samedi 9 décembre 2023

Deuxième dimanche de l'Avent, Commencement, Marc 1:1, etc...


 Marc 1

1 Commencement de l'Évangile de Jésus Christ Fils de Dieu:

 2 Ainsi qu'il est écrit dans le livre du prophète Esaïe, Voici, j'envoie mon messager en avant de toi, pour préparer ton chemin.

 3 Une voix crie dans le désert: Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.

 4 Jean le Baptiste parut dans le désert, proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés.

 5 Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui; ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en confessant leurs péchés.

 6 Jean était vêtu de poil de chameau avec une ceinture de cuir autour des reins; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.

 7 Il proclamait: «Celui qui est plus fort que moi vient après moi, et je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la lanière de ses sandales.

 8 Moi, je vous ai baptisés d'eau, mais lui vous baptisera d'Esprit Saint.»

Lire aussi Esaïe 40:1-11 et 2Pierre 3:8-14 mais le plus important est Marc 1:1

Prédication : 

            Commencement, qu’est-ce que cela signifie ?

 

            Marc 1:1 Commencement de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu. Marc 16:8 Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées; et elles ne dirent jamais rien à personne, car elles avaient peur.

            Ce verset, si l’on décide – c’est possible – qu’il est la fin de l’évangile de Marc dans sa version la plus ancienne, vient affirmer que la résurrection de Jésus Christ signe – selon Marc – la fin de l’Évangile.

            Mais bien sûr, vous n’êtes pas dupes, c’est quelqu’un qui a eu une idée géniale pour que les humains parlent de l’évangile entre eux. Cette idée, c’est de transformer littérairement le récit d’un drame absolu en l’annonce d’une bonne nouvelle. Cette idée revient à confier à l’être humain – auditeur ou lecteur – la tâche de proclamer que la fin est le commencement.

            Et tout de suite, nous nous demandons comment cela se fera.

 

            Si nous nous référons à l’histoire de la terre d’Israël, et aux relations que le peuple hébreu eut avec ses voisins, nous constatons que le pire fut possible, le meilleur aussi. Question de période, question de la bonne forme des royautés d’Israël et de Juda, question aussi de la bonne forme des Empires voisins. Essayons d’être clairs. Les Empires voisins ont toujours montré un grand appétit en face de petits Royaumes, qu’ils ont souvent vaincus et assujettis au tribu, c'est-à-dire à la paix payante, et si l’on ne paye pas, c’est la guerre… Mais lorsque les grands Empires entraient eux-mêmes en crise (coup d’état au palais, succession foireuse ou invasions ou épidémie, les petits Royaumes pouvaient un temps être tranquilles et n’avaient alors de cesse que de s’émanciper, et il y eut pour eux de belles périodes d’autonomie Jusqu’à ce que… ça recommence.

            Et jusqu’à ce qu’arrivent les grandes catastrophes de la chute de Samarie (~722) et de l’exil à Babylone (~585). Et c’est au sujet de ces catastrophes vraiment majeures que certaines questions se sont posées avec une certaine urgence.

            C’est que Dieu était jusque là un Dieu de la terre, un Dieu de la fertilité dont l’humeur conditionnait le rythme des précipitations – rythme régulier et généreux dans ce pays et à ce moment là… Un Dieu généreux pour de petits pécheurs. Les accidents de la météo, et les accidents liés à la mauvaise humeur des croyants étaient vite expiés, régis par des lois d’équivalence, pas forcément arithmétisées, mais simplement existantes. Ce qui suffisait pour la justification… Mais arrivèrent deux catastrophes majeures.

            Dans la première de ces catastrophes, 10 des 12 tribus des fils d’Israël disparurent, déportées par le vainqueur l’Assyrien Sargon II, et l’on n’entendit plus jamais parler d’elles. Dans la deuxième catastrophe (585), le pays fut ravagé, Jérusalem mise à sac, le Temple détruit, et la famille royale décimée, tout ce qui était prêtre, prince, artisan, intellectuel... fut déporté en Babylonie.

            Est-ce que ce petit Dieu tout juste agricole, péquenot même avec son Temple, même pas céleste, qui allait bien pour un climat clément et une population plutôt paisible pour des Proche Orientaux, était capable de quoi que soit lorsque la calamité ennemie leur tomba dessus d’en-haut, et que les morts et les disparus se comptèrent soudain par dizaines de milliers ? Quelle faute massive, collective, avaient-ils donc commise dont ils fussent tous coupables, et qu’ils devraient tous expier, tous, les justes comme les méchants. Par quel rituel ? Et quelle peine ?

            C’est intordable. Et donc la religion entra en crise. Pour aller au bout de ce que nous voulons dire, Dieu lui-même entra en crise, une crise si grave que Dieu en mourut. Et que se passa-t-il alors ?

            (Passons au présent) Je crois que ce qui se passe alors n’est pas forcément du fait des théologiens professionnels. Et peut-être même pas du fait des pasteurs. Peut-être du fait des petites gens, des croyants, de ceux qui n’ont pas de savoir ni de pouvoir à protéger. Car ce qui doit se passer, et qui va se passer, c’est un départ, un nouveau départ. Avec audace, ils vont envisager que chacun est responsable de ses propres fautes, le salut va donc être individualisé. Avec audace ils vont considérer que Dieu est là-haut et qu’il domine tout. Avec audace aussi ils vont considérer que Dieu est fidèle envers et contre tout à un peuple qu’il va chercher jusqu’en terre d’exil pour le ramener sur une certaine terre. Audace toujours lorsqu’on affirmera que c’est Dieu lui-même qui couronne les empereurs étrangers (Cyrus le Perse reçoit l’onction divine…) Avec une audace encore plus folle ils considèreront que la parole divine ne sort plus de la bouche d’un prophète mais qu’elle est consignée dans un livre, et donc accessible d’une manière autonome à tous ceux qui savent lire…

            Toutes ces choses sont bien un peu difficile, convenons-en, mais peut-être pas tant que ça, alors je ferai mémoire ici devant vous d’une théologienne que j’ai bien connue dans l’Ain, à Attignat, elle avait largement passé ses 80 ans, élevait trois vaches et quelques poules consanguines. Elle sortait le fumier à la fourche, comme dans l’autre siècle, s’appelait Louise Rayroud, de toute sa vie n’avait lu que sa Bible et le journal. Sa compréhension et sa pensée du présent et de Dieu étaient d’une pénétration et d’une finesse admirable. Elle aurait pu à elle seule recommencer l’histoire des hommes et de Dieu si les circonstances l’avaient exigé. Très modestement, elle m’invitait, à l’automne, dans son potager et sur son champ, et me faisait don de suffisamment de courges pour nourrir ma petite famille, plus toute la paroisse.

            Toutes ces choses sont elles si difficile ?

 

            Commencement, qu’est-ce que ça veut dire ? Si nous le prenons au pied de la lettre qui nous est proposé, le commencement c’est Jean le Baptiste qui prend la parole et annonce ceci et cela, la lettre du texte. Mais c’est très insatisfaisant parce que cela enferme l’évangile dans un schéma de clôture qui va rendre caduque les derniers versets de Marc 16 : « Elles ne dirent jamais à personne... » Clôture qui oblige à rajouter au texte toutes sortes d’apparitions contraignantes du Ressuscité, au lieu d’inviter le lecteur à faire sien l’étonnement devant le tombeau vide – même si, et surtout si – il n’y comprend rien.

            Commencement de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu c’est le titre de tout le texte originel de Marc. Depuis Marc 1:2 et jusqu’à Marc 16:8 nous n’avons que le commencement. Et la suite ? Elle appartient au croyant-lecteur-auditeur de la prédication chrétienne de l’inventer – inventer, c’est découvrir.

            Plusieurs voies, sont possibles en vérité, Marc 1:1 et ce qui suit Marc 16:8, Jean 1:1 « Au commencement était la parole… », et Genèse 1:1 « Au commencement Dieu créa les cieux et la terre… ». Trois voies, parmi des dizaines d’autres pour entrer dans ce qu’un de nos maitres a appelé l’invention de Dieu – Thomas RÖMER, ou la découverte de Dieu, la création de Dieu, ou encore l’intimité de Dieu.

            Tout cela en héritage, comme au commencement.  


samedi 2 décembre 2023

Le premier dimanche de l'Avent, et Dieu lui-même tout à fait en moi (Marc 13,33-37)

Marc 13

33 «Prenez garde, restez éveillés, car vous ne savez pas quand ce sera le moment.

 34 C'est comme un homme qui part en voyage: il a laissé sa maison, confié à ses serviteurs l'autorité, à chacun sa tâche, et il a donné au portier l'ordre de veiller.

 35 Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison va venir, le soir ou au milieu de la nuit, au chant du coq ou le matin,

 36 de peur qu'il n'arrive à l'improviste et ne vous trouve en train de dormir.

 37 Ce que je vous dis, je le dis à tous: veillez.»

 Prédication

            Je voudrais, pour commencer ce sermon, me demander combien de temps il faut aux humains pour considérer que ce qu’ils reçoivent par pure grâce leur est en fait tout simplement dû. C’est une drôle de question, l’une de celles qui me sont familières. Et qui est assez bien documentée dans la Bible, avec David, avec Gédéon.

            David et Gédéon, avec un accessoire vestimentaire appelé ephod. Nous ne savons pas très bien ce qu’était l’éphod. Un petit pagne de lin, ou un gros pendentif pectoral. Les deux ayant à voir avec le culte, plutôt louange action de grâce.

 

            David tournoyait de toutes ses forces devant le SEIGNEUR - David était ceint d'un éphod de lin. (2Sa 6:14) L’occasion de cette danse est l’entrée de l’arche dans Jérusalem. Quelque chose d’extrêmement joyeux, indubitablement. Mais pas pour tout le monde. La femme de David, Mikal, fille du roi Saül, vient adresser de vives remontrances à David parce qu’elle pense qu’il s’est exhibé devant le peuple… car l’éphod était un petit vêtement de hanche qui, si le danseur dansait de toute sa force, ne laissait rien ignorer de son anatomie.

            Mais ça n’est pas ce qui nous intéresse. Combien de temps entre la grâce divine comprise pour ce qu’elle et la récrimination agressive ? Quelques instants dans le cœur de Mikal.

            Autre personnage. Gédéon, dans le livre des Juges. Gédéon était le plus petit garçon de la plus petite famille de la plus petite tribu de son peuple. Mais c’est lui qui fut choisi par Dieu pour libérer son peuple. Et il le libéra, gloire soit rendue à Dieu. Gédéon n’accepta jamais la moindre gratification.

            Sauf que, sur le tard, il demanda à ses compagnons d’armes qu’ils donnent chacun un anneau d’or pur pris sur le butin qu’ils avaient saisi sur leurs ennemis vaincus. Et avec cet or, Gédéon [en] se fit un éphod, gros pendentif pectoral métallique, qu'il installa dans sa ville, à Ofra. Tout Israël vint se prostituer là, devant cet éphod, qui devint un piège pour Gédéon et pour sa maison (Juges 8:27). Se prostituer, dans ce contexte c’est implorer la chose plutôt que rendre grâce à Dieu.

            Combien de temps entre la bénédiction divine et la dégénérescence idolâtre ? Quelques décennies, tout au plus.

 

            Ces exemples bibliques nous ont bien montré que les événements sont solubles dans le temps. Et que parfois – ne disons pas toujours – la génération de la libération peut bien être celle de la ré-aliénation. Gédéon, David, la succession infernale des rois de Juda et l’épopée spirituelle de la sortie d’Égypte. C’est parfois si tristement répétitif que nous pouvons douter que jamais l’homme, avec ou sans Dieu, soit capable de garder comme un bien précieux et durable ce qui, un jour, lui advint comme par miracle.

            En ruminant cette question, me vient une autre question : à quoi sert l’année liturgique ? A quoi cela sert-il de répéter chaque année dans le même ordre toute une série de fêtes ? La liste de ces fêtes n’est pas la même pour toutes les confessions chrétiennes – parlons seulement de ce christianisme que nous connaissons un peu – mais la fréquence est bien la même. Raviver une flamme qui autrement viendrait à passer, telle peut être la fonction de ces fêtes liturgiques, telle peut être la fonction de sermons thématique repris et repensés… Après 25 sermons sur la Pentecôte, le pasteur commence à mieux comprendre. Et nous avons une petite histoire de rabbins, Un jour que Moïse doutait parce que ce que Dieu lui dictait, la Torah, était trop difficile, Dieu montra à Moïse Rabbi Akiba, le plus grand d’entre tous. Moïse vit Rabbi Akiba, puis Dieu montra à Moïse Rabbi Akiba après sa mort. Aucune différence apparente dit Moïse. Mais Dieu répondit : « Maintenant, il comprend. » Et voila le temps qu’il faut pour comprendre, et c’est Rabbi Akiba, un maître distingué entre tous, qui nous en donne la mesure.

            Pourquoi donc la répétition des fêtes ? Il faut toujours raviver la flamme, et il faut toujours sarcler le terrain sur lequel se sème la divine Parole, une fois par fête et par année. Vous connaissez la liste, et la liste connaît de nombreuses variantes. Une seule de ces variantes, l’Ascension, répétée annuellement dans l’EPUdF branche luthérienne, et dans la branche réformée ? pas répétée du tout. Mais pour autant ces réformés ne restent pas en repos, ils tiennent gentiment leur synode national…

 

            Mais il y a une fête importante qui, si nous observons bien, connait chaque année une répétition remarquable : une quadruple répétition préparatoire, suivie par la fête elle-même. Est-ce vous voyez quoi ? Quatre dimanches de l’Avent, puis la célébration de Noël. Ça vous fait cinq cérémonies là où pour toutes les autres fêtes du calendrier une seule suffit.

            Quelqu’un nous dira peut-être que cet ensemble imposant marque le commencement de l’année liturgique, et que c’est de là que vient cette sorte de chargement du calendrier. Bien sûr, nous l’entendons, mais cela revient à dire que la liturgie se commande à elle-même, ce qui est possible mais ce qui n’est pas selon les ambitions des Protestants réformés. Nous cherchons quelque-chose de théologique, quelque-chose de biblique. Or qu’avons-nous sous les yeux ? Un nouveau-né dans une crèche (Luc) – mais cela vient un peu tôt pour aujourd’hui. Nous avons ceci, l’intuition de l’évangile de Jean, qui énonce – attentions, tout cela fonctionne en simultané – que le Verbe est Dieu, et que le Verbe se fait chair. Alors ce qui est vu le soir de Noël, c’est Dieu, en chair et en os c’est Dieu. C’est Dieu dans une extrême fragilité – en ce temps-là, en notre temps aussi, il n’est qu’un enfant – et qui dispose d’une pauvre garde, Joseph, son Père, Marie, sa mère. Et toutes sortes de quadrupèdes, mangeurs de viande et mangeurs d’herbe seront ajoutés à la scène primitive. La notoriété grandit, et le cortège grandit aussi. Mais ça n’est pas ce qui doit nous retenir. Car la flèche du temps qui nous intéresse ne va pas dans le sens descendant. Elle va dans le sens ascendant, et la question qui se pose – pendant les quatre dimanche c’est « Et avant ? »

            Et pendant ces quatre dimanches préparatoires, à la fois l’on s’avance vers Noël et à la fois on se transporte – à rebours – vers des temps plus de plus en plus précaires et de plus en plus incertains. Incertains quant à l’existence physique, mais grands – on l’espère – quant à l’espérance, l’espérance et l’incertitude n’étant pas antagonistes.

            Mais pourquoi quatre plus un ? Et bien parce que c’est là qu’est la fragilité extrême, là où il est le plus facile, voire le plus tentant de la ramener à rien, de le pulvériser, et le vent fait le reste, et Dieu n’y est plus. Quatre méditations donc, pour méditer sur la portée de notre puissance, et l’humble et doux refuge que nous pouvons peut-être être pour Lui.

samedi 25 novembre 2023

Mais qui donc sera sauvé ? Et de quoi, et comment ? (Matthieu 25,31-46)

Matthieu 25 et d'autres textes au fil de la méditation

25:31 Lorsque le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s'assiéra sur le trône de sa gloire.

25:32 Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs;

25:33 et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche.

25:34 Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite: Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde.

25:35 Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli;

25:36 j'étais nu, et vous m'avez vêtu; j'étais malade, et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi.

25:37 Les justes lui répondront: Seigneur, quand t'avons-nous vu avoir faim, et t'avons-nous donné à manger; ou avoir soif, et t'avons-nous donné à boire?

25:38 Quand t'avons-nous vu étranger, et t'avons-nous recueilli; ou nu, et t'avons-nous vêtu?

25:39 Quand t'avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi?

25:40 Et le roi leur répondra: Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites.

25:41 Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche: Retirez-vous de moi, maudits; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges.

25:42 Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire;

25:43 j'étais étranger, et vous ne m'avez pas recueilli; j'étais nu, et vous ne m'avez pas vêtu; j'étais malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité.

25:44 Ils répondront aussi: Seigneur, quand t'avons-nous vu ayant faim, ou ayant soif, ou étranger, ou nu, ou malade, ou en prison, et ne t'avons-nous pas assisté?

25:45 Et il leur répondra: Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous n'avez pas fait ces choses à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous ne les avez pas faites.

25:46 Et ceux-ci iront au châtiment éternel, mais les justes à la vie éternelle.


Méditation : 

  • Je voudrais vous raconter une histoire qui date de l’époque où j’étais aumônier à l’hôpital. On m’appela un jour pour rendre visite à un homme très agressif, très en colère. Dans ces cas-là, si j’étais sur le site de l’hôpital, on m’appelait. L’aumônier arrivait, mesurait presque deux mètres ; et j’étais à l’époque bien plus baraqué qu’aujourd’hui… ça tranquillisait le patient. Le patient était furieux, et bien que furieux il commença à me raconter pourquoi : une personne qu’il avait aidée, des années plus tôt – c’était pendant la guerre – lorsque aider pouvait signifier « sauver la vie »… une personne donc à laquelle il avait sauvé la vie – il avait soustrait cette personne à une rafle, 16-17 juillet 1942 – et il n’était pas du tout resté en lien avec cette personne… or, des années plus tard, cette personne, ayant appris qu’il était gravement malade, était allée le voir à l’hôpital et l’avait remercié.
  • Vous vous dites que, pour une vie sauvée – la vôtre – vous remerciez votre sauveur. Et bien, là, le sauveur était furieux, dans une grande colère, dans une grande rage à cause de ces remerciements. Il avait renvoyé son visiteur, et renvoyé les soignants, et le médecin, et le plateau repas, et les perfusions… On appella l’aumônier…
  • Cet homme-là, l’aumônier baraqué, ça l’avait calmé juste quelques secondes, juste le temps de ne pas se faire jeter ; l’entretien qui suivit avait été fort difficile, très bruyant et long : apaisement à la fin, sous la forme d’une espèce de  match nul.
  • Le patient apostrophe l’aumônier : « Et vous, d’abord, pourquoi faites-vous ça ? »
  • L’aumônier demande au patient : « Pourquoi avez-vous fait ça ? »
  • Silence, et esquisse d’un vague sourire. « En tout cas pas pour le merci. » Et il avait fini ainsi : « Dites-leur de venir… Ils veulent me soigner. »

 

  • Dans notre unique entretien, il n’a jamais répondu à la question : « Pourquoi ? » Beaucoup de ses phrases commençaient par « Je ne l’ai pas fait pour… » Et il ne l’avait pas fait pour le merci, ni pour la gloire, ni pour la pension, ni pour la beauté du geste. Et il avait même osé me dire qu’il ne l’avait pas fait non plus pour sauver une vie. Mais dire jusqu’au bout qu’il ne l’avait pas fait pour ceci ou pour cela laissait entière la question du pourquoi il l’avait fait. Il y avait en lui une opacité fondatrice : son acte avait été sans pourquoi, totalement déraisonnable, un acte dangereux, un acte d’une pureté absolue et surtout son acte ne supportait aucune reconnaissance.

 

  • Je laisse là cette histoire, je laisse là cet entretien qui reste, des années après, comme une question pour moi-même. Cette question vient et revient toujours.  Via Matthieu 25, via le 7ème chapitre du prophète Jérémie, via le 1er chapitre d’Esaïe, etc. la forme d’une unique question : « Pourquoi faites-vous cela ? » Méditation sur le Diaconat aussi.

 

  • Est-ce parce qu’il y a une interpellation, un impératif et une malédiction ? C’est ce que suggèreraient les versets d’Esaïe. Il est nécessaire d’agir avec justice, avec générosité, en faveur des faibles et des pauvres, parce qu’il y a une interpellation : « Pourquoi aidez-vous le petit ? », parce qu’il y a un impératif : « Apprenez à faire le bien ! » et parce qu’il y a une malédiction : « Malheur à vous… » Autrement dit, l’agir juste, l’agir moral… est nécessaire à notre – à mon – salut.

 

  • Oui… très bien… mais nous appartenons à une tradition religieuse qui ne s’est jamais contentée de cela. Respectueux, voire pieux, justes et sauvés ? Notre tradition ne s’est jamais contentée d’une norme que Dieu aurait donnée à l’homme, que l’homme devrait respecter, et dont Dieu serait le comptable. Elle ne s’en est jamais contentée d’une telle norme parce qu’elle a depuis toujours repéré que cette comptabilité religieuse et morale est à la racine du tout meurtre. Caïn et Abel sont très pieux tous les deux, chacun à sa manière, irréprochables tous les deux, mais avec une réussite différente, et cette simple différence va engendrer un meurtre…
  • Cette tradition dont nous avons hérité a placé en son principe « Tu le serviras lui seul… ». Tu serviras Dieu seul, non pas la piété, non pas le pauvre, non pas la morale : Dieu seul tu serviras. Ce qui n’exclut naturellement ni la piété, ni le service du pauvre, ni la morale. Mais les pose comme relativité, et comme possibilité... Comme souhaitables, comme impossibles. L’unité de Dieu seul rend impossible le service de Dieu seul, car l’unité n’existe qu’en Dieu. Nous ne sommes pas un, ni entre nous, ni en nous.

 

  • Si bien que, lorsque le faible, le petit… est sur notre chemin, une fois nous passons sans nous arrêter, et une autre fois nous nous arrêtons. Ce dont Matthieu l’évangéliste parle lorsqu’il énonce « chaque fois que vous l’avez fait… » ou « chaque fois que vous ne l’avez pas fait… » Bien des fois nous le faisons. Tant mieux, nous sommes tous sauvés. Bien d’autres fois nous ne le faisons pas. Est-ce tant pis ? Sommes-nous tous condamnés ?
  • Le service de Dieu seul, et le service exclusif, total, absolu… du prochain sont également impossibles.

 

  • Alors, imposer aux croyants une damnation certaine du fait d’un devoir impossible ? Nyet !
  • Allons-nous au contraire supprimer tout engagement et ne conserver que la piété (nous sauverions au moins Dieu…) ? Non plus, une mystique sans engagement est seulement du baratin.
  • Allons-nous seulement supprimer toute référence à Dieu au profit d’un engagement strictement moral – au sens utilitaire ? Non. (L’humanité elle-même n’y trouve pas son compte ; et une société strictement égalitaire et strictement utilitaire n’est pas viable ; elle produit de la hiérarchie et elle produit de la violence.

 

  • Nous n’allons pouvoir maintenir que ceci, le maintenir, le proclamer et l’espérer : une attention agissante, pertinente, sans connaissance d’elle-même, sans pourquoi et sans calcul. Et, lorsqu’elle advient – parce que nous sommes capables qu’advienne ceci, nous la nommons « agir de Dieu en nous, par nous et pour le monde ». 

 

  • Et cet agir, parce qu’il advient, est si discret que seulement celui qui en est bénéficiaire le saura. Celui qui a agi ? Il ne le sait pas… il le découvrira « à la fin ». Et le texte nous signale que celui qui a agi est là dans l’insouciance, dans l’ignorance même de son acte.
  • Et ainsi, le texte n’a aucunement pour but de délivrer un savoir sur ce qui doit être fait et sur les raisons pour les quelles cela doit être fait. A la fin de la lecture, ni l’obligation ni la condamnation ne triomphent. Dieu seul sait… Pour nous, il suffit qu’advienne la vie, sans savoir, sans devoir.
  • Pour ce qui nous concerne, pour ce qui est à notre portée, ceci seulement : avec ce qu’il peut, l’un vient au secours d’un autre qui ne peut pas. Le Diaconat, bien entendu, et aussi en de multiples autres lieux. Une attention décisive qui fait le choix de la vie.

samedi 18 novembre 2023

Comment entrer dans le Royaume des cieux (Matthieu 25,14-30)

Matthieu 25

14 «En effet, il en va comme d'un homme qui, partant en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens.

 15 À l'un il remit cinq talents, à un autre deux, à un autre un seul, à chacun selon ses capacités; puis il partit. Aussitôt

 16 celui qui avait reçu les cinq talents s'en alla les faire valoir et en gagna cinq autres.

 17 De même celui des deux talents en gagna deux autres.

 18 Mais celui qui n'en avait reçu qu'un s'en alla creuser un trou dans la terre et y cacha l'argent de son maître.

 19 Longtemps après, arrive le maître de ces serviteurs, et il règle ses comptes avec eux.

 20 Celui qui avait reçu les cinq talents s'avança et en présenta cinq autres, en disant: ‹Maître, tu m'avais confié cinq talents; voici cinq autres talents que j'ai gagnés.›

 21 Son maître lui dit: ‹C'est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t'établirai; viens te réjouir avec ton maître.›

 22 Celui des deux talents s'avança à son tour et dit: ‹Maître, tu m'avais confié deux talents; voici deux autres talents que j'ai gagnés.›

 23 Son maître lui dit: ‹C'est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t'établirai; viens te réjouir avec ton maître.›

 24 S'avançant à son tour, celui qui avait reçu un seul talent dit: ‹Maître, je savais que tu es un homme dur: tu moissonnes où tu n'as pas semé, tu ramasses où tu n'as pas répandu;

 25 par peur, je suis allé cacher ton talent dans la terre: le voici, tu as ton bien.›

 26 Mais son maître lui répondit: ‹Mauvais serviteur, timoré! Tu savais que je moissonne où je n'ai pas semé et que je ramasse où je n'ai rien répandu.

 27 Il te fallait donc placer mon argent chez les banquiers: à mon retour, j'aurais recouvré mon bien avec un intérêt.

 28 Retirez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents.

 29 Car à tout homme qui a, l'on donnera et il sera dans la surabondance; mais à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera retiré.

 30 Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres du dehors: là seront les pleurs et les grincements de dents.›

Prédication : 

            A ces quelques versets, nous allons rajouter ceci : « Veillez donc, puisque vous ne connaissez ni le jour, ni l’heure ». C’est aussi dans le 25ème chapitre de Matthieu, une histoire de 10 belles jeunes femmes qui attendaient un certain moment des noces, presque le plus important, l’arrivée du mari. Elles devaient, pendant ce temps, tenir chacune une lampe allumée. Faute de pouvoir présenter des lampes allumées, cinq de ces jeunes filles furent méchamment rejetées, les cinq autres furent admises, élues…

            Veillez, énonce Jésus, puisque vous ne connaissez ni le jour ni l’heure. Et il s’agit d’une parabole du règne des cieux. De ces paraboles nous avons pas mal parlé ces  derniers mois. Et il ne s’agit pas, il ne s’agit jamais de modes d’emploi comparatifs… faites ainsi, faites comme ça et vous gagnerez la médaille, et vous entrerez à coup sûr dans le royaume des cieux. Et d’ailleurs, la conclusion c’est 13 vous ne savez ni le jour ni l'heure. La première exploration de l’accès au royaume se solde donc par l’ignorance.

            Vous y accèderez peut-être mais sans savoir quand. Quant à savoir comment…Y entrer sera-t-il réservé exclusivement à des femmes jeunes, obéissantes, et méritantes ?

            Stop avec cette parabole. Car vous ne savez ni le jour, ni l’heure. En est-il de même pour la manière ?

            Parabole suivante, un Seigneur, trois esclaves, et une affaire de capitaux qui auraient dû fructifier.

            Déjà, nous retrouvons quelque chose de connu : nul ne sait ni le jour ni l’heure, ce ne sont pas des femmes qui attendent la noce, mais des esclaves que leur maître a considérablement enrichis, avant de partir en voyage, ne sait quand reviendra. Et si l’on veut bien le lire ainsi, le Seigneur n’a pas confié ses richesses aux trois esclaves, mais il les a données. Alors, puisque c’est donné, libre à ses esclaves d’agir chacun comme bon lui semble, selon la justice du commerce et de l’usure, ou selon la logique du petit bas de laine et de la peur de perdre. Au final,  vous le savez, c’est tout simple, avec 10 l’un gagnera 10, l’autre avec 5 gagnera 5, et le dernier, avec 1, ne gagnera rien du tout.

            Et il n’y a rien qui soit étonnant, vu qu’à chacun il avait été donné selon ses compétences… piège-t-on ainsi les gens pour faire valoir une certaine justice dite du royaume ? Et honore-t-on ainsi les gens réputés capables en leur assignant une tâche dont ils sont réputés capables, et ils le sont. L’incapable, le troisième, on vérifie qu’il est incapable. Mais pourquoi cette vérification conduit-elle à une exclusion brutale ? Et pourquoi d’ailleurs aussi la vérification des compétences des deux premiers conduit-elle à une belle récompense ? On leur donne à faire ce qu’ils savent faire.

 

            Reste la question du profit. S’enrichir n’était pas l’objectif du Seigneur…etc… Cette parabole est là comme une réflexion sur le Royaume et même plus précisément sur l’entrée dans le Royaume. Avec la parabole précédente – les dix jeunes filles – nous avions établi – bien aidés par le texte – que « vous ne savez ni le jour ni l’heure. »

            Et maintenant ? La manière. Vous pouvez y entrer par grâce, le Seigneur voulant, mais le Seigneur de cette parabole gâche cette grâce en rétribuant les deux premiers esclaves. Vous pourriez y entrer par mérite, commerce fructueux, mais le Seigneur n’a-t-il pas commencé autrement que par le mérite, commencé par le don ? Alors pourquoi soudainement le mérite ? Le Seigneur fait grâce, mais le Seigneur de cette parabole gâche tout en rabattant la grâce sur des opérations commerciales  juteuses. Vous pourriez y entrer par pure miséricorde, mais alors pourquoi le Seigneur a-t-il fait dépouiller le troisième esclave avant de le faire jeter dehors ? Et finalement, ce que nous venons d’explorer, ne constitue-t-il un mode d’emploi assez général, une liste assez complète de ce qui peut permette, ou empêcher, surtout empêcher qu’on entre dans le Royaume des cieux. C’est une liste générique assez complète, qui répond à la question : « Que faut-il faire pour entrer dans le royaume des cieux ? »

 

            Voilà la réponse. Tout comme nous avons déjà « Vous ne savez ni le jour ni l’heure ! »  Nous avons maintenant « Vous ne savez pas la manière. » Ni le jour, le l’heure, ni la manière. Et vu nos lectures, nous pouvons ajouter que  dès que le mode d’emploi est réputé connu, n’importe quel mode d’emploi, c’en est fini du royaume – et de la grâce. Et puis dès que quelqu’un affirme connaître le jour et l’heure, il n’y a plus de royaume des cieux.

 

            Ceci dit, il n’y a rien ici qui doive être regretté, ni redouté. Car l’être humain qui se défait des recettes du royaume, et de leurs horloges mystérieuses et mensongères, gagne en liberté, en pureté, en simplicité et en engagement. Quel engagement ? A ce moment-ci de l’année, nous nous préparons à ce moment de la foi, lorsque le fils de l’homme va venir dans le plus grand engagement, dans la plus grande simplicité, et pureté. Il s’apprête à venir dans la crèche. Là où est la crèche, là est le royaume. Amen         


samedi 4 novembre 2023

Lorsque Jésus revient à de vigoureuses critiques (Matthieu 23,1-12)

Matthieu 23

1 Alors Jésus s'adressa aux foules et à ses disciples:

2 «Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse:

3 faites donc et gardez tout ce qu'ils peuvent vous dire, mais ne faites pas ce qu’ils font, car ils disent et ne font pas.

4 Ils lient de pesants fardeaux et les mettent sur les épaules des hommes, alors qu'eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt.

5 Toutes leurs œuvres, ils les font pour se montrer aux hommes. Ils élargissent leurs phylactères et allongent leurs franges.

6 Ils aiment à occuper les premières places dans les dîners et les premiers sièges dans les synagogues,

7 à être salués sur les places publiques et à s'entendre appeler ‹Maître› par les hommes.

8 Pour vous, ne vous faites pas appeler ‹Maître›, car vous n'avez qu'un seul Maître et vous êtes tous frères.

9 N'appelez personne sur la terre votre ‹Père›, car vous n'en avez qu'un seul, le Père céleste.

10 Ne vous faites pas non plus appeler ‹Guides›, car vous n'avez qu'un seul Guide, le Christ.

11 Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.

Prédication :

Dénoncer les agissements et les incohérences des scribes et des Pharisiens, c’est assurément ce que Jésus fait dans ce chapitre, et il ira jusqu’à les maudire. Mais pour autant, nous ne pouvons pas nous satisfaire de cette simple perspective. L’objectif de Jésus n’est certainement pas de démontrer à quel point ses détracteurs, scribes et Pharisiens, sont de méchantes gens, ce que tout le monde sait, mais bien plutôt de faire s’interroger l’auditeur sur le croyant qu’il entend être, et ses disciples  sur cette communauté qu’ils entendent constituer. Ainsi, comme nous allons le voir, c’est un paysage assez complet qui est ici dressé.

 

Il y a une institution, c'est-à-dire des structures plutôt pérennes, et des gens qui habitent ces structures, mis en place par d’autres gens, depuis longtemps. Jésus le rappelle, ne le nie pas, ne cherche même pas à le contester. Il est un être humain auquel d’autres êtres humain, nés avant lui, ont enseigné ce qu’eux-mêmes avaient reçu de ceux qui étaient venus avant eux. Rien n’est jamais pour personne  directement tombé du ciel.

L’institution, du temps de Jésus, prend plusieurs visages. Il y a le Temple de Jérusalem et tout ce qui tourne autour du Temple, mais aussi, dans notre extrait, « la chaire de Moïse », c'est-à-dire un héritage fort ancien – qui remonte à Moïse, dira-t-on pour faire simple – héritage que deux groupes de gens, scribes et Pharisiens, ont pour mission de transmettre. Pour faire très simple, les scribes ont pour mission de transmettre ce qui est écrit sans le transformer, appelé Torah écrite ; les Pharisiens ont pour mission de transmettre et d’enrichir un patrimoine non écrit à l’époque, mais tout aussi important, appelé Torah orale ! Et il semble bien qu’une personne donnée ne puisse pas faire l’un et l’autre… De grands et beaux développements pourraient prendre place ici, notamment sur l’inspiration.. Nous allons seulement noter que Jésus ne conteste en aucun cas la fonction institutionnelle des scribes et des Pharisiens !

 

Tout cet héritage, oral et écrit, il faut le mettre en œuvre, et il y a certainement de multiples manières de le faire. Jésus ne se prononce aucunement sur telle ou telle manière, c'est-à-dire qu’il ne se prononce aucunement sur la diversité du judaïsme de son temps (qui était fort diversifié), pas d’avantage qu’il ne se prononce a priori sur la diversité des Églises chrétienne d’hier et d’aujourd’hui... Quelle pratique, quelle manière de faire est la bonne ? Il y a, pour un même texte, quantité de pratiques possibles, de manières possibles, très dissemblables, plus ou moins fondées sur l’héritage, et qui toutes ne se valent pas.

Ce que Jésus reproche aux scribes et aux Pharisiens n’est pas telle ou telle manière de faire qui leur serait propre ; il leur reproche de ne rien faire, ou pire que rien faire.

Tenons donc pour essentiel que l’auditeur, le disciple de Jésus, n’a pas à se demander si ce qu’il fait – ni si ce que font les ‘autres’ – est littéralement conforme au texte – Jésus lui-même ne le fait pas. Le disciple de Jésus peut juste se demander s’il fait quelque chose qui soit en relation avec le texte, avec l’héritage. Mais ça n’est même pas essentiel. Ce qui va être essentiel tiendra à la présence du prochain.

 

Nous faisons quelque chose, ne serait-ce qu’en venant au culte ce matin, mais nous n’allons pas en rester à cela. Nous pouvons évaluer cette chose que nous faisons, et toutes les autres, ainsi que notre rapport avec ces choses, en examinant les trois interdictions que Jésus formule dans notre texte.

 

  1. « Ne vous faites pas appeler Rabbi… » – maître ou professeur

Bien sûr, le titre de Rabbi existe, ceux de professeur ou maître aussi. Ils sont en usage dans les synagogues et autres lieux d’enseignement, marque de politesse et de reconnaissance envers qui, d’un point de vue académique, vous a précédé. Et Jésus n’a rien contre cela… on est toujours à un moment de sa vie le maître, le professeur ou le rabbin de quelqu’un, ne serait-ce que lorsqu’on enseigne à ses propres enfants la bicyclette ou les tables de multiplication. Mais cela ne peut avoir qu’un temps, et cela ne consacre aucunement une dignité supérieure que tout le monde devrait reconnaître et devant laquelle chacun devrait s’incliner.

« Ne vous faites pas appeler Rabbi » pourrait tout aussi bien se dire « Tu n’exigeras pas qu’on se prosterne devant toi », ou encore « Tu ne regarderas pas les gens de haut ».   

  1. « N’appelez personne sur terre votre ‘Père’ »

Le titre de Père existe aussi, et il n’y a pas de mal à appeler ‘Père’ un prêtre catholique romain. Il faut ici penser plutôt au père proche-oriental et à son autorité familiale et tribale, et aussi au Père du Notre Père, celui dont notre foi nous enseigne que nous dépendons radicalement de Lui pour toutes choses et que c’est de Lui que nous recevons ce qui est essentiel.

Aussi bien, ce que Jésus commande ici aux foules et à ses disciples est en rapport avec la 3ème tentation dans l’évangile de Matthieu : « Tout ce pouvoir et toute cette gloire, tu les auras si tu te prosternes et si tu m’adores… » Et bien ici, comme en écho, Jésus enseigne : « Tu ne te prosterneras devant personne, tu ne t’inclineras devant personne, tu ne regarderas personne de bas en haut avec pour idée d’obtenir un pouvoir ou une gratification... »

  1. « Ne vous faites pas appeler ‘guide’ »

Puisque Jésus n’a pas condamné a priori la diversité des Judaïsmes de son temps, et puisqu’il a enseigné à ne regarder personne de haut, et à ne regarder personne non plus ‘d’en-dessous’, cette dernière recommandation est comme une suite logique.

Qui, sur le chemin qui est le sien, peut prétendre que son propre chemin est le seul chemin ? Et qui peut se poser en guide de ses semblables pour dire à chacun ‘voici le chemin que tu dois suivre’ ? Personne… Il peut arriver que, cheminant, l’on soit appelé à donner une indication à quelqu’un qui sollicite, mais nul ne peut se prétendre guide de ses semblables.

 

Ainsi le conflit entre Jésus et les scribes et Pharisiens n’est pas intéressant en tant que tel ; il est intéressant parce qu’il permet une réflexion personnelle, une réflexion communautaire, une réflexion œcuménique, et peut-être même une réflexion interreligieuse… Cette réflexion dépasse totalement les questions doctrinales, les questions liées à la manière de faire propre à chaque dénomination, pour se concentrer sur la question de la foi en Dieu et de la fraternité.

Il n’y a pas de foi en Dieu sans une fraternelle et réciproque égalité de dignité, pas de foi en Dieu là où l’on cherche à dominer, pas de foi en Dieu là où l’obéissance est malsaine, pas de foi en Dieu là où l’on prétend qu’il n’y a qu’un seul et unique chemin...

Il y a foi en Dieu là où les uns et les autres sont au service les uns des autres, chacun suivant le Christ selon l’appel qu’il a personnellement reçu, et tous ensemble se reconnaissant enfants du même Père. Puissions choisir de vivre ainsi. Amen

Rendez-vous le 19 novembre 2023 pour une nouvelle prédication

samedi 28 octobre 2023

La trentième thèse de Luther, et plus encore (Matthieu 22 34-40)

Matthieu 22

34 Apprenant qu'il avait fermé la bouche aux Sadducéens, les Pharisiens se réunirent.

 35 Et l'un d'eux, un légiste, lui demanda pour lui tendre un piège:

 36 «Maître, quel est le grand commandement dans la Loi?»

 37 Jésus lui déclara: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta pensée.

 38 C'est là le grand, le premier commandement.

 39 Un second est aussi important: Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

 40 De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes.»

Prédication

            Nous sommes aujourd’hui le dimanche qui est le plus proche du 31 octobre et c’est donc, par tradition, dimanche – ou culte – ou fête – de la Réformation ; certains célèbrent cette fête exactement le 31, c'est-à-dire mardi prochain…

            Le 31 octobre 1517 c’est la date d’affichage d’un document signé Luther, affichage qui est le commencement de grands chamboulements dans le Saint Empire Romain Germanique, puis plus tard dans tout le reste de l’Europe, dont la France… Commencement de la Réforme donc, avec énormément de beaux déploiements d’intelligence et de foi, et avec de terribles déploiements de violence.

            Alors que fête-t-on ? Difficile de dire qu’on fête des déploiements de violence. Mieux vaudrait dire qu’on les commémore. Mais un déploiement d’intelligence comme celui des 95 thèses, on peut le fêter… ça n’est pas si fréquemment qu’un être humain soulève à lui tout seul les problèmes intellectuels et religieux les plus aigus de son temps de son temps et qu’il suggère en plus des réponses non seulement pertinentes, mais aussi durables, durable suffisamment pour traverser les siècles.

            Ce qui mérite vraiment d’être fêté : l’instant et le temps. L’instant et le temps c’est le sens de la fête. Se conjuguent deux grandeurs étrangères l’une à l’autre et de cette conjugaison viennent la parole et la vie…

            Nous reviendrons un peu plus tard sur la date du 31 octobre et sur l’une des thèses, la 30ème.

 

            Mais auparavant, apprenant [que Jésus] avait réduit au silence les Sadducéens (champions du rituel), les Pharisiens se réunirent (champions de la Loi)… Tout le début ne pose aucun problème particulier, cet épisode est bien connu, il est l’avant-dernier épisode de cette longue série que nous explorons depuis plusieurs semaines.

            « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée – c’est là le grand et premier commandement – mais un second est de même nature : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Dans ces deux commandements, est suspendue toute la Loi et les Prophètes. »

            Deux mots sont particulièrement importants dans ces versets, le mot nature et le petit mot de rien du tout mais.

            Nature. Les commandements ont une nature. Il y a quelque chose qui fait qu’ils sont ce qu’ils sont, à savoir qu’ils sont d’abord là, présents, offerts, et possiblement saisis par un auditeur, ou lecteur. Le commandement est présent dans le langage, et il attend d’être saisi. Mais n’allons pas trop vite. Entre sa présence et son saisissement, le commandement qui attend son saisissement est présent avec une puissance de sollicitation, puissance qui peut être considérée comme sa nature. Le commandement appelle, en somme, Il a en lui une forte puissance de sollicitation. « Toi, prends-moi ! » La nature du commandement, c’est sa puissance de sollicitation.

            Nous avons ici deux commandements qui sont déclarés d’égale nature par Jésus, le commandement d’aimer Dieu, et le commandement d’aimer le prochain. L’un et l’autre ont même puissance de sollicitation et conduisent à la même tâche ceux qui s’emparent de l’un, ou de l’autre, ou les deux… Mais on n’a pas le choix entre eux. Saisir le commandement, c’est se laisser saisir par lui. Et qui dit une seule nature pour deux commandement dit aussi une seule forme concrète du déploiement pratique des deux impératifs.

            Et cela paraît simple – à la fin cela paraîtra simple – pourtant il y a un mais. Retour au texte ; tu aimeras le Seigneur ton Dieu (…) grand et premier commandement mais un second est de même nature, (…) amour du prochain. C’est le mais qui nous intéresse maintenant, un mais qui vient souligner que c’est parfois au détriment de l’amour concret du prochain qu’on se réclame d’un amour de Dieu – ce qui a dû être bien avéré au temps où Jésus vivait, au temps aussi où Matthieu rédigeait. Un amour du prochain totalement laissé de côté par ceux à qui la religion avait réussi, et pour lesquels la définition du prochain n’excédait pas – presque pas – celle de la famille et du clan. Enlisés dirons-nous dans l’amour de Dieu, dans l’amour d’un amour de Dieu. Et auxquels Jésus adressera une inoubliable série de malédictions « Soyez maudits… »

            Pour finir, le premier qui vient en premier (Dieu) ne peut pas oublier le second (le prochain), qui vient en second, parce que les deux sont de même nature. Mais si d’aventure on l’oublie ? Si l’attelage des commandements est rompu ?

            Lorsque l’attelage des commandements est rompu, c’est le temps des massacres qui commence au nom d’une prétendue dévotion, aux cris d’une prétendue invocation. On se joue de Dieu, on joue à être Dieu, on joue sa prétendue fureur. Mais ces prétendues dévotions, invocations etc. fabriquent de vrais cadavres. Et lorsqu’on joue avec ces choses-là, ce sont toujours les plus faibles qui trinquent.

            Mais (encore un mais) en face de la possibilité du chaos, il y a deux commandements, une seule nature pour deux commandements, une seule tâche humaine pour que l’un et l’autre puissent vivre avec un peu – beaucoup – d’harmonie. Et en espérant que la source fraternelle et théologique qui jaillit de quelques versets de Matthieu 22 ne tarisse jamais. Il s’agit bien de Dieu lui-même et de l’homme lui-même, dont l’homme porte la responsabilité.

 

            Revenons un peu à Martin Luther, 31 octobre 1517, et à une thèse, la 30ème. Au temps de Martin, l’homme vivait sous la menace d’un purgatoire très semblable à l’enfer. Pour se libérer de la menace de ce purgatoire, certains moyens existaient, plus ou moins chers, dont l’indulgence. Mais il y avait aussi du gratuit, dont la contrition, regretter le péché. Une parfaite contrition entraine une totale rémission… c’était une doctrine, et sans doute pas la plus prêchée. Mais Martin la connaissait et il en savait long sur la nature humaine. Martin était aussi un homme extrêmement angoissé… Ce qui lui a permis d’écrire ceci : thèse 30. « Nul n'est certain de la vérité de sa contrition ; encore moins peut-on l'être de l'entière rémission. » Si bien que l’angoisse demeure. Alors, d’où le secours pourra-t-il venir ? Il n’y a de possibilité d’apaisement que du côté de la grâce, d’un apaisement ou peut-être seulement d’un moment de suspension ; pourvu que la grâce demeure ; et pourvu que ceux qui en parlent restent actif ; car c’est une responsabilité humaine, mais pas seulement. Le langage, la Parole, demeurent toujours prêts à produire un événement de sens. Pourvu que tout cela, toutes ces bonnes nouvelles ne soient pas figées, et pourvu que les instruments d’étude de la Bible restent toujours affutés, la Bible, et les grands textes reçus, comme par exemple les 95 thèses théologiques sur la puissance des indulgences, Martin Luther, 31 octobre 1517

            Et je vous donne un petit instrument de ma boîte personnelle. Martin Luther thèse 30. « Nul n'est certain de la vérité de sa contrition ; encore moins peut-on l'être de l'entière rémission. » Et donc l’angoisse toujours demeure. Mais  je réplique avec une thèse 30 bis « Nul n’est certain de la vérité de la thèse 30 »

            En Dieu la joie est donc possible. Et mieux, avec ce que nous avons médité, en Dieu la joie est promise.

samedi 21 octobre 2023

A César ce qui est à César et... (Matthieu 22,15-22)

 Matthieu 22

15 Alors les Pharisiens allèrent tenir conseil afin de le prendre au piège en le faisant parler.

16 Ils lui envoient leurs disciples, avec les Hérodiens, pour lui dire: «Maître, nous savons que tu es franc et que tu enseignes les chemins de Dieu en toute vérité, sans te laisser influencer par qui que ce soit, car tu ne tiens pas compte de la condition des gens.

17 Dis-nous donc ton avis: Est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César?»

18 Mais Jésus, s'apercevant de leur malice, dit: «Hypocrites! Pourquoi me tendez-vous un piège?

19 Montrez-moi la monnaie qui sert à payer le tribut.» Ils lui présentèrent une pièce d'argent.

20 Il leur dit: «Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles?»

21 Ils répondent: «De César.» Alors il leur dit: «Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.»

22 À ces mots, ils furent tout étonnés et, le laissant, ils s'en allèrent.

Prédication

            Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Qu’est-ce qui est à César ? Et qu’est-ce qui est à Dieu ?

            Ces gens-là, qui étaient venus interroger Jésus, servaient-ils César, ou servaient-ils Dieu ? En tout cas, ils étaient venus pour tendre un piège, un piège de mots, un piège en OUI ou NON. Doit-on, OUI ou NON, payer le tribut ?

            D’un côté, les Hérodiens, le parti du roi Hérode, le roi fantoche, un roi qui existe uniquement par la volonté de l’occupant romain, César. Et la volonté de l’occupant, c’est surtout que l’occupé paye le tribut. L’intérêt du parti du roi, c’est que OUI, on paye le tribut. Alors si Jésus répond NON, il est un homme mort, sans doute par la croix, pour motif de sédition. Il faudrait donc que Jésus, pour demeurer en vie, réponde OUI, on doit payer le tribut.

            Mais de l’autre côté, il y a les Pharisiens, un parti religieux, pour lequel l’occupant est idolâtre, la monnaie à effigie de l’empereur est idolâtre, et tout ce qui n’est pas « juif » est impur. Si, en face de ces gens-là, Jésus répond que OUI, on doit payer le tribut, il est un homme mort, sans doute par lapidation, comme blasphémateur. Alors il devrait répondre NON, sauf qu’il y a, nous l’avons dit déjà, le parti du roi Hérode...

            Ne pas répondre OUI, ne pas répondre NON… il faut répondre, parce qu’une réponse est attendue. Quelle est, en fait, la question posée par une étrange alliance, alliance du parti du roi qui hait les religieux toujours prompts à agiter le peuple, et du parti religieux qui hait le parti du roi vendu à l’occupant païen ? Quelle est la nature de leur alliance ? Et quel était le problème commun, quel est le problème commun, le problème unique que leur pose ce Jésus ?

 

            Le politique d’un côté, le religieux de l’autre ? Il ne peut pas être question du politique d’une part et du religieux d’autre part. Il ne peut pas être question de faire au Temple ce qu’on a décidé d’y faire, et de faire ensuite sur la place publique ce qu’on a décidé d’y faire, l’un et l’autre s’ignorant. Ou l’un et l’autre s’alliant. Il s’est toujours trouvé de bons religieux – parfois chrétiens – parmi des tortionnaires… Et l’équation « à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » fonctionne alors à merveille.

            Seulement, on ne raisonnera pas ici de cette manière. Le parti de César et celui de Dieu sont alliés contre Jésus, adversaire sérieux, voire coriace. Et cette alliance signale au moins une chose : les deux partis se sentent identiquement visés par les diatribes de plus en plus violentes que Jésus leur adresse. Ils sont, effectivement alliés. Et ils le sont pour trois raisons.

            Première raison : Bien qu’ennemis apparemment, leurs intérêts sont communs, des intérêts de soumission et de domination. Le peuple doit être soumis, payer le tribut à César, un argent qui engraisse le parti Hérodien, le peuple doit aussi payer le sacrifice au Temple, un argent qui engraisse le parti des religieux. Et pour tous ces gens-là, l’être humain n’existe pas, alors que l’être humain est le cœur du souci de Jésus.

            Deuxième raison : Être conforme aux apparences, c’est ce qu’ils cherchent. Et les apparences suffisent tout à fait au bon fonctionnement du culte et à la stabilité du royaume. Ordonner ce qui doit être fait, c'est-à-dire les apparences, voilà ce qui est bon pour le système, ça le rend stable, voire perpétuel. Les apparences… mais qu’en est-il du cœur de l’être humain ? C’est le souci de la transformation du cœur de l’être humain qui anime Jésus.

            Troisième raison : Ces gens-là ont en commun l’affection pour les statues et les pouvoirs devant lesquels on s’incline, au nom desquels on domine, et par n’importe quel moyen. Ils sont en commun la haine du Dieu vivant. Alors que le Dieu que Jésus prêche est Dieu vivant, celui de la vérité, de la liberté, et de la responsabilité.

 

            Dans le face à face dont nous sommes témoins, des questions redoutables sont posées par Jésus. Ce sont des questions durables qui leur sont posées, questions qui sont parvenues jusqu’à nous.

            Ce que vous faites, en politique, et en religion… pour quelles raisons profondes le faites-vous ? Et dans quel but le faites-vous ? Lorsque vous choisissez le parti Hérodien, le parti du pouvoir fantoche, qui servez-vous ? Et lorsque vous choisissez la pratique religieuse la plus visible, est-ce vraiment Dieu que vous servez, ou bien, subrepticement, César ? Ce qu’on voit des gens ne dit pas toujours ce qu’ils sont en vérité.

            Dieu, lui, voit au cœur de l’être humain. Les ennemis de Jésus le savent bien, et ils le confessent eux-mêmes. Les apparences n’impressionnent pas Jésus, et ne l’intéressent absolument pas. Il enseigne les chemins de Dieu, la vérité. La vérité, Jésus la porte, la signifie, et la révèle. Il n’en fait pas forcément un étalage public et triomphant. Il la révèle d’abord dans le cœur des êtres humains, par sa parole. Lorsque certains viennent essayer de le faire taire, son Évangile devient une dénonciation. Et lorsqu’il sera crucifié, l’Évangile sera une véritable accusation.

 

            Dieu, ou César ? Revenons-y ! Celui qui fait bien tout ce que prescrivent les lois de la cité, sert-il seulement César ? Celui qui fait bien tout ce que prescrivent les lois religieuses, sert-il seulement Dieu ? D’une part, il n’y a là que des apparences. Dieu connaît le cœur de l’être humain. Et d’autre part, les commandements, les lois, les usages… qu’ils soient civils ou religieux, doivent parfois être transgressés. On connaît parfois les actes des humains. N’y a-t-il pas moyen de s’orienter, de choisir ? Obéir ou désobéir ? Au moment où Jésus parle, nous pourrions essayer d’affirmer que la Loi et les Prophètes ont abondamment et suffisamment informés les gens de ce temps-là. Et à la question posée à Jésus recevrait à coup sûr une réponse positive… il est toujours arrivé malheur aux rois d’Israël ou de Juda qui refusaient de payer le tribut à leur suzerain… ou négative, car Dieu a su faire lever des libérateurs pour son peuple…

            Mais Jésus, que répond-il, sans aucune ambiguïté ? A César ce qui est à César ET à Dieu ce qui est à Dieu. On peut bien choisir de se soumettre servilement à des lois iniques. On rend ainsi à César ce qui est à César. Dieu n’en est pas moins juge souverain de César, de nos actes et de nos lâchetés. On peut choisir, au nom de Dieu, de désobéir à des lois iniques. On rend ainsi à Dieu ce qui est à Dieu. Mais on rendra aussi à César ce qui est à César, qui possède ici-bas le droit de nous juger, de nous condamner selon son droit ou son bon plaisir.

            L’attitude que commande Jésus n’est donc pas la soumission, ni la révolte, mais la vérité. Et la vérité s’énonce ainsi : s’agissant de ce que tu dois aux apparences et aux lois, quelles qu’elles soient, examine, délibère, choisis, agis et réponds devant les humains comme devant toi-même de ce que tu auras fait. Le dernier jugement revient toujours à Dieu.

            Quant à Jésus, il accomplira pleinement ce qu’il aura dit, rendant à Dieu ce qui est à Dieu, en toute vérité. C’est jusqu’à la croix qu’il rendra à César ce qui est à César.

            Et Dieu sera juge des choix, des paroles et des actes de son fils. Il rendra son jugement pour toujours au matin de Pâques, en le ramenant de la mort à la vie. Amen