dimanche 29 mars 2015

Le Seigneur sauve (1 Samuel 17,38-50) ... il sauve de quoi ?

1Samuel 17
38 Saül revêtit David de ses propres habits, lui mit sur la tête un casque de bronze et le revêtit d'une cuirasse.
 39 David ceignit aussi l'épée de Saül par-dessus ses habits et essaya en vain de marcher, car il n'était pas entraîné. David dit à Saül: «Je ne pourrai pas marcher avec tout cela, car je ne suis pas entraîné.» Et David s'en débarrassa.
 40 Il prit en main son bâton, se choisit dans le torrent cinq pierres bien lisses, les mit dans son sac de berger, dans la sacoche, et, la fronde à la main, s'avança contre le Philistin.
 41 Le Philistin, précédé de son porte-bouclier, se mit en marche, s'approchant de plus en plus de David.
 42 Le Philistin regarda et, quand il aperçut David, il le méprisa: c'était un gamin au teint clair et à la jolie figure.
 43 Le Philistin dit à David: «Suis-je un chien pour que tu viennes à moi armé de bâtons?» Et le Philistin maudit David par ses dieux.
 44 Le Philistin dit à David: «Viens ici, que je donne ta chair aux oiseaux du ciel et aux bêtes des champs.»
 45 David dit au Philistin: «Toi, tu viens à moi armé d'une épée, d'une lance et d'un javelot; moi, je viens à toi armé du nom du SEIGNEUR, le tout-puissant, le Dieu des lignes d'Israël, que tu as défié.
 46 Aujourd'hui même, le SEIGNEUR te remettra entre mes mains: je te frapperai et je te décapiterai. Aujourd'hui même, je donnerai les cadavres de l'armée philistine aux oiseaux du ciel et aux animaux de la terre. Et toute la terre saura qu'il y a un Dieu pour Israël.
 47 Et toute cette assemblée le saura: ce n'est ni par l'épée, ni par la lance que le SEIGNEUR donne la victoire, mais le SEIGNEUR est le maître de la guerre et il vous livrera entre nos mains.»
 48 Tandis que le Philistin s'ébranlait pour affronter David et s'approchait de plus en plus, David courut à toute vitesse pour se placer et affronter le Philistin.
 49 David mit prestement la main dans son sac, y prit une pierre, la lança avec la fronde et frappa le Philistin au front. La pierre s'enfonça dans son front, et il tomba la face contre terre.
 50 Ainsi David triompha du Philistin par la fronde et la pierre. Il frappa le Philistin et le tua. Il n'y avait pas d'épée dans la main de David.

Prédication
         Sans doute le récit du combat entre David et Goliath est-il l’un des récits bibliques les plus connus qui soit. Nous ne pouvons pas nous en souvenir sans une certaine tendresse. Il est d’autant plus facile de s’en souvenir qu’il est abondamment illustré ; chaque génération aura eu son David, revêtu d’abord d’une ridicule et colossale armure – celle du roi Saül – puis vêtu comme un petit pâtre, fronde en main, et faisant face à un géant de trois fois sa taille et de cinq fois son poids, un géant qu’il abat d’un seul jet de pierre. Et certains illustrateurs audacieux montrent enfin David brandissant à bout de bras la tête tranchée de son adversaire. Ces images sont d’une violence rare et elles sont depuis toujours dans nos mémoires…
Nous nous en souvenons avec une certaine tendresse : nous fûmes enfants, puis parents, puis grands-parents. Nous nous en souvenons avec un certain effroi depuis que l’actualité nous impose ce genre de scène…
David et Goliath c’est, dans notre éducation religieuse, dans notre éducation chrétienne, une scène de guerre, explicite, même si nous avons évité, pour notre lecture du jour, d’en passer par la décapitation du géant vaincu et par le massacre de l’armée Philistine en déroute. Oui, avec ce genre de récit, et il y en a bien d’autres, nous avons été éduqués à la foi en Dieu.
Nous ne sommes pas pour autant devenus des assassins ; nous ne sommes pas non plus devenus mous et passifs – et pourtant il est écrit que c’est le Seigneur qui donne la victoire ; nous ne sommes pas d’avantage devenus des candides qui prétendent que Dieu protège les faibles petits et gentils et punit les forts grands et méchants.
Car la foi en Dieu peut se vivre autrement que sous les auspices de la violence, de l’angélisme ou du mensonge. Elle peut se vivre autrement que dans la récitation de versets bibliques bien choisis pour nourrir et justifier de forts mauvais penchants. Utiliser un verset biblique pour obliger notre prochain, utiliser un verset biblique pour affirmer que Dieu nous doit ceci ou cela, c’est l’œuvre du diable. « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu », répond Jésus.

Lorsque nous lisons le récit du combat entre David et Goliath, nous lisons d’abord un récit de bataille écrit par un écrivain antique. Deux armées se font face. Chacune envoie son champion… Les deux champions s’insultent, prennent à témoin leurs dieux, insultent les dieux du camp adverse, se promettent toutes sortes d’horreurs et de mutilations, puis, enfin, ils s’affrontent ; celui qui gagne apporte un avantage décisif à son camp. C’est ainsi que les auteurs antiques ont raconté bien des batailles.
Or, au cœur du récit de bataille que nous lisons, un mot vient nous signaler que ce que nous lisons n’est qu’apparemment un récit de bataille. Quel est ce mot ?

Relevons le mot assemblée. Il n’appartient pas au vocabulaire du champ de bataille. Sur un champ de bataille, ce sont deux armées qui se font face. Les Philistins sont bien une armée, mais s’agissant d’Israël, on parle d’une assemblée. Or, le mot assemblée désigne très précisément ceux qui se réunissent pour prier, pour méditer, pour étudier. Le mot assemblée nous désigne. Il ne s’agit donc pas, avec David et Goliath, de nourrir les sentiments guerriers des croyants, mais de donner à ces croyants l’occasion de s’interroger sur leur vie, leurs engagements, et leur foi.
Notre attention ayant été retenue par le mot assemblée (verset 47), relisons ce verset. « Et tout cette assemblée le saura : ce n’est ni par l’épée, ni par la lance, que le Seigneur donne la victoire, mais le Seigneur est le maître de la guerre et il vous livrera entre nos mains. »
Relisons-le encore une fois : « Toute cette assemblée sait et saura : oui, ce n’est ni par l’épée ni par la lance que le Seigneur sauve, oui, la bataille est vers le Seigneur ; et il vous donnera entre nos mains. » Et nous méditons sur cette seconde traduction de ce verset.
A eux tous ceux qui sont ici, à tous ceux qui ont des batailles à mener, des épreuves à traverser, s’adresse cette promesse : le Seigneur sauve.
Dans ce récit, le Seigneur sauve d’abord de l’idée qu’on peut s’engager n’importe comment dans n’importe quelle aventure sans avoir la moindre compétence et que le Seigneur pourvoira. Le croyant, dans ce récit, n’est pas une tête brûlée, ni un prétentieux, ni l’innocent absolu.
Le Seigneur sauve ensuite de l’idée que c’est avec les armes des autres que ceux qui ont à mener bataille mèneront bataille. Nous avons vu David rejeter des armes de Saül, qui ne sont pas les siennes.
Le Seigneur sauve encore de l’idée qu’on est sans ressources. David est équipé ; il est équipé d’une fronde, arme de jet puissante, rudimentaire, et qui exige, parce qu’elle est rudimentaire, dépourvue d’un système de visée, une grande mobilité de celui qui la porte ; et l’on voit bien David se déplacer, se replacer, pour être à bonne distance de sa cible... Les croyants sont – vous êtes – équipés  de force, d’intelligence et de divers outils ; et, dans l’épreuve, ils vont – vous allez – vous en servir. Mais ce ne sont que des outils, des moyens.
Or ce n’est pas, ce n’est jamais par ces moyens-là que le Seigneur sauve ; avant même la bataille, avant même qu’on mette en jeu tout ce qu’on peut, tout ce qu’on a, le Seigneur sauve enfin de l’idée toujours prétentieuse que c’est uniquement par les mérites, les outils et par ses propres forces qu’on peut l’emporter.

Ainsi, c’est, comme nous lisons, « vers le Seigneur » que chaque bataille de la vie nous oriente. D’une véritable bataille de la vie nous ne connaissons jamais l’issue mais, dans la foi, nous affirmons que, quoi qu’il arrive, tournés vers le Seigneur et entre les mains du Seigneur, nous ne serons pas défaits. Chaque bataille, chaque épreuve nous tourne vers le Seigneur, nous rapproche du Seigneur.

Nous ne faisons évidemment pas l’apologie du malheur ou de la souffrance. Nous affirmons seulement que la foi en Dieu est conforme à la vérité de la vie. En affirmant que le Seigneur sauve, nous n’affirmons rien de magique, ni de naïf, ni de triomphaliste. Dire que le Seigneur sauve est une affirmation réaliste et modeste. Nous faisons ce qu’il est en notre pouvoir de faire, sans nous en vanter, et nous remettons toutes choses, et nos vies, entre les mains de Dieu. Amen

dimanche 22 mars 2015

Deux méditations (Ephésiens 2,1-9) sur des vies jamais perdues, et sur des orientations théologiques

Ephésiens 2
1  Vous, vous étiez morts à cause de vos errements et péchés  2 (chemins) où vous avez marché, selon la manière de ce monde, selon le principe de la puissance de l’air, l'esprit qui agite et déborde maintenant les fils de l’endurcissement (ceux qui ne veulent aucunement se laisser convaincre)...
3 Nous étions de ce nombre, nous tous aussi, qui retournions jadis aux convoitises de notre chair: nous faisions ses volontés, suivions ses impulsions, et nous étions naturellement voués à l’excès (enfants de nos propres passions), comme tous les autres.
4 Mais Dieu étant riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés,
5 alors que nous étions morts du fait de nos errements, il nous a fait vivre ensemble avec Christ - c'est par grâce que vous avez été sauvés - ,
6 ensemble il nous a ressuscités et ensemble nous a fait asseoir dans les cieux, en Christ Jésus ;
7 afin qu’il démontrât dans tous les siècles à venir l'incomparable richesse de sa grâce dans sa bonté pour nous en Jésus Christ.
8 Car c'est par grâce que vous avez été sauvés, par le moyen de la foi; il n’y a rien là qui vienne de vous : don de Dieu ;
9 rien qui vienne des oeuvres, ainsi nul ne s’en vante.

Méditation :
            A quelle expérience concrète ce texte fait-il référence ? Par expérience concrète j’entends une expérience que chacune, chacun, pourrait faire, non pas seulement ceux à qui le langage particulier de la piété chrétienne est accessible, mais l’homme et la femme ordinaires, ceux qui n’ont pas été baignés là-dedans.
Car, il faut bien le dire, on peut bien se demander ce que sont : cette résurrection, ces cieux où Dieu nous a fait asseoir en Jésus Christ. Tout être humain peut bien se demander – et nous demander – à quoi tout cela fait-il référence et de quoi tout cela est-il le nom ?

A quelle expérience concrète donc tout cela fait-il référence ? Méditons, le plus simplement du monde : état initial, état final, passage, puis quelques remarques sur le langage religieux.

Etat initial
En m’appuyant sur la langue grecque du texte, je me demande ce que c’est qu’un énergumène (le mot grec figure dans le texte). C’est un être que son énergie propre domine et emporte ; c’est quelqu’un que sa propre vitalité ne cesse de déborder. Il agit donc sans penser, sans trier ses désirs, et en en cherchant l’immédiate satisfaction… Il est enfanté par ses propres passions, desquelles il est esclave.
Le texte s’ouvre sur le constat de la morbidité d’un tel état. La description laisse aisément penser qu’il est irréversible, autant que la mort, et que si c’est ainsi qu’on vit, c’est pour toujours.

Etat final
L’initial est donc appelé mort. Il est a priori, impossible, inutile, insensé de parler d’une évolution de cet état. Pourtant, Paul parle d’une résurrection, d’une vie après cette mort.
Essayons de décrire cette vie, au moins par opposition avec son contraire. Celui qui vit de cette vie n’est pas un être dépourvu d’énergie, puisqu’il vit. C’est un être qui n’est pas esclave de ses passions, dont la vitalité est maîtrisée, dont les actions sont pensées, dont les désirs sont triés, et dont les satisfactions peuvent être différées. Et on voit en lui un être joyeux mais apaisé, libre mais réfléchi, détaché mais attentif, et sage sans être ennuyeux, sage d’une sagesse ouverte.
A ces caractéristiques nous ajoutons la modestie car, vu ce que fut son état initial, il ne pourra jamais se vanter d’être passé de l’un à l’autre par quelque œuvre personnelle que ce soit.

Passage
Comment se fait-il qu’un passage entre les deux états soit possible ? Il l’est ! Et ne nous hâtons pas d’affirmer que « Dieu le rend possible ». Ce passage est avant tout possible parce qu’il est constaté dans des vies humaines. Il est constaté par exemple chaque fois qu’un adolescent devient un adulte, ou encore chaque fois qu’un être humain suspend ses caprices, entre en dialogue, choisit d’attendre...
Ce qu’on peut dire, c’est que la possibilité de ce passage ne peut pas appartenir d’emblée et consciemment à l’être humain qui est dans l’état initial que Paul décrit. Mais pourtant c’est bien cet être humain qui va passer, qui va apprendre, qui va grandir. C’est bien lui qui prendra conscience de la morbidité de son état initial, et qui découvrira surtout la nécessité puis la possibilité d’autrement vivre. Le passage de l’état initial à l’état final prend ensuite plus ou moins de temps, selon les personnes.
Si quelque chose mérite le nom d’expérience de la grâce, c’est bien cette double découverte. En parlant, pour ce passage, d’expérience de la grâce, nous n’introduisons pas subrepticement une notion religieuse. Nous voulons seulement dire qu’il y a quelque chose de profondément personnel, totalement inattendu, inaugural, qui est bien une possibilité du sujet, au plus profond de lui-même, si profondément qu’elle lui est presque comme étrangère, qu’il n’aurait jamais parié dessus, et pourtant... Aussi, lorsqu’il en fait en lui la découverte, il ne peut donc la reconnaître autrement que comme une grâce, comme un don.
En parlant pour ce passage, d’une possibilité propre au sujet lui-même, nous introduisons une possibilité dans ce qui semblait impossible, une espérance au cœur de la désespérance.

Altérité
L’introduction du nom de Dieu et de certains attributs de Dieu dans ce texte permet de parler de l’altérité. Cela parle d’un autrement vivre qui est toujours possible, d’un poids certain des errements passés mais qui n’écrase pas, d’une responsabilité des fautes anciennes mais qui ne condamne pas, d’une maîtrise de soi qui est toujours envisageable et toujours à conquérir.
On peut affirmer que cela trouve son origine dans l’amour de Dieu, poétiquement, métaphoriquement, pour rendre compte des infinies possibilités de restauration d’un être humain ; un être humain prend conscience du sérieux de la vie, et de sa fragilité, il prend acte de la profondeur de l’engagement envers lui de celui qui en vérité lui dit « Je vous aime », il comprend que celui qui ainsi s’engage se fait infiniment vulnérable ; plus encore : lorsque cet être humain prend acte de ce qu’une vie, la sienne, n’est pas épuisée, n’est pas vaine, et est encore promise, malgré tout, à un avenir plein d’espérance.
L’introduction du nom de Jésus Christ signifie à quel point l’expérience dont nous parlons prend l’allure d’une rencontre, rencontre de soi-même, on l’a suggéré déjà, rencontre d’un homme à la fois familier et tout à fait étranger, rencontre d’un homme dont on dit, dans nos traditions, qu’il a vécu en Fils de Dieu, qu’il a assumé le nom de Dieu dans la totalité de sa signification, et vécu d’une manière totale l’engagement en faveur de ses semblables, en quoi, selon nos traditions, on peut le reconnaître comme Christ.
Le lieu de cette rencontre porte le nom de celui qu’on rencontre : c’est en Jésus Christ qu’on se tient.

Situation finale
L’expérience dont nous parlons peut sans conteste être comprise comme une résurrection par celui qui la vit ; elle peut apparaître comme une résurrection par ceux qui en sont témoins. Le nom de Jésus Christ peut être une fois encore, dans nos traditions, associé correctement – mais non magiquement – à cet événement.
Quant à la situation finale, celui qui est sauvé est déclaré « assis dans les cieux ». Si, comme nous le lisons, il arrive qu’on marche « selon le principe des puissances de l’air », et que cela vous laisse abandonné à vos propres passions et donc jamais en paix, nous pouvons dire de celui qui est sauvé qu’il vit intensément mais sereinement, assis, c'est-à-dire posé, dans les cieux, en Christ, paisiblement, sur terre, vivant ici et maintenant.

Nul orgueil en tout cela. Juste une grâce de chaque jour, un don qu’on n’a jamais fini de recevoir et un travail sur soi qui jamais n’est totalement achevé.
Quel que soit l’état d’avancement de ce travail, et parfois certains rechutent, la grâce donnée reste toujours donnée et elle conserve toujours l’allure d’une promesse.

Puisse celui à qui elle a été donné en faire ce qui doit en être fait. Et que gloire soit ainsi rendue à Dieu.

Ephésiens 2
1 Autrefois, vous étiez spirituellement morts à cause de vos fautes, à cause de vos péchés.
2 Vous vous conformiez alors à la manière de vivre de ce monde; vous obéissiez au chef des puissances spirituelles de l'espace, cet esprit qui agit maintenant en ceux qui s'opposent à Dieu.
3 Nous tous, nous étions aussi comme eux, nous vivions selon les désirs de notre propre nature, nous faisions ce que voulaient notre corps et notre esprit. Ainsi, à cause de notre nature, nous étions destinés à subir le jugement de Dieu comme les autres.
4 Mais la compassion de Dieu est immense, son amour pour nous est tel que,
5 lorsque nous étions spirituellement morts à cause de nos fautes, il nous a fait revivre avec le Christ. C'est par la grâce de Dieu que vous avez été sauvés.
6 Dans notre union avec Jésus-Christ, Dieu nous a ramenés de la mort avec lui pour nous faire régner avec lui dans le monde céleste.
7 Par la bonté qu'il nous a manifestée en Jésus-Christ, il a voulu démontrer pour tous les siècles à venir la richesse extraordinaire de sa grâce.
8 Car c'est par la grâce de Dieu que vous avez été sauvés, au moyen de la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu;
9 il n'est pas le résultat de vos efforts, et ainsi personne ne peut se vanter.

Méditation :
            C’est le même texte ; c’est une autre traduction. Cette autre traduction, tout comme d’ailleurs celle qui fut lue hier, est ce qu’on appelle une traduction dynamique, une traduction qui ne soucie pas trop d’une fidélité au mot à mot du texte original – d’ailleurs ici assez obscur par moments – mais qui se donne assez librement les moyens de transmettre au lecteur ce que le traducteur a compris.
            Absents du texte grec, apparaissent dans cette traduction : l’adverbe « spirituellement », tout comme l’adjectif « spirituel », « le jugement de Dieu », et « ceux qui s’opposent à Dieu ».
            Dans cette traduction, apparaît ainsi que « nous étions destinés à subir le jugement de Dieu », et que nous ne le sommes plus. Apparaît également un « chef des puissances spirituelles de l’espace », qu’on peine à retrouver dans le grec d’origine.
           
            La traduction que nous avons lue maintenant est marquée par une perspective très dualiste : Dieu face à l’homme, le spirituel face au charnel… Dieu face au « chef des puissances spirituelles de l’espace ». Dieu divisant la flèche du temps entre un autrefois et un désormais… Il apparaît comme un au-delà de la pensée, extérieur à la personne humaine, un au-delà spirituel, immatériel, transcendant.
            L’autre traduction était, tout à l’inverse, marquée par une perspective résolument moniste. Une seule et même réalité matérielle dans laquelle Dieu  apparaissait comme le tréfonds de la personne humaine, un en-deçà du langage, dont la découverte approfondit la connaissance que l’être humain a de lui-même. A la découverte de ce tréfonds ne s’opposaient que les énergies ou complaisances que l’être humain porte en lui-même.

            Faut-il choisir entre ces deux perspectives ? Chacune porte en elle-même ses propres vertus, et ses limites.
            Voici quelques vertus de la perspective dualiste. Dieu y est absolument Dieu, et l’homme ne le peut connaître que par voie de révélation. La grandeur de Dieu, sa « différence qualitative infinie » y sont préservées, même lorsque l’on décidera de ne dire de lui que ce qu’il n’est pas. Et l’on pourra affirmer alors que Dieu est tellement « au-delà de Dieu » que tout ce qu’on peut dire de lui n’est jamais que provisoire, dérisoire… Mais il y a un prix à payer. Faute d’être capable de se tenir dans l’exigeante dynamique qu’impose cette perspective, ce qui aura été dit et reçu sur Dieu risquera toujours d’être figé. Et ce qui sera figé conduira à des modes d’adhésion personnelle et de structuration communautaires basés strictement sur des énoncés fétichisés et donnés comme norme de la foi et de la vie. Ce qui risque fort de nourrir au mieux l’infantilisme des croyants, au pire leur dogmatisme, voire leur violence…
            Dans la perspective moniste, Dieu est résolument atteignable par l’être humain, puisque l’homme apprend à le connaître en apprenant à se connaître et en apprenant à parler de ce qu’il découvre. Et l’on peut compter sur les expériences de vie, sur l’âge qui vient, pour que la réflexion rebondisse. Mais inscrire Dieu dans cette perspective risque de nourrir une certaine forme d’arrogance propre à ceux qui prétendent avoir trouvé en eux-mêmes les ressources de leur épanouissement. Ce qui peut avoir comme conséquence de conduire à une déstructuration de la perspective communautaire en inscrivant le croyant dans un narcissisme étroit.
            Moniste et dualiste, tous deux lisent la Bible. Pour chaque verset qu’on lit, on  peut se dire que cela parle de Dieu en soi, mais on peut aussi se dire que Dieu est le nom que l’auteur biblique a attribué à tel mouvement de sa propre histoire.

            Les deux perspectives ont pourtant des choses en commun. Les deux traducteurs s’entendent pour repérer une discontinuité dans le fil de l’existence humaine, sous la forme d’un changement toujours possible dans le fil d’une vie. Une vie n’est jamais condamnée par ses propres errements et ses propres carences. Et de ce changement, aucun de ceux qui l’on vécu ne peut se vanter d’en être seul acteur, car s’en vanter ainsi contredirait la gratuité dans laquelle cela s’inscrit. Ainsi, si une perspective communautaire est construite sur cette expérience, elle ne peut pas l’être sur quoi que ce soit de discriminant ni de méritoire.

Dualiste ou moniste ? Ce n’est pas la manière dont on imagine Dieu qui compte, mais la manière dont agit. Et l’agir, dans la perspective commune aux deux familles théologiques, se verra adresser un petit nombre de questions simples et fondamentales. Qu’as-tu choisi et que choisis-tu de faire de ta vitalité ? Qui fut et qui est ton prochain ? Comment l’as-tu traité et comment le traites-tu ? Comment t’en es-tu justifié et comment t’en justifies-tu ? En une seule question : comment réponds-tu de tes actes ?

Je vous laisse méditer quelques instants là-dessus.

Après quoi vous méditerez sur l'actualité récente... et sur ces représentations de Dieu desquelles on se réclame, et ce qui, parfois, s'ensuit

family of Muhammad Said Ismail Musallam (photo Reuters)

lundi 9 mars 2015

Moïse, le peuple, Dieu, et la Parole de Dieu (Exode 20,1-21)

Exode 20
1 Et Dieu prononça toutes ces paroles, disant:
2 Je suis l'Éternel, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude.
3 Tu n'auras point d'autres dieux devant ma face.
4 Tu ne te feras point d'image taillée, ni aucune ressemblance de ce qui est dans les cieux en haut, et de ce qui est sur la terre en bas, et de ce qui est dans les eaux au-dessous de la terre.
5 Tu ne t'inclineras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l'Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui visite l'iniquité des pères sur les fils, sur la troisième et sur la quatrième génération de ceux qui me haïssent, 6 et qui use de bonté envers des milliers de ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandements.
7 Tu ne prendras point le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain; car l'Éternel ne tiendra point pour innocent celui qui aura pris son nom en vain.
8 Souviens-toi du jour du sabbat, pour le sanctifier. 9 six jours tu travailleras, et tu feras toute ton oeuvre; 10 mais le septième jour est le sabbat consacré à l'Éternel, ton Dieu: tu ne feras aucune oeuvre, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ta bête, ni ton étranger qui est dans tes portes. 11 Car en six jours l'Éternel a fait les cieux, et la terre, la mer, et tout ce qui est en eux, et il s'est reposé le septième jour; c'est pourquoi l'Éternel a béni le jour du sabbat, et l'a sanctifié.
12 Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient prolongés sur la terre que l'Éternel, ton Dieu, te donne.
13 Tu ne tueras point.
14 Tu ne commettras point adultère.
15 Tu ne déroberas point.
16 Tu ne diras point de faux témoignage contre ton prochain.
17 Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf, ni son âne, ni rien qui soit à ton prochain.

18 Et tout le peuple vit les tonnerres, et les flammes, et le son de la trompette, et la montagne fumante; et le peuple vit cela, et ils craignirent et se tinrent à distance, et dirent à Moïse:
19 Parle avec nous, toi, et nous écouterons ! Mais que Dieu ne parle point avec nous, sinon c’est la mort.
20 Cependant, Moïse dit au peuple:
Ne craignez pas; car
c'est afin que vous en passiez par l’épreuve (la tentation) que Dieu vient,

et afin que vous en passiez par la crainte, que cette crainte soit devant vos yeux,

pour que pécher n’existe plus en vous.


21 Mais le peuple se tint à distance; quant à Moïse, il s'approcha de l'obscurité profonde où Dieu se tient.

Prédication
            Le peuple craint, il a peur. Il s’adresse à Moïse pour lui dire : « Parle avec nous, toi, et nous écouterons. Mais que Dieu ne parle pas avec nous, sinon c’est la mort. »
        Et le lecteur de s’étonner. Juste après que Dieu ait parlé, juste après qu’il ait donné dix commandements essentiels, voici qu’en l’espèce le peuple ne veut pas entendre directement sa parole, sous peine de mourir, et opte pour une parole humaine. Le peuple de Dieu a peur de Dieu. Et l’on sait que, dans peu de temps, il va préférer se fabriquer un dieu d’or, une idole morte, plutôt qu’être choisi par Dieu ; qu’il va préférer s’asservir à une statue fabriquée et qu’il voit, plutôt qu’être libéré par Dieu qu’il ne voit pas. Mais c’est une autre histoire. Pour l’heure, le peuple a peur de Dieu qui parle et préfèrerait entendre une parole dite par un être humain… Parle avec nous, toi, dit le peuple à Moïse, et nous écouterons !
            Nous nous intéressons à ce que Moïse répond. Moïse bien évidemment va tenter de conjurer cette crainte. Sera-t-il écouté, tout comme le peuple semble le lui promettre ?
            1.
            Moïse, lui n’a pas peur. Il prend le risque de dialoguer avec Dieu, et il n’en meurt pas. Est-il le seul que Dieu épargne, parce qu’il est Moïse ? Lorsque, dans les chapitres qui précèdent notre lecture, on se prépare au don de la Loi, on balise le pied de la montagne, et on recommande que le peuple ne s’en approche pas, de peur que certains ne meurent. Certains, mais pas tous. Ce qui signifie qu’au sein du peuple, il y a des personnes, anonymes complets, qui pourraient bien s’approcher, entendre et ne pas mourir. Il y a des risques qu’il faut prendre, parfois… On peut entendre la parole de Dieu et ne pas mourir. Cela ne signifie pas pour autant qu’entendre la parole de Dieu laisse indemne. Nous y venons.
            2.
            Moïse parle de nouveau : « C’est afin que vous en passiez par l’épreuve (la tentation) que Dieu vient. »
            Ce n’est pas du tout par hasard que ce propos vient juste après que les dix commandements aient été donnés.
Les dix commandements sont parole de Dieu, ils éprouvent l’auditeur, et le lecteur. Qui tient debout devant les dix commandements ? Est-ce que quelqu’un peut dire qu’il n’a jamais transgressé aucun des commandements ? Les commandements interrogent l’être humain dans toutes ses dimensions. Ils interrogent ses pensées et ses intentions ; ils interrogent les paroles prononcées, et celles aussi qui sont tues ; ils interrogent les actes, et même ceux qui n’ont pas été commis. En cela, les commandements nous mettent à l’épreuve. Et en cela ils sont, littéralement, parole de Dieu.
Mais ça n’est pas tout. Les dix commandements interrogent aussi la manière avec laquelle on les met en œuvre. Ils interrogent la liberté et la joie avec lesquelles on les respecte ; et ils interrogent l’indifférence ou la tristesse qu’on ressent si on les a transgressés. Ils interrogent aussi les mérites qu’on s’octroie parfois pour les avoir mis en œuvre… Ils interpellent la tentation qu’on peut avoir de réglementer, de figer, voire de tarifer les  relations avec Dieu.
Personne ne tient debout devant les dix commandements. Faut-il craindre cela ? Moïse affirme que non, il affirme que Dieu vient, que Dieu parle, pour qu’on en passe par l’épreuve et par la tentation, et qu’on traverse cela. La parole de Dieu nous démasque, elle sonde les reins et les cœurs, interroge radicalement les actes et les pensées, mais la vérité de ce qu’est un être humain n’est pas mortelle devant Dieu. On peut prendre le risque de ne pas fuir cette vérité-là.
            3.
            Il y a pourtant quelque chose de la crainte, et Moïse rajoute donc : « Dieu vient afin que vous en passiez par la crainte, que cette crainte soit devant vos yeux. » Il y a plusieurs sortes de crainte. Ici, la crainte du peuple, c’est celle qui fait redouter la parole de Dieu est la crainte du menteur, la crainte de celui qui se ment à lui-même et ne veut rien savoir de son mensonge. Elle est une crainte qui fige.
La crainte qui fait désirer la parole de Dieu, celle que Moïse recommande, est au contraire l’espérance confiante de la vérité. Elle est l’espérance que cette parole nous traverse, nous dépouille, nous renouvelle et nous fasse choisir la vie, une vie dont les contours demeurent à bâtir et les chemins à découvrir.
            4.
            Et Moïse ajoute une chose encore : Dieu vient et parle afin que pécher  n’existe plus en vous. Qu’est-ce que pécher, dans ce contexte ? Pécher, dans le contexte de l’Exode, c’est se tenir mordicus à ce qui fut, sans rien vouloir mettre en question, ni en jeu. Pécher, c’est préférer mourir en Egypte et en esclave, que vivre une liberté certes confiante, mais toujours interrogée. Pécher, c’est enfin préférer la parole extérieure d’un homme à qui l’on peut toujours dire « Tais-toi ! » ou « Cause toujours… » à la parole intérieure de Dieu qui nous met à nu devant nous-mêmes et devant lui. Pécher, c’est ainsi préférer le silence de Dieu à sa parole.

Et que fait le peuple, une fois que Moïse lui a expliqué pourquoi sa crainte est sans fondement et sans objet ? Le peuple l’écoute-il, tout comme il s’y est engagé ? Les gens du peuple s’approchent-ils ? Lisons seulement : « 21 Mais le peuple se tint à distance (…) » 
Le peuple, collectivement, choisit la crainte, l’illusion, le mutisme… la servitude. Quant à Moïse, résolument, en témoin de la bonté et de la vérité de la parole de Dieu, ayant dit ce qu’il avait à dire, choisit de ne rien faire d’autre que ce qu’il a déjà fait : s’approcher de Dieu et s’en remettre à Lui : « (…) il s'approcha de l'obscurité profonde où Dieu se tient. »

Dieu se tient dans l’obscurité profonde, non qu’il soit un Dieu obscur, c’est même tout le contraire. Dieu se tient dans l’obscurité profonde, c’est une confession de foi. La voici, à la première personne du singulier :

Mon Dieu se tient dans l’obscurité profonde,
Il m’attend dans mon obscurité profonde,
Là où – et lorsque – ayant délibéré, choisi, et agi,
Après avoir fait tout ce qu’il m’est possible de faire,
Je ne peux plus que faire confiance, et attendre.
C’est l’obscurité profonde car je ne sais alors ni ce qui adviendra, ni quand cela adviendra.
Mais je crois que Dieu se tient là, et m’attend.
C’est donc sans crainte que je m’approche.
Le chemin n’est jamais caché pour Dieu.
Amen.


dimanche 15 février 2015

Propos sur la liberté (1 Corinthiens 10,23-11,1)

L'actualité n'est pas avare, une fois de plus, d'horreur commises sous le nom de Dieu. Combien de temps encore ? Et combien de noms, connus et inconnus, viendront encore s'inscrire sur cette liste dont Dieu lui-même, un jour, demandera compte à l'humanité ?

Je pense à notre frère Martin et à ses écrits terrifiants, au moment de la guerre des paysans (1525). Autre époque ? Je pense à lui aussi, autres écrits, sur la liberté du chrétien (1520). Appelé récemment à présider les funérailles d'un vieil homme qui était le dernier survivant de son maquis, je me suis dit, une fois de plus, que j'appartiens à une génération qui n'a entendu ni le bruit des bottes ni le bruit des armes. J'ai seulement vu pleurer des hommes qui chantaient le chant des partisans, la poitrine couverte de médailles, en accompagnant un vieil ami à sa dernière demeure. Je n'avais pas envie de rire... ils ne connaissaient pas bien les paroles, leurs lèvres, et le genoux, tremblaient, l'émotion, peut-être, ou le froid devant la porte du cimetière de Tréminis.

Passé ce moment, l'envie de rire me reprend.



1 Corinthiens 11 23 «Tout est permis», mais tout ne convient pas. «Tout est permis», mais tout n'édifie pas.
24 Que nul ne cherche sa propre satisfaction, mais celle d'autrui.

25 Tout ce qu'on vend au marché, mangez-le sans poser de question par motif de conscience;
26 car la terre et tout ce qu'elle contient sont au Seigneur.
27 Si un non-croyant vous invite et que vous acceptiez d'y aller, mangez de tout ce qui vous est offert, sans poser de question par motif de conscience.
28 Mais si quelqu'un vous dit: «C'est de la viande sacrifiée», n'en mangez pas, à cause de celui qui vous a avertis et par motif de conscience;
29 je parle ici, non de votre satisfaction, mais de sa satisfaction ; car pourquoi ma liberté serait-elle jugée par une autre conscience?
30 Si je prends de la nourriture en rendant grâce, pourquoi serais-je blâmé pour ce dont je rends grâce?
31 Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu.

32 Ne vous faites regarder avec dégoût, ni par les Juifs, ni par les Grecs, ni par l'Église de Dieu.
33 C'est ainsi que moi-même je contente chacun,  en toutes choses, en ne cherchant pas ma satisfaction, mais celle du plus grand nombre, afin qu'ils soient sauvés.

1 Corinthiens 11 1 Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même de Christ

Prédication :
            Pourquoi, demande Paul, ma liberté serait-elle jugée par une autre conscience ? Cette question est au beau milieu des quelques versets que nous avons lus. Et Paul, qui cherche, en écrivant au Corinthiens, à les aider à construire une communauté, une Eglise digne du nom d’Eglise de Dieu, invite à méditer sur la liberté. Nous répondons à son invitation. Voici donc trois remarques sur la liberté.        
Première remarque
            Paul fut, il le raconte aux Galates, un Juif zélé, le plus zélé, le plus brillant de sa génération. Au nom de ses convictions, il persécuta un temps la jeune Eglise de Dieu. Ces gens qui n’étaient pas conformes à sa propre pensée, ces gens qui ne faisaient pas ce que lui, Paul, considérait comme juste, ces gens qui prenaient des libertés avec la Loi et les traditions juives, il les pourchassa. Sans doute en contraint-il plusieurs à renoncer à leur originalité, à leurs choix… Peut-être même en envoya-t-il quelques-uns à la mort. Paul avait en sa faveur une Loi et des traditions, il avait en sa faveur ses propres croyances pour justifier ce qui était bel et bien une violence. Soyons bien certains que, si l’on avait demandé à Paul si c’était librement qu’il persécutait ces gens-là, il aurait répondu oui. L’exercice de la liberté de Paul s’opérait au détriment d’autrui.
Il existe ainsi, et c’est notre première remarque, un usage violent et dominateur de la liberté.
Nous pouvons méditer sur cet usage de la liberté, non pas en pensant à Paul seulement, mais en pensant à celles et ceux de nos ancêtres dans la foi que les puissances royales et ecclésiastiques ont envoyés en prison, aux galères ou à la potence. Nous pouvons méditer aussi sur ces peuples africains dont nos ancêtres protestants rochelais ont fait commerce négrier… Nous pouvons méditer aussi sur le sort de jeunes filles qu’on arrache à leurs écoles et qu’on marie de force.
Nous pouvons méditer là-dessus, et sur nous-mêmes : l’exercice de notre liberté est parfois au prix d’une violence, d’une injure, faite à autrui, notamment lorsqu’on veut conformer autrui à nos vues.
Si Paul, devenu apôtre, a l’ambition d’aider les Corinthiens à construire chez eux l’Eglise de Dieu, ça n’est pas cet usage de la liberté qu’il met en avant. Contraindre autrui à se conformer à une norme, cela ne construit rien qui puisse être reconnu comme Eglise de Dieu.
Deuxième remarque
On dit parfois que « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ». C’est un adage qui est fort intéressant et qui, correctement mis en œuvre, permet d’assurer à chacun, à chaque groupe, une cohabitation avec d’autres personnes, ou d’autres groupes, sans que chacun ne renonce à ses spécificités propres, et pourvu que nul ne cherche à imposer ses vues à tous.
Mais, si l’on y regarde de près, ça n’est pas là l’exercice de la liberté – au singulier – mais de deux libertés, lesquelles sont séparées par une frontière étanche. Alors, bien entendu, c’est moins grave déjà qu’une domination violente, mais chacun là-dedans n’est juge que de lui-même et ne répond de rien, ou seulement de fort peu de choses. Et puis, dans l’exercice de la liberté qui est la sienne, aucun ne donne pouvoir de le juger à une conscience différente de la sienne propre. Dans cette situation, on se fait face, on cohabite peut-être, mais on ne se dit rien.
Paul, qui avait l’ambition d’aider les Corinthiens à construire chez eux l’Eglise de Dieu, a fustigé les clans, des clans liés à tel ou tel prédicateur de l’Evangile, il a fustigé aussi la partition de la communauté entre riches et pauvres. C’est que ce second mode d’exercice de la liberté, celui qui énonce que la liberté des uns s’arrête là où commence la liberté des autres, ne crée pas une communauté, mais deux, ne crée pas une Eglise de Dieu, mais deux Eglises juxtaposées de deux dieux différents.
Troisième remarque
Il y a un troisième usage de la liberté : « Que nul ne cherche sa propre satisfaction, mais celle d’autrui. » Il faut préciser ce que Paul essaie de dire. Un jour,  Paul a tourné le dos, totalement, à la Loi et aux traditions juives, non pas en prétendant qu’elles étaient périmées, mais en questionnant radicalement l’usage qu’il en avait fait. Il a découvert ceci : on n’accède pas à Dieu, on ne s’attire pas les faveurs de Dieu par l’observance rituelle et traditionnelle juive ; ni par aucune autre d’ailleurs. Paul a découvert l’absolue liberté de Dieu : Dieu se donne à connaître quand il veut, comme il veut, et à qui il veut. Et lorsque Paul fait cette expérience, il fait l’expérience soudaine, inattendue, et définitive d’un plein épanouissement personnel. L’expérience de la grâce divine le rend parfaitement libre. C'est-à-dire qu’elle suspend en lui, pour toujours, ces exigences qu’il s’imposait et qu’il imposait aussi – et surtout – à autrui.
Le chrétien – Paul – libéré, s’exprime donc ainsi : « Que nul ne cherche sa propre satisfaction, mais celle d’autrui. » On pourrait tout aussi bien dire, et même mieux dire, en disant que celui qui est libéré ne cherche pas sa propre liberté, mais celle d’autrui, ou encore, que celui à qui Dieu a fait grâce ne cherche pas sa grâce propre, mais celle d’autrui. Cette recherche de la grâce, de la liberté, de la satisfaction… d’autrui, ne peut pas être une recherche aliénante, pesante et triste. Elle est liberté d’obéir, ou de ne pas obéir, à la Tradition, aux usages. Elle est liberté de respecter, ou de défier les conformismes, et de mépriser dans tous les cas le qu’en dira-t-on. Si c’est une obéissance qu’on choisit, c’est une obéissance délibérée. Si c’est une transgression, c’est une transgression réfléchie et responsable. Et si c’est une restriction qu’on s’impose, c’est une restriction joyeuse.

Le disciple du Christ, libéré par le Christ de toute servitude, est donc l’être humain le plus libre qui soit, et qui se fait librement serviteur de ses semblables (Luther, Traité de la liberté du chrétien, 1520). Ce troisième exercice de la liberté est le seul qui permette de construire une communauté, de construire l’Eglise de Dieu.

Que cette construction est difficile ! Et comme ils ont dû peiner, les contemporains de Paul, lorsqu’ils ont vu Paul être Grec avec les Grecs, Juif avec les Juifs, simple avec les simples et savant avec les savants ! Et comme il a dû peiner, Paul, lui-même, lorsqu’il a vu le peu de temps qu’il faut à ceux que Christ libère pour imaginer, mettre en œuvre et imposer de nouvelles servitudes. Mais Paul, qui se refusait à asservir qui que ce soit, ne pouvait qu’être imitateur de Christ. A l’image du Christ, il ne pouvait qu’inviter les Corinthiens, ses auditeurs, ses lecteurs, à aimer.

L’Eglise de Dieu est toujours à construire. L’exhortation de Paul à la liberté est toujours d’actualité. Celui qui aura aujourd’hui violemment usé de sa liberté, celui qui aura aujourd’hui méprisé, humilié, ou simplement ignoré… son semblable, pourra choisir, plus tard, Dieu le libérant, d’agir autrement. Cette possibilité est inscrite dans la vie de tout être humain, car Dieu fait grâce.





samedi 7 février 2015

Sur le blasphème - 2 méditations (Matthieu 26,59-66) (Marc 3,20-29)

Matthieu 26
59 Or les grands prêtres et tout le Sanhédrin cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le faire condamner à mort;
60 ils n'en trouvèrent pas, bien que beaucoup de faux témoins se fussent présentés. Finalement il s'en présenta deux qui
61 déclarèrent: «Cet homme a dit: ‹Je peux détruire le sanctuaire de Dieu et le rebâtir en trois jours.› »
62 Le Grand Prêtre se leva et lui dit: «Tu n'as rien à répondre? De quoi ces gens témoignent-ils contre toi?»
63 Mais Jésus gardait le silence. Le Grand Prêtre lui dit: «Je t'adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es, toi, le Messie, le Fils de Dieu.»
64 Jésus lui répond: «Tu le dis. Seulement, je vous le déclare, désormais vous verrez le Fils de l'homme siégeant à la droite du Tout-Puissant et venant sur les nuées du ciel.»
65 Alors le Grand Prêtre déchira ses vêtements et dit: «Il a blasphémé. Qu'avons-nous encore besoin de témoins! Vous venez d'entendre le blasphème.
66 Quel est votre avis?» Ils répondirent: «Il mérite la mort.»
           
Méditation : 
C’est à cause de la présence du verbe blasphémer et du mot blasphème que j’ai retenu ce moment du récit de l’évangile de Matthieu. J’ai retenu Matthieu plutôt que Marc, qui fait dire à Jésus « Je le suis », lorsqu’il est interrogé sur sa qualité de Christ fils du Béni… le « je le suis » est trop évidemment blasphématoire… et j’ai retenu Matthieu plutôt que Luc, parce que Luc évacue totalement la notion de blasphème de son propos. Matthieu est celui des trois évangiles qui donne à réfléchir le plus aisément sur la notion de blasphème.

Je rends grâce à la personne qui a fait suivre jusque dans ma boîte à lettres l’adresse d’un site, et qui m’a permis d’entendre Jamel Debbouze, et de l’entendre dire bien des choses, assez convenues, assez nécessaires sur le moment, sur le fait d’être musulman et Français, et fier de l’être, qui m’a permis surtout d’entendre ceci : « Je n’ai pas la culture du blasphème… »[1]
            Je retiens tout particulièrement cette petite phrase, parce qu’elle permet, elle aussi, pour qui veut bien s’en emparer sérieusement, d’entrer valablement dans la question du blasphème. On a, ou pas, une culture du blasphème. Il est tout à fait intéressant que Jamel ne parle pas de blasphème, mais de culture du blasphème. Une culture du blasphème, « la » culture du blasphème, c’est la possibilité de jeux sémantiques polysémiques utilisant d’une manière infiniment variée les mots ordinairement réservés à des champs religieux. Lorsqu’on n’a pas la culture du blasphème, ces mots là ne peuvent être détournés de leur usage reçu sans que ce détournement ne suscite la violence. Et Jamel de poursuivre en rapportant que cette culture du blasphème ne lui a pas été apprise par ses parents. Ceci signifie qu’un certain usage des mots, un certain rapport à ces mots et aux choses religieuses est transmis dans l’apprentissage du langage, c’est à dire dans l’apprentissage de la manière d’être. Alors, parce que ce rapport particulier, il ne l’a pas appris, parce qu’il ne le possède pas, il confesse que, lorsqu’on lui montre « des curés qui s’enculent » (sic dixit), ou une caricature du prophète, ça le déstabilise. C’est dit avec une pudeur admirable. Pour autant, Jamel ne fait pas de ce qu’il éprouve toute une affaire. Il laisse cela sur le terrain de l’épreuve personnelle, ne réclame rien pour lui-même, et ne généralise en rien, n’objective en rien ce qui pourtant, pour lui, est manifestement  profond, intime et sérieux.

            Si je me borne à lire le plus simplement du monde le récit que Matthieu donne de la comparution du Jésus devant le Sanhédrin, j’y relève une opposition tout à fait intéressante. Jésus garde le silence, un silence tout personnel, alors qu’en face de lui il y a un accusateur qui condamne au titre d’une sorte de généralité, qu’il appelle blasphème. Or, Jésus blasphème-t-il ? Il ne fait que renvoyer son accusateur à la parole d’accusation. Quant à savoir si « …vous verrez le Fils de l’homme etc. » constitue un blasphème, ça n’est pour Jésus qu’une manière de prendre position quant au sort qu’on se prépare à lui faire. Toute parole responsable d’une pertinence et d’une profondeur suffisantes peut toujours être qualifiée de blasphème à l’encontre de celui qui la prononce. La parole personnelle et instantanée de Jésus se voit opposer une parole collective et sensément permanente... une définition objective du blasphème est opposée à la parole vivante de Jésus.  
            Ce que je veux dire par là, c’est que toute définition objective du blasphème est potentiellement un permis de tuer.

            Jamel, donc, ne réclame rien pour lui-même, ne souhaite en aucun cas que quoi que ce soit, en matière de blasphème, lui soit épargné. Il ne s’exprime pas au titre d’une foi qui serait une généralité morte, mais il professe sa foi sous la forme d’une proclamation sans déduction. La profession de foi qu’il donne concernant la liberté est une profession de foi blessée, et une profession de foi sans nuances, sans « mais… », elle est ainsi la véritable profession d’une véritable foi.

            Celui dont la foi est la foi seule, foi seule dont ont si définitivement parlé les Réformateurs, celui qui croit, ne réclame jamais rien pour lui-même. Et ce qu’il affirme, il l’affirme sans nuances, sans « mais… », et au bénéfice de ses semblables, sans exception. La miséricorde du Christ en croix, si elle excluait un seul de ses bourreaux, un seul de ses accusateurs, un seul de ses disciples, un seul être humain, serait nulle et non avenue.
            Tout comme le Christ, devant ses accusateurs, devant ceux qui ont délibéré de sa mort, et qui vont l’obtenir, ne réclame rien, rien pour lui-même et ne se réclame de rien, même pas d’être Christ. En cela il est pleinement et définitivement Christ. Et en cela, il peut réconcilier l’être humain qui le souhaite avec lui-même, avec ses semblables et avec Dieu.

Muath Safi Yousef Al-Kasasbeh
Requiescat in pace

Marc 3
20 Jésus vient à la maison (commune), et de nouveau la foule se rassemble, à tel point qu'ils ne pouvaient même pas prendre leur repas.
21 À cette nouvelle, les gens de sa parenté vinrent pour s'emparer de lui. Car ils disaient: «Il a perdu la tête.»
22 Et les scribes qui étaient descendus de Jérusalem disaient: «Il a Béelzéboul en lui» et: «C'est par le chef des démons qu'il chasse les démons.»
23 Il les fit venir et il leur disait en paraboles: «Comment Satan peut-il expulser Satan?
24 Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut se maintenir.
25 Si une famille est divisée contre elle-même, cette famille ne pourra pas tenir.
26 Et si Satan s'est dressé contre lui-même et s'il est divisé, il ne peut pas tenir, c'en est fini de lui.
27 Mais personne ne peut entrer dans la maison de l'homme fort et piller ses biens, s'il n'a d'abord ligoté l'homme fort; alors il pillera sa maison.
28 En vérité, je vous déclare que tout sera pardonné aux fils des hommes, les péchés et les blasphèmes aussi nombreux qu'ils en auront proféré.
29 Mais si quelqu'un blasphème contre l'Esprit Saint, il reste sans pardon à jamais: il est coupable de péché pour toujours.»

Méditation :
            Sur un fond de couleur verte, un petit bonhomme barbu et enturbanné présente, tout en versant une larme, une pancarte sur laquelle est écrit : Je suis Charlie. Il est vêtu de blanc. Il évoque immanquablement ces hommes qu’on revêt en orange, auxquels on fait tenir une pancarte sur laquelle leur nom est écrit, et qu’on égorge comme des animaux. Il évoque aussi ceux qui ont trouvé la mort, soit qu’ils aient dessiné, soit qu’ils aient porté l’uniforme, soit qu’ils fussent nés juifs, soit de la faute à pas de chance… et qui n’ont pas de leur plein gré pris l’ascenseur pour le paradis d’Allah…
            Au-dessus du turban du petit bonhomme ceci, en lettres de couleur noire : tout est pardonné.

            Est-ce à dire que la conviction de celui qui a dessiné cette affiche, et de ceux qui ont décidé de la mettre en une, est que tout ce qui est évoqué par ce si simple dessin est effectivement pardonné ?

            A la suite de Marc, Matthieu et Luc affirment qu’il existe une sorte de propos, ou d’attitude, qui demeure à jamais impardonnable. L’impardonnable semble déborder, pour Matthieu, jusque dans le monde venir (Mt 12,32), mais Marc et Luc sont moins catégoriques (Lc 12,10 ; Mc 3,29). Le minimum biblique que nous puissions dire et que les auteurs de certaines fautes ne sauraient être absous, au moins leur vie durant. Au-delà de cette vie, Dieu seul sait.

            L’on peut être délié de tout, péchés et blasphèmes, lisons-nous… mais pas d’avoir blasphémé contre l’Esprit Saint. Reste à savoir de quoi il s’agit. Je me souviens d’avoir fréquenté dans ma jeunesse des prédicateurs pour lesquels l’affaire était fort simple : dire que c’est Béelzéboul lorsque c’est le Saint Esprit, c’est blasphémer contre le Saint Esprit. Même si, bibliquement s’entend, c’est inattaquable, la suite de leur propos était plus sujette à caution, car très capables de dire ce qui était de Béelzéboul et ce qui était du Saint Esprit : d’accord avec eux ça ne pouvait pas être autre chose que le Saint Esprit, et dans le cas contraire… Simplisme confondant qui revient de fait à établir une sorte de définition du blasphème. Or, comme l’actualité récente l’a établi, donner une définition du blasphème revient à récuser la modernité et l’héritage des Lumières, et revient parfois aussi à décerner un permis de tuer.

            Revenons à notre petit récit. Le jeune ministère de Jésus a produit déjà quelques fruits surabondants. Guérisons, exorcismes… L’ordre ordinaire du malheur et de la fatalité s’en trouve considérablement ébranlé. A l’échelle de la toute petite Galilée, plus encore qu’une espérance, ce ministère est un véritable futur. Nul malade, nul esprit agité qui ne puisse compter à court terme sur la bienveillante puissance de cet homme.
Mais le jeune ministère de Jésus a sans doute le mauvais goût de vider les lieux de culte ; il représente donc plus de bonheur, de liberté et de joie que n’en peuvent tolérer les « religieux » de ce temps.
            D’où cette attaque : « C’est par le chef des démons qu’il chasse les démons. » Cette attaque emploie les moyens les plus vils de l’obscurantisme et de la superstition pour confiner, et confirmer, les gens simples dans leur soumission et dans leur malheur. Elle est une attaque contre la vie. Elle disqualifie la vie retrouvée et elle insulte d’avance les retrouvailles avec la vie. Blasphémer contre le Saint Esprit, c’est attenter ainsi à la puissance de la vie. C’est en cela que c’est inexpiable ; blesser ainsi une vie, ou la condamner, c’est la marquer pour le reste de son temps, c'est-à-dire, pour elle, à jamais.
Et de cela, même si l’on évoque le repentir, on demeure comptable, au moins devant la vie, tant que dure notre propre vie, et tant que dure aussi cette vie blessée. Car, même très en deçà de l’assassinat, il n’y a pas de réversibilité… « C’est par le chef des démons qu’il chasse les démons. » Qui a dit cette phrase ne peut jamais la reprendre.

Qu’il s’en repente… c’est le meilleur qu’on puisse lui souhaiter. Et plaise à Dieu que Dieu lui en fasse rémission, au dernier jour. Quant à ceux qui, alors qu’ils attendaient leur propre consolation, ont entendu cette même phrase, puisse le jeune ministère de Jésus porter des fruits suffisamment abondants et pérennes pour que ces pauvres gens soient un jour consolés et rétablis.

Le petit bonhomme verse une larme. Ça n’est pas sur lui-même qu’il verse une larme. Mais sur l’insondable sottise des humains. Peut-être que, quelque part, tout de même, cette larme est une larme d’espérance.




[1] http://www.wat.tv/video/attentats-cri-alarme-jamel-76wrt_2flv7_.html

dimanche 1 février 2015

Du sacré au saint, du NOUS au JE (Marc 1,21-28)

Nous n'allons pas oublier Charlie ; c'est que l'émotion retombe et le moment de sidération cesse ; les conversations et les bassesses ordinaires vont reprendre leurs droits. Pour l'heure, pourtant, je laisse de côté caricatures et détournements de dessins. Le temps en reviendra. Haruna Yukawa et Kenji Goto ont, selon toute vraisemblance, été assassinés par le groupe terroriste et crapuleux qui s'est autoproclamé Etat Islamique.

Marc 1
21 Ils pénètrent dans Capharnaüm. Et dès le jour du sabbat, entré dans la synagogue, Jésus enseignait.
22 Ils étaient stupéfaits par son enseignement, car il leur enseignait en ayant autorité et non pas comme les scribes.

23 Or, justement, il y avait dans leur synagogue un homme d’esprit impur ; il s'écria :
24 «Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth? Tu es venu pour nous ruiner. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu ! »
25 Jésus lui ordonna : « Tais-toi et sors de lui. »
26 L'esprit impur le secoua avec violence, et poussant un grand cri, il sortit de lui.

27 Ils furent tous tellement saisis qu'ils se demandaient les uns aux autres : « Qu'est-ce que cela ? Un enseignement nouveau ? Avec d'autorité ? Et il commande même aux esprits impurs ? Et ils lui obéissent ? »


28 Et sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de Galilée.


Haruna Yukawa Kenji Goto

Prédication
            En lisant ce texte, il peut nous venir à l’idée que le monde n’est pas seulement ce que nous voyons, mais qu’il y a un monde des esprits, entités qui sont tout autant que nous créatures de Dieu, mais qui sont soumises ou pas à sa majesté, pures ou impures et qui peuvent prendre possession de telle ou telle personne. Lorsqu’un esprit impur prend possession d’une personne, cette personne ne s’appartient plus et s’oppose à tout ce que Dieu veut entreprendre et à tout ce que Jésus veut dire. Mais Jésus est le plus fort ; il commande aux esprits impurs et ceux-ci lui obéissent. Jésus chasse cet esprit impur, l’envoie à sa perte, au néant, et l’homme possédé s’apaise ; que l’homme s’apaise, c’est nous qui le supposons ; l’évangile de Marc, dans ce tout petit récit, ne le précise pas.
            Jésus commande aux esprits impurs et ils lui obéissent ; il est venu pour les chasser, pour les perdre, pour les renvoyer au chaos... Nous n’allons pas écarter cette lecture. C’est que, parfois, l’invocation du nom de Jésus est une invocation puissante et efficace. Le soulagement de certaines tensions, chez certaines personnes, peut venir de là. Gloire en soit rendue à Dieu.

            Pourtant, nous ne pouvons pas en rester là. Les quelques versets que nous avons lus nous exhortent à aller plus loin. Certes Jésus commande aux esprits impurs et ceux-ci lui obéissent. Mais à y regarder un peu finement, nous pouvons nous demander si c’est l’esprit impur qui est dans cet homme, ou si c’est cet homme qui est dans l’esprit impur, un peu comme on pourrait dire de cet homme qu’il fait du mauvais esprit. Cette question n’est pas tout à fait innocente parce qu’elle permet de mettre en jeu la responsabilité de cette homme ; et donc d’interroger les propos qu’il tient…
« Que NOUS veux-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour NOUS ruiner. Je sais qui tu es, le Saint de Dieu ! »

Insistons sur le NOUS. C’est étonnant, cet homme qui, en s’emportant, parle en employant le pluriel. Cette personne, il faut la prendre au mot, et demander qui est ce NOUS.
Ce n’est évidemment pas un pluriel de majesté. Ni non plus l’homme et son esprit impur ; nous avons évoqué déjà cela.
Ce peut être l’homme et ses habitudes. Se lever telle heure, toujours la même ; se rendre à la salle de culte, toujours la même, et y entendre un enseignement, toujours le même, avec les mêmes prières et les mêmes chants ; y occuper toujours la même place sur le même banc, etc. Un être humain et ses incontournables habitudes, c’est un NOUS. C’est un NOUS parce que ces habitudes, si on le regarde bien, sont extérieures à l’être humain ; et pourtant elles sont déclarées essentielles. Si ses habitudes sont mises en question, l’être humain en prendra la défense, énergiquement ! En disant NOUS, l’être humain prend la défense de ses habitudes personnelles, et considère en plus que d’autres que lui doivent défendre ses propres habitudes. Il charge donc autrui d’une défense qui n’est pas la sienne, et peut-être bien aussi d’une souffrance qui n’est pas la sienne.
Dans le texte que nous méditons, le NOUS peut désigner aussi une assemblée de personnes qui partagent les mêmes rites, le même enseignement, les mêmes manières de faire et qui n’est pas prête, pas du tout prête à entendre quoi que ce soit de nouveau. Il faut dire que le groupe protège bien l’individu. Le NOUS, c’est un édredon ; nul n’a à répondre vraiment de ses propres habitudes, surtout lorsqu’un groupe le couvre.

Alors, quel est ce NOUS que cet homme met en avant ? Domination de l’un sur tous les autres ? Domination de tous les autres sur chacun ? Les deux, peut-être. Cet homme, dans l’esprit impur, redoute la ruine de quelque chose à quoi un groupe s’est soumis et dont lui, entre autres, jouit. Il redoute la nouveauté de ce que Jésus représente et qui l’invite à dire JE, plutôt que NOUS. Il redoute d’avoir à questionner ses paroles et ses actes, d’avoir à interroger ses habitudes, ses complaisances peut-être, tout ce qu’il dit et fait, tout ce qu’on dit et fait sans vraiment le choisir et sans jamais en répondre.
Etre dans l’esprit impur, c’est ainsi dire NOUS à la place de JE. Etre dans l’esprit impur, c’est vouloir, penser et agir comme si ce que je veux, pense et fait était aussi sacré qu’un texte sacré. Et puisque nous en sommes là, être dans l’esprit impur c’est aussi envisager que le texte sacré justifie, excuse, voire exonère de sa responsabilité personnelle celui qui prétend le posséder, et qui pourtant ne fait que le manipuler. Ça n’est pas pour rien que les scribes, champions des textes sacrés, sont désignés par ce texte. Car l’enseignement des scribes, ainsi mentionné, est celui qui enseigne que ce qui est écrit est écrit. L’enseignement des scribes répète ce que les générations ont institué et que l’on s’évertue à défendre sans discernement aucun. L’enseignement des scribes, c’est ce qui ratifie que « Les parents ont mangé des raisins verts et les dents des enfants ont été gâtées. » et que c’est comme ça et NOUS n’y pouvons rien, et qu’il ne faut, ni ne se peut rien y changer.
Mais le prix d’aliénation, de mépris et de souffrance que tout cela apporte ? Est-ce que quelqu’un s’en soucie ? Est-ce que quelqu’un en répond ? Personne. Car lorsque les habitudes sont suffisamment bien en place, c’est avec une forme de complaisance fataliste qu’on s’y soumet et même, qu’on s’en fait les défenseurs. Ainsi, un homme ordinaire vocifère-t-il : « Tu es venu pour NOUS ruiner… »

Or, l’homme dans l’esprit impur ne s’en tient pas au NOUS. Il ajoute : « JE sais qui tu es … le Saint de Dieu. » Jésus est le Saint de Dieu en ce qu’il questionne radicalement le NOUS et qu’en sa présence, l’homme dans l’esprit impur se met soudain à dire JE. Jésus ne questionne pas seulement ; sa présence bouleverse. En cela Jésus enseigne en ayant autorité, et non pas comme les scribes.
Cet homme ordinaire, Jésus, le Saint de Dieu, l’invite à la sainteté. Là où les scribes s’en tiennent au sacré, Jésus invite à la sainteté. Il interpelle. Pourquoi ceci est-il sacré, indérogeable, pour toi ? Pourquoi le fais-tu ? Pourquoi te comportes-tu ainsi, et dans ta vie, et dans ton culte ? Quelle satisfaction cela t’apporte-t-il ? Et qu’est-ce que cela coûte à ton entourage ?
C’est que, déclarer que quelque chose est sacré, c’est toujours en faire porter le poids à autrui plutôt qu’à soi-même. Alors que répondre à l’invitation à la sainteté, c’est prendre en horreur ce qu’on a fait porter à autrui, et choisir de répondre de cette horreur ; c’est choisir aussi de mener une autre vie, nécessairement plus libre, nécessairement plus responsable, forcément moins aliénante, marquée du sceau de la grâce et de la nouveauté ; c’est choisir de recevoir la vie, plutôt que de l’abîmer en cherchant à en disposer…
Notre Seigneur Jésus-Christ, le Saint de Dieu, a fait, sa vie durant, le choix de la sainteté. Il l’a payé, de sa vie… et nous, chaque fois que nous nous soumettons à l’ordre sacré de nos habitudes, nous sommes en dette de cette vie-là. Pourtant cette dette, frères et sœurs, est puissance de vie pour nous lorsque nous la reconnaissons et que nous l’acceptons.
Que le Seigneur, le Saint de Dieu, nous vienne en aide et nous libère.