, le respect de la forme juridique pour la rupture d’une union n’absout pas les humains de leurs désirs grossiers ni de leurs excuses laides. En plus, rupture ou pas, ça n’est pas non plus la forme juridique qui dit la valeur d’une union. Ce commandement, formulé dans une culture masculine, semble ne concerner que des hommes ; mais son actualité concerne aussi les femmes. L’accomplir parfaitement serait ouverture du cœur à la différence, et accueil de la différence. Ce serait ne jamais réduire quiconque à ce qu’il a vécu, ou à la forme juridique, à la forme tout court de l’union qu’il contracte…
4.      « Tu ne te parjureras pas, et tu t’acquitteras envers le Seigneur de tes serments. » Une parole donnée devant le Seigneur est une parole sacrée, il y a des commandements là-dessus. Mais, au-delà des commandements, au-delà des généralités qu’on énonce et des bonnes résolutions qu’on prend, que vaut la parole. Que vaut ta parole, demande Jésus, que vaut-elle toute simple, c’est à dire que vaut ton oui, et que vaut ton non ? Ce n’est pas la parole extérieure qui dit la perfection du cœur, mais l’acte. Et bien, plutôt que jurer ceci ou cela, ne jures pas du tout ; ce sont tes actes seuls qui disent ce que tu vaux…
5.      « Œil pour œil, dent pour dent. » La loi du talion est une loi sacrée, elle est dans la Bible. Elle revient à dire que lorsque j’ai subi un préjudice, il m’est permis de l’infliger. Certes. Et non, dit Jésus, ce que je subis ne m’autorise à rien, et s’il est une revanche à prendre sur la dispute ou sur l’injustice, c’est la revanche de la miséricorde.  
6.      « Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. » Il y a enfin des commandements au titre desquels l’on peut, voire l’on doit, éprouver envers autrui ce qu’il éprouve envers nous. Très bien, mais si tel était le cas, si notre Père céleste n’était qu’à la mesure de ce genre de commandement, le soleil ne se lèverait sur personne.

Avec ce sixième point, il apparait que, nous, humains, nous savons parfaitement énoncer des commandements, des généralités, avec lesquels nous nous grandissons, avec lesquels nous obligeons autrui autrement et plus durement que nous-mêmes. Deux poids, deux mesures, mais la plus légère pour nous-mêmes, alors que nous sommes incapables de cette équité évidente : le soleil se lève sur les justes et sur les injustes. Cette simple remarque, de pur bon sens, met par terre toutes nos justifications. Les commandements que nous tenons pour les plus importants, les plus divins, les plus sacrés, tombent sous le coup de cette évidence : Dieu fait lever le soleil sur les justes et sur les injustes.
                       
Alors, s’il nous est fait commandement d’être parfaits tout comme le Père céleste est parfait, quelle peut être notre perfection ? Apparence ? Engagement ? A la lumière du soleil, seules les apparences sont visibles. Et dans le cœur ? Et dans mon cœur ? Dieu seul sait ce qu’il y a dans le cœur d’un être humain. Alors nul ne peut se prononcer sur la perfection d’autrui. Le rapport aux Saintes Ecritures, sur le mode le plus sérieux, sur le mode le plus profond, ne peut être qu’un rapport personnel, il ne peut être qu’un acte personnel, un engagement de toute une vie. Et Jésus ne cesse de le rappeler en s’adressant à chacun, en lui disant « toi », en lui disant « tu… ». Mais il n’est pas le seul à le rappeler. Le 22ème chapitre de la Genèse l’enseigne tout autant lorsque la voix du ciel retient le bras d’Abraham s’apprêtant à sacrifier Isaac. Il n’y a pas d’ordre de Dieu qui puisse commander à un être humain d’aliéner un autre être humain. L’alliance de Dieu avec l’humanité doit être ratifiée personnellement par chaque sujet, à chaque génération.     
Qu’exigerons-nous donc d’autrui en brandissant la Bible ? Le soleil se lève sur nous, il fait jour, les apparences sont là. Mais qu’en est-il des cœurs ? Qui sont les cœurs purs ? Où sont les justes ? Et les injustes ? Nous n’exigerons rien.

Or en parlant ainsi on n’abolit ni la Loi, ni les Prophètes. Il y a un texte, nos anciens l’ont reçu. Nous le recevons, et nous le transmettons. Nous le transmettons avec le « mais moi je vous dis », c’est à dire l’interpellation personnelle, l’appel à une généreuse perfection, une perfection d’ouverture, une perfection créatrice. Alors le « mais moi je vous dis » que nous prononçons est notre engagement, notre acte, et il ouvre à la vie. Amen

dimanche 2 février 2014

L'Evangile en actes et en paroles (Matthieu 4,18-5,21)

Matthieu 4
18 Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer: c'étaient des pêcheurs.
19 Il leur dit: «Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d'hommes.»
20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
21 Avançant encore, il vit deux autres frères: Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d'arranger leurs filets. Il les appela.
22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.
23 Puis, parcourant toute la Galilée, il enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Règne et guérissait toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.
24 Sa renommée gagna toute la Syrie, et on lui amena tous ceux qui souffraient, en proie à toutes sortes de maladies et de tourments: démoniaques, lunatiques, paralysés; il les guérit.
25 Et de grandes foules le suivirent, venues de la Galilée et de la Décapole, de Jérusalem et de la Judée, et d'au-delà du Jourdain.

Matthieu 5
1 À la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s'assit, et ses disciples s'approchèrent de lui.
2 Et, prenant la parole, il les enseignait:
3 «Heureux les pauvres de coeur: le Royaume des cieux est à eux.
4 Heureux les doux: ils auront la terre en partage.
5 Heureux ceux qui pleurent: ils seront consolés.
6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice: ils seront rassasiés.
7 Heureux les miséricordieux: il leur sera fait miséricorde.
8 Heureux les coeurs purs: ils verront Dieu.
9 Heureux ceux qui font oeuvre de paix: ils seront appelés fils de Dieu.
10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice: le Royaume des cieux est à eux.
11 Heureux êtes-vous lorsque l'on vous insulte, que l'on vous persécute et que l'on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi.
12 Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux; c'est ainsi en effet qu'on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

Prédication
            Au début du ministère public de Jésus, dans l’évangile de Matthieu, nous pouvons être intrigués par  la simplicité de sa prédication, et étonnés par la surabondance de son action. En effet, sa prédication se limite à « Convertissez-vous ; le royaume des cieux s’est approché ». Et son action, c’est qu’il guérit tous ceux qu’on lui amène.  Alors, il en vient de plus en plus, et qui viennent de loin, de plus en plus loin… Et il les guérit, immédiatement, tous !
            Or, tout de suite après le début de ce ministère, et toujours dans l’évangile de Matthieu, il y a un renversement total de perspective. Plus un seul miracle n’est accompli, et il n’y a plus que des paroles, celles du très long sermon sur la montagne.

            Curieux contraste, qui nous fait nous demander si, lorsqu’il s’agit de l’Evangile, on doit choisir entre les actes et les paroles ? D’un côté, donc, les actes : annoncer l’Evangile, c’est agir, c’est l’action charitable, l’action diaconale, voire l’activisme politique. Et alors, peu importe la forme des énoncés de la foi, pourvu qu’on agisse pour la transformation du monde. De l’autre côté, les paroles : annoncer l’Evangile c’est une proclamation correcte du salut, ou encore le déroulement correct de la liturgie. Et alors, peu importe au fond l’état du monde, pourvu que ce qui doit être proclamé le soit effectivement.
            Ça n’est pas une vaine dispute. C’est l’une de ces disputes qui ont déchiré le protestantisme français au XIXème siècle, et qui le tiraillent parfois encore un peu… Ce sont en tout cas ces sortes de déchirures qui ont conduit certains chrétiens parfois à prendre les armes pour tenter de changer leur monde, et qui ont conduit d’autres chrétiens parfois à s’allier objectivement à certains pouvoirs aux méthodes radicales. L’activisme, même au nom du Christ, n’est pas forcément une bonne chose ; mais il faut savoir passer à l’action. L’orthodoxie stricte, même au nom du Christ n’est pas forcément une bonne chose ; mais il faut savoir parfois prendre le temps de réfléchir, de se ressourcer. 
Que professe-t-on ? Et qu’accomplit-on ? Peut-être bien que l’une des difficultés que traverse la société française d’aujourd’hui, relève d’une déconnexion, d’une déchirure même, à bien des niveaux, entre ce que les gens professent et ce qu’ils accomplissent.

            En tout cas, lorsque vous accomplissez autant de miracles qu’en accomplit Jésus, on vous en redemande. Nous n’allons pas faire la fine bouche sur des guérisons miraculeuses. Mais si Jésus vient à être fatigué, las des foules, à disparaître, s’il vient à se retirer pour un temps et que, pendant ce temps, quelqu’un tombe malade et meurt ? Il ne les aura pas tous guéris. Et que dira-t-on ? On dira d’abord deux choses. Bienheureux ceux qui sont capables d’accomplir des miracles. Bienheureux ceux à qui il a été donné d’être miraculés ! Et les autres ?
Il y a ceux qui ne sont pas capables d’accomplir des miracles. Lorsqu’ils se trouvent confrontés à des situations difficiles, n’ont-ils qu’à baisser la tête honteusement, à vivre seuls et à ne jamais sortir de chez eux pour ne jamais être rattrapés par la réalité ?
Il y a aussi ceux qui pourraient avoir besoin d’un miracle, les incurables, les inconsolables, et les militants des causes perdues. Tous ces autres, sont-ils à jamais écartés du bonheur, ne seront-il jamais bienheureux, parce que les miracles sont rares dans la réalité ?
Faute d’être capable de proposer à ces gens quelque chose de miraculeux, faute même d’être capable de leur offrir quoi que ce soit qui serait à la mesure de leur détresse ou de leur engagement, il faudrait bien leur dire quelque chose.
A un moment donc, Jésus cesse d’accomplir des multitudes de miracles. Il parle.
           
            Et voilà les béatitudes, des béatitudes pour tous. Une personne éprouvée, ou suffisamment engagée dans une cause suffisamment juste, est forcément concernée par une ou plusieurs des béatitudes. Alors, pour tous ceux qui se réclament de l’Evangile, même s’ils n’ont rien de concret à proposer à tel ou tel, il y a une béatitude qui permettra de s’en sortir à bon compte, à compte d’autant meilleur qu’on attribue les béatitudes à Jésus lui-même. Ainsi donc, là où aucun engagement n’est consenti, on peut être tenté par une parole facile. Une parole ressemblant aux béatitudes, et justement certaines des béatitudes promettent des choses qui semblent devoir s’accomplir sans agent précis, et dans un futur incertain (Heureux les doux, ils auront la terre en partage… sans dire qui va la leur donner, et surtout pas quand…). Ou encore en exprimant une possession au présent, mais seulement d’un objet vague attribué à des simples et des impuissants (Heureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est à eux… ça n’engage pas trop celui qui le dit…).
Vous objectez ici précisément que si c’est ainsi qu’on utilise les béatitudes, elles ne sont que du flan. Et c’est vrai : si c’est ainsi qu’on cite les béatitudes, pour s’exonérer de tout engagement, elles sont exactement du flan.

            Telle n’est pas dans le récit de Matthieu la situation de celui qui prononce les béatitudes. Jésus qui guérit surabondamment est aussi l’homme qui prononce les béatitudes. Les béatitudes sont le discours extrême d’un homme dont la puissance et l’engagement sont extrêmes. Les paroles et les actes de cet homme sont en parfaite concordance. Ils sont une seule et même réalité. En ce sens on peut comprendre la divinité de Jésus, en ce sens, il est Christ, parce que, pour lui, faire et dire sont une seule réalité. Ainsi, les miracles du Christ sont des béatitudes en actes, et les béatitudes du Christ sont des miracles en paroles.
            On parle pour le Christ d’unité de la parole et de l’acte. Pour le disciple du Christ, pour le témoin du Christ, mieux vaut, par modestie, commencer par examiner la cohérence de ce qu’on professe et de ce qu’on pratique. Question classique, et qui fait chuter tous les chrétiens, tous ! Nul n’a en lui la toute puissance qui était en Christ. Et même si certains ont consacré toute leur vie à une tâche de miséricorde et de charité, même si certains ont perdu leur vie dans des circonstances affreuses, aucun jamais n’est parti d’aussi « haut » que le Christ. Tous les chrétiens chutent si l’on examine l’unité de ce qu’ils professent et de ce qu’ils pratiquent. Qu’on en proclame certains saints est une belle chose. Mais nous nous intéressons à l’ordinaire, à la cohérence de ce que professe et de ce qu’accomplit le chrétien ordinaire. Cette cohérence ne peut être qu’une cohérence faible, parce que les énoncés reçus de la foi sont, eux, extraordinaires. Par exemple la foi de l’Eglise en la résurrection de la chair est extraordinaire. Les béatitudes sont extraordinaires. Nous proclamons les unes et l’autre. Avec quelle cohérence ? C'est-à-dire avec quelle ferveur concrète, avec quel engagement en faveur de nos semblables ? Que chacun s’examine. Si c’est à l’aune de la vie du Christ que le Tout Puissant nous juge, nous sommes tous condamnés. Et lorsque c’est à l’aune de la vie du Christ que nous nous évaluons, nul d’entre nous n’est en mesure d’en condamner aucun autre.

Pourtant, nous récitons, nous mettons en œuvre et nous recevons les béatitudes. Nous avons pu, un jour ou l’autre, être au bénéfice d’une « expérience de bonté ». Nous avons été « bienheureux », parce que quelqu’un nous a tendu la main, nourri, guéri, ou parlé, ou tout simplement souri... Il a pu aussi se produire que notre engagement soit en parfaite cohérence avec ce que nous professions. En plus, il peut toujours arriver que l’on fasse un bien qu’on n’a pas voulu, ou que le bien qu’on a commis sciemment soit au-delà de la mesure que nous lui avions donné. Tout prédicateur le sait bien, tout témoin de l’Evangile le sait aussi, qui s’entend parfois – et même assez souvent – être remercié pour des paroles bénies qu’il n’a jamais prononcées, mais qui ont été entendues. Et l’on se voit parfois honoré considérablement pour ce qu’on pense n’avoir été que la moindre des choses.
Ceci pour dire que quelque chose d’essentiel de l’Evangile échappe aux paroles que nous prononçons et aux actions que nous accomplissons. Cela ne nous dispense évidemment de rien. C’est juste un signe que le Christ est vivant, et bien vivant. Et que la modestie d’un petit acte spontané, le presque rien d’un sourire, ou encore les quelques mots d’une timide confession de foi, ceci que des croyants ordinaires peuvent parfaitement accomplir, peut receler en lui toute la puissance du Christ vivant.

Ainsi l’Evangile peut-il être pleinement annoncé par les simples croyants que nous sommes. Qu’il en soit ainsi.

dimanche 26 janvier 2014

La bonne nouvelle, c'est "maintenant" (Matthieu 4,11-25)

Matthieu 4
11 Alors le diable le laisse, et voici que des anges s'approchèrent, et ils le servaient.

12 Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se retira en Galilée.

13 Puis, abandonnant Nazara, il vint habiter à Capharnaüm, au bord de la mer, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali,
14 pour que s'accomplisse ce qu'avait dit le prophète Esaïe:
15 Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations!
16 Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière; pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s'est levée.

17 À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer: «Convertissez-vous: le Règne des cieux s'est approché.»

18 Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer: c'étaient des pêcheurs.
19 Il leur dit: «Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d'hommes.»
20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
21 Avançant encore, il vit deux autres frères: Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d'arranger leurs filets. Il les appela.
22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.
23 Puis, parcourant toute la Galilée, il enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Règne et guérissait toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.
24 Sa renommée gagna toute la Syrie, et on lui amena tous ceux qui souffraient, en proie à toutes sortes de maladies et de tourments: démoniaques, lunatiques, paralysés; il les guérit.
25 Et de grandes foules le suivirent, venues de la Galilée et de la Décapole, de Jérusalem et de la Judée, et d'au-delà du Jourdain.

Prédication
         Il faut, au début de cette prédication, que nous imaginions Jésus heureux, heureux, avec des anges autour de lui, des anges qui le servent. C’est sa situation à la fin du récit des tentations. On imagine que Jésus ne manque ni de nourriture, ni d’excellente compagnie, ni d’ombre lorsqu’il fait chaud, ni de chaleur lorsqu’il fait froid… Et s’il a résisté vaillamment à trois tentations, voici la quatrième, en deux mots : pour toujours.
            Il faut maintenant que nous imaginions les pêcheurs au bord du lac de Galilée. Ils sont pêcheurs, fils de pêcheurs et, selon toute vraisemblance, ils seront pêcheurs leur vie durant. Pêcher est en ce temps, une activité assez vile, assez impure, et assez dangereuse. Seront-ils toujours ce qu’ils ont toujours été ?
            Il  faut encore que nous imaginions des malades incurables, des paralysés, des gens éprouvés par la vie, des gens incapables, physiquement, d’initiatives. Seront-ils toujours ce qu’ils sont maintenant ?
            Il faut maintenant que nous prenions conscience de ce que signifient les versets de la Bible que Matthieu cite : « Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations ! Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s’est levée. » Ce texte, lorsque Matthieu le cite, est un texte qui peut bien avoir huit siècles d’ancienneté. Au temps de Matthieu, ces terres avaient tant de fois été conquises et perdues, avaient tant de fois vu leurs populations être déportées et, parfois, revenir, ces terres étaient tellement terres de métissage que, pour certains, elles n’étaient plus Terre promise, Terre de la promesse. Et même si certains des habitants de ces terres venaient adorer Dieu à Jérusalem, ils n’étaient que tolérés par ceux de Judée qui, du haut de leur Temple, se proclamaient élus, purs, bénis, depuis toujours et pour toujours.
            Matthieu proclame que, sur ceux qui, depuis huit siècles, se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s’est levée. Cette lumière s’est levée lorsque Jésus a un jour quitté la Judée, s’est retiré sur cette terre perdue de Galilée et a commencé à y proclamer sa Bonne nouvelle. Quelle est cette bonne nouvelle ? Le monde entier dit « toujours », l’espérance dit « un jour peut-être », et Jésus, lui, dit « maintenant ». La Bonne nouvelle de Jésus c’est l’appel à la conversion, et la conversion c’est lorsque quelqu’un passe concrètement du « toujours » au « maintenant ».
            Et nous nous demandons comment cela se peut. Matthieu nous le dit, très précisément.

            Pour que la Bonne nouvelle ne soit pas une idée en l’air mais une possibilité concrète, il faut d’abord que celui qui la proclame la proclame concrètement.
C’est exactement ce que Jésus fait, lorsqu’il passe du « toujours » au « maintenant ». Servi par les anges, à l’écart du monde, béni dans son coin, c’est cela, le « toujours ». Or, la réalité du monde étant parvenue jusqu’à lui, et lui ayant pris acte de ce qu’est sa propre bénédiction et de ce qu’est la situation de ces Galiléens ses contemporains, il commence à se consacrer à eux, « maintenant ». Jésus met en jeu sa propre bénédiction ; il en propose le partage.
Ainsi, à ces pêcheurs de poissons que le sort avait fait naître fils de pêcheurs de poissons, et qui devaient le demeurer toujours, il dit « maintenant ». Il leur propose une autre vie. Il leur fait cette offre, à eux qui ont une petite liberté de choisir. Et les pêcheurs de poissons le suivent, à l’instant, « maintenant », avec pour seul objectif celui encore un peu vague et incertain, de devenir à la suite de Jésus pêcheurs d’êtres humains. Ces hommes-là, parce que Jésus est passé du « toujours » au « maintenant », passent eux-mêmes du « toujours » au « maintenant ».
Mais ces hommes ont une petite liberté, nous l’avons dit. Qu’en est-il de ceux qui, malades de toutes sortes, n’ont aucune liberté ? Et bien, vous l’avez lu, Jésus les guérit. Cette malédiction de la maladie, ce « toujours » est, à son tour, transformé en « maintenant ». Il l’est, par divine puissance, parce que Jésus a choisi de renoncer au « toujours » de sa bénédiction personnelle, et à choisi de la partager avec ses contemporains. Et si l’on veut voir dans ces multiples miracles la main agissante de Dieu, il n’est qu’à reconnaître que ce sont les anges qui continuent de servir « maintenant » Jésus, tout comme ils le servaient avant, tout comme ils l’auraient servi « toujours ». Ceci pour dire que le partage concret d’une bénédiction personnelle n’épuise jamais cette bénédiction.

Pourtant, ça n’est pas si simple que cela. Cela semble très simple lorsque Jésus commence son ministère. Ça sera moins simple un peu plus tard. On voit bien qu’il peine, parfois, qu’il se retire, parfois, et que le « maintenant » de son engagement est parfois lourd… Et c’est beaucoup moins simple encore pour ceux qu’il appelle. Ils auraient été « toujours » pêcheurs de poissons. Ils partent « aussitôt » à la suite de Jésus. Deviendront-ils un jour pêcheurs d’êtres humains ? Un pêcheur de poissons de ce temps-là, qui pêche des poissons pour vivre, et non pas pour le sport, ça attrape des poissons, ça les tue, et ça les mange. Le pêcheur de poissons prend la vie du poisson pour que la vie du pêcheur continue. Un pêcheur d’êtres humains, ça perd tout le bénéfice personnel de la bénédiction, ça risque de perdre sa propre vie, pour qu’un être humain vive. Un pêcheur de poissons, ça a premièrement le souci de sa propre vie. Sans doute faut-il presque une vie entière pour être détaché du souci de sa propre vie. Peut-être même qu’on n’en a jamais fini d’apprendre à devenir pêcheur d’êtres humain.
Ce qui est clair, en matière de conversion, à la suite de Jésus, c’est qu’on y perd le bénéfice du « toujours ». Et même si la vie chrétienne peut commencer par un « aussitôt », elle ne peut durer que dans le « maintenant ». Sa vérité est dans le « maintenant ». Or, puisque tel est le lieu de sa vérité, elle ne peut être que fragile, que contestable, qu’éprouvée. Et l’on en verra plus d’un rechercher le confort perdu des « toujours ». Ils le chercheront en invoquant pour les uns la Tradition bimillénaire de l’Eglise, pour les autres en exigeant que la liturgie ne change jamais. D’autres encore chercheront ce confort en exhibant des versets bibliques toujours forcément incontestables, comme si Dieu était captif des Saintes Ecritures, des liturgies et des traditions… Et tous, en recherchant le confort du « toujours », ne feront que céder aux tentations que le Christ dont ils se réclament avait lui-même repoussées.
C’est pourtant « maintenant » qu’il faut vivre et annoncer l’Evangile, avec et pour nos contemporains.

En a-t-on jamais fini ? Jésus passe et nous dit « Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d’êtres humains. » Il passe, nous ne bougeons pas. Il repasse et, cette fois, nous le suivons, mais avec nos bons vieux filets  de « toujours » sur les bras – on n’est jamais trop prudent. Un peu plus loin nous nous arrêtons même pour les lancer et lui, il nous sourit et nous fait remarquer que nous ne sommes plus au bord de la mer, que nous venons « maintenant » de jeter les filets sur un tas de cailloux.

L’exigence évangélique, celle de vivre réellement « maintenant », est parfois insupportable. Notre maître, notre Seigneur, lui, est patient. Amen

vendredi 24 janvier 2014

Mais qu'avaient-ils en trop? (1 Corinthiens 1,10-16 ; Marc 9,33-40) Méditation sur l'Unité

1 Corinthiens 1,10-16
10 Mais je vous exhorte, frères, au nom de notre Seigneur Jésus Christ: soyez tous d'accord, et qu'il n'y ait pas de divisions parmi vous; soyez bien unis dans un même esprit et dans une même pensée.
11 En effet, mes frères, les gens de Chloé m'ont appris qu'il y a des discordes parmi vous.
12 Je m'explique; chacun de vous parle ainsi: «Moi je suis de Paul. - Moi d’Apollos. - Moi de Céphas. - Moi de Christ.»

13 Le Christ est-il divisé? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous? Est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés?

14 Dieu merci, je n'ai baptisé aucun de vous, excepté Crispus et Gaïus;
15 ainsi nul ne peut dire que vous avez été baptisés en mon nom.
16 Ah si! J'ai encore baptisé la famille de Stéphanas. Pour le reste, je n'ai baptisé personne d'autre, que je sache.

Marc 9,33-40
33 Ils allèrent à Capharnaüm. Une fois à la maison, Jésus leur demandait: «De quoi discutiez-vous en chemin?»
34 Mais ils se taisaient, car, en chemin, ils s'étaient querellés pour savoir qui était le plus grand.
35 Jésus s'assit et il appela les Douze; il leur dit: «Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous.»
36 Et prenant un enfant, il le plaça au milieu d'eux et, après l'avoir embrassé, il leur dit:
37 «Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m'accueille moi-même; et qui m'accueille, ce n'est pas moi qu'il accueille, mais Celui qui m'a envoyé.»
38 Jean lui dit: «Maître, nous avons vu quelqu'un qui chassait les démons en ton nom et nous avons cherché à l'en empêcher parce qu'il ne nous suivait pas.»
39 Mais Jésus dit: «Ne l'empêchez pas, car il n'y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi.

40 Celui qui n'est pas contre nous est pour nous.

Prédication :
            Quelques versets juste après ceux que nous venons de lire dans l’évangile de Marc, voici ce que nous trouvons.
Marc 9,43 « Si ta main entraîne ta chute, coupe-la; il vaut mieux que tu entres manchot dans la vie que d'aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu qui ne s'éteint pas »
Si ta main entraine ta chute (TOB), ou si ta main est pour toi occasion de péché (BJ), ce sont traductions un peu insuffisantes d’un verbe grec difficile, qui évoque le piège, le scandale, l’immobilité… Si nous lisons tout simplement ce verset le contraire de ce verbe difficile est très beau : « entrer dans la vie ». Si ta main donc t’empêche d’entrer dans la vie… Et s’il en est un qui est entré dans la vie, dans la plénitude de la vie, c’est bien Jésus qui, volontairement, n’a rien gardé pour lui-même.
Disons-le donc tout net, et tout de suite : si l’on veut entrer dans la vie, la question à se poser ne sera pas « Que me manque-t-il ? », mais « Qu’ai-je en trop ? »

Qu’avaient-ils en trop, donc, ces disciples de Jésus ? Il est difficile d’en donner le détail, mais ils avaient de quoi se quereller pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand. On peut penser au temps qui s’était écoulé depuis qu’ils suivaient leur maître, et ce temps n’était pas le même pour tous. On peut penser à leur présence éventuelle sur le mont de la transfiguration, et tous n’y avaient pas été. On peut penser aussi à ce qu’ils avaient fait, l’un, l’autre, lorsque Jésus les avait envoyés en mission. On peut penser encore qu’ils avaient eu plus ou moins peur lors de la traversée tempétueuse de Galilée. On peut penser qu’ils n’avaient pas confessé au même moment que Jésus est le Christ… En fait, on peut relire l’évangile de Marc depuis le début et chaque épisode est, si on le veut, occasion de décompte, et de comparaison. Tout peut être occasion de décompte, de comparaison, de condamnation, et même le service, et même la petitesse. Il y a toujours pour s’enorgueillir d’être les plus humbles. Et les croyants qui n’y prennent pas garde ont toujours tôt fait de devenir les défenseurs jaloux de leur grand dieu d’amour…
Qu’ont-ils donc en trop, ces disciples de Jésus ? Si l’on veut bien traverser tout le récit de Marc, les disciples ont en trop qu’ils ont encore leur maître avec eux… Les disciples de Jésus ne deviendront ses apôtres, ne commenceront à annoncer l’Evangile qu’après la résurrection, c'est-à-dire seulement après que, le tombeau ayant été trouvé tout vide, leur maître sera pour toujours devenu insaisissable. Alors, peut-être, n’ayant plus rien qu’ils puissent posséder, ils commenceront réellement à vivre par la foi et donc à annoncer sérieusement l’Evangile…

Seulement, l’Evangile est toujours annoncé dans un langage, avec des manières et des usages qui sont ceux de celui qui l’annonce. Et les occasions de se quereller seront évidemment aussi nombreuses après la mort et la résurrection du Christ que pendant sa vie.
Corinthe, pour ne prendre qu’un exemple, et d’incessantes discordes, parce que les uns se déclaraient de Paul, d’autres d’Apollos, d’autres de Céphas et d’autres de Christ. Ils se déclaraient sans doute de l’un ou de l’autre tout comme on se déclare d’un pays, d’un village, d’une ethnie ou d’un clan. Se déclarer de tel ou tel, c’était mettre en avant une sorte d’identité, une sorte de privilège, d’avantage, par quoi ils pouvaient s’identifier entre eux et se rendre inaccessibles aux « autres ». Et ces divisions spirituelles recouvraient certainement des divisions sociales, un prédicateur donné ne pouvant pas, hier comme aujourd’hui, être reçu dans tous les milieux. Et les milieux corinthiens étaient très très contrastés et inégaux…
Paul se trouve donc confronté au même problème que Jésus… Ces gens ont trop – ça n’est pas le même trop pour tous ; ils ont en trop et cela fait qu’ils ne cessent de se diviser...
Le Christ est-il divisé, demande alors Paul ? Avant de répondre qu’il ne l’est pas, il faut répéter que le Christ n’a rien gardé pour lui-même, rien de ce dont il aurait pu tirer gloire et parti. Il faut répéter que le Christ s’est approché des uns comme des autres, des hommes comme des femmes, des riches comme des indigents, des nés natifs comme des étrangers, des impurs comme des purs… Il n’a fait de rien qui fût à lui obstacle entre lui-même et ses contemporains. Le Christ n’a rien eu qui fut de trop, puisqu’il a finalement tout donné. Alors, non, le Christ n’est pas divisé !
A-t-il été profitable aux Corinthiens que Paul s’adresse ainsi à eux ? Sa lettre a été reçue par les Corinthiens, et par toute la chrétienté. Mais cette lettre n’a à l’évidence pas tout résolu.

Longtemps après Paul, la question se pose de nouveau. Nous ne sommes pas de Paul ou d’Apollos, mais nous sommes de Jean Calvin, pour les uns, et du Pape François, pour les autres. Est-ce que nous allons projeter cela devant nous pour nous en faire une gloire et une armure ? Est-ce que cela va nous servir à tenir tel ou tel à distance de nous ? Est-ce que ça va être l’occasion de se quereller ? Si tel est le cas, nous sommes divisés entre nous-mêmes, ce qui est assez peu grave, mais aussi en nous-mêmes, ce qui est beaucoup plus grave.
La division de l’être humain avec lui-même commence lorsque, ayant péché, dans le jardin d’Eden, l’être humain – homme tant que femme – dit « C’est pas moi, c’est l’autre ! » Cette division est ce par quoi l’on met autrui – et Dieu – à distance, au lieu de choisir de s’en approcher ; cette division est ce par quoi l’on se justifie au lieu de se risquer, cette division avec soi-même est le signe qu’on refuse de vivre par la foi.
Alors est-on de Calvin ou de François, est-on de Genève ou de Rome ? Si c’est exclusivement qu’on l’est, alors on n’est pas entré dans la vie. Et c’est donc en trop dans notre vie avec Christ, dans notre vie tout court. Et cela, au titre de l’Evangile que nous avons lu, doit être coupé, arraché, etc.
Si ton protestantisme est pour toi un piège, si ton catholicisme est pour toi un piège – non pas LE catholicisme, non pas LE protestantisme, mais le tien, celui auquel tu tiens tant qu’il est obstacle entre toi et la vie, entre toi et ton semblable – jette-le, révise-le, réforme-le, parce que c’est avec une foi révisée, fragile, sérieuse, profonde, avec une foi seule et nue, qu’on peut entrer dans la vie, dans la pleine et vraie vie. Amen

dimanche 12 janvier 2014

Matthieu, lecteur de la Bible (Matthieu 2,11-23), trois remarques sur l'Evangile

Ce dimanche est, dans le calendrier liturgique, celui du baptême de Jésus et, si nous nous en tenions à ce calendrier, nous devrions lire le récit qui figure à la fin du troisième chapitre de Matthieu. Ce récit sera évoqué à la fin de cette prédication. Il m'a paru nécessaire, une semaine après l'Epiphanie, de poursuivre la réflexion sur le second chapitre.

Matthieu 2
11 Entrant dans la maison, (les mages) virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

13 Après leur départ, voici que l'ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit: «Lève-toi, prends avec toi l'enfant et sa mère, et fuis en Égypte; restes-y jusqu'à nouvel ordre, car Hérode va rechercher l'enfant pour le faire périr.»
14 Joseph se leva, prit avec lui l'enfant et sa mère, de nuit, et se retira en Égypte.

15 Il y resta jusqu'à la mort d'Hérode, pour que s'accomplisse ce qu'avait dit le Seigneur par le prophète: D'Égypte, j'ai appelé mon fils.

16 Alors Hérode, se voyant joué par les mages, entra dans une grande fureur et envoya tuer, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants jusqu'à deux ans, d'après l'époque qu'il s'était fait préciser par les mages.
17 Alors s'accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jérémie:
18 Une voix dans Rama s'est fait entendre, des pleurs et une longue plainte: c'est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, parce qu'ils ne sont plus.

19 Après la mort d'Hérode, l'ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph, en Égypte,
20 et lui dit: «Lève-toi, prends avec toi l'enfant et sa mère, et mets-toi en route pour la terre d'Israël; en effet, ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l'enfant.»
21 Joseph se leva, prit avec lui l'enfant et sa mère, et il entra dans la terre d'Israël.
22 Mais, apprenant qu'Archélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s'y rendre; et divinement averti en songe, il se retira dans la région de Galilée
23 et vint habiter une ville appelée Nazareth, pour que s'accomplisse ce qui avait été dit par les prophètes: Il sera appelé Nazôréen.

Prédication :
            C’est autour de trois considérations que va se dérouler cette prédication, trois considérations sur l’évangile selon Matthieu, sur ce qu’est l’Evangile (avec la majuscule), ce qu’il est spécifiquement selon Matthieu, c'est-à-dire sur ce qu’est, pour lui, la bonne nouvelle.  Je vais énoncer trois considérations, et les développer. Cela pourra constituer une introduction à la lecture complète du récit de Matthieu. D’autant plus que, au moment où nous lisons, nous n’en sommes qu’au tout début, c'est-à-dire au moment où il expose les principes de son récit.
Par trois fois, Matthieu annonce que ce qu’il rapporte accomplit les Ecritures, d’où ces trois considérations. Commençons !

Première considération sur l’Evangile, en deux mots : réalisme et vérité
            Il y a quelques jours dans le temps, il y a à peine quelques lignes dans le texte, c’était l’Epiphanie, la prosternation des mages d’Orient devant le Roi des Juifs. Et maintenant, nous avons sur les bras un massacre. Et que l’enfant devant lequel les mages se sont prosternés ait été providentiellement sauvé ne permet en aucun cas de laisser de côté les inconsolables mères…
            On pourrait demander pourquoi ? Pourquoi l’ange a-t-il prévenu Joseph et pas Asher, et pas Menahem, et pas Uri… ce sont des noms d’homme, des noms probables pour les voisins de Joseph à Bethléem, pères eux aussi de jeunes enfants. On peut demander pourquoi, mais quoi qu’on réponde, ça n’est pas à la hauteur d’un massacre, et si l’on dit que seul l’enfant devant lequel les mages se sont inclinés devait être préservé, c’est une monstruosité.
            Et que répond Matthieu l’évangéliste ? Cet épisode accomplit ce qui a été dit par le prophète Jérémie : « Une voix dans Rama s’est fait entendre, des pleurs et une longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus. » C’est au 31ème chapitre du prophète Jérémie que ce verset peut être lu, au cœur de ce chapitre, au cœur de la déclaration d’amour que Dieu fait à son peuple, il reconnaît que les mères de ce peuple sont inconsolables. Mais avant de méditer sur le choix que Matthieu fait de ce verset nous devons dire que s’il est un point de départ concret de l’Evangile en tant que bonne nouvelle, c’est bien ici qu’il faut le chercher. Ici, c'est-à-dire d’abord pas ailleurs. Ailleurs, pour les lecteurs de Matthieu que nous sommes, ce pourrait être dans l’indéniable généalogie, puisque Matthieu nous propose une généalogie. Ailleurs, ce pourrait être dans une sublime adoration, puisque Matthieu nous propose l’adoration des mages. Belles et bonnes choses, belles et lénifiantes choses même si l’on veut, mais, si l’on veut aussi, sans grande portée concrète. Le véritable défi que la vie propose à l’Evangile est l’expérience du mal. Et l’on peut parler ici avec Matthieu d’un réalisme évangélique, d’un défi à tout témoignage : si l’Evangile, la bonne nouvelle, a un commencement concret, une pertinence concrète, c’est lorsque celui qui l’annonce est confronté dans sa chair, ou dans la chair d’autrui, à tel de ces événements qui privent les vivants de tout ce qu’ils ont de précieux et ne leur laisse que leur vie. En donnant ce point de départ terrifiant à son récit, Matthieu est certes d’un réalisme qui glace le sang, mais il fait aussi œuvre de vérité. Et ce que Matthieu rapporte accomplit Jérémie en faisant œuvre de vérité.

Deuxième considération sur l’Evangile, en un mot : providence
            C’est seulement maintenant, sur un fondement de réalisme et de vérité qu’on peut déployer cette deuxième  considération, sur la providence. Matthieu cite la Bible : « D’Egypte, j’ai appelé mon fils. » Nous pensons naturellement à l’Exode, à cette initiative de Dieu qui va rechercher et libérer ceux que l’Egypte avaient réduits en esclavage. Mais c’est au 11ème et au 12ème chapitres du prophète Osée qu’on peut prendre connaissance d’une réflexion plus ancienne que l’Exode, plus fondamentale encore. Qui que l’on soit, de quelqu’ancêtre qu’on se réclame, quels que soient les mérites et les titres de gloire attachés à nos lignées et à nos histoires, le Seigneur Dieu appelle son fils, appelle ses fils hors d’Egypte. Fils d’Abraham, ou d’Isaac, ou de Jacob ? Chrétien fils de chrétien ? Assurance sur la vie et rente de situation ? Rien du tout. Lorsque les catastrophes se sont abattues sur le peuple  hébreu, elles se sont abattues sur les uns comme sur les autres, sur les gens de bonne famille comme sur les petites gens, sur ceux qui étaient sincèrement pieux comme sur ceux qui étaient hypocrites, sur les croyants comme sur les incroyants.
Ceci pour dire que tant que quelqu’un n’est pas mort, quelle que soit l’histoire de sa vie, sa situation peut être une mise en réserve, et à partir de laquelle la plus grande bénédiction pourrait se déployer. Le Seigneur Dieu appelle qui il veut, quand il veut, et où il veut.
            On n’entend évidemment pas ici faire l’apologie du malheur. Notre première considération sur la dureté de la vie nous l’interdit totalement. Regarder Dieu comme providence, c’est regarder l’épreuve comme une épreuve, pas du point de vue de la malédiction ou de la punition divine – même si le premier Testament nous donne toutes les références scripturaires pour le faire – mais avec les yeux de la providence.
Alors, bien entendu, l’au-delà providentiel d’une catastrophe n’apparaît pas nécessairement tout de suite à ceux qui la subissent et qui ont l’heur de survivre. Mais pour ceux qui ont survécu, tout n’est pas fini.
De cette manière, l’évangile de Matthieu, qui commence par faire œuvre de réalisme et de vérité, invite son lecteur à un certain regard sur la réalité, un regard qui ne sera pas désespéré, mais qui sera teinté d’une lueur d’espérance. Ce que Matthieu rapporte accomplit, c’est à dire emplit concrètement et totalement, ce que le prophète Osée avait énoncé.

Troisième considération sur l’Evangile, en deux mots :  vocation et responsabilité
            Lorsque l’ange du Seigneur parle à Joseph, Joseph obéit. C’est une banalité de le dire. Mais cette banalité doit être dite. L’appel que Joseph reçoit appelle une réponse. Cela relève évidemment de la providence que l’appel ait lieu, et l’on pourra parler d’une vocation divine, mais la vocation ne serait rien du tout si Joseph n’y répondait pas concrètement. Ce qui permet de suggérer que ce qui fait la vocation n’est pas la révélation de l’appel du Seigneur Dieu, mais la réponse de l’être humain. Alors quelqu’un dira peut-être qu’il n’a jamais entendu d’appel, que l’ange ne lui a jamais parlé. L’appel est parfois adressé par l’ange dans un songe. L’appel est parfois adressé par une voix du ciel – comme lors du baptême de Jésus. L’appel est souvent adressé à ceux qui lisent sérieusement les Saintes Ecritures. L’appel est le plus ordinairement ce qui résulte de la simple observation du monde et de la réflexion. Ce qui compte plus que tout autre chose, plus que tout appel, c’est la réponse, la responsabilité, ce sont les paroles et les actes conséquents qu’on accomplira.
            La troisième citation biblique que Matthieu nous propose est « Il sera appelé Nazôréen. » Parce qu’il grandit à Nazareth où son père s’installe, par crainte de la rancune d’un roi, étymologie possible. Mais il est plus intéressant – et non moins certain – de voir dans cette appellation l’écho du naziréat (Nombres 7). Le naziréat était un engagement que certains prenaient devant Dieu, devant la communauté, avec un vœu ; c’était pour un temps, une totale consécration de leur vie à la réalisation de ce vœu. Cette consécration leur donnait parfois la force de libérer leurs contemporains de leurs esclavages (on pense à Samson, au livre des Juges). Cette consécration donnait souvent à leurs contemporains à réfléchir sur leurs faiblesses et leurs compromissions (on pense alors de nouveau au prophète Jérémie (7,29), ou encore à Jean-Baptiste).

S’agissant de vocation, il y a, dans l’évangile de Matthieu, lors du baptême de Jésus, une voix du ciel qui fait entendre « Celui-ci est mon fils, le bien-aimé, en qui je consens [à tout] » (Mt 3,17). Et cet appel, entendu dans un moment de grâce, résonnera pendant tout le ministère public de Jésus, dans les meilleurs moments comme dans les pires. On retrouve ici ce réalisme et cette vérité par quoi nous commencions notre méditation. On retrouve aussi, dans le ministère public de Jésus, la providence sous la forme de ces appels à vivre que sont ses paroles et ses actes. La providence se manifeste aussi dans l’au-delà de la mort, au matin de Pâques. Et pour nous, l’Evangile commence lorsqu’ayant lu, écouté, et réfléchi, nous choisissons de répondre, ici et maintenant. Amen 

dimanche 5 janvier 2014

Sur l'espérance (Psaume 95 et Matthieu 2,1-12)

Psaume 95
1 Venez! crions de joie pour le SEIGNEUR, acclamons le rocher qui nous sauve;
2 présentons-nous devant lui en rendant grâce, acclamons-le avec des hymnes.
3 Car le SEIGNEUR est le grand Dieu, le grand roi au-dessus de tous les dieux.
4 Il tient dans sa main les gouffres de la terre; les crêtes des montagnes sont à lui.
5 À lui la mer, c'est lui qui l'a faite, et les continents que ses mains ont formés!
6 Entrez! allons nous incliner, nous prosterner; à genoux devant le SEIGNEUR qui nous a faits!
7 Car il est notre Dieu; nous sommes le peuple qu'il fait paître, le troupeau qu'il garde. - Aujourd'hui, pourvu que vous obéissiez à sa voix!
8 Ne durcissez pas votre cœur comme à Mériba, comme au jour de Massa dans le désert,
9 où vos pères m'ont défié et mis à l'épreuve, alors qu'ils m'avaient vu à l'œuvre.
10 Pendant quarante ans cette génération m'a écœuré, et j'ai dit: «C'est un peuple à l'esprit égaré; ils ne connaissent pas mes chemins.»
11 Alors, dans ma colère, je l'ai juré: «Non, ils n'entreront pas dans mon lieu de repos!»

Matthieu 2 
1 Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem
2 et demandèrent: «Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Nous avons vu son astre à l'Orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui »
3 À cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître.
5 «À Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète:
6 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda: car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple.»
7 Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait,
8 et les envoya à Bethléem en disant: «Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille me prosterner devant lui
9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant.
10 À la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie.
11 Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, étant tombés à terre, ils se prosternèrent devant lui ; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.

12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

Prédication
            Où est le Roi des Juifs qui vient de  naître, demandent un jour des mages, savants personnages venus d’Orient ? La suite, vous la connaissez, ce qu’il y a d’écrit dans les Saintes Ecritures, plus l’histoire d’étoile qui se lève, et qui guide les mages jusqu’au bon endroit… Tout est beau, tout est bon, le récit fonctionne à merveille.
            Mais le lecteur pourtant va s’interroger car, pour que ce récit puisse commencer, il faut que quelques conditions initiales soient réunies, trois, au moins. (1) Il faut que les mages aient observé une étoile. (2) Il faut qu’ils aient déterminé que cette étoile est bien celle du Roi des Juifs nouvellement né. (3) Il faut qu’ils aient désiré se prosterner devant ce roi. Nous allons déployer ces trois conditions.
(1) Les mages ont observé une étoile. Cet Orient dont ils viennent, ce Moyen-Orient, est un lieu où l’on observe beaucoup les étoiles, où un savoir astrologique considérable a été élaboré. Les mages venus d’Orient avaient tout le savoir nécessaire pour mettre en corrélation un phénomène astrologique remarquable et un événement terrestre remarquable. Tel était leur savoir, et il n’y a pas lieu de s’en étonner d’avantage.
(2) Ils ont été capables de mettre en exacte corrélation ce phénomène astrologique et la naissance du Roi des Juifs. Il fallait pour ce faire qu’ils sachent ce qu’est un Juif, et ce que peut être le Roi des Juifs. Alors nous nous demandons avec eux ce qu’est un Juif, non pas un Juif en général – nous ne sommes pas qualifiés pour répondre – mais un Juif vu par des mages d’Orient.
Si des mages d’Orient connaissent des Juifs, en ce temps-là, ils connaissent des Juifs de l’exil, des Juifs d’Orient, descendants d’exilés depuis de nombreuses générations, et jamais repartis vers le pays de leurs ancêtres. C’est qu’il ne faut pas que nous imaginions la fin de l’exil tout comme nous imaginons l’Exode : tout un peuple comme un seul homme et dans une même foi revenant de Babylonie, reconstruisant sa ville, son temple, et rétablissant son culte. Il est toujours demeuré en Babylonie des Juifs qui avaient tant épousé la condition de l’exil qu’ils ne sont jamais rentrés au pays. Ce sont des Juifs qui ont lu la fameuse lettre adressée par Jérémie aux exilés (Jérémie 29), cette lettre fameuse qui dit que l’exil dure 70 ans, durée insondable et hautement symbolique ; cette lettre que les exilés n’ont cessé de lire et de relire pendant des générations ; cette lettre, qui n’est pas un prospectus contractuel d’agence de voyage, mais un texte d’espérance. Ce sont ces Juifs-là que les mages d’Orient peuvent connaître, des Juifs lecteurs et commentateurs d’une Sainte Ecriture, pour qui l’espérance n’est pas un billet de retour mais une manière de se comprendre, d’espérer et de vivre.
Si ce sont bien ces Juifs-là que connaissent les mages d’Orient, le Roi des Juifs n’est pas pour eux le roitelet jaloux d’une peuplade insignifiante et très sûre d’elle. Le Roi des Juifs, pour les mages d’Orient, est celui qui s’en tient aux engagements inconditionnels de sa foi, et aux promesses perpétuelles des Ecritures, quels que soit les succès, les échecs, les réussites considérables et les tragédies abominables, inscrites ou pas dans les étoiles. Le Roi des Juifs, pour les mages d’Orient, est celui qui s’engagera toujours pour le Seigneur Dieu, qui espérera toujours en Lui et en Lui seul, qui s’attendra toujours à Lui, quoi qu’il soit advenu, et quoi qu’il advienne.
(3) Devant le Roi des Juifs, devant ce qu’il représente d’espérance, d’engagement, de désintéressement, d’action de grâce,… les mages d’Orient choisissent d’aller se prosterner, eux qui sont consultés plutôt par des princes jaloux de leur puissance, et soucieux avant tout de tout prévoir afin de toujours garder leur pouvoir.
Ayant donc été capables de voir l’étoile et de l’identifier, ils se mettent en route. Les Rois séjournant le plus souvent dans les capitales, c’est à Jérusalem, capitale des Juifs qu’ils finissent par arriver, imaginant sans doute que ceux qui y vivent sont exactement tout comme les Juifs de Babylonie…

Dans cette capitale, a-t-on vraiment besoin du Roi des Juifs qui vient de naître ? Aux trois conditions qui permettaient l’entrée en scène des mages d’Orient, font écho trois observations.
(1) A Jérusalem, on n’attend pas de Roi des Juifs : il y en a déjà un, un roi brutal, sanguinaire, et terrifiant. Qu’il soit un roi fantoche, on le sait aussi. On sait encore qu’un Messie doit venir, qu’il doit naître à Bethléem, terre de David, et qu’il sera un chef qui fera paître Israël, qui lui rendra souveraineté, indépendance et opulence...
Nous ne pouvons pas identifier le Roi des Juifs que cherchent les mages  et le Messie dont on parle à Jérusalem. Nous ne pouvons pas identifier le prince de l’espérance et le chef politique. Il y a un hiatus, pour ne pas dire un abîme. Il y a l’espérance patiente des Juifs de Babylonie, l’espérance spirituelle qu’ils habitent concrètement en exil, dans le bonheur et dans le malheur. Il y a ailleurs la bouillonnante et dangereuse attente d’une messianité politique. Ce n’est absolument pas la même chose.
(2) Ce qu’on espère en exil n’est donc pas ce qu’on attend sur sa propre terre. Que reste-t-il, au fond, de l’espérance, lorsque l’exil a pris fin ? Que reste-t-il, en fait d’espérance, au Juif de Jérusalem, qui a sa ville, sa terre, sa muraille, son Temple et son Dieu dans son Temple ? La question qui est posée maintenant est celle du devenir d’une espérance lorsque l’on a enfin été béni. C’est la question du devenir de la prière lorsqu’on a enfin été exaucé.
Le Psaume 95, que nous avons lu aussi, pose terriblement bien cette question. Nous sommes le peuple qu’il fait paître, le troupeau qu’il garde, lit-on et, immédiatement après, on lit – comme parole de Dieu – aujourd’hui, pourvu que vous obéissiez à sa voix ! Ne durcissez pas votre cœur... Ceux qui se proclament élus de Dieu, bénis de Dieu, exaucés par Dieu, attendent-ils encore quelque chose de Dieu, s’attendent-ils encore à Dieu, espèrent-ils encore ?
(3) Pour répondre à cette question, nous en revenons au texte biblique, et nous repérons qu’à part les mages venus d’Orient, il n’y a pas eu foule pour se précipiter vers Bethléem et pour se prosterner devant le Roi des Juifs qui venait de naître. Nous savons même tout à fait que cette royauté nouvelle contrariait terriblement le roi Hérode, et qu’elle allait contrarier plus fortement encore les dignitaires religieux.  Cette royauté est si dérangeante que, dans l’évangile de Matthieu, Jésus n’est littéralement reconnu comme Roi des Juifs que, à sa naissance, par les mages d’Orient, et, à sa mort, par Pilate, gouverneur romain, fin connaisseur de la veulerie des dignitaires des régimes fantoches, qui fera apparaître, ironiquement, Roi des Juifs comme l’unique motif de la condamnation de Jésus.

Qui donc veut du Roi des Juifs ? Qui donc veut du prince de l’espérance ? Ceux qui sont suffisamment installés n’en veulent pas, c’est tout à fait clair. Mais nous, nous ne voulons pas pour autant conclure que l’exil et le malheur sont les seuls ressorts de l’espérance.
Nous affirmons que l’espérance n’est pas, pour nous qui avons tant, la promesse de lendemains qui chanteront encore. Nous affirmons que l’espérance, c’est le regard que nous portons sur notre petit monde, sur nos bonheurs et nos malheurs, nos fortunes et infortunes, plaisirs et déplaisirs, un regard étonné, reconnaissant, et lucide. Nous affirmons que l’espérance c’est les actes que nous osons. Que c’est le voyage que nous entreprenons lorsque nous célébrons le culte du Seigneur Dieu, et lorsque nous étudions les Saintes Ecritures.
Nous voulons affirmer enfin que c’est gratuitement que nous espérons, tout comme c’est gratuitement que les mages d’Orient s’étaient mis en voyage. Avec eux, nous voulons voyager, voyage intérieur, voyage au long cours, dans l’espérance de nous prosterner devant le Roi des Juifs, et voyage au terme duquel, si Dieu veut, nous paraîtrons devant Lui. Amen