samedi 18 mai 2024

Pentecôte, peut-être (Actes 2,1-41)

Actes 2,1-41

1 Quand le jour de la Pentecôte arriva, ils se trouvaient réunis tous ensemble.

2 Tout à coup il y eut un bruit qui venait du ciel comme le souffle d'un violent coup de vent: la maison où ils se tenaient en fut toute remplie;

3 alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s'en posa sur chacun d'eux.

4 Ils furent tous remplis d'Esprit Saint et se mirent à parler d'autres langues, comme l'Esprit leur donnait de s'exprimer.

5 Or, à Jérusalem, résidaient des Juifs pieux, venus de toutes les nations qui sont sous le ciel.

6 À la rumeur qui se répandait, la foule se rassembla et se trouvait en plein désarroi, car chacun les entendait parler sa propre langue.

7 Déconcertés, émerveillés, ils disaient: «Tous ces gens qui parlent ne sont-ils pas des Galiléens?

8 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle?

9 Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, du Pont et de l'Asie,

10 de la Phrygie et de la Pamphylie, de l'Égypte et de la Libye cyrénaïque, ceux de Rome en résidence ici,

11 tous, tant Juifs que prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu.»

12 Ils étaient tous déconcertés, et dans leur perplexité ils se disaient les uns aux autres: «Qu'est-ce que cela veut dire?»

13 D'autres s'esclaffaient: «Ils sont pleins de vin doux.»

14 Alors s'éleva la voix de Pierre, qui était là avec les Onze; il s'exprima en ces termes: «Hommes de Judée, et vous tous qui résidez à Jérusalem, comprenez bien ce qui se passe et prêtez l'oreille à mes paroles.

15 Non, ces gens n'ont pas bu comme vous le supposez: nous ne sommes en effet qu'à neuf heures du matin;

16 mais ici se réalise cette parole du prophète Joël:

17 Alors, dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai de mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles seront prophètes, vos jeunes gens auront des visions, vos vieillards auront des songes;

18 oui, sur mes serviteurs et sur mes servantes en ces jours-là je répandrai de mon Esprit et ils seront prophètes.

19 Je ferai des prodiges là-haut dans le ciel et des signes ici-bas sur la terre, du sang, du feu et une colonne de fumée.

20 Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang avant que vienne le jour du Seigneur, grand et glorieux.

21 Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé.

22 «Israélites, écoutez mes paroles: Jésus le Nazôréen, homme que Dieu avait accrédité auprès de vous en opérant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez,

23 cet homme, selon le plan bien arrêté par Dieu dans sa prescience, vous l'avez livré et supprimé en le faisant crucifier par la main des impies;

24 mais Dieu l'a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n'était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir.

25 David en effet dit de lui: Je voyais constamment le Seigneur devant moi, car il est à ma droite pour que je ne sois pas ébranlé.

26 Aussi mon coeur était-il dans la joie et ma langue a chanté d'allégresse. Bien mieux, ma chair reposera dans l'espérance,

27 car tu n'abandonneras pas ma vie au séjour des morts et tu ne laisseras pas ton saint connaître la décomposition.

28 Tu m'as montré les chemins de la vie, tu me rempliras de joie par ta présence.

29 «Frères, il est permis de vous le dire avec assurance: le patriarche David est mort, il a été enseveli, son tombeau se trouve encore aujourd'hui chez nous.

30 Mais il était prophète et savait que Dieu lui avait juré par serment de faire asseoir sur son trône quelqu'un de sa descendance, issu de ses reins;

31 il a donc vu d'avance la résurrection du Christ, et c'est à son propos qu'il a dit: Il n'a pas été abandonné au séjour des morts et sa chair n'a pas connu la décomposition.

32 Ce Jésus, Dieu l'a ressuscité, nous tous en sommes témoins.

33 Exalté par la droite de Dieu, il a donc reçu du Père l'Esprit Saint promis et il l'a répandu, comme vous le voyez et l'entendez.

34 David, qui n'est certes pas monté au ciel, a pourtant dit: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: assieds-toi à ma droite

35 jusqu'à ce que j'aie fait de tes adversaires un escabeau sous tes pieds.

36 «Que toute la maison d'Israël le sache donc avec certitude: Dieu l'a fait et Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié.»

37 Le coeur bouleversé d'entendre ces paroles, ils demandèrent à Pierre et aux autres apôtres: «Que ferons-nous, frères?»

38 Pierre leur répondit: «Convertissez-vous: que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Jésus Christ pour le pardon de ses péchés, et vous recevrez le don du Saint Esprit.

39 Car c'est à vous qu'est destinée la promesse, et à vos enfants ainsi qu'à tous ceux qui sont au loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera.»

40 Par bien d'autres paroles Pierre rendait témoignage et les encourageait: «Sauvez-vous, disait-il, de cette génération dévoyée.»

41 Ceux qui accueillirent sa parole reçurent le baptême, et il y eut environ trois mille personnes ce jour-là qui se joignirent à eux.

Prédication

Ceux qui accueillirent la parole et qui reçurent le baptême furent environ 3000. Et nous nous demandons quelle parole ils accueillirent. Car il y a dans ce texte deux manifestations de la parole. Il y a cette manifestation spontanée stupéfiante :  des hommes simples, se mettent à dire les merveilles de Dieu dans des langues qu’ils n’ont jamais apprises. Et, plus fort encore, il y a Pierre – homme simple parmi les hommes simples – qui prononce un long – n’est-ce pas – très long – trop long ? – discours parfaitement structuré, structuré comme un catéchisme à l’ancienne… C’est apparemment dans le sillage de ce discours que ceux qui y assistent ont le cœur bouleversé. Je dis apparemment…

Deux manifestations donc de la parole : une manifestation collective égalitaire, simplissime, exclamative, et une manifestation individuelle hiérarchisée, très construite et très didactique. Ces paroles, le récit nous les présente dans un certain ordre : (1) le mystère des langues et (2) le mystère du discours construit, c'est-à-dire (1) l’émotion intérieure qui précède (2) le catéchisme ; ou encore (1) la communication intime qui précède (2) l’exposé rationnel de la foi.

Cet ordre saute aux yeux lorsqu’on lit les 36 premiers versets de Actes 2. Mais, repris par la bouche de Pierre, au verset 38, le don du Saint Esprit arrive après l’exposé de la foi, et même après le baptême. C'est-à-dire que ce qui venait en premier dans la première partie du récit vient en dernier dans la seconde partie ; et alors (2) précède clairement (1).

 

Y a-t-il un ordre naturel de ces choses ? Doivent-elles être hiérarchisées ? Manifestement, l’auteur des Actes des Apôtres s’est posé la question. Et s’il s’est posé la question, c’est qu’il a dû remarquer, en son temps, qu’il y avait des réponses diverses. Certaines communautés très portées sur l’émotion et la spontanéité, d’autres communautés très portées sur la réflexion et la rationalité, et que ces communautés, se réclamant d’un même Dieu et d’un même Christ, n’entretenaient pourtant pas des relations très fraternelles.

L’auteur des Actes des Apôtres s’est manifestement posé la question. Mais il n’a manifestement pas répondu à la question en termes de chronologie. Parfois, dans le livre des Actes, l’Esprit Saint vient avant la catéchèse, parfois après, parfois pendant. Ce qu’a affirmé l’auteur, c’est que l’Esprit Saint se défie des structures et règlements mis en place par les hommes. Ce qu’il a affirmé aussi, c’est que, doctrine biblique ou spontanéité spirituelle, tous appartiennent à une seule et même Eglise, tous enfants d’un même Dieu… Il n’est pas certain qu’il ait été parfaitement entendu.

La question n’a cessé de résonner, de se répéter, et de susciter toujours la même réponse au sein des Eglises. Pour ne parler que de Luther, il a affirmé que les éléments intérieurs (don de l’Esprit et inspirations personnelles) ne viennent pas avant ni sans les éléments extérieurs (enseignement de l’Eglise) (le catéchisme vient avant la divine inspiration). Mais de cela peut-on faire une sorte de règle ? Une telle règle serait d’emblée battue en brèche par tout lecteur un peu intelligent du second chapitre du livre des Actes des Apôtres, comme nous l’avons vu. Et il nous faut donc examiner simultanément ce que nous allons considérer comme deux manifestations de ce que nous appelons l’Eglise.

 

Premièrement, « ils se mirent à parles d’autres langues, comme l’Esprit leur donnait de s’exprimer ». C’est totalement inattendu, totalement spontané. Cela fait de chacun un prédicateur autorisé. C’est une puissance d’invention et de reformulation considérable. Cela a donc une fonction tout à fait importante dans la vie de l’Eglise, une fonction justement de créativité qui met tous les membres de l’Eglise sur un pied d’égalité. C’est l’aspect positif de cette inspiration directe. Mais, à bien y regarder, cette même inspiration n’a pas que des avantages et, en particulier, elle ne bâtira pas une communauté. Tout au plus formera-t-elle un groupe éphémère dont les limites transpercent les frontières doctrinales – on appelle ça aujourd’hui christianisme post-confessionnel – mais cela ne permet pas de réflexion au long cours. Et puis ce genre de groupe, justement, faute de réflexion au long cours, n’est pas en mesure de réfléchir sur un bien commun. L’inclusivisme radical a de graves défauts. Ignorant le long terme et le collectif, il ne peut que juxtaposer des émotions individuelles qui, faute justement de réflexion, sont esthétiquement belles, mais potentiellement nocives. Dans l’emportement d’une émotion, on peut hurler Christ est Vainqueur tout autant, et avec pas d’avantage de raison, qu’on pousse des cris de singes dans les stades lorsque tel joueur de couleur touche le ballon ; on peut jouir simultanément tous ensemble, sans aucunement s’interroger sur une sorte de bien commun. Faute d’une élaboration rationnelle et d’une réflexion critique, l’inspiration directe se satisfait de la jouissance de la foule et ne dispose d’aucun moyen pour discerner les esprits…

Secondement – sans hiérarchiser – vient le discours de Pierre dont le premier verbe est le verbe comprendre. Pierre, qui se pose ici en autorité reconnue et indiscutable, explique et argumente. Le moins qu’on puisse dire c’est que son discours et très largement englobant : ce qui se passe correspond au « plan arrêté par Dieu dans sa prescience », mieux vaudrait dire sa pré-compréhension ; l’ambition de l’enseignement de Pierre est que les auditeurs, en comprenant son discours, comprenne ce que Dieu lui-même a compris depuis toujours et pour toujours… excusez du peu. A ce discours – et à ce type de discours – il nous faut reconnaître d’immenses vertus : il crée un langage commun, structuré, sur lequel peuvent se greffer d’infinies variations, au sujet duquel on peut, ensemble, s’interroger, et qui permet de mettre des mots sur des événements – on gagne ainsi en intelligibilité – et, le cas échéant, il devient possible de faire un classement, voire un tri, des événements. Il faut un discours rationnel pour pouvoir discerner les esprits. Mais, il faut aussi le reconnaître, ce type de discours peut se poser, voire être reçu, comme norme absolue et devenir le carcan d’une communauté sûre d’elle-même, exclusive et sclérosée.   

Nous ne pouvons pas en rester là avec le contenu de notre prédication. L’auteur des Actes ne le fait pas. A sa manière – en ayant l’air de raconter une histoire de l’Eglise – il se prononce pour les générations présentes et futures, et il leur fait remarque que la véritable fécondité d’une Eglise ne réside pas dans la doctrine excluant l’émotion, ni dans l’émotion excluant la doctrine. L’émotion a besoin de la doctrine pour se structurer en langage et pour pouvoir discerner les esprits ; la doctrine a besoin de l’émotion pour ne pas se prendre pour ce qu’elle n’est pas, pour se rappeler que Dieu est toujours autre, plus, moins, mais essentiellement autre que ce qu’on prétend comprendre de Lui.

Dans une communauté vivante et fraternelle, chacun peut vivre, selon ses propres affinités, de puissantes émotions, et élaborer une pensée de la foi. Chaque communauté a son propre style. Et ce n’est pas l’un ou bien l’autre, l’un plutôt que l’autre. C’est l’un et l’autre. Car nous sommes des êtres d’émotion,  autant que des êtres de raison.

Puisse donc l’Esprit Saint nous inspirer, inspirer nos émotions et nos discours. Et puissent nos cœurs, et notre communauté, être robustes et accueillants. Amen

samedi 11 mai 2024

Critique de la manière de gouverner (Actes 1,15-26)

Actes 1,15-26

15 En ces jours-là, Pierre se leva au milieu des frères - il y avait là, réuni, un groupe d'environ cent vingt personnes - et il déclara:

 16 «Frères, il fallait que s'accomplisse ce que l'Esprit Saint avait annoncé dans l'Écriture, par la bouche de David, à propos de Judas devenu le guide de ceux qui ont arrêté Jésus.

 17 Il était de notre nombre et avait reçu sa part de notre service.

 18 Or cet homme, avec le salaire de son iniquité, avait acheté une terre: il est tombé en avant, s'est ouvert par le milieu, et ses entrailles se sont toutes répandues.

 19 Tous les habitants de Jérusalem l'ont appris: aussi cette terre a-t-elle été appelée, dans leur langue, Hakeldama, c'est-à-dire Terre de sang.

 20 Il est de fait écrit dans le livre des Psaumes: Que sa résidence devienne déserte et que personne ne l'habite et encore: Qu'un autre prenne sa charge.

 21 Il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus a marché à notre tête,

 22 à commencer par le baptême de Jean jusqu'au jour où il nous a été enlevé: il faut donc que l'un d'entre eux devienne avec nous témoin de sa résurrection.»

 23 On en présenta deux, Joseph appelé Barsabbas, surnommé Justus, et Matthias.

 24 Et l'on fit alors cette prière: «Toi, Seigneur, qui connais les cœurs de tous, désigne celui des deux que tu as choisi,

 25 pour prendre, dans le service de l'apostolat, la place que Judas a délaissée pour aller à la place qui est la sienne.»

 26 On les tira au sort et le sort tomba sur Matthias qui fut dès lors adjoint aux onze apôtres.

Prédication : 

            Pourquoi 12 ? 12 disciples ? 10 x 12 frères au milieu desquels Pierre prend la parole ? Il se présente là un nombre de personnes qui aurait à voir avec la perfection, une certaine perfection ? Ou alors ce tout jeune groupe se penserait, ou aurait été pensé comme nouvel Israël nouveau peuple de Dieu – 12 tribus, 12 fils de Jacob) ? (je laisse de côté les 12 petits Prophètes qui, à leur manière, écrivent aussi une histoire)…

            Pourquoi 12 ? Dans ce 12 si massivement répété dans les deux Testaments de la Bible, y a-t-il une nécessité ? De quelle sorte ? Les commentateurs nous parlent d’un chiffre de perfection. Mais quelle nature a ce chiffre pour être décrété parfait. Ni onze ni treize ? Un chiffre juste arithmétique – auquel cas il serait juste indifférent que ce soit 11, ou 13. Mais ce doit être plus sophistiqué, ce doit être plutôt un sorte de code – chiffre – synonymes dans ce cas. 12 serait le code d’une certaine perfection, perfection de l’effectif communautaire. Mais la perfection de l’effectif, s’il y en a une, signifie-t-elle la perfection des personnes ? La perfection de l’effectif induit-elle la perfection de chacune et de chacun (en l’occurrence la perfection de chacun dans les évangiles, où tous les appelés sont des mâles) ?

            A cet endroit il nous est facile de répondre : non, l’effectif – 12 – n’est pas une garantie. Car – nous le savons bien – il y en a un sur 12 qui va, d’une certaine manière, tout flanquer par terre, tout, c'est-à-dire toutes les spéculations sur l’effectif de la perfection. Et depuis que nous lisons dans les évangiles les récits de la trahison de Judas, il vient une question sans fin, la question Pourquoi ? La question vient et viennent avec elle quantité de supputations. Et il est impossible de conclure. Car la trahison de Judas est un trou ; un trou non pas pour passer une vie à tenter à le remplir, mais un trou pour apprendre à le border, pour en apprendre la proximité, pour apprendre à vivre dans sa proximité, et – redoublant le verbe – à apprendre à apprendre à suivre un certain chemin, témoignage chrétien, partage de l’Évangile… vous le direz comme vous l’entendrez.

 

            Ainsi de 12 nous sommes passés à 11, mais nous n’avons pas vu Jésus se précipiter pour que l’effectif remonte de 11 à 12. En lisant notre Luc du jour, en lisant les critères que propose Pierre, les candidats ne manquent pas et s’il ne reste que deux noms, c’est encore un de trop.

            Et pourquoi, une fois encore, faut-il que l’effectif remonte à 12 ? Nous sommes dans Actes – c'est-à-dire Luc – et tout ce qui semble être normalement avancé doit être accueilli avec prudence.

            12 ? Quelle origine à ce 12 apostolique ? C’est dans la Bible ? C’est dans la vie de Jésus, appel de ses disciples ? Et alors ? Un lecteur un peu critique affirmerait qu’un tel usage du chiffre, on ne dira pas du symbole, est tendancieux. Et qu’il vient là détourner à son profit une situation pas très simple, mais aussi pas très compliquée. Passer de 12 à 11, finalement, c’est assez simple, surtout lorsque le 12ème fait le ménage lui-même…

            12 ? Un peu comme précédemment, c’est au fond une question de référence aux Écritures, qui déclarent que si la maison demeure inhabitée, un autre doit en prendre la charge. Bien sûr, ça peut s’appliquer là. (Ici je veux me souvenir pour vous de quelque chose qui m’énervait assez fort, lorsque j’étais enseignant à l’INSA de Lyon, c’était que mes élèves me disent au fil de leur travail « maintenant il faut appliquer une formule ») Et bien, Actes 1,20, Pierre parle comme quelqu’un qui, pour établir sa propre idée, vient appliquer une formule, formule faire de deux versets de Psaumes.

            120 ? Notez bien aussi que Pierre se lève au milieu d’un groupe de 12x10, dans des conditions mal précisées, et avec une idée qui semble n’être que la sienne. Ce groupe a un effectif sur mesure… Est-ce Pierre, ou est-ce Luc qui parle ? Et il se compte là plusieurs hommes – pas de femmes – qui ont pour quartier de noblesse d’avoir suivi Jésus depuis son baptême jusqu’à son ascension. Mais qu’est-ce à dire ? Ces hommes, si nous en croyons l’évangile de Luc, ont suivi Jésus avant même les 12… ils sont plus anciens que Pierre. Et pourquoi donc bénéficient-ils d’une considération  moindre ? Et pourquoi Pierre parle-t-il mal d’eux, en les prenant sous un nous-eux condescendant ?

 

            Et avec tout cela, il s’agit de préciser, de discuter, qu’il devait et qu’il dut y avoir 12 témoins de la résurrection, pas 11, pas 13 mais 12.

            Jésus en appela 12, mais de quelle autorité, 12 n’est pas forcément le seul chiffre possible. En plus, Luc nous montre bien des fois un Jésus suffisamment libre pour s’affranchir même du 12.

            Partant de là, la question des 12 et de leur sélection – seul Matthias a été sélectionné – n’est plus une question évangélique mais une question apostolique. C'est-à-dire qu’il n’y a aucun Esprit Saint dont  l’activité soit à attendre, même pour ceux qui attendent la fête liturgique de Pentecôte, même  pour ceux qui en attendent encore aujourd’hui une effusion personnelle.

            Et partant de là aussi, c’est la réflexion personnelle et communautaire qui compte car ces nouveaux 12 ne vont pas tarder à disparaître, l’âge certainement, la persécution peut-être, tous, et il ne restera… que des hommes, et des femmes, avec des instruments d’êtres humains, qui n’appliquent pas des formules, mais essentiellement lisent, méditent, partagent, leur réflexion, pour partager la vie de la communauté. Et c’est ainsi que l’Évangile – la Parole – traversera les millénaires. Amen


samedi 27 avril 2024

Manière de parler (Jean 15,1-8)


Jean 15

1 «Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron.

 2 Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l'enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde, afin qu'il en porte davantage encore.

 3 Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite.

 4 Demeurez en moi comme je demeure en vous! De même que le sarment, s'il ne demeure sur la vigne, ne peut de lui-même porter du fruit, ainsi vous non plus si vous ne demeurez en moi.

 5 Je suis la vigne, vous êtes les sarments: celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.

 6 Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent.

 7 Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera.

 8 Ce qui glorifie mon Père, c'est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples.

Prédication

            Figures de style. Les lecteurs de la Bible doivent le constater, la Bible utilise de nombreuses figures de style. Ce n’est pas forcément en raison des lubies des auteurs cherchant à faire des effets – parfois peut-être. Il doit y avoir quelque chose comme une nécessité. Cela doit être lié à l’objet dont la Bible entend parler. Et cet objet, c’est Dieu.

            Dieu, c’est cet objet dont veut parler la Bible. Elle le veut, mais ne le peut pas, du moins très très imparfaitement. Cela tient à trois choses, un peu génériques. Les possibilités mêmes du langage, les compétences des auteurs, et l’objet dont il est question – dont nous parlons – Dieu.

 

            De Jésus de Nazareth nous devons dire exactement la même chose. Nous devons parler de lui mais nous ne pouvons pas parler, c’est aux limites des possibilités du langage, aux limites des compétences de ceux qui parlent, le tout étant complexifié parce qu’il s’agit de Dieu, non pas Dieu qui sait tout et qui peut tout, poison des paroles sur Dieu, mais Dieu tout court, Dieu je ne sais pas. Et notre situation est bien précaire – certains dirons qu’elle est désespérée, je ne crois pas qu’elle le soit. Deux pistes, il y a deux pistes au moins.

 

            Première piste pour parler de Dieu, nous la nommons piste liturgique. C’est une piste qui est bien balisée. Certains de ses instruments sont plus que 3 fois millénaires. Ça n’est pas pour donner le privilège – et la soumission – à ce qui est ancien. C’est pour reconnaitre que le peuple de Dieu est collectivement sage, et que c’est donc avec raison qu’il conserve certains textes et en élimine d’autres. Alors bien sûr il arrive parfois que certains clercs œuvrent à l’imbécilité des fidèles, mais il arrive aussi que les fidèles se rebiffent. Première piste donc, individuelle, collective, et très ancienne, La piste liturgique, ce que nous faisons chaque dimanche, par exemple.

 

            Deuxième piste, nous la nommons piste biblique. Nous l’appelons ainsi maintenant, et c’est insatisfaisant, parce ça n’est pas la Bible qui est en jeu mais le commentaire. Le commentaire tel que nous le pratiquons dans l’atelier du samedi, ou dans l’étude biblique. Les points de départ peuvent être bibliques, ils peuvent choisis aussi partout dans les œuvres de culture… et ce doit être en raison de notre culture protestante que nous appelons biblique cette piste.

 

            Tentative d’application Jésus dit : Je suis la vraie vigne. Et ça n’est pas simple d’emblée. Pour dire Je suis la vraie vigne, il faut d’abord qu’il soit une vigne quelconque. Et ensuite cette vigne quelconque s’avèrera être tout à fait particulière, de sorte qu’on la qualifiera de vraie vigne. Reste encore à préciser ce qu’est ce critère de vérité (et nous pouvons penser ici, avec un sourire, à Obélix et compagnie, 1976, histoire imaginée d’un commerce de menhirs, où se rencontrent des menhirs fins, des menhirs frais, des menhirs authentiques, le menhir vrai… toutes sortes de menhirs destinés à la fin à n’être que des additifs de vente et à la fin de la fin, c’est la benne). Laissons le menhir vrai, et revenons à la vraie vigne. Jésus est la vraie vigne.

 

            Dans l’évangile de Jean, Jésus n’est pas seulement la vraie vigne. Il est aussi la vigne. Il est aussi le bon berger (il est donc exemplaire unique d’une certaine sorte de berger). Il est aussi la porte des brebis (la porte, il n’y a pas deux portes).

            Jésus est tout cela, et plus encore, il est la lumière du monde (pas d’autre que lui), et il est, un peu plus loin le chemin la vérité la vie (encore faut-il être prudent en le disant, car il le dit de lui-même, je suis… et il n’est pas certain que cela nous autorise à le dire en il est…

            Voilà une petite liste des allégories disponibles. Nous disons ici allégorie, et non pas parabole ; dans l’allégorie, une chose en remplace une autre, les mots se substituent l’un à l’autre, les uns aux autres comme dans une espèce de cortège bien ordonné. Bien ordonné, ou moins bien. Il y a une forme de complexité qui est liée, dans l’évangile de Jean, à l’accumulation. Toutes les allégories veulent fonctionner ensemble – peut-être cela est-il propre à cet évangile. Peut-être en va-t-il de la parole, de l’objet de cette parole elle-même, de sa possibilité, et de sa vérité.

 

            Poursuivons, sur le thème de la vérité. « 1 Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron. 2 Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l'enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde, afin qu'il en porte davantage encore. » Alors, cela commence plutôt bien, c’est la vigne – Jésus est cette vigne – et son Père est le vigneron. Ni gel, ni mildiou, ni phylloxera. Petite entreprise de production de grappes, la vigne produit ou ne produit pas. Certains sarments produisent, et d’autre pas. On coupe, on jette. Quant aux sarments qui produisent, on les émonde pour qu’ils produisent plus encore. Méthode aussi ancienne que la vigne elle-même, et nos anciens aimaient le bon vin. Émonder c’est aussi couper et jeter. Et tout ça, c’est le Père qui le commet.

            Mais voici, en plus, que l’allégorie vient réclamer ses droits. Vous êtes les sarments. Et ceux d’entre vous qui ne portent pas de fruits vont être coupés et jetés. Quels fruits ? Toute ma vie je me souviendrai d’un pasteur qui demandait à ses catéchumènes les résultats chiffrés de leur évangélisation. D’autres fruits ? Ceux de nos entrailles, trop peu ? Et les effectifs, et les finances des paroisses, des fruits aussi ? Couper ? Ou encore, émonder ? Imaginez que, Bible en main, ouverte à Jean 15 nous allions expliquer à telle famille cruellement éprouvée que c’est Dieu qui émonde et qu’il leur suscitera bientôt de plus beaux et de plus nombreux enfants. Et c’est ainsi que l’allégorie, qui est une sorte de piège, tombe sur les gens avec une cruauté certaine. Nous l’avons dit, c’est insoutenable.

 

            Mais qui a dit que cela devrait être soutenu ? Soutenir ceux qui tâchent de tenir droit – ou pas trop fléchir – dans la tempête, c’est une tâche fraternelle. Tâcher d’être débarrassés des discours de ceux qui voient la bonne main de Dieu dans les horreurs tellement distribuées sur le monde, c’est une tâche fraternelle.

            Peut-être, de là viendra que les humains porteront du fruit et, comme on l’a lu, du fruit en abondance, et peut-être de là, Dieu sera glorifié.

            Amen

 

            Amen

prochain billet, le 12 mai

samedi 20 avril 2024

Ni commencement ni fin (Jean 10,11-18, etc.)

Jean 10 :

11 «Je suis le bon berger: le bon berger se dessaisit de sa vie pour ses brebis.

 12 Le mercenaire, qui n'est pas vraiment un berger et à qui les brebis n'appartiennent pas, voit-il venir le loup, il abandonne les brebis et prend la fuite; et le loup s'en empare et les disperse.

 13 C'est qu'il est mercenaire et que peu lui importent les brebis.

 14 Je suis le bon berger, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent,

 15 comme mon Père me connaît et que je connais mon Père; et je me dessaisis de ma vie pour les brebis.

 16 J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de cet enclos et celles-là aussi, il faut que je les mène; elles écouteront ma voix et il y aura un seul troupeau et un seul berger.

 17 Le Père m'aime parce que je me dessaisis de ma vie pour la reprendre ensuite.

 18 Personne ne me l'enlève mais je m'en dessaisis de moi-même; j'ai le pouvoir de m'en dessaisir et j'ai le pouvoir de la reprendre: tel est le commandement que j'ai reçu de mon Père.»

 

Actes 4 :

8 Rempli d'Esprit Saint, Pierre leur dit alors:

 9 «Chefs du peuple et anciens, on nous somme aujourd'hui, pour avoir fait du bien à un infirme, de dire par quel moyen cet homme se trouve sauvé.

 10 Sachez-le donc, vous tous et tout le peuple d'Israël, c'est par le nom de Jésus Christ, le Nazôréen, crucifié par vous, ressuscité des morts par Dieu, c'est grâce à lui que cet homme se trouve là, devant vous, guéri.

 11 C'est lui, la pierre que vous, les bâtisseurs, aviez mise au rebut: elle est devenue la pierre angulaire.

 12 Il n'y a aucun salut ailleurs qu'en lui; car aucun autre nom sous le ciel n'est offert aux hommes, qui soit nécessaire à notre salut.»

 

1 Jean 3

1 Voyez de quel grand amour le Père nous a fait don, que nous soyons appelés enfants de Dieu; et nous le sommes! Voilà pourquoi le monde ne peut pas nous connaître: il n'a pas découvert Dieu.

 2 Mes bien-aimés, dès à présent nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que, lorsqu'il paraîtra, nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu'il est.

Prédication : 

            3 semaines après Pâques, je voudrais partager avec vous quelques questions, et quelques affirmations.

            Et voici la première de ces questions, 3 semaine après Pâques, Jésus est-il encore vivant ?

            Pourquoi cette première question ? Il y eut un petit gars qui s’appelait Gédéon, que Dieu bénit en l’envoyant chasser les ennemis du peuple de Dieu. Gédéon donc, avec une poignée d’hommes accomplit cette tâche puis rentra chez lui. Chez lui, il se fit faire un éphod, probablement une plaque de métal ciselée et gravée qui était exposée dans la ville de Gédéon, élément commémoratif des victoires engrangées. Mais qu’est-ce qui était vraiment commémoré ? La puissance de Dieu, ou la puissance de Gédéon ? Rien n’empêchait a priori que cet éphod soit édifié… mais quel usage en fut-il finalement fait ? On vint se prosterner. Gédéon était encore vivant que la réception de son ouvrage au service de Dieu fut déjà gâtée par ses contemporains. Et nous nous demandons si cela était fatal.

            Une deuxième question, avec un personnage qui nous est plus familier, Moïse. Quelques semaines à peine après la sortie d’Égypte, Moïse est-il encore vivant ? En tant que telle, c’est une question qui manque un peu d’audace. Alors comme nous avons été précédés par au moins un théologien audacieux (Gabriel Vahanian 1927-2012), nous mettons nos pas dans ses pas et nous nous interrogeons : Quelques semaines après la sortie d’Égypte, Dieu est-il encore vivant ? L’histoire, nous la connaissons, c’est un peuple qui trouve que son Dieu et son prophète ne sont pas à la hauteur des exigences du moment et qui les remplace par des trucs desquels ils exigent puissance et magnificence. Ni Dieu, ni Moïse n’ont plus voix au chapitre, c’est cela qu’on peut appeler mourir. Donc, quelques semaines après la sortie d’Égypte, Dieu est mort, et Moïse aussi. Un certains livre fut publié en 1961 dont le titre était The death of God. N’imaginez surtout pas le travail – ou l’absence de travail – d’un adolescent prétentieux. C’était le travail très sérieux d’un théologien français travaillant aux U.S.A et qui a travaillé sur l’idée que, si l’on voulait que évangile, foi chrétienne et autres signifie quelque chose plutôt que rien, il faudrait sérieusement raboter toutes sortes d’affirmations et toutes sortes de positions. Pour le dire comme aiment à le dire certains théologiens, pour que Dieu vive, il faut que Dieu meure.

            Il y eut de grosses grandes vagues autour de la sortie de ce livre. Et nous pouvons être étonnés de la violence des propos… comme si les plus critiques étaient les plus concernés. Dieu ne peut pas mourir. Évidemment.

           

            Mais comment cela va-t-il se produire ? Mourir ne pas mourir ? C’est un témoin de la prédication chrétienne qui est là, avec sa Bible, sa liturgie, sa Sainte Cène… et toutes ses activités de recueillement qui n’ont rien d’obsédant parce qu’elles n’ont rien d’une accusation. Et donc – travaillant sur ce thème – la question pourra être posée : combien de temps… combien de temps la bonne nouvelle peut-elle, ou va-t-elle rester une bonne nouvelle ?

            Ou encore, puisque nous l’avons lu, Combien de temps le Bon Berger va-t-il survivre en tant que bon berger avant que les méchants ne s’emparent de lui et ne mettent fin à son activité ?

            Et puis, puisque nous avons lu du Pierre, pendant combien de temps la libre parole de Pierre pourra-t-elle circuler avant que prise par la rapacité des gens, elle ne se fige et devienne brutalité.

 

            Autrement dit, et parce que la parole de Pierre est si puissamment liée à l’Esprit de Dieu, combien de temps faut-il pour que l’homme éteigne l’Esprit ?

 

            A ce moment de notre méditation, il nous faut tout jeter car l’homme a le pouvoir de tout éteindre. Ou il nous faut tout garder car nous somme en quelque manière gardiens de l’espérance.

            « Dans la mesure où nous laissons Jésus Christ venir et s’asseoir à notre table, à ce moment-là nous redécouvrons l’unité. Non pas, certes, celle que nous nous serions fabriquée par un regard maîtrisé sur notre vie et par lequel nous essaierions de lui donner une cohérence. Au contraire nous redécouvrirons comment, à travers les propres brisures et les échecs, à travers les propres brisures et les échecs, à travers sa parole et la fraction du pain que le Christ vient nous apporter, s’instaure en réalité une réalité intérieure et profonde dont nous ne comprenons le secret que lorsque, comme lui, nous disparaîtrons de ce monde pour entrer dans le cœur de l’invisible. »

            Voyez-vous, disparaître de ce monde pour entrer dans le cœur de l’invisible, ça se dit mourir. Le texte est beau, mais il y a un problème, de taille. Si ça n’est qu’à l’article de la mort, et juste après, que nous jouirons des bienfaits de Dieu, cela signifie que jusqu’avant, et donc tout de notre vivant, nous serons au régime sec, que notre foi aura des airs de désert, et rien à dire à personne.

 

            Et imaginez alors ce qui resterait de nos questions : combien de tems…? Elles n’auraient ni commencement ni fin. Et que nous resterait-il  pour croire, et pour la fraternité ?

            Disons-le : Dieu n’a ni commencement ni fin. Puis asseyons-nous, mangeons et discutons.

 

              


samedi 13 avril 2024

Du merveilleux et de l'Evangile (Luc 24,36-48)

Luc 24

36 Comme ils parlaient ainsi, Jésus fut présent au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.»

 37 Effrayés et remplis de crainte, ils pensaient voir un esprit.

 38 Et il leur dit: «Quel est ce trouble et pourquoi ces objections s'élèvent-elles dans vos cœurs?

 39 Regardez mes mains et mes pieds: c'est bien moi. Touchez-moi, regardez; un esprit n'a ni chair, ni os, comme vous voyez que j'en ai.»

 40 À ces mots, il leur montra ses mains et ses pieds.

 41 Comme, sous l'effet de la joie, ils restaient encore incrédules et comme ils s'étonnaient, il leur dit: «Avez-vous ici de quoi manger?»

 42 Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé.

 43 Il le prit et mangea sous leurs yeux.

 44 Puis il leur dit: «Voici les paroles que je vous ai adressées quand j'étais encore avec vous: il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.»

 45 Alors il leur ouvrit l'intelligence pour comprendre les Écritures,

 46 et il leur dit: «C'est comme il a été écrit: le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour,

 47 et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem.

 48 C'est vous qui en êtes les témoins.

Prédication : 

             Deux semaines après Pâques, nous voici de nouveau aux prises avec un récit d’apparition du ressuscité, avec composante alimentaire.

Le dimanche de Pâques de cette année, nous étions invités à méditer sur le récit que donne l’évangile de Marc dans sa version primitive. Marc, le plus ancien des évangiles, dans sa version primitive, ne comporte pas d’apparition du ressuscité, mais juste une proclamation de l’ange et un envoi en Galilée.

Plus tard, cet évangile fut retravaillé, et de nouveaux rédacteurs ont rajouté à la version primitive une apparition du ressuscité. Ce qui fait que, dans les quatre évangiles, le ressuscité apparaît.

Nous allons nous demander pourquoi ceux qui ont écrit ces évangiles ont tous éprouvé le besoin d’y introduire des apparitions du ressuscité. Nous nous intéresserons plus précisément à Luc.

      

Pourquoi donc les évangiles rapportent-ils des récits d’apparition du ressuscité ? La réponse la plus simple est que ces  apparitions ont bel et bien eu lieu et qu’elles prouvent bien la résurrection de Jésus de Nazareth. Cette réponse, qui a le mérite de la simplicité, n’est pas satisfaisante.

La résurrection de Jésus de Nazareth n’est pas un moment objectif de l’histoire de l’humanité mais le cœur de la prédication chrétienne. Ramener la résurrection de Jésus de Nazareth à n’être qu’un moment de l’histoire, cela revient à affadir terriblement le langage de la foi, et peut-être même à vider le langage de la foi de tout contenu possible. Car si l’on choisit de procéder ainsi, il faut procéder de même avec tous les autres éléments du récit, voire de la Bible. Dans le récit que nous lisons, celui de Luc, ces éléments sont au nombre de deux : Jésus soudain se tient là… et personne ne l’a vu arriver, comme un passe-muraille ; et plus fort encore, quelques verset plus loin, il est emporté au ciel.

 

Ce que je veux dire, c’est que si Luc, mais pas lui seulement, veut attester la véracité historique de la résurrection de Jésus de Nazareth, il s’y prend vraiment très mal. Ça n’est pas en multipliant les éléments fantastiques d’un récit qu’on le rend crédible. Sauf si l’on est un auteur dont l’intention est d’abêtir ses lecteurs... Et comme nous ne voulons pas faire outrage à l’inspiration de Luc, et des trois autres, nous laissons de côté l’interrogation la plus simple.

            Reste donc la question : pourquoi y a-t-il, dans les évangiles, des apparitions du ressuscité (et autres choses ?) Et j’ose une hypothèse : si Luc, et pas Luc seulement, introduit dans son évangile une – ou plusieurs – apparition du ressuscité, c’est pour faire face en son temps à une inflation galopante de récits d’apparitions du ressuscité. Il y en a eu des centaines, tous plus fantastiques, plus merveilleux, plus détaillés les uns que les autres, la croix elle-même sort du tombeau avec des gardes, plus autres sujets décapités. Et pour dire quoi ? Et pour porter quel message ? Devant des foules médusées… du spectacle, beaucoup de spectacle, mais rien qui nourrisse la méditation et la foi.

Les évangiles, s’agissant du fantastique, font le service minimum, pas de service. Ils en font un petit peu plus avec le merveilleux, quelques détails corporels, et mettent surtout en avant ce qui est tenu pour le cœur de l’enseignement permanent de Jésus. Ils procèdent ainsi, justement pour que les récits d’apparition, avec ce qu’ils ont de magique, voire d’aliénant, passent à l’arrière plan et que la parole de l’évangile soit placée, elle, au tout premier plan.

 

            Quel est cette parole, selon Luc ? Lisons – il suffit de lire – ceci : « …la conversion en vue du pardon des péchés, sera annoncée (au nom du Christ), à toutes les nations, à commencer par Jérusalem » Il n’y a rien de magique là-dedans. Cela sera annoncé. Par qui cela sera-t-il annoncé ? Par les disciples de Jésus, évidemment ! Personne d’autre à ce stade de la propagation du récit ne peut en être témoin ; personne, quoi que nous ne savons pas qui ont été les tout premiers témoins. Mais certainement pas témoin d’une apparition fantastique. Après la première génération, il n’y a plus de témoins directs, rien que des racontars, rien que des fragments. Aussi les disciples ne peuvent-ils pas être témoins de la résurrection pour l’avoir  vue de chez vue par une vie toute entière qui atteste d’une conversion en vue du pardon des péchés. Qu’est-ce à dire ? C’est assez simple encore.

 

On relit l’évangile. On y voit des disciples, de braves disciples, de braves gens, mais qui ne comprennent rien à l’enseignement de leur maître, qui cherchent à s’en tenir à la littéralité d’un texte et d’une paroles sacrés, qui espèrent s’imposer par la force, qui vont de fuite en fuite… et qui, lorsque le chemin devient par trop accidenté, s’endorment, renient et se débandent. Dans l’évangile on voit aussi un maître, Jésus de Nazareth, qui tâche d’enseigner, qui fait tout ce qu’il peut, guérit, nourrit, qu’on suit, voire qu’on idolâtre tant que ça n’est pas trop dangereux et qui finit tout seul abandonné, trahi, et mort.

Ce qu’on voit dans l’évangile : la grande bonté, la grande pureté souillées par la bêtise de pécheurs ordinaires.

Mais, dans l’évangile, et c’est pour Luc le cœur de sa Bonne Nouvelle, la grande bonté et la grande pureté ne peuvent pas être renvoyées au néant, même lorsque celui qui les a incarnées est mort de la manière la plus infâmante qui soit. En plus, ceux qui ont péché, souillé, trahi, ne peuvent pas être réduits à leur passé et ne sont pas condamnés par leurs actes ; le pardon de leurs péchés, c'est-à-dire leur libération, est l’horizon de leur possible conversion. Ce qui est, pour Luc, le cœur de la Bonne Nouvelle, et c’est premier par rapport à toutes les apparitions possibles du ressuscité.

 

C’est premier parce que c’est toujours actuel. Le lecteur de l’évangile, l’auditeur de la prédication chrétienne est invité à avoir une intelligence ouverte, disposée à comprendre les Écritures, disposé à dépasser la chose écrite pour entrer dans une lecture concrète, une interprétation incarnée de ce qu’elles expriment. Et ici, au moment où Luc conclut son récit, au moment où il résume tout en une ou deux phrases, il déclare pour toutes les générations qui viendront, il déclare pour nous que :

-       le pire de ce qu’un être humain a accompli ne le condamne pas à jamais, car se repentir est possible, changer est possible, grandir est possible ; le pécheur n’est pas voué au péché, et ce qui l’enchaîne aujourd’hui peut très bien demain le laisser libre ;

-       le meilleur de ce qu’un être humain accomplit, le plus beau, le plus généreux, le plus pur, ne peut jamais être totalement vain, même si celui qui l’accomplit n’en recueille aucun fruit ; autrement dit, il faut prêcher l’évangile en paroles et en actes, annoncer concrètement la résurrection ; et cela même si l’on n’en recueille aucun fruit, même si l’on ne recueille que quolibets ou indifférence ;

-        et ainsi, l’apparition du Christ ressuscité est le nom que l’on peut donner à cet événement, à ce parcours d’une vie lorsque cette vie a été renouvelée, et transformée ; rien de magique là-dedans, rien de fantastique et pourtant quelque chose d’infiniment beau, et d’infiniment simple.

Il en sera ainsi de nos vies. Amen


samedi 6 avril 2024

A ceux qui exigent tant (Jean 20,19-31)

Jean 20,19-31

19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Juifs, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.»

 20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.

 21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit: «La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie.»

 22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit: «Recevez l'Esprit Saint;

 23 ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.»

 24 Cependant Thomas, l'un des Douze, celui qu'on appelle Didyme, n'était pas avec eux lorsque Jésus vint.

 25 Les autres disciples lui dirent donc: «Nous avons vu le Seigneur!» Mais il leur répondit: «Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n'enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n'enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas!»

 26 Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d'eux et leur dit: «La paix soit avec vous.»

 27 Ensuite il dit à Thomas: «Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d'être incrédule et deviens un homme de foi.»

 28 Thomas lui répondit: «Mon Seigneur et mon Dieu.»

 29 Jésus lui dit: «Parce que tu m'as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru.»

 30 Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d'autres signes qui ne sont pas rapportés dans ce livre.

 31 Ceux-ci l'ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.


Méditation : 

            Je voudrais commencer cette méditation par une question apparemment toute simple : que se passe-t-il lorsque nous mangeons quelque chose ?

            Lorsque nous mangeons, ce que nous mangeons est tout à fait à notre disposition, puisque nous le mangeons. Lorsque nous mangeons, nous sommes tout-puissants vis à vis de notre nourriture : elle existait, elle n’existe plus, elle n’existera plus qu’en nous et par nous.

             Lorsque nous mangeons, nous faisons l’expérience de la toute puissance…

            Et lorsque nous regardons un paysage ? En quoi un paysage est-il affecté par le fait que nous le regardions ? Et nous répondons, en rien : le plus puissant de nos sens, celui qui porte le plus loin, celui par lequel nous gérons le plus d’information… est celui par lequel nous faisons l’expérience d’une moindre puissance, voire de l’impuissance…

 

            Après ces premières indications, Thomas, Moïse, et la foi…

 

            Thomas est passé à la postérité… Son Je ne crois que si je vois est devenu Je ne crois que ce que je vois… C’est ce qui se dit. Mais Thomas voit comme il mange : c’est à dire qu’il exige de prendre et de saisir l’objet de sa foi, il veut incorporer l’objet de sa foi… Il dit à ses proches, et à ses lecteurs, que croire au ressuscité exige de le manger, et encore que croire en Dieu exige de manger Dieu.

            Nous pouvons tout à fait souscrire à ceci… mais pas totalement. Thomas est un homme seul, mais en face de lui il y a une communauté, il y a un groupe : la foi personnelle se conjugue avec la foi d’une communauté. Peut-être même que la foi personnelle n’est rien sans la foi d’une communauté…

           

            Repérons que la communauté des disciples, celle qui fait face à Thomas, fait  l’expérience de son impuissance : elle est enfermée à triple tour, en raison de la peur qu’elle a… Et bien qu’enfermée à triple tour, elle ne peut pas empêcher quelqu’un d’entrer : une affaire d’apparition, toute visuelle, toute dans le regard…

            Repérons aussi – et ça n’est pas rien – que le seul qui n’était pas là, serré contre les autres… est le seul qui ne profite pas d’emblée de cette apparition. Pourquoi n’était-il pas là ? Est-ce parce qu’il n’avait pas peur, ou bien est-ce parce qu’il avait si peur qu’il s’était terré le plus loin possible ? Est-ce parce qu’il croyait qu’il n’était pas là ? Ou bien est-ce parce qu’il ne croyait pas ?

            En tout cas, lorsqu’il arrive, il trouve un groupe de camarades qui lui disent : Nous avons VU le Seigneur…

            Bien entendu, ils l’ont vu – et ils l’ont entendu – et il a soufflé sur eux : même s’ils sont impuissant – parce que c’est VOIR – et ils ont incorporé collectivement –  – quelque chose qui les a – déjà un peu – transformés.

            Ceci dit, la réaction de Thomas prouve que quelque chose ne passe pas entre Thomas et les autres : la confession des disciples est-elle un peu arrogante ? (nous avons vu le Seigneur, nananère…) Thomas est-il désespéré, ou envieux ? En tout cas, son exigence de VOIR est une exigence de puissance. Thomas : « Je veux une apparition à MOI, MOI je veux toucher, et entrer comme si c’était chez moi … MOI je veux que l’objet de ma foi soit affecté par ma foi : je veux incorporer, je veux MANGER…

            Au comble de l’impuissance, Thomas demande la toute puissance.

 

            Et Moïse ? Comme Thomas, Moïse se fait un coup de blues… Au 33ième chapitre de l’Exode, on est déjà bien loin de l’Egypte… Et Moïse n’est plus certain d’être celui qui guide, il n’est plus certain que c’est le peuple élu… il n’est plus certain de rien : il prie comme prient les plus grand, il se lamente comme se lamentent les plus grands.

            Dans le dialogue avec Dieu, le véritable besoin de Moïse, l’un des plus profonds – si ce n’est le plus profond – des besoins humain – se révèle dans toute son acuité : MANGER… incorporer, faire sien ce à quoi l’on croit, savoir, posséder le Dieu qui nous crée, créer le Dieu qui vous crée : être tout puissant…

            Fais-moi voir ta gloire, et conserver, et posséder quelque chose de cette vision.

 

            Thomas, Moïse, et nous… dans une même demande parce que parfois dans une même lassitude, parce que la vie est parfois trop dure et que nos contemporains sont parfois des bourricots…

            Ou pour le dire autrement, proprement, parce que nous traversons tous parfois ce que Saint Jean de la Croix appelle la nuit obscure de l’âme…

            Dans cette même demande donc,

 

            NOUS pourrions évoque cette difficulté de croire de plusieurs manières.

            Ne suffit-il pas à Moïse de tutoyer Dieu, de lui parler face à face ? Ne lui suffit-il pas d’avoir vu la puissance de Dieu à l’œuvre en Egypte et hors d’Egypte ? Ne lui suffit-il pas d’avoir vu la mer s’ouvrir, et se refermer ?

            Ne suffit-il pas à Thomas d’avoir partagé la vie et l’enseignement du Seigneur, d’avoir été l’un de ses familiers ? Ne lui suffit-il pas, le témoignage de ses amis ?

            Et bien Moïse en demande encore plus, l’énorme demande, “ fais-moi voir ta gloire ”… et Thomas en demande encore plus, “ je veux voir et je veux toucher… ”

            La question que nous posons maintenant, les concernant – et peut-être nous concernant aussi – est : Ne leur suffit-il pas… et chacun finira la phrase pour lui-même.

            Et Répondons aussi bien vite qu’à certains moments de l’existence, rien ne suffit… et que ça n’est pas forcément caprice.

 

            Ceci étant, il y a des caprices, et il y a des véritables demandes… osons même dire que sous tout caprice il y a une demande véritable… et la bonté de Dieu, la générosité du Christ vont faire sous nos yeux la part entre elles :

            NON, dit Dieu à Moïse…

            CHICHE, dit Jésus à Thomas…

            L’un comme l’autre recevra ce qu’il recevra, de la part de son Seigneur. L’un comme l’autre recevra le NON et le OUI… L’un comme l’autre consentira à son impuissance : le Seigneur ne se mange pas, car nous ne le possédons pas… Mais à l’un comme à l’autre il est signifié en substance par le Seigneur que le Seigneur se lie à nous.

 

            Tu pourras me voir de dos, dit le Seigneur à Moïse, étant bien entendu que c’est bien Moïse qui aura à dire ce qu’il aura vu : ceux à qui il le dira croiront, ou ne croiront pas, sur la foi d’un témoignage oral, gestuel, social…

            Alors heureux ceux qui, sans avoir vu, auront cru, dit le Seigneur à Thomas, manière de dire que c’est bien aussi par ce qui n’aura pas été signifié par le Seigneur qu’on recevra de croire en lui.

            Et nous revenons à la confession de la communauté : les autres disent Nous avons vu le Seigneur !

            Est-ce qu’ils doivent convaincre ? Ils ne le peuvent à l’évidence pas… S’ils le pouvaient, croire serait une obligation.

 

            Or la foi n’est pas quelque chose qu’on doit… pas plus que le Seigneur ne nous doit d'apparaître.

            Et pourtant, nous en avons la certitude – et c’est aussi notre engagement – il se trouve sur nos routes des occasions – qualifions-les de merveilleuses – des rencontres, des expériences, qui nous donnent de croitre, et de…croire…

            CHICHE, dit Jésus à Thomas…

            NON, dit Dieu à Moïse…

            Et c’est la même croissance.

 

            L’un et l’autre reprennent et poursuivent leur chemin… en quelque manière rassasiés.


samedi 30 mars 2024

Le silence et la muraille de la résurrection

Marc 16

1 Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l'embaumer.

2 Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé.

3 Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre de l'entrée du tombeau?»

4 Et, levant les yeux, elles voient que la pierre est roulée; or, elle était très grande.

5 Entrées dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme, vêtu d'une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur.

6 Mais il leur dit: «Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié: il est ressuscité, il n'est pas ici; voyez l'endroit où on l'avait déposé.

7 Mais allez dire à ses disciples et à Pierre: ‹Il vous précède en Galilée; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.› »

8 Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

Prédication : 

            « Les femmes donc s’enfuirent et ne dirent jamais rien à personne, parce qu’elles avaient peur. » Et l’évangile de Marc s’arrête donc là. Et l’évangile de la résurrection selon Marc s’arrête là aussi. Il n’y a pas de résurrection…  Il n’y a pas d’apparition du ressuscité. Mais – question – pour que la résurrection soit attestée, faut-il des apparitions du ressuscité ? C’est une question qui a l’air de rien, mais elle traverse tout le paysage du nouveau testament, et pas que lui. Cette question s’infiltre aussi dans les textes relatifs à l’exil, dans des textes de la tradition prophétique... Faut-il des apparitions précisément documentées pour que l’action de la main de Dieu soit attestée dans l’histoire ?

            Oui ? Non ? En tout cas, si nous nous en tenons à la proposition de lecture d’évangile de ce jour – Marc 16,1-8 – le silence absolu des femmes sur cette affaire atteste que l’évangile de la résurrection passe par la lecture. L’évangéliste est d’abord un sujet écrivain, auquel fait suite un sujet lecteur. Et la foi vient alors de ce qu’on lit. Et ça peut très bien constituer une chaîne de transmission capable de traverser les siècles.

            Mais autre chose est possible, sous nos yeux, car après Marc 16,8 il vient Marc 16,9. Les savants nous disent que c’est un autre écrivain, qui fait d’autres choix. Parmi ces choix il fait celui de faire apparaître Jésus ressuscité. Peut-être cette, ou ces apparitions seront-elles reçues. Mais non. Même si de petites gens l’ayant vu croient en Jésus ressuscité ils se heurtent à l’incrédulité et à la dureté de cœur de gens d’importance. A la fin seulement Jésus ressuscité peut apparaître, donner des ordres d’évangélisation, puis retourner vers son père. Nous remarquons que ces derniers versets ressemblent à Matthieu. Mais notre question n’est pas cette ressemblance – un emprunt littéraire se voit toujours – notre question est celle de la pertinence pour l’évangile de la transmission par le silence, ou de la transmission par  l’apparition et la parole. Est-ce simple ?

 

            Lorsque j’étais jeune diplômé de la Faculté de Théologie, le contact approfondi avec certains auteurs m’avait conduit à  rechercher et à apprécier les textes complexes, paradoxaux, du genre justement de cette finale courte de l’évangile de Marc, « elles ne dirent rien à personne… » mais tout le monde en parle. La contradiction est là, elle devrait déboucher sur le vide, or, il n’en est rien. Bien que rien ne soit dit, l’évangile est proclamé. Il est proclamé en plénitude, et pourtant le vide initial demeure, il n’est jamais comblé et le défi qui est proposé au lecteur est précisément de parler sans obturer.

            L’évangile de Marc n’est pas le seul texte de référence qui propose ce genre de défi à son commentateur. Karl Barth, dans le recueil Parole de Dieu et parole humaine – rien que le titre est intéressant – propose plusieurs défis spirituels – dont un portant sur La parole de Dieu tâche de la théologie. Le défi n’est pas de résoudre ceci ou cela, mais d’écrire de sorte que nous puissions continuer à écrire, de parler de sorte que nous puissions continuer à parler. Le témoignage chrétien est une parole qui se cherche des auditeurs, puis de libres partenaires pour se continuer. Mais quant à savoir d’où elle vient réellement et où elle va, c’est juste impossible de le dire. Et c’est là sa faiblesse, aussi bien que c’est là sa grandeur.          

           

            Lorsque j’étais étudiant en théologie, un professeur eut l’idée de confronter ses étudiants à des œuvres picturales célèbres, qui représentaient des scènes bibliques. La conversion de Paul – il y en a deux versions si je me souviens bien – Abraham sacrifiant, et La crucifixion de Pierre, œuvres de Caravage, sauf oubli de ma part, ce qui faisait déjà pas mal. C’est donc de l’image, d’une puissance certaine, parce que c’est Caravage, et la toile est couverte, tout y est signifiant, et tout y est brutalement exprimé. La page d’évangile, ou la parole de Dieu, est rendue par l’artiste comme une sorte de coup. L’exercice proposé à l’étudiant était de mettre des phrases cohérentes sur des objets brutaux, sans toutefois mettre en avant ses propres émotions, faute de quoi l’écriture et la parole, ne pourraient pas continuer. Et nous parlons là justement de ces choses, apparitions massives du genre que nous avons évoquées s’agissant de la résurrection visible de Jésus.

            Vous vous demandez comment cela s’était passé ? Mal. La proposition faite par ce professeur n’avait pas été reçue par les étudiants, pas reçue du tout. Ça n’était pas de la mauvaise volonté. Mais il existe une forme particulière du langage pour parler de l’esthétique, de l’art et des œuvres d’art, que lui – professeur – connaissait, et que nous, étudiants 83 boulevard Arago – petite province – ne connaissions pas. Et  le langage donc s’était heurté contre un mur, un mur contre un autre mur, et pour produire quoi ?

 

            Et bien, visible contre visible, nous ne pouvons pas porter de jugements trop tranchés. Le groupe qui participait à ce cours est dispersé depuis longtemps – 28 ans. Et nous n’avons pas l’habitude non plus, dans notre tradition, de faire se rassembler des anciens élèves de nos facultés. Alors que reste-t-il de ce cours dont nous parlons ? Il reste – il me reste – des souvenirs robustes et féconds, une petite connaissance en peinture, et l’idée justement que la parole de Dieu qui peut prendre la voie aérienne, silencieuse, et discrète peut aussi prendre la voie « dure », et là elle prend son temps. Et la résurrection que nous célébrons aujourd’hui était bien peu au commencement, dans les années du temps jadis, mais est plus claire maintenant.

            Christ est ressuscité. Amen