dimanche 27 mai 2018

Trinité (Matthieu 28,16-20)

Matthieu 28
16 Quant aux onze disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes.
18 Jésus s'approcha d'eux et leur adressa ces paroles: «Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre.
19 Allez donc: de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,
20 leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps.»
Prédication

            « Baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit et apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai prescrit », c’est, juste avant la promesse finale, le double commandement sur lequel s’achève le récit de l’évangile de Matthieu. Cet évangile nous est proposé en ce premier dimanche après Pentecôte, dimanche de la Trinité.
            Il est tentant, n’est-ce pas, de voir dans cette formule une déclaration Trinitaire : Dieu est Père, Fils et Saint Esprit. Mais cette formule baptismale  n’est pas une déclaration Trinitaire. Celle formule arrive là, tout à coup, dans l’évangile de Matthieu. On la voit aussi arriver là, tout à coup, dans La Didachè – l’enseignement des douze Apôtres. Ces deux textes sont importants à la fin du premier siècle après Jésus Christ. La formule est donc ancienne. Cela nous indique probablement que certaines branches du christianisme naissant baptisaient au nom du Père, d’autres au nom du Fils, d’autres encore au nom du Saint Esprit, et que quelqu’un a tenté une synthèse. L’Ancien Testament est familier de ce genre de synthèse, et l’évangile de Matthieu est pétri de culture de l’Ancien Testament. Donc certains milieux chrétiens ont très tôt baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ; d’autres milieux baptisaient au nom du Christ (relisez les Actes). Les débats sur la Trinité ont eu lieu un bon siècle plus tard, ils ont duré plus d’un siècle (au moins jusqu’au Concile de Nicée, 325), et la formule baptismale proposée par Matthieu s’est alors naturellement imposée.
            Ceci étant dit, cette formule baptismale avait certainement une signification en elle-même bien avant d’être trinitaire, et elle garde certainement une signification – ou plusieurs – indépendamment de l’état de la doctrine en matière de Trinité.
C’est ma proposition, pour ce matin, que nous nous mettions en quête d’une signification symbolique possible de cette formule au  nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit, je te baptise. Ce qui fait quatre points – le plan de cette prédication. 

            Ayant écarté l’idée que cette formulation soit théologique – Trinitaire – et ne tenant pas trop a priori à la proclamation d’une unité originaire de l’Eglise, je propose plutôt que cette formulation soit anthropologique : elle dit ce qu’est un être humain, et, si on le veut un être humain qui croit et qui vit une expérience de vie chrétienne au sein d’une communauté. Ce que nous allons donc tenter, c’est de construire en quelques minutes une petite anthropologie de l’être humain croyant. Et cela commence par la naissance d’un petit d’homme qu’on va baptiser sans aucunement lui demander son avis. On va l’immerger – baptême religieux ou pas – immersion ou pas – dans la vie, comme il est immergé dans l’air qu’il respire.

1. Au nom du Père. L’évangile de Matthieu commence par une généalogie descendante : « Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob… », sautons 15 versets, un autre « Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, de laquelle est né Jésus, que l'on appelle Christ ». C’est la généalogie des pères. Une généalogie si longue – 42 générations – qu’on ne va pas hésiter à la dire perpétuelle.
Baptiser au nom du Père, c’est baptiser dans la perpétuité du Père, dans la perpétuité du témoignage écrit par les pères. C’est reconnaître que, sans ses pères, c'est-à-dire sans une inscription de sa vie et de sa pensée dans la suite infinie des générations, l’être humain n’est rien. Apprendre cela est la tâche d’une vie. Il faut une vie entière pour apprendre à n’être qu’un maillon, qu’un bref instant dans le fil de l’histoire, qu’un soupir dans le chant de la création. Etre baptisé au nom du Père, c’est donc se laisser inscrire, se laisser instruire, dans la perpétuité de la foi chrétienne, dans la perpétuité de la vie.
Au nom du Père
2. Au nom du Fils. Le Fils est celui qui mange et qui boit avec ses contemporains, sans les discriminer en quelque manière. Le Fils a des disciples, et des compagnons. Il partage le sort commun de sa génération, une génération qui cherche à vivre sa piété sous occupation païenne, dans un monde qui s’est ouvert ; et à cette génération, certains se rendent compte que si cette piété ne s’ouvre pas, justement, aux païens, au monde, elle n’aura d’autre perspective que disparaître.
Jésus vit avec les hommes, pour les hommes, jamais sans les hommes. Il résiste à la tentation de les dominer et de les asservir. Il ne les regarde pas de haut. Et s’il vient à les affronter, c’est les yeux dans les yeux, dans un engagement total de sa vie et de sa personne. Il vient même au monde dans les circonstances les plus humbles qui soient : une jeune femme est trouvée enceinte du Saint Esprit… Ne pensez surtout pas à la romance de la naissance de Jésus selon Luc, mais plutôt à une désespérément simple grossesse.
Jésus commence tout en bas de l’humanité, et il se lie à tous, construit une messianité singulière dont le fondement revient à affirmer qu’il n’est rien sans ses contemporains, rien sans ses frères les humains. Baptiser au nom du Fils, c’est donc inscrire l’être humain dans l’humble fraternité humaine, sans prétention, sans hiérarchie et sans discrimination.
Au nom du Fils

3. Au nom du Saint Esprit. Nous affirmons maintenant – mais maintenant seulement – que chaque être humain est unique, que si l’on est juste le maillon d’une lignée infinie, et seulement l’un parmi tous les autres de ses contemporains, on est aussi quelqu’un. Qu’on soit aussi quelqu’un ne signifie pas qu’on est surtout et avant tout surtout quelqu’un. Nous ne sommes individuellement pas des gens très extraordinaires, même si une vie est distincte de toutes les autres vies.
Dans chaque vie, il y a le très ordinaire des jours, le très commun, mais aussi, parfois, l’irruption, l’extraordinaire, la soudaineté. Repensons à cette jeune fille, Marie, qui, soudain, est trouvée enceinte d’on ne sait qui ; repensons à Joseph qui, soudain, s’est trouvé confronté à la soudaine grossesse de sa promise ; repensons à Joseph encore qui, avec une prudence et une lucidité prodigieuse, se retire en Egypte avec femme et enfant.
Le grand mystère de la singularité de l’être humain est porté par la soudaineté du Saint Esprit. Baptiser au nom du Saint Esprit, c’est, d’avance, saluer les moments tout à fait singuliers qui seront peut-être un jour vécus ; c’est également apprendre à ne rien faire pour les provoquer ; c’est enfin apprendre à disposer son cœur et son esprit de manière à pouvoir les accueillir.
Au nom du Saint Esprit
Résumons maintenant : baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, c’est se reconnaître baigné, immergé, dans la perpétuité des générations, celle de la foi, celle du nom du Père ; c’est aussi se reconnaître immergé dans la contemporanéité de la fraternité, celle dont le nom et l’exemple du Fils sont les signes et les modèles ; c’est enfin (à la fin) se reconnaître immergé dans la soudaineté, la singularité imprévisible de l’Esprit Saint qui fait que chaque vie est distincte de toutes les autres vies.
Baptiser, nous le savons, signifie immerger, raison pour laquelle certaines personnes ne baptisent qu’avec un rituel d’immersion. Ceci dit, les quelques instants d’une cérémonie pèsent peu par rapport à la durée de la vie. Baptiser signifie également plonger un récipient dans l’eau pour puiser de l’eau. Dans cette seconde signification, nous voyons que baptiser est une activité. Et qu’à cette activité il convient que nous préparions nos enfants, nos amis, ceux qui nous demandent de les instruire, pour qu’ils puissent apprendre à vivre dans la foi et à vivre de la foi. Nous voulons juste dire que le baptême n’est pas seulement un geste, mais qu’il n’est jamais distinct de la catéchèse. Le baptême est ainsi tout un apprentissage que les baptisés ont à faire, mais que ceux qui baptisent ont également à faire, plus encore que ceux qu’ils baptisent.

Alors il nous faut comprendre que, baptisés ou pas, l’exhortation apostolique du Ressuscité s’adresse très essentiellement à nous. Soyez baptisés au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit. C’est le beau travail de toute une vie : apprendre à croire, apprendre à devenir simplement un être humain. Amen

dimanche 20 mai 2018

La foi, l'émotion, la raison (Actes 2,1-41)

Il s'agira de lire 41 versets. Un très long texte pour une prédication. Je vous le propose ci-dessous ; il est plutôt connu, c'est le second chapitre du livre des Actes, un récit qui met en scène l'Esprit saint. En le lisant on verra qu'il y a deux manifestations publiques de la présence de l'Esprit. L'une très brève, relevant de l'intimité de chacun, l'autre très longue - voire exagérément didactique, ou magistrale, relevant de l'expertise d'un seul. C'est du contraste - voire de la contradiction - entre ces deux parties que naît cette méditation. Il vous faut donc commencer par persister dans la lecture, et traversant le long, très long discours de Pierre.

Actes 2
1 Quand le jour de la Pentecôte arriva, ils se trouvaient réunis tous ensemble.
2 Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d'un violent coup de vent: la maison où ils se tenaient en fut toute remplie;
3 alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s'en posa sur chacun d'eux.
4 Ils furent tous remplis d'Esprit Saint et se mirent à parler d'autres langues, comme l'Esprit leur donnait de s'exprimer.
5 Or, à Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel.
6 À la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue.
7 Déconcertés, émerveillés, ils disaient: «Tous ces gens qui parlent ne sont-ils pas des Galiléens?
8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle?
9 Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, du Pont et de l'Asie,
10 de la Phrygie et de la Pamphylie, de l'Égypte et de la Libye cyrénaïque, ceux de Rome en résidence ici,
11 tous, tant Juifs que prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu.»
12 Ils étaient tous déconcertés, et dans leur perplexité ils se disaient les uns aux autres: «Qu'est-ce que cela veut dire?»
13 D'autres s'esclaffaient: «Ils sont pleins de vin doux.»
14 Alors s'éleva la voix de Pierre, qui était là avec les Onze; il s'exprima en ces termes: «Hommes de Judée, et vous tous qui résidez à Jérusalem, comprenez bien ce qui se passe et prêtez l'oreille à mes paroles.
15 Non, ces gens n'ont pas bu comme vous le supposez: nous ne sommes en effet qu'à neuf heures du matin;
16 mais ici se réalise cette parole du prophète Joël:
17 Alors, dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai de mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles seront prophètes, vos jeunes gens auront des visions, vos vieillards auront des songes;
18 oui, sur mes serviteurs et sur mes servantes en ces jours-là je répandrai de mon Esprit et ils seront prophètes.
19 Je ferai des prodiges là-haut dans le ciel et des signes ici-bas sur la terre, du sang, du feu et une colonne de fumée.
20 Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang avant que vienne le jour du Seigneur, grand et glorieux.
21 Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.
22 «Israélites, écoutez mes paroles: Jésus le Nazôréen, homme que Dieu avait accrédité auprès de vous en opérant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez,
23 cet homme, selon le plan bien arrêté par Dieu dans sa prescience, vous l'avez livré et supprimé en le faisant crucifier par la main des impies;
24 mais Dieu l'a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n'était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir.
25 David en effet dit de lui: Je voyais constamment le Seigneur devant moi, car il est à ma droite pour que je ne sois pas ébranlé.
26 Aussi mon coeur était-il dans la joie et ma langue a chanté d'allégresse. Bien mieux, ma chair reposera dans l'espérance,
27 car tu n'abandonneras pas ma vie au séjour des morts et tu ne laisseras pas ton saint connaître la décomposition.
28 Tu m'as montré les chemins de la vie, tu me rempliras de joie par ta présence.
29 «Frères, il est permis de vous le dire avec assurance: le patriarche David est mort, il a été enseveli, son tombeau se trouve encore aujourd'hui chez nous.
30 Mais il était prophète et savait que Dieu lui avait juré par serment de faire asseoir sur son trône quelqu'un de sa descendance, issu de ses reins;
31 il a donc vu d'avance la résurrection du Christ, et c'est à son propos qu'il a dit: Il n'a pas été abandonné au séjour des morts et sa chair n'a pas connu la décomposition.
32 Ce Jésus, Dieu l'a ressuscité, nous tous en sommes témoins.
33 Exalté par la droite de Dieu, il a donc reçu du Père l'Esprit Saint promis et il l'a répandu, comme vous le voyez et l'entendez.
34 David, qui n'est certes pas monté au ciel, a pourtant dit: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: assieds-toi à ma droite
35 jusqu'à ce que j'aie fait de tes adversaires un escabeau sous tes pieds.
36 «Que toute la maison d'Israël le sache donc avec certitude: Dieu l'a fait et Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié.»
37 Le cœur bouleversé d'entendre ces paroles, ils demandèrent à Pierre et aux autres apôtres: «Que ferons-nous, frères?»
38 Pierre leur répondit: «Convertissez-vous: que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Jésus Christ pour le pardon de ses péchés, et vous recevrez le don du Saint Esprit.
39 Car c'est à vous qu'est destinée la promesse, et à vos enfants ainsi qu'à tous ceux qui sont au loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera.»
40 Par bien d'autres paroles Pierre rendait témoignage et les encourageait: «Sauvez-vous, disait-il, de cette génération dévoyée.»
41 Ceux qui accueillirent sa parole reçurent le baptême, et il y eut environ trois mille personnes ce jour-là qui se joignirent à eux.

Prédication :
Ceux qui accueillirent la parole et qui reçurent le baptême furent environ 3000. Et nous nous demandons quelle parole ils accueillirent. Car il y a dans ce texte deux manifestations de la parole. Il y a cette manifestation spontanée et incroyable : des gens qui sont – osons le dire – des ploucs, se mettent à dire les merveilles de Dieu dans des langues qu’ils n’ont jamais apprises. Et il y a Pierre – plouc parmi les ploucs – qui prononce un long – n’est-ce pas – très long – trop long ? – discours parfaitement structuré, structuré comme un catéchisme à l’ancienne… C’est apparemment dans le sillage de ce discours que ceux qui y assistent ont le cœur bouleversé. Je dis apparemment…
Deux manifestations de la parole : une manifestation collective égalitaire, simplissime, exclamative, et une manifestation individuelle hiérarchisée, très construite et très didactique. Le récit nous les présente dans un certain ordre : (1) le mystère des langues et (2) le discours construit, c'est-à-dire (1) l’émotion intérieure qui précède (2) le catéchisme ; ou encore (1) la communication intime qui précède (2) l’exposé rationnel de la foi.
Cet ordre – on pourrait même parler d’un ordonnancement des choses – (1) précède (2) – saute aux yeux lorsqu’on lit les 36 premiers versets de Actes 2. Mais, repris par la bouche de Pierre, au verset 38, le don du Saint Esprit arrive après l’exposé de la foi, et même après le baptême. C'est-à-dire que ce qui venait en premier dans la première partie du récit vient en dernier dans la seconde partie ; et alors (2) précède clairement (1).

Y a-t-il un ordre naturel des choses ? Doivent-elles être hiérarchisées ? Manifestement, l’auteur des Actes des Apôtres s’est posé la question. Et s’il s’est posé la question, c’est qu’il a dû remarquer, en son temps, qu’il y avait des communautés très portées sur l’émotion et la spontanéité, d’autres communautés très portées sur la réflexion et la rationalité, et que ces communautés, se réclamant d’un même Dieu et d’un même Christ, n’entretenaient pourtant pas des relations très fraternelles... ça n'a guère changé depuis.
L’auteur des Actes des Apôtres s’est manifestement posé la question. Mais il n’a manifestement pas répondu à la question en termes de chronologie. Parfois, dans le livre des Actes, l’Esprit Saint vient avant la catéchèse, parfois après, parfois pendant. Ce qu’a affirmé l’auteur, c’est que l’Esprit Saint se défie des structures et règlements mis en place par les hommes. Ce qu’il a affirmé aussi, c’est que, doctrine biblique ou spontanéité spirituelle, tous appartiennent à une seule et même Eglise… Il n’est pas certain qu’il ait été parfaitement entendu.
La question n’a cessé de résonner, de se répéter, et de susciter toujours la même réponse au sein des Eglises. Pour ne parler que de Luther, il a affirmé que les éléments intérieurs (don de l’Esprit et inspirations personnelles) ne viennent pas avant ni sans les éléments extérieurs (enseignement de l’Eglise). Mais de cela peut-on faire une sorte de règle ? Une telle règle serait d’emblée battue en brèche par tout lecteur un peu fin du  second chapitre du livre des Actes des Apôtres, comme nous l’avons vu. Et il nous faut donc examiner simultanément ce que nous allons considérer comme deux manifestations de ce que nous appelons l’Eglise. 

Premièrement, « ils se mirent à parles d’autres langues, comme l’Esprit leur donnait de s’exprimer ». C’est totalement inattendu, totalement spontané. Cela fait de chacun un prédicateur autorisé. C’est une puissance d’invention et de reformulation considérable. Cela a donc une fonction tout à fait importante dans la vie de l’Eglise, une fonction justement de créativité qui met tous les membres de l’Eglise sur un pied d’égalité. C’est l’aspect positif de cette inspiration directe. Mais, à bien y regarder, cette même inspiration n’a pas que des avantages et, en particulier, elle ne bâtira pas une communauté. Tout au plus formera-t-elle un groupe éphémère dont les limites transpercent les frontières doctrinales – on appelle ça aujourd’hui christianisme post-confessionnel – mais cela ne permet pas de réflexion au long cours. Et puis ce genre de groupe, justement, faute de réflexion au long cours, n’est pas en mesure de réfléchir sur un bien commun. L’inclusivisme radical a de graves défauts. Ignorant le long terme et le collectif, il ne peut que juxtaposer des émotions individuelles qui, faute justement de réflexion, sont esthétiquement belles, mais potentiellement nocives. Dans l’emportement d’une émotion, on peut hurler Christ est Vainqueur tout autant, et avec pas d’avantage de raison, qu’on pousse des cris de singes dans les stades lorsque tel joueur de couleur touche le ballon ; on peut jouir simultanément tous ensemble, sans aucunement s’interroger sur une sorte de bien commun. Faute d’une élaboration rationnelle et d’une réflexion critique, l’inspiration directe se satisfait de la jouissance de la foule et ne dispose d’aucun moyen pour discerner les esprits…
Secondement – sans hiérarchiser – vient le discours de Pierre dont le premier verbe est le verbe comprendre. Pierre, qui se pose ici en autorité reconnue et indiscutable, explique et argumente. Le moins qu’on puisse dire c’est que son discours et très largement englobant : ce qui se passe correspond au « plan arrêté par Dieu dans sa prescience », mieux vaudrait dire sa pré-compréhension ; l’ambition de l’enseignement de Pierre est que les auditeurs, en comprenant son discours, comprenne ce que Dieu lui-même a compris depuis toujours et pour toujours… excusez du peu. A ce discours – et à ce type de discours – il nous faut reconnaître d’immenses vertus : il crée un langage commun, structuré, sur lequel peuvent se greffer d’infinies variations, au sujet duquel on peut, ensemble, s’interroger, et qui permet de mettre des mots sur des événements – on gagne ainsi en intelligibilité – et, le cas échéant, de faire un classement, voire un tri, des événements. Il faut un discours rationnel pour pouvoir discerner les esprits. Mais, il faut aussi le reconnaître, ce type de discours peut se poser, voire être reçu, comme norme absolue et devenir le carcan d’une communauté sûre d’elle-même, exclusive et sclérosée.   

Nous ne pouvons pas en rester là avec le contenu de notre prédication. L’auteur des Actes ne le fait pas. A sa manière – en ayant l’air de raconter une histoire de l’Eglise – il se prononce pour les générations présentes et futures, et il leur fait remarque que la véritable fécondité d’une Eglise ne réside pas dans la doctrine excluant l’émotion, ni dans l’émotion excluant la doctrine. L’émotion a besoin de la doctrine pour se structurer en langage et pour pouvoir discerner les esprits ; la doctrine a besoin de l’émotion pour ne pas se prendre pour ce qu’elle n’est pas, pour se rappeler que Dieu est toujours autre, plus, moins, mais essentiellement autre que ce qu’on prétend comprendre de Lui.
Dans une communauté vivante et fraternelle, chacun peut vivre, selon ses propres affinités, de puissantes émotions, et élaborer une pensée de la foi. Et ce n’est pas l’une ou bien l’autre, ni l’une plutôt que l’autre. Même si chaque communauté a son propre style, c'est l’une et l’autre. Car nous sommes des êtres d’émotion,  autant que des êtres de raison.

Puisse donc l’Esprit Saint nous inspirer, inspirer nos émotions et nos discours. Et puissent nos cœurs, et notre communauté, être robustes et accueillants. Amen


dimanche 6 mai 2018

Dieu est amour (1 Jean 4,7-10 et Jean 15,9-17)

En plus des deux textes bibliques, aujourd'hui, je vous propose deux cantiques construits sur la même mélodie, à un siècle de distance l'un de l'autre. Si vous voulez entendre la mélodie, il y a ceci : https://www.youtube.com/watch?v=IMIo1UBdl9k. 


Alléluia 41-22. Louons Dieu le Créateur

1. Louons Dieu le Créateur ! Il sema partout des fleurs, Nous offrant le grand honneur D’être enfants de son lignage. Il nous pétrit de ses mains, Nous donna le beau jardin Où jouer nos lendemains D’hommes faits à son image.

2. Louons Christ le Rédempteur ! Qui vint pour chasser nos peurs, Nous donner le vrai bonheur Des enfants de son Royaume. Il s’égale aux plus petits, Les accueille et leur sourit, S’émerveille et les bénit Pour chanter la joie des psaumes.

3. Appelons le Saint-Esprit Qui insuffle en nous la vie, Nous éclaire et nous conduit Pour aimer le nom du Père. Lui l’Esprit de liberté, Le chemin de vérité De qui vient toute unité Comblera ceux qui espèrent.

Louange et prière  75. Gloire, gloire à l’Eternel

1. Gloire, gloire à l’Eternel! Qu’un cantique solennel Qu’un cantique solennel De nos cœurs monte à son trône. Quand il crée, oh! qu’Il est grand! Quand Il crée, oh! qu’Il est grand! Qu’Il est juste en punissant, Qu’Il est bon quand Il pardonne!

2. Il commande… et le néant Tressaille au premier accent Tressaille au premier accent De sa parole vivante; Et des astres radieux Et des astres radieux Sa main jette dans les cieux La poussière étincelante.

3. Il accuse et le pécheur, Devant cet accusateur Devant cet accusateur Sent sa profonde misère ; Il s’écrie en son effroi, Il s’écrie en son effroi Montagnes tombez sur moi Cachez-moi de sa colère.

4. Mais l’âme à qui le Seigneur S’est donné pour Rédempteur S’est donné pour Rédempteur Goûte une paix ineffable; Objet d’un si grand amour Objet d’un si grand amour Elle se donne en retour À ce Sauveur adorable.

5. Ô Dieu! Que tes rachetés Toujours chantent les bontés Toujours chantent les bontés De celui qui leur pardonne! Gloire, gloire à l’Eternel! Gloire, gloire à l’Eternel! Ce cantique solennel Montera jusqu’à son trône!

1 Jean 4
7 Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, car l'amour vient de Dieu, et quiconque aime vient de Dieu et connaît de Dieu.
8 Qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, puisque Dieu est amour.
9 Voici comment a été manifesté l'amour de Dieu au milieu de nous: Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui.
10 Voici ce qu'est l'amour: ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime d'expiation pour nos péchés.

Jean 15
9 Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés; demeurez dans mon amour.
10 Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme, en gardant les commandements de mon Père, je demeure dans son amour.
11 «Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite.
12 Voici mon commandement: aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.
13 Nul n'a d'amour plus grand que celui qui pose là sa vie pour ses amis.
14 Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande.
15 Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l'ignorance de ce que fait son maître; je vous appelle amis, parce que tout ce que j'ai entendu auprès de mon Père, je vous l'ai fait connaître.
16 Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis et posés là pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure: si bien que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l'accordera.
17 Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres.
Prédication : 
            Nous avons chanté deux cantiques sur une même mélodie (de Samuel Webbe le Jeune, 1770-1843). Plus d’un siècle sépare ces deux textes. J’aime la mélodie de ces cantiques ; c’est probablement la première mélodie de cantique que j’ai connue, j’étais alors tout enfant. Elle est un des sommets de ma petite spiritualité. Ces choses-là ne se discutent pas.
            Les deux textes parlent de Dieu, n’est-ce pas ? Mais de quel Dieu ? Tentons de ramener la théologie de chacun des deux cantiques à un seul mot. Pour le premier, Louons Dieu le Créateur (Pasteur Louis Lévrier (1923-2004) en 1999), ce serait le mot liberté (il sème à profusion). Pour Gloire gloire à l’Eternel (Dr Lamouroux (1794-1866), ce serait le mot ordre (il crée, il accuse, il punit, il pardonne).
Les deux cantiques se rencontrent sur le thème de la rédemption… encore que la rédemption de la fin du XXè siècle ne soit qu’effacement des peurs, là où celle du XIXè efface des péchés…
Vous pouvez avoir une préférence pour un texte, ou pour l’autre… Si vous n’êtes pas décidés à cet instant, gardez la feuille de culte et revenez-y plus tard.
Ces deux cantiques vous ont été aujourd’hui proposés pour introduire une réflexion sur les images de Dieu et les images des hommes – gardez bien en vous l’idée que toute image de Dieu va avec une image de l’homme. Dieu, il est comment ? Liberté ? Ordre ? Et pour quel homme est-il ceci ou plutôt cela ?

            Dans les deux textes bibliques que nous avons lus, le mot amour et le verbe aimer ne cessent d’être répétés. Dieu est amour. Les traditions conservées par l’évangile de Jean et les trois épîtres de Jean ne cessent de parler d’amour, de Dieu qui est amour, et de ce qu’est aimer.
            Dieu, comment a-t-il aimé ? L’évangile de Jean répond dès ses tout premiers versets. Au commencement… le Verbe est Dieu, et le Verbe s’est fait chair. La lumineuse univocité du Verbe est devenue équivoque comme la chair seule peut l’être. Bien plus encore que de devenir chair, ce qui pourrait laisser penser à une forme de conservation ou de réversibilité, comprenons qu’elle s’y anéantit. Plus encore que se dessaisir d’elle-même, elle se pose là sans se donner aucun moyen de se reprendre. Et c’est ainsi que Dieu aime. Et c’est ainsi qu’il envoie son Fils – avec lequel il est un – comme victime expiatoire pour les péchés des hommes, ce qui signifie très clairement qu’à partir du moment où ce sacrifice est accompli, Dieu, qui aime, n’a plus rien à exiger des humains. Aimer, dans cette perspective, dans cette tradition, c’est se poser là, y être à merci, comme offrande radicale, dans l’impuissance la plus absolue. Pour tâcher d’être un peu plus clair, Dieu qui aime, Dieu qui est amour, se donne totalement aux humains et leur dit « Faites de moi ce que vous voudrez ».
Les auteurs de cantiques dont nous avons parlé tout à l’heure ont fait de Dieu ce qu’ils voulaient.
Comme l'argile entre les mains du potier, ils ont fait de l'argile exactement ce qu'ils voulaient
            En en faisant de Dieu ce qu’ils voulaient, ces auteurs ont aussi dépeint l’homme – le croyant – tel qu’ils le veulent. Dans Louons Dieu le Créateur, le croyant idéal est un être humain libéré de toute peur, ouvert, joyeux et militant œcuménique ; c’est un croyant d’après le Concile, une croyant idéal de la seconde moitié du XXème siècle. Dans Gloire, gloire à l’Eternel, le croyant idéal est un être humain qui a vécu toutes sortes de troubles et qui, libéré de ces troubles, mène, après un long et difficile combat, une vie enfin paisible et ordonnée.

            Qu’en est-il de nos textes bibliques ? Quel croyant ? L’unique commandement, celui qui, dans l’évangile de Jean, résume toute l’aventure humaine divine du Verbe qui se fait chair, c’est « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Comment Jésus les a-t-il aimés ? Il les a aimés comme le Père l’a aimé. Et comment le Père l’a-t-il aimé ? En envoyant son Fils en victime d’expiation pour les péchés. Dieu a aimé les humains en se posant là en toute impuissance et en disant « faites de moi ce que vous voudrez ». Aimer ainsi correspond à l’obéissance à l’unique commandement de Jésus. Aimer ainsi est l’idéal du disciple, l’idéal du chrétien. Le chrétien pose là sa vie, au service de son semblable, au service de la communauté, dans un engagement total et irréversible. Il proclame son désir d’obéir et de servir ; il déclare en somme son amour… C’est cela, l’idéal du chrétien. Et lorsque cet idéal est partagé, lorsque les chrétiens s’aiment les uns les autres, c’est aussi l’idéal de la vie de la communauté. C’est un idéal, c’est même radical.
            C’est si radical que nous nous posons une première question : pour quelles raisons cela a-t-il été pensé et écrit ? Dans le nouveau Testament, il y a un autre texte qui parle admirablement de l’amour, c’est la première épître aux Corinthiens. On se rend assez vite compte que l’hymne à l’amour du chapitre 13 est un écrit de circonstances. Les chrétiens de Corinthe ont prêté énormément d’attention aux dons personnels de l’Esprit, et ont laissé de côté la vie de la communauté… Paul tente de remédier à cela en énonçant que si l’on n’a pas l’amour, tout le reste ne vaut rien. De la même manière, dans l’évangile de Jean, et surtout dans l’épître, on parle beaucoup d’amour du prochain, mais beaucoup aussi de connaissance de Dieu. Ce qui laisse supposer que des groupes ont consacré tant de leur énergie et de leurs dévotions à  parvenir à une connaissance de Dieu qu’ils en aient oublié la communauté, le prochain, le frère… L’épître serait un écrit de circonstances, qui, en fonction justement des circonstances, développe un point qu’elle juge essentiel, et invite à y revenir : aimer. Avec quel succès ? Nous avons de bonnes raisons de penser que l’auteur des Epîtres de Jean a échoué. C'est-à-dire que son interpellation n’a pas été entendue, et que les groupes qui se consacraient entièrement à rechercher la connaissance de Dieu – au détriment de la vie communautaire – se sont détachés du grand courant de l’Eglise, centrés sur leur seule recherche, se sont vraisemblablement épuisés et perdus.
            Ils se sont épuisés et perdus, et de cette aventure il est resté les écrits que sont l’évangile de Jean et les  trois petites épîtres.  Et à nous autres il est resté et reste une interpellation radicale : aimons-nous les uns les autres, posons-là nos vies, mettons-nous totalement à disposition les uns des autres… Cette interpellation radicale découle de l’affirmation non moins radicale que Dieu est amour. C'est-à-dire que si nous entendons nous en tenir, s’agissant de Dieu, à l’unique affirmation qu’il est amour, et qu’il n’est rien d’autre qu’amour, c’est ainsi qu’il nous faut absolument et résolument vivre.

            Est-ce donc ce que nous affirmons ? Est-ce ainsi que nous vivons ? Non… pas vraiment, plus ou moins. Pas du tout ? Pas tout à fait… Vous hésitez. Le prédicateur hésite. Nous sentons bien qu’à vouloir produire une confession de foi simple et univoque, nous produisons en même temps une éthique totalement impraticable, une éthique qui incessamment nous accuse…
            Mais nous sentons bien aussi que cette exhortation à l’amour et au service est pertinente tant pour la vie personnelle que pour la vie communautaire.
            Alors ? Alors, si nous sommes un tant soit peu touchés par cette exhortation, mais pas seulement par elle, il est possible que ce qui nous accuse ne nous écrase pas, mais bien plutôt nous stimule.
Ainsi, au nom de Jésus Christ nous pouvons demander au Père qu’il fasse grandir en nous l’amour. C’est même, dans le sens de notre texte, la seule chose que nous puissions demander au Père au nom du Fils. Et il nous l’accordera. Amen
             


dimanche 15 avril 2018

Où donc est-il écrit ... (Luc 24,35-48)


Luc 24 
35 Et eux (les pèlerins d'Emmaüs) racontèrent (aux disciples) ce qui s'était passé sur la route et comment ils l'avaient reconnu (Jésus) à la fraction du pain.
36 Comme ils parlaient ainsi, Jésus fut présent au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.»
37 Effrayés et remplis de crainte, ils pensaient voir un esprit.
38 Et il leur dit: «Quel est ce trouble et pourquoi ces objections s'élèvent-elles dans vos cœurs?
39 Regardez mes mains et mes pieds: c'est bien moi. Touchez-moi, regardez; un esprit n'a ni chair, ni os, comme vous voyez que j'en ai.»
40 À ces mots, il leur montra ses mains et ses pieds.
41 Comme, sous l'effet de la joie, ils restaient encore incrédules et comme ils s'étonnaient, il leur dit: «Avez-vous ici de quoi manger?»
42 Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé.
43 Il le prit et mangea sous leurs yeux.
44 Puis il leur dit: «Voici les paroles que je vous ai adressées quand j'étais encore avec vous: il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.»
45 Alors il leur ouvrit l'intelligence pour comprendre les Écritures,
46 et il leur dit: «C'est comme il a été écrit: le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour,
47 et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem.
48 C'est vous qui en êtes les témoins.
Prédication :


Reprenons deux versets, 44 et 46. « Il faut que s’accomplisse tout ce qui a été dit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes », et « C’est comme il a été écrit : le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour. »
            Où donc ceci est-il écrit ? Consultons des Bibles savantes, celles qui ont des références dans les marges et des notes en bas de page. Nous nous attendons à une profusion de renvois à de nombreux versets bibliques de l’Ancien Testament. Nous trouvons… nous ne trouvons rien. Nous sommes étonnés. Nous espérions au moins quelques fragments du Psaume 22, ou d’Esaïe 52, ou d’Osée 6. Mais non. Nous ne trouvons aucun renvoi.
            Il y a juste la version ZeBible (traduction en français courant, avec guide de lecture) pour considérer ces deux versets comme une invitation à relire la Bible – entendez l’Ancien Testament – à la lumière de la résurrection, mais ça n’est pas ce que nous cherchons ni ce que Jésus annonce. Jésus n’annonce pas que le nouveau éclaire l’ancien mais au contraire, que l’ancien précède et explique le nouveau.
            Bref, si nous sommes en quête d’une correspondance littérale, nous faisons fausse route. Et pourtant, Luc l’évangéliste proclame cet accomplissement. Alors, que s’accomplit-il ici ?

            Pour répondre à cette question, il nous faut nous demander ce que nous retenons de fondamental dans l’Ancien Testament, non pas un ou deux versets, mais dans l’ensemble. Ici, je ne peux que vous faire une proposition toute personnelle.  Cette proposition tient en deux grands volets théologiques.
(1) Dieu observe son peuple, constate qu’il n’est pas tel qu’il le voudrait, et donc Dieu corrige ce peuple en lui infligeant toutes sortes de maux. Parmi ces maux, l’épidémie, la famine, la domination étrangère, l’exil…
(2) Dieu aime inlassablement son peuple ; quelles que soient les avanies de l’histoire, et quelles que soient les égarements de ce peuple, il le rassemble, le ramène, le protège et le bénit.
Je ne veux faire aucune synthèse entre ces deux théologies, celle du jugement impitoyable et celle de la bienveillance infinie.
Si vous voulez un texte qui dise les deux en même temps, voici Exode 20, 5-6 : « (Je suis ton Dieu), poursuivant la faute des pères chez les fils sur trois et quatre générations – s'ils me haïssent – et prouvant sa fidélité à des milliers de générations – si elles m'aiment et gardent mes commandements ».
Ces deux théologies sont exposées simultanément par l’Ancien Testament et j’aimerais suggérer – non pas prouver mais suggérer seulement – qu’elles ne sont pas séparables l’une de l’autre… qu’elles ne devraient jamais être séparées l’une de l’autre… que si elles sont séparées l’une de l’autre elles sont anéanties l’une comme l’autre, l’une par l’autre ; mais ensemble, elles se fécondent mutuellement.
            C’est ce que nous retenons et ce par quoi nous revenons à la lecture de Luc.

            Nous devons maintenant nous demander comment en Jésus tout cela, c'est-à-dire le cœur de l’Ancien Testament, est accompli, et mené, concernant l’humanité entière, à une indépassable plénitude.
            Cela suppose que nous considérions, que nous affirmions même, que ce qui est écrit de Jésus de Nazareth est susceptible de concerner profondément l’humanité. C’est assez audacieux – il nous faut bien prendre garde à ce que cette audace ne soit pas une insoutenable prétention. Que dirons-nous donc, avec hésitation ? En reprenant l’inspiration qui est la nôtre en parcourant l’Ancien Testament, nous dirons que partout où de grandes promesses sont suivies de grandes trahisons et de grands repentirs, l’Evangile – en tant que Nouveau Testament – est susceptible de concerner individuellement chaque être humain et collectivement tout groupe humain. Nous reprenons notre lecture en considérant les deux théologies mentionnées ci-dessus.
(1) En Jésus vivant, mort et ressuscité, il y a un jugement. Ce n’est pas seulement aux premiers disciples que s’adresse ce jugement : ils n’ont pas compris leur maître, ne l’ont pas défendu, et l’ont abandonné. Ce jugement concerne toutes celles et ceux qui ont entendu parler du Christ. L’histoire du monde est là pour l’indiquer, l’état du monde est là pour le confirmer : les humains se sont rendus, et se rendent encore coupables, de grands abandons, de grandes trahisons, de grands massacres et génocides. Jésus vivant, sa vie, son enseignement, sont le nom du jugement. Ce jugement concerne tous les humains – ou presque – et aussi toutes les institutions ecclésiastiques, ou séculières – comme l’ONU – les grandes et les petites… toutes étant en quelque manière plus intéressées par leurs traditions et leur survie que par le message de l’Evangile. Pour un Martin Luther King, pour une Mère Teresa, combien de légions de Tartuffes, ou seulement d’indifférents ?
Lorsqu’on voit jusqu’où va l’engagement de Jésus, lorsqu’on comprend même un peu son enseignement, lorsqu’on saisit jusqu’à quel point il fait don de lui-même, on ne peut qu’être confondu. Combien de fois les perles auront-elles été données à des cochons ? Combien de fois son enseignement aura-t-il été transmis et ignoré, sa personne invoquée et bafouée ? Combien de fois encore faudra-t-il qu’il meure ? Et combien de fois faudra-t-il encore qu’il ressuscite ?
Pour tous ceux qui le connaissent, Jésus de Nazareth est leur jugement. C’est ainsi que l’Ancien Testament donne à comprendre le Nouveau.
(2) Cependant ça n’est pas tout. En Jésus vivant, mort et ressuscité, il y a une inépuisable source de bénédiction. Son enseignement, même mille fois ignoré, demeure accessible : les Saintes Ecritures sont le livre le plus diffusé dans le monde. L’enseignement de Jésus ne cesse d’inspirer des humains, connus, ou inconnus, célèbres ou anonymes : d’authentiques témoins du ressuscité ne cessent d’apparaître dans l’histoire.
La résurrection du Fils de Dieu ne s’épuise pas en une fois au matin de Pâques, mais elle advient encore et encore, concrètement, dans des vies abimées, bouleversées. Elle advient non seulement comme espérance mais aussi comme réalité d’une vie renouvelée. Elle est autant de possibilités nouvelles, de chemins nouveaux, de pardon, de repentir et de réconciliation.
C’est ainsi aussi que l’Ancien Testament donne à comprendre le Nouveau.

Mais, direz-vous, tout ce langage est le langage de l’Alliance. Qu’est-ce qui change  entre l’une et l’autre ? Ce qui change, c’est que le monde s’est ouvert. Certaines composantes du Judaïsme de l’Antiquité avaient commencé à penser l’universel, à se penser comme religion de justice et de paix pour l’humanité. IHVH qui était un Dieu ethnique est devenu, en Jésus Christ, et dans le monde gréco-latin, un Dieu universel. Par son Messie – si l’on veut parler de Messie – qui a été cet homme-là, Dieu s’est adressé à tout homme, et l’intuition universalisante de certains maîtres juifs est devenue une espérance possible pour chaque être humain. Une branche du Judaïsme du premier siècle a été capable de transmettre cette espérance au plus grand nombre. Et c’est de cette branche-là que nous sommes issus.

Vous pourrez objecter que cette intuition universalisante a été capable d’horreurs, de massacres et de persécutions. Et vous aurez raison. Mais ces horreurs n’épuisent pas la théologie de la divine miséricorde. Les deux théologies dont nous parlons sont inséparables, pour le pire, et pour le meilleur, c’est la conviction qui nous porte maintenant.

Qui mettra le meilleur en œuvre ? La réponse est en toutes lettres dans le texte. « On prêchera (au nom du Christ) la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations (…). C’est vous – auditeurs, lecteurs – qui en êtes les témoins. » Amen


dimanche 8 avril 2018

Bienheureux ceux qui, ayant lu, ont cru (Jean 20,19-31)



Jean 19
19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Juifs, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.»
20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit: «La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie.»
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit: «Recevez l'Esprit Saint;
23 ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.»
24 Cependant Thomas, l'un des Douze, celui qu'on appelle Didyme, n'était pas avec eux lorsque Jésus vint.
25 Les autres disciples lui dirent donc: «Nous avons vu le Seigneur!» Mais il leur répondit: «Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n'enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n'enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas!»

26 Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d'eux et leur dit: «La paix soit avec vous.»
27 Ensuite il dit à Thomas: «Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d'être incrédule et deviens un homme de foi.»
28 Thomas lui répondit: «Mon Seigneur et mon Dieu.»
29 Jésus lui dit: «Parce que tu m'as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru.»

30 Jésus a fait sous les yeux de ses disciples bien d'autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre.
31 Ceux-ci ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.



Prédication :
            Tout texte, toute histoire écrite, doit avoir une fin. Cette vérité concerne les évangiles. Comment terminer un évangile dont le principal protagoniste, Jésus de Nazareth, a accompli moult miracles et surtout, après avoir été mis à mort, ressuscite ? On n’imagine évidemment pas qu’il ressuscite pour mourir de nouveau. Et on n’imagine pas non plus qu’une fois ressuscité, il demeure les bras croisés et sans rien faire devant le spectacle de la misère du monde. Alors l’évangile n’a pas de fin ;  il est appelé à enfler, à devenir une lourde collection d’apparitions et de miracles. C’est d’ailleurs ce que sont certains des textes dits apocryphes : de lourdes et pittoresques collections de miracles toujours les mêmes. Et c’est aussi un peu le cas de la fin de nos évangiles. Le merveilleux appelle le merveilleux, le miracle le miracle, jusqu’au point où le merveilleux de l’Ascension s’impose pour enfin clore l’affaire. Gagne-t-on vraiment en crédibilité en ajoutant toujours un miracle après un autre miracle ? Pas sûr…
            Marc, dans sa version la plus ancienne, fait disparaître le ressuscité, et les femmes (Marc 16,8). Souvenez-vous : les femmes ayant constaté que le tombeau était vide, et ayant entendu la proclamation d’un ange, s’enfuient et ne disent jamais rien à personne. De la même manière, Jean, dans une version très courte, fait entrer Pierre dans le tombeau, fait dire au narrateur : « il vit et il crut », avant de renvoyer les disciples chez eux (Jean 20,10).
Ces deux fins très courtes, et paradoxales, invitent les lecteurs à poursuivre eux-mêmes et sans tarder l’aventure de l’Evangile. Nous avons parlé de cela la semaine dernière.

Dans une version un peu plus longue, Jean va faire de Marie-Madeleine la seule et unique personne qui rencontre le ressuscité, parle avec lui avant qu’elle n’aille témoigner vers les disciples. Apparemment sans suite, comme nous l’avons déjà vu. C’est une des fins possibles de l’évangile de Jean. L’évangile de Jean a six fins possibles… Nous venons de lire bout à bout la troisième et la quatrième. Ces deux fins mettent en question les apparitions du Ressuscité et la mission de ceux qui auront cru, et mettent en question aussi les miracles.
           
Avec Thomas, il y a quelque chose d’important à dire, et cette chose c’est : « Bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru. » Ne pas avoir vu, c’est ne pas avoir vu le Christ ressuscité. C’est aussi ne pas avoir vu le tombeau vide. C’est aussi ne pas avoir vu les miracles accomplis par Jésus. N’avoir pas vu, c’est au fond n’avoir personnellement aucune autre attestation de l’existence du Messie que celle constituée par le texte lui-même. C’est la situation de celles et ceux qui, dès trois ou quatre générations après les faits, n’ont rien d’autre que… l’évangile de Jean, lu seul ou en communauté.
C’est notre situation : nous avons l’évangile de Jean. Bien sûr nous avons plus que le texte que nous lisons ce matin puisque, en plus,  nous avons le chapitre 21 et les trois autres évangiles. Mais tout de même, nous n’avons qu’eux. Formellement, nous n’avons rien d’autre que des textes, et nous sommes tous parfaitement égaux dans cette situation : nous n’avons rien vu.
Nous pouvons penser que, lorsque cette fin de l’évangile de Jean a été écrite, il y avait encore de très vieilles gens qui prétendaient avoir été et être les seuls véritables témoins des événements. Nous pouvons aussi penser qu’il y avait aussi de plus jeunes gens qui se targuaient de visions spéciales et de savoirs particuliers. Et bien la fin de l’évangile de Jean, telle que nous l’envisageons maintenant, vient essayer de mettre un point final à toutes sortes de révélations spéciales et personnelles et sans doute aussi à mettre fin à des miracles et autres apparitions. La situation mise en place est la suivante : vous n’avez – nous n’avons – rien vu, mais, par contre, nous avons lu ; nous avons lu l’évangile de Jean.
Rien n’est à voir. Il n’y aura plus jamais rien à voir, mais chacun pourra ouvrir le livre, et lire.

            Et maintenant, voici une question : que faisons-nous lorsque nous lisons ? Déjà, avant même de commencer à lire, nous présupposons qu’il y a quelque chose d’intéressant dans le texte que nous nous apprêtons à lire. Nous savons qu’il va y avoir des éléments merveilleux. Nous consentons par avance – adultes que nous sommes – à la présence de ce merveilleux (des morts qui sortent de leur tombeau, des vivants qui passent à travers les murs, des malades qui guérissent…). Tous ces merveilleux événements vont arriver dans le texte. Alors nous lisons ; et lorsque nous lisons, tout un monde se déploie sous nos yeux, le monde du texte. Nous, lecteurs, en imagination, nous devenons spectateurs de ce monde, spectateurs des actions qui s’y déroulent, auditeurs des propos qui sont tenus, interpellés par les commentaires qui sont faits, juges des personnages ; nous sommes tout cela.
Nous sommes donc en imagination plongés dans ce monde, non pas avec la possibilité d’y intervenir, mais avec la possibilité sans limite d’interroger, de réfléchir, de rembobiner l’action, de la revivre, etc.
Et puis, vient un certain moment où nous cessons de lire, nous refermons le livre. Le texte demeure ce qu’il est, inchangé. Mais nous ? Le lecteur ? Que lui arrive-t-il ? Je ne peux pas me prononcer à votre place, mais, peut-être, le lecteur aura-t-il été touché, changé. Peut-être profondément touché. Au point de croire ? Nous lisons l’évangile de Jean… Peut-être. « Bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru », c’est ce qui est écrit. Bienheureux ceux qui, en ayant lu, ont cru !
Ainsi, ceux qui ont lu ont eu l’occasion de voir en imagination ce que Thomas a vu, d’entendre ce qu’il a entendu, d’être confondu et confus comme Thomas le fut. Convoque-t-on Dieu ? A-t-on – avons-nous – des conditions à lui poser ? Sommes-nous les maîtres et lui, le serviteur ? Et bien, en lisant cette finale, nous répondons – à notre honte – que oui, que parfois nous exigeons du Ressuscité des preuves de sa résurrection. Et l’amour dont parle si souvent Jésus dans l’évangile de Jean, son amour par lequel il aime, consent – même en tant qu’amour divin – à cet abaissement : il apparaît. Mais nous pouvons aussi réaliser l’énormité de notre demande et, peut-être, renoncer à cette demande. Nous pouvons commencer à croire.
Nous pouvons aussi en imagination assister à de grands miracles. Et comprendre que le miracle appelle plus souvent un autre miracle qu’il n’appelle la foi. Alors nous pouvons lire que 7 miracles sont nécessaires et suffisants. En choisissant de ne transmettre que 7 miracles fondamentaux, Jean suggère au lecteur de lire, et de méditer : pourquoi 7, pourquoi ces 7 là, et pourquoi pas d’autres, et pourquoi, ayant en imagination assisté précisément à ces 7-là le lecteur se trouve-t-il puissamment incité à prendre une décision.

Voilà. Cette finale de l’évangile de Jean est sous nos yeux. Nous la lisons, nous la méditons – c’est encore la lire – et nous la commentons – c’est toujours la lire – et nous refermons le livre. Je pense que nous ne sommes pas tout à fait indemnes. Il reste l’émerveillement – nous avons lu un texte marqué par le merveilleux. Mais aussi, nous nous sommes enfermés avec les disciples apeurés, nous avons senti l’odeur de leur peur, et le Seigneur et Dieu s’est tout de même présenté en personne, une première fois, puis huit jours plus tard, une seconde fois. Nous avons, en imagination, perçu son souffle et entendu ses paroles…  Et alors ? Avons-nous cru ?
Nous nous sommes souvenus des 7 miracles fondamentaux. Et si nous ne nous en sommes pas souvenus, nous allons rouvrir le livre, lire encore et nous demander pourquoi 7, ces 7 là et pas un de plus, doivent suffire pour croire.

Enfin, nous allons nous demander ce qu’est cette foi, ce croire dont parle Jean. Et bien, justement, croire, avoir la vie en son nom, c’est avoir une vie qui ne s’arrête pas sur l’apparent échec qu’est la mort de Jésus de Nazareth, mais qui le voit vivant et agissant avec ceux qui croient. Et qui s’en émerveille.
Que cette vie soit notre vie. Amen