samedi 29 août 2015

De l'histoire au cœur de l'homme (Esaïe 63,1-6)

En reprenant le fil de ce blog, je pense à Khaled Assad, assassiné à Palmyre le 18 août dernier. J'ai pensé à lui, dont nous savons le nom, dont nous connaissons le parcours, l'histoire, la famille... J'aurais aimé pouvoir donner les noms d'autres victimes de EI. J'ai très vite abandonné l'idée d'illustrer ces pages avec quelques photos de Palmyre ravagée. Cette photo de Khaled Assad sera ici l'icône des humains qui manquent cruellement à l'appel des vivants.

J'ignorais l'existence de Khaled Assad, comme j'ignorais celle des anonymes massacrés, et comme j'ignore le nom de ceux qui les ont tués. Entre les uns et les autres cependant, une différence considérable. Le lent travail de ceux qui ont oeuvré pour que soient conservées et comprises les ruines de Palmyre n'a jamais été projeté à la face du monde avec puissance d'horreur. Il relevait pourtant de la puissante conviction de quelques-uns, d'une communauté d'archéologues. Et cette puissante conviction était d'abord discrète, puis construite, discutée, amendée, reprise... Autre puissante conviction, celle des membres d'EI qui, elle, se prétend massive, intemporelle, et croit devoir être imposée, et s'expose, par tous les moyens que nous savons. Les mouvements de ces deux puissantes convictions sont exactement le contraire l'un de l'autre.

Pourquoi la planète entière doit-elle être informée des convictions d'EI? Je me dis que les convictions d'EI seraient insignifiantes si les médias dont nous disposons n'étaient pas là pour les relayer, et que l'appétit de montrer de EI est à la mesure de notre appétit de voir. Le monde du spectacle n'existe pas sans spectateurs. Va-t-on éteindre les écrans? L'horreur qu'on ne voit pas est une horreur qui n'existe pas. Et l'on ne peut pas aller plus loin. Il n'y a pas de Brigades internationales en Syrie et, s'il y en avait, irais-je moi-même combattre ? Reste à interroger le regard porté sur l'image. Et l'intime conviction qui nous porte. A un mouvement centrifuge, qui fait de l'individu et de son intime conviction un universel à exposer et à imposer, j'oppose un mouvement centripète, celui du particulier, de l'intime, de l'enfouissement. Mon intime conviction ne mérite pas de publicité et disparaisse avec moi ce en quoi je crois.

Deux mouvements contraires sont donc possibles, celui qui, partant du cœur de l'homme, entend devenir grande histoire, et celui qui, partant de la grande histoire, vient interroger le cœur l'homme. 


Esaïe 63
1 Qui est donc celui-ci qui vient d'Edom, en habits rouges, de Bosrah, bombant le torse sous son vêtement, arqué par l'intensité de son énergie ?
 - C'est moi qui parle de justice, qui accuse et polémique, pour sauver.
2 - Pourquoi y a-t-il du rouge à ton vêtement, pourquoi tes habits sont-ils comme ceux d'un fouleur au pressoir ?
3 - La cuvée, je l'ai foulée seul ; parmi les peuples, personne n'était avec moi ; alors je les ai foulés, dans ma colère, je les ai talonnés, dans ma fureur ; leur jus a giclé sur mes habits et j'ai taché tous mes vêtements.
4 Dans mon coeur, en effet c'était jour de vengeance, l'année de mes rachetés était venue.
5 J'ai regardé : aucune aide ! Je me suis désolé : aucun soutien ! Alors mon bras m'a sauvé et ma fureur a été mon soutien.
6 J'ai écrasé les peuples, dans ma colère, je les ai enivrés, dans ma fureur ; leur prestige je l'ai fait tomber à terre !

Méditation :
Pensez d’abord un instant à Jacob et à Esaü ; Jacob, dit Israël, qui engendre tout le peuple hébreu, et Esaü le roux, le rouge, qui engendre, à ce qu’on lit, le peuple d’Edom. Nous avons deux fils légitimes d’un même grand ancêtre. C’est une mythologie de la filiation, du droit d’aînesse, de l’usurpation et de la légitimité…

Voici Esaïe, chapitre 63. Qui donc est celui-ci qui vient d’Edom, de Bosrah (capitale d’Edom), en habits rouge. Edom, descendance d’Esaü le roux, c’est rouge. Autrement dit, qui est-ce qui s’habille en Esaü, qui est-ce qui fait le beau en se parant de la légitimité de l’aîné ?

Edom, dans la littérature biblique, c’est globalement au sud de la Palestine, en gros l’actuelle Jordanie. Les Edomites anciens sont sémites, comme les hébreux. La zone d’influence d’Edom varie, au grès du temps. Dans la Bible, suivant les époques, suivant les contextes et les intentions des auteurs, c’est ami ou ennemi, c’est frère, ou cousin, mais assez souvent avec une sorte de défiance, voire de répulsion, de ce genre de répulsion qu’on ne peut éprouver qu’envers ceux qui nous sont généalogiquement et culturellement très proches. Ceux-là, ils nous dégoûtent ; les autres, on les ignore. Israël face à Edom c’est, symboliquement, Jacob face à Esaü… Ce texte va donc interroger la filiation, la légitimité, la fidélité, sous le regard de l’histoire ancienne, et surtout, comme un vrai texte prophétique, au regard d’une identité d’adorateurs de Dieu.

Esaïe 63 c’est, nous diront les commentateurs et historiens, une confrontation. L’exil d’Israël à Babylone avait laissé de la place libre, alors la zone d’influence d’Edom s’était naturellement étendue sur la partie sud de la Palestine. Aussi, lorsque les élites exilées reviennent de Babylonie et veulent de nouveau administrer le pays, elles trouvent d’autres élites, une autre administration, Edomite. Conflit inévitable, politique, mais un conflit inévitablement paré de motifs liés à la filiation, à la religion, aux mythologies et à la théologie. Puis la zone d’influence d’Edom se rétrécira. Est-ce du fait d’une puissante reconquête par Israël ? Est-ce du fait de l’intervention de Dieu en faveur d’Israël, parce que la légitimité d’Israël était indiscutable, et celle d’Edom usurpée ? Ne soyons pas crédules. La période de réaffirmation de la souveraineté d’Israël sur le sud palestinien correspond à l’effondrement d’Edom sous les coups de la fraiche puissance des Nabatéens.

Esaïe 63 interroge donc ces grandes marées de l’histoire, ces flux et ces reflux qui déplacent et replacent les peuples et qui mettent à mal les « jamais » et les « toujours ». La possession des territoires et la pérennité des institutions ne sont jamais acquises. Même les pierres sont inconstantes. Cela s’est vu, cela se voit. Et pour ce qui ne se voit pas ? Qu’en est-il de la constance des cœurs ? Plus encore, s’agissant d’un peuple qui se réclame de Dieu, qu’en est-il de la constance de sa foi en Dieu ? L’on imagine un Edom momentanément gonflé d’orgueil et attribuant sa puissance du moment à ses propres mérites, et à la bienveillance de son dieu. On imagine tout autant Israël, son tour étant venu, ou revenu, dans les mêmes dispositions d’esprit.

La foi d’un peuple, qu’est-ce que d’autre que les justifications que lui donnent ses élites ? Interroger la foi d’un peuple est chose facile. Un peuple radicalise sa foi, exige plus de son dieu puis en change lorsque les temps se font insupportablement difficiles ; un peuple oublie son dieu lorsque les temps sont doux. Interroger la constance, la sincérité… de la foi des personnes, c’est autrement plus difficile. Interroger la foi en Dieu d’untel est possible, mais souvent indélicat. Il reste à interroger, pourvu que l’on y consente, sa propre foi.

Dans le 63ème chapitre d’Esaïe, le rouge qu’arborent certains arrogants, comme s’il était la marque de leur incontestable légitimité, est le rouge, le même rouge, celui du sang, que les revers de l’histoire ont abondamment répandu et qui a éclaboussé ceux qui ont eu l’insigne chance de survivre. Ces survivants, ont-ils tué ? Ou sont-ils au bénéfice de morts qu’ils n’ont pas provoquées ? Le sang sur les vêtements rouge, c’est du rouge sur du rouge, et ça ne se voit pas trop. Mais pour qui veut bien s’interroger sur sa propre destinée, ça revient à se demander si le malheur qui arrive à autrui est le signe de son indignité et le gage de ma légitimité. Plus profondément encore, pour celui qui se réclame du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob – et de Jésus Christ – cela revient à s’interroger sur son rapport à ce Dieu, son rapport à l’histoire, son rapport au temps présent, et l’horizon imaginaire de sa destinée. Cela revient à interroger tout en même temps sa mémoire et son espérance.

La perspective ouverte par cette interrogation, au regard de l’histoire et au regard de la foi est la suivante, dans la guerre comme dans la paix, dans la détresse comme dans la tranquillité : devant Dieu, nulle légitimité, devant l’histoire, aucune pérennité, rien qui tienne, si ce n’est la miséricorde et la grâce, comme il est écrit : « Il est pour eux un sauveur ; dans toutes leurs détresses, à lui la détresse ; ni un messager, ni un ange, lui-même les sauve en son amour et sa compassion ; il les rachète, il les soulève et les porte, tous les jours, à toujours. » (v.9)

En même temps qu’une promesse, cette perspective est à la fois une brûlante interpellation et une exigence. Brûlante interpellation parce que nos cœurs – mon cœur – ne cessent de s’inventer quelques mérite et une légitimité. Exigence, parce que la foi en Dieu appelle à chaque instant une obéissance simple et dépouillée. Qu’est-ce qui peut changer et purifier nos cœurs ? Il y a là à dire que nous devons y travailler, mais que c’est sur Dieu seul que nous devons compter pour que nos cœurs changent. Puisse Dieu faire que nous ayons foi en Lui.

dimanche 26 juillet 2015

Comme des moutons sans bergers (Marc 6,30-44)

Marc 6
30 Les apôtres se réunissent auprès de Jésus et ils lui rapportèrent tout ce qu'ils avaient fait et tout ce qu'ils avaient enseigné.
31 Il leur dit: «Vous autres, venez à l'écart dans un lieu désert et reposez-vous un peu.» Car il y avait beaucoup de monde qui venait et repartait, et eux n'avaient pas même le temps de manger.
32 Ils partirent en barque vers un lieu désert, à l'écart.
33 Les gens les virent s'éloigner et beaucoup les reconnurent. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent à cet endroit et arrivèrent avant eux.
34 En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut pris de pitié pour eux parce qu'ils étaient comme des moutons qui n'ont pas de berger, et il se mit à leur enseigner beaucoup de choses.
35 Puis, comme il était déjà tard, ses disciples s'approchèrent de lui pour lui dire: «L'endroit est désert et il est déjà tard.
36 Renvoie-les: qu'ils aillent dans les hameaux et les villages des environs s'acheter de quoi manger.»
37 Mais il leur répondit: «Donnez-leur vous-mêmes à manger.» Ils lui disent: «Nous faut-il aller acheter pour deux cents pièces d'argent de pains et leur donner à manger?»
38 Il leur dit: «Combien avez-vous de pains? Allez voir!» Ayant vérifié, ils disent: «Cinq, et deux poissons.»
39 Et il leur commanda d'installer tout le monde par groupes sur l'herbe verte.
40 Ils s'étendirent par rangées de cent et de cinquante.
41 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et levant son regard vers le ciel, il prononça la bénédiction, rompit les pains et il les donnait aux disciples pour qu'ils les offrent aux gens. Il partagea aussi les deux poissons entre tous.
42 Ils mangèrent tous et furent rassasiés.
43 Et l'on emporta les morceaux, qui remplissaient douze paniers, et aussi ce qui restait des poissons.

44 Ceux qui avaient mangé les pains étaient cinq mille hommes.

                Jésus nourrit cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons. Et les restes de nourriture sont considérablement plus abondants que les quantités initiales. Un miracle de l’évangile de Marc, qui sera réitéré quelques chapitres plus loin dans le même évangile, et qui sera repris par chacun des trois autres évangiles. C’est dire l’intensité de ce qu’ont vécu les contemporains de Jésus et à quel point Jésus les a marqués par sa bonté, sa présence, sa générosité, son inspiration, miraculeuses elles aussi. Seulement, il y a des miracles dont la réitération tient de la pure grâce de Dieu, et d’autres qui doivent d’avantage que les premiers au travail et à la consécration des humains. S’agissant des premiers, il nous faut rendre grâce à Dieu et nous incliner ; s’agissant des seconds, il faut nous mettre à la tâche. Lisons, et méditons.

            Jésus invite ses disciples à se retirer, à l’écart de la foule, pour se reposer un peu, dans un lieu désert. Ils embarquent discrètement, espèrent-ils. Mais on les reconnaît pendant qu’ils s’éclipsent. Et le bruit de leur départ traverse la population qui les entoure, et la rumeur de leur arrivée quelque part ailleurs va qui enfle, qui traverse le canton, la contrée… ce qui fait que, lorsqu’ils débarquent dans le lieu désert, une foule plus considérable encore que la première les attend.
Jésus, en voyant ces gens fut violemment ému car « ils étaient comme des moutons qui n’ont pas de berger ». Nous pourrions affirmer que Jésus est précisément le berger qui arrive. Mais il est plus important de poser une question, que voici : pourquoi Marc dit-il, à quoi Jésus reconnait-il, que ces gens sont comme des moutons qui n’ont pas de berger ?
           
Les moutons sont des animaux fort sympathiques, mais dont le comportement peut être infiniment stupide. Chacun, sans discernement aucun, peut suivre si aveuglément celui qui le précède que tous peuvent se précipiter, l’un suivant l’autre, vers ils ne savent pas quoi et, parfois, dans le même ravin. Stupides moutons ! Il faut assurément un berger pour un troupeau de mouton. Et qu’en est-il de cette foule qui attend Jésus dans un lieu désert ? Ces gens n’ont fait que suivre la rumeur qui annonçait à tel endroit un personnage d’une certaine importance. Il a accompli ceci, il a fait cela, il a ressuscité des morts, il est entré en lévitation, il a fait pousser des fleurs en hiver… Que valent les rumeurs ?
Il n’y a que Marc, et que le lecteur, qui savent déjà qui est ce personnage. Et si l’on affirme trop vite que Jésus va tous les nourrir et qu’il y aura du reste, c’est qu’on n’a pas été suffisamment attentif à ce qui se passe. S’aventurer en grande foule, sur la base de rumeurs, sans ravitaillement, et dans un lieu désert, comment appellerons-nous cela ? Comportement grégaire, comme des moutons sans bergers, dit Marc, et cela émeut profondément Jésus. Ces gens se mettent en danger, bêtement, sur une rumeur. Et si on leur promet monts et merveilles, fortune, santé, chance, prospérité… jusqu’où iront-ils ? Et qui suivront-ils ? Sur quel prétendue certitude se mobiliseront-ils, et pour quel désastre ?
            La promesse de l’Evangile, l’espérance chrétienne, et les engagements qui vont avec ne peuvent pas avoir de consistance si cela laisse l’intelligence et la réflexion se perdre. La foi chrétienne n’est pas un sentiment seulement, ni un élan seulement ; elle est aussi une intelligence responsable. Et nous lisons que, Jésus, profondément ému par cette foule, se mit à enseigner, abondamment. A enseigner quoi ? Nulle trace de cet enseignement dans le récit. Seule demeure la raison pour laquelle Jésus enseigne : ils étaient comme des moutons qui n’ont pas de berger. Alors on imagine sans peine que l’enseignement de Jésus, en cette occasion, fut l’un de ces enseignements mémorables qui visent à éclaircir l’intelligence des gens, de sorte qu’en matière de foi – en toute matières – ils ne se laissent pas refiler n’importe quoi par n’importe qui, de sorte que le bon sens et la raison les guide, bien plus que leurs envies du moment, de sorte que, animés par l’Evangile, ils se mobilisent pour l’Evangile, qu’il annoncent l’Evangile, qu’ils actualisent l’Evangile, plutôt que d’en être seulement les consommateurs béats.
            Soyons certains qu’en cette occasion les moutons de cette foule eurent en Jésus le berger qu’il leur fallait. Mais l’enseignement du berger transforme-t-il les moutons ? Les moutons ont-ils envie d’être autre chose que des moutons ? Après tout… faire ce qu’autrui fait et se tenir bien au chaud dans un groupe… L’ancien testament, pour décrire ce phénomène, utilise le nom de peuple, les évangiles parlent plutôt de la foule. On ne peut pas, on ne doit pas mépriser les foules. Tout être humain au commencement de sa vie n’est qu’une personne insignifiante au sein d’un groupe dont il imitera d’abord les comportements. On peut exhorter les foules, les rudoyer parfois, les enseigner, autant qu’il le faut, mais on ne doit pas les manipuler. Et l’on devine alors que Jésus, en cette occasion, enseigna essentiellement à n’être pas crédule, mais à croire ; avec l’espérance que chacun, au sein de la foule, reçoive et accueille son enseignement ; et que chacun oriente sa vie de la rumeur d’un messie puissant vers la foi au Christ Fils de Dieu. Pour quel résultat ? Les gens ont faim… la foule a faim et, nous le savons, qui ne satisfait pas les besoins élémentaires d’une foule, la foule le récuse, et le dévore.

            Sœurs et frères, au bilan – provisoire – de cette prédication, il y a des moutons et il y a le berger. Nous avons été clairement appelés à n’être pas des moutons. Est-ce à dire que nous devons être bergers ? Les mauvais bergers ont été maudits bien des fois par les prophètes d’abord, puis par le Christ lui-même. Un seul est le bon berger… à quel prix !
            Ni bergers, ni moutons, il nous reste à observer que, dans le récit que nous méditons, il y a, aussi, les disciples. Observons d’abord, avec un rien d’humour, que, même si un seul est le bon berger, ce sont ses disciples qui viennent lui rappeler tout à propos que les corps ont besoin d’être nourris. Ensuite, rappelons que le disciple est celui qui écoute, qui observe, qui interroge, qui réfléchit… et qui met en pratique, à sa manière, et dans son temps. Le disciple de Jésus Christ Fils de Dieu peut-il accomplir ce qu’a accompli ou ce qu’accomplirait son maître ? Non, car Jésus Christ Fils de Dieu est inimitable. Mais comme « seul l’inimitable enseigne », le disciple de Jésus est à même de faire ce qui doit être fait au moment où cela doit être fait, et de remettre tout ce qu’il entreprend à la grâce de Dieu. Le disciple du Christ lève les yeux vers le ciel et prononce alors la bénédiction. Rien de magique là-dedans ; juste la foi se mettant en œuvre. Il se peut qu’apparemment cela échoue, parce que le disciple n’est qu’un disciple… et que, même gracié il demeure pécheur. Il se ramasse, il se relève, s’incline devant son Maître et Seigneur, et reprend son chemin. Il se peut aussi que cela n’échoue pas, et le disciple s’incline devant son Maître et Seigneur, et reprend son chemin. On n’a jamais fini d’être disciple du Christ.
            A cette vie, à cette tâche nous avons été appelés. Nous répondons et répondrons encore. Que le Seigneur nous vienne en aide. Et à lui seul soit la gloire. Amen


Et puis je vais m'absenter un peu de temps. J'annonce de prochains contenus pour le début de septembre. A moins que...

A tout bientôt

dimanche 19 juillet 2015

Quatre questions posées par l'Evangile (Marc 6,14-29)

Marc 6
14 Le roi Hérode entendit parler de Jésus, car son nom était devenu célèbre. On disait: «Jean le Baptiste est ressuscité des morts; voilà pourquoi le pouvoir de faire des miracles agit en lui.»
15 D'autres disaient: «C'est Elie.» D'autres disaient: «C'est un prophète semblable à l'un de nos prophètes.»
16 Entendant ces propos, Hérode disait: «Ce Jean que j'ai fait décapiter, c'est lui qui est ressuscité.»
17 En effet, Hérode avait fait arrêter Jean et l'avait enchaîné en prison, à cause d'Hérodiade, la femme de son frère Philippe, qu'il avait épousée.
18 Car Jean disait à Hérode: «Il ne t'est pas permis de garder la femme de ton frère.»
19 Aussi, Hérodiade le haïssait et voulait le faire mourir, mais elle ne le pouvait pas,
20 car Hérode craignait Jean, sachant que c'était un homme juste et saint, et il le protégeait. Il écoutait Jean attentivement, et cela lui donnait à réfléchir.
21 Mais un jour opportun arriva : Hérode, pour son anniversaire, fit un banquet pour ses dignitaires, ses officiers et pour les notables de Galilée.
22 La fille de cette Hérodiade y vint et, en dansant, elle charma Hérode et ses convives. Le roi dit à cette gamine : «Demande-moi ce que tu veux et je te le donne.»
23 Et il lui fait ce serment: «Tout ce que tu me demanderas, je te le donne, serait-ce la moitié de mon royaume.»
24 Elle sort et dit à sa mère: «Qu’est-ce que je demande?» Celle-ci répondit: «La tête de Jean le Baptiste.»
25 Aussitôt, elle rentre auprès du roi et lui dit: «Je veux que tu me donnes tout de suite sur un plat la tête de Jean le Baptiste.»
26 Le roi fut consterné, mais, à cause de son serment et des convives, il ne voulut pas le lui refuser.
27 Aussitôt le roi envoya un exécuteur, avec l'ordre d'apporter la tête de Jean. L’exécuteur alla décapiter (Jean) dans sa prison,
28 il apporta la tête sur un plat, il la donna à la gamine, et la gamine la donna à sa mère.

29 Quand ils l'eurent appris, les disciples de Jean vinrent prendre son cadavre et le déposèrent dans un tombeau.


Prédication :
Si l’on fait un résumé rapide de la première partie du 6ème chapitre de l’évangile de Marc, cela peut donner ceci : Jésus, ayant réalisé beaucoup de miracles, et appelé autour de lui des disciples, se rend dans son propre pays où il n’est pas accueilli pour ce qu’il est, Christ et Fils de Dieu. Il ne peut donc rien y accomplir. C’est la raison pour laquelle il envoie les Douze, ses plus proches disciples, prêcher l’Evangile et guérir en son nom.
Si l’on fait un résumé rapide de la troisième partie du même chapitre, cela peut donner ceci : les disciples reviennent vers Jésus. Ils racontent ce qu’ils ont accompli et enseigné. Puis Jésus les invite à se retirer vers un lieu désert… pas si désert que ça puisqu’une grande foule y sera pour laquelle il faudra multiplier les pains. Il y a du bonheur dans cette troisième partie.
Entre ces deux parties, il y a l’épisode tragique que nous venons de lire. Cet épisode est absent de la listes de lecture Dimanches et fêtes, que nous partageons avec les catholiques, et qui est suivie par énormément de monde. Pourquoi cette absence ? Trop brutal, trop sanglant pour les oreilles des ouailles… Que fait donc ici ce récit ? Ici dans notre méditation ? J’ai choisi de lire et de méditer ce texte, et je partage avec vous les fruits de ma méditation. Ici dans l’Evangile de Marc ? Nous allons tâcher de répondre.

            Interrogeons tout d’abord l’histoire que Marc raconte. Le récit de la fin de Jean le Baptiste permet de laisser toute la place à l’Evangile, et à la mission que Jésus a confiée à ses propres disciples. Ce que Jean le Baptiste avait annoncé étant advenu, il peut disparaître, cependant que Jésus s’impose. C’est une première réponse, très simple.
En complément à cette réponse, le récit de la fin de Jean le Baptiste se trouve entre l’envoi en mission, et le retour de mission, des disciples de Jésus. Et cela donne tu temps au lecteur… et du temps à la mission.
            Le récit de la fin de Jean le Baptiste est donc ici à une bonne place… mais ça ne serait pas juste de ne dire que cela. Il a aussi pu arriver là un jour, suite à une erreur de copiste, erreur transmise ensuite par les générations. Quoi qu’il en soit, ce récit, il faut le lire, pour lui-même, et à la place qui est la sienne dans l’histoire que raconte Marc.

            Tant dans le fil de l’histoire que dans le fil de la lecture, ce récit produit un effet de déplacement. En le lisant, avec ce qui le précède, on passe d’un village du terroir, Nazareth, à la capitale, Jérusalem. On passe alors des liens banals entre villageois, aux intrigues mortelles de la cour. Les gens de Nazareth se défient assez gentiment de Jésus de Nazareth, mais Jean le Baptiste est assassiné. On passe aussi de la liberté itinérante de Jésus à l’emprisonnement et au martyre de Jean…

Considérons ces déplacements d’abord du point de vue de l’auditeur de l’Evangile. Convertissez-vous, c’est à peu près le message de Jésus et de ses disciples. Mais cette conversion, qu’est-elle ? Un joli mot vague ? L’auditeur, est amené à se poser la question de l’accueil qu’il réserve à l’Evangile. Mais qui est cet auditeur ? Est-il un villageois d’une lointaine province ? Est-il le roi dans la capitale du pays ? L’auditeur se verra plutôt comme un villageois diverti et un peu ennuyé par le prédicateur ; le villageois sera légèrement méprisant, pas vraiment méchant… L’auditeur n’est certainement pas ce roi sous le charme d’une gamine manipulée par sa mère et qui, pour ne pas décevoir ses courtisans, fait mettre à mort le meilleur de ses interlocuteurs. Certes, mais quelles sont les questions que Jean le Baptiste pose au roi ? En lisant simplement le récit, ces questions sont au nombre de quatre :
1. Que fais-tu de la justice (autrement dit, comment te considères-tu par rapport à tes semblables, en terme de dignité, en terme d’image, en terme de statut) ?
2. Que fais-tu de la sainteté (autrement dit que fais-tu des Dix Commandements, qui mettent à leurs justes places les humains et Dieu, qui séparent les générations, qui enseignent à respecter l’autre dans ce qu’il est) ?
3. Que fais-tu de ton prochain (autrement dit, que fais-tu de la parole de celui qui te signifie la vérité de ce que tu es) ?
4. Que fais-tu de la vérité (autrement dit, comment corriges-tu ton existence là où elle doit être corrigée) ?
Ces quatre questions très simples, et très profondes, sont posées apparemment au roi et à sa cour. Mais le villageois ordinaire est interpelé tout autant que le roi. Aucun auditeur de l’Evangile n’osera dire que ces quatre questions ne le concernent pas. Le récit les fait apparaître dans toute leur acuité en les adressant aux puissants, aux princes, au roi, mais c’est l’ordinaire de la vie qui est interpelé, l’ordinaire du mépris, de la compromission, du déni... Et à l’ordinaire de la vie, que ce soit la vie d’un roi, ou la vie d’un simple villageois, l’Evangile adresse ces quatre questions, profondes, difficiles, celle de la justice, celle de la sainteté, celle du prochain et celle de la vérité.
L’auditeur est ainsi placé face à lui-même. Puisse-t-il ne pas être un auditeur oublieux.

Après avoir envisagé le récit de la fin de Jean le Baptiste du point de vue de l’auditeur de l’Evangile, nous pouvons maintenant l’envisager du point de vue du témoin de l’Evangile. Le déplacement opéré est spectaculaire aussi. L’engagement pour l’Evangile passe d’une sorte de joie missionnaire – celle des disciples de Jésus – à une effroyable dureté – pour Jean le Baptiste. L’engagement de celui qui prêche l’Evangile, l’engagement de celui qui témoigne de l’Evangile, cet Evangile qui dit sans détours la vérité des faits… cet engagement est-il fatalement au prix de la liberté et de la vie ? Il n’est pas nécessaire que nous fassions la litanie des noms de ceux qui ont été emprisonnés et qui sont morts pour avoir dit la vérité aux puissants. Oui, l’Evangile oblige celui qui le reçoit et le prix de l’Evangile est parfois un prix lourd. Mais tous ceux qui croient, tous ceux qui mettent en pratique ce qu’ils croient, tous ceux qui disent en quoi ils croient, n’ont pas finis martyrs… Le récit de la fin de Jean le Baptiste est un récit qui met en scène une fin possible, mais cette fin tragique n’est pas la seule fin possible.
Juste après le récit de la fin de Jean le Baptiste, les Douze reviennent vers Jésus, tous. Il n’en manque pas un. Ils ont prêché, ils ont guéri. Ce retour certainement joyeux d’une mission fructueuse et sans pertes humaines est pour tous une espérance.

Pouvons-nous être des auditeurs joyeux et des témoins conséquents de l’Evangile ? Je le crois vraiment. Vous pouvez oser professer ce que vous croyez, et mettre en pratique ce que vous proclamez. C’est certainement au prix de quelque chose. Est-on un peu ridicule à être honnête, franc, et respectueux ? Est-on un peu déconsidéré parce qu’on ne court pas après certaines récompenses ni après de grandes rétributions ? Est-on objet de dérision parce qu’on va ouvertement au culte le dimanche ? Chacun de nos engagements a son prix. Ce qu’il coûte, ce qu’il rapporte, non pas comme rétribution, mais comme image et réalité de la Grâce. Ainsi l’existence chrétienne, même dans la peine, n’est pas dépourvue de joie. Amen

dimanche 28 juin 2015

Le sens du Christ (1 Corinthiens 2,10-16) avec, en guest star : Bartimée

1 Corinthiens 2
10 En effet, c'est à nous que Dieu l'a révélé par l'Esprit. Car l'Esprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu.
 11 Qui donc parmi les hommes connaît ce qui est dans l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui? De même, ce qui est en Dieu, personne ne le connaît, sinon l'Esprit de Dieu.
 12 Pour nous, nous n'avons pas reçu l'esprit du monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin que nous connaissions les dons de la grâce de Dieu.
 13 Et nous n'en parlons pas dans le langage qu'enseigne la sagesse humaine, mais dans celui qu'enseigne l'Esprit, exprimant ce qui est spirituel en termes spirituels.
 14 L'homme laissé à sa seule nature n'accepte pas ce qui vient de l'Esprit de Dieu. C'est une folie pour lui, il ne peut le connaître, car c'est spirituellement qu'on en juge.
 15 L'homme spirituel, au contraire, juge de tout et n'est lui-même jugé par personne.

 16 Car qui a connu la pensée (le sens) du Seigneur pour l'instruire? Or nous, nous avons la pensée (le sens) du Christ.

Marc 10
46 Ils arrivent à Jéricho. Comme Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une assez grande foule, l'aveugle Bartimée, fils de Timée, était assis au bord du chemin en train de mendier.
 47 Apprenant que c'était Jésus de Nazareth, il se mit à crier: «Fils de David, Jésus, aie pitié de moi!»
 48 Beaucoup le rabrouaient pour qu'il se taise, mais lui criait de plus belle: «Fils de David, aie pitié de moi!»
 49 Jésus s'arrêta et dit: «Appelez-le.» On appelle l'aveugle, on lui dit: «Confiance, lève-toi, il t'appelle.»
 50 Rejetant son manteau, il se leva d'un bond et il vint vers Jésus.
 51 S'adressant à lui, Jésus dit: «Que veux-tu que je fasse pour toi?» L'aveugle lui répondit: «Rabbouni, que je retrouve la vue!»
 52 Jésus dit: «Va, ta foi t'a sauvé.» Aussitôt il retrouva la vue et il suivait Jésus sur le chemin.



Prédication : 
            Paul, nous le savons, a été parmi les premiers à prêcher l’Evangile à Corinthe. Mais il n’a pas été le seul à l’y prêcher. D’autres prédicateurs que lui sont venus. A la suite de cela, à Corinthe, certains se réclamaient de Monsieur Paul, d’autres de Monsieur Apollos, d’autres encore de Céphas (c'est-à-dire de Pierre) et d’autres encore de Christ. Ces gens qui se réclamaient d’untel n’appréciaient pas, voire détestaient, ceux qui se réclamaient de tel autre. La jeune Eglise de Corinthe se trouva donc profondément divisée.
            On pourrait penser que Paul, mis au courant de cette situation, irait défendre sa propre prédication, tout en dénigrant celle des autres. Est-ce vraiment cela qu’il fit ? Notre méditation va interroger, dans ce sens, un tout petit élément de l’Epître.

            Là où nous lisons, Paul écrit ceci : « Or, nous, nous avons la pensée du Christ. » Nous laissons  momentanément de côté le fait que cette affirmation laisse clairement entendre que d’autres n’ont pas cette « pensée du Christ ».
Nous tâchons d’abord de comprendre ce qu’est cette « pensée du Christ ». Il serait plus juste, et plus compréhensible, que nous traduisions ainsi : « Or, nous, nous avons le sens du Christ. » Pensez, pour bien comprendre l’expression « sens du Christ », à quelque chose comme le sens de l’orientation, ou à ce que les montagnards appellent le sens du terrain. Le sens du terrain, lorsqu’on est sur un terrain accidenté, délicat, compliqué, où l’itinéraire n’est absolument pas marqué, ni évident, lorsqu’ainsi le danger guette… le sens du terrain, c’est l’aptitude d’une personne à trouver alors à coup sûr les bons passages, c'est-à-dire les passages les plus sûrs, ceux qui préservent la vie. Et si à cette personne vous demandez si elle est déjà venue dans ce coin, ou comment elle a fait, elle sera bien en peine de vous répondre. Le sens du terrain ne tient pas forcément à l’expérience, même si l’expérience peut aider… il y a quelque chose d’étrange et de merveilleux avec ce sens du terrain. Résumons, le sens du terrain, c’est l’aptitude à reconnaître instantanément et à coup sûr, que c’est par là, et pas ailleurs, qu’il faut passer parce que là est le chemin de la vie.
            Nous, dit Paul – en quelque manière moi, Paul, mais pas moi tout seul, ceux qui œuvrent avec moi – nous avons le « sens du Christ », c'est-à-dire une aptitude à reconnaître instantanément et à coup sûr ce qui est du Christ, ce qui correspond à la vie du Christ, c'est-à-dire ce qu’il y a à faire pour marcher sûrement en Christ…
            Est-ce une insupportable prétention ? Est-ce une considérable arrogance ? On fait souvent à Paul ce genre de reproche. Paul, il est vrai, se réclame de quelque chose que Dieu a révélé par l’Esprit, un don tout particulier, qui permet de dire spirituellement des choses spirituelles et de juger tout ce qui est charnel, sans être soi-même jugé par personne. Ainsi exprimé, effectivement, cela ressemble à de la prétention et de l’arrogance ; tout chrétien normalement constitué doit se méfier de quiconque viendrait vers lui avec un tel discours. Mais rejeter maintenant le propos de Paul serait une erreur regrettable. Car Paul ne se réclame pas d’un savoir dont il serait détenteur, mais d’une connaissance des dons de la grâce de Dieu. Comprenons bien que la connaissance des dons de la grâce de Dieu ne peut jamais être ramenée à un savoir sans être ruinée. Car le propre des dons de la grâce de Dieu c’est qu’ils sont toujours à recevoir – puisque ce sont des dons – jamais mérités – puisqu’ils émanent de la grâce de Dieu – toujours nouveaux – car Dieu est infini, créateur, et vivant.
            Autrement dit, ce sens du Christ dont Paul se réclame n’est pas un savoir supérieur, permanent et universel, qui ferait de lui un surhomme et un maître, mais une disposition particulièrement précaire, celle d’un simple serviteur, celle de la foi. Et cela signifie que pour Paul, pour celui qui croit, rien n’est jamais dû, rien n’est acquis, tout est à recevoir et le plus beau toujours en espérance. Le sens du Christ est cette grâce que Dieu prodigue et qui permet de choisir à coup sûr, le chemin ouvert du jugement, de la grâce, et de l’espérance.
Peut-on, à la lecture de la suite de la première Epître aux Corinthiens, soutenir que Paul n’est pas un prétentieux ou un arrogant ? Il le serait s’il défendait une position qu’il tient. Or, ce que Paul dit est difficile, même pour Paul. Le sens du Christ mène celui qui l’a reçu sur le chemin de la foi, qui est le chemin de l’amour. Paul va mener son lecteur jusqu’à l’hymne à l’amour. A la fin de l’hymne à l’amour, ce qui apparaît, c’est que personne n’aime ainsi, et que, même ayant le sens du Christ, il n’y a rien à défendre,  tout est à demander, tout est à recevoir.

            Ayant suffisamment développé l’idée du « sens du Christ », nous pouvons nous demander, humblement, si nous pourrions, nous autres, écrire et soutenir cette même affirmation : « Nous avons, nous, le sens du Christ. » Il faudrait que chacun s’examine pour lui-même. Ai-je le sens du Christ ? Ai-je demandé, et reçu ce don, cette grâce qui me permet de me diriger, de choisir à chaque instant, dans chaque nouvelle situation, le chemin d’audace et de liberté qui conduit à la vie ? Il faudrait aussi que nous nous examinions, ensemble, en tant que communauté. Avons-nous reçu, les uns des autres, cette exhortation à l’ouverture, à la liberté et à la responsabilité ? Nous n’allons pas faire cet examen maintenant.
            Nous allons bien plutôt repenser un instant à ce Bartimée, aveugle, qui en appelait bruyamment à Jésus de Nazareth et que d’aucuns voulaient faire taire. Avaient-ils le sens du Christ, ceux qui trouvaient qu’un aveugle vociférant ferait tache sur le chemin triomphant du maître ? Nous répondrons sans doute non. Mais avaient-ils le sens du Christ, ces gens-là, lorsque Jésus, les prenant tous à contre-pied, fit appeler l’aveugle et qu’eux, après avoir tenté de faire taire l’aveugle l’appelèrent à la confiance ? Osons dire qu’à leur corps défendant ils ont ce sens un peu plus à cet instant que dans l’instant qui précède. Il y a donc un peu d’espoir pour les gens contents d’eux et obtus. Et l’absence de sens du Christ ne barre pas toujours le chemin qui mène au Christ. Bartimée, lui, avait le sens du Christ, en persistant à crier, puis en lâchant son manteau… Car le sens du Christ fait lâcher le peu de bien et de certitude qu’on possède et fait s’en remettre à Christ.
           
            Que conclure ? (1) Le sens du Christ n’est pas quelque chose qu’on possède ; c’est à travailler dans la réflexion, et c’est à recevoir dans la foi. (2) Il nous faut demander chaque jour à Dieu qu’il nous fasse grâce de nous donner le sens du Christ. (3) Il ne faut pas douter que Dieu donne toujours ce sens à celui qui, se défaisant de tout ce qu’il possède en tant que connaissance de Dieu, se tourne humblement et résolument vers Dieu. (4) Ce sens du Christ nous fait découvrir de nouveaux chemins, il les rend praticables aussi pour d’autres que nous.

            Qu’il en soit ainsi. Amen 

dimanche 21 juin 2015

Et Dieu reste sourd à ces infamies (Job 24, Job 38, Job 42)

Job 24
1 Pourquoi le Puissant n'a-t-il pas des temps en réserve, et pourquoi ses fidèles ne voient-ils pas ses jours?
2 On déplace les bornes, on fait paître des troupeaux volés,
3 c'est l'âne des orphelins qu'on emmène, c'est le bœuf de la veuve qu'on retient en gage.
4 On écarte de la route les indigents, tous les pauvres du pays n'ont plus qu'à se cacher.
5 Tels des onagres dans le désert, ils partent au travail dès l'aube, en quête de pâture. Et c'est la steppe qui doit nourrir leurs petits.
6 Dans les champs ils se coupent du fourrage, et ils grappillent la vigne du méchant.
7 La nuit, ils la passent nus, faute de vêtement, ils n'ont pas de couverture quand il fait froid.
8 Ils sont trempés par la pluie des montagnes, faute d'abri, ils étreignent le rocher.
9 On arrache l'orphelin à la mamelle, du pauvre on exige des gages.
10 On le fait marcher nu, privé de vêtement, et aux affamés on fait porter des gerbes.
11 Dans les enclos des autres, ils pressent de l'huile, et ceux qui foulent au pressoir ont soif.
12 Dans la ville les gens se lamentent, le râle des blessés hurle, et Dieu reste sourd à ces infamies!

Job 38
1 Le SEIGNEUR répondit alors à Job du sein de l'ouragan et dit:
2 Qui est celui qui dénigre la providence par des discours insensés?
3 Ceins donc tes reins, comme un brave: je vais t'interroger et tu m'instruiras.
4 Où est-ce que tu étais quand je fondai la terre? Dis-le-moi puisque tu es si savant.
5 Qui en fixa les mesures, le saurais-tu? Ou qui tendit sur elle le cordeau?
6 En quoi s'immergent ses piliers, et qui donc posa sa pierre d'angle
7 tandis que les étoiles du matin chantaient en choeur et tous les Fils de Dieu crièrent hourra?
8 Quelqu'un ferma deux battants sur l'Océan quand il jaillissait du sein maternel,
9 quand je lui donnais les brumes pour se vêtir, et le langeais de nuées sombres.
10 J'ai brisé son élan par mon décret, j'ai verrouillé les deux battants
11 et j'ai dit: «Tu viendras jusqu'ici, pas plus loin; là s'arrêtera l'insolence de tes flots!»



Job 42
7 Or, après qu'il eut adressé ces paroles à Job, le SEIGNEUR dit à Elifaz de Témân: «Ma colère flambe contre toi et contre tes deux amis, parce que vous n'avez pas parlé de moi avec droiture comme l'a fait mon serviteur Job.

8 «Maintenant prenez pour vous sept taureaux et sept béliers, allez trouver mon serviteur Job, et offrez-les pour vous en holocauste tandis que mon serviteur Job intercédera pour vous. Ce n'est que par égard pour lui que je ne vous traiterai pas selon votre folie, vous qui n'avez pas parlé de moi avec droiture comme l'a fait mon serviteur Job.»

Prédication :
            Les images que j’ai en mémoire datent du 26 décembre 2004. Elles ont été prises à Khao Lak, en Thaïlande. On voit l’insouciance des vacanciers, alors que deux murailles blanches barrent déjà l’horizon marin. Puis ces murailles gobent deux gros bateaux comme s’ils étaient de vulgaires insectes. Petit à petit, l’inquiétude, puis le sentiment de l’imminence du danger, puis la panique gagnent ceux qui comprennent… Ce jour-là, l’insolence des flots à dépassé tout ce que pouvaient imaginer ces gens paisibles, les croyants et les incroyants. Et pourtant la voix de Dieu, rapportée dans le livre de Job, énonce que le décret divin brise l’élan de l’océan. Ce jour-là, pour ces gens-là, le décret divin n’a rien brisé, que des vies humaines.
            Silence de Dieu ! Pendant que certains souffrent, pendant que certains meurent, d’autres ont des avis sur l’existence de Dieu et sur ce qu’il fait ou devrait faire. Tout ou presque tout de l’histoire du livre de Job est déjà dit ici.

            Nous n’étions pas à Khao Lak le 26 décembre 2004, et nous sommes ici, maintenant, dans la situation de ceux qui lisent la Bible et qui se souviennent de ces images, ou d’autres images encore. Notre situation est celle d’hommes et de femmes qui prient, qui chantent, qui célèbrent la miséricorde et la bienveillance de Dieu, et qui ne peuvent ignorer qu’ailleurs cette miséricorde et cette bienveillance sont incapables d’arrêter les flots déchaînés, ou les vents déchaînés, ou les flammes, ou les bombes. Alors, Dieu dort-il ? Parole de Job : « Pourquoi le Puissant n’a-t-il pas des temps en réserve ? Pourquoi ses fidèles ne voient-ils pas ses jours ? ». Et Job, encore : « Dans la ville les gens se lamentent, le râle des blessés hurle, et Dieu reste sourd à ces infamies ! »
            Dieu dort-il pendant que l’océan se déchaîne ? Il n’est pas nécessaire que nous examinions ici le oui et le non. Nous avons bien plutôt à examiner ce que deviennent certains énoncés de la foi lorsque nous sommes réellement confrontés au malheur.

            Un énoncé de la foi, au niveau collectif, une communauté, une Eglise, c’est une phrase qu’un groupe énonce et assume concrètement. Il faut le dire aussi au niveau individuel. Un énoncé de la foi est une phrase que le croyant porte en lui, énonce par ses paroles et assume par ses actes. Jésus Christ est Seigneur, c’est un énoncé de la foi de l’Eglise. C’est souvent aussi un énoncé de la foi du croyant ; les paroles et les actes du croyant diront en quoi Jésus Christ est son Seigneur, le Seigneur de sa vie. Voici un énoncé de la foi, recueilli dans le livre de Job : « J’ai brisé l’élan (de l’océan) par mon décret [dit Dieu à Job], j’ai verrouillé les deux battants et j’ai dit ‘Tu viendras jusqu’ici, pas plus loin ; là s’arrêtera l’insolence de tes flots.’ »

            L’auteur du livre de Job aurait-il pu feindre d’ignorer que le malheur frappe parfois ? Si l’auteur du livre de Job n’avait fait que recueillir et que mettre bout à bout des affirmations sur Dieu, il n’aurait rien dit de Dieu, ce ne serait pas un grand auteur et son livre n’aurait pas traversé les siècles. Pour éviter l’écueil qu’a évité cet auteur, pour respecter les énoncés de la foi, pour dire authentiquement la foi, il nous faut, nous, humbles lecteurs, veiller à bien laisser ces énoncés de la foi là où nous les trouvons : dans le livre de Job. Autrement, nous risquons de commettre l’imprudence de parler inconsidérément au sujet de Dieu, c'est-à-dire sans considérer qu’il y a là, dans le livre, et dans le monde, Job, un être humain qui est vivant, à qui la vie a tout pris sauf sa vie, et qui cherche, pour lui-même, non pas abstraitement, le sens de ce non sens qu’est le malheur.
A un moment de cette quête, Dieu parle à Job, telle est la situation de ces énoncés. Dieu parle à Job à qui tout fut pris, sauf, la vie. Dieu dit à Job : « J’ai brisé l’élan (de l’océan) par mon décret, j’ai verrouillé les deux battants et j’ai dit : ‘Tu viendras jusqu’ici, pas plus loin ; là s’arrêtera l’insolence de tes flots’ » Retenons ceci, qui est capital : c’est Dieu qui le dit à Job, à Job qui est vivant. La parole de Dieu est adressée à ce vivant qu’est Job, pour lui faire remarquer, justement, qu’il est vivant et que l’élan de l’océan s’est bel est bien arrêté, pour lui, pour Job.
En mettant cette parole dans la bouche de Dieu, l’auteur du livre de Job signifie que cette parole est adressée par Dieu à Job et qu’elle concerne Job dans la situation qui est la sienne. Tout autre usage d’une telle parole qu’un usage en situation est un usage au mieux maladroit, au pire, méprisant, voire un déni de la réalité de la souffrance.
De plus, cette parole arrive au chapitre 38, très longtemps après le début du récit. Bien entendu, c’est une parole humaine, mais, très longtemps après le début du récit, cela signale que cette parole doit être prononcée à-propos, avec tact, au moment opportun, et que ce moment n’est pas, ne peut pas être le premier moment qui suit le moment du malheur.
Enfin, que cette parole soit attribuée à Dieu lui-même signale que, même si elle est prononcée, au moment opportun, par un être humain, ou lue dans un livre, elle sera reçue comme une parole divine, décisive, dans le cœur secret de l’intimité de l’éprouvé.
Oui, l’insolence des flots de l’océan a préservé la vie de Job, mais rien ne pourrait être pire que de le lui dire trop vite, ou de lui dire que ça aurait pu être plus grave. Que la vie de Job ait été préservée relève du mystère divin. Et ce mystère ne peut être pénétré que par celui qui, ayant été préservé, s’interroge, et à qui s’adresse intimement, personnellement, la parole de Dieu.

Or, avant que la parole de Dieu ne s’adresse à lui, qu’aura-t-il entendu, Job ? Il aura entendu toutes les belles phrases possibles, abstraites, condescendantes, que les belles âmes, les bons croyants, ou les piliers de bars, sont capables de débiter comme autant de savoirs sur Dieu, sans considération pour ceux à qui ils s’adressent. Et Job aura répondu non, non et encore non. Aux lieux communs qui portent sur Dieu il aura opposé la vérité évidente de la vie : « le râle des blessés hurle, et Dieu reste sourd à leurs appels ! », ce qui se dit de mille autres manières dont celle-ci : l’océan ne s’est pas arrêté à Khao Lak.

Lorsque Dieu finit de parler, il rend raison à Job, à Job qui a refusé et balancé toutes les belles phrases. Dieu justifie Job, Il justifie l’éprouvé et ses paroles. Les paroles de Job qui ont été blasphématoires pour de pieuses oreilles, Dieu les approuve. « Vous n’avez pas parlé de moi avec droiture comme l’a fait mon serviteur Job », dit Dieu. Les amis de Job n’ont pas parlé, n’ont pas agi avec droiture, avec l’à-propos et le tact qui s’imposaient au vu des circonstances dramatiques, au vu du malheur qui frappait Job. Les amis de Job ont joué les enluminures contre la laideur du monde, ils ont joué les belles phrases contre la grande détresse, et les pieux mensonges contre la vérité.
Sœurs et frères, que nous a-t-on dit sur Dieu ? Et que disons-nous sur Dieu ? Prions, chantons avec les mots de notre foi.  Mais, lorsque nous serons confrontés au mal, lorsque des éprouvés et des malheureux seront là devant nous, oublions tout ce que nous croyons savoir, et puissions-nous nous tenir droits, proches d’eux dans leur tempête et être pour eux, de la part de Dieu, le point d’appui, l’instrument de la vérité, et l’ami pour la vie.
Puisse-t-il en être ainsi. Amen





dimanche 7 juin 2015

Parler de Dieu (Psaume 51)

Quand je parle de Dieu…
Je parle de quoi ?

Suis-je bien certain que c’est de Dieu que je parle, que ce sur quoi porte mon propos est bien Dieu ?
Je n’ose pas le dire. Car je ne suis personne pour savoir que ce que je dis de Dieu porte bien sur Dieu. Dieu seul sait si je parle de Dieu. Moi, je ne suis qu’un être humain.

Psaume 51
1 Du chef de choeur. Psaume de David.
2 Quand le prophète Natan alla chez lui, après que David fut allé chez Bethsabée.
3 Aie pitié de moi, mon Dieu, selon ta fidélité; selon ta grande miséricorde, efface mes torts.

Là, je parle de moi-même. Je suis cet homme-là. Si je parle de Dieu, je parle d’abord de cette position : je suis cet homme-là qui, dans la position qui est la sienne, à vrai dire peu reluisante, voudrait bien parler de Dieu.
Mais avant de parler de Dieu, il essaie de parler à Dieu.

4 Lave-moi sans cesse de ma faute et purifie-moi de mon péché.
5 Car je reconnais mes torts, j'ai toujours mon péché devant moi.
6 Contre toi, et toi seul, j'ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l'ai fait, ainsi tu seras juste quand tu parleras, irréprochable quand tu jugeras.
7 Voici, dans la faute j'ai été enfanté et, dans le péché, conçu des ardeurs de ma mère.

Avant d’envisager de parler de Dieu, il s’agit de parler à Dieu. Pour lui dire… pour lui dire la vérité, pour s’entendre, soi, lui dire la vérité.
Voici ce que je suis, moi, moi-même. Rien à dire sur qui que ce soit d’autre. Peut-être même que celui qui parle d’un autre que lui-même ne parle pas de Dieu, ne parle ni ne parlera jamais de Dieu.
Autrement dit, qui n’énonce pas d’abord devant Dieu la vérité de ce qu’il est, une vérité qui peut être d’une laideur extrême, lui, lui qui parle, ne parlera jamais de Dieu. Il parlera, sans doute, mais pas de Dieu.
Parlerai-je jamais de Dieu ?

8 Voici, tu aimes la vérité
dans les ténèbres,
dans ma nuit,
tu me fais connaître la sagesse.

            Avant de parler de Dieu, et ayant commencé à parler à Dieu, ayant commencé avec la vérité, j’ai à demander à Dieu un constant renouvellement de moi-même. C’est que ce que j’ai dit de Dieu une première fois doit toujours être repris, évalué, médité, car Dieu est vivant et c’est à des vivants aussi que j’aimerais parler de Dieu.
            Si je considère que la parole de Dieu est la même aujourd’hui, hier et demain, c’est pécher, gravement, contre Dieu. Cette parole s’adresse aujourd’hui, à moi. Demain est un autre jour. Demain, elle s’adressera aussi à quelqu’un d’autre. Il faut me refuser à l’entendre identiquement à elle-même deux journées de suite, autant que me refuser à l’entendre différente d’elle-même deux journées de suite.
Puis-je donc prétendre parler de Dieu sans pécher gravement ? Le pécheur que je suis peut-il parler de Dieu ?

9 Ôte mon péché avec l'hysope, et je serai pur ; lave-moi, et je serai plus blanc que la neige.

            Aussi bien me faut-il demander à Dieu d’effacer en moi sa parole, pour qu’il puisse me la redire, me la faire entendre, de nouveau. Peut-être alors ainsi parlerai-je de lui.

10 Fais que j'entende l'allégresse et la joie, et qu'ils dansent, les os que tu as broyés.

            Aussi, quand je parle de Dieu – s’il m’arrive d’en parler – et plaise à Dieu que j’en parle – c’est une parole neuve, nouvelle, réjouissante, à chaque fois, et je suis le premier à l’entendre.
Les os broyés qui dansent sont des os broyés, mais ils dansent lorsqu’ils entendent l’allégresse et la joie, ils dansent s’ils entendent parler de Dieu.

11 Devant mes péchés, détourne-toi, toutes mes fautes, efface-les.
12 Crée pour moi un cœur pur, Dieu ; enracine en moi un esprit tout neuf.

            Et c’est chaque jour que mon cœur peut – et doit – être purifié. Et c’est chaque jour que mon esprit peut – et doit – être renouvelé.
            En même temps, je ne peux pas, je ne dois pas, perdre la mémoire, et surtout pas la mémoire de ce que je suis.
            Mais pour l’instant, il est trop tôt encore pour savoir si je parle de Dieu. Je parle seulement à Dieu. Dieu m’entend-il ? Me répondra-t-il jamais ? Je parle tout de même, et cela me soutient.

13 Ne me rejette pas loin de toi, ne me reprends pas ton esprit saint ;
14 rends-moi la joie d'être sauvé, et que l'esprit généreux me soutienne !

            Qu’il me suffise, pour l’heure de demeurer en vie. Vu qui je suis devant la majesté de Dieu, devant la justice de Dieu, devant la Sainteté de Dieu et devant la Loi de Dieu, que je sois encore en vie relève du miracle. Je n’ai d’ailleurs rien pour ma propre défense, et donc rien à enseigner à personne.

15 J'enseignerai ton chemin aux coupables, et les pécheurs reviendront vers toi.

            Rien à enseigner à personne, si ce n’est faire connaître la justice de Dieu, le jugement de Dieu, et la miséricorde de Dieu.

16 Mon Dieu, Dieu sauveur, libère-moi du sang; que ma langue crie ta justice !

            Rien d’autre !

17 Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche proclamera ta louange.
18 Tu n'aimerais pas que j'offre un sacrifice, tu n'accepterais pas d'holocauste.

            Mille artifices, mille ruses, mille et une pirouettes, des rituels, des fards et des costumes, tout cela pour éviter de faire face à l’impitoyable miroir de la vérité, pour éviter d’entendre le non que Dieu adresse à toutes nos prétentions.
            Je regarde cet être humain, il porte mon nom, c’est moi. J’hésite, entre l’horreur, et la pitié. Et puis… je n’hésite plus. Je me suis suffisamment déguisé. Il suffit. Voici qui je suis. Vanité de mes paroles, de mes discours, de mes ambitions. JE me détourne de ma faute. Et de mon repentir. Je me détourne même des larmes de mon repentir.
            Qu’Il fasse de moi ce que bon Lui semble.

19 Le sacrifice voulu par Dieu, c'est un esprit brisé; Dieu, tu ne rejettes pas un cœur brisé et broyé.

20 Fais du bien à Sion, rebâtis les murs de Jérusalem.
21 Alors tu aimeras les sacrifices prescrits, offrande totale et holocauste ; alors on offrira des taureaux sur ton autel.

Plaise à Dieu que je parle de Dieu.

Plaise à Dieu que quelqu’un entende parler de Dieu.


dimanche 31 mai 2015

Quoi Trinité ? (Matthieu 28 ; Romains 8 ; Deutéronome 4)

Deutéronome 4
32 Interroge donc les jours du début, ceux d'avant toi, depuis le jour où Dieu créa l'humanité sur la terre, interroge d'un bout à l'autre du monde: Est-il rien arrivé d'aussi grand? A-t-on rien entendu de pareil?
33 Est-il arrivé à un peuple d'entendre comme toi la voix d'un dieu parlant du milieu du feu, et de rester en vie?
34 Ou bien est-ce qu'un dieu a tenté de venir prendre pour lui une nation au milieu d'une autre par des épreuves, des signes et des prodiges, par des combats, par sa main forte et son bras étendu, par de grandes terreurs, à la manière de tout ce que le SEIGNEUR votre Dieu a fait pour vous en Égypte sous tes yeux?
35 À toi, il t'a été donné de voir, pour que tu saches que c'est le SEIGNEUR qui est Dieu: il n'y en a pas d'autre que lui.
36 Du ciel, il t'a fait entendre sa voix pour faire ton éducation; sur la terre, il t'a fait voir son grand feu, et du milieu du feu tu as entendu ses paroles.
37 Parce qu'il aimait tes pères, il a choisi leur descendance après eux et il t'a fait sortir d'Égypte devant lui par sa grande force,
38 pour déposséder devant toi des nations plus grandes et plus puissantes que toi, pour te faire entrer dans leur pays et te le donner comme patrimoine, ce qui arrive aujourd'hui.
39 Reconnais-le aujourd'hui, et réfléchis: c'est le SEIGNEUR qui est Dieu, en haut dans le ciel et en bas sur la terre; il n'y en a pas d'autre.
40 Garde ses lois et ses commandements que je te donne aujourd'hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi, afin que tu prolonges tes jours sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne, tous les jours.

Romains 8
14 En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l'Esprit de Dieu:
15 vous n'avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions: Abba, Père.
16 Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu.
17 Enfants, et donc héritiers: héritiers de Dieu, cohéritiers de Christ, puisque, ayant part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire.

Matthieu 28
16 Quant aux onze disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes.
18 Jésus s'approcha d'eux et leur adressa ces paroles: «Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre.
19 Allez donc: de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,
20 leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps.»

Prédication : Mens, 31 mai 2015 (dimanche de la Trinité)
            Ces trois lectures, proposées par le lectionnaire Dimanches et fêtes, sont bien choisies pour évoquer d’abord le Père, puis le Saint Esprit, et enfin le Fils, lequel Fils, à la toute fin de l’évangile selon Matthieu, institue le baptême et  institue avec ce baptême la formule trinitaire « Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ». Le dimanche qui suit la Pentecôte est le dimanche de la Trinité.
            La Trinité n’est pas une fête que les protestants que nous sommes célèbrent avec une ferveur particulière. Elle pourrait même passer inaperçue dans la liste de lecture que nous fournit la Fédération protestante de France… les textes proposés sont bien ceux que liront nos sœurs et frères catholiques, mais la mention Trinité ne figure pas en marge…
            On le sait, les protestants que nous sommes émettent quelques réserves s’agissant de la Trinité, mot qui ne figure pas explicitement dans la Bible.  Mais les protestants que nous sommes ne peuvent pas ignorer que pour bien des chrétiens Dieu est (au plein sens du verbe être) Père, Fils et Saint Esprit, une seule essence en trois personnes… A-t-on pourtant tout dit de Dieu, de sa nature, de son activité, lorsqu’on a dit qu’il est Trinité ? Nous allons laisser de côté maintenant cette question ; ce n’est pas le moment d’un travail sur la doctrine et sur la nature des doctrines.
            Trois textes nous sont proposés, et ils vont servir à une méditation sur ce que nous allons appeler la triple filiation du chrétien, notre triple filiation.
            Dans un premier temps, nous ferons une sorte de description élogieuse de ces filiations. Dans un second temps, nous émettrons des réserves sur chacune des ces filiations. Puis nous parlerons d’espérance

            Premier temps, trois courts éloges.
            Première filiation, la filiation du Père, ou des pères. Nous ne sommes pas les premiers à croire. Nous recueillons dans la reconnaissance l’héritage, le témoignage, de la tradition. Le texte biblique nous est donné. Interroge les jours du début, dit le Deutéronome ! La mémoire nous est donnée. Nous sont données aussi la forme de nos cérémonies et la manière d’organiser nos Eglises... Nous ne sommes pas les premiers. Le chemin a été tracé pour nous. Honneur à nos pères, et grâces soient rendues à Dieu.
            Seconde filiation, la filiation du Fils, c'est-à-dire celle qu’on doit aux frères, et sœurs, qui sont nos contemporains. Dans la logique de cette prédication, le Fils n’est pas seulement le Fils du Père au sens où la tradition parle de lui. Il est le contemporain, le frère, celui qui partage notre condition, qui nous enseigne et que nous enseignons. Aujourd’hui, nous ne sommes pas tout seul. L’un doute, l’autre parle avec lui. La foi s’élabore, se construit, dans le dialogue, dans la rencontre, de nos contemporains. Ma sœur, mon frère, apportent à ma vie et à ma foi. En quelque manière ils m’engendrent. Qu’ils en soient remerciés, et que Dieu soit loué.
            Troisième filiation, celle de l’Esprit. L’héritage des pères et le partage entre les frères ne doivent pas laisser oublier que chaque personne peut être inspirée, créative. L’Esprit peut bien s’adresser à chacun, à chacune, engendrer en lui la foi. L’Esprit atteste intimement à chacun qu’il est enfant de Dieu.

            Deuxième temps, Nous reprenons chacune de ces trois filiations. Et nous allons méditer sur les limites.
            Filiation du Père, des pères, et de la tradition… Ainsi ont fait nos pères dans la foi et nous leur devons beaucoup. Mais, parce que nos pères ont fait ce qu’ils ont fait, devons-nous faire tout comme eux ? La filiation de par la tradition est une filiation qui, si l’on ne considère qu’elle, conduit tout dans l’impasse du traditionalisme qui dit : aujourd’hui doit être comme hier. Et l’on voit des Eglises s’étioler, se rigidifier, s’accrocher désespérément à la forme des anciennes cérémonies, à de vieux bâtiments, à de vieilles histoires. On les voit peut-être disparaître, mais en tout cas on les voit terriblement s’isoler.
            Filiation du Fils, engendrement entre contemporains… Nous devons infiniment à nos contemporains, sœurs et frères dans la vie et dans la foi, mais cette filiation, Lorsqu’on choisit trop bien les gens avec qui l’on partage, conduit tout à une forme close de la foi, une forme dans laquelle la connivence d’un groupe tient lieu de vérité. Plus personne alors n’apporte rien à  personne parce que tous disent la même chose, croient la même chose... L’on voit ainsi parfois des groupes se refermer sur eux-mêmes, s’uniformiser, rejeter tout ce qui singularise, puis se stériliser.
            Filiation de l’Esprit, personnelle et intime… Nous avons peut-être en mémoire des exemples terribles de personnes qui, au nom de leur inspiration toute personnelle, au nom de l’Esprit, ont récusé leurs contemporains, récusé la tradition, et mené leur propre vie au désastre. Parfois même ce désastre a-t-il été tristement contagieux… Quoi qu’il en soit, l’on se dessèche assurément à se dire engendré uniquement par l’Esprit, en se tenant de plus tout à fait seul.

            Au point où nous en sommes, nous nous rendons compte que nous ne pouvons pas faire un éloge trop exclusif de nos filiations. Mais nous ne pouvons pas non plus récuser ces filiations.
Nous n’en avons pas d’autres… Il nous faut donc les maintenir, les reconnaître, les éprouver, et les tenir toujours en dialogue.
            Par exemple, lorsque Calvin parle du témoignage intérieur du Saint Esprit, c'est-à-dire de la filiation intime, il en parle dans un lien étroit avec la lecture de la Bible. L’Ecriture ne devient parole de Dieu en nous que par le témoignage intérieur du Saint Esprit. La première et la troisième de nos filiations sont ici en dialogue. Et le nous qu’il utilise indique pleinement la présence de contemporains. 
Autre exemple, lorsque Paul parle aux Romains de l’Esprit d’adoption qui parle à notre esprit, ça n’est pas pour que chacun dise arrogamment « Je suis, moi, enfant de Dieu », mais pour que cela soit dit ensemble et réciproquement par un groupe de personnes. Ainsi conjugue-t-il explicitement la troisième et la seconde des filiations.
Puisse l’Esprit souffler en chacun de nous au cours de ce culte. Cette simple phrase met en dialogue la tradition dont le culte est porteur, les sœurs et frères qui sont présents dans l’assemblée, et l’Esprit que nous espérons pour tous.

Aujourd’hui, c’est le dimanche de la Trinité et au début de cette prédication nous avons annoncé qu’il serait question d’abord d’éloge, puis de  réserves, puis d’espérance.
Quelle est notre espérance, après ce que nous venons de dire ? Les grands textes et nos traditions sont là devant nous et offerts : nous ne sommes pas les premiers à vivre, à croire et à espérer. Nos contemporains sont là, pour nous défier, pour nous soutenir : nous ne sommes pas seuls à vivre, à espérer et à croire. Et nous sommes là, chacune, chacun, avec sa vie, avec sa propre histoire, mystérieusement et réellement accompagnés.

Amen

Oui, je remets ceci... Pendant que nous causons "bénir", pendant que nous parlons Trinité, pendant que des partis changent de nom, Daesh exécute 217 personnes en 9 jours à Palmyre.