dimanche 16 décembre 2018

Trois baptêmes (Luc 3,7-18) Troisième dimanche de l'Avent

Luc 3

7 Jean disait alors aux foules qui venaient pour être baptisées par lui: «Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d'échapper à la colère qui vient?
8 Faites donc des fruits qui témoignent de votre conversion; et n'allez pas dire en vous-mêmes: ‹Nous avons pour père Abraham.› Car je vous le dis, des pierres que voici Dieu peut susciter des enfants à Abraham.
9 Déjà même, la hache est prête à attaquer la racine des arbres; tout arbre donc qui ne fait pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu.»
10 Les foules demandaient à Jean: «Que nous faut-il donc faire?»
11 Il leur répondait: «Si quelqu'un a deux tuniques, qu'il partage avec celui qui n'en a pas; si quelqu'un a de quoi manger, qu'il fasse de même.»
12 Des collecteurs d'impôts aussi vinrent pour être baptisés et lui dirent: «Maître, que nous faut-il faire?»
13 Il leur dit: «N'exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé.»
14 Des militaires lui demandaient: «Et nous, que nous faut-il faire?» Il leur dit: «Ne pillez pas, ne violentez personne, et contentez-vous de votre solde.»
15 Le peuple était dans l'attente et tous se posaient en eux-mêmes des questions au sujet de Jean: ne serait-il pas le Messie?
16 Jean répondit à tous: «Moi, c'est d'eau que je vous baptise; mais il vient, celui qui est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de délier la lanière de ses sandales. Lui, il vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu;
17 il a sa pelle à vanner à la main pour nettoyer son aire et pour recueillir le blé dans son grenier; mais la balle, il la brûlera au feu qui ne s'éteint pas.»
18 Ainsi, avec bien d'autres exhortations encore, il évangélisait le peuple.
Prédication :


            Ainsi, avec bien d’autres exhortations encore, Jean le Baptiste évangélisait le peuple. Certaines traductions préfèrent nous dire que Jean le Baptiste annonçait la Bonne Nouvelle ; pas une bonne nouvelle, ou plusieurs bonnes nouvelles, mais la Bonne Nouvelle, l’unique bonne nouvelle, celle de l’imminence de la venue du Christ. Soit, mais de quoi parle Jean le Baptiste en fait de bonne nouvelle ? La question mérite d’être posée, parce que la prédication de Jean le Baptiste, comme vous l’avez entendue, est tout de même assez brutale, et pas vraiment nouvelle. Bien des prophètes de l’ancien testament ont mis en cause la sincérité des adorateurs de Dieu, ont alerté leurs contemporains de l’imminence du jugement, ont prêché l’urgence de la conversion, la transformation des cœurs plutôt que les sacrifices, ont recommandé la justice sociale et le partage. Qu’est-ce que Jean le Baptiste dit de plus que les anciens prophètes ? C’est ce que nous allons tâcher de comprendre, en commençant par le commencement.
           
Pour commencer, donc, nous nous intéressons à un verbe qui est répété 7 fois dans les versets que nous avons lus, un petit verbe ordinaire auquel on ne fait pas forcément très attention, le verbe faire. Il apparaît sous forme d’impératifs un peu abstraits, puis de questions, puis d’autres impératifs lus précis : faites des fruits qui témoignent de votre conversion – que devons-nous faire ? – faites ceci ! Et ce second impératif a un objet spécifique pour chacune et chacun.

            Mais avant que chacun soit interpellé pour lui-même, notons qu’on vient en foule pour être baptisé par Jean le Baptiste ; la venue en foule est une venue sans méditation, sans réflexion, en suivant le mouvement, peut-être même en suivant une certaine mode, et semble-t-il avec l’idée qu’avoir été baptisé par Jean le Baptiste sera une protection en cas de catastrophe. Protection ? Rien du tout ! Jean le Baptiste insulte les gens et les renvoie à leurs actes. Soit, mais que devons-nous faire, demandent les foules ? Jean le Baptiste ne répond pas aux foules, mais il interpelle chacun : Que celui qui… et l’on passe ainsi du collectif à l’individuel ; l’individuel, c'est-à-dire à un  acte qu’une personne particulière, acte diaconal pour certains, renoncement à la rapacité et à la violence pour d’autres… La prédication et l’action de Jean le Baptiste ont ceci de particulier que l’aspect objectif, collectif et institutionnel de la religion laisse place à une pratique subjective, individuelle et clairement diaconale.
            Tout cela est bon – en tout cas pour le vivre ensemble – mais est-ce vraiment nouveau ? Les prophètes ont-ils jamais parlé d’autre chose ? Pas vraiment. Quant à savoir si les actes de bonté valent qu’on échappe à la colère qui vient, cela n’est pas certain, ça reste même bien ambigu.
            Alors, est-ce que cela est une bonne nouvelle ? Voire la bonne nouvelle ? Nous sommes jusqu’ici en quête d’une bonne nouvelle qui devrait être bonne et nouvell au regard de l’éternité et de l’absolu. Mais est-ce vraiment cela qui est attendu de nous en tant que lecteurs ? La grande et précise énumération historique par laquelle commence notre texte nous suggère plutôt de nous en tenir modestement au temps de Jean le Baptiste. Est-ce que la prédication de Jean le Baptiste est nouvelle et bonne en son temps à lui ? Oui, bonne et nouvelle est la bonne nouvelle de Jean le Baptiste dans un temps de domination brutale, d’état fantoche, de grands-prêtres intrigant avec et contre l’occupant, de collecteurs d’impôts rapaces et de soldats pillards. Oui, c’est une bonne nouvelle. Mais cela ne comble pas le peuple : tous sont dans l’attente du Christ. Ils attendent la paix, la restauration d’un état autonome, la justice et l’équité, un roi puissant, etc.
            Le Christ, serait-ce Jean le Baptiste ? Non, vous l’avez bien lu. Le baptême d’eau de Jean le Baptiste est une merveilleuse et prophétique aventure de foi, qui a les traits formidables des grandes aventures prophétiques, mais qui ne va pas jusqu’où ira l’autre aventure, celle qui vient, celle du Christ. Jean le Baptiste baptise d’eau ; le Christ, celui qui vient après lui (et qui va bien au-delà de lui) baptise dans l’Esprit Saint et le feu. Qu’est-ce à dire ?
            Baptiser, c’est immerger. Baptiser dans l’Esprit Saint, c’est immerger dans l’Esprit Saint. Si le Christ immerge les croyants dans l’Esprit Saint, cela signifie que Dieu lui-même se met à parler directement à qui il veut, quand il veut, et la manière qu’il veut. Ça ne sera évidemment pas pour dire le contraire de ce que prêche Jean le Baptiste (en tout cas pas à première vue), mais cela signifie que plus aucune institution religieuse ne pourra prétendre être plus que ce qu’elle n’est : juste une institution, une institution humaine, ce qui vaut même pour Jean le Baptiste, utile mais absolument inessentielle, et contingente. Et cela, Jean le Baptiste le sait, et le reconnaît clairement.

            Lorsque l’Esprit Saint s’invite ainsi, les lieux de culte et les traditions religieuses peuvent bien continuer d’exister, mais le lieu véritable de l’adoration devient le cœur de l’être humain. Et lorsque l’Esprit Saint s’invite dans une vie, il ne s’intéresse même pas aux actes – ni les plus merveilleux, ni les plus abominables – qui auraient pu être commis (souvenez-vous de Saul, devenu Paul l’Apôtre). Ce second baptême – celui dans l’Esprit Saint – est donc un baptême d’affranchissement et de liberté. Liberté pour quoi ? Pour répondre de ce baptême en paroles et en actes. Rien de bien différent du premier baptême, celui dans l’eau ? Si. Liberté de parole et intensité de l’engagement, rupture qualitative dans la vie de celui qui est baptisé dans l’Esprit Saint. Une totale libération pour un engagement total.
            Et qu’advient-il à ceux qui vivent ainsi ? Il n’est qu’à lire l’évangile de Luc et les Actes des Apôtres. Celles et ceux qui vivent ainsi vivent ce que nous appelons aujourd’hui un baptême du feu. Ce baptême du feu, le troisième baptême, sera le lot du Christ Jésus. Là où il ira, là où il parlera et agira, il suscitera l’étonnement, la controverse, et il provoquera la colère des institutions religieuses. Ce baptême du feu sera vécu aussi par les Apôtres, qui susciteront eux aussi l’étonnement, la controverse, mais aussi la colère, et parfois l’émeute. Et ils seront traités comme on traitait à l’époque les agitateurs et les blasphémateurs.

            Et que sortira-t-il de tout cela ? Les Actes des Apôtres nous racontent – entre autres choses – comment les humains, y compris les Apôtres, cherchent à normaliser, à cadrer l’Esprit Saint et comme l’Esprit Saint ne cesse de s’inviter là où on ne l’attendait pas. Les humains, y compris les Apôtres, partant du deuxième baptême et redoutant le troisième, sont tentés et essayent le plus souvent de ramener leur expérience de foi à une sorte de prudent premier baptême. Agir ainsi ne peut pas constituer une bonne nouvelle mais au mieux, comme au commencement de notre texte, une sorte de préparation. Au mieux, disons-nous, car de ceux qui en restent à ceci on peut dire qu’ils attendent bien des choses, mais certainement pas le Christ.
            Et la bonne nouvelle, face à cela, est qu’il se lève toujours un moment un Jean le Baptiste pour renouveler la prédication initiale : il va venir ! Il vient ! et à n’importe quel moment l’Esprit Saint peut vous saisir et faire de vous son disciple, son envoyé.
            Amen

dimanche 9 décembre 2018

La route et les sentiers du Seigneur (Luc 3,1-9) Deuxième dimanche de l'Avent

Luc 3

1 L'an quinze du gouvernement de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode tétrarque de Galilée, Philippe son frère tétrarque du pays d'Iturée et de Trachonitide, et Lysanias tétrarque d'Abilène,
2 sous le sacerdoce de Hanne et Caïphe, la parole de Dieu fut adressée à Jean fils de Zacharie dans le désert.
Jean le Baptiste, représentation possible
3 Il vint dans toute la région du Jourdain, proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés,
4 comme il est écrit au livre des oracles du prophète Esaïe: Une voix crie dans le désert: Préparez le chemin du Seigneur, faites droits ses sentiers.
5 Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées; les passages tortueux seront redressés, les chemins rocailleux aplanis;
6 et tous verront le salut de Dieu.
7 Jean disait alors aux foules qui venaient se faire baptiser par lui: «Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d'échapper à la colère qui vient?
8 Produisez donc des fruits qui témoignent de votre conversion; et n'allez pas dire en vous-mêmes: ‹Nous avons pour père Abraham.› Car je vous le dis, des pierres que voici Dieu peut susciter des enfants à Abraham.
9 Déjà même, la hache est prête à attaquer la racine des arbres; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu.»
Babylone, porte d'Ishtar (Musée Pergamon, Berlin)
Prédication

            Il nous est rapporté par l’archéologie qu’à Babylone la statue colossale du grand dieu Mardouk était sortie de son temple une fois par ans pour une procession. Le chemin de la procession devait être préalablement nivelé, redressé, aplani… Nous savons aussi que l’empire babylonien avait pour habitude d’emmener à Babylone les élites des peuples conquis, et de transporter aussi jusqu’à Babylone tous les objets sacrés des cultes des peuples vaincus. Ces objets étaient déposés dans le temple de Mardouk, en signe de soumission. Quant aux déportés, ils constituaient la main d’œuvre nécessaire à la préparation de la procession (défrichage et terrassement) et au déroulement de la procession (portage de la statue). Prêtres, princes, dignitaires étrangers qui avaient été vaincus étaient mis au service du dieu de leur vainqueur, avec pour mot d’ordre ceci : préparez dans le désert le chemin du Seigneur (le Dieu Mardouk), rendez droits ses sentiers, etc. exactement comme nous venons de le lire.
Plus tard, lorsque les élites des Israélites, ou plutôt leurs descendants, ont pu être émancipées et qu’elles ont entrepris de raconter l’histoire de leur exil, elles ont transformé les paroles de leur humiliation en paroles de soutien et d’espérance. Le prophète Esaïe est l’un des écrivains de cette espérance ; les évangélistes Marc, puis Matthieu et Luc, se sont reconnus dans  l’expression de cette espérance, qu’ils ont interprétée comme une promesse de rédemption messianique. Ils ont mis ces paroles dans la bouche du précurseur Jean le Baptiste : « Préparez le chemin du Seigneur, faites droits ses sentiers… » Vous savez bien de quel Seigneur Jean le Baptiste veut parler ; il veut parler de Jésus Christ.
            Mais vous êtes-vous jamais demandé pourquoi, dans l’énoncé de cette espérance, il y a un singulier, et un pluriel ? Le chemin et les sentiers. Et  pourquoi aussi il y a deux verbes ? Préparer, et faire (droits).
            Le chemin, et les sentiers. Pour le chemin, il serait préférable de dire la route, une grande route (le chant Aube nouvelle traduit justement « il faut préparer la route au Seigneur »), une unique route, bien identifiée, bien rectiligne, directe. Une route qu’il faut préparer. Préparer est un verbe assez neutre, qui convient tant pour des actions concrètes que pour des actions plus abstraites, comme préparer son cœur.
Faites droits ses sentiers... Hum...
Une seule route donc, et plusieurs sentiers, sentiers tortueux et étroits comme les sentiers le sont sur les terrains accidentés, sentiers qu’il s’agit de rendre plus praticables. Vous le savez bien, sur des terrains accidentés, deux sentiers peuvent être à proximité l’un de l’autre, et deux promeneurs peuvent passer très près l’un de l’autre sans se voir. S’agissant encore des sentiers sur terrains accidentés, lorsque vous questionnez les vieux du village, chacun sait donner l’indication correspondant à une destination particulière, et aucune de ces indications n’est semblable à l’autre. Bref, la route du Seigneur est droite mais doit être spécialement entretenue, et ses sentiers, multiples et tortueux doivent être profondément rectifiés. Mais quelle route ? Et quels sentiers ?
            Dans le texte que nous méditons, nous pouvons distinguer sept sentiers du Seigneur, qu’on nomme ainsi parce que la personne qui emprunte tel sentier entend bien servir ou rencontrer le Seigneur sur ce sentier précisément, sentier personnel tout à fait différent de tous les autres sentiers. Sept sentiers du Seigneur en moins de six versets !
            Premier sentier, celui de l’ascèse, celui que suit Jean le Baptiste ; choix d’une extrême pauvreté, une existence frugale, dans le désert, en retrait de toute sorte de pouvoir ou de puissance, longues séquences de prière et de méditation. Un sentier sur lequel effectivement on ne rencontre personne ou du moins pas grand monde.
Mais parfois la parole de Dieu se fait connaître, parfois quelqu’un pense avoir quelque chose à dire, prophète ou prêtre, ou simple homme. Et il parle, publiquement il parle. Second sentier, celui de la parole, ou de la prédication. Jean le Baptiste l’ascète devient un jour prophète, et il passera du sentier de l’ascèse au sentier de la prédication.
            Troisième sentier, qui n’est à proprement pas un sentier mais plutôt un état, le sentier du sang, de la lignée. Nous avons pour père Abraham, affirment certains et cela, pour eux, tient lieu d’élection, d’assurance et de destin. Ils pensent et affirment que oui, Dieu a été, est et sera toujours présent en tout temps pour les fils d’Abraham, et pour eux seuls.
            Quatrième sentier, celui de l’action. Il y a sous nos yeux une cascade de verbes d’action à l’impératif : faites, comblez, abaissez, redressez, aplanissez, produisez. Le sentier du Seigneur est alors celui de l’action, action diaconale, si l’on veut, ou action d’évangélisation, ou action politique, mais action, agir, faire… Tel est ce quatrième sentier.
            Cinquième sentier, celui de la conversion, c'est-à-dire la décision personnelle, la transformation de soi, le choix, en somme. Et, une fois que ce choix est fait, que la conversion a eu lieu, on en est marqué pour le restant de ses jours…
            Sixième sentier, le rituel, tout comme Jean le Baptiste propose un rituel que, manifestement, certains considèrent comme nécessaire et suffisant pour échapper à la colère de Dieu, comme on entend parfois dire que le baptême est nécessaire au salut.
            Septième sentier, celui de la pure divine grâce, comme le dit Jean le Baptiste, des pierres que voici, Dieu peut susciter des enfants à Abraham, comme ça, d’un coup d’un seul. Une pierre devient fils d’Abraham, il ne faut rien d’autre pour cela que la grâce divine.

            Sept sentiers… il y en a bien sûr encore quelques autres – comme l’étude, ou comme le baptême du Saint Esprit et les divers charismes qui ont mené, faute d’amour, la communauté de Corinthe dans l’impasse, ou comme l’écriture... Sept sentiers, c’est le chiffre pour aujourd’hui.
Quelqu’un est sur son sentier particulier, quelqu’un qui vit sa vie personnelle, toujours un peu sinueuse, avec des hauts, et des bas. Le choix de ce sentier tout personnel est un choix sérieux, un engagement, personnel et particulier. Cette personne ne doute pas que, sur ce sentier qui est le sien, le Seigneur l’accompagne. Mais cette personne est-elle capable, sur ce sentier qui est le sien, d’apercevoir, de comprendre ou de reconnaître un autre sentier, qui est celui d’une autre personne ? Pas sûr. C’est un assez vieux souvenir pour moi que celui d’une paroisse d’une certaine importance dont certains membres ne juraient que par l’action diaconale, mais d’autres membres étaient habitées par la grâce qui leur avait fait rencontrer Dieu, d’autres ne s’intéressaient qu’à la liturgie des célébrations, d’autres au seul groupe de prière, d’autres encore, issus de grande familles protestantes, ne venaient que les jours d’Assemblée générale et avaient naturellement des avis sur tout. J’ai encore dans mes oreilles des mots désagréables que les uns prononçaient sur les autres, chacun sur son propre sentier du Seigneur, sentier personnel trop exigeant, trop accidenté et trop tortueux pour y convier un autre, ou pour prendre le temps de visiter les autres, trop prenant pour prendre le temps d’une rencontre.
            « Faites droits ses sentiers », proclame Jean le Baptiste. C’est à dire, ayez en vous plus de modestie, plus d’ouverture, plus de simplicité, non pas à la place de la consécration qui est la vôtre, mais en plus de cette consécration, de sorte que vous puissiez voir, rencontrer, apprécier vos sœurs et vos frères qui sont sur un autre sentier. De sorte aussi que vous soyez en mesure de le voir venir, lui, le Seigneur, lorsqu’il viendra… et qui vous dit que c’est sur votre sentier qu’il viendra ?
             Préparez la route du Seigneur, faites droits ses sentiers ! Nous avons suffisamment parlé de ces multiples sentiers et de leur rectification. Il nous faut maintenant parler de la route, de cette unique route qu’il s’agit de préparer. Prenons garde de ne pas faire de cette unique route un sentier de plus. Il nous faut réfléchir à quelque chose qui puisse être retrouvé sur tous les sentiers possibles.
            Il ne fait aucun doute que, chacun sur son propre sentier, nous nous consacrons chacun à sa propre tâche. Mais lorsque nous avons rendu droit notre propre sentier, qui va se prononcer sur ce que nous faisons, sur notre fruit ? Ultimement, le Seigneur, ce que Jean le Baptiste énonce sans aucun détour. C’est le Seigneur qui sait ultimement si notre fruit est mauvais ou s’il est bon, si la hache coupera ou épargnera notre racine. Et ceci nous interdit de nous prononcer nous-mêmes sur la qualité de notre propre fruit. Or, seulement trois instances peuvent se prononcer : Dieu, nous-mêmes, et nos contemporains. Dietrich Bonhoeffer, dans les circonstances dramatiques qui étaient celles du Nazisme, a médité cette question, sur le thème de la responsabilité. Etre responsable, répondre de ses actes, dit-il, c’est bien sûr en répondre devant sa propre conscience et aussi devant Dieu, mais c’est surtout poser là ses actes devant ses contemporains – dire : oui, je l’ai fait, jugez-moi – et accepter leur jugement. S’agissant de Bonhoeffer, vous savez quels furent ses actes et quel fut le jugement de ses contemporains. Jean le Baptiste n’a pas vécu différemment, et notre Seigneur n’a pas fait autre chose. Jusqu’au bout, jusqu’à la fin, jusqu’à la mort.
            Nous tâchons, pour notre part, de comprendre quelle est cette unique « route du Seigneur » qu’en tant qu’êtres humains et disciples nous avons à préparer et qui est commune à tous les « sentiers du Seigneur ». Cette route est, pour nous tous, chacun sur son propre sentier, la responsabilité. Tels sont mes actes et les fruits en sont offerts à mes contemporains, et mes contemporains se prononceront. Je serai responsable, j’accepterai leur jugement.


            Préparer le chemin du Seigneur, faire droits ses sentiers. En ce deuxième dimanche de l’Avent, faisons vœu tous ensemble et chacun sur son propre sentier, que jamais nous n’ayons à engager jusqu’à notre propre vie ; et que notre Seigneur nous inspire de véritables paroles et de véritables actes de bonté. Amen

dimanche 2 décembre 2018

Le temps de la fin et du commencement (Luc 21,25-36) Premier dimanche de l'Avent

 Luc 21

25 «Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre les nations seront dans l'impasse, épouvantées par le fracas de la mer et son agitation,
26 tandis que les hommes défailleront de frayeur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde; car les puissances des cieux seront ébranlées.
27 Alors, ils verront le Fils de l'homme venir entouré d'une nuée dans la plénitude de la puissance et de la gloire.
28 «Quand ces événements commenceront à se produire, redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance s’est approchée.»
29 Et il leur dit une parabole : «Voyez le figuier et tous les arbres:
30 dès qu'ils bourgeonnent vous savez de vous-mêmes, à les voir, que déjà l'été est proche.
31 De même, vous aussi, quand vous verrez cela arriver, sachez que le Règne de Dieu est proche.
32 En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout n'arrive.
33 Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.
34 «Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que vos cœurs ne s'alourdissent dans l'ivresse, les beuveries et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l'improviste,
35 comme un filet; car il s'abattra sur tous ceux qui se trouvent sur la face de la terre entière.
36 Mais restez éveillés dans une prière de tous les instants pour avoir la force d'échapper à tout ça qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l'homme.»
Prédication
            Premier dimanche de l’Avent 2018. Luc, chapitre 21. Dans le long discours que Jésus donne aux environs du Temple, il parle de persécutions contre ceux qui se réclameront de lui, d’épidémies, de catastrophes naturelles, dont des vagues gigantesques, il parle de guerres, de réduction en esclavage des vaincus, d’impostures religieuses, de trahisons dans les familles, de destructions de villes… il ne manque rien, ou presque rien, à la liste des catastrophes possibles. Notre époque trouverait à y ajouter des horreurs nucléaires, militaires ou civiles, les périls industriels et le péril climatique… Finalement aujourd’hui comme hier, avec toutes ces horreurs mises bout à bout, on vous prédit l’imminence de la fin des temps et du retour en gloire de Jésus. L’ancien testament en son temps prédisait et prédit toujours toutes sortes de catastrophes possibles et finalement le retour du peuple dispersé, plus la venue en gloire et le règne d’un descendant de David à Jérusalem, ville devenue centre du monde.  Mais l’ancien testament est moins audacieux que le nouveau sur la question de l’imminence. 
            Ce sont les écrits intertestamentaires qui commencent à imaginer une fin toute proche ; jugez plutôt : « Que soit donc en tous temps devant vos yeux ce qui a été prédit (…) Le Très-Haut se montre se montre patient avec nous ici : il nous a fait connaître ce qui doit être et il ne nous a pas caché ce qui doit arriver à la fin. Avant donc que le jugement ne réclame ce qui lui appartient, et la vérité ce qui lui est dû, préparons notre âme à prendre et non à être pris, à espérer et non à être confondu, à reposer avec nos pères, et non à être suppliciés avec nos ennemis. Car la jeunesse du monde est passée et la vigueur de la création est déjà à son terme ; l’avènement des temps est bien proche et ils vont passer. La cruche est proche du puits et le navire du port (…) etc. » (Livre de l’apocalypse de Baruch, fils de Néria, II Baruch 85,8-10). Nous parcourons avec ces     différents livres à peu près quatre siècles d’activité littéraire (IIIè siècle avant JC – Ier siècle après JC), mais tous ces textes apocalyptiques ont à peu près la même structure. Excepté certaines prudentes prophéties de l’ancien testament, le lecteur se dit que l’imminence de ces événements et de la fin commence à avoir beaucoup duré…

            Pour ma part, lorsque j’étais un teenager, j’ai fréquenté des prédicateurs ardents selon l’avis desquels l’imminence de la fin des temps était vraiment très imminente, au point qu’ils affirmaient qu’il était certain qu’ils verraient tout cela arriver de leur vivant. Ils nous faisaient chanter, et nous chantions, Jésus revient, Alleluia. Seras-tu prêt quand il viendra. Si tu es prêt il te prendra. Et avec lui tu règneras. Et à ses pieds tu te tiendras. En entonnant Alleluia, Alleluia, Alleluia, etc. Ils donnaient parfois des sermons et des enseignements inquiétants, qui terrifiaient et convainquaient certaines personnes. Une quarantaine d’années plus tard, ils ont disparu, et nous voici, la fin des temps est toujours imminente, nous pouvons chanter le même chant,  et entendre et lire les mêmes sermons et les mêmes enseignements, tout est en ligne, c’est seulement ça qui a changé ; avec la mise en ligne et l’absence de contradicteurs qui est son corollaire, la violence de ces propos s’est considérablement accrue.
            Ne nous moquons pas. Observons que des textes apocalyptiques n’ont jamais cessé d’être écrits – la Bible en est truffée, nous l’avons évoqué, et certains écrits bien plus vieux que la Bible, composés au 4ème millénaire avant Jésus Christ, comportent déjà de belles pages apocalyptiques… Gageons que dès cette époque, et continuellement depuis, des commentateurs et des prédicateurs se sont levés pour prêcher la fin des temps, et la fin des temps n’est jamais arrivée. 
Toulouse, AZF
            La question « la fin des temps, c’est quand ? » n’a donc que très peu d’intérêt. Et nous allons la laisser un moment de côté. Nous nous demandons plutôt, la fin des temps, c’est quoi ? Et avant de répondre nous posons encore une autre question : le temps, c’est quoi ?
Le temps, c’est quoi ? Il est difficile de répondre, parce que quoi que nous fassions, le temps passe et nous n’avons pas moyen de le saisir et de l’arrêter. Par contre, nous pouvons le mesurer, le rythmer, le construire… Les fêtes agraires, les fêtes de commémoration, les fêtes des lunaisons, puis, plus tard, le rythme des six-jours-plus-un ont rythmé et construit le temps de ces cananéens réformés qu’étaient les hébreux ; les rendez-vous intertribaux sur les hauts-lieux de culte et de justice ont aussi construit le temps ; et lorsque le culte a été centralisé par la volonté du roi Josias, le rythme des trois pèlerinages annuels, plus les sacrifices liés aux grands événements d’une vie, a construit le temps, et construit aussi la présence de Dieu dans le temps. Il faut prendre très au sérieux cette construction du temps ; d’ailleurs il y a eu des schismes, des ruptures définitives, entre diverses composantes du judaïsme, seulement pour des raisons de respect de tel ou tel calendrier… Certains on fait sécession, ont renié la tradition du temple et s’en sont tenus à leur seul calendrier ! C’est peut-être cela qui a séparé Jérusalem de Qumran.
Voilà donc ce qu’est le temps. Et voilà aussi ce que sera la fin des temps. Ce sera la destruction des lieux de culte, l’exil, l’impossibilité de continuer à célébrer, et, corollaire de la fin des temps, l’absence de Dieu.
Le prophète Ezéchiel en a merveilleusement parlé : la divine présence a quitté le temple et s’en est allée – c’était au moment de la destruction du premier temple. La divine présence s’en est allée vers l’est. Pourquoi vers l’est ? Parce que c’est là bas que se trouvaient les exilés. Ce qui signifie que la fin des temps n’était pas la fin de tout. Et qu’après la fin des temps il s’agissait de continuer à vivre, et de reconstruire le temps en réinventant la vie.
Reprenons : la fin des temps, c’est quoi ? C’est la destruction des points de repère qui permettent de construire et de régler le temps. Ces points de repère peuvent être des points de repère familiaux, ils peuvent aussi être des points de repère religieux. Ils peuvent être détruits, lorsqu’un bâtiment est détruit, lorsque quelqu’un meurt… Et que fait-on alors ? Disparaît-on ? Non, la fin des temps est arrivée, et on se retrouve là, en plein chaos.
Que va-t-on faire ? Notre texte nous présente une alternative. Soit le cœur s’alourdit… soit l’on veille. Peut-être le cœur s’alourdit-il, d’abord et que, plus tard, on se prendra à veiller, a guetter, à repérer, à saluer un petit signe, un presque rien qui devient discrète source de joie. On se surprendra peut-être à rouvrir la Bible, à prier, à retourner au temple… Et le temps, lentement, se reconstruit. Il se reconstruit, autrement qu’il n’était. Et la présence de Dieu, petit à petit, redevient perceptible.

Ainsi, lorsque le second temple a été détruit, lorsque Jérusalem a été saccagée, en l’an 70, cela a été la fin des temps. Le culte qui était là rendu à Dieu a cessé, pour toujours. Et quelque chose s’est passé. Le temple n’était plus, mais demeuraient le Livre et les sept jours de la semaine, le Livre qu’on pouvait transporter, recopier, lire et relire, commenter, mettre en œuvre pour inventer un nouveau temps, une nouvelle vie, une religion sans temple, pour laquelle le cœur de l’homme était la demeure de Dieu et la Torah la trace de sa parole. Cette transformation avait commencé bien avant la destruction du temple. Des synagogues existaient dans tout le monde méditerranéen, le judaïsme de Babylonie était extrêmement florissant... Alors ? La fin était-elle la fin, ou la fin était-elle le commencement ?

Retour à notre question de départ : la fin des temps, c’est quoi ? Au point où nous sommes arrivés, nous pouvons retourner cette question  comme un gant, et nous lui donnons une réponse : la fin des temps, c’est le commencement du commencement des temps nouveaux, c’est peut-être même le commencement des temps nouveaux, mais on ne peut pas trop se le dire, parce que souvent la souffrance est trop forte, on n’ose qu’à peine le murmurer, on n’y croit pas, pas trop, ou si peu... Le chaos est encore trop présent.
Pourtant la promesse est là qui ne failli pas : « … mes paroles ne passeront pas. » Et que disent ces paroles ? Depuis toujours et à la face du chaos, de ce chaos qui est toujours le chaos des origines, le même Dieu prononce les mêmes paroles : « Qu’il y ait de la lumière ! » Et la  lumière apparaît. Et l’espérance renaît.
Qu’il en soit ainsi
Amen

dimanche 18 novembre 2018

Veillez! (Marc 13,1-2 et 22-37) Deux méditations sur le temps


Marc 13
1 Et comme il sortait du temple, un de ses disciples lui dit: Maître, regarde, quelles pierres et quels bâtiments!
2 Et Jésus, répondant, lui dit: Tu vois ces grands bâtiments? il ne sera point laissé pierre sur pierre qui ne soit jetée à bas!
(…)
22 Car il ressuscitera de faux christs et de faux prophètes; et ils montreront des signes et des prodiges, pour séduire, si possible, même les élus.
23 Mais vous, soyez sur vos gardes! Voici, je vous ai tout dit à l'avance.
24 Mais en ces jours-là, après cette tribulation, le soleil sera obscurci, et la lune ne donnera pas sa lumière,
25 et les étoiles du ciel tomberont, et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées.
26 Et alors ils verront le fils de l'homme venant sur les nuées avec une grande puissance et avec gloire:
27 et alors il enverra ses anges, et il rassemblera ses élus des quatre vents, depuis le bout de la terre jusqu'au bout du ciel.
28 Mais apprenez du figuier la parabole qu'il vous offre: Quand déjà son rameau est tendre et qu'il pousse des feuilles, vous connaissez que l'été est proche.
29 De même aussi vous, quand vous verrez arriver ces choses, sachez que cela est proche, à la porte.
30 En vérité, je vous dis que cette génération ne passera point que toutes ces choses ne soient arrivées.
31 Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.
32 Mais quant à ce jour-là, ou à l'heure, personne n'en a connaissance, pas même les anges qui sont dans le ciel, ni même le Fils, mais le Père.
33 Prenez garde, veillez et priez, car vous ne savez pas quand ce temps sera.
34 -C'est comme un homme allant hors du pays, laissant sa maison, et donnant de l'autorité à ses esclaves, et à chacun son ouvrage...; et il commanda au portier de veiller.
35 Veillez donc; car vous ne savez pas quand le maître de la maison viendra, le soir, ou à minuit, ou au chant du coq, ou au matin;
36 de peur qu'arrivant tout à coup, il ne vous trouve dormant.
37 Or ce que je vous dis, à vous, je le dis à tous: Veillez.
Veillez (1)

Prédication :
            Veillez ! Tel est l’impératif qui clôt le 13ème chapitre de l’évangile de Marc, chapitre qui comporte un long discours de Jésus sur des thèmes apocalyptiques, dans un langage apocalyptique. C’est tout plein de prédictions qui portent sur le comportement des humains, et qui portent aussi sur des bouleversements cosmiques catastrophiques, tout ce qui doit arriver... Jésus assène tout cela à ses disciples, et finit par cet impératif : « Veillez ! »
Et nous nous demandons ce que signifie cet impératif. Veillez ! Veillez de peur qu’arrivant tout à coup, il ne vous trouve dormant… Cet impératif sera l’objet de notre méditation.

            Mais revenons d’abord au début du chapitre. Disputes et polémiques n’ont pas cessé depuis que Jésus est entré dans Jérusalem. Jésus a déclaré qu’une pauvre veuve avec des pièces de cuivre minuscules donne d’avantage au trésor du Temple que tous les riches donateurs… Puis, comme il sort du Temple, un disciple dit ceci : « Maître, regarde, quelles pierres et quels bâtiments ! » Et Jésus de répondre : « Tu vois ces grands bâtiments. Il ne sera point laissé pierre sur pierre qui ne soit jeté à bas. » Cela signifie destruction, bien sûr. Mais on sait qu’après certaines destructions on peut reprendre les pierres, l’une après l’autre, et reconstruire. On sait que des pierres bien taillées gardent la mémoire de l’emplacement qu’elles occupaient. Et l’on peut, en somme, après la destruction, réassembler le puzzle. Mais dans ce qu’annonce Jésus, il s’agit d’une destruction si radicale, si terrible, que même les gravats n’auront plus de sens. Les édifices sacrés seront irrémédiablement détruits.
Ainsi Jésus s’exprime-t-il en prophète qui annonce la destruction du Temple, mais pas seulement de l’édifice. Il annonce, en plus de la destruction du Temple, que tout ce qui va avec le Temple sera également ravagé. Ravagées la promesse, ravagée l’alliance… ravagé le culte, ravagées toutes les traditions qui allaient avec le culte, et donc ravagé le rythme du retour des fêtes qui rappelait incessamment l’Alliance, qui en rappelait constamment l’ancienneté et la perpétuité…
Veillez ! (2)
            Les auteurs des évangiles ont tous écrit au moins un chapitre appartenant au genre apocalyptique. Ce doit être parce qu’ils ont tous eu à connaître d’assez près des temps apocalyptiques. Et qu’ils ont écrit pour des gens qui avaient eu à connaître aussi ces temps.
            Mais qu’est-ce qu’un temps apocalyptique ? Avec les deux versets que nous avons lus, et qui sont décrits comme une parabole, nous pouvons essayer quelque chose.
            Il y a l’inlassable retour des saisons, dont les signes avant-coureurs, toujours identiques à eux-mêmes, donnent aux humains une capacité de prédiction. Les signes du retour des saisons sont constitués, par leur répétition même, en un langage compréhensible. Puis l’été passe, et l’on recommence un cycle de la vie. Cette première partie de la parabole (le verset 28) lie ainsi étroitement – on pourrait dire naturellement – le temps linéaire et le temps cyclique. Il y a là une “construction du temps” qui permet de se repérer, d’être assuré, voire rassuré. La vie est là parce que le temps est régulièrement construit. Mais la seconde partie de la parabole (le verset 29 – référée aux versets précédents) décrit une dislocation de cette architecture du temps. Parce que ces choses qui vont arriver arriveront on ne sait quand, et seront si violentes que le temps cyclique et le temps linéaire seront disloqués. Le temps cyclique – celui du retour des saisons et du retour concomitant du culte – deviendra inhabitable, quand au temps linéaire, celui dont les moments successifs sont totalement imprévisibles, inédits, et donc indescriptibles, recouvrira tout.
            Le temps apocalyptique est donc caractérisé par une “destruction du temps”. Il est donc un temps particulièrement pénible à vivre ; c’est un temps sans points de repère, sans répétitions, et donc un temps dans lequel la durée n’est absolument pas mesurable, c’est donc un temps qui semble ne jamais devoir finir.
             En deux versets – on peut difficilement être plus concis – l’auteur de l’évangile de Marc décrit la situation de tous ceux que la vie éprouve. Et en deux versets, il donne un commencement d’espérance : la saison qu’il choisit d’évoquer, c’est l’été ; il ne fait que l’évoquer, il en parle un peu de loin. Dans la destruction du temps propre à l’apocalypse il aperçoit les signes et la promesse de l’été. Ça ne sera donc pas toujours l’hiver.

Veillez ! (3)
Mais ça n’est pas tout. Parce que ce premier ravage n’est qu’une première étape de la destruction opérée par son discours.

Pour ne pas que notre lecture soit trop longue, nous avons laissé de côté 20 versets au fil desquels Jésus, sans grande originalité, prophétise sur les signes bien connus de la fin des temps. Tous ces signes constituent un langage, et donc un savoir, le savoir de la fin des temps, qui, pour ceux qui le connaissent, permet qu’ils demeurent paisibles lorsque certaines catastrophes ont lieu et les atteignent. Connaissant les signes de la fin, et la fin elle-même, ils ne perdent pas confiance…
Or, à cette classique connaissance de la fin, Jésus ajoute : « quant à ce jour-là, ou à l’heure, personne n’en a connaissance, pas même les anges qui sont dans le ciel, ni même le fils, mais le Père » ? Cet ajout opère un second ravage, il est la seconde étape de la destruction opérée par son discours. Si nul ne sait ni le jour ni l’heure, cela signifie que la longue liste des signes de la fin des temps n’a aucune portée prédictive. La fin des temps dont Jésus parle est la fin même du savoir de la fin des temps. Il ne restera pas pierre sur pierre, cela signifie que le Temple disparaît, que les traditions attachées au Temple disparaissent, et que la pensée du Temple disparaît elle aussi. Il n’y a plus de lieu pour prier Dieu, il n’y a plus de moyens de prier Dieu, il n’y a plus de langage pour penser Dieu… Si nous devons faire référence à une situation qui pourrait évoquer celle de la fin des temps selon Jésus, ce serait le chaos, le tohu-bohu du second verset de la Genèse, avec des êtres humains dedans, exposés nus à la pire des tempêtes…

Mais alors, à ces humains, que reste-t-il ? Entendons-nous bien : à ses disciples, Jésus délivre un enseignement en forme de prophéties, d’une parabole, et d’un commandement. Ce commandement, c’est : « Veillez ! » Un impératif tout seul, sans dire sur qui l’on doit veiller, ou sur quoi l’on doit veiller, non, rien  de tout cela, juste : « Veillez ! » C’est un impératif présent, c’est dès à présent, dès la fin de l’enseignement de Jésus qu’il s’agit de veiller. Veiller, soit, mais de quelle veille s’agit-il ?
Il s’agit d’abord de ne pas s’endormir. Ce qui ne signifie pas se priver de sommeil et de repos de peur que le Seigneur ne revienne pendant la nuit. Le disciple de Jésus Christ peut dormir, comme on dit, du sommeil du juste. Mais avec tout ce savoir qu’il a, toute cette connaissance que la Bible lui confère, sans parler de révélations personnelles qui atteignent certains… le disciple de Jésus Christ peut s’endormir sur son savoir : c’est dans la Bible, Dieu l’a dit, Dieu me l’a fait savoir ! Et il en oublie de veiller ; il ne fait plus que surveiller, mais il ne veille pas. Il surveille, il vérifie que c’est bien conforme à ce qui est écrit, il est heureux de cette conformité qui ne fait que renforcer son savoir. Mais il oublie que rien ne peut limiter l’agir de Dieu, rien, ni la volonté des humains ni même les Saintes Ecritures. Il croit qu’il sait parce que c’est écrit là, mais il oublie que le savoir biblique est un savoir ne sachant pas, et, oubliant cela, il s’endort, sur son savoir, et ne veille pas.
 
Ayant ainsi parlé, nous pouvons maintenant dire que la veille qui correspond au commandement de Jésus est d’abord un renoncement à tout savoir de la fin des temps, puis une constante ouverture des oreilles, des yeux et du cœur, prête à voir la main de Dieu à l’œuvre là où même la Bible ne le dit pas, prête à voir la main de Dieu à l’œuvre même au milieu de la tempête, au sein même du chaos. Comprenons-nous bien, cela ne signifie pas que Dieu est ou serait l’auteur du chaos, mais que le disciple de Jésus, même exposé au pire, même atteint par le pire, par l’incompréhensible, par le non-sens absolu, reste éveillé, reste prêt. Il obéit au commandement de son maître. Il veille.


Puissions-nous, sœurs et frères, veiller ainsi. Amen
Veillez ! (4)

dimanche 11 novembre 2018

Le véritable trésor du temple (Marc 12,38-13,2)



38 Dans son enseignement, il disait: «Prenez garde aux scribes qui tiennent à déambuler en grandes robes, à être salués sur les places publiques,
39 à occuper les premiers sièges dans les synagogues et les premières places dans les dîners.
40 Eux qui dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement, ils subiront la plus surabondante condamnation.»

41 Assis en face du tronc, Jésus regardait comment la foule mettait de l'argent dans le tronc. De nombreux riches mettaient beaucoup.
42 Vint une veuve pauvre qui mit deux petites pièces, quelques centimes.
43 Appelant ses disciples, Jésus leur dit: «En vérité, je vous le déclare, cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc.
44 Car tous ont mis en prenant sur leur surabondance; mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre.»

1 Comme Jésus s'en allait du temple, un de ses disciples lui dit: «Maître, regarde: quelles pierres, quelles constructions!»
2 Jésus lui dit: «Tu vois ces grandes constructions! Il ne restera pas pierre sur pierre; tout sera détruit.»



Prédication :
            Je ne sais pas comment se finissent les guerres. Par des traités de paix, ou par des armistices comme cela à été le cas il y a aujourd’hui 100 ans dans la clairière de Rethondes en forêt de Compiègne. Des hommes de chaque partie, investis de pouvoir spéciaux par leurs gouvernements, ou par leurs princes, signent un même document dans lequel il est stipulé que  c’est fini, qu’on n’utilisera plus désormais la force des armes pour imposer sa volonté à l’adversaire. Le 11 novembre 1918, à 5h15 du matin, l’armistice était signé. La guerre était finie.
            Cette fin est une fin cérémonielle, symbolique… nécessaire. Mais une autre fin est tout aussi nécessaire : la fin des hostilités sur le front lui-même. Les ordres de cesser le feu partent des états majors, arrivent aux postes de commandement, et parviennent à la fin, tout à la fin, aux troupes. Alors quelque part la poudre parle pour la dernière fois. Et on peut enfin se présenter à découvert sans risquer d’être pris pour cible.

            Nous ne savons évidemment pas où a été tiré le dernier coup de feu de la Grande Guerre. Mais comme il existe un monument du soldat inconnu, on pourrait avoir quelque part symboliquement un monument du dernier coup de feu. Ce monument parlerait ainsi du moment où les hommes cessent de compter sur la violence armée pour parvenir à leurs fins. Il est aisé de dire ce qui cesse lorsque la guerre est finie. Mais peut-être est-il moins aisé de dire ce qui commence. La paix ? Il ne suffit pas toujours que les armes se taisent pour que la paix soit établie. Ici  commence notre méditation de l’évangile de Marc.
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            Les scribes d’une part et les pauvres d’autre part, l’ostentation des uns et la discrétion des autres, les dons qui sont vraiment des dons et les dons qui ne sont pas des dons, la grandeur, la beauté des édifices religieux et les tragédies de l’histoire… il y a dans le texte que nous venons de lire toutes les platitudes possibles qu’on peut rencontrer sur les sujets de culte, d’offrande et de foi. Toutes les évidences et toutes les banalités possibles, en si peu de mots, c’est une performance qui devrait nous suggérer d’être prudents, prudents dans notre choix de texte, prudents dans notre méditation et prudents dans nos commentaires.

Nous allons donc commencer par une première prudence, une prudence qui nous a fait choisir d’élargir un peu le texte qui nous était proposé. Deux versets de plus, Marc 13,1-2. Il faut toujours se rappeler que le découpage du texte biblique en chapitres et en versets, tel que nous le connaissons, n’est qu’une commodité. Rien ne dit que ce qui est en jeu avec cette veuve pauvre finit en Marc 12,44. En fait, quelqu’un a choisi, au 13è. siècle de notre ère, que le chapitre 12 aurait telle fin, et le chapitre 13 tel début. Vous n’êtes jamais obligé de vous en tenir à cela. Sentez-vous libres, toujours, de lire quelques versets de plus.
Deux versets de plus : Comme Jésus s’en allait du temple, un de ses disciples lui dit : « Maître, regarde : quelles pierres, quelles constructions ! » Jésus lui dit : « Tu vois ces grandes constructions ! Il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée. »
Cela a-t-il à voir avec l’offrande de la veuve pauvre ? Nous allons y venir. Cela a à voir en tout cas avec la forme du culte, avec la forme de ce culte à Dieu qui fut célébré à Jérusalem jusqu’à l’été de l’an 70, lorsque le temple fut détruit ; le culte cessa, cessèrent avec le culte les offrandes, celles des riches, et celles des pauvres. Mais Dieu, que devint-il  dans tout ce chaos ? Le temple de Jérusalem était le seul lieu où on lui rendait un culte… Que deviennent les dieux lorsque leurs temples sont saccagés ? Les historiens des religions ont peur de se poser cette question ; une récente étude que j’ai eu le bonheur de lire s’ouvrait sur ce constat : les historiens des religions s’intéressent très volontiers à l’apparition de nouveaux cultes, mais ne se penchent jamais sur les cultes qui disparaissent… Pourquoi ? 

Revenons à la prédiction que fait Jésus – alias Marc – « il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée ». Qu’en est-il et qu’en serra-t-il de l’offrande de la veuve pauvre, de l’offrande des riches, et du temple ?
Pour avoir un beau temple, il faut de riches donateurs, c’est entendu. Et il semble que le temple de Jérusalem n’en manquait pas. Notez bien d’ailleurs que Jésus ne fait aucun reproche aux riches d’être riches. Il constate seulement – mais comment le sait-il ? – que les riches donnent de leur superflu – entendons bien que ces riches donateurs ne se privent de rien d’important, ne mettent pas leur statut ni leur survie en danger. S’agissant par contre de la veuve pauvre, Jésus – mais comment le sait-il – déclare qu’elle a pris sur sa misère, entendons bien qu’une fois ce don fait, il ne lui reste aucun moyen de subsistance. Il ne lui reste rien d’autre que sa misérable vie. Si elle revient au temple, elle n’aura rien à mettre dans le tronc.
Les riches reviendront donner encore… Pour avoir un beau temple, il faut de riches donateurs. Nous n’avons rien contre les riches donateurs, et nous ne faisons pas de la misère noire un état béatifique. Et puis nous ne savons pas les uns des autres si  nous donnons comme les donateurs riches ou comme la veuve pauvre ;  nous n’avons pas à le savoir. Dieu sait qui nous sommes.
Il y a pourtant une question que nous pouvons nous poser en lisant ce texte élargi : quelle était la véritable richesse du temple de Jérusalem ? L’idée que nous avons ici est qu’une fois le temple détruit si quelque chose subsiste, c’est là qu’est la véritable richesse du temple. Or, que subsista-t-il après la destruction du temple, que subsista-t-il qui existait déjà avant ?
Ni tronc, ni belles pierres, ni sacrifices, ni ornements… Les historiens nous disent que les partis les plus pieux, ceux qui vivaient du temple, disparurent avec le temple. Ils nous décrivent une Jérusalem en ruine dans laquelle circulent quelques ombres, celles et ceux qui n’ont pas eu les moyens de partir. Les plus pauvres, sans doute. Alors que subsista-t-il ? Que subsiste-t-il d’une maison de prière lorsque cette maison de prière est détruite ? Il reste… la prière, la prière des plus pauvres. Il reste la foi en IHVH, sous sa forme la plus simple, la plus dépouillée, la plus hasardeuse et, peut-être bien, si elle demeure, la plus croyante. Il reste la prière d’une veuve pauvre, sa prière, sa foi. Et telle est la véritable richesse du temple de Jérusalem.
C’est pour cela qu’il nous semble pouvoir dire que la prière de cette veuve pauvre anticipe la réalité de ce que sera pratiquement la foi en IHVH une fois que tout aura été détruit. Des gens qui n’auront plus rien à donner s’adresseront à un Dieu qui n’aura plus rien à leur offrir.  Ils lui confieront tout, c'est-à-dire leur propre vie – ils n’auront rien d’autre à lui remettre que leur misérable vie.

Mais cela se produit-il seulement lorsque tout s’écroule ? Retour au texte : l’offrande que la veuve pauvre fait de toute sa vie n’a pas lieu après la destruction du temple, mais avant. Et il n’est pas dit non plus dans notre texte qu’il faille absolument se mettre sur la paille. Et encore moins qu’il faille le faire savoir.
Les croyants peuvent donner, et donner toute leur vie à Dieu, à n’importe quel moment de leur existence. Tout lui donner et tout recevoir de lui.
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Cette prédication sur l’offrande de la veuve pauvre pouvait bien s’achever sur « tout lui donner et tout recevoir de lui. »
Mais aussi vrai que notre méditation s’ouvrait sur le centième anniversaire de l’armistice, 11 novembre 1918 – 11 novembre 2018, et que nous pouvons tout recevoir de Dieu, y compris le silence des armes, il y avait à 24 heures près un autre anniversaire, un 80ème anniversaire, l’anniversaire de cette nuit maudite qu’on appelle en allemand Reichskristallnacht.
Tout donner à Dieu et tout recevoir de lui… ce ne peut pas être seulement une phrase pieuse. Cette nuit maudite, prélude à tellement d’horreur, pouvait-on, et pouvons-nous seulement, même 80 ans plus tard, la recevoir de Dieu ?

Nous laissons là la question. Puisse le Tout-Puissant avoir pitié de nous. Amen.