samedi 11 mars 2023

La première évangéliste du pays de Samarie (Jean 4)

Jean 4

1 Quand Jésus apprit que les Pharisiens avaient entendu dire qu'il faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean,

 2 - à vrai dire, Jésus lui-même ne baptisait pas, mais ses disciples -

 3 il quitta la Judée et regagna la Galilée.

 4 Or il lui fallait traverser la Samarie.

 5 C'est ainsi qu'il parvint dans une ville de Samarie appelée Sychar, non loin de la terre donnée par Jacob à son fils Joseph,

 6 là même où se trouve le puits de Jacob. Fatigué du chemin, Jésus était assis tout simplement au bord du puits. C'était environ la sixième heure.

 7 Arrive une femme de Samarie pour puiser de l'eau. Jésus lui dit: «Donne-moi à boire.»

 8 Ses disciples, en effet, étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger.

 9 Mais cette femme, cette Samaritaine, lui dit: «Comment? Toi, un Juif, tu me demandes à boire à moi, une femme samaritaine!» Les Juifs, en effet, ne veulent rien avoir de commun avec les Samaritains.

 10 Jésus lui répondit: «Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit: ‹Donne-moi à boire›, c'est toi qui aurais demandé et il t'aurait donné de l'eau vive.»

 11 La femme lui dit: «Seigneur, tu n'as pas même un seau et le puits est profond; d'où la tiens-tu donc, cette eau vive?

 12 Serais-tu plus grand, toi, que notre père Jacob qui nous a donné le puits et qui, lui-même, y a bu ainsi que ses fils et ses bêtes?»

 13 Jésus lui répondit: «Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif;

 14 mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif; au contraire, l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle.»

 15 La femme lui dit: «Seigneur, donne-moi cette eau pour que je n'aie plus soif et que je n'aie plus à venir puiser ici.»

 16 Jésus lui dit: «Va, appelle ton mari et reviens ici.»

 17 La femme lui répondit: «Je n'ai pas de mari.» Jésus lui dit: «Tu dis bien: ‹Je n'ai pas de mari›;

 18 tu en as eu cinq et l'homme que tu as maintenant n'est pas ton mari. En cela tu as dit vrai.»

 19 - «Seigneur, lui dit la femme, je vois que tu es un prophète.

 20 Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous affirmez qu'à Jérusalem se trouve le lieu où il faut adorer.»

 21 Jésus lui dit: «Crois-moi, femme, l'heure vient où ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père.

 22 Vous adorez ce que vous ne connaissez pas; nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.

 23 Mais l'heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité; tels sont, en effet, les adorateurs que cherche le Père.

 24 Dieu est esprit et c'est pourquoi ceux qui l'adorent doivent adorer en esprit et en vérité.»

 25 La femme lui dit: «Je sais qu'un Messie doit venir - celui qu'on appelle Christ. Lorsqu'il viendra, il nous annoncera toutes choses.»

 26 Jésus lui dit: «Je le suis, moi qui te parle.»

 27 Sur quoi les disciples arrivèrent. Ils s'étonnaient que Jésus parlât avec une femme; cependant personne ne lui dit «Que cherches-tu?» ou «Pourquoi lui parles-tu?»

 28 La femme alors, abandonnant sa cruche, s'en fut à la ville et dit aux gens:

 29 «Venez donc voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait. Ne serait-il pas le Christ?»

 30 Ils sortirent de la ville et allèrent vers lui.

 31 Entre-temps, les disciples le pressaient: «Rabbi, mange donc.»

 32 Mais il leur dit: «J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas.»

 33 Sur quoi les disciples se dirent entre eux: «Quelqu'un lui aurait-il donné à manger?»

 34 Jésus leur dit: «Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son oeuvre.

 35 Ne dites-vous pas vous-mêmes: ‹Encore quatre mois et viendra la moisson›? Mais moi je vous dis: levez les yeux et regardez; déjà les champs sont blancs pour la moisson!

 36 Déjà le moissonneur reçoit son salaire et amasse du fruit pour la vie éternelle, si bien que celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble.

 37 Car en ceci le proverbe est vrai, qui dit: ‹L'un sème, l'autre moissonne.›

 38 Je vous ai envoyés moissonner ce qui ne vous a coûté aucune peine; d'autres ont peiné et vous avez pénétré dans ce qui leur a coûté tant de peine.»

 39 Beaucoup de Samaritains de cette ville avaient cru en lui à cause de la parole de la femme qui attestait: «Il m'a dit tout ce que j'ai fait.»

 40 Aussi, lorsqu'ils furent arrivés près de lui, les Samaritains le prièrent de demeurer parmi eux. Et il y demeura deux jours.

 41 Bien plus nombreux encore furent ceux qui crurent à cause de sa parole à lui;

 42 et ils disaient à la femme: «Ce n'est plus seulement à cause de tes dires que nous croyons; nous l'avons entendu nous-mêmes et nous savons qu'il est vraiment le Sauveur du monde.»

Prédication

 

            Brèves rencontres à Sychar, tel pourrait être le titre de ce chapitre de l’évangile de Jean. Rencontres – au pluriel – il y en a plusieurs. Toutes sont plutôt inattendues. Et toutes sont décisives même si ça n’est pas de la même manière.

            S’agissant de ce texte, nous l’entendons souvent nommer Jésus et la Samaritaine. Ça n’est pas faux. Mais il est plus juste, pour commencer, de l’intituler l’Évangile en Samarie.

            Nous savons bien que, en ce temps-là, les Juifs ne veulent rien avoir de commun avec les Samaritains (vieille affaire de pureté rituelle). Mais Juifs et Samaritains sont voisins, qu’ils le veuillent ou pas, Galilée au nord, Judée au sud, Samarie au milieu, sur moins d’une centaine de kilomètres… Ces peuples pourraient-ils un jour se réconcilier ?

            Mais la question qui se pose dans ce texte n’est pas celle de la réconciliation de ces peuples frères, pas directement, mais celle de l’évangile et de l’évangélisation. Et pour qui ?

            Pour qui est la bonne nouvelle ? Pour des Samaritains ? Ça ne va pas de soi, pas du tout ! Car c’est dans l’évangile de Jean que l’on entend ceci : De Nazareth il ne sort rien de bon, phrase prononcée par un gars qui est de Capharnaüm, 40 kilomètres, de la Galilée à la Galilée, la distance de la haine et du mépris. Alors, s’ils en sont là entre Galiléens, qu’en sera-t-il entre Galiléens et Samaritains ?

            Il en sera selon que les Juifs ne veulent rien avoir de commun avec les Samaritains. Et l’histoire, notre méditation, se finit là, chacun rentre chez soi, et heureux si l’on ne se sépare pas avec toutes sortes d’insultes et toutes sortes de jets de pierres.

            Conclusions, les Juifs, ça ne veut rien dire de constructif, et les Samaritains ça ne veut rien dire de constructif, surtout s’il s’agit de transmettre l’Évangile. Le paysage de l’humanité est morcelé au point qu’il n’y a plus qu’un homme, une femme, un individu en somme, un individu qu’aucun groupe, qu’aucune communauté ne soutient et qui d’ailleurs n’en éprouve pas le besoin.

            Cependant il y a quand même une sorte de hiérarchisation des personnes. Nous allons nous intéresser à ce qui est… tout en bas.

 

            Lorsqu’il s’agit de transmettre l’Évangile, ce sont des affaires qui se transmettent d’homme à homme. En fait, dans ce chapitre 4 de l’évangile de Jean, d’homme à femme. Et quelle femme ! 1. Une femme 2. Samaritaine 3. Qui mène une mauvaise vie 4. Qui connait ses classiques 5. Qui est dotée d’un bon sens de la répartie. 6. Qui se moque des conventions… Tout ce qu’il faut pour déplaire, des acquis qui la rendent probablement insupportable dans son milieu samaritain. Mais acquis qui la rendent unique, et surtout capable d’entrer aussi en relation avec cet homme, étranger, qui lui fait une demande finalement très simple : Donne-moi à boire. Et, curieusement, nous trouvons en cet étranger les caractéristiques que nous avons trouvées en elle. 1. Cet homme 2. Juif 3. (on ne sait pas quelle vie il a menée – mais il est un homme libre, libre de parler avec cette femme-là, avec toutes et tous les autres 4. Il connait ses classiques, Ô combien il les connaît 5. Il sait mener une conversation 6. Et il se moque bien – on l’a vu dès le début – des conventions, à un point tel que même ses propres disciples ne comprennent pas ce qui se joue à cet instant (Horreur, horreur, mon maître cause et se commet avec une femme impure, indigne !)

 

            Ce qui se joue, c’est le commencement de l’Évangile. Il ne se joue pas entre un groupe ethnique et un prédicateur brillant. Bien sûr, Jésus s’adressera tantôt à des groupes, et la parole y circulera, mais ici, maintenant il s’agit du commencement de l’Évangile, voire même des conditions de possibilité du commencement de l’Évangile (évangélisation transcendantale). Ce commencement qui se joue entre une cette femme et cet homme, dont l’un est plus fort que l’autre. Jésus est plus fort que la femme, spirituellement s’entend. Le lecteur de l’évangile de Jean le sait parfaitement. Mais cet homme, Jésus de Nazareth, se tient toujours à disposition d’elle. Nous aimerions bien le dire plus simplement, essayons : il est infiniment supérieur à elle, mais il s’abaisse infiniment aussi pour qu’elle puisse s’élever. Nous dirons sans biaiser que sans ce mouvement, sans cet abaissement infiniment profond, il n’est pas possible qu’il y ait de commencement de l’Évangile, rien n’est transmis, tout se perd.

 

            Et c’est ce que, peut-être, nous voyons se produire, lorsque les disciples de Jésus reviennent après avoir fait des achats de nourriture. Et lorsqu’ils s’étonnent – s’étonner n’est pas assez fort – ils sont subjugués – il faut trouver ici un mot qui aura la force de la surprise et en même temps le poids du scandale. Ils sont des Galiléens, et pensent mal des Samaritains. Et si vous rajoutez qu’il s’agit d’une femme, comme nous l’avons déjà vu, et le reste, que peut-il se passer ? Elle, qui est rien, qui est tout en bas de tout, pourrait-elle commencer d’entreprendre d’annoncer l’Évangile à ces messieurs ? Après sa conversation avec Jésus, elle est assez équipée…

            Or, rien ne se produit entre elle et eux. Dans ce texte, l’Évangile qui pourtant est à fleur de peau et passe de Jésus à la femme, ne va pas passer de la femme aux disciples… au point que nous pourrions dire que les disciples de Jésus sont les derniers à accepter l’Évangile. Et c’est ainsi que les disciples de Jésus sortent du récit d’évangélisation, et demeurent auprès de Jésus pour l’une de ces controverses à laquelle ils – les disciples -  n’ont pas dû comprendre grand-chose (peut-être d’ailleurs que nous devrions voir dans ces controverses une seconde voie menant à l’Évangile).

           

            L’évangélisation continue, une autre voie encore, car les Juifs ne sont pas les seuls à attendre un messie. Les Samaritains ont un Saint Livre (Genèse, Exode Lévitique Nombre, Deutéronome), ils ont un Temple (Garizim), ils y rendent un culte à Dieu, il y a parmi eux des gens qui pensent. Le messie attendu par les Samaritains est un homme qui a une parfaite connaissance des âmes. Ce messie aussi semble devoir être un homme du genre indulgent

            Savoir comment les Samaritains peuvent le rencontrer leur messie ? Nous qui avons médité sur les conditions de possibilité d’une rencontre, nous pouvons essayer de dire qu’il y a quelque chose d’universel. Peut-être en nous avançant un peu. Mais nous pouvons voir que deux choses peuvent avoir lieu en fait de rencontre du messie : 1. La rencontre de quelqu’un qui l’a rencontré 2. La rencontre directe.

            Une préférence tout de même, pour ceux qui l’ont rencontré, à cause de cette femme, première évangéliste au pays de Samarie, les autres autour d’elle ne l’aiment guère comme nous l’avons vu. Elle a parlé d’abord, Jésus a parlé ensuite, et certains préfèrent Jésus à la femme… un peu comme ces messieurs les disciples de Jésus, et beaucoup pour les mêmes raisons, ça les flatte, constante humaine.

           

Faut-il être pessimiste avec cela ? Au fond, à part les bribes que nous avons entrevues, nous ne savons rien des chemins secrets de l’Évangile. Mais ils existent, l’Évangile fait toujours son chemin. Grâces en soient rendues à Dieu.

samedi 4 mars 2023

Matthieu, la Transfiguration et les images (Matthieu 17,1-9)

Matthieu 17 :

1 Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et les emmène à l'écart sur une haute montagne.

 2 Il fut transfiguré devant eux: son visage resplendit comme le soleil, ses vêtements devinrent blancs comme la lumière.

 3 Et voici que leur apparurent Moïse et Elie qui s'entretenaient avec lui.

 4 Intervenant, Pierre dit à Jésus: «Seigneur, il est bon que nous soyons ici ; si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie.»

 5 Comme il parlait encore, voici qu'une nuée lumineuse les recouvrit. Et voici que, de la nuée, une voix disait: «Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir. Écoutez-le!»

 6 En entendant cela, les disciples tombèrent la face contre terre, saisis d'une grande crainte.

 7 Jésus s'approcha, il les toucha et dit : « Relevez-vous! soyez sans crainte!»

 8 Levant les yeux, ils ne virent plus que Jésus, lui seul.

 9 Comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur donna cet ordre: «Ne dites mot à personne de ce qui s'est fait voir de vous, jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité des morts.» 

Prédication :

            Voici une suggestion. Jésus donne un ordre très précis à Pierre, Jacques et Jean, ne parler à personne de ce qu’ils ont vu, sa transfiguration et tout l’appareillage qui va avec, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité des morts. Autrement, c’est nous qui ajoutons, la transfiguration serait toxique, serait un poison pour la foi. Explorer cette affirmation – explorer une toxicité – c’est la suggestion de ce jour. Une suggestion qui va nous amener – le texte nous y conduit sans détour – à regarder à la croix.

            Mais, tout d’abord, l’histoire d’une ascension douce. Et d’événements confidentiels – nous dirons pourquoi.

            Pour ces événements, vous avez bien repéré qu’il est le seul à recevoir la lumière et à resplendir. Quant à ce dont discutent Moïse, et Elie, et Jésus, rien n’est dit. On aimerait bien savoir, mais on ne saura rien. Ce qui signifie que, dans cet épisode, ce qui est dit par Jésus, Moïse et Elie est absolument sans importance. Cet épisode n’est pas un épisode vocal, mais pictural. C’est une affaire d’image.

            Les enfants d’Israël ont eu des relations passionnelles avec les images. Par image il faut entendre bien d’avantage qu’une représentation plate. Il faut entendre toute représentation bidimensionnelle, et tridimensionnelle. Et il y a là-dessus un commandement bien fort, bien lourd, le deuxième, tout proche du premier, tout proche de Dieu : « 4 Tu ne te feras pas d'idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre. 5 Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car c'est moi le SEIGNEUR, ton Dieu, un Dieu jaloux, poursuivant la faute des pères chez les fils sur trois et quatre générations - s'ils me haïssent - 6 et prouvant sa fidélité à des milliers de générations - si elles m'aiment et gardent mes commandements. » L’enjeu est de taille. Mais pourquoi ? Les enfants d’Israël ont eu des relations passionnelle avec les images parce qu’ils ont compris mieux, et plus vite que d’autres qu’il faut toujours moins d’une génération pour que le dynamisme de la révélation, la créativité de l’orateur prophète, soient captés et deviennent une chose, un instrument de domination, de possession une idole, en fait, avec ce qui vient toujours alors de violence (2 Rois 22 ss.) C’est le devenir du texte donc, objet en deux dimensions, et le devenir aussi de toutes sortes d’autres objets. Peut-on inventer un commandement divin pour détruire toutes les idoles possibles, est-ce seulement possible ? Il y a des manières absolument idolâtres de mettre en œuvre les commandements divins.            

            Violence de l’image – nous n’en avons pas fini. Toute cette violence est-elle inévitable ? En tout cas, là où nous venons de la regarder, et comme nous l’avons regardée, cela semble assez ficelé. Et l’épisode de la transfiguration que nous venons de lire en rajoute, avec notre doux Seigneur qui se met à crépiter plus que ses prédécesseurs, qui va être ainsi portraituré, et dont les témoins oculaires véridiques vont devenir les cadors de la révélation. Mais avant cela, que font Moïse et Elie dans ce tableau ? La Loi et les Prophètes sont illuminés par l’Évangile, ce qui est déjà en soi un considérable sujet. Mais nous méditons sur l’image et la violence propre de l’image, et l’on nous propose trois noms ; qu’ont-ils fait de violent ? Élie ? Il y a un épisode de la vie d’Élie dans lequel on l’envoie chercher pour une certaine raison, en l’appelant Homme de Dieu, et ça ne lui plait pas. « Moi, homme de Dieu ? Que le ciel le dise ! » Et le feu tombe, et 51 hommes sont grillés sur place… puis 51 autres (2 Rois 1). Et il y a d’autres épisodes, plus saignants, on n’y compte pas les dizaines de victimes, mais les centaines. Et c’est cet homme que nous avons à la Transfiguration, nous avons aussi Moïse. Nous ne connaissons pas Moïse comme un sujet doux et tendre, petit bébé dans un couffin. Oui, Moïse est vu implorant Dieu qu’il fasse miséricorde à son peuple. Mais il est vu aussi s’associant à des éléments radicaux de la tribu de Lévi, et il leur commande  de perpétrer un massacre aveugle, pour ramener le peuple à d’avantage d’obéissance à la Loi, à Dieu, et à Moïse lui-même  (Exode 32,25)...

            Moïse donc, et Elie, les deux grands hommes de la transfiguration, Dieu et l’humain, la terre et le ciel, se rencontrent en eux, nous pouvons même parler d’incarnation, ce qui importe le plus étant de repérer le considérable potentiel de violence qui est stocké là. Ce qu’il en est de Moïse et d’Elie, nous l’avons vu. Qu’en sera-t-il de Jésus ? La question est importante, voire urgente. Jésus est hautement distingué par la luminosité crépitante de sa mise ; les vêtements de Moïse et d’Elie restant ce qu’ils sont, gris, sales et poussiéreux ; Jésus est aussi distingué verbalement par ce que le ciel dit, alors que les deux autres restent reconnaissables, mais pas plus. La transfiguration, superlatif de la rencontre du ciel et de la terre, prépare-t-elle un superlatif du débordement de la violence religieuse ? Pour le savoir, il faudrait entendre ce que Moïse, Elie, et Jésus se disent. Mais nous ne le savons pas. Nous voyons Pierre proposer de dresser trois tentes, peut-être pour éterniser le bel instant, peut-être pour mettre une barrière de sécurité entre ces grands hommes et les gens ordinaires (les motivations de Pierre nous sont obscures ; celle, hypothétique, de protéger la terre du ciel me semble d’une justesse appréciable.        

            Et puis l’épisode continue, et la question de la violence du voir demeure. Il est très important de repérer que ce qui suit – le ciel parle – n’est pas du tout destiné à être vu, mais à être écouté. Si ceux qui ont précédé Jésus s’intéressaient à ce qui ce voit, se fige, et s’adore sur un mode idolâtre, ceux qui annoncent Jésus Christ à la manière de Matthieu, s’intéressent à une parole, qui s’entend, se digère, et se redonne. La foi selon Matthieu est toujours l’interprétation d’une interprétation.

 

            Mais Matthieu a dû penser qu’il fallait en dire d’avantage. Il a dû penser que même après la Transfiguration telle qu’il l’avait contée, image et parole, la violence pouvait de nouveau émerger. Alors il a dû chercher quelque chose qui pourrait désamorcer cette violence, peut-être la désamorcer à jamais. Qui disqualifierait les images de Jésus – et de Dieu – pour toujours.

            Réponse possible, et qui devra être explorer minutieusement Passion, avec Croix, la Résurrection. Qui donc voudrait, et voudra jamais se réclamer – avec véhémence et violence – d’un crucifié, summum de l’humiliation ? Et qui voudrait jamais se réclamer d’un Dieu qui s’abaisserait si bas  , à ramasser un crucifié ?

            Nous revenons ainsi à la violence des images, au début de notre méditation. Matthieu, avec toutes les opérations qu’il accomplit sur le sens, espère sortir du cycle infernal de la violence. Y parvient-il ? Chacun peut s’interroger avec Matthieu, sur Jésus, sur la Transfiguration, la Passion, et Dieu. Et se demander : y a-t-il là un apaisement possible, durable, réitérable ?

            Pour ma part, je dis oui. Amen


samedi 25 février 2023

Matthieu, les tentations, et les autres (Matthieu 4,1-11)

 Matthieu 4

1 Alors Jésus fut conduit par l'Esprit au désert, pour être tenté par le diable.

 2 Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim.

 3 Le tentateur s'approcha et lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.»

 4 Mais il répliqua: «Il est écrit: Ce n'est pas seulement de pain que l'homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu.»

 5 Alors le diable l'emmène dans la Ville Sainte, le place sur le faîte du temple

 6 et lui dit: «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit: Il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre.»

 7 Jésus lui dit: «Il est aussi écrit: Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu.»

 8 Le diable l'emmène encore sur une très haute montagne; il lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire

 9 et lui dit: «Tout cela je te le donnerai, si tu te prosternes et m'adores.»

 10 Alors Jésus lui dit: «Retire-toi, Satan! Car il est écrit: Le Seigneur ton Dieu tu adoreras et c'est à lui seul que tu rendras un culte.»

 11 Alors le diable le laisse, et voici que des anges s'approchèrent, et ils le servaient.

Prédication : 

            Je voudrais commencer en posant une question toute simple : pourquoi la bonne nouvelle de Jésus Christ a-t-elle été transmise sous la forme d’histoires de la vie de Jésus Christ ?

            Nous avons quatre évangiles, nous avons pris l’habitude de considérer qu’un évangile c’est un récit de vie de Jésus. C’est même plus fort que ça, lorsque ces quatre évangiles sont regroupés en un seul récit (Harmonie des quatre évangiles), les fragments se complétant, dont parfois le déroulement est totalement lié à l’année liturgique… L’Évangile c’est alors la vie de Jésus Christ, rapportée par des témoins oculaires et autorisés.

            Pourtant, évangile ça ne signifie pas histoire, mais Bonne Nouvelle, et la bonne nouvelle a un auteur. C’est d’après cet auteur – parfois on ne le connait pas – que l’histoire est connue. Commencement de la bonne nouvelle de Jésus Christ Fils de Dieu, c’est un titre assez précis – selon Marc, le titre est complet…

            Mais pourquoi fallut-il que cette Bonne Nouvelle prenne l’allure d’une histoire ? La question revient. Il faut dire que la Bonne Nouvelle a été transmise sous d’autres formes. Ainsi, exemple le plus connu, l’Apôtre Paul a transmis l’Évangile de Jésus Christ sous la forme de lettres théologiques, et sans aucunement insister sur la biographie de ce Jésus dont il parle, Galates, Philippiens, Romains. Ainsi aussi, l’auteur de l’épître aux Hébreux a transmis l’Évangile en utilisant un vocabulaire spécifique, un vocabulaire lié à une tradition du Temple. Et la liste peut être prolongée en explorant tous les livres du Nouveau Testament, et de l’Ancien aussi, car la Bonne Nouvelle ne peut pas – ne doit pas – être circonscrite à un Testament, ni à l’autre, ni à un genre littéraire particulier, ni...

            Pourtant, lorsque nous arrivons à cette forme narrative particulière usuellement appelée évangile, tout se passe comme si Jésus-Christ avait été, sa vie durant, suivi par plusieurs scribes fidèles et habiles à prendre des notes, habiles à en faire une composition. Et bien souvent alors, dans toutes sortes de discussions, sur l’organisation de l’Eglise, ou sur la vie que mènent les gens, nous nous heurtons à l’autorité de la chose racontée (Jésus a commandé ceci ; Jésus a désigné Untel), nous nous heurtons à l’autorité de la chose racontée, surtout à l’autorité de ceux qui s’en réclament.

           

            En ce premier dimanche de Carême, sept dimanches d’ici Pâques, il nous est suggéré de lire la tentation d’Adam et Ève, c’est le serpent qui gagne, de lire l’œuvre de Jésus Christ selon Paul, c’est Jésus Christ qui gagne et gagnera, et de lire les tentations de Jésus Christ selon Matthieu. Nous insistons sur Matthieu, sur ces trois épreuves qui, selon Matthieu, sont proposées à Jésus.

            Première, le pain, les pierres, et la parole, avec une certaine question : de quoi l’homme vivra-t-il ? Et d’où cela lui viendra-t-il ? Réponse simple : de Dieu. L’essentiel nourrissant vient de Dieu, toujours. Il s’attend et se reçoit de Dieu.

            Deuxième, un miracle promis par Dieu dans les Saintes Écritures : se jeter dans le vide et survivre avec brio, car c’est écrit. La réplique de Jésus est sans nuances, Dieu agit et agira toujours selon sa grandeur et selon sa liberté. D’où vient-il que l’on survive ? De Dieu et de lui seul.

            Troisième, le pouvoir s’obtient par prosternation intéressée, c’est la proposition du tentateur. Réponse de Jésus, le culte rendu à Dieu est un culte gratuit, désintéressé. Aucun pouvoir à attendre de ce culte et si un pouvoir un jour vous est remis, c’est Dieu seul qui le remet.

            Quel est le résultat de cette rapide exploration des tentations selon Matthieu ? Tout d’abord, les tentations ne sont pas chronologiques, ça n’est pas une puis une seconde, puis la troisième. Elles peuvent être simultanées, elles peuvent être consécutives. Les tentations ne sont pas nécessairement chronologiques, mais elles sont topologiques. Si l’on compare la vie à un jardin, les tentations sont plantées à tel ou tel endroit, vivaces, perpétuelles, et celui qui vit là risque toujours de s’y perdre (Zola, La faute de l’Abbé Mouret). S’y perdre, est-ce fatal ?

            Nous avons deux raisons de répondre que ça n’est pas fatal. L’une constater que l’être humain peut dire non. Il y en a qui disent non. Il y en a un qui dit non, Jésus Christ, qui renvoie le tentateur à ses tentations, par trois fois. C’est donc humainement possible. Et même la voie dévastée par le premier couple peut redevenir carrossable après la résistance de Jésus. Jésus qui est un homme – on ne le dira jamais assez. Et, s’agissant de la foi, ce qu’un homme fait, l’homme peut le faire.

            Deuxième raison pour laquelle la perdition n’est pas fatale, en quatre lettres : Dieu. Là où Dieu est, tout est grâce et tout est don. C'est-à-dire, là où sont les tentations, là aussi est ce que Dieu veut donner, et demande à jaillir. Ça n’est pas tentation puis résolution, mais c’est en même temps présence du Tentateur, du Tenté, et du Sauveur. Les trois parlent ensemble.

 

            Ils parlent ensemble. Et nous ne pouvons pas imaginer une conversation courtoise, bien assis autour d’une table de jeu. Il y a bien un affrontement entre tous. Tout comme dans le livre de Job lorsque Dieu, Diable, et Job, se disputent au sujet de l’intégrité de l’homme, et tout comme l’homme proteste de sa propre intégrité devant Dieu et devant ceux qui parlent trop doctement de lui. Trois voix donc se font entendre.

            Laquelle va parler le plus fort ? C'est-à-dire, on n’entendra plus qu’elle, et ce qu’elle dit l’emportera sur ce que diront les autres. L’emportera en volume, ou en profondeur du propos ?

            Bien sûr, nous avons nos favoris, et bien sûr aussi nous préférons la victoire, façon Jésus Christ, au désastre, façon Adam et Ève. Mais, la vraie vie, de quoi est-elle faite ? De victoires, de désastres, et aussi de retournements considérables, car avec Dieu et devant Dieu, le pire n’est jamais certain.

            Nul ne sait jamais quelle voix parlera le plus fort. Et si telle voix parle un temps le plus fort, nul ne sait combien de temps cela durera. Ce qu’il en sera à la fin ? Nous disons souvent que Dieu seul le sait. C’est une phrase juste qui, dans le cadre de notre méditation de ce matin, signifie que celui qui croit va continuer toujours sa réflexion, et sa conversation avec Diable et avec Dieu.

 

            Carême ? Qu’est-ce que Carême ? Le temps d’un apprentissage, l’apprentissage de cette conversation entre le Croyant, le Tentateur, et le Sauveur, qui se fait aujourd’hui dans la méditation de Romains, Genèse, et Matthieu, un menu déjà particulièrement copieux – il y a de la finesse et beaucoup de nourriture. Diable, Dieu, l’homme, personne ne l’emporte. C’est déjà un acquis considérable. Car la conversation va continuer.

            Cependant il me semble que c’est plus qu’un apprentissage, c’est une révision. Vous saviez déjà ce que nous venons de partager.

            Nous en revenons donc au Carême, à cette sorte de combat de la foi que représentent toujours toutes ces tentations, avec les risques afférents, et avec les promesses connexes. Et surtout, sur l’horizon la résurrection à venir.

samedi 18 février 2023

Matthieu le théologien (Matthieu 5,38-48)


 

Matthieu 5

38 «Vous avez appris qu'il a été dit: Œil pour œil et dent pour dent.

 39 Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre.

 40 À qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau.

 41 Si quelqu'un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui.

 42 À qui te demande, donne; à qui veut t'emprunter, ne tourne pas le dos.

 43 «Vous avez appris qu'il a été dit: Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.

 44 Et moi, je vous dis: Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent,

 45 afin d'être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes.

 46 Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir? Les collecteurs d'impôts eux-mêmes n'en font-ils pas autant?

 47 Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire? Les païens n'en font-ils pas autant?

 48 Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

Prédication : 

             Quelques versets encore du sermon sur la montagne, qui doivent être d’une certaine importance, parce qu’il en va à la fin de la perfection divine, d’une perfection divine à laquelle l’être humain doit atteindre… et tout de suite – si j’ose dire – nos ennuis commencent, car deux traductions nous sont proposées. L’une : vous donc, soyez parfaits comme votre père céleste est parfait. L’autre : vous donc vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait. Cette perfection – nous la préciserons tantôt – advient-elle instantanément lorsque l’être humain se soumet à toutes sortes d’impératifs, ou advient-elle au fil d’une longue maturation ? Et ce qui advient dans l’un et l’autre cas ne sera évidemment pas la même chose, et puisqu’il est question de perfection divine, puisqu’il est question de Dieu, deux représentations de Dieu bien différentes l’une de l’autre vont probablement émerger de la méditation de ces versets.

            Disons tout de suite qu’il y aura le Dieu du et et le Dieu du mais.

 

            Dans les versets que nous méditons maintenant, par deux fois nous avons : « Vous avez appris qu’il a été dit… mais moi je vous dis… » En fait, cette tournure revient 6 fois dans cette partie du discours. C’est une fois encore un petit mot de deux lettres qui vient embarrasser les lecteurs. Ce petit mot signifie-t-il et ou mais ? Lorsqu’une certaine chose a été dite depuis toujours et qu’on ajoute mais moi je vous dis… cela signifie que la première chose est abrogée. Mais si l’on ajoute et moi je vous dis, cela signifie que la chose ancienne se voit enrichie d’une signification nouvelle.

            Par exemple : Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent et lorsque cette loi fut promulguée, elle constitua un réel progrès en limitant le champ de la vengeance, comme le massacre d’une famille entière pour une simple égratignure. Mais dans un monde mieux structuré et plus apaisé, est-ce encore nécessaire ? Voilà la suite : et moi je vous dis de ne pas résister au méchant ; au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. c’est ainsi que le droit évolue, d’autres limites sont assignées à de nouveaux énoncés régulateurs.

            Sauf qu’il ne s’agit pas ici seulement d’un élargissement du droit. Ça y ressemble. C’est seulement une ressemblance. Si les formes primitives donnaient à la vengeance une extension sans limite, la proposition du Sermon sur la montagne renverse complètement la perspective, double renversement : recevoir les coups de l’offenseur, et les recevoir sans limite. Et si l’on veut bien voir dans ce texte un modèle de l’Évangile, tel est l’Évangile : recevoir les coups sans les rendre et sans limite, faire passer l’amour fraternel avant l’amour de Dieu dans le culte, ne pas résister au méchant, aimer ses ennemis, etc. Et dans ce chapitre 5 que nous méditons depuis plusieurs semaines nous trouvons par anticipation bien des événements qui vont se passer dans la suite, et jusqu’à la fin.

            Et ainsi nous verrons comment ce propos deviendra des actes, les propos deviendront des actes.

 

            Des paroles et des actes de Jésus, dans le cœur du récit, des paroles et des actes de ses disciples, aussi. Et c’est une précieuse enquête que les lecteurs peuvent mener. Et d’autres personnes aussi dans le fil du récit. Où en sont-ils, les uns et les autres ? Ce changement radical de perspective dont nous savons qu’il peut avoir lieu, a-t-il eu lieu ? Y a-t-il eu un changement de comportement ?

            Et puis le rapport à certains textes a-t-il changé ? Par exemple : « si ton œil droit entraine ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi, car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne »

            Car il est des commandements qui sont écrits pour être accomplis, et d’autres qui sont écrits pour ne pas être accomplis. Et souvent ils ressemblent, et même beaucoup. Et comme le temps passe et prend toujours ses tours, la réflexion ne doit – ne devrait – jamais s’arrêter.

            Et nous en revenons à ce par quoi nous avons commencé, le et et le mais, Le Dieu du et et le Dieu du mais. Et il faut bien garder le et pour maintenir Dieu dans un dynamisme créateur. Sans ce dynamisme nous n’avons que des énoncés desséchés à force d’être affirmatifs, et qui ne servent plus qu’à taper sur la tête des gens. Or les gens méritent mieux que ça, et Dieu aussi, et les Saintes Écritures aussi. (Une sorte de premier niveau)

            Et en second niveau, il nous faut retrouver la fin de notre texte du jour, « vous donc vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait ». Certains rendent « soyez parfais… » Mais comment pourrait-on faire peser sur vos têtes un impératif aussi massif ? Comment pourrait-on vous ordonner soyez Dieu !? Il faut écarter  cela, et garder le futur, vous serez parfaits, un jour, sur votre chemin et dans telles circonstances, cela vous sera donné, ou vous le prendrez, et vous en ferez don à vos contemporains. Et en cela, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. 

           

samedi 11 février 2023

Une certaine quête de sens (Matthieu 5,17-37)

Matthieu 5

17 «N'allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes: je ne suis pas venu abroger, mais accomplir.

 18 Car, en vérité je vous le déclare, avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l'i ne passera de la loi, que tout ne soit arrivé.

 19 Dès lors celui qui transgressera un seul de ces plus petits commandements et enseignera aux hommes à faire de même sera déclaré le plus petit dans le Royaume des cieux; au contraire, celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le Royaume des cieux.

 20 Car je vous le dis: si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, non, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux.

 21 «Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens: Tu ne commettras pas de meurtre; celui qui commettra un meurtre en répondra au tribunal.

 22 Et moi, je vous le dis: quiconque se met en colère contre son frère en répondra au tribunal; celui qui dira à son frère: ‹Imbécile› sera justiciable du Sanhédrin; celui qui dira: ‹Fou› sera passible de la géhenne de feu.

 23 Quand donc tu vas présenter ton offrande à l'autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi,

 24 laisse là ton offrande, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère; viens alors présenter ton offrande.

 25 Mets-toi vite d'accord avec ton adversaire, tant que tu es encore en chemin avec lui, de peur que cet adversaire ne te livre au juge, le juge au gendarme, et que tu ne sois jeté en prison.

 26 En vérité, je te le déclare: tu n'en sortiras pas tant que tu n'auras pas payé jusqu'au dernier centime.

 27 «Vous avez appris qu'il a été dit: Tu ne commettras pas d'adultère.

 28 Et moi, je vous dis: quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, commis l'adultère avec elle.

 29 «Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi: car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne.

 30 Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi: car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne s'en aille pas dans la géhenne.

 31 «D'autre part il a été dit: Si quelqu'un répudie sa femme, qu'il lui remette un certificat de répudiation.

 32 Et moi, je vous dis: quiconque répudie sa femme - sauf en cas d'union illégale - la pousse à l'adultère; et si quelqu'un épouse une répudiée, il est adultère.

 33 «Vous avez encore appris qu'il a été dit aux anciens: Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments.

 34 Et moi, je vous dis de ne pas jurer du tout: ni par le ciel car c'est le trône de Dieu,

 35 ni par la terre car c'est l'escabeau de ses pieds, ni par Jérusalem car c'est la Ville du grand Roi.

 36 Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir.

 37 Quand vous parlez, dites ‹Oui› ou ‹Non›: tout le reste vient du Malin.

Prédication :

            Matthieu est le pays des grands discours. Le premier de ces grands discours est usuellement intitulé Sermon sur la montagne. Il nous est proposé, depuis trois semaines, de méditer sur des fragments de ce long discours, qui est le premier acte du ministère public de Jésus. C’est un discours étonnant, l’ordre des fragments ne semble pas forcément logique, logique dans le sens où quelque chose allait être infailliblement prouvé. Pensez plutôt à une pierre précieuse. Elle est une, mais le travail qu’elle fait sur la lumière requiert chacune des facettes. Travail de façonnage au terme duquel la lumière elle-même devient plus belle.

            Il y a les Béatitudes. Puis il y a vous êtes la lumière du monde, puis – aujourd’hui – non pas abroger la Loi ou Les prophètes, mais les accomplir.

            Nous reviendrons tantôt sur les deux premiers "moments".

 

            Non pas abroger, mais accomplir la Loi et les Prophètes. Qu’est-ce que ça signifie ? Commençons le plus simplement possible : les abroger, c’est ne plus du tout faire tout ce qu’il est commandé de faire dans cette collection de livres que nous appelons la Bible, ou Torah écrite, plus ce qui est appelé Torah orale, une autre collection jadis transmise oralement, puis mise par écrit, 10 fois plus grosse que la Bible. Abroger donc, c’est d’abord arrêter de faire. Puis deuxième étape, abrogation de la pensée, car il ne suffit pas de cesser de faire, il faut en plus cesser de penser à faire, et cesser aussi de penser qu’un jour on a fait. Troisième étape, faire disparaître tous les documents qui rappellent la Loi et les Prophètes. Puis quatrième, renoncer à tout ce que produit l’observance ; on dit parfois que l’observance de la Loi conduit à la justice ; d’où il vient que l’abrogation de la Loi permet de s’autoriser toute injustice, de suspendre tout amour du prochain, de disposer de tout ce qui est un peu plus faible que soi. Ceci donc pour abroger la Loi et les Prophètes, abroger ou abolir, ou fracasser. Et ça n’est pas un puis deux puis trois puis quatre, c’est tout en même temps, et le bilan est assez simple : c’est l’apprentissage de la prédation, c’est faire d’autrui ce qu’il me plait de faire, sans aucune considération pour sa personne… Abroger la loi et les prophètes.

            Et qu’en est-il d’accomplir ? Accomplir, entendons remplir, arriver à la plénitude de l’accomplissement et même à un débordement – comme il est écrit dans le Psaume 23 Tu oins d’huile ma tête et ma coupe déborde. Mais déborder, qu’est-ce que c’est s’agissant de la Loi et des Prophètes ? C’est peut-être faire ce que le commandement dit, et c’est le faire avec un sens supérieur de la justice et de la nécessité. Un exemple assez simple est par exemple de guérir quelqu’un le jour de sabbat. On voit dans ce simple exemple qu’accomplir ne méprise absolument pas la lettre de la Loi et des Prophètes, mais en rappelle le sens, le sabbat est fait pour l’homme, complétant cela par une réflexion, par une décision, dont l’être humain est le centre. Et ainsi, à chaque rencontre, chaque fois qu’un autre autrui se présente et dans d’autres circonstances, c’est une autre réflexion qui commence, et d’autres gestes appropriés qu’il faut inventer. Accomplir, c’est à chaque fois remettre tout en jeu.

            (alors bien sûr, c’est beaucoup plus simple de s’en tenir à des déterminations simples, sabbat, ou pas, homme ou femme, moins de 13 ans, ou plus de 13 ans, pur ou impur, toutes sortes de déterminations binaires qui permettent toutes sortes de jugements simples, et fiables, conformes à la Loi ; prenons pourtant bien en considération que des jugements conformes à la Loi ne sont pas – toujours – conformes à la Loi ; en tout cas, s’ils le sont il ne le sont pas au sens de l’accomplissement)

 

            Abolir, ou accomplir ? La différence n’est pas une différence de quantité, ni une différence d’intensité. Ce qui abolit la Loi et les Prophètes, et ce qui les accomplit ne sont pas de même nature, même si les mêmes mots peuvent être employés pour en parler.

            Tout comme il y a le vase, plus ou moins rempli, mais il y a aussi le débordement – et ce qui le provoque, mystère ! Pour en revenir à nos dernières prédications, il y a les Béatitudes (les Béatitudes mystérieuses).

            Tout comme nul ne peut voir Dieu sans en mourir, il y a Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu.

            Tout comme il y a des expériences de la vie qui laissent les gens inconsolables, il y a une autre réalité, celle de Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés.

            Et tout comme le monde est celui où la terre arable et la forêt native sont les lieux où les petits paysans et autres tribus sont éliminés à la force des armes, il y a Heureux les doux, ils auront la terre en partage.

            Vous complèterez la liste avec les autres Béatitudes.

            En chacune de ces Béatitudes, il y a la position d’une rupture, non pas un plus ou moins de quelque chose, mais l’écriture de tout autre chose, l’écriture et donc la possibilité d’un monde différent dont l’avènement relève d’une véritable transformation de fond, d’une véritable conversion.

 

            Nous n’avons pas fini. Après les Béatitudes, il y a Vous êtes le sel de la terre, et Vous êtes lumière du monde. Il y a rupture encore, une rupture bien nette, entre le sel, et la terre, avec un sel qui voudrait se faire autre qu’il n’est et qui s’y perdrait. Nous ne savons pas avec sel et terre comment il se fait que l’un et l’autre soient ce qu’ils sont. Ils le sont, et c’est la coupure, la différence, qui est ici l’objet de ce moment de la méditation. Essayons d’apprécier la différence entre les petits cristaux de sel et la poussière des chemins… c’est une grande différence, mais c’est encore du minéral au minéral. Avec Lumière du monde, nous sommes invités à apprécier la distance qu’il y a entre la pierre et la lumière. Quelle distance y a-t-il entre la pierre et la lumière ? L’énoncé de la question n’a pas de signification ? Et pourtant, en l’écrivant, en le méditant, nous sommes invités à méditer l’une de ces vérités bibliques qui n’ont aucun sens apparent sauf dans ce qu’on peut appeler réalité de la rupture de la foi.

            Et pourvu que le sel demeure sel, la lumière lumière, pourvu que ces ruptures dont nous parlons ne soient jamais comblées, pourvu qu’elles demeurent distances, qu’elles demeurent ruptures, qu’on s’en émeuve, qu’on s’en émerveille peut-être, ou pas, mais que surtout, surtout on ne s’y habitue jamais.

 

            C’est avec la Loi et les Prophètes que nous avons commencé notre méditation. Jésus vient pour accomplir la Loi et les Prophètes. Nous avons bien vu que cet accomplissement correspond au franchissement d’un grand abime, à une existence dans un autre cadre, et il semble que ce ne sont pas les gens seulement qui sont appelés à la conversion, c’est le monde et les structures du monde qui sont appelés, appelés d’une manière si radicale qu’il nous vient l’envie que Dieu seul accomplisse cela. Ce qui est une rupture de plus. Peut-être insuffisante pour toutes sortes de démonstrations, mais, il faut le croire, suffisante pour l’espérance.

 

            Et voilà, nous avons lu 20 versets, et notre méditation a porté, sur un seul de ces versets. Mais ça n’était qu’en apparence. C’est le sermon sur la montagne qui nous intéresse, qui commence par le plus difficile – les Béatitudes – puis poursuit par du moins difficile, et pour arriver finalement à ce que la parole humaine peut énoncer mais que l’homme ne peut accomplir (s’arracher les yeux), puis à ce que l’être humain peut accomplir.

            Et puis, après son très long enseignement, Jésus passera comme on dit aux travaux pratiques, s’occupant du corps humain. Amen

samedi 4 février 2023

Sel de la terre, lumière du monde (Matthieu 5,13-16)

 

            Que sont les Béatitudes ? Que sont les enseignements sel de la terre et lumière du monde ? Que sont les enseignements sur la Loi et les Prophètes ? Ce ne sont pas à proprement parler des enseignements. Leur propos commun n’est pas de répondre à des questions ni de poser de puissantes questions. Leur propos est de rendre possible une parole humaine qui soit une parole divine. Avec leur air de ne pas y toucher, avec leur air de simplicité, ces fragments invitent leur lecteur à une profonde méditation des moyens et des fins, méditation sans laquelle aucune parole de Dieu ne saurait être prononcée par un être humain, et si nous l’osions, méditation sans laquelle aucune théologie n’est possible.

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Matthieu 5

13 «Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel? Il ne vaut plus rien; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes.

 14 «Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée.

 15 Quand on allume une lampe, ce n'est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.

 16 De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu'en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux.

Prédication : 

            « Vous êtes le sel de la terre. »  C’est tout simple, sujet verbe complément. C’est tout simple, apparemment. Une phrase qui peut être reçue comme un commandement. Ou comme une sorte de compliment. Comme une sorte de déclaration, adressée à ceux qui, disciples de Jésus, auront bien agi, se sont bien tenus, auront fait du bien à leurs contemporains. La phrase donc peut avoir le sens d’une distinction, d’une récompense. Mais aussi comme une invitation à la méfiance, tant il est vrai qu’il faut, parfois, se méfier de soi-même. La phrase alors met le trouble en nous. Cette phrase qui n’est une phrase si simple, sujet, verbe complément.

            Je me souviens vaguement d’un rassemblement de jeunesse organisé par notre Eglise, il y a quelques années parmi les slogans duquel figurait un Matthieu 5,13 un petit peu transformé : « Nous sommes le sel de la terre ». Une recherche sur le net et avec ce genre de transformation du texte s’avère assez féconde – si l’on peut parler pour cela de fécondité. Le « vous êtes » est souvent transformé en « nous sommes ». La déclaration que Jésus adresse à ses disciples devient une sorte de slogan « nous sommes le sel de la terre ! » ; soit, mais, les autres, comment le savent-ils ? qui l’a dit, et qui le montre, et qui le garantit ? qui se dresse pour, ou contre, une aussi belle affirmation, qui est peut-être une vérité, mais qui peut aussi être une folle prétention ? Qui donc va le dire ?

            Et puis, d’abord, sel de la terre, qu’est-ce que ça signifie ? Dans le sens qui est ici employé (Matthieu 5,13), le sel est un exhausteur de goût. Un petit peu de sel rend la nourriture un peu plus savoureuse, et la chose est connue depuis l’antiquité. Sel de la terre doit s’entendre un peu de la même manière, non pas pour une assiette de soupe seulement, mais pour le monde entier et pour la joie de tous ceux qui y vivent. Tous ceux qui y vivent, c’est sans doute un peu beaucoup, mais peuple, ou une foule, oui, pourquoi pas…

            Pourquoi pas. Mais  tout cela étant dit, le sel n’est qu’une chose, il est inerte. Le sel n’a pas conscience de ce qu’il est. Le sel ne dit jamais « je suis le sel de la terre ». Il contente d’être là, offert, et il disparaît totalement dans l’usage qu’on fait de lui.

            Alors, celui qui se réclame de Jésus, celui qui veut se proclamer sel de la terre, est-il toujours d’accord ? Veut-il vraiment être cette chose passive, infiniment offerte, et qui se dissout sans reste, ne laissant là que la satisfaction d’un convive… ? Ce sel, ou ce disciple qui se veut sel de la terre, il semble que plus il y prétend, et moins il l’est. Car ça n’est pas à cause de trop peu de sel que le sel perd sa saveur, mais au contraire la faute à trop de sel.

            Et puis, trop de sel, ou trop peu de sel, est-il possible de distinguer ? Pour ceux qui lisent la Bible, il est certainement possible, Bible en main, de construire un ensemble permettant d’évaluer les paroles et les actes d’untel et de se prononcer sur oui ou non sel de la terre. Mais les paroles et les actes n’ont pas toujours la même portée, la même saveur. Qui donc décidera ? Une suggestion, peut-être, des actes et des paroles peuvent sauver des vies. Paroles et gestes d’êtres humains après coup recevant le titre de Justes parmi les Nations, et dont certains ont à jamais refusé tout honneur ou distinction. Ils disparaissent, l’histoire oublie leur nom comme le sel dont nous avons parlé. Sauf que, dans ce cas, les Justes ne choisissent pas, ne réclament pas les honneurs. Le sel ne choisit pas, il apparaît, fait ce qui doit être fait et puis disparaît, laissant derrière lui un monde à la saveur renouvelée

            Qui donc le dira sel de la terre ? C’est nous, c’est vous. Pensant à celles et ceux auxquels nous devons, nous dirons d’eux, ou nous leur dirons, « Vous êtes le sel de la terre »

 

            « Vous êtes la lumière du monde » Le second énoncé à la même forme que le premier, et la réflexion que nous avons menée jusqu’ici semble pouvoir être assez simplement reprise. A ceci près que la méditation du sel était très terre à terre. La parole était possible, entre deux risques, celui de la rétention et celui de l’extinction. Entre les deux, voire delà de l’une et de l’autre, se trouvait le champ d’une parole à la fois forte et humble, disant ce qui devait l’être, et laissant au temps et aux humains la responsabilité de son accomplissement. Mais qu’en est-il de la lumière ?

            Avec les versets portant sur la lumière, nous avons affaire à des matériaux plus denses, et plus durables. Le sel de la terre n’était rien, dès le début de « vous êtes le sel de la terre », il n’était rien de plus que la buée du premier verset de Qoeleth (l’Ecclésiaste) Sel de la terre, vanité des vanités, poussière de poussière. Mais la pierre, les villes, et les maisons, c’est autre chose. La lumière ne peut rien contre elles. Tout au plus la lumière peut-elle produire des ombres ; elle permet que soient appréciés volumes et reliefs. Mais si la lumière vient de partout en quantité considérable, on n’y voit finalement plus rien, éblouissement garanti, direction défaillante et collision.

            Dans ce deuxième moment de la notre méditation, s’il semble être question d’une petite lampe domestique et d’une simple maison, il est aussi question d’une ville entière, de Dieu lui-même et du ciel. Il est donc question de petites affaires domestiques, et de grandes affaires ; les affaires domestiques peuvent être de grandes affaires. Grandes affaires, ou petites, ce sont des affaires permanentes.

            Et comment cela va-t-il se mettre en place et en évidence ? Un peu comme « le sel de la terre ». Ceux à qui l’on dit « vous êtes lumière du monde » vont pouvoir – vont devoir… vont pouvoir examiner les raisons et les buts de leurs actions, même si finalement c’est avec une certaine spontanéité qu’ils les accompliront. Avec une différence importante puisque le travail, et la méditation s’opèrent sur des matériaux divins, nous voyons la pierre et la lumière. Qui dit matériaux permanents dit empreinte permanente. Avec pierre et lumière, la trace des bonnes actions est ineffaçable, et la trace des mauvaises actions est ineffaçable. En plus, avec pierre et lumière c’est Dieu lui-même qui est en œuvre, et en cause. Si bien que tout ce qui a été dit avec le sel de la terre peut – et doit – impérativement être repris, par le disciple de Jésus Christ, avec prudence mais peut probablement aussi être repris avec joie. Est-on jamais tout à fait certain de ne pas se tromper ? On ne sait. Mais quelqu’un vous dit ceci : « Vous êtes lumière du monde ! » Et ça n’est pas du monde entier, c’est quand même lumière, et si seulement une maison est éclairée, si c’est une seule pièce de la maison, c’est quand même lumière.

             Vous êtes le sel de la terre

            Vous êtes la lumière du monde

            Amen

             


samedi 28 janvier 2023

Un longue méditation réparatrice sur les Béatitudes (Matthieu 5,1-12)

Matthieu 5

1 À la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s'assit, et ses disciples s'approchèrent de lui.

 2 Et, prenant la parole, il les enseignait:

 3 «Heureux les pauvres de cœur: le Royaume des cieux est à eux.

 4 Heureux les doux: ils auront la terre en partage.

 5 Heureux ceux qui pleurent: ils seront consolés.

 6 Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice: ils seront rassasiés.

 7 Heureux les miséricordieux: il leur sera fait miséricorde.

 8 Heureux les cœurs purs: ils verront Dieu.

 9 Heureux ceux qui font œuvre de paix: ils seront appelés fils de Dieu.

 10 Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice: le Royaume des cieux est à eux.

 11 Heureux êtes-vous lorsque l'on vous insulte, que l'on vous persécute et que l'on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi.

 12 Soyez dans la joie et l'allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux; c'est ainsi en effet qu'on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

1 Corinthiens 1

26 Considérez, frères, qui vous êtes, vous qui avez reçu l'appel de Dieu: il n'y a parmi vous ni beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens de bonne famille.

 27 Mais ce qui est folie dans le monde, Dieu l'a choisi pour confondre les sages; ce qui est faible dans le monde, Dieu l'a choisi pour confondre ce qui est fort;

 28 ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n'est pas, Dieu l'a choisi pour réduire à rien ce qui est,

 29 afin qu'aucune créature ne puisse s'enorgueillir devant Dieu.

 30 C'est par Lui que vous êtes dans le Christ Jésus, qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification et délivrance,

 31 afin, comme dit l'Écriture, que celui qui s'enorgueillit, s'enorgueillisse dans le Seigneur.

 Sophonie 2,3 + 3,12-13

3 Recherchez le SEIGNEUR, vous tous les humbles de la terre, qui mettez en pratique le droit qu'il a établi; recherchez la justice, recherchez l'humilité, peut-être serez-vous à l'abri au jour de la colère du SEIGNEUR.

 12 Je maintiendrai au milieu de toi un reste de gens humbles et pauvres; ils chercheront refuge dans le nom du SEIGNEUR.

 13 Le reste d'Israël ne commettra plus d'iniquité; ils ne diront plus de mensonges, on ne surprendra plus dans leur bouche de langage trompeur; mais ils pourront paître et se reposeront sans personne pour les faire trembler.

Prédication : 

         Des pauvres de cœur, des doux, ceux qui pleurent, avec les Béatitudes. Des gens qui ne sont ni sages ni puissants, des faibles, avec Paul. Des humbles et des pauvres, avec le prophète Sophonie.

            Cela me fait penser à un épisode de ma vie maintenant vieux de bientôt 50 ans. Il y avait une communauté dont les effectifs avaient enflé jusqu’à deux ou trois centaines de personnes. Communauté ouverte en ses débuts, accueillant pour l’enseigner des prédicateurs de belle stature, qui dispensaient pour la dresser une parole de valeur, une parole nourrissante. Mais, cette communauté, plus elle avait grandi, plus elle s’était renfermée. Finis les apports extérieurs. Il n’y avait plus qu’une seule parole qui était entendue, la parole d’un seul homme. Et que disait cette parole ? Et qui était cet homme ? Cet homme était un autodidacte de la foi. Il était aussi un dirigeant autoproclamé, et autocrate. Sa parole n’avait à peu près qu’un seul thème, les petits, les pauvres de cœur, les ni sages ni puissants, les faibles, évidemment proclamés bienheureux, stature glorieuse à laquelle chacun des membres de la communauté devait atteindre, chacun, c'est-à-dire tous, sauf un, vous devinez lequel. Tous sauf lui. Cette histoire de foi chrétienne, qui commença avec grâce et bénédiction, devint en assez peu de temps une affaire de domination, puis de révolte, puis de déchirement…

            Certains se sont demandés : « Combien de fois nous a-t-il fait le coup des Béatitudes ? Et ça a marché ! » Et plusieurs de ceux qui ont vécu cette aventure se demandent : « Faut-il brûler les Béatitudes, et tant qu’on y est, brûler aussi les Corinthiens, plus Sophonie ? »

            Brûler, c’est un peu fort. Quelqu’un m’a dit que le livre qui a été le plus brûlé dans toute l’histoire des livres, c’est L’institution de la religion chrétienne, de Calvin. C’est étonnant. Mais les incendies n’ont pas réussi à venir à bout des œuvres de Calvin. Car il suffit d’un seul exemplaire quelque part pour que tout recommence. Et si cet exemplaire n’existe plus, une mémoire solide saura suppléer. Il n’est pas possible de brûler les Béatitudes. Par contre, ce qui est possible, lorsqu’il nous est proposé de lire ce texte, c’est passer outre.

            Mais peut-être passerons-nous outre pendant quelques temps, avant d’y revenir. Et il sera possible d’y revenir de trois manières différentes. Car les Béatitudes peuvent être reçues de trois manières : pédagogique, critique, et liturgiques

  1. Les Béatitudes ont une fonction pédagogique.

            Elles nous apprennent quelque chose sur l’humanité. Il n’est pas nécessaire de considérer d’emblée qu’elles sont impératives. Ainsi chacune des proclamations est là pour suggérer, pour enseigner une ou plusieurs choses. Parmi ce qui revient le plus, c’est le décalage entre le contenu de la proclamation Bienheureux et ce qui est promis. C’est plus ou moins direct, et cohérent. A cette pédagogie d’ailleurs nous pourrions donner le nom de pédagogie du juste et de l’injuste. Bien sûr la pédagogie de l’injuste est celle qui heurte. Mais à bien y regarder, on pourrait aussi l’appeler pédagogie du bonheur, un bonheur au présent, un bonheur peut-être complexe dans une vie peut-être éprouvée. Mais c’est ainsi que la vie réserve parfois de grandes catastrophes, et qu’alors les Béatitudes invitent à une grande réflexion personnelle. A un grand Pourquoi ? Et alors les Béatitudes, loin d’être des réponses auxquelles il faudrait acquiescer, sont plutôt les amorces de ces grands parcours, les jalons dans des grands territoires au fil desquels s’élaborera une nouvelle manière d’exister. Les Béatitudes ainsi, ont une fonction pédagogique.

  1. Les Béatitudes ont une fonction critique

            Quelqu’un vous propose de vous soumettre parce qu’il est écrit Heureux les doux. Quelqu’un vous propose Heureux les miséricordieux, tout en ayant quelque chose à se faire pardonner par vous. Chacune des Béatitudes peut ainsi être non pas proposée, mais opposée. Chacune peut être retournée contre vous comme un devoir impératif. Cela arrive, nous l’avons vu. Indépendamment de ce genre d’évènement, il se peut que la lecture que vous faites des Saintes Écritures vous amène vers les Béatitudes de Matthieu 5, ou vers d’autres Béatitudes (92 LXX ; 25 GNT). Et comment allez-vous réagir ? Nous nous intéressons à la forme brutale de la réponse : le OUI, et le NON. Par critique nous entendons ici quelque chose qui atteint et dépasse l’instant d’une réponse instantanée, peut-être même brutale. Une réponse qui coupe court à toute argumentation. Et qui, tout en même temps, peut ouvrir la porte a des engagements importants, voire sans réserve ni mesure, dans le sens du OUI comme dans le sens du NON. Bien sûr, ils nécessaire de pouvoir, parfois, réagir de cette manière, ce peut être une question de survie spirituelle, mais la contre partie de cette sorte de réaction c’est l’absence d’élaboration des réponses, et l’absence aussi de fraternisation. Les Béatitudes ont une fonction critique.

  1. Les Béatitudes ont une fonction liturgique

            Car nous ne pouvons pas en rester à ces deux fonctions, l’une pédagogique, et l’autre critique. Car le texte est là qui propose une tout autre lecture, une lecture liturgique, avec ou sans musique, mais surtout ensemble, et en lisant l’ensemble du texte, sans trier telle ou telle phrase parce que vraiment ça ne passe pas. La liturgie donc prend tout et le partage équitablement entre tous. Ce que ça change ? La liturgie me donne à entendre par la voix de mes sœurs et frères ce que sans eux je n’entendrais pas. Et elle me fait dire ce que, sans elle, je ne dirais pas. Ce que ça change ? Le sens d’un texte d’où vient-il ? Il vient de ce qui peut être compris. Mais si la situation est particulièrement tendue, ou critique, d’où ce sens viendra-t-il ? Disons d’abord que nul n’est obligé de se faire obligation de comprendre ce genre de texte que notre tradition nous propose de lire. Il est permis de laisser de côté. Mais si l’on décide de persister, la liturgie propose une lecture particulière, globale, simultanée… un peu comme est la vie, étrange, globale et simultanée. Et peut-être que, parfois, le texte s’éclaire, presque comme de lui-même. Et le lecteur en est tout bouleversé.

            Et maintenant ?

            Maintenant, en nous souvenant de l’histoire communautaire dont nous avons déjà parlé, demandons-nous qui était qui, qui était celui qui monopolisait la parole, et quelle était sa position par rapport aux autres ? C’est simple : une position de dominateur. Alors que nous aurions pu espérer – si ne n’était exiger – que tous soient égaux, et alors les Béatitudes auraient pu être la règle de vie d’une communauté fraternelle. Mais cela n’advint pas…

            Dans le cinquième chapitre de l’évangile de Matthieu, celui qui prononce les Béatitudes, qui est-il, tout en haut de sa montagne ? Il n’est supérieur qu’en apparence, il n’est même pas égal. Le récit de son ministère public nous apprendra qu’il est le serviteur de ses semblables, et qu’en accomplissant les Écritures, il est serviteur du sens. C’est par lui que les Béatitudes sont prononcées, et c’est par lui aussi qu’elles deviennent compréhensibles, une compréhension qui mène à la vraie vie. Amen