samedi 15 juin 2024

Méditation sur plusieurs formes d'enseignement (Marc 4,26-34 + Ezéchiel...)

Marc 4

26 Il disait: «Il en est du Royaume de Dieu comme d'un homme qui jette la semence en terre:

 27 qu'il dorme ou qu'il soit debout, la nuit et le jour, la semence germe et grandit, il ne sait comment.

 28 D'elle-même la terre produit d'abord l'herbe, puis l'épi, enfin du blé plein l'épi.

 29 Et dès que le blé est mûr, on y met la faucille, car c'est le temps de la moisson.»

 

 30 Il disait: «À quoi allons-nous comparer le Royaume de Dieu, ou par quelle parabole allons-nous le représenter?

 31 C'est comme une graine de moutarde: quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences du monde;

 32 mais quand on l'a semée, elle monte et devient plus grande que toutes les plantes potagères, et elle pousse de grandes branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leurs nids à son ombre.»

 

 33 Par de nombreuses paraboles de ce genre, il leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils pouvaient la comprendre.

 34 Il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples.

 

Ezechiel 17

22 Ainsi parle le Seigneur DIEU: Moi, je prends à la pointe du cèdre altier - et je plante - , j'arrache à la cime de ses branches un rameau tendre; je le plante moi-même, sur une montagne haute, surélevée.

 23 Je le plante sur une montagne élevée d'Israël. Il portera des rameaux, produira du fruit, deviendra un cèdre magnifique. Toutes sortes d'oiseaux y demeureront, ils demeureront à l'ombre de ses branches.

 24 Alors tous les arbres des champs connaîtront que je suis le SEIGNEUR, qui fait ramper l'arbre élevé, élève l'arbre qui rampe, dessèche l'arbre vert, et fait fleurir l'arbre sec. Moi, le SEIGNEUR, je parle et j'accomplis.»

2 Corinthiens 5

6 Ainsi donc, nous sommes toujours pleins de confiance, tout en sachant que, tant que nous habitons dans ce corps, nous sommes hors de notre demeure, loin du Seigneur,

 7 car nous cheminons par la foi, non par la vue...

 8 Oui, nous sommes pleins de confiance et nous préférons quitter la demeure de ce corps pour aller demeurer auprès du Seigneur.

 9 Aussi notre ambition - que nous conservions notre demeure ou que nous la quittions - est-elle de lui plaire.

 10 Car il nous faudra tous comparaître à découvert devant le tribunal du Christ afin que chacun recueille le prix de ce qu'il aura fait durant sa vie corporelle, soit en bien, soit en mal.

2 Corinthiens 5

6 Ainsi donc, nous sommes toujours pleins de confiance, tout en sachant que, tant que nous habitons dans ce corps, nous sommes hors de notre demeure, loin du Seigneur,

 7 car nous cheminons par la foi, non par la vue...

 8 Oui, nous sommes pleins de confiance et nous préférons quitter la demeure de ce corps pour aller demeurer auprès du Seigneur.

 9 Aussi notre ambition - que nous conservions notre demeure ou que nous la quittions - est-elle de lui plaire.

 10 Car il nous faudra tous comparaître à découvert devant le tribunal du Christ afin que chacun recueille le prix de ce qu'il aura fait durant sa vie corporelle, soit en bien, soit en mal.

Prédication

            Ainsi donc, Jésus parlait de deux manières différentes. Il annonçait la Parole publiquement, et toujours avec des paraboles. Mais, en particulier, à ses propres disciples, il expliquait tout. Et nous allons méditer sur cette seconde situation : il expliquait tout.

 

            D'abord nous pouvons nous interroger sur ces explications. Mais nous risquons de nous interroger longtemps. Car, dans l’Evangile de Marc, nous trouvons les paraboles, mais pas les explications. Les disciples, qui ont parlé, puis, plus tard, ceux qui ont écrit les Evangiles, ont laissé de côté ces explications, et ils ont transmis paraboles.

            Nous pouvons regretter de n’avoir que des paraboles. Nous pouvons même déplorer le manque d’explications. Parce que, faute d’explications, nous ne savons pas vraiment ce qu’est le Royaume de Dieu. Mais pourquoi nous faudrait-il des explications ? Nous appartenons à une société qui a remplacé d’abord ses prêtres par des romanciers, puis ses romanciers par des experts. Nous appartenons à une culture du pourquoi et du comment, une culture qui a espéré, et espère encore, que la raison pourrait tout prévoir et tout résoudre. Nous voulons des modes d’emploi, des certitudes et des preuves établies.

            Les explications des paraboles du Royaume de Dieu auraient-elles été les modes d’emploi de la vie bonne et heureuse ? Nous pouvons l’imaginer. Mais nous n’avons pas ces explications. Alors il nous est seulement possible de lire ce que nous avons, et de le méditer sérieusement.

 

            Ces paraboles, si jolies, ne correspondent pas à la vraie vie. La vraie vie, parfois, se moque bien de nos plans et de nos explications. Nous savons qu’en matière d’agriculture, il n’y a pas de récoltes si personne ne sème, la parabole dit là-dessus la vérité. Mais nous savons aussi qu’il ne suffit pas toujours d’avoir semé pour récolter en fin de saison, et la parabole ne le dit pas... Est-ce pour nous mentir qu’elle ne le dit pas ? Est-ce pour nous endormir, pour nous donner l’ivresse et l’oubli ?

            Il ne suffit pas toujours d’avoir semé pour récolter en fin de saison, nous le savons tous. Et ce que nous faisons avec application et avec amour et parfois balayé par l’orage, l’accident ou la maladie. Est-il nécessaire de raconter une parabole pour exprimer cela ? La dureté de la vie n’a pas besoin de paraboles. La dureté de la vie est sans paraboles et elle est sans pourquoi.

Mais alors, pourquoi les paraboles ? Et pourquoi ces deux-là, justement, la semence en terre, la moindre de des semences. Qu’y a-de commun entre elles ? Il y a de commun entre ces paraboles l’acte de semer, ou plutôt la situation d’a voir semé. A la racine commune de ces deux paraboles, il y a le fait d’avoir semé, et le fait que sans ce geste inaugural, il n’y a rien, mais rien d’autre qui soit possible. Alors, s’il y a une vérité possible de ces paraboles du Royaume de Dieu, une vérité qui soit aussi une vérité de la vie, c’est bien d’avantage dans les semailles qu’elle se lit que dans la moisson. Le geste de semer n’est jamais annulé, même si la récolte ne revient pas finalement au semeur mais à l’oiseau, même si elle est finalement dévastée par l’orage ou ravagée par les criquets…

 

            Ceci étant dit, nous lisons bien qu’à ses propres disciples, en privé, il expliquait tout. Nous n’allons rien supputer sur ces explications : Nous n’avons en guise d’explications qu’un simple verbe : expliquer. Les traducteurs de la Bible ont choisi ce verbe or, en langue grecque, ce verbe désigne d’abord l’action de délier, comme on délie un animal captif, comme on relâche un prisonnier. Ainsi, lorsque Jésus explique les paraboles à ses disciples, il délie ses disciples, il les libère comme on libère un prisonnier. Mais de quoi les libère-t-ils ?

 

            Pour répondre à cette question, il nous faut bien nous souvenir que les explications des paraboles n’ont pas été transmises. Il n’y a qu’une explication possible. Jésus n’expliquait pas les paraboles, mais il libérait ses disciples du besoin d’expliquer toute la vie, de maîtriser, de contrôler ceux à qui l’on parle. Il libérait ses disciples de l’idée que la parole d’un maître, ou d’un livre saint, est le secret de la vie heureuse. A ses disciples il désapprenait l’illusion du pouvoir, il leur apprenait l’ouverture. En privé donc, il leur transmettait tout

            Mais n’aurait-il pas pu faire cela publiquement ? Et bien, non. Parce que ce qui lie quelqu’un ne lie pas forcément un autre. Et ce qui délie quelqu’un ne délie pas forcément quelqu’un d’autre. Alors il faut qu’alors on soit en petit comité, voire en tête à tête pour que cela advienne. L’explication que le maître donnera à tel disciple vaudra pour ce disciple, à cet instant. Et ce disciple trouvera dans l’explication reçue du maître un surcroît de liberté, de vie, par quoi il vivra plus librement, plus largement Nous savons aussi que les explications collectives – sur la liturgie – livrées au public, peuvent elles aussi devenir un lieu, un modèle, une aliénation

            Même des explications personnelles, de la bouche du maître, si on les livre à certain public, risquent de dégénérer. Raison pour lesquelles, en public, Jésus ne parle qu’en paraboles, jamais sans paraboles, pour préserver la liberté de ses auditeurs.

 

            Car il s’agit bien de cela, de libération, et de liberté. L’Évangile, bonne nouvelle, enseignement de Jésus-Christ, n’apporte rien de nouveau s’il se contente de remplacer une aliénation par une autre aliénation. La parole du maître, tant publique que privée, n’a donc d’autre but que de laisser à son auditeur la possibilité de faire un chemin de liberté qui soit le sien propre tout en n’aliénant le moins possible ses semblables. Que le disciple fasse savoir quel maître il sert, mais qu’il ne contraigne en rien ceux auxquels il prêchera. C’est pourquoi, lorsque les disciples seront envoyés en mission, ils le seront dans l’extrême dépouillement qui sera le leur.

 

            Quant au maître, vous savez quelle sera l’ultime de ses paraboles. 

             Lorsque vous confessez sa résurrection, vous affirmez que rien de ce qu’il a entrepris ne l’a été en vain. Lorsque vous confessez la résurrection de la chair, vous affirmez, contre les pourquoi, les comment, contre la dureté de la vie, contre l’absurde, contre la sottise des humains, qu’il faut semer, et qu’il faut vivre, tant qu’on est vivant.

                Le royaume de Dieu est ainsi plus qu’une espérance, infiniment plus. Il est votre vie. Amen


samedi 8 juin 2024

Contre l'Esprit Saint (Marc 3 ,20-35)

Genèse 3

9 Le SEIGNEUR Dieu appela l'homme et lui dit: «Où es-tu?»

 10 Il répondit: «J'ai entendu ta voix dans le jardin, j'ai pris peur car j'étais nu, et je me suis caché.» -

 11 «Qui t'a révélé, dit-il, que tu étais nu? Est-ce que tu as mangé de l'arbre dont je t'avais prescrit de ne pas manger?»

 12 L'homme répondit: «La femme que tu as mise auprès de moi, c'est elle qui m'a donné du fruit de l'arbre, et j'en ai mangé.»

 13 Le SEIGNEUR Dieu dit à la femme: «Qu'as-tu fait là?» La femme répondit: «Le serpent m'a trompée et j'ai mangé.»

 14 Le SEIGNEUR Dieu dit au serpent: «Parce que tu as fait cela, tu seras maudit entre tous les bestiaux et toutes les bêtes des champs; tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie.

 15 Je mettrai l'hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance. Celle-ci te meurtrira à la tête et toi, tu la meurtriras au talon.»

 

Marc 3

20 Jésus vient à la maison, et de nouveau la foule se rassemble, à tel point qu'ils ne pouvaient même pas prendre leur repas.

 21 À cette nouvelle, les gens de sa parenté vinrent pour s'emparer de lui. Car ils disaient: «Il a perdu la tête.»

 22 Et les scribes qui étaient descendus de Jérusalem disaient: «Il a Béelzéboul en lui» et: «C'est par le chef des démons qu'il chasse les démons.»

 23 Il les fit venir et il leur disait en paraboles: «Comment Satan peut-il expulser Satan?

 24 Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut se maintenir.

 25 Si une famille est divisée contre elle-même, cette famille ne pourra pas tenir.

 26 Et si Satan s'est dressé contre lui-même et s'il est divisé, il ne peut pas tenir, c'en est fini de lui.

 27 Mais personne ne peut entrer dans la maison de l'homme fort et piller ses biens, s'il n'a d'abord ligoté l'homme fort; alors il pillera sa maison.

 28 En vérité, je vous déclare que tout sera pardonné aux fils des hommes, les péchés et les blasphèmes aussi nombreux qu'ils en auront proféré.

 29 Mais si quelqu'un blasphème contre l'Esprit Saint, il reste sans pardon à jamais: il est coupable de péché pour toujours.»

 30 Cela parce qu'ils disaient: «Il a un esprit impur.»

 31 Arrivent sa mère et ses frères. Restant dehors, ils le firent appeler.

 32 La foule était assise autour de lui. On lui dit: «Voici que ta mère et tes frères sont dehors; ils te cherchent.»

 33 Il leur répond: «Qui sont ma mère et mes frères?»

 34 Et, parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit: «Voici ma mère et mes frères.

 35 Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère.»


Prédication : 

            Je voudrais commencer cette prédication en vous demandant ceci : ces verset de Marc, que nous venons de lire, quel effet vous ont-il fait ? Ah… fallait-il qu’ils vous fassent tel effet, ou tel autre ? Et pourquoi aussi une question aussi indiscrète ? Vous pouvez, évidemment, garder le silence.

            En tout cas, ces versets eurent sur moi – jadis – un certain effet. Le nom de cet effet c’est la peur. Les contours du péché contre le Saint-Esprit étaient mal cernés. Il faut dire que quelqu’un les déterminait pour nous – un petit groupe d’adolescents – le quelqu’un usait  de ses définitions, et aussi de l’unique sanction possible, la mort, pour calmer nos enthousiasmes ; il nous ramenait à tout propos vers un certain chemin qui nous mènerait direct à l’éternelle félicité, à moins que nous ne persistions dans nos fautes qu’il connaissait. Et alors, le châtiment promis éternel nous serait destiné. Je me souviens donc de leçons d’école du dimanche sur le blasphème contre le Saint-Esprit, leçons qui, au niveau catéchisme, prenaient une certaine ampleur, avec des travaux pratiques de prière – je vous laisse imaginer l’allure que ça pouvait prendre, et les effets que cela pouvait avoir.

            Par deux fois dans ma vie j’ai rencontré de telles personnes. Ces personnes sont rares. J’ai rencontré aussi de belles personnes, qui m’ont ramené vers Dieu et vers l’Église. Mais que de violence, et pourquoi cette violence ? Elle est juste là, c'est-à-dire dans la Bible, et peut-être est elle aussi dans les cœurs. Est-ce fatal ? Est-ce inguérissable ?

 

            Posons-nous quelques questions. Puisque nous méditons sur un texte de l’évangile, y a-t-il de la place pour ça dans l’évangile ? Y a-t-il de la place dans les Écritures pour des propos aussi définitifs, pour des jugements sans nuances, et des condamnations extrêmes ? Exemple : évangile de Marc.

            Ces catalogues de malédictions sont là dans le texte de Marc, et il y a d’autres catalogues – bien plus nourris encore – dans Matthieu, et dans Luc. En somme, les trois premiers évangiles portent des vérités qui semblent ne pouvoir être dites que sur le mode des invectives et des condamnations – mais n’oubliez pas de relire Lévitique 20 au moins jusqu’au verset 18, et en marquant une pause en 7 et 8. Ces deux versets, 7 et 8, sont une clé de lecture, ils sont une lumière sur nos chemins. Les revoici : « 7 Sanctifiez-vous donc pour être saints, car c'est moi, le SEIGNEUR, votre Dieu. 8 Gardez mes lois et mettez-les en pratique. C'est moi, le Seigneur, qui vous sanctifie. » Ces deux versets sont un baume sur l’aridité de certains de nos chemins, un baume aussi sur l’aridité de certaines pages de la Bible. C’est ici que, si l’on peut dire, que la Bible enseigne la lecture de la Bible, en Marc 3, nous l’avons déjà signalé, mais aussi en Lévitique 20, mais aussi en Actes 2, en Genèse 3 que nous venons juste d’effleurer. Bien d’autres encore… comme si la Bible toute entière était tout entière consacrée à un certain travail de prévention d’un durcissement des cœurs, ou le contraire.

 

            La question que nous posions il y a un instant, la voici de nouveau : y a-t-il de la place pour toutes ces violences dans l’évangile – ici de Marc – ? La question peut être posée au texte lui-même, qui a un statut particulier dans notre tradition. Nous sommes de tradition chrétienne et dans cette tradition, le texte biblique est canonique. Mais est-il – il n’est pas – canonique tout entier, ou canonique par morceaux ? Il n’est pas de plus grande insulte contre le texte biblique que de le canoniser par morceaux et par intérêt temporaire.

            Et nous pouvons ici avoir une pensée pour les premiers inventeurs de la grotte néandertal de Bruniquel, qui ont compris que leur découverte était trop grande pour eux, et ils l’ont simplement mise à l’abri et attendant l’occasion d’une prochaine lecture, plus recueillie peut-être, mieux équipée, plus humble... Et ainsi pouvons-nous faire, différer le travail sur l’ensemble jusqu’à de prochaines lectures, sachant toutefois – il ne faudrait jamais l’oublier – qu’il y a une solidité d’ensemble, mais qu’elle est constituée de sortes de blocs, quelques versets par-ci par-là, et ça n’est pas un empilage pourtant. Quoique… est-ce que ça peut être balayé, par tel ou tel évènement ? La réponse de vérité, c’est que ça peut tomber ; la réponse d’espérance, c’est qu’il y a toujours un reste à partir duquel il est possible de reconstruire, à partir du ras du sol – ou  plus profond – reconstruire s’entendant reconstruire autrement. Ni l’Évangile ni la vie ne reconstruisent jamais à l’identique.

            Et tout ceci portait plutôt sur la dimension collective de cette expérience. Cette dimension, cette perception, pourraient être suffisantes pour apaiser nos sanglots et réalimenter notre joie.

            Cependant il reste quelques versets qui ne traitent pas du collectif mais de l’individuel, et d’une certaine manière de pécher qui s’appelle blasphémer contre l’Esprit Saint. Appellation qui dû être ajoutée par tel scribe des temps anciens, qui n’y comprenait rien, rien qui pourrait être impardonnable, même par le Seigneur. Et l’on mettrait dans sa bouche des choses si épouvantables ?

            Ces horribles paroles seraient authentiques ? Plus elles sont horribles, plus je les crois authentiques. Et plus je les crois authentiques plus il me semble qu’elles doivent être écartées ou lues, les deux fois sans hésitation.

            Jusqu’à comprendre que pécher contre le Saint Esprit c’est – et je dis peut-être – immobiliser quelqu’un sur son chemin de foi, et parler de ce quelqu’un comme d’une chose, comme d’un cas, comme d’un Saint Esprit oui-non, alors que la vie chrétienne est une vie d’action, une vie active nourrie de trois témoignages, celui des pères, celui des frères, celui des Saintes Écritures, et nourrie aussi de cet on ne sait quoi, prenant toutes les formes possibles – Luc et les Actes en parlent d’une manière irremplaçables – ils ne font peut-être rien d’autre… Ils font !

            Ce qui fait lien entre la volonté de Dieu, le blasphème contre le Saint Esprit, la dimension collective de la foi et la dimension individuelle – intime – de la foi.

            « Quiconque fait la volonté de Dieu… »

            Amen 

samedi 1 juin 2024

Lorsque Judas trahit (Marc 14,12-26)

Marc 14,12-26

10 Judas Iscarioth, l'un des Douze, s'en alla chez les grands prêtres pour leur livrer Jésus.

11 À cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l'argent. Et Judas cherchait comment il le livrerait au bon moment.

 

12 Le premier jour des pains sans levain, où l'on immolait la Pâque, ses disciples lui disent: «Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque?»

13 Et il envoie deux de ses disciples et leur dit: «Allez à la ville; un homme viendra à votre rencontre, portant une cruche d'eau. Suivez-le

14 et, là où il entrera, dites au propriétaire: ‹Le Maître dit: Où est ma salle, où je vais manger la Pâque avec mes disciples?›

15 Et lui vous montrera la pièce du haut, vaste, garnie, toute prête; c'est là que vous ferez les préparatifs pour nous.»

16 Les disciples partirent et allèrent à la ville. Ils trouvèrent tout comme il leur avait dit et ils préparèrent la Pâque.

17 Le soir venu, il arrive avec les Douze.

18 Pendant qu'ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit: «En vérité, je vous le déclare, l'un de vous va me livrer, un qui mange avec moi.»

19 Pris de tristesse, ils se mirent à lui dire l'un après l'autre: «Serait-ce moi?»

20 Il leur dit: «C'est l'un des Douze, qui plonge la main avec moi dans le plat.

21 Car le Fils de l'homme s'en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré! Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né, cet homme-là!»

22 Pendant le repas, il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit: «Prenez, ceci est mon corps.»

23 Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous.

24 Et il leur dit: «Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude.

25 En vérité, je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai, nouveau, dans le Royaume de Dieu.»

26 Après avoir chanté les psaumes, ils sortirent pour aller au mont des Oliviers.

Prédication

         Ainsi donc, Judas livra Jésus. Pour quelles raisons ? Un esprit mauvais, ou la cupidité ? D’autres auteurs que Marc avancent des raisons. Mais Marc, le plus ancien des évangiles, ne dit rien.

            Il faut dire que, devant un acte aussi étonnant – livrer le Fils de Dieu – les raisons ne pèsent pas lourd. Et toutes les raisons qu’on inventera auront toujours le goût du prétendre : « Je ne suis pas comme Judas, moi, je ne suis pas comme ça... » ; ou le goût de la malédiction : « Maudit celui qui a livré Jésus. » Sauf que, Jésus lui-même, qui annonce trois fois sa Passion, ne donne – chez Marc – aucune raison. « Il faut que… », dit-il. « Il faut que… », un point c’est tout. Et nous pourrions en rester là.

            Nous n’allons pas en rester là. Pourquoi faut-il que… ? Il faut…Impérieuse nécessité ! Nous allons tâcher de le comprendre.

            Le point de départ, c’est que sur 12 disciples, il y a un traitre capable de livrer le meilleur des maîtres, le plus sûr de ses amis, comme ça, sans raison.

Or, avec une lucidité redoutable, Marc ne fait pas répondre aux Douze « Pas moi !», mais « Sera-ce moi ? » Comme si chacun – et pas les Douze seulement –allait héberger en lui-même, au plus profond de lui-même, dans la relation qu’il a – ou suppose avoir – avec Dieu, avec Jésus et avec les autres disciples, des motifs de trahir et de livrer. Sur les Douze, un seul passera à l’acte… Judas. Un seul commettra ce geste qui n’a ni délibération ni raison, qui vient comme ça et emporte tout, Judas seulement.  Ce qui ne dispense aucunement tous les autres disciples, tous les autre croyants, de regarder en eux-mêmes. Peut-être que cette exploration intime, correctement menée, évite certains cataclysme. Nous, nous ne faisons rien d’autre je crois, lorsque, pendant notre liturgie, nous prononçons une prière de repentance.

 

Cette prière, nous l’avons prononcée déjà aujourd’hui, et nous avons aussi entendu les paroles de pardon. Aussi n’allons-nous pas plus longtemps nous interroger sur nous-mêmes. Et nous allons plutôt méditer sur un verbe qui est quatre fois répété dans le texte : le verbe livrer.

            Judas a livré Jésus. Mais qu’est-ce que cela signifie, livrer quelque chose, ou quelqu’un ? Livrer quelqu’un signifie le mettre au pouvoir d’un autre. Pour le mettre au pouvoir d’un autre, il faut d’abord qu’il soit en votre pouvoir… et que vous considériez de plus qu’il est en votre seul pouvoir. Pour que Jésus soit livré aux grands prêtres par Judas, il faut que Jésus soit d’abord au pouvoir de Judas. Et il l’est.

Mais Jésus n’est pas seulement au pouvoir de Judas ; il est au pouvoir aussi des onze autres disciples ; mais seul Judas exerce ce pouvoir. En exerçant seul ce pouvoir, Judas considère que son pouvoir de livrer Jésus l’emporte sur celui des Onze autres disciples. Judas se comporte ainsi comme si Jésus était en son seul pouvoir, comme si Jésus n’était qu’à lui, et que pour lui. Judas, de fait, en livrant Jésus, agit comme si les onze autres n’existaient pas, et agit comme si Jésus n’était pas le Christ des Douze, mais seulement son Christ à lui ; et il en dispose en le livrant à des gens qui veulent le mettre à mort.

           

            Pourquoi Judas agit-il ainsi ? Nous n’avons pas beaucoup avancé sur cette question. Mais nous avons quelque chose entre les mains : nous pouvons considérer que Judas n’a pas supporté que Jésus fût le Christ des autres, des onze autres, voire de tous les autres, et, à cause de cela, il a préféré que Jésus fût détruit, raison pour laquelle il l’a livré. Cette hypothèse fait de Judas un jaloux… piste intéressante, que nous pouvons tenter d’étendre à ceux à qui Judas livra Jésus.

Jésus n’est pas un concurrent pour les Hauts Dignitaires du Temple, pas un concurrent seulement. Quel concurrent serait-il ? Comment cet homme, Jésus, avec douze disciples, ses enseignements et quelques miracles pourrait-il concurrencer le Temple, ses centaines de fonctionnaires, ses milliers de pèlerins, et la perpétuelle tradition du culte sacrificiel ? Ce qui se joue, entre Jésus et le Temple, c’est, dans un monde qui s’ouvre de plus en plus, rien moins que le devenir de la foi en Dieu. Temple, ou pas Temple ? Rituel unique, ou diversifié ? Prêtres sacrificateurs, ou prêtres commentateurs ? Lieu unique, Jérusalem, ou d’autres lieux, voire tout lieu ? Peuple unique, ou toutes les nations ?

 

Et bien, les dignitaires du Temple sont des jaloux ; pour eux, Dieu ne peut, Dieu ne doit, passer que par eux ; et si Dieu ne passe pas exclusivement par eux, mais passe par un autre messager, ils complotent contre ce messager, le livrent, le font mettre à mort…

Vous êtes tous des lecteurs de la Bible et je ne vais pas vous raconter la Passion de notre Seigneur Jésus Christ. J’ai bien dit notre Seigneur Jésus Christ. En Jésus Christ Dieu est allé chercher l’humanité entière pour en faire son peuple. Mais pour ce faire, il a fallu qu’un décloisonnement considérable ait lieu, une grande ouverture : il a fallu en quelque manière que Jésus cesse manifestement d’être le Christ d’un seul peuple pour devenir le Christ de l’humanité entière. Oui, il a fallu – verbe falloir – le même verbe que Jésus lui-même emploie lorsque (Marc 8,31), il déclare : « Il faut que le fils de l'homme souffre beaucoup, et qu'il soit rejeté des anciens et des principaux sacrificateurs et des scribes, et qu'il soit mis à mort, et qu'il ressuscite après trois jours. »

 

            Au fond, c’est le fait d’avoir été livré par Judas aux grands prêtres et d’avoir été livré par les grands prêtres à la mort romaine de la croix, qui rend concrètement Jésus disponible comme Christ, pour l’humanité entière.

 

            Mais, une fois que ceci est advenu, qu’est-ce qui empêche les êtres humains, les groupes humains, les Églises… de reproduire ce processus d’appropriation du Christ ? Qu’est-ce qui peut empêcher les Églises chrétiennes de se prétendre seule authentique Eglise, à l’exclusion de toutes les autres ? Voici deux pistes :

            (1) Dans notre texte, il est évidemment question de livrer Jésus, mais ça n’est pas tout. Jésus est livré – il l’est déjà – et dans le temps qu’il lui reste à passer avec ses disciples, Jésus, devançant Judas, se livre aussi. Il se livre corps et sang, il se livre tout entier dans ce dernier repas. Nous devons entendre littéralement que c’est le corps et le sang qui sont donnés, corps et sang du Christ, réduits en poudre et autrement dilués, de sorte que chacun en aura une part propre, une part qui n’est qu’une fraction du tout. Il est ainsi insuffisant, dans notre méditation, d’affirmer que Christ est tout entier présent dans chaque miette de pain, ou chaque gorgée de vin. On peut le dire et ça n’est pas un mensonge. Seulement la vérité est que chacun, avec ce qu’il reçoit, dans sa tradition ecclésiale, n’a jamais pour lui qu’un fragment vivant du corps du Christ. Ce sont tous les fragments, tous ensemble, qui sont l’unique corps du Christ. C’est par jalousie que certains rendent impossible la communion mutuelle. Il n’y a de communion au corps du Christ que dans la reconnaissance que Jésus est Christ de tous les autres, peut-être même Christ de tous les autres avant moi, voire sans moi. Prendre conscience de cela devrait empêcher – peut-être – chaque croyant de considérer que Christ est exclusivement en lui.

            (2) Jésus a été livré par Judas ; il ne nous viendrait pas à l’idée de dire que Jésus a été transmis par Judas. Pourtant, le verbe livrer qui apparaît si souvent dans notre texte, peut avoir un tout autre sens, et ce sens, c’est, justement, transmettre. Quelle différence entre livrer et transmettre ? Livrer, c’est pour que ça cesse ; transmettre, c’est pour que ça continue. Livrer, c’est pour que tout soit toujours pareil ; transmettre, c’est pour que ça change. Livrer, c’est par jalousie, transmettre, c’est par amour. Livrer, ça ramène la foi à n’être que des formules ; transmettre, cela produit que la foi soit de la parole. Livrer, c’est pour que la captivité s’impose ; transmettre, c’est pour la liberté. Livrer, c’est pour que le temps s’arrête ; transmettre, c’est pour que le temps coure jusque dans l’éternité.

 

            Judas, donc, livra Jésus et, le livrant, le rendit disponible pour tout homme. Tout être humain peut donc le recevoir, et tout être humain peut le transmettre en transmettant la foi en Lui. C’est notre tâche. Puissions-nous l’accomplir, humblement et résolument. Amen

samedi 25 mai 2024

Aux limites de la Trinité (Matthieu 28,16-20)

Matthieu 28

16 Quant aux onze disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.

17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais quelques-uns eurent des doutes.

18 Jésus s'approcha d'eux et leur adressa ces paroles: «Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre.

19 Allez donc: de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,

20 leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps.»

Prédication

Et voici trois lectures. Ces trois lectures, proposées par le lectionnaire Dimanches et fêtes, sont tout à fait bien choisies pour évoquer d’abord le Père, puis le Saint Esprit, et enfin le Fils, lequel Fils qui, à la toute fin de l’évangile selon Matthieu, institue le baptême et institue avec ce baptême la formule trinitaire « … au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ».

            Le dimanche qui suit la Pentecôte est le dimanche de la Trinité.

 

            La Trinité n’est pas une fête que les protestants réformés de France que nous sommes célèbrent avec une ferveur particulière. Elle pouvait même passer inaperçue dans la liste de lecture que nous fournit la Fédération protestante de France… Il y a encore un petit nombre d’années, les textes proposés étaient bien les mêmes que ceux que lisaient nos sœurs et frères catholiques, c’était et c’est encore le cas, mais la mention Trinité ne figuraient pas en marge de notre propre petit livret…

            On le sait, certains Protestants, nous en sommes peut-être, émettent quelques réserves s’agissant de la Trinité, mot qui ne figure pas explicitement dans la Bible.  Mais ces mêmes Protestants dont nous sommes ne peuvent pas ignorer que pour bien des chrétiens Dieu est (totalement, intégralement et au plein sens du verbe être) Père, Fils et Saint Esprit, une seule essence en trois personnes…

            A-t-on pourtant tout dit de Dieu, de sa nature, de son activité, lorsqu’on a dit qu’il est Trine, ou Trinité ? Nous allons laisser de côté maintenant ces questions ; ce n’est pas le moment de faire un travail sur la doctrine et sur la nature de la doctrine. Car trois textes nous sont proposés, et ils vont servir à une méditation sur ce que nous allons appeler la triple filiation du chrétien, notre triple filiation.

            Dans un premier temps, nous ferons une sorte de description élogieuse de ces filiations. Dans un second temps, nous émettrons des réserves sur chacune des ces filiations. Puis nous parlerons d’espérance

 

            Premier temps, trois courts éloges.

            Première filiation, la filiation du Père, ou des pères. Nous ne sommes pas les premiers à croire. Nous recueillons avec reconnaissance l’héritage, le témoignage, de la tradition. Le texte biblique nous est donné. « Interroge les jours du début, dit le Deutéronome ! » La mémoire nous est donnée. Nous sont données aussi la forme de nos cérémonies et la manière d’organiser nos Églises... Nous ne sommes pas les premiers. Le chemin a été tracé pour nous. Honneur à nos pères, et grâces soient rendues à Dieu.

            Seconde filiation, la filiation du Fils, c'est-à-dire ce qu’on doit aux frères, et sœurs, qui sont nos contemporains. Dans la logique de cette prédication, le Fils n’est pas seulement le Fils du Père au sens où la tradition parlerait de lui. Il est le contemporain, le frère, celui qui partage notre condition, qui nous enseigne et que nous enseignons. Aujourd’hui, nous ne sommes pas tout seul. L’un doute, l’autre parle avec lui. La foi s’élabore, se construit, dans le dialogue, dans la rencontre, de nos contemporains. Ma sœur, mon frère, apportent à ma vie et à ma foi. En quelque manière ils m’engendrent. Qu’ils en soient remerciés, et que Dieu soit loué.

            Troisième filiation, celle de l’Esprit. L’héritage des pères et le partage entre les frères ne doivent pas laisser oublier que chaque personne peut être créative, inspirée. Il y a un Esprit qui peut bien s’adresser à chacun, à chacune, et engendrer en lui cette activité de l’humain qu’on appelle la foi. C’est d’ailleurs ainsi que l’Esprit atteste intimement à chacun qu’il est enfant de Dieu.

 

            Deuxième temps, Nous reprenons chacune de ces trois filiations. Et nous allons méditer sur leurs limites.

            Filiation du Père, des pères, et de la tradition… Ainsi ont fait nos pères dans la foi et nous leur devons beaucoup. Mais, parce que nos pères ont fait ce qu’ils ont fait, devons-nous faire tout comme eux ? La filiation selon la tradition est une filiation qui, si l’on ne considère qu’elle, conduit tout dans l’impasse du traditionalisme qui dit : "Aujourd’hui doit être comme hier". Et l’on voit alors des Églises s’étioler, se rigidifier, s’accrocher orgueilleusement et désespérément à la forme des anciennes cérémonies, ou à de vieux bâtiments, ou à de vieilles sornettes. On les voit peut-être disparaître, mais en tout cas on les voit terriblement s’isoler.

            Filiation du Fils, engendrement entre contemporains… Nous devons infiniment à nos contemporains, sœurs et frères dans la vie et dans la foi, mais cette filiation, lorsqu’on choisit trop bien les gens avec qui l’on partage, conduit tout à une forme close de la foi, une forme dans laquelle la connivence en groupe tient lieu de vérité. Plus personne alors n’apporte rien à  personne parce que tous disent la même chose, croient la même chose... L’on voit ainsi parfois des groupes se refermer sur eux-mêmes, s’uniformiser, rejeter tout ce qui pourrait être original, fécond, puis ça s’éteint.

            Filiation de l’Esprit, personnelle et intime… Nous avons peut-être en mémoire des exemples terribles de personnes qui, au nom de leur inspiration toute personnelle, au nom de l’Esprit, ont récusé leurs contemporains, récusé la tradition, et mené leur propre vie spirituelle au désastre. Parfois même ce désastre a-t-il été tristement contagieux… Quoi qu’il en soit, l’on se dessèche assurément à se dire engendré uniquement par l’Esprit, en se tenant de plus tout à fait seul, sans frères, sans Père... sans Dieu.

 

            Au point où nous en sommes, nous nous rendons compte que nous ne pouvons pas faire un éloge trop exclusif de nos filiations. Mais nous ne pouvons pas non plus récuser ces filiations.

Nous n’en avons pas d’autres… Il nous faut donc les maintenir, les reconnaître, les éprouver, et les tenir toujours en dialogue.

 

            Par exemple, lorsque Calvin parle du témoignage intérieur du Saint Esprit, c'est-à-dire de la filiation intime, il en parle dans un lien étroit avec la lecture de la Bible. L’Écriture ne devient parole de Dieu en nous que par le témoignage intérieur du Saint Esprit. La première et la troisième de nos filiations sont ici en dialogue. Et le nous qu’il utilise indique pleinement la présence de contemporains.

 

Autre exemple, lorsque Paul parle aux Romains de l’Esprit d’adoption qui parle à notre esprit et nous dit que nous sommes enfants de Dieu, ça n’est pas pour que chacun dise arrogamment « Je suis, moi, enfant de Dieu ! », mais pour que cela soit dit ensemble et réciproquement par un certain groupe de personnes. Ainsi Paul conjugue-t-il explicitement la troisième et la seconde des filiations.

 

« Puisse l’Esprit souffler en chacun et chacune d’entre nous au cours de ce culte. Cette simple phrase si on l’entend, met en dialogue la tradition dont le culte est porteur, les sœurs et frères qui sont présents dans l’assemblée, et l’Esprit que nous espérons pour tous.

 

Aujourd’hui, c’est le dimanche de la Trinité et au début de cette prédication nous avons annoncé qu’il serait question d’abord d’éloge, puis de  réserves, puis d’espérance.

Quelle est notre espérance, après ce que nous venons de dire ? Les grands textes et nos traditions sont là devant nous et offerts : nous ne sommes pas les premiers à vivre, à croire et à espérer. Nos contemporains sont là, pour nous défier, pour nous soutenir : nous ne sommes pas seuls à vivre, à espérer et à croire. Et nous sommes là, chacune, chacun, avec sa vie, avec sa propre histoire, mystérieusement et réellement accompagnés. Espérance.

 

Amen

 

samedi 18 mai 2024

Pentecôte, peut-être (Actes 2,1-41)

Actes 2,1-41

1 Quand le jour de la Pentecôte arriva, ils se trouvaient réunis tous ensemble.

2 Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d'un violent coup de vent: la maison où ils se tenaient en fut toute remplie;

3 alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s'en posa sur chacun d'eux.

4 Ils furent tous remplis d'Esprit Saint et se mirent à parler d'autres langues, comme l'Esprit leur donnait de s'exprimer.

5 Or, à Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel.

6 À la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue.

7 Déconcertés, émerveillés, ils disaient: «Tous ces gens qui parlent ne sont-ils pas des Galiléens?

8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle?

9 Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, du Pont et de l'Asie,

10 de la Phrygie et de la Pamphylie, de l'Égypte et de la Libye cyrénaïque, ceux de Rome en résidence ici,

11 tous, tant Juifs que prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu.»

12 Ils étaient tous déconcertés, et dans leur perplexité ils se disaient les uns aux autres: «Qu'est-ce que cela veut dire?»

13 D'autres s'esclaffaient: «Ils sont pleins de vin doux.»

14 Alors s'éleva la voix de Pierre, qui était là avec les Onze; il s'exprima en ces termes: «Hommes de Judée, et vous tous qui résidez à Jérusalem, comprenez bien ce qui se passe et prêtez l'oreille à mes paroles.

15 Non, ces gens n'ont pas bu comme vous le supposez: nous ne sommes en effet qu'à neuf heures du matin;

16 mais ici se réalise cette parole du prophète Joël:

17 Alors, dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai de mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles seront prophètes, vos jeunes gens auront des visions, vos vieillards auront des songes;

18 oui, sur mes serviteurs et sur mes servantes en ces jours-là je répandrai de mon Esprit et ils seront prophètes.

19 Je ferai des prodiges là-haut dans le ciel et des signes ici-bas sur la terre, du sang, du feu et une colonne de fumée.

20 Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang avant que vienne le jour du Seigneur, grand et glorieux.

21 Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.

22 «Israélites, écoutez mes paroles: Jésus le Nazôréen, homme que Dieu avait accrédité auprès de vous en opérant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez,

23 cet homme, selon le plan bien arrêté par Dieu dans sa prescience, vous l'avez livré et supprimé en le faisant crucifier par la main des impies;

24 mais Dieu l'a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n'était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir.

25 David en effet dit de lui: Je voyais constamment le Seigneur devant moi, car il est à ma droite pour que je ne sois pas ébranlé.

26 Aussi mon coeur était-il dans la joie et ma langue a chanté d'allégresse. Bien mieux, ma chair reposera dans l'espérance,

27 car tu n'abandonneras pas ma vie au séjour des morts et tu ne laisseras pas ton saint connaître la décomposition.

28 Tu m'as montré les chemins de la vie, tu me rempliras de joie par ta présence.

29 «Frères, il est permis de vous le dire avec assurance: le patriarche David est mort, il a été enseveli, son tombeau se trouve encore aujourd'hui chez nous.

30 Mais il était prophète et savait que Dieu lui avait juré par serment de faire asseoir sur son trône quelqu'un de sa descendance, issu de ses reins;

31 il a donc vu d'avance la résurrection du Christ, et c'est à son propos qu'il a dit: Il n'a pas été abandonné au séjour des morts et sa chair n'a pas connu la décomposition.

32 Ce Jésus, Dieu l'a ressuscité, nous tous en sommes témoins.

33 Exalté par la droite de Dieu, il a donc reçu du Père l'Esprit Saint promis et il l'a répandu, comme vous le voyez et l'entendez.

34 David, qui n'est certes pas monté au ciel, a pourtant dit: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: assieds-toi à ma droite

35 jusqu'à ce que j'aie fait de tes adversaires un escabeau sous tes pieds.

36 «Que toute la maison d'Israël le sache donc avec certitude: Dieu l'a fait et Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié.»

37 Le coeur bouleversé d'entendre ces paroles, ils demandèrent à Pierre et aux autres apôtres: «Que ferons-nous, frères?»

38 Pierre leur répondit: «Convertissez-vous: que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Jésus Christ pour le pardon de ses péchés, et vous recevrez le don du Saint Esprit.

39 Car c'est à vous qu'est destinée la promesse, et à vos enfants ainsi qu'à tous ceux qui sont au loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera.»

40 Par bien d'autres paroles Pierre rendait témoignage et les encourageait: «Sauvez-vous, disait-il, de cette génération dévoyée.»

41 Ceux qui accueillirent sa parole reçurent le baptême, et il y eut environ trois mille personnes ce jour-là qui se joignirent à eux.

Prédication

Ceux qui accueillirent la parole et qui reçurent le baptême furent environ 3000. Et nous nous demandons quelle parole ils accueillirent. Car il y a dans ce texte deux manifestations de la parole. Il y a cette manifestation spontanée stupéfiante :  des hommes simples, se mettent à dire les merveilles de Dieu dans des langues qu’ils n’ont jamais apprises. Et, plus fort encore, il y a Pierre – homme simple parmi les hommes simples – qui prononce un long – n’est-ce pas – très long – trop long ? – discours parfaitement structuré, structuré comme un catéchisme à l’ancienne… C’est apparemment dans le sillage de ce discours que ceux qui y assistent ont le cœur bouleversé. Je dis apparemment…

Deux manifestations donc de la parole : une manifestation collective égalitaire, simplissime, exclamative, et une manifestation individuelle hiérarchisée, très construite et très didactique. Ces paroles, le récit nous les présente dans un certain ordre : (1) le mystère des langues et (2) le mystère du discours construit, c'est-à-dire (1) l’émotion intérieure qui précède (2) le catéchisme ; ou encore (1) la communication intime qui précède (2) l’exposé rationnel de la foi.

Cet ordre saute aux yeux lorsqu’on lit les 36 premiers versets de Actes 2. Mais, repris par la bouche de Pierre, au verset 38, le don du Saint Esprit arrive après l’exposé de la foi, et même après le baptême. C'est-à-dire que ce qui venait en premier dans la première partie du récit vient en dernier dans la seconde partie ; et alors (2) précède clairement (1).

 

Y a-t-il un ordre naturel de ces choses ? Doivent-elles être hiérarchisées ? Manifestement, l’auteur des Actes des Apôtres s’est posé la question. Et s’il s’est posé la question, c’est qu’il a dû remarquer, en son temps, qu’il y avait des réponses diverses. Certaines communautés très portées sur l’émotion et la spontanéité, d’autres communautés très portées sur la réflexion et la rationalité, et que ces communautés, se réclamant d’un même Dieu et d’un même Christ, n’entretenaient pourtant pas des relations très fraternelles.

L’auteur des Actes des Apôtres s’est manifestement posé la question. Mais il n’a manifestement pas répondu à la question en termes de chronologie. Parfois, dans le livre des Actes, l’Esprit Saint vient avant la catéchèse, parfois après, parfois pendant. Ce qu’a affirmé l’auteur, c’est que l’Esprit Saint se défie des structures et règlements mis en place par les hommes. Ce qu’il a affirmé aussi, c’est que, doctrine biblique ou spontanéité spirituelle, tous appartiennent à une seule et même Eglise, tous enfants d’un même Dieu… Il n’est pas certain qu’il ait été parfaitement entendu.

La question n’a cessé de résonner, de se répéter, et de susciter toujours la même réponse au sein des Eglises. Pour ne parler que de Luther, il a affirmé que les éléments intérieurs (don de l’Esprit et inspirations personnelles) ne viennent pas avant ni sans les éléments extérieurs (enseignement de l’Eglise) (le catéchisme vient avant la divine inspiration). Mais de cela peut-on faire une sorte de règle ? Une telle règle serait d’emblée battue en brèche par tout lecteur un peu intelligent du second chapitre du livre des Actes des Apôtres, comme nous l’avons vu. Et il nous faut donc examiner simultanément ce que nous allons considérer comme deux manifestations de ce que nous appelons l’Eglise.

 

Premièrement, « ils se mirent à parles d’autres langues, comme l’Esprit leur donnait de s’exprimer ». C’est totalement inattendu, totalement spontané. Cela fait de chacun un prédicateur autorisé. C’est une puissance d’invention et de reformulation considérable. Cela a donc une fonction tout à fait importante dans la vie de l’Eglise, une fonction justement de créativité qui met tous les membres de l’Eglise sur un pied d’égalité. C’est l’aspect positif de cette inspiration directe. Mais, à bien y regarder, cette même inspiration n’a pas que des avantages et, en particulier, elle ne bâtira pas une communauté. Tout au plus formera-t-elle un groupe éphémère dont les limites transpercent les frontières doctrinales – on appelle ça aujourd’hui christianisme post-confessionnel – mais cela ne permet pas de réflexion au long cours. Et puis ce genre de groupe, justement, faute de réflexion au long cours, n’est pas en mesure de réfléchir sur un bien commun. L’inclusivisme radical a de graves défauts. Ignorant le long terme et le collectif, il ne peut que juxtaposer des émotions individuelles qui, faute justement de réflexion, sont esthétiquement belles, mais potentiellement nocives. Dans l’emportement d’une émotion, on peut hurler Christ est Vainqueur tout autant, et avec pas d’avantage de raison, qu’on pousse des cris de singes dans les stades lorsque tel joueur de couleur touche le ballon ; on peut jouir simultanément tous ensemble, sans aucunement s’interroger sur une sorte de bien commun. Faute d’une élaboration rationnelle et d’une réflexion critique, l’inspiration directe se satisfait de la jouissance de la foule et ne dispose d’aucun moyen pour discerner les esprits…

Secondement – sans hiérarchiser – vient le discours de Pierre dont le premier verbe est le verbe comprendre. Pierre, qui se pose ici en autorité reconnue et indiscutable, explique et argumente. Le moins qu’on puisse dire c’est que son discours et très largement englobant : ce qui se passe correspond au « plan arrêté par Dieu dans sa prescience », mieux vaudrait dire sa pré-compréhension ; l’ambition de l’enseignement de Pierre est que les auditeurs, en comprenant son discours, comprenne ce que Dieu lui-même a compris depuis toujours et pour toujours… excusez du peu. A ce discours – et à ce type de discours – il nous faut reconnaître d’immenses vertus : il crée un langage commun, structuré, sur lequel peuvent se greffer d’infinies variations, au sujet duquel on peut, ensemble, s’interroger, et qui permet de mettre des mots sur des événements – on gagne ainsi en intelligibilité – et, le cas échéant, il devient possible de faire un classement, voire un tri, des événements. Il faut un discours rationnel pour pouvoir discerner les esprits. Mais, il faut aussi le reconnaître, ce type de discours peut se poser, voire être reçu, comme norme absolue et devenir le carcan d’une communauté sûre d’elle-même, exclusive et sclérosée.   

Nous ne pouvons pas en rester là avec le contenu de notre prédication. L’auteur des Actes ne le fait pas. A sa manière – en ayant l’air de raconter une histoire de l’Eglise – il se prononce pour les générations présentes et futures, et il leur fait remarque que la véritable fécondité d’une Eglise ne réside pas dans la doctrine excluant l’émotion, ni dans l’émotion excluant la doctrine. L’émotion a besoin de la doctrine pour se structurer en langage et pour pouvoir discerner les esprits ; la doctrine a besoin de l’émotion pour ne pas se prendre pour ce qu’elle n’est pas, pour se rappeler que Dieu est toujours autre, plus, moins, mais essentiellement autre que ce qu’on prétend comprendre de Lui.

Dans une communauté vivante et fraternelle, chacun peut vivre, selon ses propres affinités, de puissantes émotions, et élaborer une pensée de la foi. Chaque communauté a son propre style. Et ce n’est pas l’un ou bien l’autre, l’un plutôt que l’autre. C’est l’un et l’autre. Car nous sommes des êtres d’émotion,  autant que des êtres de raison.

Puisse donc l’Esprit Saint nous inspirer, inspirer nos émotions et nos discours. Et puissent nos cœurs, et notre communauté, être robustes et accueillants. Amen

samedi 11 mai 2024

Critique de la manière de gouverner (Actes 1,15-26)

Actes 1,15-26

15 En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères - il y avait là, réuni, un groupe d'environ cent vingt personnes - et il déclara:

 16 «Frères, il fallait que s'accomplisse ce que l'Esprit Saint avait annoncé dans l'Écriture, par la bouche de David, à propos de Judas devenu le guide de ceux qui ont arrêté Jésus.

 17 Il était de notre nombre et avait reçu sa part de notre service.

 18 Or cet homme, avec le salaire de son iniquité, avait acheté une terre: il est tombé en avant, s'est ouvert par le milieu, et ses entrailles se sont toutes répandues.

 19 Tous les habitants de Jérusalem l'ont appris: aussi cette terre a-t-elle été appelée, dans leur langue, Hakeldama, c'est-à-dire Terre de sang.

 20 Il est de fait écrit dans le livre des Psaumes: Que sa résidence devienne déserte et que personne ne l'habite et encore: Qu'un autre prenne sa charge.

 21 Il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a marché à notre tête,

 22 à commencer par le baptême de Jean jusqu'au jour où il nous a été enlevé: il faut donc que l'un d'entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection.»

 23 On en présenta deux, Joseph appelé Barsabbas, surnommé Justus, et Matthias.

 24 Et l'on fit alors cette prière: «Toi, Seigneur, qui connais les cœurs de tous, désigne celui des deux que tu as choisi,

 25 pour prendre, dans le service de l'apostolat, la place que Judas a délaissée pour aller à la place qui est la sienne.»

 26 On les tira au sort et le sort tomba sur Matthias qui fut dès lors adjoint aux onze apôtres.

Prédication : 

            Pourquoi 12 ? 12 disciples ? 10 x 12 frères au milieu desquels Pierre prend la parole ? Il se présente là un nombre de personnes qui aurait à voir avec la perfection, une certaine perfection ? Ou alors ce tout jeune groupe se penserait, ou aurait été pensé comme nouvel Israël nouveau peuple de Dieu – 12 tribus, 12 fils de Jacob) ? (je laisse de côté les 12 petits Prophètes qui, à leur manière, écrivent aussi une histoire)…

            Pourquoi 12 ? Dans ce 12 si massivement répété dans les deux Testaments de la Bible, y a-t-il une nécessité ? De quelle sorte ? Les commentateurs nous parlent d’un chiffre de perfection. Mais quelle nature a ce chiffre pour être décrété parfait. Ni onze ni treize ? Un chiffre juste arithmétique – auquel cas il serait juste indifférent que ce soit 11, ou 13. Mais ce doit être plus sophistiqué, ce doit être plutôt un sorte de code – chiffre – synonymes dans ce cas. 12 serait le code d’une certaine perfection, perfection de l’effectif communautaire. Mais la perfection de l’effectif, s’il y en a une, signifie-t-elle la perfection des personnes ? La perfection de l’effectif induit-elle la perfection de chacune et de chacun (en l’occurrence la perfection de chacun dans les évangiles, où tous les appelés sont des mâles) ?

            A cet endroit il nous est facile de répondre : non, l’effectif – 12 – n’est pas une garantie. Car – nous le savons bien – il y en a un sur 12 qui va, d’une certaine manière, tout flanquer par terre, tout, c'est-à-dire toutes les spéculations sur l’effectif de la perfection. Et depuis que nous lisons dans les évangiles les récits de la trahison de Judas, il vient une question sans fin, la question Pourquoi ? La question vient et viennent avec elle quantité de supputations. Et il est impossible de conclure. Car la trahison de Judas est un trou ; un trou non pas pour passer une vie à tenter à le remplir, mais un trou pour apprendre à le border, pour en apprendre la proximité, pour apprendre à vivre dans sa proximité, et – redoublant le verbe – à apprendre à apprendre à suivre un certain chemin, témoignage chrétien, partage de l’Évangile… vous le direz comme vous l’entendrez.

 

            Ainsi de 12 nous sommes passés à 11, mais nous n’avons pas vu Jésus se précipiter pour que l’effectif remonte de 11 à 12. En lisant notre Luc du jour, en lisant les critères que propose Pierre, les candidats ne manquent pas et s’il ne reste que deux noms, c’est encore un de trop.

            Et pourquoi, une fois encore, faut-il que l’effectif remonte à 12 ? Nous sommes dans Actes – c'est-à-dire Luc – et tout ce qui semble être normalement avancé doit être accueilli avec prudence.

            12 ? Quelle origine à ce 12 apostolique ? C’est dans la Bible ? C’est dans la vie de Jésus, appel de ses disciples ? Et alors ? Un lecteur un peu critique affirmerait qu’un tel usage du chiffre, on ne dira pas du symbole, est tendancieux. Et qu’il vient là détourner à son profit une situation pas très simple, mais aussi pas très compliquée. Passer de 12 à 11, finalement, c’est assez simple, surtout lorsque le 12ème fait le ménage lui-même…

            12 ? Un peu comme précédemment, c’est au fond une question de référence aux Écritures, qui déclarent que si la maison demeure inhabitée, un autre doit en prendre la charge. Bien sûr, ça peut s’appliquer là. (Ici je veux me souvenir pour vous de quelque chose qui m’énervait assez fort, lorsque j’étais enseignant à l’INSA de Lyon, c’était que mes élèves me disent au fil de leur travail « maintenant il faut appliquer une formule ») Et bien, Actes 1,20, Pierre parle comme quelqu’un qui, pour établir sa propre idée, vient appliquer une formule, formule faire de deux versets de Psaumes.

            120 ? Notez bien aussi que Pierre se lève au milieu d’un groupe de 12x10, dans des conditions mal précisées, et avec une idée qui semble n’être que la sienne. Ce groupe a un effectif sur mesure… Est-ce Pierre, ou est-ce Luc qui parle ? Et il se compte là plusieurs hommes – pas de femmes – qui ont pour quartier de noblesse d’avoir suivi Jésus depuis son baptême jusqu’à son ascension. Mais qu’est-ce à dire ? Ces hommes, si nous en croyons l’évangile de Luc, ont suivi Jésus avant même les 12… ils sont plus anciens que Pierre. Et pourquoi donc bénéficient-ils d’une considération  moindre ? Et pourquoi Pierre parle-t-il mal d’eux, en les prenant sous un nous-eux condescendant ?

 

            Et avec tout cela, il s’agit de préciser, de discuter, qu’il devait et qu’il dut y avoir 12 témoins de la résurrection, pas 11, pas 13 mais 12.

            Jésus en appela 12, mais de quelle autorité, 12 n’est pas forcément le seul chiffre possible. En plus, Luc nous montre bien des fois un Jésus suffisamment libre pour s’affranchir même du 12.

            Partant de là, la question des 12 et de leur sélection – seul Matthias a été sélectionné – n’est plus une question évangélique mais une question apostolique. C'est-à-dire qu’il n’y a aucun Esprit Saint dont  l’activité soit à attendre, même pour ceux qui attendent la fête liturgique de Pentecôte, même  pour ceux qui en attendent encore aujourd’hui une effusion personnelle.

            Et partant de là aussi, c’est la réflexion personnelle et communautaire qui compte car ces nouveaux 12 ne vont pas tarder à disparaître, l’âge certainement, la persécution peut-être, tous, et il ne restera… que des hommes, et des femmes, avec des instruments d’êtres humains, qui n’appliquent pas des formules, mais essentiellement lisent, méditent, partagent, leur réflexion, pour partager la vie de la communauté. Et c’est ainsi que l’Évangile – la Parole – traversera les millénaires. Amen