dimanche 20 octobre 2019

Trouvera-t-il la foi sur la terre ? (Luc 18,1-8)

Je voulais trouver un document illustrant "un juge qui n'avait ni crainte de Dieu ni respect des hommes". Et je n'ai trouvé que ceci, la tombe familiale, bien entretenue encore en 2015, d'un juge nazi de sinistre mémoire, décédé à Berlin pendant un bombardement, le 3 février 1945, ayant prononcé plus de 2600 condamnations à mort. Et notre Seigneur, quant il viendra...
Luc 18
1 Jésus leur dit une parabole sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager.
2 Il leur dit: «Il y avait dans une ville un juge qui n'avait ni crainte de Dieu ni respect des hommes.
3 Et il y avait dans cette ville une veuve qui venait lui dire: ‹Rends-moi justice contre mon adversaire.›
4 Il s'y refusa longtemps. Et puis il se dit: ‹Même si je ne crains pas Dieu ni ne respecte les hommes,
5 eh bien! Parce que cette veuve m'ennuie, je vais lui rendre justice, pour qu'elle ne vienne pas sans fin me casser la tête.› »
6 Le Seigneur ajouta: «Écoutez bien ce que dit ce juge sans justice.
7 Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit? Et il les fait attendre!
8 Je vous le déclare: il leur fera justice bien vite. Mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?»

Prédication : 

            Voici semble-t-il un enseignement sur la prière : prier constamment et sans jamais se décourager conduit immanquablement à l’exaucement. Pour une fois, le texte biblique semble avoir été clair et nous pouvons penser que nous avons quelque chose de précis à proposer.
            C’est un bel enseignement. Un enseignement tentant (tentant dans le sens de la troisième tentation selon Luc, celle de faire de Dieu l’obligé des croyants). Pourtant, c’est avec une certaine réserve que nous l’accueillons. (1) Cet enseignement ne propose aucune réflexion sur les sujets de prière, comme si tous les sujets étaient possibles et légitimes, comme si nous pouvions absolument tout demander à Dieu.  Pourquoi pas, mais pas sans une réflexion préalable. Pouvons-nous réellement tout demander à Dieu ? (2) Cet enseignement aussi fait de Dieu une sorte de juge partial, dont les jugements favorables sont en faveur des plus casse-pieds de ses fidèles. Drôle de Dieu pour de drôles de paroissiens ! (3) Cet enseignement se clôt sur « le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » ; la foi, et non pas la prière... Tiens donc !
            Ces trois réserves à elles seules ne suffisent pas à invalider un enseignement sur la prière, mais elles nous suggèrent au moins de tenter un approfondissement de la lecture.
1.     Une parabole
Au tout début de ce fragment, apparaît le mot parabole. Il s’agit bien d’une parabole, l’une de ces petites histoires faussement simples – Jésus semble bien avoir été un maître de cet exercice – auxquelles assigner un titre ou un but pédagogique est toujours erroné. Prudence donc car, en matière de paraboles, la conclusion n’est jamais certaine et ne peut jamais précéder une sérieuse lecture, et encore... Aller trop vite en besogne s’agissant des paraboles vous fait toujours arriver à des conclusions inacceptables, comme celle d’un Dieu mettant en quelque sorte aux enchères l’exaucement des prières qui lui sont adressées, comme celles de croyants qui seraient absolument certains d’être exaucés pourvu qu’ils ne cessent jamais d’insister. Conclusions inacceptables, théologiquement – ce qui en soi n’est pas bien grave – mais aussi anthropologiquement – ce qui est beaucoup plus grave. Cela revient à faire du croyant un sujet perpétuellement priant pour perpétuellement ne pas être exaucé. Ce qui est une prédication culpabilisante (si ça ne marche pas, c’est seulement de votre faute), une orientation stérilisante…
2.     Le contraire de prier constamment
Voici donc une invitation à prier constamment, et à ne pas se décourager, comme si le contraire de prier constamment était se décourager. Ici, le traducteur s’étonne : s’il consulte le dictionnaire de référence Bailly, il trouvera que le verbe grec utilisé par Luc n’est jamais traduit par se décourager, sauf en Luc 18:1 ; c’est un sens particulier qui a été inventé et recensé pour cette seule apparition dans la langue grecque, pour ce seul verset. Les lecteurs d’autres traductions que la TOB vont découvrir qu’il peut s’agir plutôt de ne pas faiblir ou encore de ne pas se relâcher. Qui dit se relâcher indique bien qu’il y ait du relâchement ; comme on dit, « il y a du relâchement ». Qui dit aussi faiblir indique aussi qu’il y aura de la faiblesse ; comme on dit, « c’est par faiblesse que… » Ces deux expressions n’augurent rien de bon. Le verbe grec, encore lui, a aussi une étymologie qui suggère mal agir.
Voyez-vous, le contraire de prier constamment, c’est faiblir, se relâcher, et mal agir. Pour illustrer ce mal agir, voici une petite excursion dans le 16ème siècle.
Lorsqu’en 1520 Martin Luther produit ce qu’on appellera plus tard ses grands écrits réformateurs, il en écrit un qui s’appelle : Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande pour la réforme de l’état chrétien. Il y a dans ce texte un véritable programme de réforme de cette société médiévale tripartite qu’était le Saint Empire Romain Germanique, avec en particulier, concernant les seigneurs et leurs serfs, l’apparition d’instances paritaires pour négocier l’impôt et la corvée.... Nul doute qu’on ait prié sincèrement pour que cela advienne. Mais lorsqu’il est apparu, en 1524, que l’exaucement des prières tardait un peu (on devine bien que les seigneurs étaient plutôt tièdes sur ce sujet), était-il légitime qu’on cesse de prier pour cette réforme et qu’on – les paysans et certains “prophètes” à leur tête – en précipite l’advenue les armes à la main et dans un bain de sang ? Cet épisode est connu sous le nom de guerre des paysans. Une fois cette guerre déclenchée, nul doute qu’on ait prié pour la paix. Mais lorsque la paix a trop tardé à s’établir, fallait-il cesser de prier et fallait-il légitimer une répression dont l’ampleur et la férocité ont douloureusement – et pour des siècles – torturé l’âme allemande ? Cet épisode est bien documenté : nous avons des textes de circonstances qui émanent de tous les camps. Mais nous, qu’aurions-nous fait ? Aurions-nous été « meilleurs ou pires que ces gens » ?
            Notre propos, pour l’instant, c’est de bien repérer que, dans notre parabole, le contraire de prier constamment, c’est faiblir, c’est se relâcher, et finalement mal agir.
Signature du traité de Versailles, avec en tête l'alternative justice ou vengeance. Avec en tête aussi une chanson, Leidenstadt, de Jean-Jacques Goldman.
3.     La justice, ou la vengeance ?
A quatre reprises, le verbe rendre justice apparaît. Rends-moi justice contre mon adversaire, dit la veuve ! Peut-il s’agir de justice, lorsque le juge tranche en faveur de la veuve avec pour seul argument qu’elle lui casse les oreilles ? Bien sûr, cette veuve nous est sympathique, parce que c’est une veuve, une rien du tout, ce que les veuves étaient en son temps, et qu’elle fait face à un juge inique. Mais est-ce vraiment justice qu’elle réclame, ou autre chose ? Le verbe grec – une fois encore – peut nous suggérer tout autre chose que la justice : la vengeance. Venge-moi de mon adversaire, crie sans relâche la veuve. Et le juge de se dire en lui-même : je ne crains pas Dieu ni ne respecte les humains… choses qu’on ne se dit évidemment pas lorsqu’on s’apprête à rendre un jugement juste.
Alors, s’agissant de Dieu et des prières qui lui sont adressées, sont-ce des demandes de justice, ou des demandes de vengeance ? A moi la vengeance, dit le Seigneur (Deutéronome 32,35). Et ce même texte se poursuit par le Seigneur va faire justice à son peuple (Deutéronome 32,36). Dieu va-t-il venger ? Dieu va-t-il faire justice ? Quoi que cela soit, ça prend du temps, trop de temps. Dieu les fait-il attendre pour les venger, parce que la vengeance est un plat qui se mange froid ? Ou bien est-il patient avec eux, le temps qu’il faut pour l’âme humaine pour que l’exigence de vengeance devienne une quête de justice ? A suivre un peu les informations, nous savons que ce sont deux choses bien différentes l’une de l’autre, que l’acte de justice n’assouvit jamais cet esprit de vengeance dont certaines victimes restent à jamais hantées.
Dieu va peut-être devoir patienter longtemps, mais sa patience est infinie. Nul doute qu’il leur fera justice. Et lorsqu’enfin ses fidèles en seront arrivés à demander à Dieu justice, ils s’apercevront bien souvent que justice leur aura déjà été faite. 

Et voilà… nous avons relu cette parabole. Et nous allons finir exactement là où Jésus finit. Oui, Dieu fera bien vite justice à ses fidèles, c'est-à-dire qu’il les justifiera instantanément. Il les a d’ailleurs justifiés avant la fondation du monde. Mais quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?
La foi, non pas la prière. Mais la foi, qu’est-ce que c’est ? Un sentiment de dépendance absolue ? Aller au culte. S’engager dans l’action diaconale, ou dans l’action politique ? Vivre d’une manière modeste et généreuse ? Lire la Bible et prier chaque jour ? Connaître sa Bible par cœur ? Être membre d’une Église ? Tout cela, oui, la foi est sans doute tout cela, et même plus. Mais rien de cela ne figure dans les chapitres de l’évangile de Luc que nous méditons depuis le début du mois de septembre.
Par contre, il y a quelque chose, la semaine dernière, après la guérison de 10 lépreux. L’un revient, plein de joie, retrouve Jésus, et se prosterne devant lui. Jésus lui dit : « Relève-toi, ta foi t’a sauvé. » Qu’est-ce que la foi propre de cet homme ? Comme les 9 autres il a crié à Jésus, comme les 9 autres, il a été guéri. Mais, à la différence des 9 autres, il s’est mis joyeusement à la recherche de l’homme qui l’avait guéri. Pour ce qu’il en est de s’être prosterné, Jésus l’en relève… La foi spécifique de cet homme, c’est de s’être mis joyeusement à la recherche de celui qui l’avait guéri. Ce qui va nous permettre de dire ceci : la foi est une joie en quête de l’agent de sa cause.
Cette définition est un peu abstraite. Redisons-la : la   foi est une joie en quête de l’agent de sa cause. Mais elle a le mérite de guider notre réflexion vers ce que nous avons reçu, et d’orienter nos sentiments vers la joie. Pensons-y ! Souvenons-nous ! Réjouissons-nous !

Et le Seigneur, quand il viendra, trouvera la foi sur la terre. Amen

dimanche 13 octobre 2019

Est-ce pour rien? (Luc 17,11-19)

Est-ce pour rien.... ?

Luc 17
11 Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée.
12 À son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s'arrêtèrent à distance
13 et élevèrent la voix pour lui dire: «Jésus, maître, aie pitié de nous.»
14 Les voyant, Jésus leur dit: «Allez vous montrer aux prêtres.» Or, pendant qu'ils y allaient, ils furent purifiés.
15 L'un d'entre eux, voyant qu'il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix.
16 Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce; or c'était un Samaritain.
17 Alors Jésus dit: «Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés? Et les neuf autres, où sont-ils?
18 Il ne s'est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu: il n'y a que cet étranger!»
19 Et il lui dit: «Relève-toi, va. Ta foi t'a sauvé.»

2 Rois 5
14 Alors Naamân descendit au Jourdain et s'y plongea sept fois selon la parole de l'homme de Dieu. Sa chair devint comme la chair d'un petit garçon, il fut purifié.
15 Il retourna avec toute sa suite vers l'homme de Dieu. Il entra, se tint devant lui et dit: «Maintenant, je sais qu'il n'y a pas de Dieu sur toute la terre si ce n'est en Israël. Accepte, je t'en prie un présent de la part de ton serviteur.»
16 Elisée répondit: «Par la vie du SEIGNEUR que je sers, je n'accepterai rien!» Naamân le pressa d'accepter mais il refusa.
17 Naamân dit: «Puisque tu refuses, permets que l'on donne à ton serviteur la charge de terre de deux mulets, car ton serviteur n'offrira plus d'holocauste ni de sacrifice à d'autres dieux qu'au SEIGNEUR.
18 Mais que le SEIGNEUR pardonne ce geste à ton serviteur: lorsque mon maître entre dans la maison de Rimmôn pour s'y prosterner et qu'il s'appuie sur mon bras, je me prosterne aussi dans la maison de Rimmôn. Quand donc je me prosternerai dans la maison de Rimmôn, que le SEIGNEUR daigne pardonner ce geste à ton serviteur.»
19 Elisée lui répondit: «Va en paix!»
2 Timothée 2
8 Souviens-toi de Jésus Christ ressuscité d'entre les morts, issu de la race de David, selon l'Évangile que j'annonce
9 et pour lequel je souffre jusqu'à être enchaîné comme un malfaiteur. Mais la parole de Dieu n'est pas enchaînée!
10 C'est pourquoi je supporte tout à cause des élus, afin qu'eux aussi obtiennent le salut, qui est dans le Christ Jésus, avec la gloire éternelle.
11 Elle est digne de confiance, cette parole: Si nous mourons avec lui, avec lui nous vivrons.
12 Si nous souffrons avec lui, avec lui nous régnerons. Si nous le renions, lui aussi nous reniera.
13 Si nous lui sommes infidèles, lui demeure fidèle, car il ne peut se renier lui-même.

Prédication :
            Voici le dernier verset que nous avons médité la semaine dernière : 10 vous aussi, lorsque vous aurez fait ce qui vous était ordonné, dites  “Nous sommes des serviteurs, nulle gratification ne nous est due. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire.”
            Un peu par pudeur, c’est le mot serviteur qui avait été utilisé ; il s’agit en fait du mot esclave. Un esclave est une personne qui n’est pas de condition libre, qui est sous la puissance absolue d’un maître. Et telle serait la condition du disciple de Jésus Christ… Obéir, toujours ; servir, toujours ; pour rien, toujours…
            Est-ce vraiment pour rien ? La question est posée, exactement en ces termes, frontalement, une fois au moins dans toute la Bible : « Est-ce pour rien que Job craint Dieu ? » La réponse que propose le livre de Job est d’abord NON, puis elle devient OUI. Il faut la moitié d’un verset pour formuler la réponse négative : ce n’est pas pour rien que Job craint Dieu et le sert. Il faut ensuite 42 chapitres pour élaborer la réponse positive : OUI, c’est pour rien que Job sert Dieu… 42 chapitres ! En retranchant le chapitre d’ouverture et le chapitre de clôture, cela fait 40, un 40 symbolique, bien fréquent dans la Bible. 
Un très très long chemin vers la paix
            Et nous voici, avec nos petits fragments du dimanche matin, devant un océan… Est-ce pour rien que Jésus guérit ces lépreux ? Est-ce pour rien que ces lépreux guéris vont se montrer aux prêtres ? Est-ce pour rien qu’Elisée le prophète guérit Naamân, le général syrien lépreux ? Et la question ne cesse de rebondir, d’un personnage à l’autre, d’un verset à l’autre – au point qu’elle pourrait devenir obsédante. Est-ce pour rien que nous servons Dieu ?
            De la part de Naamân, Elisée ne veut rien recevoir. Alors même que l’offre de Naamân est une offre absolue : ce n’est pas accepte, que dit Naamân, mais prends, et ça n’est pas le mot serviteur que Naamân utilise, mais bien le mot esclave. Avec une obstination absolue, Elisée refuse. Et lorsque c’est sa conversion à Dieu que Naamân met en avant, Elisée lui répond : Va en paix. Cette phrase d’envoi signifie que dorénavant, c’est entre Naamân et Dieu lui-même que la suite se joue.
            Est-ce pour rien qu’Elisée sert Dieu ? Oui, semble-t-il. S’agissant de cet épisode de son ministère, Elisée semble bien servir Dieu pour rien.

            Est-ce pour rien que Jésus sert Dieu ? Posons cette question le plus simplement du monde, en face du récit de la guérison de ces dix lépreux. Jésus ordonne aux dix d’aller se montrer aux prêtres – c’est la règle – et ne leur demande rien d’autre. Il n’a d’ailleurs aucun moyen de vérifier qu’ils y sont bien allés. C’est lorsqu’un seul revient que son comportement est un peu étrange. Comment comprendre la question que pose Jésus au sujet des neuf autres ? Jésus s’attendait-il à ce que tous reviennent, rendant gloire à Dieu, et se prosternent à ses pieds ? La manifestation de joie, et de gratitude de cet homme guéri ne dit rien ni de la joie ni de l’ingratitude des neuf autres, et peut-être ces neuf autres sont-ils quelque part à louer Dieu et à crier partout que Jésus a eu pitié d’eux et les a guéris. En fait, nous n’en savons rien. Face aux questions posées par Jésus, nous pouvons penser qu’il a pu espérer un retour plus abondant. Et cette pensée en précède une autre : Jésus, Juif de son temps, n’attendait rien de la part d’un Samaritain qu’il désigne comme cet étranger, d’une autre engeance, et attendait quelque chose d’autre, de plus… de la part de ses compatriotes. S’il attendait quelque chose, quoi que ce fût, ça n’était donc pas vraiment pour rien qu’il avait servi Dieu en les guérissant tous.
            Cet épisode peut nous en rappeler au moins un autre, celui où les disciples de Jésus n’ont pas été capables de guérir un enfant gravement malade. Et que leur dit Jésus ? « Génération incrédule et pervertie ! Jusqu’à quand serai-je tout proche de vous, et aurai-je à supporter de vous ? » (Luc 9,41) Manifestation de colère ? Manifestation d’impatience ? Le motif de cette colère et de cette impatience signale que Jésus aurait aimé que ses disciples, devant lesquels il servait Dieu, soient autres qu’ils n’étaient, deviennent plus rapidement qu’ils ne le pouvaient les témoins pertinent et efficaces de la grâce.
            Nous pouvons aussi penser à la dernière Pâque que Jésus célèbre avec ses disciples. Il sait que tous vont l’abandonner, et il l’accepte. Mais au moment où cela va effectivement se produire, il prie Dieu son Père : « si tu veux écarter de moi cette coupe... » (Luc 22,42). Cette demande même, qui marque un instant de refus, laisse à penser, au moment où tout va s’accomplir, que Jésus, Fils de Dieu, et vrai homme, a éprouvé cette faiblesse bien humaine qui montre que ça n’est pas toujours pour rien qu’on sert Dieu, ni lui, ni personne d’ailleurs. 

            Personne, et même pas Paul – ou l’auteur des épîtres à Timothée. Vous l’avez entendu tout à l’heure. « … je supporte tout, à cause des élus – des membres de l’Eglise – afin qu’eux aussi obtiennent la vie éternelle (…) » et bien, celui qui s’exprime ainsi avoue dans sa propre déclaration que ça n’est pas pour rien qu’il sert Dieu.
           
            Voyez-vous, à part Elisée le prophète, dans un tout petit fragment de sa vie, personne ne passe la barre. Personne ne semble être en mesure de toujours montrer que c’est pour rien qu’il sert Dieu. Mais ne nous attristons pas. D’abord parce que ce que nous avons eu sous les yeux aujourd’hui, ce sont des tranches de vie. Une autre fois, Elisée chancellera. Une autre fois – bien d’autres fois – Jésus tiendra bien haut l’étendard de la foi en Dieu.
            Et puis quand bien même, les fruits de nos engagements nous auraient par trop déçus, et que nous en venions à renier le Christ notre seigneur et maître, lui ne nous renierait pas. Avez-vous remarqué, tout à l’heure, dans la lecture de Timothée, qu’il est écrit : « Si nous le renions, lui aussi nous reniera » ? C’est au verset 12, c’est comme une tache, ou une épreuve. Un copiste, un jour, aura ajouté cela… Alors, c’est dans la Bible, et nous ne le croyons pas. Peut-être que ça n’est pas toujours pour rien que nous servons Dieu, mais c’est toujours pour rien qu’il nous sert, lui. Lui demeure fidèle, Lui ne peut se renier lui-même.


            Que ses serviteurs lui rendent grâce !
            Vous direz après moi : « Nous rendons grâce à Dieu ! »
            Nous rendons grâce à Dieu !
            Amen

dimanche 6 octobre 2019

De la foi gros comme une petite graine (Luc 17,1-10)



           Une abondante moisson de textes, c’est ce qui nous est donné chaque dimanche que Dieu fait, et ce dimanche 6 octobre est, de point de vue, particulièrement béni. Il y a le prophète Habaquq, que nous lisons rarement, et dont nous pouvons dire que sa pensée est aussi profonde que son livre est succinct ; Habaquq est le prophète qui a inspiré à Paul (Romains 1,16-17) sa réflexion fondatrice sur l’Evangile ; Habaquq est le prophète qui a aussi, le premier, énoncé que « le juste vivra par la foi », énoncé qui a bouleversé ce jeune moine allemand dont nous parlons souvent, Martin Luther et a inspiré l’idée qu’en matière de salut, tout se joue sola fide, par la foi seule. Dans notre moisson du jour, il y a aussi la seconde épître à Timothée, qui vient mettre sous nos yeux une notion très importante, celle du dépôt de la foi, pierre d’entente et d’achoppement, moment essentiel des réflexions œcuméniques. Combien de temps devrait durer nos cultes si nous voulions nourrir ainsi trois fois notre foi ? Nous devrions y passer la journée… et pourquoi pas ? Troisième texte de notre moisson du jour, ceci :
Luc 17
1 Jésus dit à ses disciples : « Il est inévitable que des scandales arrivent ; mais malheur à celui par qui le scandale arrive.
2 Mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une meule de moulin et qu’on le jette à la mer, et qu’il ne scandalise aucun de ces plus petits.
3 Faites-y bien attention. Si ton frère t’offense, fais-le lui savoir ; et s’il s’en repent, pardonne-lui.
4 Et s’il t’offense sept fois durant la même journée et qu’il revienne à toi en disant “Je me repens”, pardonne-lui.
5 Les apôtres dirent alors au Seigneur : « Ajoute-nous la foi. »
6 Mais le Seigneur leur répondit : « Si vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous diriez à ce sycomore “Déracine-toi et va te planter dans la mer !”, et il vous obéirait.
7 Lequel d’entre vous, s’il a un serviteur qui laboure, ou qui farde les bêtes, lui dira à son retour des champs “Va vite te mettre à table !” ?
8 Est-ce qu’il ne lui dira pas plutôt “Prépare-moi de quoi dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et que je boive ; et après, tu mangeras et tu boiras à ton tour” ?
9 A-t-il de la reconnaissance envers ce serviteur parce qu’il a fait ce qui lui était ordonné ?
10 De même, vous aussi, lorsque vous aurez fait ce qui vous était ordonné, dites  “Nous sommes des serviteurs, nulle gratification ne nous est due. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire.” »
Prédication :
            Je voudrais ouvrir la méditation de ce jour avec le mot scandale. Qu’est-ce qui a fait scandale lorsqu’en 1988 est sorti le roman de Salman Rushdie, Les versets sataniques ? Ou encore qu’est-ce qui a fait scandale lorsqu’a été projeté, en 1988 aussi, La dernière tentation du Christ, film de Martin Scorcese, adapté d’un roman éponyme de Nikos Kazantsakis ?
Qu’est-ce qu’un scandale ? La méditation de ce mot me mène à l’évocation d’un livre et d’un film, mais aussi de personnes probablement honnêtes et vertueuses qui, devant quelque chose, un événement, un propos, qui heurte des convictions reçues mais jamais encore réellement pensées ou mises à l’épreuve, s’adonnent à force criaillements. « C’est un scandale ! » Quand ces gens-là crient au scandale de cette manière, le mot est galvaudé…
Mais ce cri, je l’ai entendu une fois aussi, dans la bouche d’un vieux prêtre respectable avec lequel je célébrais un mariage ; tout se déroulait pour le mieux jusqu’au moment où je l’ai entendu crier : « La prière universelle est avant la bénédiction nuptiale ! » J’ai répondu à mi voix : « Oui, et alors ? » « Et alors, a-t-il encore crié, c’est un scandale ! » Sur ces mots il nous a laissés là, la noce et moi, et il est parti vers la sacristie. Nous avons entendu la porte claquer et la serrure se fermer rageusement à double tour… et… je ne vous raconte pas la suite.
            Cette scène a quelque chose de cocasse et mérite votre sourire. Elle mérite aussi votre attention : la foi de ce vieil ecclésiastique, sa foi, indissociable de la pratique bien réglée d’un rite, avait été heurtée… heurtée au point que, pendant quelques minutes, il ne pût plus supporter la présence d’autres êtres humains autour de lui.
Ce scandale aurait-il pu être évité ? Nous n’allons pas refaire l’histoire.

Retenons de cette petite histoire que le scandale a quelque chose à voir avec la foi. Et que lorsque un scandale arrive, celui qui est atteint, celui qui en est victime, voit sa foi être écornée, voire ruinée, pour un temps plus ou moins long, ce qui se traduit par une incapacité temporaire à se compter soi-même parmi les vivants. Le scandale a donc à voir avec la vie, avec la mort, avec la foi…
Nous aimerions donc ne jamais en être l’auteur, et ne jamais en être la victime. Or, Jésus affirme qu’il est impossible qu’il n’y ait pas de scandale. Dès lors que nous ouvrons la bouche, dès lors que nous ouvrons les oreilles, le risque du scandale est là, et le scandale est inévitable… En sera-t-on l’auteur, ou la victime ? S’il arrive que nous en soyons auteur, malheur à nous si nous avons scandalisé, heurté, l’un de ces plus petits qui n’ont pour vivre que leur propre et souvent naïve foi. Si nous en sommes victimes, notre tâche est de pardonner infiniment à ceux qui nous ont offensés, scandalisés, autant de fois qu’ils manifesteront un repentir.

Quelle a pu être dans leur temps la situation des disciples de Jésus ? Comme manifestations de la foi ils ont vu l’insistance parfois désespérée des pauvres gens, ils ont vu la dangereuse et inaccessible audace de leur maître Jésus, ils ont vu la stricte et parfois dominatrice observance des Pharisiens. Ils ont vu surtout que certaines attitudes et propos scandalisent, mais que d’autres attitudes et propos, pleines de tact et de puissance, guérissent et restaurent… A toutes ces attitudes et propos étaient attachées le nom de foi, mais ce qui leur a paru le plus beau, c’est la foi de leur maître, paroles et gestes surhumains de puissance, qu’ils ont ardemment désirée. Et l’écart entre eux et Lui était si grand qu’ils ne lui ont pas demandé : « Augmente en nous la foi. », comme s’ils en avaient un peu déjà mais qu’il leur en faudrait plus pour faire ce que le maître faisait… non pas : « Augmente en nous la foi », mais « Ajoute-nous la foi. » Comme s’ils étaient pourvus déjà de la connaissance du texte et de la connaissance du rituel, et qu’il ne leur manquait que la puissance – une puissance d’en-haut spécifiquement à eux donnée – pour faire de grandes et bonnes choses.

Réponse de Jésus : « Si vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous diriez à ce sycomore “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous obéirait » Que signifie donc cette réponse ? Elle est souvent interprétée comme un reproche que Jésus adresse à ses disciples. Jésus leur reprocherait ainsi de n’avoir que très très peu de foi, mais trop peu ; s’ils en avaient à peine plus que ce qu’ils ont,  ils accompliraient des choses extraordinaires… Mais cette réponse va-t-elle avec les chapitres qui précèdent (une brebis perdue, une pièce perdue, un fils perdu…) ? Va-t-elle avec l’engagement entier et au long cours de ceux qui attendent, cherchent, trouvent, accueillent et partagent leur joie ?  La foi est-elle une puissance d’en-haut dont certains disposent pour prouver que leur dieu est bien Dieu et que c’est lui qu’il faut adorer ? Si vous êtes lecteurs des écrits apocryphes chrétiens, vous savez que des Apôtres de Jésus Christ Fils de Dieu s’y battent à coups de miracles contre les prophètes d’autres dieux. Mais ressusciter un hareng saur, cela tient-il lieu de prédication ? Idem, ordonner à un sycomore de se déraciner et d’aller se planter dans la mer, quel intérêt cela a-t-il ? La réponse de Jésus, « Si vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde… » ne signifie-t-elle pas plutôt « Heureusement, vous n’avez pas la foi, car si peu que vous en auriez, vous feriez n’importe quoi ! » ? Et en faisant ce n’importe quoi, vous acquerriez une position dominante, vous deviendriez exactement semblables à ces gens qui, au nom de la foi qui est la leur, scandalisent, asservissent les plus petits.
A l’appui de cette interprétation, il y a les paraboles qui précèdent notre texte et que nous avons commentées ces dernières semaines. Et il y a aussi la suite du texte. La foi, le croire en paroles et en actes, ce qui est la condition du disciple, du témoin de Jésus Christ, n’est pas une condition de seigneur et maître, mais une condition d’esclave et de serviteur, toujours. Et si, au titre de ce témoignage, il faut occuper un temps une position prééminente, cela ne peut être qu’au titre d’une compétence confiée pour un temps, et jamais au titre d’une qualité essentielle. La parole est donnée pour être transmise. Elle est dite et, Dieu voulant, entendue. Elle œuvre selon sa propre puissance. Et revient à Dieu lorsqu’elle a produit son effet.

Que reste-t-il alors à ceux qui l’ont prononcée et assumée ? Il leur reste leur devise : « Nous sommes vos serviteurs et vous ne nous devez rien pour cela. » Amen

dimanche 29 septembre 2019

A ceux qui ricanent (Luc 16,14-31)


Luc 16
14 Les Pharisiens, qui aimaient l'argent, écoutaient tout cela, et ils ricanaient à son sujet.
15 Jésus leur dit: «Vous, vous exhibez  votre propre  justice devant les hommes, mais Dieu connaît vos cœurs : ce qui entre ces messieurs est supérieur est infamie aux yeux de Dieu.
16 «La Loi et les Prophètes vont jusqu'à Jean; depuis lors, la bonne nouvelle du règne de Dieu est annoncée, et tout le monde veut y entrer par sa propre force.
17 «Le ciel et la terre passeront plus facilement que ne tombera de la Loi une seule virgule.
18 «Tout homme qui renvoie sa femme et en prend une autre est adultère; et celui qui prend une femme renvoyée par son mari est adultère.
  
19 «Il y avait un homme riche qui s'habillait de pourpre et de linge fin et qui faisait chaque jour de brillants festins.
20 Un pauvre du nom de Lazare gisait couvert d'ulcères au porche de sa demeure.
21 Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche; mais c'étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses ulcères.
22 «Or le pauvre mourut et fut emporté par les anges au côté d'Abraham; le riche mourut aussi et fut enterré.
23 Au séjour des morts, comme il était à la torture, il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare à ses côtés.
24 Alors il s'écria: ‹Abraham, mon père, aie pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l'eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre le supplice dans ces flammes.›
25 Abraham lui dit: ‹Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu ton bonheur durant ta vie, comme Lazare le malheur; et maintenant il trouve ici la consolation, et toi la souffrance.
26 De plus, entre vous et nous, il a été disposé un grand abîme pour que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous ne le puissent pas et que, de là non plus, on ne traverse pas vers nous.›
27 «Le riche dit: ‹Je te prie alors, père, d'envoyer Lazare dans la maison de mon père,
28 car j'ai cinq frères. Qu'il les avertisse pour qu'ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture.›
29 Abraham lui dit: ‹Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent.›
30 L'autre reprit: ‹Non, Abraham, mon père, mais si quelqu'un vient à eux de chez les morts, ils se convertiront.›
31 Abraham lui dit: ‹S'ils n'écoutent pas Moïse, ni les prophètes, même si quelqu'un ressuscite des morts, ils ne seront pas convaincus.› »
Ceux qui ricanent...
Prédication :
            « Vous ne pouvez pas servir Dieu et le dieu-argent ». C’est ainsi que se terminait le texte de la semaine dernière – une brebis perdue, une pièce perdue, un fils perdu, une réputation perdue – et la foi de tous ces gens – un berger, une femme, un père, un fondé de pouvoir – qui engagent leur personne, leur réputation, sans rien retenir pour eux-mêmes, sans limite de quantité ni de temps, et sans aucune certitude de retrouver ce qu’ils ont perdu, ni de retrouver ce qu’ils ont investi dans leur recherche. Ces gens-là, ceux dont parlent les paraboles que propose Jésus, qui servent-ils ? Dieu, ou le dieu-argent ?

            Ce que nous voulons suggérer, et explorer, c’est qu’entre servir Dieu et servir le dieu-argent, il ne s’agit pas seulement d’un maître ou d’un autre maître, mais bien de deux manières de servir, deux manières si radicalement différentes qu’elles ne devraient pas être désignées par le même verbe servir… mais c’est ainsi qu’on parle, servir Dieu, servir le dieu-argent… mais, au fond, en vérité, qui sert qui, et surtout comment ? Peut-on caractériser l’une et l’autre des manières de servir ? En reprenant le fil du texte, nous procédons maintenant à une sorte d’inventaire.
1. Premier élément de cet inventaire, exhiber sa propre justice devant ses contemporains, ou – traduction différente – déclarer, devant tout le monde, que ce qu’on fait est juste… alors qu’un seul sait ce qui est juste ou pas, un seul peut mettre justement en balance ce qui se fait publiquement et ce qui est dans le cœur de l’auteur de l’acte, Dieu seul. Exhiber sa propre justice caractériser clairement le service du dieu-argent.

2. Deuxième élément, pervertir l’Évangile. La prédication de Jean le Baptiste, telle que Luc la rapporte, est et reste une prédication de la Torah, de la Loi, même si cette Loi est à la fois très simplifiée et ouverte largement à tout être humain. Elle consiste en une série d’impératifs moraux que tout être humain peut s’appliquer à observer et à l’observance desquels s’attache une sorte de mérite eschatologique. Mais l’Évangile – la bonne nouvelle du règne de Dieu – est à la fois en-deçà et au-delà : l’obéissance à la Loi demeure, mais aucun mérite spécial ne peut être attaché à cette obéissance (à cause du premier élément de l’inventaire), car tout est livré dans la foi à une justice que Dieu seul connaît. Seule, la grâce de Dieu… tel est sur ce point l’Évangile. Or, il se passe que cette bonne nouvelle est pervertie, en ce que certains – tout le monde, dit le texte – fait de l’adhésion à l’Évangile une obéissance méritoire de plus… (Ce fut le drame permanent, au début du 16ème siècle, des premières années de vie consacrée d’un jeune moine nommé Martin Luther, jusqu’à ce qu’il découvre que, s’agissant du salut de Dieu, tout est grâce…).
3. Troisième élément, pervertir l’obéissance. C'est-à-dire rejeter une obéissance jugée trop contraignante, trop vieille, voire dépassée, et remplacer cette vieille obéissance par une nouvelle obéissance, plus jeune, plus simple, moins contraignante. C’est ce que suggère analogiquement le petit verset qui semble être un enseignement sur le divorce et le remariage, ce qu’il n’est absolument pas. Être adultère, c’est prendre une femme seulement pour le plaisir, ou le prestige, qu’elle apporte et sans considération aucune de l’être humain qu’elle est ; c’est aussi la renvoyer, la jeter lorsqu’on en est lassé, lorsqu’on a fini de s’en servir – et les femmes de ce temps-là étaient encore plus vulnérables que les femmes d’aujourd’hui et de chez nous. Une femme rejetée, jetée était plus vulnérable encore que les autres femmes… et il se trouvait d’autres hommes pour les récupérer. Or, les sages d’Israël affirment que l’union de l’homme et de la femme et l’union de l’humain avec la Torah – c'est-à-dire avec Dieu – sont images l’une de l’autre. On ne change donc pas de Dieu, d’obéissance, et de femme d’une manière capricieuse et intéressée. Adultère et idolâtrie sont ici deux images du service du dieu-argent, alors que l’Évangile illumine toute obéissance raisonnée...
4. Quatrième élément de notre inventaire, l’indisponibiilité. Il était une fois un homme riche qui s’habillait de pourpre et de linge fin, et qui faisait bonne chère chaque jour. Ce n’est pas exactement chaque jour qui est écrit, mais à longueur de journées ; entendons bien d’un bout à l’autre de la journée – de chaque journée l’une après l’autre – à longueur de temps sans jamais jamais s’interrompre, sans jamais jamais prendre le temps d’un regard sur le vrai monde, qui pourtant commence très exactement sur le pas de la porte de sa propre maison, et sans jamais jamais conséquemment s’interroger sur sa propre manière de vivre et de faire. Le quatrième élément de notre inventaire est ainsi l’indisponibilité. Cet homme riche est indisponible pour l’étude, et indisponible aussi pour ses semblables. Alors qu’il fait partie même du service de Dieu que de s’interrompre pendant 1/7ème du temps pour se consacrer à des tâches sans finalités ou buts atteignables, comme l’étude, seul et en communauté, comme la prière, comme le partage de nourriture, etc..
5. Cinquième élément, toujours en lisant cette parabole, l’instrumentalisation d’autrui. Après avoir ignoré le pauvre Lazare, l’homme riche le considère juste comme un domestique. Après avoir ignoré Abraham, le riche le considère aussi comme un domestique. L’un et l’autre, Lazare et Abraham, chargés de tâches surhumaines, chargés de franchir des abîmes infranchissable, et chargés aussi  de faire entendre l’appel à la conversion à des gens qui ont fait leur vie durant profession d’indifférence et d’indisponibilité, avec pour but final que leur confort d’ici-bas soit récompensé d’un confort dans l’au-delà...

Et voici que nous sommes arrivés à la fin du texte que nous méditons aujourd’hui. Notre inventaire touche à sa fin. Comme nous avons lu aussi quelques versets du prophète Amos (Amos 6,1-7), nous pouvons apprécier un peu à quel point les choses n’ont pas changé sur une période d’environ 9 siècles (9 siècles entre Amos et Luc) (21 siècles entre Luc et nous). Les choses… quelles choses ? Les pires et les meilleures. Le service du dieu-argent, et le service de Dieu. Et qu’y pouvons-nous ? Commencer par dresser un inventaire, toujours le même, de ce qu’il en est du service du dieu-argent – qui s’identifie si bien avec cette idolâtrie que Moïse et les prophètes n’ont cessé de combattre – nous avons dressé cet inventaire. Et cet inventaire nous permet une sorte de caractérisation un peu par contraste du service de Dieu : respect, disponibilité, prudence, discrétion, modestie. Avec cette caractérisation, nous prenons surtout la mesure du chemin à parcourir. 

            Et sur ce chemin, que ferons-nous ? L’injonction d’Abraham nous est aussi adressée. Écouter Moïse et les Prophètes… Une certaine pudeur de Luc l’évangéliste l’aura empêché d’ajouter ses propres écrits à une liste aussi prestigieuse. Nous ne pouvons qu’écouter Moïse, les Prophètes, et les écrits de Luc – son évangile et les actes des Apôtres – et quelques autres textes aussi. Tâcher de transmettre, de partager nos essais de compréhension et le peu que nous savons.
Pour ce qu’il en est d’aller plus loin, pour ce reste qui fait qu’une personne passe de la curiosité à l’étude, et de l’étude à la foi, de l’indisponibilité à la disponibilité, et de l’inaction à l’action, cela ne nous appartient pas. Cela appartient à Dieu seul.
            Que cela appartienne à Dieu seul est une de phrase qui sort de notre bouche, mais qui vient de notre cœur plus que de notre intelligence. C’est l’un des énoncés de notre foi.

            Seigneur, nous t’en prions, viens au secours de notre foi !


dimanche 22 septembre 2019

Etre plein de foi (Luc 16,1-13)



Luc 16
1 Puis Jésus dit à ses disciples: «Un homme riche avait un fondé de pouvoir qui fut accusé devant lui de dilapider ses biens.
2 Il le fit appeler et lui dit: ‹Qu'est-ce que j'entends dire de toi? Rends les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.›
3 Le fondé de pouvoir se dit alors en lui-même: ‹Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance? Bêcher? Je n'en ai pas la force. Mendier? J'en ai honte.
4 Je sais ce que je vais faire pour qu'une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m'accueillent chez eux.›
5 Il fit venir alors un par un les débiteurs de son maître et il dit au premier: ‹Combien dois-tu à mon maître?›
6 Celui-ci répondit: ‹Cent jarres d'huile.› Le fondé de pouvoir lui dit: ‹Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris cinquante.›
7 Il dit ensuite à un autre: ‹Et toi, combien dois-tu?› Celui-ci répondit: ‹Cent sacs de blé.› Le fondé de pouvoir lui dit: ‹Voici ton reçu et écris quatre-vingts.›
8 Et le maître fit l'éloge du fondé de pouvoir trompeur, parce qu'il avait agi avec habileté. En effet, ceux qui appartiennent à ce monde sont plus habiles vis-à-vis de leurs semblables que ceux qui appartiennent à la lumière.
9 «Eh bien! Moi, je vous dis: faites-vous des amis avec l'Argent trompeur pour qu'une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
10 «Celui qui est digne de confiance pour une toute petite affaire est digne de confiance aussi pour une grande; et celui qui est trompeur pour une toute petite affaire est trompeur aussi pour une grande.
11 Si donc vous n'avez pas été dignes de confiance pour l'Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable?
12 Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour ce qui vous est étranger, qui vous donnera ce qui est à vous?
13 «Aucun domestique ne peut servir deux maîtres: ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent.»
Prédication :


            Relisons maintenant quelques versets de notre texte, une autre traduction. Paroles de Jésus :
 8 Le maître couvrit de louanges son coupable fondé de pouvoir, parce qu’il avait agi d’une manière généreuse et responsable. C’est que, dans cette génération, les fils de ce monde sont plus généreux et responsables que les soit disant fils de lumière.
9 Je vous le dis, faites vous donc vous-mêmes des amis avec le dieu-argent coupable, et s’il vous abandonne, on vous accueillera dans les demeures éternelles...

10 Celui qui est plein de foi pour une toute petite affaire est plein de foi aussi pour une grande ; et celui qui agit de manière coupable pour une toute petite affaire agira de manière coupable aussi pour une grande.
11Si donc vous n’avez pas été plein de foi pour l’argent coupable, qui vous confiera ce qui est véritablement bon ?
12 Et si vous n’avez pas été pleins de foi pour ce qui vous est étranger, qui donc vous donnera ce qui est intime ?
13 Aucun personnel de maison ne peut servir deux seigneurs : ou bien il méprisera l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et délaissera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et le dieu-argent.
            Une brebis, une pièce, un fils… Souvenons-nous de ces paraboles que nous avons lues dès l’école du dimanche, et que nous avons méditées il y a une semaine. Une brebis était perdue, une sur 100 ; le berger abandonna les 99 autres dans le désert ; il les abandonna sans limite de temps, jusqu’à ce qu’il retrouve la 100ème. Je repense ici à Madame Véronique Moins, président du CP l’Église Eyrieux-Boutières, agricultrice, éleveur de moutons, mère de 5 enfants… qui me fit un jour remarquer qu’aucun berger n’agit ainsi, et que si l’on sait d’un berger qu’il agit ainsi, plus aucun éleveur ne voudra jamais l’employer.
            Une pièce était perdue, une sur 10 – le dixième d’une très très petite somme ; une femme abandonna toute autre activité, sans limite de temps, et chamboula toute sa maison, jusqu’à ce quelle retrouve la pièce. N’eût-elle pas plutôt dû retourner à quelque autre travail rétribué qui lui aurait évidemment rapporté d’avantage ?
            Un fils cadet était parti au loin, emportant avec lui une part importante de la fortune familiale ; sa prodigalité lui valut de connaître la misère noire. Quel père juif de ce temps-là, au terme d’une attente infiniment longue, aurait accueilli  les bras grands ouverts un fils cadet dispendieux, souillé, et impur ?
            Ces trois paraboles, prises ensemble, forment le schéma d’un engagement intégral, sans aucune limite de temps, en faveur de causes apparemment indéfendables, voire perdues. Ces trois paraboles sont dans le 15ème chapitre de l’évangile de Luc. Nous poursuivons la lecture, c’est maintenant le 16ème chapitre de cet évangile.

« Puis Jésus dit à ses disciples : “ Un homme riche avait un fondé de pouvoir qui fut accusé de dilapider ses biens.” » Il en fut accusé – la bible latine emploie à raison le verbe diffamer. Diffamé, il fut renvoyé. Vous savez ce que furent ses derniers actes de gestion, et vous savez aussi qu’il fut, contre toute attente, louangé par son maître. Tâchons de comprendre cela en profitant de ce que nous avons découvert au fil de nos précédentes méditations.

            Cet homme, donc, était le fondé de pouvoir d’un riche propriétaire. En ce temps-là, un fondé de pouvoir ne percevait aucun salaire. Il gérait des biens ; il prêtait sous le sceau de son maître, avec un certain taux d’intérêts, et il recouvrait plus tard la créance, se payant lui-même sur les intérêts perçus. L’archéologie – le dépouillement de très anciens documents commerciaux – nous a permis de connaître les taux auxquels on prêtait ; ces taux étaient considérables, 100% annuel n’était pas rare. L’archéologie nous a permis aussi de savoir que les économistes de ce temps-là savaient déjà que de tels taux sont un poison pour la société : le roi babylonien Hammourabi, 1800 ans avant Jésus Christ, avait déjà légiféré contre de tels taux… mais sa législation fut comme une lettre morte ; ainsi 1800 ans après Hammourabi, dans le monde où vivait Jésus, la pratique du prêt usuraire n’avait absolument pas disparu. Aujourd’hui, 3900 ans – 39 siècles – après Hammourabi, on peut lire dans Jeune Afrique que des taux de 200% mensuel sont encore pratiqués par certains usuriers. L’amour du dieu-argent n’a jamais cessé.
            Et voici donc que, pour 50 jarres d’huile empruntées, il aurait fallu en rendre 100 (au taux annuel de 100%) à la fin de la saison suivante… la spirale de l’endettement est prête à s’enclencher, qui peut mener en ce temps-là un débiteur ruiné à être vendu comme esclave au profit de son créancier...  En falsifiant les créances, le fondé de pouvoir libère les débiteurs d’une dette qui les étranglait, et il rend aussi en même temps tout son capital à son maître. Mais pour atteindre ce résultat, il renonce à toute rétribution personnelle, et très probablement aussi à tout emploi futur : quel propriétaire voudra d’un fondé de pouvoir susceptible d’agir ainsi ? Et quant au fait d’être un jour remercié de son geste par les débiteurs qu’il a élargis, c’est très incertain. Mais n’avons-nous pas vu qu’une action bonne s’accomplit en toute simplicité, c’est à dire sans projet d’être rétribué… Ainsi l’engagement de ce fondé de pouvoir est-il intégral, sans limite de durée, en faveur d’une cause juste, cause à la rétribution incertaine. Son engagement, dont il va payer le prix le plus fort suggère aux plus puissants la voie de la miséricorde et de la modération, et libère réellement les plus vulnérables du sort qui leur était réservé.
Tout ceci, n’est-ce pas, ressemble beaucoup à l’Évangile, à la bonne nouvelle de Jésus Christ, qui se déploie ici sur le terrain de l’économie. Mais cela n’est évidemment pas le seul déploiement possible de l’Évangile. A chaque endroit, en chaque lieu, en chaque âme, là où l’on vit sous le régime de la dette qui étrangle et de la domination qui écrase, cette parabole est pertinente, et l’est en même temps que les trois autres paraboles que nous avons évoquées (la brebis, la pièce, et le fils).
Ces quatre paraboles peuvent être vues comme le paradigme, le modèle, la représentation symbolique du cadre de tout engagement chrétien, de tout engagement fraternel. Et maintenant, nous pourrions dire « Va, et toi, fais de même… » Et prononcer le Amen qui signalerait la fin de la prédication.

Pourtant, nous allons continuer encore un peu. Avec ces quatre paraboles, nous avons vu s’esquisser des figures concrètes de la grâce : ce sont bien des sauveurs que nous voyons agir. Alors nous ne pouvons pas comprendre que des traducteurs de la Bible fassent du fondé de pouvoir une espèce de filou.
Donc, lorsque l’employeur couvre de louanges son désormais ex fondé de pouvoir, il y a dans ses louanges tout le récit d’un changement personnel de perspective, le récit d’une conversion.
De plus, lorsque le fondé de pouvoir est qualifié de trompeur par des traducteurs, nous devrions plutôt entendre qu’il commet effectivement des actes délictueux en falsifiant des créances, mais que par ces actes il suggère une refonte radicale du système du crédit, élément d’une réforme de la justice sociale…
Et puis, lorsque nous lisons que ce fondé de pouvoir avait agi avec habileté, ou astuce, nous devrions plutôt bien entendre qu’il avait agi avec prudence (prudentia), une prudence pratique, une sagesse donc, capable de distinguer les mauvaises choses des bonnes choses, de choisir les bonnes choses et de répondre de ces choix.
Et comme la sagesse est l’un des noms de Dieu, nous pouvons dire enfin que le maître louangea, couvrit de louanges son ex fondé de pouvoir parce qu’il s’était montré plein de foi.

            Et maintenant, dans la foi, que ferons-nous ? Nous ferons nôtre cette exhortation toute simple, simple comme un cantique pour enfants : « Lis ta Bible et prie chaque jour Si tu veux grandir ». Quant au chemin, il a été balisé, déjà : « Brise les chaînes injustes, dénoue les liens de tous les jougs, renvoie libre ceux qu’on opprime… »
            Que le Seigneur nous bénisse
            Amen


Post scriptum

            Vous ne pouvez pas servir Dieu et le dieu-argent ! Il ne s’agit pas seulement d’un maître ou de l’autre. Mais bien aussi de deux manières de servir, deux manières qui, si elles existaient à l’état pur, s’excluraient totalement l’une l’autre. Et cette parabole, avec les trois qui la précède, serait un récit typologique… Aimer n’est pas miscible avec mépriser ; s’attacher n’est pas non plus miscible avec délaisser. Il y a donc des gens qui servent l’argent comme Dieu, et tant mieux. Il en est d’autres qui servent l’argent comme dieu, ce que nous avons appelé ici dieu-argent, en faisant référence au dieu – avec un petit d – dont nous avons parlé il y a peu…
            Il reste encore une cinquième parabole. Nous verrons, peut-être, la semaine prochaine.