dimanche 24 novembre 2019

Christ règne (Luc 23,32-47)

Luc 23

32 On en conduisait aussi d'autres, deux malfaiteurs, pour les exécuter avec lui.
33 Arrivés au lieu dit «le Crâne», ils l'y crucifièrent ainsi que les deux malfaiteurs, l'un à droite, et l'autre à gauche.
34 Jésus disait: «Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font.» Et, pour partager ses vêtements, ils tirèrent au sort.
35 Le peuple restait là à regarder; les chefs, eux, ricanaient; ils disaient: «Il en a sauvé d'autres. Qu'il se sauve lui-même s'il est le Messie de Dieu, l'Élu!»
36 Les soldats aussi se moquèrent de lui: s'approchant pour lui présenter du vinaigre, ils dirent:
37 «Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même.»
38 Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui: «C'est le roi des Juifs.»
39 L'un des malfaiteurs crucifiés l'insultait: «N'es-tu pas le Messie? Sauve-toi toi-même et nous aussi!»
40 Mais l'autre le reprit en disant: «Tu n'as même pas la crainte de Dieu, toi qui subis la même peine!
41 Pour nous, c'est juste: nous recevons selon ce que nous avons fait; mais lui n'a rien fait qui fût seulement un désordre.»
42 Et il disait: «Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne.»
43 Jésus lui répondit: «En vérité, je te le dis aujourd'hui : tu seras avec moi dans le paradis.»
44 C'était déjà presque midi et il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu'à trois heures,
45 le soleil ayant disparu. Alors le voile du sanctuaire fut déchiré par le milieu;
46 Jésus ayant poussé un grand cri dit: «Père, entre tes mains, je remets mon esprit.» Et, sur ces mots, il expira.
47 Voyant ce qui s'était passé, le centurion rendait gloire à Dieu en disant: «Sûrement, cet homme était juste.»
Christ en gloire, Paris
Prédication
            Il faut d’abord que nous nous expliquions sur la présence dans nos lectures du dimanche, à ce moment de l’année, du récit que Luc donne de la mise à mort de Jésus et de deux malfaiteurs.

            C’est aujourd’hui selon la tradition le dernier dimanche de l’année liturgique. En ce dimanche, nous fêtons l’accomplissement de toutes choses en Christ : c’est le dimanche du Christ Roi : christus vincit, christus regnat, christus imperat, dit la liturgie latine. Et nous pourrions nous attendre à devoir lire de ces textes de révélation d’un Christ en gloire. Mais avec ce Christ, et avec ce Dieu, rien ne se passe jamais selon les vues humaines. En fait de Christ en gloire, voici un Christ en croix. Et si, pour rattraper cela, nous nous disons qu’à la fin de l’Avent il viendra enfin en gloire, au lieu d’un Christ en gloire, nous aurons un Christ en crèche.
            Notre méditation va se dérouler sous la forme de quatre remarques, à partir du point de départ que nous avons retenu ces derniers temps : le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu (Luc 19,10). Nous verrons à la fin ce qu’il en est.

            Tentation
            La répétition est patente, le rappel est évident ; il est ici question de tentation. Si tu es le Messie de Dieu… Si tu es le roi des Juifs… Nous nous souvenons que juste avant le commencement de son ministère public, Jésus, en tant que Fils de Dieu, avait été tenté trois fois, tenté d’avoir pouvoir sur les choses, tenté d’avoir pouvoir sur les gens, tenté d’avoir pouvoir sur Dieu lui-même. Le point commun entre ces trois premières tentations était le pouvoir. Le Fils de Dieu, ayant tout pouvoir, aurait pu accomplir toutes choses pour son propre profit, pour sa propre gloire. C’est vrai, Jésus a accompli bien des choses, il a dominé les éléments, il a dominé certaines personnes, et dominé certaines représentations de Dieu... ce qui l’a conduit, de son vivant, à une certaine gloire. Mais n’y avait-il pas comme un malentendu au sujet de cette gloire ?
A voir comment les disciples – Pierre en tête – ont réagi lorsque Jésus leur a annoncé sa passion, à voir comment ils ont réagi lorsque Jésus a été arrêté, nous pouvons nous dire que oui, il y avait un malentendu au sujet de cette gloire.
Or, avec l’épreuve et l’heure suprêmes, vient la tentation suprême. Jésus en tant que Messie, en tant qu’Élu, en tant que roi des Juifs… est tenté d’inverser son propre destin. Cette quatrième tentation apparaît à la croix : celle de se sauver soi-même. Avec la complexité du verbe sauver (les corps, les esprits, les peuples, les rois…), avec la violence de la scène, avec la proximité de la mort, cette tentation est vraiment l’ultime tentation, ultime tentation face à l’ultime insulte (l’assassinat du juste) et face à l’ultime faiblesse (en son Élu crucifié, Dieu lui-même est frappé d’impuissance).
            Le peuple regarde ça, sidéré, les puissants ricanent, les soldats se moquent, l’un des brigands l’insulte… Et lui, il répond et agit en souverain, en roi des Juifs, c'est-à-dire précisément en homme qui, plus et mieux que personne, donne tout pour Dieu, et reçoit tout de Dieu.
 
Responsabilité
Souvenons-nous maintenant de Jésus qui, après avoir nourri 5000 personnes avec 5 pains et deux poissons, interroge ses disciples sur ce qu’on dit de lui ; souvenons-nous de la réponse de foi de Pierre : « Le Christ de Dieu ! » Souvenons-nous aussi de la réaction de Jésus à cette réponse : il les rabroue, il les remballe (Luc 9,18 ss.) Il leur donne même – il nous donne – la raison de sa réaction : la qualité de Fils de l’homme – ou de Christ, ou de Roi des Juifs… – ne se voit pas seulement dans les actes de puissance qu’il accomplit mais aussi et surtout dans sa manière de répondre de ces actes de puissance : en apercevoir les conséquences, en accepter les suites, toutes les suites, et parmi ces suites, la mort.
Ce que nous venons de dire s’étend aussi à ses disciples : le témoin vivant du Christ vivant se reconnaît à ce qu’il confesse la seigneurie du Christ, non seulement dans de belles affirmations, mais aussi dans des actes réfléchis et conséquents, dont il aura à assumer toutes les conséquences, même les plus funestes. Pour le dire en très peu de mots, ce qui caractérise le témoin du Christ vivant, c’est la force de résistance qu’il oppose concrètement à ce qui pourrait être vu comme normal, et la soumission qui est la sienne lorsqu’il s’agit de rendre compte de son action devant ceux qui le condamnent.
A la croix donc, ce qui caractérise le Christ est qu’il répond par sa propre vie de son engagement pour ses semblables. C’est aussi ce qui caractérise celui des deux brigands qui, tout à la fois, reconnaît sa culpabilité, accepte la sentence ; c’est ce même brigand qui proclame l’innocence de Jésus.

Il règne en croix
Écoutons ce brigand dans sa dernière prière : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne.» Voici ce que Jésus répond : « Je te le dis : (deux points) aujourd’hui, (virgule) tu seras avec moi dans le paradis. » Nous pouvons évacuer la ponctuation de la réponse que fait Jésus – la ponctuation est le travail du traducteur… Voici de nouveau la réponse de Jésus, autrement ponctuée : « Je te le dis aujourd’hui ! Tu seras avec moi dans le paradis. » En donnant cette forme à la réponse de Jésus, nous voulons simplement essayer de signifier que, contrairement à ce qu’imagine le brigand, le règne de Jésus, règne du Fils de l’homme, a déjà commencé, est déjà advenu.
Conviction de l’auteur de l’évangile de Luc, Jésus ne règne, le Messie de Dieu, le Fils de l’homme… ne peut régner, que crucifié. Il règne en croix. Les humains l’ont crucifié et ils ont ainsi pleinement accompli ce que nous allons oser appeler le dessein de Dieu : il n’y a de règne de Dieu que le règne d’un Messie crucifié jusqu’à la fin des temps. Et ce n’est pas du tout pour parler paradoxalement du règne des faibles ou des petits, mais pour constituer un principe critique radical de tous les comportements ou actes de puissance par lesquels certains en asservissent d’autres et font de ces autres leurs obligés.
La déchirure
Le voile du sanctuaire fut déchiré par le milieu. Ce voile était la marque physique de la séparation entre le saint et le très-saint, séparation entre la demeure de Dieu et la demeure des humains. Ne pouvait pénétrer en ce lieu, une fois par an seulement, qu’un prêtre qualifié, purifié, et tiré au sort. Mais il semble qu’au temps de Jésus, cette fonction sacrée avait été confisquée par un petit nombre de personnes, maîtres du sanctuaire et donc, symboliquement, maîtres de Dieu. Que le voile du sanctuaire soit déchiré a une signification précise : le règne de Dieu n’est plus en ce lieu, n’est plus au cœur d’un temple, mais en tout lieu où l’humanité réside, en tout lieu où Jésus règne, et en tout lieu où des humains confessent, en parole et en actes, en intention et en responsabilité, que Jésus est le Seigneur...

Et maintenant, pour finir cette méditation – et tout une série de prédications qui a commencé il a plus d’un mois – revoici l’affirmation selon laquelle le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.
Dans cette scène de crucifixion, à la croix, ce que le Fils de l’homme sauve, c’est tout ensemble la divinité de Dieu, confisquée, et l’humanité de l’homme, bafouée.
Et il me semble que ce que fait Jésus à la croix a pour qualité essentielle d’être fait une fois pour toutes et pour toujours. Gloire lui soit rendue pour les siècles des siècles. Amen


dimanche 10 novembre 2019

Les gens de Jérusalem (Luc 20,27-40) Sauver la résurrection


Ces ossements inconnus, vont-ils revivre ? Y a-t-il une résurrection ?

Luc 20
27 Alors s'approchèrent quelques Sadducéens. Les Sadducéens contestent qu'il y ait une résurrection. Ils lui posèrent cette question:
28 «Maître, Moïse a écrit pour nous: Si un homme a un frère marié qui, ayant pris une femme, meurt sans enfants, qu'il prenne la veuve et donne une descendance à son frère.
29 Or il y avait sept frères. Le premier prit une femme et mourut sans enfant.
30 Le second, 31 puis le troisième prirent la femme, et ainsi tous les sept: ils moururent sans laisser d'enfant.
32 Finalement la femme mourut aussi.
33 Eh bien! Cette femme, à la résurrection, duquel d'entre eux sera-t-elle la femme, puisque les sept l'ont eue pour femme?»
34 Jésus leur dit: «Ceux qui appartiennent à ce monde-ci prennent une femme ou sont prises par un mari.
35 Mais ceux qui ont eu l’honneur d'avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent pas de femme ni ne sont prises par un mari.
36 C'est qu'ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges : ils sont fils de Dieu puisqu'ils sont fils de la résurrection.
37 Et que les morts doivent ressusciter, Moïse lui-même l'a indiqué dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob.
38 Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants, car tous sont vivants en lui.»
39 Quelques scribes, prenant la parole, dirent: «Maître, tu as bien parlé.»
40 Car ils n'osaient plus l'interroger sur rien.

Prédication : 
Je vous propose de commencer notre méditation d'aujourd'hui avec le dernier verset du texte qui nous était offert dimanche dernier : « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Luc 19,10) Notez bien qu’il s'agit de sauver quelque chose, et non pas quelqu'un. Quelque chose était en effet perdu dans la riche ville de Jéricho. « Immédiatement, Zachée descendit (de l'arbre où il s'était perché pour voir passer Jésus) et, tout joyeux, il accueillit chez lui Jésus. » Hospitalité : décision d'accueillir chez soi, sans raison' et sans but, une personne dont les vues sont inconnues de vous. Chercher et sauver I 'hospitalité perdue, c'est ce que fait Jésus à Jéricho.
Nous pourrions poursuivre la lecture de l'évangile de Luc, un épisode après l'autre, jusqu'à la croix, en nous demandant, à la fin de chaque épisode, ce que Jésus cherche et ce qu'il sauve. Contentons-nous aujourd'hui d'interroger la rencontre entre Jésus et quelques Sadducéens. Jésus, que cherche-t-il qui était perdu ? Et que sauve-t-il ?

Pour ce faire, parlons des Sadducéens, qui niaient qu'il y ait une résurrection. Ces gens se déclaraient descendants d'un prêtre, Sadoq, qui, pour s'être rangé aux côtés de Salomon — c'est-à-dire du bon côté — dans la fratricide guerre de succession du roi David son père, avait été élevé au rang de Grand Prêtre, dignité héréditaire et perpétuelle. C'était 9 siècles — autant dire une éternité — avant Jésus. Les Sadducéens se présentaient aussi comme des héros de l'exil babylonien, pour avoir su maintenir intact, puis remettre en place à l'identique, après l'exil, dans le second Temple, le culte sacrificiel à IHVH. Ils avaient donc un millénaire d'ancienneté dans la fonction, étaient foncièrement conservateur, et assez bien vus — justement à cause de l'ancienneté de leur tradition — par les autorités romaines, et ils le leur rendaient bien. Ces gens s'en tenaient rigoureusement à la loi écrite et à sa description méticuleuse de l’ordonnancement du culte (les cinq premiers livres de la Bible), écartaient les prophètes et les autres écrits, et rejetaient toutes les interprétations de la loi orale... Ils niaient qu'il y ait une résurrection. C'est que, dans les cinq premiers livres de la Bible, personne ne se relève d'entre les morts (il n'y a pas de séjour des morts dont les morts pourraient revenir, et, une fois mort, le premier mort de l’histoire je se relève pas) ; et puis, lorsqu'on se réclame d'une continuité plus que millénaire, lorsqu'on se comprend comme gardiens perpétuels de l'intégrité du culte, la question de la résurrection ne peut même pas être posée, elle n'a pas de sens, parce que la question de la mort n'a pas de sens non plus.
Parmi les interlocuteurs — voire les ennemis — des Sadducéens, il y a les Pharisiens. Connus pour la finesse de leurs enseignements, ils, pensent qu'il y a une résurrection dans le monde à venir, et que le monde à venir est ordonné comme le monde d'ici-bas. L'histoire de la femme sept fois veuve sans enfants serait embarrassante, voire disqualifiante, pour des Pharisiens ; à vrai dire, nous ne le savons pas vraiment. Mais ce que nous savons, c’est que Jésus n'est pas d'avantage Pharisien que Sadducéen, voici ce qui arrive (nous ne faisons que lire et déployer le texte) :
1. La raison pour laquelle on prend une femme, raison pour laquelle on est prise pour femme, ici bas, est la procréation, ce qu'indique ici clairement le vocabulaire employé (c'est une affaire de gamètes). Le sens de la famille, du clan et de la tribu, le sens de la lignée, est, en ce temps-là, dans ce bien plus fort qu'il n'est aujourd'hui et chez nous. L'idée d'un individu autonome n'est guère répandue dans le monde ancien de culture sémite. Donner la vie, faire advenir la génération suivante, c'est l'assurance que la lignée ne sera pas interrompue, et donc que, s’agissant de soi-même, on ne mourra pas. C'est l'état des lieux, sur lequel Jésus ne revient pas. Et sur ce point précis, la pensée des Sadducéens et la pensée des Pharisiens ont un point commun : la continuité des générations. Ces deux pensées, l'une sans monde à venir et sans mort, et l'autre avec mort et monde à venir, sont des pensées de la continuité...
2. Or, Jésus rompt avec ces deux pensées. Il évoque un monde à venir (rupture avec les Sadducéens), et il affirme que ce monde à venir est peuplé d'individus qui ne représentent qu'eux-mêmes (qui ne représentent ni une famille, ni un clan, ni une tribu — rupture avec les Pharisiens et avec les Sadducéens). Ainsi, ceux qui auront eu l'honneur de faire l'expérience du monde à venir seront affranchis de toutes les contraintes de la vie dans ce monde-ci, celle de la mortalité des corps, et celles des structures de la parenté. Ainsi libérés, pourquoi les hommes prendraient-ils une femme, ou les femmes seraient-elles prises pour femme ?
3. Mais Jésus ne rompt pas pour autant avec les Saintes Écritures, et surtout pas avec les cinq premiers livres de la Bible. Il en donne même une interprétation nouvelle et audacieuse. Dans l'épisode du buisson ardent, Moïse — tenu pour l'auteur du texte — appelle le Seigneur-IHVH le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob. Ceci signifie que même s’il est transmis par des voies familiales, Dieu est toujours le dieu de quelqu'un. Ce même Dieu est celui qui se révèle à Moïse, des générations d’oubli plus tard, en étant toujours le Dieu de quelqu'un, mais en étant aussi toujours le même Dieu.
Dieu ainsi se révèle à être humain comme son propre Dieu, et demeurant Dieu. Et Dieu ne s'épuise pas dans l'alliance perpétuelle, car Dieu est celui qui brûle sans se consumer, sans s'épuiser jamais. Dieu toujours le même ne cesse de grandir en tant que Dieu de chacun de ceux qu’il appelle.
4. Il nous faut imaginer que cette interprétation de la Torah est, en son temps, totalement nouvelle et d'une audace considérable. Il nous faut imaginer qu'elle est le signe que Jésus — alias Luc — a compris qu'avec le brassage des populations dans l'Empire romain, avec l'ouverture progressive de l'ancienne foi des hébreux à tous les humains, il fallait que la pensée de la résurrection soit reprise, et pas elle seulement...
Lorsqu'entrent dans l'Alliance, à titre individuel, des gens dont aucun ancêtre n'a jamais appartenu au peuple élu, c'est la pensée toute entière de la révélation, de l'alliance, et de la résurrection, des relations à l’empire romain... qui doit faire son aggiornamento, qui doit s'ouvrir, s'ouvrir sans se trahir.
5. C'est ainsi qu'il est possible de comprendre l'affirmation finale de Jésus, à la fois synthèse inspirée de sa pensée et provocation face à ses détracteurs : Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants, des individus vivants de ce temps-ci et des individus vivant en Lui dans l’attente du monde à venir.

Je pense que nous pouvons maintenant revenir à l'observation que nous faisions à l'ouverture de notre méditation. « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » Dans cette rencontre avec les Sadducéens, ce que Jésus cherche, et sauve, c'est la résurrection, une résurrection perdue, enfouie sous des montagnes de mérites transmissibles, entravée par tous les liens du sang, contrainte par l'élection, et donc résurrection inaccessible aux nations... Avec Jésus et en Jésus, la résurrection devient pensable pour tous, y compris tous les nouveaux venus dans l'Alliance, tous ces vivants d'aujourd'hui, quelles que soient leurs origines, aussi nombreux que le Seigneur les appellera.
Nous sommes de ces vivants-là. Et ces vivants en Dieu pour toujours, c’est ce que nous sommes. Il y a quelques jours, nous parlions de sauver l’hospitalité, et aujourd’hui, nous parlons de sauver la résurrection. Telle pourrait, un jour, être notre mission. Prions que les temps ne deviennent jamais trop durs. Et pour celles et ceux que, si cela devenait nécessaire, nous répondions alors sur nos vies des promesses de Dieu. Amen

dimanche 3 novembre 2019

Les gens de Jéricho (Luc 19,1-10) Sauver l'hospitalité

Luc 10
C'est ici la traduction de la TOB ; pour apprécier certaines différences, vous pouvez lire en parallèle la traduction Parole de Vie...

1 Entré dans Jéricho, Jésus traversait la ville.
2 Survint un homme appelé Zachée; c'était un chef des collecteurs d'impôts et il était riche.
3 Il cherchait à voir qui était Jésus, et il ne pouvait y parvenir à cause de la foule, parce qu'il était de petite taille.
4 Il courut en avant et monta sur un sycomore afin de voir Jésus qui allait passer par là.
5 Quand Jésus arriva à cet endroit, levant les yeux, il lui dit: «Zachée, descends vite: il me faut aujourd'hui demeurer dans ta maison.»
6 Vite Zachée descendit et l'accueillit tout joyeux.
7 Voyant cela, tous murmuraient; ils disaient: «C'est chez un pécheur qu'il est allé loger.»
8 Mais Zachée, s'avançant, dit au Seigneur: «Eh bien! Seigneur, je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens et, si j'ai fait tort à quelqu'un, je lui rends le quadruple.»
9 Alors Jésus dit à son propos: «Aujourd'hui, le salut est venu pour cette maison, car lui aussi est un fils d'Abraham.
10 En effet, le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.»
Possiblement Zachée, mais d'une autre époque..
Prédication

Avant que nous ne parlions de Zachée le collecteur d’impôts, souvenons-nous d’une parabole : « Deux hommes montèrent au temple pour prier, l’un était Pharisien et l’autre collecteur d’impôts (…) Le collecteur d’impôts, se tenant à l’écart, n’osait même pas lever les yeux mais, se frappant la poitrine, disait “Prends pitié du pécheur que je suis”. » (Luc 18,14) Quel était le péché de ce collecteur d’impôts anonyme ? Ne réfléchissons pas trop longtemps : nous ne le savons pas, nous ne le savons pas parce que rien ne nous en est dit et nous ne le saurons jamais.
Ce que nous savons des collecteurs d’impôts, c’est qu’ils étaient détestés par leurs contemporains. Les historiens de l’époque romaine impériale, grands lecteurs d’archives – bénis soient-ils – ont appris et nous ont appris comment fonctionnait l’impôt dans l’Empire. La puissance occupante ne collectait pas l’impôt elle-même, et elle ne rétribuait personne pour collecter l’impôt. Elle vendait, fort cher, à des autochtones, le droit de collecter de l’argent. Libre ensuite à celui qui avait acheté la charge de faire de cette charge une sorte de service de la pax romana – la paix romaine – ou de faire de cette charge une occasion de s’enrichir plus encore. C’est qu’il fallait être déjà riche pour devenir collecteur d’impôts… et la vindicte, qui déteste les riches, détestait deux fois les collecteurs d’impôts, deux fois, voire trois fois, parce que sur les monnaies romaines apparaissait la face d’un Empereur qu’on appelait Seigneur, titre théophore, et auquel un culte était rendu, etc.. D’où une équation, collecteur d’impôts = pécheur. Mais cette équation ne nous dit rien du péché du collecteur d’impôts de cette parabole.
Dans cette parabole, le collecteur d’impôts anonyme fut justifié, car « qui s’élève lui-même sera abaissé, et qui s’abaisse soi-même sera élevé ». Mais quand donc le collecteur d’impôts s’est-il abaissé ? La parabole nous nous propose que deux réponses (1) Il s’est abaissé dans sa prière. (2) Il s’est abaissé en acceptant de faire le sale et nécessaire boulot de collecteur d’impôts. Mais en fait, si à l’ouverture de cette première étape de notre méditation nous ignorions quel était le péché de ce collecteur d’impôts, nous avons seulement appris que, dans la bouche de Jésus, un collecteur d’impôts peut parfaitement être justifié, nous ne savons pas d’avantage de quoi, mais nous savons que sa fonction de collecteurs d’impôts n’y fait aucunement obstacle. L’équation collecteur d’impôts = pécheur est, pour Jésus, sans valeur et sans portée.
Si les collecteurs d’impôts étaient haïs par leurs contemporains, les chefs de collecteurs d’impôts devaient être encore plus haïs. Si, pour être collecteur d’impôts il fallait être riche, pour être chef des collecteurs d’impôts, il fallait être plus riche que les riches. Zachée était cela.
Ceci étant posé, la scène de la rencontre entre Zachée et Jésus est pleine d’éléments incongrus, voire comiques. La toute petite taille de Zachée, rapportée à la densité de la foule, est le prétexte à cette course en avant, suivie de l’ascension d’un arbre, qui nous font sourire, de la part d’un homme qui, s’il voulait rencontrer Jésus, avait tous les moyens de s’offrir une escorte. Mais Zachée ne veut pas rencontrer Jésus, il veut juste le voir. Si entre eux deux apparaît une demande, le demandeur n’est pas Zachée, c’est une demande de Jésus à Zachée, une demande apparemment toute simple : « je dois aujourd’hui demeurer dans ta maison. »
C’est très simple, mais demeurer est un verbe qui a trois sens. Le premier sens, c’est venir loger ; Jésus souhaite, ce jour-là, à Jéricho, venir loger chez Zachée. Le second sens de demeurer indique que Jésus souhaite y faire un séjour d’une certaine durée. Le troisième sens, plus fort encore suggère que Jésus y est déjà depuis un certain temps et entend bien ne pas en partir ce jour-là. Et comme Jésus emploie le verbe devoir, c’est presque à comprendre qu’à Jéricho aucune mais n’est à même de le recevoir, ni ce jour-là ni tous les autres jours.
Jésus veut demeurer chez Zachée et Zachée tout joyeux le reçoit. Réaction des gens : tous, sans exception, tous murmurent, grommellent, condamnent. « Il est allé se souiller, se perdre, s’avilir, se prostituer, se polluer… chez un pécheur. » Et revoilà notre équation, l’équation des bien-pensants : collecteur d’impôts = pécheur. Cette équation, nous l’avons déjà rencontrée et méditée. Et nous n’allons pas revenir sur ce que nous avons dit déjà : pour Jésus cette équation ne tient pas. Nous ne savons rien – personne ne sait rien – du péché de Zachée. Et donc de Zachée nous ne pouvons pas, nous ne devons pas affirmer qu’il est pécheur avant d’avoir entendu ce qu’il dit de lui-même.
« Se tenant devant le Seigneur, Zachée lui dit – il faut lire ce que Zachée dit, le lire sérieusement, sans préjuger de rien : “Seigneur, voilà, je fais don aux pauvres de la moitié de tout ce qui m’appartient, et si j’ai floué quelqu’un, je lui rends le quadruple.” Et il apparaît que l’homme sans doute le plus riche de Jéricho, accusé par les gens de Jéricho d’être le plus grand pécheur de Jéricho, est en fait le plus gros pourvoyeur de charité de Jéricho… Cette extraordinaire charité, personne à Jéricho ne peut l’ignorer. Et pourtant, tous murmurent, et tous dénigrent, accréditant toujours la même équation : collecteur d’impôts = pécheur.
Cette équation, nous la retrouvons jusque chez certains traducteurs, annotateurs et commentateurs (et pas des moindres) des Saintes Ecritures. Nous la retrouvons en combinaison avec une autre équation : riche = malhonnête. Et les commentateurs parlent du « salut d’un riche », pérorent sur la conversion de Zachée au contact de Jésus, expliquent que c’est de sa conversion que vient sa décision soudaine de mieux utiliser ses richesses. Mais cette interprétation est pour le moins étonnante, parce que quelques versets auparavant (Luc 18,22) c’est le don de la totalité des richesses d’un riche qui est exigé par Jésus, et non pas la moitié… Bien étrange interprétation, alors que Luc met précisément ceci dans la bouche de Zachée « Seigneur, voilà, je donne… » et non pas « A partir de maintenant, je donnerai… » Oui, au risque d’insister, ce que Jésus entend de la bouche de Zachée, ce sont des états de service, et non pas une bonne résolution de début d’année. Pourquoi, pourquoi des traducteurs, des annotateurs, et des commentateurs s’en prennent-ils ainsi à Zachée ? Et pourquoi ne voient-ils pas que Zachée est quelqu’un qui s’abaisse, et que les habitants de Jéricho se la jouent très très haut, comme le Pharisien de la parabole de Luc 18 ?
Un visage de l'étonnement...
Ceci étant dit, l’histoire de la rencontre entre Jésus et Zachée a bien pour thème la conversion. Mais la conversion de qui ?
La conversion des gens de Jéricho. Le nom de Zachée est la prononciation francisée du nom Zakkaï. Avec ce nom, vous êtes membre du peuple de l’Alliance, vous êtes fils d’Abraham. Vous l’êtes de manière inamovible, ce qui signifie que, dans la première compréhension de la mission messianique de Jésus, Jésus est venu pour vous en tant que fils d’Abraham. C’est ce qu’annonce, ou plutôt rappelle, Jésus aux gens de Jéricho : la qualité de fils d’Abraham est généalogique et ne se perd jamais, car rien ne peut épuiser la patience et la miséricorde de Dieu, même envers un fils d’Abraham devenu collecteur d’impôts, et surtout s’il apparaît qu’il est droit et généreux. Mais cela, bien des contemporains de Jésus ne voudront jamais l’entendre, parce qu’il est plus facile, toujours, d’en rester à ce que tout le monde dit d’untel plutôt que d’aller à la rencontre d’untel ; et aussi parce que ce que cela annonce une compréhension de l’élection ouverte à l’universel, élection comprise en lien avec certains choix de vie dont ceux de Zachée sont un exemple. Jésus, donc, parle et agit pour la conversion des gens de Jéricho. Et lorsque Jésus annonce que le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu, ça n’est pas à Zachée qu’il s’adresse, mais à tous ceux de Jéricho, égarés dans leurs appréciations trop simples, leurs connivences envieuses et leurs opinions trop étroites.
Au-delà des gens de Jéricho, Luc interroge les communautés et les chrétiens de son propre temps. Peut-on être chrétien et collecteur d’impôts ? Peut-on être chrétien et simple soldat, ou chrétien et centurion ? Peut-on être chrétien et Romain ? Nous avons tout le livre des Actes pour penser à la multitude des nations pour lesquelles la messianité de Jésus le Nazaréen va devenir un motif d’engagement et un principe d’espérance… Luc parle donc pour la conversion des cœurs des humains. Non, Zachée n’est pas un homme perdu : il est un arbre et un arbre se reconnaît à ses fruits.
Et c’est en cela que Luc nous interroge, interroge nos cœurs humains, nos états de service, bien sûr, mais surtout – par-dessus tout – notre joie, paisible récollection de nous-mêmes, et par là notre foi.
Sœurs et frères, nous sommes à Jéricho, Jésus passe, et il s’en va demeurer chez l’un d’entre nous, le moins estimé de tous. Allons-nous nous élever nous-mêmes et dénigrer, ou bien, nous abaissant nous-mêmes, nous en réjouir ?
Puissions-nous nous en réjouir. Amen 
Et si quelqu'un, dans la foule de Jéricho, venait à s'en réjouir ?

dimanche 20 octobre 2019

Trouvera-t-il la foi sur la terre ? (Luc 18,1-8)

Je voulais trouver un document illustrant "un juge qui n'avait ni crainte de Dieu ni respect des hommes". Et je n'ai trouvé que ceci, la tombe familiale, bien entretenue encore en 2015, d'un juge nazi de sinistre mémoire, décédé à Berlin pendant un bombardement, le 3 février 1945, ayant prononcé plus de 2600 condamnations à mort. Et notre Seigneur, quant il viendra...
Luc 18
1 Jésus leur dit une parabole sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager.
2 Il leur dit: «Il y avait dans une ville un juge qui n'avait ni crainte de Dieu ni respect des hommes.
3 Et il y avait dans cette ville une veuve qui venait lui dire: ‹Rends-moi justice contre mon adversaire.›
4 Il s'y refusa longtemps. Et puis il se dit: ‹Même si je ne crains pas Dieu ni ne respecte les hommes,
5 eh bien! Parce que cette veuve m'ennuie, je vais lui rendre justice, pour qu'elle ne vienne pas sans fin me casser la tête.› »
6 Le Seigneur ajouta: «Écoutez bien ce que dit ce juge sans justice.
7 Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit? Et il les fait attendre!
8 Je vous le déclare: il leur fera justice bien vite. Mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?»

Prédication : 

            Voici semble-t-il un enseignement sur la prière : prier constamment et sans jamais se décourager conduit immanquablement à l’exaucement. Pour une fois, le texte biblique semble avoir été clair et nous pouvons penser que nous avons quelque chose de précis à proposer.
            C’est un bel enseignement. Un enseignement tentant (tentant dans le sens de la troisième tentation selon Luc, celle de faire de Dieu l’obligé des croyants). Pourtant, c’est avec une certaine réserve que nous l’accueillons. (1) Cet enseignement ne propose aucune réflexion sur les sujets de prière, comme si tous les sujets étaient possibles et légitimes, comme si nous pouvions absolument tout demander à Dieu.  Pourquoi pas, mais pas sans une réflexion préalable. Pouvons-nous réellement tout demander à Dieu ? (2) Cet enseignement aussi fait de Dieu une sorte de juge partial, dont les jugements favorables sont en faveur des plus casse-pieds de ses fidèles. Drôle de Dieu pour de drôles de paroissiens ! (3) Cet enseignement se clôt sur « le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » ; la foi, et non pas la prière... Tiens donc !
            Ces trois réserves à elles seules ne suffisent pas à invalider un enseignement sur la prière, mais elles nous suggèrent au moins de tenter un approfondissement de la lecture.
1.     Une parabole
Au tout début de ce fragment, apparaît le mot parabole. Il s’agit bien d’une parabole, l’une de ces petites histoires faussement simples – Jésus semble bien avoir été un maître de cet exercice – auxquelles assigner un titre ou un but pédagogique est toujours erroné. Prudence donc car, en matière de paraboles, la conclusion n’est jamais certaine et ne peut jamais précéder une sérieuse lecture, et encore... Aller trop vite en besogne s’agissant des paraboles vous fait toujours arriver à des conclusions inacceptables, comme celle d’un Dieu mettant en quelque sorte aux enchères l’exaucement des prières qui lui sont adressées, comme celles de croyants qui seraient absolument certains d’être exaucés pourvu qu’ils ne cessent jamais d’insister. Conclusions inacceptables, théologiquement – ce qui en soi n’est pas bien grave – mais aussi anthropologiquement – ce qui est beaucoup plus grave. Cela revient à faire du croyant un sujet perpétuellement priant pour perpétuellement ne pas être exaucé. Ce qui est une prédication culpabilisante (si ça ne marche pas, c’est seulement de votre faute), une orientation stérilisante…
2.     Le contraire de prier constamment
Voici donc une invitation à prier constamment, et à ne pas se décourager, comme si le contraire de prier constamment était se décourager. Ici, le traducteur s’étonne : s’il consulte le dictionnaire de référence Bailly, il trouvera que le verbe grec utilisé par Luc n’est jamais traduit par se décourager, sauf en Luc 18:1 ; c’est un sens particulier qui a été inventé et recensé pour cette seule apparition dans la langue grecque, pour ce seul verset. Les lecteurs d’autres traductions que la TOB vont découvrir qu’il peut s’agir plutôt de ne pas faiblir ou encore de ne pas se relâcher. Qui dit se relâcher indique bien qu’il y ait du relâchement ; comme on dit, « il y a du relâchement ». Qui dit aussi faiblir indique aussi qu’il y aura de la faiblesse ; comme on dit, « c’est par faiblesse que… » Ces deux expressions n’augurent rien de bon. Le verbe grec, encore lui, a aussi une étymologie qui suggère mal agir.
Voyez-vous, le contraire de prier constamment, c’est faiblir, se relâcher, et mal agir. Pour illustrer ce mal agir, voici une petite excursion dans le 16ème siècle.
Lorsqu’en 1520 Martin Luther produit ce qu’on appellera plus tard ses grands écrits réformateurs, il en écrit un qui s’appelle : Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande pour la réforme de l’état chrétien. Il y a dans ce texte un véritable programme de réforme de cette société médiévale tripartite qu’était le Saint Empire Romain Germanique, avec en particulier, concernant les seigneurs et leurs serfs, l’apparition d’instances paritaires pour négocier l’impôt et la corvée.... Nul doute qu’on ait prié sincèrement pour que cela advienne. Mais lorsqu’il est apparu, en 1524, que l’exaucement des prières tardait un peu (on devine bien que les seigneurs étaient plutôt tièdes sur ce sujet), était-il légitime qu’on cesse de prier pour cette réforme et qu’on – les paysans et certains “prophètes” à leur tête – en précipite l’advenue les armes à la main et dans un bain de sang ? Cet épisode est connu sous le nom de guerre des paysans. Une fois cette guerre déclenchée, nul doute qu’on ait prié pour la paix. Mais lorsque la paix a trop tardé à s’établir, fallait-il cesser de prier et fallait-il légitimer une répression dont l’ampleur et la férocité ont douloureusement – et pour des siècles – torturé l’âme allemande ? Cet épisode est bien documenté : nous avons des textes de circonstances qui émanent de tous les camps. Mais nous, qu’aurions-nous fait ? Aurions-nous été « meilleurs ou pires que ces gens » ?
            Notre propos, pour l’instant, c’est de bien repérer que, dans notre parabole, le contraire de prier constamment, c’est faiblir, c’est se relâcher, et finalement mal agir.
Signature du traité de Versailles, avec en tête l'alternative justice ou vengeance. Avec en tête aussi une chanson, Leidenstadt, de Jean-Jacques Goldman.
3.     La justice, ou la vengeance ?
A quatre reprises, le verbe rendre justice apparaît. Rends-moi justice contre mon adversaire, dit la veuve ! Peut-il s’agir de justice, lorsque le juge tranche en faveur de la veuve avec pour seul argument qu’elle lui casse les oreilles ? Bien sûr, cette veuve nous est sympathique, parce que c’est une veuve, une rien du tout, ce que les veuves étaient en son temps, et qu’elle fait face à un juge inique. Mais est-ce vraiment justice qu’elle réclame, ou autre chose ? Le verbe grec – une fois encore – peut nous suggérer tout autre chose que la justice : la vengeance. Venge-moi de mon adversaire, crie sans relâche la veuve. Et le juge de se dire en lui-même : je ne crains pas Dieu ni ne respecte les humains… choses qu’on ne se dit évidemment pas lorsqu’on s’apprête à rendre un jugement juste.
Alors, s’agissant de Dieu et des prières qui lui sont adressées, sont-ce des demandes de justice, ou des demandes de vengeance ? A moi la vengeance, dit le Seigneur (Deutéronome 32,35). Et ce même texte se poursuit par le Seigneur va faire justice à son peuple (Deutéronome 32,36). Dieu va-t-il venger ? Dieu va-t-il faire justice ? Quoi que cela soit, ça prend du temps, trop de temps. Dieu les fait-il attendre pour les venger, parce que la vengeance est un plat qui se mange froid ? Ou bien est-il patient avec eux, le temps qu’il faut pour l’âme humaine pour que l’exigence de vengeance devienne une quête de justice ? A suivre un peu les informations, nous savons que ce sont deux choses bien différentes l’une de l’autre, que l’acte de justice n’assouvit jamais cet esprit de vengeance dont certaines victimes restent à jamais hantées.
Dieu va peut-être devoir patienter longtemps, mais sa patience est infinie. Nul doute qu’il leur fera justice. Et lorsqu’enfin ses fidèles en seront arrivés à demander à Dieu justice, ils s’apercevront bien souvent que justice leur aura déjà été faite. 

Et voilà… nous avons relu cette parabole. Et nous allons finir exactement là où Jésus finit. Oui, Dieu fera bien vite justice à ses fidèles, c'est-à-dire qu’il les justifiera instantanément. Il les a d’ailleurs justifiés avant la fondation du monde. Mais quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?
La foi, non pas la prière. Mais la foi, qu’est-ce que c’est ? Un sentiment de dépendance absolue ? Aller au culte. S’engager dans l’action diaconale, ou dans l’action politique ? Vivre d’une manière modeste et généreuse ? Lire la Bible et prier chaque jour ? Connaître sa Bible par cœur ? Être membre d’une Église ? Tout cela, oui, la foi est sans doute tout cela, et même plus. Mais rien de cela ne figure dans les chapitres de l’évangile de Luc que nous méditons depuis le début du mois de septembre.
Par contre, il y a quelque chose, la semaine dernière, après la guérison de 10 lépreux. L’un revient, plein de joie, retrouve Jésus, et se prosterne devant lui. Jésus lui dit : « Relève-toi, ta foi t’a sauvé. » Qu’est-ce que la foi propre de cet homme ? Comme les 9 autres il a crié à Jésus, comme les 9 autres, il a été guéri. Mais, à la différence des 9 autres, il s’est mis joyeusement à la recherche de l’homme qui l’avait guéri. Pour ce qu’il en est de s’être prosterné, Jésus l’en relève… La foi spécifique de cet homme, c’est de s’être mis joyeusement à la recherche de celui qui l’avait guéri. Ce qui va nous permettre de dire ceci : la foi est une joie en quête de l’agent de sa cause.
Cette définition est un peu abstraite. Redisons-la : la   foi est une joie en quête de l’agent de sa cause. Mais elle a le mérite de guider notre réflexion vers ce que nous avons reçu, et d’orienter nos sentiments vers la joie. Pensons-y ! Souvenons-nous ! Réjouissons-nous !

Et le Seigneur, quand il viendra, trouvera la foi sur la terre. Amen

dimanche 13 octobre 2019

Est-ce pour rien? (Luc 17,11-19)

Est-ce pour rien.... ?

Luc 17
11 Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée.
12 À son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s'arrêtèrent à distance
13 et élevèrent la voix pour lui dire: «Jésus, maître, aie pitié de nous.»
14 Les voyant, Jésus leur dit: «Allez vous montrer aux prêtres.» Or, pendant qu'ils y allaient, ils furent purifiés.
15 L'un d'entre eux, voyant qu'il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix.
16 Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce; or c'était un Samaritain.
17 Alors Jésus dit: «Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés? Et les neuf autres, où sont-ils?
18 Il ne s'est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu: il n'y a que cet étranger!»
19 Et il lui dit: «Relève-toi, va. Ta foi t'a sauvé.»

2 Rois 5
14 Alors Naamân descendit au Jourdain et s'y plongea sept fois selon la parole de l'homme de Dieu. Sa chair devint comme la chair d'un petit garçon, il fut purifié.
15 Il retourna avec toute sa suite vers l'homme de Dieu. Il entra, se tint devant lui et dit: «Maintenant, je sais qu'il n'y a pas de Dieu sur toute la terre si ce n'est en Israël. Accepte, je t'en prie un présent de la part de ton serviteur.»
16 Elisée répondit: «Par la vie du SEIGNEUR que je sers, je n'accepterai rien!» Naamân le pressa d'accepter mais il refusa.
17 Naamân dit: «Puisque tu refuses, permets que l'on donne à ton serviteur la charge de terre de deux mulets, car ton serviteur n'offrira plus d'holocauste ni de sacrifice à d'autres dieux qu'au SEIGNEUR.
18 Mais que le SEIGNEUR pardonne ce geste à ton serviteur: lorsque mon maître entre dans la maison de Rimmôn pour s'y prosterner et qu'il s'appuie sur mon bras, je me prosterne aussi dans la maison de Rimmôn. Quand donc je me prosternerai dans la maison de Rimmôn, que le SEIGNEUR daigne pardonner ce geste à ton serviteur.»
19 Elisée lui répondit: «Va en paix!»
2 Timothée 2
8 Souviens-toi de Jésus Christ ressuscité d'entre les morts, issu de la race de David, selon l'Évangile que j'annonce
9 et pour lequel je souffre jusqu'à être enchaîné comme un malfaiteur. Mais la parole de Dieu n'est pas enchaînée!
10 C'est pourquoi je supporte tout à cause des élus, afin qu'eux aussi obtiennent le salut, qui est dans le Christ Jésus, avec la gloire éternelle.
11 Elle est digne de confiance, cette parole: Si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons.
12 Si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons. Si nous le renions, lui aussi nous reniera.
13 Si nous lui sommes infidèles, lui demeure fidèle, car il ne peut se renier lui-même.

Prédication :
            Voici le dernier verset que nous avons médité la semaine dernière : 10 vous aussi, lorsque vous aurez fait ce qui vous était ordonné, dites  “Nous sommes des serviteurs, nulle gratification ne nous est due. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire.”
            Un peu par pudeur, c’est le mot serviteur qui avait été utilisé ; il s’agit en fait du mot esclave. Un esclave est une personne qui n’est pas de condition libre, qui est sous la puissance absolue d’un maître. Et telle serait la condition du disciple de Jésus Christ… Obéir, toujours ; servir, toujours ; pour rien, toujours…
            Est-ce vraiment pour rien ? La question est posée, exactement en ces termes, frontalement, une fois au moins dans toute la Bible : « Est-ce pour rien que Job craint Dieu ? » La réponse que propose le livre de Job est d’abord NON, puis elle devient OUI. Il faut la moitié d’un verset pour formuler la réponse négative : ce n’est pas pour rien que Job craint Dieu et le sert. Il faut ensuite 42 chapitres pour élaborer la réponse positive : OUI, c’est pour rien que Job sert Dieu… 42 chapitres ! En retranchant le chapitre d’ouverture et le chapitre de clôture, cela fait 40, un 40 symbolique, bien fréquent dans la Bible. 
Un très très long chemin vers la paix
            Et nous voici, avec nos petits fragments du dimanche matin, devant un océan… Est-ce pour rien que Jésus guérit ces lépreux ? Est-ce pour rien que ces lépreux guéris vont se montrer aux prêtres ? Est-ce pour rien qu’Elisée le prophète guérit Naamân, le général syrien lépreux ? Et la question ne cesse de rebondir, d’un personnage à l’autre, d’un verset à l’autre – au point qu’elle pourrait devenir obsédante. Est-ce pour rien que nous servons Dieu ?
            De la part de Naamân, Elisée ne veut rien recevoir. Alors même que l’offre de Naamân est une offre absolue : ce n’est pas accepte, que dit Naamân, mais prends, et ça n’est pas le mot serviteur que Naamân utilise, mais bien le mot esclave. Avec une obstination absolue, Elisée refuse. Et lorsque c’est sa conversion à Dieu que Naamân met en avant, Elisée lui répond : Va en paix. Cette phrase d’envoi signifie que dorénavant, c’est entre Naamân et Dieu lui-même que la suite se joue.
            Est-ce pour rien qu’Elisée sert Dieu ? Oui, semble-t-il. S’agissant de cet épisode de son ministère, Elisée semble bien servir Dieu pour rien.

            Est-ce pour rien que Jésus sert Dieu ? Posons cette question le plus simplement du monde, en face du récit de la guérison de ces dix lépreux. Jésus ordonne aux dix d’aller se montrer aux prêtres – c’est la règle – et ne leur demande rien d’autre. Il n’a d’ailleurs aucun moyen de vérifier qu’ils y sont bien allés. C’est lorsqu’un seul revient que son comportement est un peu étrange. Comment comprendre la question que pose Jésus au sujet des neuf autres ? Jésus s’attendait-il à ce que tous reviennent, rendant gloire à Dieu, et se prosternent à ses pieds ? La manifestation de joie, et de gratitude de cet homme guéri ne dit rien ni de la joie ni de l’ingratitude des neuf autres, et peut-être ces neuf autres sont-ils quelque part à louer Dieu et à crier partout que Jésus a eu pitié d’eux et les a guéris. En fait, nous n’en savons rien. Face aux questions posées par Jésus, nous pouvons penser qu’il a pu espérer un retour plus abondant. Et cette pensée en précède une autre : Jésus, Juif de son temps, n’attendait rien de la part d’un Samaritain qu’il désigne comme cet étranger, d’une autre engeance, et attendait quelque chose d’autre, de plus… de la part de ses compatriotes. S’il attendait quelque chose, quoi que ce fût, ça n’était donc pas vraiment pour rien qu’il avait servi Dieu en les guérissant tous.
            Cet épisode peut nous en rappeler au moins un autre, celui où les disciples de Jésus n’ont pas été capables de guérir un enfant gravement malade. Et que leur dit Jésus ? « Génération incrédule et pervertie ! Jusqu’à quand serai-je tout proche de vous, et aurai-je à supporter de vous ? » (Luc 9,41) Manifestation de colère ? Manifestation d’impatience ? Le motif de cette colère et de cette impatience signale que Jésus aurait aimé que ses disciples, devant lesquels il servait Dieu, soient autres qu’ils n’étaient, deviennent plus rapidement qu’ils ne le pouvaient les témoins pertinent et efficaces de la grâce.
            Nous pouvons aussi penser à la dernière Pâque que Jésus célèbre avec ses disciples. Il sait que tous vont l’abandonner, et il l’accepte. Mais au moment où cela va effectivement se produire, il prie Dieu son Père : « si tu veux écarter de moi cette coupe... » (Luc 22,42). Cette demande même, qui marque un instant de refus, laisse à penser, au moment où tout va s’accomplir, que Jésus, Fils de Dieu, et vrai homme, a éprouvé cette faiblesse bien humaine qui montre que ça n’est pas toujours pour rien qu’on sert Dieu, ni lui, ni personne d’ailleurs. 

            Personne, et même pas Paul – ou l’auteur des épîtres à Timothée. Vous l’avez entendu tout à l’heure. « … je supporte tout, à cause des élus – des membres de l’Eglise – afin qu’eux aussi obtiennent la vie éternelle (…) » et bien, celui qui s’exprime ainsi avoue dans sa propre déclaration que ça n’est pas pour rien qu’il sert Dieu.
           
            Voyez-vous, à part Elisée le prophète, dans un tout petit fragment de sa vie, personne ne passe la barre. Personne ne semble être en mesure de toujours montrer que c’est pour rien qu’il sert Dieu. Mais ne nous attristons pas. D’abord parce que ce que nous avons eu sous les yeux aujourd’hui, ce sont des tranches de vie. Une autre fois, Elisée chancellera. Une autre fois – bien d’autres fois – Jésus tiendra bien haut l’étendard de la foi en Dieu.
            Et puis quand bien même, les fruits de nos engagements nous auraient par trop déçus, et que nous en venions à renier le Christ notre seigneur et maître, lui ne nous renierait pas. Avez-vous remarqué, tout à l’heure, dans la lecture de Timothée, qu’il est écrit : « Si nous le renions, lui aussi nous reniera » ? C’est au verset 12, c’est comme une tache, ou une épreuve. Un copiste, un jour, aura ajouté cela… Alors, c’est dans la Bible, et nous ne le croyons pas. Peut-être que ça n’est pas toujours pour rien que nous servons Dieu, mais c’est toujours pour rien qu’il nous sert, lui. Lui demeure fidèle, Lui ne peut se renier lui-même.


            Que ses serviteurs lui rendent grâce !
            Vous direz après moi : « Nous rendons grâce à Dieu ! »
            Nous rendons grâce à Dieu !
            Amen

dimanche 6 octobre 2019

De la foi gros comme une petite graine (Luc 17,1-10)



           Une abondante moisson de textes, c’est ce qui nous est donné chaque dimanche que Dieu fait, et ce dimanche 6 octobre est, de point de vue, particulièrement béni. Il y a le prophète Habaquq, que nous lisons rarement, et dont nous pouvons dire que sa pensée est aussi profonde que son livre est succinct ; Habaquq est le prophète qui a inspiré à Paul (Romains 1,16-17) sa réflexion fondatrice sur l’Evangile ; Habaquq est le prophète qui a aussi, le premier, énoncé que « le juste vivra par la foi », énoncé qui a bouleversé ce jeune moine allemand dont nous parlons souvent, Martin Luther et a inspiré l’idée qu’en matière de salut, tout se joue sola fide, par la foi seule. Dans notre moisson du jour, il y a aussi la seconde épître à Timothée, qui vient mettre sous nos yeux une notion très importante, celle du dépôt de la foi, pierre d’entente et d’achoppement, moment essentiel des réflexions œcuméniques. Combien de temps devrait durer nos cultes si nous voulions nourrir ainsi trois fois notre foi ? Nous devrions y passer la journée… et pourquoi pas ? Troisième texte de notre moisson du jour, ceci :
Luc 17
1 Jésus dit à ses disciples : « Il est inévitable que des scandales arrivent ; mais malheur à celui par qui le scandale arrive.
2 Mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une meule de moulin et qu’on le jette à la mer, et qu’il ne scandalise aucun de ces plus petits.
3 Faites-y bien attention. Si ton frère t’offense, fais-le lui savoir ; et s’il s’en repent, pardonne-lui.
4 Et s’il t’offense sept fois durant la même journée et qu’il revienne à toi en disant “Je me repens”, pardonne-lui.
5 Les apôtres dirent alors au Seigneur : « Ajoute-nous la foi. »
6 Mais le Seigneur leur répondit : « Si vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous diriez à ce sycomore “Déracine-toi et va te planter dans la mer !”, et il vous obéirait.
7 Lequel d’entre vous, s’il a un serviteur qui laboure, ou qui farde les bêtes, lui dira à son retour des champs “Va vite te mettre à table !” ?
8 Est-ce qu’il ne lui dira pas plutôt “Prépare-moi de quoi dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et que je boive ; et après, tu mangeras et tu boiras à ton tour” ?
9 A-t-il de la reconnaissance envers ce serviteur parce qu’il a fait ce qui lui était ordonné ?
10 De même, vous aussi, lorsque vous aurez fait ce qui vous était ordonné, dites  “Nous sommes des serviteurs, nulle gratification ne nous est due. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire.” »
Prédication :
            Je voudrais ouvrir la méditation de ce jour avec le mot scandale. Qu’est-ce qui a fait scandale lorsqu’en 1988 est sorti le roman de Salman Rushdie, Les versets sataniques ? Ou encore qu’est-ce qui a fait scandale lorsqu’a été projeté, en 1988 aussi, La dernière tentation du Christ, film de Martin Scorcese, adapté d’un roman éponyme de Nikos Kazantsakis ?
Qu’est-ce qu’un scandale ? La méditation de ce mot me mène à l’évocation d’un livre et d’un film, mais aussi de personnes probablement honnêtes et vertueuses qui, devant quelque chose, un événement, un propos, qui heurte des convictions reçues mais jamais encore réellement pensées ou mises à l’épreuve, s’adonnent à force criaillements. « C’est un scandale ! » Quand ces gens-là crient au scandale de cette manière, le mot est galvaudé…
Mais ce cri, je l’ai entendu une fois aussi, dans la bouche d’un vieux prêtre respectable avec lequel je célébrais un mariage ; tout se déroulait pour le mieux jusqu’au moment où je l’ai entendu crier : « La prière universelle est avant la bénédiction nuptiale ! » J’ai répondu à mi voix : « Oui, et alors ? » « Et alors, a-t-il encore crié, c’est un scandale ! » Sur ces mots il nous a laissés là, la noce et moi, et il est parti vers la sacristie. Nous avons entendu la porte claquer et la serrure se fermer rageusement à double tour… et… je ne vous raconte pas la suite.
            Cette scène a quelque chose de cocasse et mérite votre sourire. Elle mérite aussi votre attention : la foi de ce vieil ecclésiastique, sa foi, indissociable de la pratique bien réglée d’un rite, avait été heurtée… heurtée au point que, pendant quelques minutes, il ne pût plus supporter la présence d’autres êtres humains autour de lui.
Ce scandale aurait-il pu être évité ? Nous n’allons pas refaire l’histoire.

Retenons de cette petite histoire que le scandale a quelque chose à voir avec la foi. Et que lorsque un scandale arrive, celui qui est atteint, celui qui en est victime, voit sa foi être écornée, voire ruinée, pour un temps plus ou moins long, ce qui se traduit par une incapacité temporaire à se compter soi-même parmi les vivants. Le scandale a donc à voir avec la vie, avec la mort, avec la foi…
Nous aimerions donc ne jamais en être l’auteur, et ne jamais en être la victime. Or, Jésus affirme qu’il est impossible qu’il n’y ait pas de scandale. Dès lors que nous ouvrons la bouche, dès lors que nous ouvrons les oreilles, le risque du scandale est là, et le scandale est inévitable… En sera-t-on l’auteur, ou la victime ? S’il arrive que nous en soyons auteur, malheur à nous si nous avons scandalisé, heurté, l’un de ces plus petits qui n’ont pour vivre que leur propre et souvent naïve foi. Si nous en sommes victimes, notre tâche est de pardonner infiniment à ceux qui nous ont offensés, scandalisés, autant de fois qu’ils manifesteront un repentir.

Quelle a pu être dans leur temps la situation des disciples de Jésus ? Comme manifestations de la foi ils ont vu l’insistance parfois désespérée des pauvres gens, ils ont vu la dangereuse et inaccessible audace de leur maître Jésus, ils ont vu la stricte et parfois dominatrice observance des Pharisiens. Ils ont vu surtout que certaines attitudes et propos scandalisent, mais que d’autres attitudes et propos, pleines de tact et de puissance, guérissent et restaurent… A toutes ces attitudes et propos étaient attachées le nom de foi, mais ce qui leur a paru le plus beau, c’est la foi de leur maître, paroles et gestes surhumains de puissance, qu’ils ont ardemment désirée. Et l’écart entre eux et Lui était si grand qu’ils ne lui ont pas demandé : « Augmente en nous la foi. », comme s’ils en avaient un peu déjà mais qu’il leur en faudrait plus pour faire ce que le maître faisait… non pas : « Augmente en nous la foi », mais « Ajoute-nous la foi. » Comme s’ils étaient pourvus déjà de la connaissance du texte et de la connaissance du rituel, et qu’il ne leur manquait que la puissance – une puissance d’en-haut spécifiquement à eux donnée – pour faire de grandes et bonnes choses.

Réponse de Jésus : « Si vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous diriez à ce sycomore “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous obéirait » Que signifie donc cette réponse ? Elle est souvent interprétée comme un reproche que Jésus adresse à ses disciples. Jésus leur reprocherait ainsi de n’avoir que très très peu de foi, mais trop peu ; s’ils en avaient à peine plus que ce qu’ils ont,  ils accompliraient des choses extraordinaires… Mais cette réponse va-t-elle avec les chapitres qui précèdent (une brebis perdue, une pièce perdue, un fils perdu…) ? Va-t-elle avec l’engagement entier et au long cours de ceux qui attendent, cherchent, trouvent, accueillent et partagent leur joie ?  La foi est-elle une puissance d’en-haut dont certains disposent pour prouver que leur dieu est bien Dieu et que c’est lui qu’il faut adorer ? Si vous êtes lecteurs des écrits apocryphes chrétiens, vous savez que des Apôtres de Jésus Christ Fils de Dieu s’y battent à coups de miracles contre les prophètes d’autres dieux. Mais ressusciter un hareng saur, cela tient-il lieu de prédication ? Idem, ordonner à un sycomore de se déraciner et d’aller se planter dans la mer, quel intérêt cela a-t-il ? La réponse de Jésus, « Si vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde… » ne signifie-t-elle pas plutôt « Heureusement, vous n’avez pas la foi, car si peu que vous en auriez, vous feriez n’importe quoi ! » ? Et en faisant ce n’importe quoi, vous acquerriez une position dominante, vous deviendriez exactement semblables à ces gens qui, au nom de la foi qui est la leur, scandalisent, asservissent les plus petits.
A l’appui de cette interprétation, il y a les paraboles qui précèdent notre texte et que nous avons commentées ces dernières semaines. Et il y a aussi la suite du texte. La foi, le croire en paroles et en actes, ce qui est la condition du disciple, du témoin de Jésus Christ, n’est pas une condition de seigneur et maître, mais une condition d’esclave et de serviteur, toujours. Et si, au titre de ce témoignage, il faut occuper un temps une position prééminente, cela ne peut être qu’au titre d’une compétence confiée pour un temps, et jamais au titre d’une qualité essentielle. La parole est donnée pour être transmise. Elle est dite et, Dieu voulant, entendue. Elle œuvre selon sa propre puissance. Et revient à Dieu lorsqu’elle a produit son effet.

Que reste-t-il alors à ceux qui l’ont prononcée et assumée ? Il leur reste leur devise : « Nous sommes vos serviteurs et vous ne nous devez rien pour cela. » Amen