dimanche 15 avril 2018

Où donc est-il écrit ... (Luc 24,35-48)


Luc 24 
35 Et eux (les pèlerins d'Emmaüs) racontèrent (aux disciples) ce qui s'était passé sur la route et comment ils l'avaient reconnu (Jésus) à la fraction du pain.
36 Comme ils parlaient ainsi, Jésus fut présent au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.»
37 Effrayés et remplis de crainte, ils pensaient voir un esprit.
38 Et il leur dit: «Quel est ce trouble et pourquoi ces objections s'élèvent-elles dans vos cœurs?
39 Regardez mes mains et mes pieds: c'est bien moi. Touchez-moi, regardez; un esprit n'a ni chair, ni os, comme vous voyez que j'en ai.»
40 À ces mots, il leur montra ses mains et ses pieds.
41 Comme, sous l'effet de la joie, ils restaient encore incrédules et comme ils s'étonnaient, il leur dit: «Avez-vous ici de quoi manger?»
42 Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé.
43 Il le prit et mangea sous leurs yeux.
44 Puis il leur dit: «Voici les paroles que je vous ai adressées quand j'étais encore avec vous: il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.»
45 Alors il leur ouvrit l'intelligence pour comprendre les Écritures,
46 et il leur dit: «C'est comme il a été écrit: le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour,
47 et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem.
48 C'est vous qui en êtes les témoins.
Prédication :


Reprenons deux versets, 44 et 46. « Il faut que s’accomplisse tout ce qui a été dit de moi dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes », et « C’est comme il a été écrit : le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour. »
            Où donc ceci est-il écrit ? Consultons des Bibles savantes, celles qui ont des références dans les marges et des notes en bas de page. Nous nous attendons à une profusion de renvois à de nombreux versets bibliques de l’Ancien Testament. Nous trouvons… nous ne trouvons rien. Nous sommes étonnés. Nous espérions au moins quelques fragments du Psaume 22, ou d’Esaïe 52, ou d’Osée 6. Mais non. Nous ne trouvons aucun renvoi.
            Il y a juste la version ZeBible (traduction en français courant, avec guide de lecture) pour considérer ces deux versets comme une invitation à relire la Bible – entendez l’Ancien Testament – à la lumière de la résurrection, mais ça n’est pas ce que nous cherchons ni ce que Jésus annonce. Jésus n’annonce pas que le nouveau éclaire l’ancien mais au contraire, que l’ancien précède et explique le nouveau.
            Bref, si nous sommes en quête d’une correspondance littérale, nous faisons fausse route. Et pourtant, Luc l’évangéliste proclame cet accomplissement. Alors, que s’accomplit-il ici ?

            Pour répondre à cette question, il nous faut nous demander ce que nous retenons de fondamental dans l’Ancien Testament, non pas un ou deux versets, mais dans l’ensemble. Ici, je ne peux que vous faire une proposition toute personnelle.  Cette proposition tient en deux grands volets théologiques.
(1) Dieu observe son peuple, constate qu’il n’est pas tel qu’il le voudrait, et donc Dieu corrige ce peuple en lui infligeant toutes sortes de maux. Parmi ces maux, l’épidémie, la famine, la domination étrangère, l’exil…
(2) Dieu aime inlassablement son peuple ; quelles que soient les avanies de l’histoire, et quelles que soient les égarements de ce peuple, il le rassemble, le ramène, le protège et le bénit.
Je ne veux faire aucune synthèse entre ces deux théologies, celle du jugement impitoyable et celle de la bienveillance infinie.
Si vous voulez un texte qui dise les deux en même temps, voici Exode 20, 5-6 : « (Je suis ton Dieu), poursuivant la faute des pères chez les fils sur trois et quatre générations – s'ils me haïssent – et prouvant sa fidélité à des milliers de générations – si elles m'aiment et gardent mes commandements ».
Ces deux théologies sont exposées simultanément par l’Ancien Testament et j’aimerais suggérer – non pas prouver mais suggérer seulement – qu’elles ne sont pas séparables l’une de l’autre… qu’elles ne devraient jamais être séparées l’une de l’autre… que si elles sont séparées l’une de l’autre elles sont anéanties l’une comme l’autre, l’une par l’autre ; mais ensemble, elles se fécondent mutuellement.
            C’est ce que nous retenons et ce par quoi nous revenons à la lecture de Luc.

            Nous devons maintenant nous demander comment en Jésus tout cela, c'est-à-dire le cœur de l’Ancien Testament, est accompli, et mené, concernant l’humanité entière, à une indépassable plénitude.
            Cela suppose que nous considérions, que nous affirmions même, que ce qui est écrit de Jésus de Nazareth est susceptible de concerner profondément l’humanité. C’est assez audacieux – il nous faut bien prendre garde à ce que cette audace ne soit pas une insoutenable prétention. Que dirons-nous donc, avec hésitation ? En reprenant l’inspiration qui est la nôtre en parcourant l’Ancien Testament, nous dirons que partout où de grandes promesses sont suivies de grandes trahisons et de grands repentirs, l’Evangile – en tant que Nouveau Testament – est susceptible de concerner individuellement chaque être humain et collectivement tout groupe humain. Nous reprenons notre lecture en considérant les deux théologies mentionnées ci-dessus.
(1) En Jésus vivant, mort et ressuscité, il y a un jugement. Ce n’est pas seulement aux premiers disciples que s’adresse ce jugement : ils n’ont pas compris leur maître, ne l’ont pas défendu, et l’ont abandonné. Ce jugement concerne toutes celles et ceux qui ont entendu parler du Christ. L’histoire du monde est là pour l’indiquer, l’état du monde est là pour le confirmer : les humains se sont rendus, et se rendent encore coupables, de grands abandons, de grandes trahisons, de grands massacres et génocides. Jésus vivant, sa vie, son enseignement, sont le nom du jugement. Ce jugement concerne tous les humains – ou presque – et aussi toutes les institutions ecclésiastiques, ou séculières – comme l’ONU – les grandes et les petites… toutes étant en quelque manière plus intéressées par leurs traditions et leur survie que par le message de l’Evangile. Pour un Martin Luther King, pour une Mère Teresa, combien de légions de Tartuffes, ou seulement d’indifférents ?
Lorsqu’on voit jusqu’où va l’engagement de Jésus, lorsqu’on comprend même un peu son enseignement, lorsqu’on saisit jusqu’à quel point il fait don de lui-même, on ne peut qu’être confondu. Combien de fois les perles auront-elles été données à des cochons ? Combien de fois son enseignement aura-t-il été transmis et ignoré, sa personne invoquée et bafouée ? Combien de fois encore faudra-t-il qu’il meure ? Et combien de fois faudra-t-il encore qu’il ressuscite ?
Pour tous ceux qui le connaissent, Jésus de Nazareth est leur jugement. C’est ainsi que l’Ancien Testament donne à comprendre le Nouveau.
(2) Cependant ça n’est pas tout. En Jésus vivant, mort et ressuscité, il y a une inépuisable source de bénédiction. Son enseignement, même mille fois ignoré, demeure accessible : les Saintes Ecritures sont le livre le plus diffusé dans le monde. L’enseignement de Jésus ne cesse d’inspirer des humains, connus, ou inconnus, célèbres ou anonymes : d’authentiques témoins du ressuscité ne cessent d’apparaître dans l’histoire.
La résurrection du Fils de Dieu ne s’épuise pas en une fois au matin de Pâques, mais elle advient encore et encore, concrètement, dans des vies abimées, bouleversées. Elle advient non seulement comme espérance mais aussi comme réalité d’une vie renouvelée. Elle est autant de possibilités nouvelles, de chemins nouveaux, de pardon, de repentir et de réconciliation.
C’est ainsi aussi que l’Ancien Testament donne à comprendre le Nouveau.

Mais, direz-vous, tout ce langage est le langage de l’Alliance. Qu’est-ce qui change  entre l’une et l’autre ? Ce qui change, c’est que le monde s’est ouvert. Certaines composantes du Judaïsme de l’Antiquité avaient commencé à penser l’universel, à se penser comme religion de justice et de paix pour l’humanité. IHVH qui était un Dieu ethnique est devenu, en Jésus Christ, et dans le monde gréco-latin, un Dieu universel. Par son Messie – si l’on veut parler de Messie – qui a été cet homme-là, Dieu s’est adressé à tout homme, et l’intuition universalisante de certains maîtres juifs est devenue une espérance possible pour chaque être humain. Une branche du Judaïsme du premier siècle a été capable de transmettre cette espérance au plus grand nombre. Et c’est de cette branche-là que nous sommes issus.

Vous pourrez objecter que cette intuition universalisante a été capable d’horreurs, de massacres et de persécutions. Et vous aurez raison. Mais ces horreurs n’épuisent pas la théologie de la divine miséricorde. Les deux théologies dont nous parlons sont inséparables, pour le pire, et pour le meilleur, c’est la conviction qui nous porte maintenant.

Qui mettra le meilleur en œuvre ? La réponse est en toutes lettres dans le texte. « On prêchera (au nom du Christ) la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations (…). C’est vous – auditeurs, lecteurs – qui en êtes les témoins. » Amen


dimanche 8 avril 2018

Bienheureux ceux qui, ayant lu, ont cru (Jean 20,19-31)



Jean 19
19 Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Juifs, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit: «La paix soit avec vous.»
20 Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté. En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie.
21 Alors, à nouveau, Jésus leur dit: «La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie.»
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit: «Recevez l'Esprit Saint;
23 ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.»
24 Cependant Thomas, l'un des Douze, celui qu'on appelle Didyme, n'était pas avec eux lorsque Jésus vint.
25 Les autres disciples lui dirent donc: «Nous avons vu le Seigneur!» Mais il leur répondit: «Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n'enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n'enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas!»

26 Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d'eux et leur dit: «La paix soit avec vous.»
27 Ensuite il dit à Thomas: «Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d'être incrédule et deviens un homme de foi.»
28 Thomas lui répondit: «Mon Seigneur et mon Dieu.»
29 Jésus lui dit: «Parce que tu m'as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru.»

30 Jésus a fait sous les yeux de ses disciples bien d'autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre.
31 Ceux-ci ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom.



Prédication :
            Tout texte, toute histoire écrite, doit avoir une fin. Cette vérité concerne les évangiles. Comment terminer un évangile dont le principal protagoniste, Jésus de Nazareth, a accompli moult miracles et surtout, après avoir été mis à mort, ressuscite ? On n’imagine évidemment pas qu’il ressuscite pour mourir de nouveau. Et on n’imagine pas non plus qu’une fois ressuscité, il demeure les bras croisés et sans rien faire devant le spectacle de la misère du monde. Alors l’évangile n’a pas de fin ;  il est appelé à enfler, à devenir une lourde collection d’apparitions et de miracles. C’est d’ailleurs ce que sont certains des textes dits apocryphes : de lourdes et pittoresques collections de miracles toujours les mêmes. Et c’est aussi un peu le cas de la fin de nos évangiles. Le merveilleux appelle le merveilleux, le miracle le miracle, jusqu’au point où le merveilleux de l’Ascension s’impose pour enfin clore l’affaire. Gagne-t-on vraiment en crédibilité en ajoutant toujours un miracle après un autre miracle ? Pas sûr…
            Marc, dans sa version la plus ancienne, fait disparaître le ressuscité, et les femmes (Marc 16,8). Souvenez-vous : les femmes ayant constaté que le tombeau était vide, et ayant entendu la proclamation d’un ange, s’enfuient et ne disent jamais rien à personne. De la même manière, Jean, dans une version très courte, fait entrer Pierre dans le tombeau, fait dire au narrateur : « il vit et il crut », avant de renvoyer les disciples chez eux (Jean 20,10).
Ces deux fins très courtes, et paradoxales, invitent les lecteurs à poursuivre eux-mêmes et sans tarder l’aventure de l’Evangile. Nous avons parlé de cela la semaine dernière.

Dans une version un peu plus longue, Jean va faire de Marie-Madeleine la seule et unique personne qui rencontre le ressuscité, parle avec lui avant qu’elle n’aille témoigner vers les disciples. Apparemment sans suite, comme nous l’avons déjà vu. C’est une des fins possibles de l’évangile de Jean. L’évangile de Jean a six fins possibles… Nous venons de lire bout à bout la troisième et la quatrième. Ces deux fins mettent en question les apparitions du Ressuscité et la mission de ceux qui auront cru, et mettent en question aussi les miracles.
           
Avec Thomas, il y a quelque chose d’important à dire, et cette chose c’est : « Bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru. » Ne pas avoir vu, c’est ne pas avoir vu le Christ ressuscité. C’est aussi ne pas avoir vu le tombeau vide. C’est aussi ne pas avoir vu les miracles accomplis par Jésus. N’avoir pas vu, c’est au fond n’avoir personnellement aucune autre attestation de l’existence du Messie que celle constituée par le texte lui-même. C’est la situation de celles et ceux qui, dès trois ou quatre générations après les faits, n’ont rien d’autre que… l’évangile de Jean, lu seul ou en communauté.
C’est notre situation : nous avons l’évangile de Jean. Bien sûr nous avons plus que le texte que nous lisons ce matin puisque, en plus,  nous avons le chapitre 21 et les trois autres évangiles. Mais tout de même, nous n’avons qu’eux. Formellement, nous n’avons rien d’autre que des textes, et nous sommes tous parfaitement égaux dans cette situation : nous n’avons rien vu.
Nous pouvons penser que, lorsque cette fin de l’évangile de Jean a été écrite, il y avait encore de très vieilles gens qui prétendaient avoir été et être les seuls véritables témoins des événements. Nous pouvons aussi penser qu’il y avait aussi de plus jeunes gens qui se targuaient de visions spéciales et de savoirs particuliers. Et bien la fin de l’évangile de Jean, telle que nous l’envisageons maintenant, vient essayer de mettre un point final à toutes sortes de révélations spéciales et personnelles et sans doute aussi à mettre fin à des miracles et autres apparitions. La situation mise en place est la suivante : vous n’avez – nous n’avons – rien vu, mais, par contre, nous avons lu ; nous avons lu l’évangile de Jean.
Rien n’est à voir. Il n’y aura plus jamais rien à voir, mais chacun pourra ouvrir le livre, et lire.

            Et maintenant, voici une question : que faisons-nous lorsque nous lisons ? Déjà, avant même de commencer à lire, nous présupposons qu’il y a quelque chose d’intéressant dans le texte que nous nous apprêtons à lire. Nous savons qu’il va y avoir des éléments merveilleux. Nous consentons par avance – adultes que nous sommes – à la présence de ce merveilleux (des morts qui sortent de leur tombeau, des vivants qui passent à travers les murs, des malades qui guérissent…). Tous ces merveilleux événements vont arriver dans le texte. Alors nous lisons ; et lorsque nous lisons, tout un monde se déploie sous nos yeux, le monde du texte. Nous, lecteurs, en imagination, nous devenons spectateurs de ce monde, spectateurs des actions qui s’y déroulent, auditeurs des propos qui sont tenus, interpellés par les commentaires qui sont faits, juges des personnages ; nous sommes tout cela.
Nous sommes donc en imagination plongés dans ce monde, non pas avec la possibilité d’y intervenir, mais avec la possibilité sans limite d’interroger, de réfléchir, de rembobiner l’action, de la revivre, etc.
Et puis, vient un certain moment où nous cessons de lire, nous refermons le livre. Le texte demeure ce qu’il est, inchangé. Mais nous ? Le lecteur ? Que lui arrive-t-il ? Je ne peux pas me prononcer à votre place, mais, peut-être, le lecteur aura-t-il été touché, changé. Peut-être profondément touché. Au point de croire ? Nous lisons l’évangile de Jean… Peut-être. « Bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru », c’est ce qui est écrit. Bienheureux ceux qui, en ayant lu, ont cru !
Ainsi, ceux qui ont lu ont eu l’occasion de voir en imagination ce que Thomas a vu, d’entendre ce qu’il a entendu, d’être confondu et confus comme Thomas le fut. Convoque-t-on Dieu ? A-t-on – avons-nous – des conditions à lui poser ? Sommes-nous les maîtres et lui, le serviteur ? Et bien, en lisant cette finale, nous répondons – à notre honte – que oui, que parfois nous exigeons du Ressuscité des preuves de sa résurrection. Et l’amour dont parle si souvent Jésus dans l’évangile de Jean, son amour par lequel il aime, consent – même en tant qu’amour divin – à cet abaissement : il apparaît. Mais nous pouvons aussi réaliser l’énormité de notre demande et, peut-être, renoncer à cette demande. Nous pouvons commencer à croire.
Nous pouvons aussi en imagination assister à de grands miracles. Et comprendre que le miracle appelle plus souvent un autre miracle qu’il n’appelle la foi. Alors nous pouvons lire que 7 miracles sont nécessaires et suffisants. En choisissant de ne transmettre que 7 miracles fondamentaux, Jean suggère au lecteur de lire, et de méditer : pourquoi 7, pourquoi ces 7 là, et pourquoi pas d’autres, et pourquoi, ayant en imagination assisté précisément à ces 7-là le lecteur se trouve-t-il puissamment incité à prendre une décision.

Voilà. Cette finale de l’évangile de Jean est sous nos yeux. Nous la lisons, nous la méditons – c’est encore la lire – et nous la commentons – c’est toujours la lire – et nous refermons le livre. Je pense que nous ne sommes pas tout à fait indemnes. Il reste l’émerveillement – nous avons lu un texte marqué par le merveilleux. Mais aussi, nous nous sommes enfermés avec les disciples apeurés, nous avons senti l’odeur de leur peur, et le Seigneur et Dieu s’est tout de même présenté en personne, une première fois, puis huit jours plus tard, une seconde fois. Nous avons, en imagination, perçu son souffle et entendu ses paroles…  Et alors ? Avons-nous cru ?
Nous nous sommes souvenus des 7 miracles fondamentaux. Et si nous ne nous en sommes pas souvenus, nous allons rouvrir le livre, lire encore et nous demander pourquoi 7, ces 7 là et pas un de plus, doivent suffire pour croire.

Enfin, nous allons nous demander ce qu’est cette foi, ce croire dont parle Jean. Et bien, justement, croire, avoir la vie en son nom, c’est avoir une vie qui ne s’arrête pas sur l’apparent échec qu’est la mort de Jésus de Nazareth, mais qui le voit vivant et agissant avec ceux qui croient. Et qui s’en émerveille.
Que cette vie soit notre vie. Amen


dimanche 1 avril 2018

Elles ne dirent rien à personne (Marc 16,1-8) Pâques


Marc 16
1 Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l'embaumer.
2 Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé.
3 Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre de l'entrée du tombeau?»
4 Et, levant les yeux, elles voient que la pierre est roulée; or, elle était très grande.
5 Entrées dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme, vêtu d'une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur.
6 Mais il leur dit: «Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié: il est ressuscité, il n'est pas ici; voyez l'endroit où on l'avait déposé.
7 Mais allez dire à ses disciples et à Pierre: ‹Il vous précède en Galilée; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.› »
8 Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.
Il faudrait relire aussi Marc 8.31-33, Marc 9.30-32, Marc 10.32-34 et Marc 14.26-28. Relire, se souvenir, et raconter.
Prédication :
« …et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur » Fin du dernier texte lu ce matin. Et fin de l’évangile de Marc dans sa version la plus ancienne. Une fin pitoyable : trois femmes ont vu le tombeau vide et entendu la parole de l’ange mais elles s’enfuient, se taisent à jamais, et il n’y a aucune apparition du ressuscité. Ajoutez à ceci que les disciples ont disparu dans la nature et vous avez le bilan de l’évangile de Marc. On se demande si c’est la peine d’en parler…


Bien entendu, si vous prenez vos Bibles, vous allez voir, dans l’évangile de Marc, que Jésus apparaît de multiples façons (Marc 16.9 et suivants), ce qui peut rassurer. Ouf, il y a bien des attestations de la résurrection. Mais toutes les bonnes Bibles vous signaleront à cet endroit qu’il est manifeste que ces apparitions sont des ajouts au texte original : ce n’est pas la même langue grecque, ni le même style, ni le même auteur. Ce sont des rajouts, canoniques, oui, mais des rajouts tout de même…
La question à laquelle nous nous attaquons est celle des attestations de la résurrection de Jésus Christ Fils de Dieu. Quelqu’un demande « d’où tiens-tu que Jésus est ressuscité ? » et l’on répond « des gens l’ont vu, c’est écrit dans la Bible ». C’est vrai, Marc, dans son état final, ainsi que Matthieu, Luc et Jean introduisent, chacun dans son récit, des apparitions du ressuscité. Et pour certains lecteurs, cela va suffire pour prouver la résurrection. Pourtant prétendre que les récits bibliques de la résurrection constituent des preuves de la résurrection, c’est faire montre d’une naïveté considérable. C’est exactement comme affirmer que Dieu a créé l’univers en 6 jours calendaires il y a 6000 ±100 années, et s’est reposé le septième jour, c’est écrit dans la Bible…

Le génie de l’évangile de Marc dans sa première écriture, c’est d’attester la résurrection – d’en donner une attestation, un témoignage – sans jamais que n’apparaisse le ressuscité. Mais que se passe-t-il alors dans l’évangile de Marc qui atteste la résurrection ?
Pour tâcher de l’expliquer un peu, je voudrais commencer par vous faire remarquer que, dans l’évangile de Marc, lorsque Jésus ayant fait un miracle commande qu’on se taise, tout le monde en parle. Pourtant, si Jésus commande qu’on taise ses miracles, c’est qu’il souhaite que sa messianité ne soit pas confondue avec sa puissance miraculeuse. C’est qu’il souhaite que sa messianité survive à sa disparition. La foi au Fils de Dieu, comme la foi en Dieu le Père, doit être en mesure de répondre positivement de leur silence et de leur absence, et de répondre autre chose que c’est dans leur absence même qu’ils se rendent le plus présents. La preuve par le miracle n’est guère solide, la preuve par l’absence l’est encore moins…
La preuve par la présence présente aussi bien des inconvénients. Si Jésus ressuscité apparaît une fois il faudra, pour susciter l’adhésion du plus grand nombre, que beaucoup d’apparitions aient lieu. Heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru, est-il écrit, dans l’évangile de Jean. Mais Jean, hélas dirais-je aujourd’hui, dit cela après – et avant –  tout un tas d’apparitions… Marc est plus conséquent, et plus radical. Nous pouvons estimer que pour Marc, dans sa version la plus ancienne, une apparition du ressuscité est le plus grand poison de la foi en la résurrection.
Aussi affirmons-nous que la fuite et le silence des femmes apparaissent comme le meilleur moyen possible pour que la foi des disciples en la résurrection du Fils de Dieu ne soit pas fondée sur le vent d’apparitions. Mais sur quoi cette foi va-t-elle se fonder ?

Nous allons répondre. Qui sont les disciples de Jésus ? Ces gens sont des Hébreux et, depuis l’aube des temps, la survie spirituelle des Hébreux – leur foi – leur survie tout court parfois – tient à l’obéissance à deux commandements très simples : souviens-toi, raconte. Et vous savez bien que, pour les Hébreux, le verbe raconter ne signifie pas seulement faire un reportage exact et circonstancié, mais tâcher aussi d’interpréter, de donner à comprendre, ce qui se passe.

Et que se passe-t-il  donc, lorsqu’on lit l’évangile de Marc dans sa version la plus ancienne ? Il est manifeste, l’existence même de l’évangile de Marc indique clairement, que, après la mort du Fils de Dieu, il y a eu chez ses disciples, envers et contre tout, en l’absence de toute apparition du Ressuscité… il y a eu une activité – réflexion, écriture, prédication – qui correspondait à l’enseignement et à l’exemple reçus du Maître. L’actualité de la résurrection du Fils de Dieu, ce n’est pas l’activité du Fils de Dieu après sa mort, mais l’activité des disciples du Fils de Dieu après que celui-ci soit mort.
Alors quelle attestation, voire quelle preuve, avons-nous donc de la résurrection du Fils de Dieu ? Nous avons pour attestation l’évangile de Marc dans sa version la plus ancienne. Et nous devons cet évangile à quelques braves hébreux qui ont fait ce que tout hébreu peut faire lorsque son monde s’écroule : se souvenir, raconter. C’est ce qu’ils ont fait et c’est ce que fait pour nous le texte lui-même. En refusant toute apparition merveilleuse du Fils de Dieu à Pâques, et en parlant pourtant de sa résurrection, Marc veut orienter le regard de son lecteur sur tout le reste essentiel de la vie de Jésus. En somme, pour Marc, celui qui apparaît sous l’identité de Jésus de Nazareth et se fait baptiser dans le Jourdain (Marc 1.9), c’est le Ressuscité. Et il ne cesse d’apparaître pendant tout le récit. Et qui donc le fait apparaître ? L’auteur, les auteurs du texte – béni soit leurs noms !
Et après l’auteur du texte, vient le lecteur du texte. Lorsqu’il lit, puis se souvient, lorsqu’il raconte, c'est-à-dire met en œuvre ce qu’il a reçu et compris, il rend présent et visible le Fils de Dieu ressuscité.

Nous allons finir en revenant à notre point de départ : « Elles sortirent et s’enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées ; et elles ne dirent jamais rien à personne, car elles avaient peur. »
Que reste-t-il à faire, si l’on tout de même voir le Fils de Dieu Ressuscité ? Recommencer dans la joie et sans tarder la lecture, au début, en Marc 1.1 : « Commencement de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu ». Ce verset est le titre de tout l’ouvrage. De Marc 1.1 à Marc 16.8, nous n’avons que le commencement de l’évangile de Jésus Christ Fils de Dieu.
La suite de l’évangile, il nous appartient de l’écrire, c'est-à-dire de la penser, de la vivre et de la raconter. Qu’il en soit ainsi. Amen

dimanche 25 mars 2018

Monté sur un ânon (Marc 11,1-11 ; Zacharie 9,1-11)


Marc 11
1 Lorsqu'ils approchent de Jérusalem, près de Bethphagé et de Béthanie, vers le mont des Oliviers, Jésus envoie deux de ses disciples
2 et leur dit: «Allez au village qui est devant vous: dès que vous y entrerez, vous trouverez un ânon attaché que personne n'a encore monté. Détachez-le et amenez-le.
3 Et si quelqu'un vous dit: ‹Pourquoi faites-vous cela?› répondez: ‹Le Seigneur en a besoin et il le renvoie ici tout de suite.› »
4 Ils sont partis et ont trouvé un ânon attaché dehors près d'une porte, dans la rue. Ils le détachent.
5 Quelques-uns de ceux qui se trouvaient là leur dirent: «Qu'avez-vous à détacher cet ânon?»
6 Eux leur répondirent comme Jésus l'avait dit et on les laissa faire.
7 Ils amènent l'ânon à Jésus; ils mettent sur lui leurs vêtements et Jésus s'assit dessus.
8 Beaucoup de gens étendirent leurs vêtements sur la route et d'autres des feuillages qu'ils coupaient dans la campagne.
9 Ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient criaient: «Hosanna! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient!
10 Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père! Hosanna au plus haut des cieux!»
11 Et il entra à Jérusalem dans le temple. Après avoir tout regardé autour de lui, comme c'était déjà le soir, il sortit pour se rendre à Béthanie avec les Douze.

Zacharie 9
1 Proclamation. La parole du SEIGNEUR est arrivée au pays de Hadrak, et à Damas elle a fait halte, car au SEIGNEUR appartient le joyau d'Aram tout comme l'ensemble des tribus d'Israël,
2 de même Hamath, sa voisine, ainsi que Tyr et Sidon, où l'on est très habile.
3 Tyr s'est construit une forteresse, elle a accumulé de l'argent, épais comme la poussière et de l'or, comme la boue des rues,
4 mais voici que le Seigneur s'en emparera, il abattra son rempart dans la mer, et elle-même, le feu la dévorera.
5 À ce spectacle, Ashqelôn sera épouvantée, Gaza se tordra de douleur et Eqrôn se verra privée de son appui. Le roi sera éliminé de Gaza et Ashqelôn ne sera plus habitée.
6 Des bâtards s'installeront à Ashdod, je rabattrai l'insolence du Philistin.
7 J'ôterai de sa bouche le sang et d'entre ses dents, les mets abominables; alors lui aussi, comme un reste, appartiendra à notre Dieu. Il aura sa place parmi les clans de Juda et Eqrôn sera pareil au Jébusite.
8 Je camperai auprès de ma maison, montant la garde contre ceux qui passent et repassent; plus aucun tyran ne l'accablera au passage car, à présent, j'y veille de mes propres yeux.
9 Tressaille d'allégresse, fille de Sion! Pousse des acclamations, fille de Jérusalem! Voici que ton roi s'avance vers toi; il est juste et victorieux, humble, monté sur un âne - sur un ânon tout jeune.
10 Il supprimera d'Ephraïm le char de guerre et de Jérusalem, le char de combat. Il brisera l'arc de guerre et il proclamera la paix pour les nations. Sa domination s'étendra d'une mer à l'autre et du Fleuve jusqu'aux extrémités du pays.
11 Quant à toi, à cause de l'alliance conclue avec toi dans le sang, je renverrai tes captifs de la fosse où il n'y a point d'eau.
Prédication :

            Dans l’évangile de Marc – comme dans les trois autres évangiles – Jésus fait, une semaine avant sa mort et sa résurrection, une entrée en procession glorieuse à Jérusalem, monté sur un âne, ou un ânon. Jésus lui-même est à l’initiative de cette procession. Il en choisit la mise en scène. Elle obéit à un schéma biblique, issu de l’ancien testament : livre de Zacharie, chapitre 9. En choisissant cette mise en scène, Marc entend nous renseigner sur la forme qu’il entend donner à la messianité de Jésus.
            Nous pouvons parler de forme de la messianité, parce que la messianité peut prendre bien des formes dans la Bible. Dans l’ancien testament, par exemple, un puissant souverain étranger, aussi étranger à Israël que le Perse Darius (Esaïe 45), peut être considéré comme messie. Un roi aussi mauvais que le roi Saül est aussi messie. David évidemment sera appelé messie, son fils Absalom tout autant...
La messianité du messie peut en plus être tribale ou ethnique, c'est-à-dire ne concerner qu’une tribu, ou Israël tout entier, et mais la messianité peut aussi être transnationale, voire universelle, c'est-à-dire concerner toutes les nations de la terre, avec parfois une centralisation sur Jérusalem et le Temple, mais parfois avec une totale égalité entre toutes les nations.
Pour dire vrai, le messie et la messianité connaissent dans l’ancien testament autant de variantes que le salut dont nous avons parlé il y a quelques jours. Le nouveau testament n’est pas non plus univoque sur la messianité de Jésus. Considérez seulement le Messie triomphant en Apocalypse 19 (un glaive acéré sort de sa bouche, il se nomme Roi des rois, Seigneur des Seigneurs) et le Messie crucifié en Marc 15 (et au Psaume 22), qui hurle son sentiment d’abandon à la face des humains et sous un ciel désespérément vide.
            Marc fait référence à Zacharie 9. Quelle est la forme de la messianité en Zacharie 9 ? C’est une forme apparemment régionale. Avant même qu’il soit question de messianité, il est proclamé que tous ces territoires appartiennent à Dieu, et que sa parole y agit. Ainsi, le nord du pays (Phénicie), l’est (Aram), la bande côtière ouest (Philistie) vont-ils être objets d’un mystérieux ravage, opéré par la parole du SEIGNEUR – il faut entendre par Dieu lui-même – dont l’issue est extraordinairement étonnante puisqu’au terme de ce ravage, le Philistin – avec tous les autres – sera considéré comme un « reste », et « aura sa place parmi les clans de Juda » (v.7), c'est-à-dire que les nations voisines et ennemies perpétuelles d’Israël seront considérées par Dieu comme sa terre, son peuple et sont donc cohéritières de la promesse.
Quelle promesse ? Une promesse de sanctuarisation d’un grand Israël : de la Méditerranée jusqu’au bassin de l’Euphrate, de la Syrie et du Liban jusqu’au Golfe d’Aden. Sur ce grand territoire sera instaurée une paix éternelle, et la diaspora juive y reviendra tout entière. Comme centre de ce grand territoire, Jérusalem. Et comme roi de ce territoire, le Messie.
            Marc emprunte ainsi à Zacharie une certaine idée territoriale et politique de l’ère du Messie : fraternité paisible entre des peuples voisins, une forme d’unité religieuse, une capitale. On peut penser qu’à l’époque de Zacharie, les territoires qu’il mentionne correspondent à tous les territoires connus. Marc, reprenant Zacharie, imaginant alors une messianité universelle, fraternelle et paisible.

Mais quel Messie pour cela ? Nous avons lu qu’il s’avance, « juste et victorieux, humble, monté sur un âne » (v.9). Qu’il soit monté sur un âne met d’accord tous les traducteurs. Mais les trois qualificatifs posent quelques problèmes. Nous partons de ce que nous avons lu, le Messie est  juste, victorieux et humble. Et nous approfondissant le sens de ces trois termes.
            Il est juste. Le premier homme de la Bible dont il est dit qu’il est juste, c’est Noé. Un juste, c’est quelqu’un qui ne tord pas le cours de la justice, qui juge sans discrimination, qui ne fausse pas les poids dans le commerce, et qui refuse tout cadeau. Il est sans fraude et sans violence.  Tel est le juste, tel est le Messie selon Marc. Les qualités du juste sont longuement mentionnées dans les Psaumes et dans les livres de sagesse. Et ces qualités en font quelqu’un de fragile, voire de vulnérable. Il est écrit dans la Bible que le juste est souvent la risée des hommes (Job 12,4). Le problème du juste souffrant est un problème qui a tourmenté la littérature du proche Orient ancien longtemps avant que la Bible n’existe. Le Messie selon Zacharie est juste – une qualité qui va de pair avec une infinie fragilité. On ne pense pas souvent à ça lorsqu’on lit le récit des Rameaux.
            Seconde qualité du Messie selon Zacharie (et Marc) : il est victorieux, d’après la plupart des traducteurs. Mais nous nous méfions des traducteurs. A bien y regarder, le mot victorieux est clair en grec (LXX), mais pas en hébreu. En hébreu, le roi messie qui vient n’a pas remporté la victoire par ses propres forces ; littéralement, il a été sauvé. Le roi messie est victorieux, soit, mais parce qu’il a été sauvé. On ne dit pas par qui… et l’on irait bien trop vite en besogne en mettant là qu’il a été sauvé par Dieu. Le Messie a été sauvé. Seconde marque de fragilité à laquelle on ne pense jamais en lisant le récit des Rameaux.
            Troisième qualité du Messie, nous avons lu qu’il est humble. Ce serait mieux de dire méprisé. Le Messie est semblable à ce que le peuple d’Israël était en Egypte. C'est-à-dire fort peu de chose, vulnérable, livré à ses dominateurs, sans gloire, sans droits. On ne pense pas à ça en lisant le récit des Rameaux.
            La royauté du roi Messie selon le prophète Zacharie – et selon Marc la royauté du Fils de l’homme, est ce qu’on peut appeler une royauté faible, sa force est une force désarmée, elle s’avance pour se proposer, pour s’offrir, elle appelle, mais jamais elle ne s’impose d’elle-même... comment le pourrait-elle ?
C’est à cette royauté que Jésus est identifié le jour de son entrée dans Jérusalem, monté sur un âne. Comment cette royauté pourrait-elle l’emporter ? Pourvu que quelques-uns répondent à l’appel. Mais l’appel est si faible, si ténu…
            Ont-ils eu conscience de tout cela, les gens qui, pleins de joie, ont suivi la procession ? Le texte de Marc ne fait aucun commentaire. Il laisse là l’événement. Le moment de liesse a eu lieu. Marc prend acte de cette liesse, comme si elle était juste et légitime : pourquoi la foule des disciples et le peuple ne se réjouiraient-ils pas ? Et de quel droit des observateurs éclairés comme nous le sommes leur adresseraient-ils un reproche ?          Il y a de la joie le jour des Rameaux, « Au cœur humain la joie est bonne ». Et pour ce qu’il en est des grands engagements suivis des lâchetés que nous savons, il y a toute la semaine sainte.

            Mais tous ces gens qui ont escorté Jésus, qu’ont-ils fait, ensuite ? Nous ne le savons pas. Feu de paille pour certains, conversion durable pour d’autres, et toutes les nuances sont possibles. Ils sont rentrés chacun chez soi, sans doute. Et la journée s’est finie là, et tout le monde est allé dormir.
Pour nous qui avons compris la signification de cette procession, qui avons compris quelle royauté va avec la messianité de Jésus, une fois la procession achevée, il nous reste la question : allons-nous suivre ce roi-là ? allons-nous être habités par les sentiments qui étaient les siens ? allons-nous faire montre d’humilité et de douceur ? allons-nous nous reconnaître comme sauvés ? En somme, allons-nous incarner cette messianité ?
Je laisse en suspens ces questions. A chacun de répondre en son cœur. Puissions-nous répondre chacun et tous ensemble par un oui résolu. Amen

dimanche 18 mars 2018

Difficile engagement (Jean 12,20-28)


Jean 12
20 Il y avait quelques Grecs qui étaient montés pour adorer à l'occasion de la fête.
21 Ils s'adressèrent à Philippe qui était de Bethsaïda de Galilée et ils lui firent cette demande: «Seigneur, nous voulons voir Jésus.»
22 Philippe alla le dire à André, et ensemble ils le dirent à Jésus.
23 Jésus leur répondit en ces termes: «Elle est venue, l'heure que le Fils de l'homme soit  glorifié.
24 En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance.
25 Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s'y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle.
26 Si quelqu'un veut me servir, qu'il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, le Père l'honorera.
27 «Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je? Père, sauve-moi de cette heure? Mais c'est précisément pour cette heure que je suis venu.
28 Père, glorifie ton nom.» Alors, une voix vint du ciel: «Je l'ai glorifié et je le glorifierai encore.»
Méditation :
            Voici une question simple : pourquoi Jésus déclare-t-il que l’heure est venue que le Fils de l’homme, c’est à dire lui-même, soit glorifié ?
            Il n’est pas nécessaire d’aller chercher trop loin la réponse à cette question. Elle est sous nos yeux. Jésus déclare que l’heure est venue que le Fils de l’homme soit glorifié, parce que quelques Grecs, qui sont montés à Jérusalem pour adorer à l’occasion de la fête (Pâque), s’adressent à Philippe, lui font la demande “Nous voulons voir Jésus !”, et que Philippe va le dire à André, et que tous deux vont le dire à Jésus. La raison pour laquelle l’heure est venue que le Fils de l’homme soit glorifié est là tout entière.
La renommée de Jésus a traversé les frontières. On veut le voir. Des gens venus de loin à Jérusalem pour adorer au Temple Dieu qu’on ne voit pas se mettent plutôt à demander à voir Jésus, et semble-t-il avec insistance.
Voir Jésus, qu’est-ce que cela apporte au fait de croire ? Nous sommes dans l’évangile de Jean et c’est dans cet évangile qu’on peut lire : « Heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru. »

Cette demande des pèlerins grecs nous indique  qu’il est en train de se mettre en place autour de Jésus une sorte de religiosité du voir plutôt qu’une religion du croire. Une religiosité du voir consacrera la domination de ceux qui auront vu sur ceux qui n’auront pas vu. C’est la violence possessive du voir qu’il faut ici identifier. Et c’est parce que ce processus est en train de se mettre en route que Jésus déclare que l’heure est venue que le Fils de l’homme soit glorifié.

Comment le Fils de l’homme va-t-il être glorifié ? Une fois encore, la réponse est sous vos yeux : « Si le grain ne meurt… » La glorification du Fils de l’homme, c’est sa Passion. Et sa Passion va être vue ! Non pas par quelques bienheureux élus, mais par tous ! Elle sera, cette Passion, une exhibition publique, obscène, humiliante, infâmante. Elle sera l’occasion pour les disciples de prendre la fuite et de renier. La Passion du Christ est vraiment tout le contraire d’un événement miraculeux auquel quelques privilégiés auraient assisté pour leur propre gloire. La Passion est infâmante pour le Fils de l’homme, elle est infâmante aussi pour ses disciples.

C’est crucifié que le Fils de l’homme est glorifié. La gloire du Fils de l’homme n’est donc que fort peu de choses, c’est une très faible gloire. Ce genre de gloire est susceptible de porter un fruit qui ne soit pas un fruit pourri d’arrogance et de vanité. Et du fruit, elle en portera, peut-être. Rien n’est certain.
Alors on peut donc comprendre que Jésus ait l’âme troublée au moment d’être ainsi glorifié, au moment de son ultime engagement.

Tout comme nous pouvons avoir l’âme troublée au moment de nous engager à la suite du Christ, au service de son Eglise : même le Fils de l’homme, notre Seigneur Jésus Christ, a hésité.

Mais voici qu’une promesse lui est faite, et est faite aussi à ceux qui choisiront de le suivre. Dieu a glorifié son nom, et il le glorifiera encore.

Oui, il le glorifiera encore. Je le crois fermement.



Prière
Seigneur notre Père ! Tu nous le dis aujourd’hui comme hier et tu nous le diras demain comme aujourd’hui : tu n’as pas cessé de nous aimer et c’est pourquoi tu nous as attirés à toi, par ta seule bonté.
Nous t’écoutons : fais que nous t’écoutions bien ! Nous croyons en toi : viens en aide à notre incrédulité ! Nous voulons t’obéir : abolis en nous la mollesse et la dureté qui font obstacle à une véritable obéissance. Nous nous confions en toi : expulse de nos cœurs et de nos esprits tous les fantômes, afin que notre confiance soit pleine et joyeuse. Nous nous réfugions en toi : fais-nous abandonner une bonne fois ce qui nous retient en arrière et donne-nous de regarder en avant et de progresser avec une assurance plus sereine.
(…)
Karl Barth (1886-1968)
Se présenter devant Dieu

dimanche 11 mars 2018

Par grâce, par le moyen de la foi (Ephésiens 2,1-10 & 14-16)


Ephésiens 2
1 Et vous, qui étiez morts à cause de vos fautes et de vos péchés 2 où vous marchiez autrefois, quand vous suiviez le mouvement de ce monde, le prince des puissances de l’air, l'esprit qui agit encore maintenant en ceux qui sont endurcis…

3 Nous étions de ce nombre, nous tous aussi, qui nous abandonnions autrefois aux désirs de notre chair : nous faisions ses volontés, suivions ses impulsions, et nous étions tout comme les autres, des gamins d’une nature excessivement emportée.

4 Mais Dieu est riche en miséricorde; à cause du grand amour dont il nous a aimés,
5 alors que nous étions morts à cause de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ – c’est par grâce que vous avez été sauvés –,
6 avec lui, il nous a ressuscités et faits asseoir dans les cieux, en Jésus Christ.
7 Ainsi, par sa bonté pour nous en Jésus Christ, il a voulu montrer dans les siècles à venir l'incomparable richesse de sa grâce.
8 C'est par la grâce, en effet, que vous avez été sauvés, par le moyen de la foi; vous n'y êtes pour rien, c'est le don de Dieu.
9 Pas par les œuvres, afin que nul n'en tire orgueil.
10 Car c'est Lui qui nous a faits; nous avons été créés en Jésus Christ pour les œuvres bonnes que Dieu a préparées d'avance afin que nous y marchions.

14 C'est Lui, en effet, qui est notre paix: de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation: la haine.
15 Il a aboli la loi et ses commandements avec leurs observances. Il a voulu ainsi, à partir du Juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix,
16 et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix: là, il a tué la haine.

Prédication

            Il y a, dans l’épître aux Ephésiens, une phrase qui doit être chère aux oreilles des enfants de la Réforme, aux Protestants que nous sommes : « C’est par grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. » C’est là la traduction la plus courante de ce verset, traduction qui se poursuit par l’affirmation que cette foi – ou cette grâce avant la foi – est un don de Dieu, que ce salut n’advient pas par les œuvres. Tout cela est, si j’ose dire, bien de chez nous. Mais en même temps, vous pouvez trouver pour ces versets des traductions très différentes les unes des autres. Celle que je vous donne entend être aussi proche que possible du grec. Mais le grec de ces versets n’est pas simple. Ma traduction porte la trace d’une double perplexité que je voudrais partager avec vous. Premièrement, perplexité au sujet de la foi, précisément sur l’expression « par le moyen de la foi ». Deuxièmement, perplexité sur le salut : sauvé, mais de quoi ? Ce sera là le plan de cette prédication. 

Premièrement donc, la foi. Si c’est bien par grâce que nous sommes sauvés, que manque-t-il, et pourquoi ajouter la foi ? A qui Dieu la donne-t-il donc ? Et à quoi correspond-elle ? Dieu la donne à nous, c'est-à-dire à l’auteur et aux destinataires de la lettre, mais, apparemment, il ne la donne pas à certains autres. Le monde se partagerait donc entre les sauvés, un groupe, et les autres, sur un critère avoir ou n’avoir pas reçu la foi. Qu’aura-t-on à se dire, de part et d’autre d’une foi faisant mur de séparation ? Et lorsque quelqu’un viendra nous affirmer que Dieu ne lui a pas donné la foi, qu’aura-t-on à répondre ?

Mais qu’est-ce que la foi ? Une appétence, donc un sentiment, dont l’être humain n’est pas l’auteur, qui est don de Dieu, et qui fait que certains récipiendaires spécialement élus se tournent vers Dieu… pendant que d’autres s’en détournent ? Est-ce cela, la foi ? Un sentiment profond et inaltérable ? On peut le penser. Mais on ne peut pas bibliquement le soutenir. Car en tant que sentiment soit disant d’origine divine, cette foi ne résiste pas vraiment face à certaines passions humaines (lorsque le roi David, à qui Dieu avait donné la foi, a regardé la belle Bethsabée, femme d’Urie le Hittite, la foi de David s’est singulièrement délitée… lorsque le prophète Elie, a reçu les menaces de mort de la part de la reine Jézabel, la foi que Dieu lui avait donnée s’est évaporée… La foi, un sentiment ? David et Elie feront, après leurs déconvenues,  des expériences personnelles profondément bouleversantes – initiative de Dieu – qui restaureront en eux un sentiment d’humilité, de dépendance à l’égard de Dieu, de liberté face aux humains et d’engagement… sentiment qu’on nomme la foi.
Mais chacun ne vit pas de telles expériences. On ne peut pas dire de la foi qu’elle est seulement un état d’esprit que Dieu donne à tous au moment d’expériences extraordinaires, expériences de salut... Dans Ephésiens 2, ne dire que cela reviendrait à faire de la communauté un petit groupe d’élus, au langage uniformisé, en somme, une petite secte…
Il y a une autre manière d’envisager la foi, qui est de dire que la foi est le trésor mis à portée de tous premièrement dans les Saintes Ecriture et secondement dans les grands textes traditionnels, comme le Credo, les catéchismes, les textes des grands commentateurs, les propos des grands prédicateurs. « Ils ont Moïse et les Prophètes, qu’ils les écoutent… » Il y a là un trésor qui est à la portée de tous. C’est un moyen, un moyen que Dieu emploie pour se faire connaître ; ce moyen est mis à la disposition de tous. On l’appelle aussi la foi. Ce patrimoine est si ancien, si riche, si complexe et si beau qu’on peut le dire don de Dieu, même si des milliers d’hommes nous ont précédés pour le constituer et pour le transmettre.
Par la lecture, par l’étude, par la fréquentation de ce grand trésor, les yeux de chacun peuvent un jour s’ouvrir, les oreilles peuvent entendre comme un faible appel, une invitation à changer de vie, à transformer le monde…  par la foi, le salut étant l’horizon de cette vie. On peut bien dire alors que c’est par le moyen de la foi qu’on est sauvé.
Alors, la foi est-elle un sentiment intime partagé par une poignée d’élus ? La foi est-elle le trésor de toute l’Eglise ? Nous n’allons exclure ni l’un ni l’autre. Nous refusons de trancher.

            Deuxième partie de notre méditation, maintenant, de quoi sommes nous sauvés ? Il faut toujours être prudent lorsque, Bible en main, on parle de salut. Car le mot salut peut prendre une bonne dizaine de sens : on peut être sauvé du néant, guéri miraculeusement d’une maladie, retrouver une terre promise, rebâtir un temple, être libéré d’un oppresseur, être délivré d’une angoisse existentielle, retrouver la joie liturgique… et tout cela s’appelle salut. Rien que dans les 13 versets d’Ephésiens que nous méditons, il y a 5 – au moins – réalités différentes qu’on peut appeler salut. Chacune de ces 5 réalités peut être vue comme essentielle par tel petit groupe de personnes ; ce petit groupe emploiera exclusivement le mot salut pour parler de cette réalité, a tel point qu’il se peut que méfiance, puis défiance, division, haine s’ensuivent. Dans ces 13 versets :
-          Etre sauvé : ce peut être acquérir une certaine maîtrise de soi,
-          Etre sauvé : ce peut être être libéré du tourment de ses fautes,
-          Etre sauvé : ce peut être prendre conscience de réalités mystiques supérieures (être ressuscité et être assis dans les cieux en Jésus Christ ; on peut dans ce registre friser ici la révélation gnostique,
-          Etre sauvé : ce peut être être rendu capable d’œuvres bonnes (le salut est alors diaconal),
-          Etre sauvé : ce peut être être libéré des obligations de la Loi (un salut libertaire)…
Et ce n’est sans doute pas sans raisons sérieuses que l’auteur de l’épître aux Ephésiens, autour de ces idées de salut, emploie les mots d’orgueil, de haine, de murs de séparation, de mort, et place en face de ces mots des expressions comme créer un seul homme nouveau, établir la paix, faire une unité… Il a dû, le pauvre, assister à des déchirements funestes. Et quand ces déchirements arrivent, la question qui se pose n’est pas “Qu’est-ce que le salut ?” mais “Que dis-tu, toi, du salut que proposent tes semblables ?” Et il est impossible de dire que tout se vaut. Ce n’est pas vrai.
Ce qui est vrai, c’est qu’il y a des manières de mettre en avant son propre salut qui sont des manières arrogantes, orgueilleuses, manières qui, parfois, deviennent violentes, voire meurtrières.
Ce qui est vrai aussi, c’est que tous n’ont peut-être pas besoin du même salut à tel moment de leur vie, et selon leur propre caractère.

Que faire, donc, de tous ces gens, de toute cette complexité ? Comment vivre ensemble alors qu’existe une diversité apparemment irréconciliable sur l’essentiel ? Le troisième moment de notre méditation porte sur les derniers mots du texte : « par le moyen de la croix, là, il a tué la haine ».
Que reste-t-il du ministère public de Jésus de Nazareth une fois qu’il a été crucifié ? Avoir fini crucifié est si infâmant que s’il reste quelque chose de ses enseignements et de ses miracles, ce ne peut être qu’un très faible appel, un discret « Va et fais de même », appel qui attend, appelle qui espère une réponse.
Et il faut bien dire alors que la foi chrétienne n’est pas un recueil de vérités qu’on proclame haut et fort, mais un faible appel auquel humblement on répond, sans rien attendre, ni de reconnaissance, ni de rétribution.
Sommes-nous de ce bord-là ? Sommes-nous de ce presque rien d’espérance, et d’engagement pourtant inconditionnel ? Dieu sonde les reins et les cœurs. Et nous, nous avons à marcher, à vivre notre vie et notre foi.