dimanche 1 décembre 2013

La fin des temps n'est pas forcément infinie souffrance (Matthieu 24,37-44)

Matthieu 24
 37 Ce qui arriva du temps de Noé arrivera de même à l'avènement du Fils de l'homme.
38 Car, dans les jours qui précédèrent le déluge, les hommes mangeaient et buvaient, se mariaient et mariaient leurs enfants, jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche;
39 et ils n’en surent rien, jusqu'à ce que le cataclysme vienne et emporte tout : il en sera de même à l'avènement du Fils de l'homme.
40 Alors, de deux hommes qui seront dans un champ, l'un sera pris et l'autre laissé;
41 de deux femmes qui moudront à la meule, l'une sera prise et l'autre laissée.
42 Veillez donc, puisque vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra.
43 Sachez-le bien, si le maître de la maison savait à quelle veille de la nuit le voleur doit venir, il veillerait et ne laisserait pas percer sa maison.
44 C'est pourquoi, vous aussi, soyez préparés, car le Fils de l'homme vient à l'heure qui n’y ressemble pas.

Prédication
Aujourd’hui est-il très différent d’hier ? Et demain sera-t-il très différent d’aujourd’hui ? Nous pouvons avoir bon espoir que ces trois journées passées nous auront épargnés, se seront déroulées sans accident grave. Des causes à peu près similaires auront produit des effets à peu près semblables. Le petit ou le grand savoir que nous avons ne sera pas pris en défaut. Et nous envisagerons alors demain sans angoisse. On peut appeler ça une vie tranquille, une bonne petite vie. Et si l’on demande à ceux qui mènent cette vie comment ils vont, ils pourront répondre : « C’est une bonne journée, il ne s’est rien passé. »
           
Ce qu’évoque le texte que nous méditons ce matin est d’une toute autre nature. On peut l’appeler « ce qui arriva du temps de Noé », ou peut aussi l’appeler « l’avènement du Fils de l’homme ». Cela s’appelle un cataclysme. Et ce qui caractérise un cataclysme, c’est que rien de ce qu’on sait ne vous y a préparé. Du cataclysme que fut le déluge que relate la Genèse, Jésus ne dit pas qu’il les emporta tous, mais qu’il emporta tout. Ce que dit donc Jésus, c’est qu’à l’avènement du Fils de l’homme, tout sera emporté.
Un cataclysme est un événement qui n’est pas inscrit dans le temps tout comme nous le percevons : il n’est pas inscrit dans le passé, il n’y a rien dans le présent qui permette de le décrire, et il ne laisse aucune place à l’avenir. On peut ajouter à ce tableau terrible que, lors d’un cataclysme, aucune justice n’est respectée : deux hommes sont dans un champ, l’un est pris, pas l’autre, deux femmes sont occupées à moudre, l’une est prise, pas l’autre.
Il est donc tout à fait approprié de dire d’un cataclysme que c’est la fin des temps.

Nous ignorons tout de la fin des temps, nous l’avons bien expliqué. Mais que voulons-nous savoir de cette ignorance ? Acceptons-nous cette ignorance ? Ceux qui vivaient du temps de Noé, si nous lisons bien, ne voulaient rien savoir de cette ignorance. Leur existence était tout entière dévouée à des tâches utiles, à des tâches nécessaires : manger, boire, se reproduire. Il n’y avait pas de place dans leur vie pour une tâche aussi inutile que « entrer dans l’arche »
Précisons bien ce qu’est entrer dans l’arche. Nous devons le préciser non pas en nous souvenant de Noé construisant sa caisse en bois et y rassemblant sa propre famille et un couple de chaque espèce animale. Entrer dans l’arche, au sens du texte que nous méditons, c’est bâtir le temps autrement que nous l’avons repéré. Entrer dans l’arche c’est consacrer une part de temps à une pratique qui est tout à fait inutile, qui n’assouvit rien, qui ne produit rien en terme de savoir ni en terme de profit, qui ne protège de rien… qui n’a qu’un seul but, ne pas nous laisser cultiver en nous-mêmes l’ignorance de la fin des temps. C’est être conscient de la possibilité d’un cataclysme. Peut-être d’ailleurs ne vivrons-nous qu’un seul cataclysme, qu’une seule fin des temps, mourir, peut-être en vivrons-nous plusieurs. Entrer dans l’arche, c’est refuser de vivre en l’ignorant.

            Entrer dans l’arche, dans le langage de l’Evangile, cela s’appelle « veiller ». Veiller, c’est un commandement. Veillez, non pas parce que vous savez qu’un cataclysme arrivera, mais bien au contraire parce que vous ne savez pas : on ne sait ni quand, ni quoi, on sait qu’on ne sait pas, on sait qu’il ne restera rien de ce qu’on aura su, et c’est pourquoi il faut veiller.
            Et on en imagine déjà qui vont, d’une manière tout à fait obsessionnelle, redoubler d’attention, accumuler les prédictions, redoubler de prudence afin de n’être pas surpris, afin d’être certain d’être pris plutôt que laissé. Mais, s’il s’agit de vivre, de continuer à vivre ici bas, ne vaudrait-il mieux pas être laissé, plutôt que pris ? On en imagine aussi qui vont en perdre le sommeil, parce qu’il faut veiller, veiller, et encore veiller.
            Or, le maître de la maison, qui ne sait pas à quel moment de la nuit le voleur viendra, ne veille pas. Il dort. Etonnante précision, curieux retournement. Veiller, c'est-à-dire ne pas cultiver en soi l’ignorance de la fin des temps, c’est ce qui permet de trouver le repos. Celui qui veille ardemment dans la perspective de la fin des temps est un être tout à fait paisible, tout à fait confiant.
           
            Maintenant, interrogeons-nous. Interrogeons surtout en nous l’image terrible que nous avons de la fin des temps. Nous pensons exclusivement que la fin des temps est terrible. Et pourtant, nous avons dit d’elle qu’elle est plutôt caractérisée par le fait que nous n’en avons aucun savoir : pourquoi alors imaginons-nous quelque chose de terrible, de terriblement douloureux ?
A cette question ajoutons la fin du dernier verset du texte que nous avons lu, tel que je l’ai traduit : « le Fils de l’homme vient à l’heure qui n’y ressemble pas. »
Pourquoi la fin des temps ressemblerait-elle seulement à un cataclysme de souffrance ? Pourquoi, au lieu d’être effarement et sidération, la fin des temps ne pourrait-elle pas être émerveillement et joie ? Pourquoi, au lieu de nous amener à souhaiter quitter ce monde, ne nous amènerait-elle pas à désirer y vivre le plus longtemps possible ? Et pourquoi, alors, au lieu de dire, au futur, qu’elle viendra, ne dit-on pas, au présent, qu’elle advient déjà ? La fin des temps peut bien être un moment d’émerveillement et de joie, un moment qui advient au présent et qui nous fait désirer vivre dans ce monde tant que le Seigneur nous y prêtera vie.
            Si tel est le cas, l’Evangile n’est pas là pour nous rendre résistants à la peine mais perméables à la grâce. Et cette perméabilité peut être éprouvée chaque jour. Les instants de grâce, qui sont autant d’occasion d’émerveillement, qui sont autant de fins des temps, sont infiniment plus fréquents que les grandes catastrophes.
            Lorsque Noé entra dans l’arche, il ne fit peut-être rien de plus que s’efforcer chaque jour de discerner la présence de Dieu dans les minuscules miracles de la vie ; ainsi se prépara-t-il joyeusement et gravement à la fois à ce cataclysme dont il n’avait aucun savoir, qui emporta tout et même la volonté destructrice de Dieu, et dont lui, Noé, put pourtant se relever.

            Que le Seigneur ouvre nos yeux à son ordinaire présence, à la quotidienne merveille de sa grâce, et qu’il nous préserve ainsi d’être anéantis par le pire de ce qui nous arrivera. Amen

dimanche 24 novembre 2013

Fête du Christ Roi (Luc 23,35-43)

Fête du Christ Roi, ou du Christ Roi de l’Univers, selon qu’on considère (avec l’encyclique Quas primas de Pie XI, en 1925 – après la Grande Guerre et après la création de la Société des Nations) que toutes les nations devraient obéir aux lois du Christ (ceux qui professent aujourd’hui encore ceci célèbrent cette fête le dernier dimanche d’octobre, juste avant la Toussaint – lors même que les protestants, eux, ce même jour, célèbrent la Réformation), ou selon qu’on considère plutôt, après la réforme liturgique de 1969 (après donc le Concile), qu’en Christ est récapitulée toute la création, doctrine à vrai dire pas vraiment neuve puisque c’est Irénée de Lyon qui l’a formulée le premier, à la fin du IIè siècle, et reprise alors par l’Eglise catholique dans une perspective moins politique que la fête de 1925 ; le fondement biblique principal de l’interprétation d’Irénée est en Colossiens 1,12-20.

Luc 23 
35 Le peuple se tenait là, et regardait. Les autorités se moquaient de Jésus, disant: Il a sauvé les autres; qu'il se sauve lui-même, s'il est le Christ, l'élu de Dieu !
 36 Les soldats aussi se moquaient de lui; s'approchant et lui présentant du vinaigre,
 37 ils disaient: Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même !
 38 Il y avait au-dessus de lui cette inscription: Celui-ci est le roi des Juifs.
 39 L'un des malfaiteurs crucifiés blasphémait, disant: N'es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et sauve-nous !
 40 Mais l'autre le reprenait, et disait: Ne crains-tu pas Dieu, toi qui subis la même condamnation ?
 41 Pour nous, c'est justice, car nous recevons ce qu'ont mérité nos actes; mais celui-ci n'a rien fait de mal.
 42 Et il dit à Jésus: Souviens-toi de moi, quand tu viendras dans ton règne.
 43 Jésus lui répondit: Je te le dis en vérité, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis.

Prédication
                Aujourd’hui, c’est le dernier dimanche avant l’Avent, c’est donc, dans notre calendrier liturgique, la fin de ce qu’on appelle le temps de l’Eglise. Ce dimanche porte parfois le nom de dimanche du Christ Roi.
            Vous vous dites que ça ne nous concerne guère, et que ce sont des affaires entre catholiques. Seulement, notre lectionnaire dimanches et fête conserve le texte biblique et supprime la mention « Christ Roi ». On nous gratifie ainsi, sans crier gare, d’un texte de la Passion dont la présence à cette période de l’année est difficilement justifiable.
            Fête du Christ Roi, mais de quelle royauté parle-t-on ? Nous pouvons, bien entendu, imaginer le temps de l’Eglise arrivé à un certain accomplissement ; nous pouvons imaginer alors un unique gouvernement mondial qui serait basé sur l’Evangile. Il existe bel et bien une utopie évangélique, un rêve de cité renouvelée, d’où auraient disparu la souffrance et les larmes. Seulement une question peut être posée : est-ce qu’une seule fois dans l’histoire une religion s’est trouvée à la tête d’un pays sans abuser de la position qui était la sienne ? A ma connaissance, ça ne s’est jamais produit. Il doit exister dans l’âme humaine une propension totalitaire à laquelle nul n’est en mesure de résister lorsqu’il a acquis suffisamment de pouvoir… De ce genre de royauté nous ne voulons pas, et même si, en se réclamant du Christ, elle venait à être instaurée sur nous il nous faudrait alors prier le Christ qu’il nous donne la force de résistance dont nous aurions besoin.

            De quelle royauté du Christ parle-t-on lorsqu’on parle du Christ Roi à la fin du temps de l’Eglise ? Un texte biblique nous a été proposé. Lisons-le, comme une parabole. Nous y voyons trois crucifiés. Les romains, lorsqu’ils crucifiaient un homme, faisaient figurer le motif de la condamnation : ici « brigand » pour deux hommes, et « roi des Juifs » pour l’autre.

            Mais nous voyons d’abord le peuple, un peuple qui ne fait rien et ne dit rien, un peuple au spectacle. L’un est peut-être dans l’effarement, un autre dans une vilaine jouissance, un autre encore dans une secrète révolte, un autre enfin dans un certain contentement, parce que ça n’est pas à lui que ça arrive. Rien n’émerge de ce peuple, ni parole, ni action, tout comme rien n’émerge parfois de nos pensées trop confuses, ou trop savantes. L’Eglise serait-elle cela ? L’Eglise, devant le spectacle du monde, serait-elle un peuple confus, indécis, silencieux et voyeur ? Si l’Eglise devenait cela, son temps serait fini, elle ne serait plus l’Eglise du Christ…

            Dans notre texte nous voyons ensuite les autorités religieuses, et les autorités religieuses donnent dans la raillerie. On pourrait dire, d’une manière assez sévère, que les autorités ecclésiastiques ont toujours horreur du Christ vivant, du Christ qui interpelle, qui célèbre la vitalité contre les institutions. Entre des autorités religieuses établies et le Christ vivant, les relations ne peuvent être que tendues ; elles ne peuvent être fécondes d’ailleurs que si elles sont tendues. Une Eglise réduite au pouvoir cynique et railleur de ses autorités est une Eglise assassine, une Eglise morte. On peut le dire autrement : l’Eglise n’est rien sans le Christ. Mais ça n’est qu’une partie de la vérité, la plus simple.
Lorsque les autorités raillent le Christ, elles disent malgré elles l’autre partie, difficile, de la vérité : le Christ n’est rien sans l’Eglise. Le Christ en sauve d’autres, mais il ne peut pas se sauver lui-même, il ne veut pas se sauver lui-même. Il en va de la dignité, de la vérité, de l’existence même de l’Eglise qu’elle le sache et qu’elle l’assume. L’Eglise est en quelque manière responsable du Christ, responsable de ce qu’elle en fait, de ce qu’elle en fait connaître. Mais, dans le texte que nous méditons, cette vérité, les autorités railleuses qui assistent à la crucifixion ne veulent ni la connaître, ni l’assumer.

            Et voici maintenant la soldatesque, veule et courtisane, dont l’attitude n’est jamais qu’un enlaidissement de l’attitude des princes. Là où les princes raillent, les courtisans s’esclaffent. Là où les princes abreuvent de loin leurs victimes d’injures, les courtisans de près les abreuvent d’une boisson trop mauvaise même pour eux. Ils en rajoutent au spectacle, sûrs et certains de leur impunité. La soldatesque, ou les courtisans, sont cette sorte de corps intermédiaire qui flaire le vent aussi efficacement qu’un charognard, ne prend jamais la défense de personne, et ne s’en prend jamais qu’à déjà mort, qu’à beaucoup plus faible que soi. Est-ce cela, l’Eglise, une vie attentiste dans l’ombre des princes ?

            Dans notre texte, il y a deux brigands crucifiés. L’un reprend à son compte, en les aggravant encore, les injures que nous avons commentées, menant à leur paroxysme verbal toutes les haines, toutes les horreurs que nous avons déjà mentionnées. Ce brigand est le type même de ce qu’on pourrait appeler l’endurcissement. Ainsi, au comble de la déréliction, il y en a qui persistent dans l’idée qu’ils ont toujours eue d’un Dieu, ou d’un Messie de Dieu qui leur doit, personnellement, quelque chose qu’ils appellent salut mais qui n’est jamais que l’assouvissement immédiat de leurs urgentes envies. Ce brigand crucifié commet sur la croix un brigandage de plus. Un brigandage, en matière religieuse, c’est reconnaître le Christ en tant que tel et exiger de lui en plus qu’il vous satisfasse dans l’instant. Le verbe que Luc emploie pour désigner ce comportement est sans ambiguïté, c’est le verbe blasphémer.

            Alors que peut Jésus pour tous ces gens ? Que peut le Christ pour tous les gens qui sont dans le même genre de posture qu’eux ? Rien. Le Christ n’est rien sans l’Eglise, avons-nous déjà dit. Il est totalement impuissant face à l’arrogance, à la sottise, à l’endurcissement, à l’exigence… il ne peut que prier le Père qu’il leur pardonne, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font.
            Et pourtant nous avons bien lu que le Christ crucifié prononce des paroles que seul un Roi peut prononcer : « Je te le dis en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. » Seul un Roi, seul le Christ Roi peut se permettre de telles paroles ! Il peut se les permettre parce qu’il est Christ et Roi, c’est entendu. Mais il peut prononcer ces paroles parce qu’il y a là quelqu’un pour les susciter. Ce quelqu’un, vous le savez bien, c’est l’autre brigand. Repentant ? Pas certain. Mais responsable ! (1) Pour ce qu’il en est de ses propres actions passées, il s’en remet au jugement des hommes : nous recevons ce que nos actes ont mérité. (2) Pour ce qu’il en est de son voisin, il dénonce l’injustice des hommes et celles de la vie : lui n’a rien fait de mal. (3) Et pour ce qu’il en est du reste, il s’en remet au Christ, il s’en remet à Dieu, non pas pour tout de suite dans l’exigence, mais pour la fin des temps, dans l’espérance, dans la foi. Ces trois points sont capitaux, ces trois points sont exactement ceux qui ont mené le Christ à la croix, et ils sont aussi exactement ce qui permet à l’Eglise d’être authentiquement Eglise du Christ, c'est-à-dire ce qui permet exactement à la parole du Christ d’être manifestée et entendue. Mais cette parole, la puissante parole du Christ Roi, elle n’est prononcée et manifestée que dans l’impuissance de la crucifixion. Ainsi, lorsqu’il s’agit de l’Evangile, il n’y a de royauté authentique qu’une royauté crucifiée. Lorsque cette royauté se manifeste, lorsque cette parole est prononcée, l’abime de l’épreuve et le sommet de l’espérance se rejoignent, et se confondent.
            Puissions-nous entendre et surtout, puissions-nous prononcer cette parole. Amen

dimanche 17 novembre 2013

Mais ça ne sera pas encore la fin (Luc 21,5-19)

Luc 21
 5 Comme quelques-uns parlaient du temple, de son ornementation de belles pierres et d'ex-voto, Jésus dit:
 6 «Ce que vous contemplez, des jours vont venir où il n'en restera pas pierre sur pierre: tout sera détruit.»

 7 Ils lui demandèrent : «Maître, quand donc cela arrivera-t-il, et quel sera le signe que cela va avoir lieu?»

 8 Il dit: «Prenez garde à ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront en prenant mon nom; ils diront: ‹C'est moi› et ‹Le moment s’est approché›; ne les suivez pas.
 9 Quand vous entendrez parler de guerres et de soulèvements, ne soyez pas effrayés. Car il faut que cela arrive d'abord, mais ce ne sera pas aussitôt la fin.»
 10 Alors il leur dit: «On se dressera nation contre nation et royaume contre royaume.
 11 Il y aura de grands tremblements de terre et en divers endroits des pestes et des famines, des faits terrifiants venant du ciel et de grands signes.
 12 «Mais avant tout cela, on portera la main sur vous et on vous persécutera; on vous livrera aux synagogues, on vous mettra en prison; on vous traînera devant des rois et des gouverneurs à cause de mon nom.
 13 Cela sera l’occasion de votre témoignage.
 14 Mettez-vous au cœur que vous n'avez pas à préparer votre défense.
 15 Car, moi, je vous donnerai un langage et une sagesse que ne pourra contrarier ni contredire aucun de ceux qui seront contre vous.
 16 Vous serez livrés même par vos pères et mères, par vos frères, vos parents et vos amis, et ils feront condamner à mort plusieurs d'entre vous.
 17 Vous serez haïs de tous à cause de mon nom;
 18 mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu.
 19 C'est par votre persévérance que vous gagnerez vos vies.

Prédication :
Il ne restera pas pierre sur pierre, prophétise Jésus. Et nous pouvons entrer dans ce texte avec la connaissance de la réalisation de cette prophétie, puisque nous savons qu’en l’an 70, les légions romaines, emmenées par Titus, fils de Vespasien, détruisirent le second Temple. Nous pouvons donc nous émerveiller de ce que Jésus est prophète, et affirmer que puisque cette prophétie s’est réalisée, les autres prophéties bibliques se réaliseront aussi.
            Nous pouvons aussi entrer dans ce texte avec une tout autre connaissance. Lorsque Luc écrit son évangile, et qu’il met dans la bouche de Jésus cette prophétie, la destruction du second Temple a déjà eu lieu. Cette remarque introduit un doute sur la performance prophétique de Jésus, un doute peut-être bien blasphématoire.
            Cela nous fait deux approches qui ne sont pas compatibles, et qui pourraient conduire à une discussion un peu stérile. Une discussion qui contesterait, ou qui défendrait, une image figée de Jésus, et une image figée de la Bible.
Mieux vaut s’intéresser à la situation fondamentale qui est celle du lecteur. Pour le lecteur qui est devant ce texte, il y a là un homme, Jésus, qui prophétise sur ce qui, pour le lecteur, est déjà arrivé. Alors le texte ne se trompe pas sur la destruction du second Temple, tout comme l’on ne se trompe jamais sur la météo de la veille. Le texte ne se trompe pas non plus sur les autres signes avant-coureurs de la fin des temps, et le lecteur le sait bien. Il y a même 80 générations de lecteurs, depuis que ce texte existe, qui ont su que le second Temple était détruit et qui ont su aussi, à voir les signes, que la fin des temps était proche. Si ce texte n’avait rien que cela à nous dire, il ne serait plus lu, et depuis longtemps.
            Lisons donc seulement le texte, sans nous préparer à attaquer ou à défendre telle image de Jésus, ou telle image de la Bible…

Lorsque Jésus prophétise sur la destruction du second Temple, ceux qui l’écoutent lui demandent des précisions. Or, en fait de précisions, Jésus ne rajoute que des éléments imprécis, graves certes mais surtout récurrents dans la suite de l’histoire humaine. Chaque catastrophe qui arrive apporte avec elle son lot d’angoisse, et chaque nouvelle angoisse suscite un nouveau prédicateur qui se dit capable d’en délivrer. C’est vrai en religion comme en politique, même dans les pays de stricte séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il en vient toujours qui sont à dire que c’est la faute d’untel, qu’ils répareront toutes choses si on les suit, si on fait ce qu’ils disent.
            Or, en lisant attentivement notre texte, nous ne voyons pas, mais alors pas du tout, Jésus enseigner ainsi. La question de « la faute à qui… » ne le préoccupe pas, ne le préoccupe jamais. Et lorsqu’il évoque une possible fin des temps, ça n’est jamais pour dire « Moi moi moi… ». Lorsqu’on lui demande des précisions sur une catastrophe, Jésus ajoute d’autres éléments catastrophiques, et il ajoute surtout « mais ça ne sera pas la fin ».
             Jésus ne dit évidemment pas cela pour annoncer que le pire est encore à venir. On ne prêche pas à celui qui est éprouvé que ça aurait pu être pire. Lorsque Jésus énonce que « ça ne sera pas la fin », ça n’est pas une catastrophe qu’il annonce, ni la catastrophe suivante, ni la catastrophe finale. Lorsque Jésus parle ainsi, c’est Luc qui pose aux survivants d’une catastrophe la question « et maintenant ? » Ainsi donc, maintenant que le second Temple est détruit, maintenant que le lieu de la présence de Dieu a été ravagé, maintenant que Dieu lui-même a laissé faire ça, maintenant que tu es devant les ruines de ce que tu avais de plus précieux, de ce qui était ton espérance et ta vie,  maintenant que, pourtant, tu n’es pas mort, que vas-tu faire ?
L’on raconte ainsi que Rabbi Akiba a ri devant les ruines du second Temple ; devant d’autres rabbis médusés, il a ri du rire de l’espérance, s’est expliqué sur son rire, et a consolé ses amis (Talmud de Babylon, Makot, 24 B). Rabbi Akiba avait 20 ans au moment de la destruction du Temple. Après cela, lui et ses amis ont inventé une nouvelle forme de la foi, non pas bâtie sur la fidélité aux fragiles pierres du Temple, mais bâtie plutôt sur la patiente lecture et l’humble interprétation d’un texte qu’on pouvait apprendre par cœur s’il le fallait, et emporter partout.
           
Et maintenant, que vas-tu faire ? Luc pose cette question à tous ceux de ses lecteurs qui ont à répondre, en quelques circonstances que ce soit, à la question « et maintenant ? » Pour les premiers lecteurs de Luc, pour ceux qui se sont les premiers réclamés de la foi au Christ, les temps ont pu être terriblement durs ; ces premiers croyants vivaient dans un monde qui était d’une dureté et d’une brutalité que nous n’imaginons pas. Nous ne sommes pas ce des premiers lecteurs, mais il y a, aujourd’hui encore, des croyants que leur foi met en danger…
Nous croyons et professons librement, mais il nous faut parfois, sur les ruines de nos vies, répondre à la question « et maintenant ? »
Entreprendre ? Mais comment alors entreprendre, puisque, la catastrophe étant advenue, il est apparu que tout ce qu’on avait construit le fut manifestement en pure perte ? Que reste-t-il alors ? Le texte que nous lisons ne laisse presque rien subsister, sauf ceci : « Pas un cheveu de votre tête ne sera perdu. » C’est une promesse dérisoire et néanmoins considérable. Et remarquons bien tous ensemble que cet énoncé ultime de l’espérance ne mentionne même pas le nom de Dieu. Cet énoncé rend tout à l’être humain qui a tout perdu, mais pas tout à fait tout. Cet énoncé fait ultimement confiance à l’être humain : il te reste ta vie. Et il reste aussi cette persévérance de la vie, cette persévérance dans la vie qui sera pour celui qui est éprouvé le point de départ de son relèvement.

            La catastrophe n’est pas encore là et nous ne prions pas pour qu’elle arrive. Lorsqu’elle arrivera, peut-être alors apprendra-t-on qui est qui, mais là n’est pas la question. Il y en a qui, au moment de la catastrophe, prennent la fuite et sauvent leur peau et qui, plus tard, deviennent les premiers prédicateurs de l’Evangile.
Se peut-il que nous soyons prêts à faire face au pire ? Ce que Jésus dit dans le texte que nous méditons maintenant, suggère bien que non. Nul n’est prêt à l’adversité radicale ; ça ne serait plus l’adversité radicale. L’on ne peut pas se préparer à répondre d’une situation qu’on n’a jamais pu envisager. Pourtant au moment où nous lisons notre texte, la question de la foi peut-être posée là, non pas dans l’angoisse de perdre, mais dans une double reconnaissance. La reconnaissance de ce qui est donné maintenant, un temple, une vie, une ville, l’amitié et l’amour des vivants… tout cela qu’on ne méritait pas et qui peut bien n’être qu’éphémère. Reconnaissance première et essentielle. Et voici la reconnaissance seconde, non moins essentielle, que nous pouvons goûter dès maintenant, et qui sera pleinement donnée à celles et ceux qui auront à faire face à ce pour quoi il était impossible qu’ils soient préparés : « aucun cheveu de votre tête ne sera perdu ».
Cette reconnaissance, elle est nôtre dès maintenant. Pour le reste, le Seigneur pourvoira. Amen

dimanche 3 novembre 2013

Sur la foi, et surtout sur la prière (Luc 17,33 - 18,17)

Pour marquer la continuité de cette prédication avec celles qui l'ont précédée, et pour marquer aussi que toutes ces prédications portent sur le même ensemble de textes de l'évangile de Luc, le texte reproduit ci-après commence au milieu d'un enseignement. Vous pouvez reprendre la lecture du texte bien plus haut, et reprendre les prédications de ces dernières semaines, aussi.

Et puis le texte que j'ai choisi de reproduire comporte un verset (le 37ème) qui est peu commenté et qui est, il me semble, un verset de conclusion. J'en donne un rapide commentaire au cours de la prédication qui suit, mais je pense aussi qu'il est adressé aux auditeurs, aux lecteurs, par un maître agacé. Après tout ce qu'ils ont entendu, ils posent encore ce genre de question? Et bien voici une réponse cassante et énigmatique, pour conclure, pour les inviter à faire le travail de réflexion qui s'impose. J'attribue donc à ce verset une fonction un peu similaire à celui qui conclut l'un des épisodes précédents et qui dit "... ta foi t'a sauvé." 

Luc 17
(Jésus enseigne sur le jour du Fils de l’homme, le jour du jugement)

33 Qui cherchera à conserver sa vie la perdra et qui la perdra la sauvegardera.
 34 Je vous le dis, cette nuit-là, deux hommes seront sur le même lit: l'un sera pris, et l'autre laissé.
 35 Deux femmes seront en train de moudre ensemble: l'une sera prise, et l'autre laissée.»

 37 Prenant la parole, les disciples lui demandèrent: «Où donc, Seigneur?» Il leur dit: «Où sera le cadavre, là se rassembleront les vautours.»

Luc 18
1 Jésus leur dit une parabole sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager.
 2 Il leur dit: «Il y avait dans une ville un juge qui n'avait ni crainte de Dieu ni respect des hommes.
 3 Et il y avait dans cette ville une veuve qui venait lui dire: ‹Rends-moi justice contre mon adversaire.›
 4 Il s'y refusa longtemps. Et puis il se dit: ‹Même si je ne crains pas Dieu ni ne respecte les hommes,
 5 eh bien! parce que cette veuve m'ennuie, je vais lui rendre justice, pour qu'elle ne vienne pas sans fin me casser la tête.› »
 6 Le Seigneur ajouta: «Écoutez bien ce que dit ce juge sans justice.
 7 Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit? Et il les fait attendre!
 8 Je vous le déclare: il leur fera justice bien vite. Mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?»

 9 Il dit encore la parabole que voici à certains qui étaient convaincus d'être justes et qui méprisaient tous les autres:
 10 «Deux hommes montèrent au temple pour prier; l'un était Pharisien et l'autre collecteur d'impôts.
 11 Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même: ‹O Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, malfaisants, adultères, ou encore comme ce collecteur d'impôts.
 12 Je jeûne deux fois par semaine, je paie la dîme de tout ce que je me procure.›
 13 Le collecteur d'impôts, se tenant à distance, ne voulait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine en disant: ‹O Dieu, prends pitié du pécheur que je suis.›
 14 Je vous le déclare: celui-ci redescendit chez lui justifié, et non l'autre, car tout homme qui s'élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé.»

 15 Des gens lui amenaient même les bébés pour qu'il les touche. Voyant cela, les disciples les rabrouaient.
 16 Mais Jésus fit venir à lui les bébés en disant: «Laissez les enfants venir à moi; ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux.
 17 En vérité, je vous le déclare, qui n'accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n'y entrera pas.»

Prédication :
            Nous allons commencer par situer cette parabole dans un grand ensemble qui commence au 14ème chapitre de Luc – nous sommes au 18ème chapitre de Luc – et qui finira au chapitre 19. Cela fait donc six chapitres qui sont consacrés à un grand enseignement sur la foi et le salut. Mais cet enseignement a une forme très particulière, puisqu’il consiste en réalité en un démontage méthodique et radical de tout ce que le sens commun considère comme signe habituel et  normal de la foi. Et la foi, pour le sens commun, c’est ce qui permet de rester entre soi, d’être certain du bien fondé de ce qu’on est, et de ne fréquenter que des gens respectables… Jésus démonte tout cela. Le respect du shabbat, Jésus le conteste publiquement et guérit. L’importance que les gens se donnent en se recevant les uns chez les autres, il s’en moque et il préfère les sans grades. L’obligation de rendre les invitations, il l’écarte au profit de la gratuité. Les fidélités dues à la famille, il les dénonce pour que place soit faite à une liberté personnelle qui permette de choisir personnellement ce qu’on veut faire et qui l’on veut suivre. Ce qui tient lieu de foi aux gens biens, Jésus ne s’y intéresse pas…
La foi serait-elle alors une folie ? Bien au contraire, Jésus la dit raisonnable et soucieuse de la vie d’autrui. Et il poursuit en contestant entre autres, le droit sacré des aînés à disposer de toute la richesse.
Toutes ces choses ne relèvent sans doute pas de la foi au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais elles étaient en tout cas sacrées et inamovibles, elles étaient faites parce qu’on devait les faire.
Ça n’est pas tout. Une fois ces premiers obstacles écartés, et, si l’on peut dire, une fois que la place est faite pour la foi – peut-être – Jésus interroge les miracles, dont la résurrection, qui semblent ne conduire personne à la foi, et les Ecritures Saintes, que personne ne semble disposé à lire. Si l’on ajoute à tout ceci que Jésus répond à ses disciples inquiets que la foi, telle qu’on la voit, telle qu’on la pratique, ne peut en aucun cas garantir le salut, vous avez un résumé assez précis de tout son enseignement sous la forme de trois adjectifs qualifiant la foi : improbable, mystérieuse, impuissante. Ce qui fait peu de certitudes.
            Sans doute les disciples de Jésus, et bien des lecteurs de l’évangile de Luc, ont-ils été déroutés par un enseignement aussi radical. Tout ce sur quoi ils croyaient pouvoir compter, tout ce qu’ils croyaient devoir défendre, est balayé.
Mais réfléchissons-y un instant. Existe-t-il dans la suite de l’évangile, et jusqu’à la croix, et jusqu’à la résurrection, quelque chose qu’on tient pour certain et qui ne soit pas balayé ? Même la mort, certitude des certitudes, est balayée. N’anticipons pas.
           
Ainsi donc, depuis le chapitre 14 – et nous sommes maintenant au chapitre 18 – Jésus enseigne méthodiquement, démonte méthodiquement, tout ce qu’il est convenu de reconnaître comme signe de la foi. De la foi convenue il défait, un à un, tous les attributs, tous les signes. Et il va même jusqu’à oser dire que là où l’on se met d’accord massivement sur tel ou tel signe de la foi, il n’y a qu’un cadavre de la foi, et que ceux qui s’assemblent sur les cadavres sont des vautours.
Y a-t-il, au moment où nous lisons, un signe habituel de la foi qui n’ait pas encore été questionné par Jésus ? Il y en a un, le seul d’ailleurs auquel Jésus ne se soit pas encore attaqué, c’est la prière. Et on va bien naturellement commencer par dire qu’au niveau de dépouillement auquel nous a mené l’enseignement de Jésus, il ne peut nous rester qu’à prier, et constamment, et beaucoup, et sans se décourager – ou plutôt sans perdre cœur.
            Etonnante parabole que celle qui suit : un juge du genre sans foi ni loi finit par rendre justice à une veuve du genre casse pied afin qu’elle ne vienne plus le harceler. La veuve prie. Une interprétation hâtive identifierait Dieu et ce juge. Dieu deviendrait alors un juge du genre sans foi ni loi qui finirait par exaucer nos prières juste pour cesser d’entendre nos criaillements ? Nous ne pouvons pas tenir cette position une seule seconde. Bien entendu, d’aucuns nous rendront témoignage qu’ils ont prié des années et qu’ils ont fini par voir leur prière exaucée. Mais on ne peut pas promettre l’exaucement de n’importe quelle prière au motif qu’elle aurait été priée avec une obstination sans failles. Dieu n’est pas un juge sans foi ni loi. Et Dieu est au demeurant quelqu’un dans cette parabole, il est peut-être justement la veuve, celle qui prie, et Dieu prie l’être humain sans foi ni loi ; Dieu prie, sans cesse, et encore, pour que l’être humain cesse peut-être un jour d’agir par lassitude, ou par calcul… L’être humain peut-il entendre la prière de Dieu ?
La parabole ne dit évidemment pas qui de la veuve ou du juge est l’être humain, ni qui est Dieu. Si elle le précisait, ça ne serait pas une parabole, mais une allégorie… Elle nous interroge d’abord sur l’adresse de la prière ; elle interroge ensuite sur l’objet de la prière. Que demande la veuve ? Demande-t-elle justice ? On ne demande pas justice à un juge sans foi ni loi : il ne la rendra pas. Le verbe grec nous oriente moins vers la justice que vers la vengeance. Entre les deux, la différence est considérable et nous en avons l’illustration chaque fois qu’un jugement est rendu et qu’il est considéré comme trop clément. La différence entre la justice et la vengeance, c’est que la vengeance exige une sorte d’équivalence fixée par le plaignant. Ce que demande la veuve n’est pas la justice, mais la vengeance, autrement dit, elle sait à qui elle s’adresse, ce qu’elle demande, pourquoi elle le demande, et elle sait qu’elle sera assouvie lorsqu’elle l’aura obtenu. Est-ce ainsi qu’on prie Dieu ? La prière, est-ce exiger vengeance, c’est à dire rétribution, auprès de Dieu ?
Certaines de nos prières ressemblent à ça. Et Jésus justement nous aide à le reconnaître en poursuivant ainsi son enseignement : « Et Dieu ne vengerait pas… » Mais ici, prudence. Nous avons exclu que Dieu soit un juge sans foi ni loi, nous devons donc exclure que l’exaucement des prières ne soit accordé qu’aux plus insistants, obstinés, ou bruyants d’entre nous. Lorsque Dieu exauce, Dieu ne venge pas, il fait justice, et il ne fait pas justice aux plus assidus, mais à ses élus, qu’il est seul à connaître.
Il ne reste donc rien, dans l’enseignement de Jésus, d’une prière qui serait par calcul, et qui serait exaucée par insistance par un Dieu finalement vénal. Dieu n’exaucera pas un jour les plus priants d’entre nous parce qu’ils auront bien mérité de la prière, mais Dieu fait justice tout de suite à ceux qu’il a élus.
Une prière dans la foi ne peut pas avoir d’autre objet que celui-ci : que Dieu fasse justice tout de suite à ceux qu’il a élus. Or Dieu, libre d’élire qui il veut, n’a pas besoin qu’on lui adresse cette seule prière. Pourtant, il s’agit bien, nous l’avons lu, de prier constamment et de ne pas se décourager. Mais pour quoi prier alors ? L’enseignement de Jésus peut nous répondre. Il nous reste à prier que, le Fils de l’homme venant, il trouve la foi sur la terre, la foi, et non pas seulement les apparences de la foi.
Car si le Fils de l’homme venait aujourd’hui, il trouverait sans aucun doute, et dans toutes les chapelles, et dans toutes les religions, des gens contents d’être ce qu’ils sont, contents de se trouver plus justes que les autres, contents d’adorer le seul vrai dieu, le leur, à leur manière, la seule juste, et de le bien montrer. Mais est-ce cela, la foi dont Jésus parle depuis des chapitres entiers ? Il trouverait aussi des gens qui se frappent la poitrine et prient Dieu – ou ce qui leur en tient lieu – d’avoir pitié des pécheurs qu’ils sont. Est-ce cela, la foi ?  Presque… on approche.

Après le pharisien arrogant qui a tout à faire valoir, après le collecteur d’impôts qui n’a rien à faire valoir, il y a l’enfant, celui qui ne peut même pas faire valoir qu’il n’a rien à faire valoir. La foi, c’est ça… c’est la position de celui qui ne peut même pas faire valoir qu’il n’a rien à faire valoir. Et la prière de la foi n’est pas « prends pitié de moi », mais « prends pitié de lui » ou « prends pitié d’eux ». Amen

dimanche 20 octobre 2013

Signes indubitables de la foi, certitude du salut (Luc 17,20-35)

Les listes de "textes du jour" découpent bien souvent le texte en laissant de côté certains versets. Ainsi, le lectionnaire "Dimanches et fêtes" passe-t-il de Luc 17,11-19 à Luc 18,1-8. Il laisse de côté les versets que nous allons commenter maintenant. Ces versets sont, tout comme il me semble, l'occasion d'approfondir encore la réflexion sur la foi. Pour rappeler au lecteur telle des prédications qui ont précédé celle-ci, et parce que le texte de Luc l'évangéliste est beaucoup plus homogène que ce qu'on imagine, je reprends la lecture vers la fin de la rencontre de Jésus avec dix lépreux.

Luc 17
15 L'un d'entre eux, voyant qu'il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix.
 16 Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce; or c'était un Samaritain.
 17 Alors Jésus dit: «Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés? Et les neuf autres, où sont-ils?
 18 Il ne s'est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu: il n'y a que cet étranger!»
 19 Et il lui dit: «Relève-toi, va. Ta foi t'a sauvé.»

 20 Les Pharisiens lui demandèrent: «Quand donc vient le Règne de Dieu?» Il leur répondit: «Le Règne de Dieu ne vient pas comme un fait observable.
 21 On ne dira pas: ‹Le voici› ou ‹Le voilà›. En effet, le Règne de Dieu est au milieu de vous.»

 22 Alors il dit aux disciples: «Des jours vont venir où vous désirerez voir ne fût-ce qu'un seul des jours du Fils de l'homme, et vous ne le verrez pas.
 23 «On vous dira: ‹Le voilà, le voici.› Ne partez pas, ne vous précipitez pas.
 24 En effet, comme l'éclair en jaillissant brille d'un bout à l'autre de l'horizon, ainsi sera le Fils de l'homme lors de son Jour.
 25 Mais auparavant il faut qu'il souffre beaucoup et qu'il soit rejeté par cette génération.
 26 «Et comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il aux jours du Fils de l'homme:
 27 on mangeait, on buvait, on prenait femme, on prenait mari, jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche; alors le déluge vint et les fit tous périr.
 28 Ou aussi, comme il en fut aux jours de Loth: on mangeait, on buvait, on achetait, on vendait, on plantait, on bâtissait;
 29 mais, le jour où Loth sortit de Sodome, Dieu fit tomber du ciel une pluie de feu et de soufre et les fit tous périr.
 30 Il en ira de la même manière le Jour où le Fils de l'homme se révélera.
 31 «Ce Jour-là, celui qui sera sur la terrasse et qui aura ses affaires dans la maison, qu'il ne descende pas les prendre; et de même celui qui sera au champ, qu'il ne revienne pas en arrière.
 32 Rappelez-vous la femme de Loth.
 33 Qui cherchera à justifier sa vie la perdra et qui la perdra l’engendrera.
 34 Je vous le dis, cette nuit-là, deux hommes seront sur le même lit: l'un sera pris, et l'autre laissé.
 35 Deux femmes seront en train de moudre ensemble: l'une sera prise, et l'autre laissée.»

Prédication :
            Juste après la lecture de ces quelques versets, faisons une sorte de bilan. Il y a le Samaritain qui avait été lépreux, et auquel Jésus affirme que sa foi l’a sauvé. Il y a Noé, qui fut sauvé du déluge. Loth, sauvé de la destruction de Sodome. Il y a bien d’autres personnages, comme les contemporains de Noé et de Loth, qui périrent. Il y a aussi des Pharisiens, et les lecteurs que nous sommes. Tous sont engagés dans une réflexion sur la foi, une réflexion qui traverse plusieurs chapitres de l’évangile de Luc, une réflexion difficile, et exigeante.
            Cette réflexion, cela fait plusieurs semaines que nous la poursuivons et, au point où nous en sommes, elle peut être ainsi résumée : sachant que c’est par la foi qu’on est sauvé, existe-t-il un critère absolu qui permette de dire qui a la foi, et donc qui est sauvé ?
            A Noé bien entendu Jésus ne put pas dire que sa foi l’avait sauvé du déluge. Pourquoi Noé fut-il sauvé ? Jésus, interprète original et brillant de la Genèse, ne mentionne pas du tout la justice et la droiture de Noé. Mais il évoque plutôt une forme de vie qui, du temps de Noé, est réduite au processus alimentaire et procréateur : les gens mangent, boivent, copulent et se reproduisent, et c’est tout. Aucune autre activité. Comment qualifier une telle vie ? C’est une vie de prédation, une vie d’expansion, une vie de violence. Noé décide de refuser cette vie, il entre dans l’arche, c'est-à-dire dans une alliance, un projet de vie commune dans un espace limité et qu’il faut préserver. Retenez bien que Noé entre dans l’arche. Noé put être sauvé parce qu’il décida d’entrer dans l’espace limité de l’arche.
            A Loth bien entendu Jésus ne put pas dire que sa foi l’avait sauvé de la destruction de Sodome. Pourquoi Loth fut-il sauvé ? Jésus, de nouveau interprète brillant et original de la Genèse, nous épargne une longue relecture. Il ne mentionne en aucun cas la justice et l’hospitalité de Loth, ni les mœurs brutales et dépravées des hommes de Sodome. Cela ne l’intéressait pas. Loth, ça se passe en ville, c'est-à-dire dans un espace clos, un espace à l’intérieur duquel on mange, boit, achète, vend, plante et bâtit, et rien d’autre. On n’accomplit là rien d’autre que des activités économiquement finalisées. C’est une autre forme de la violence. Et Loth décide de sortir, et il sort de Sodome ! Il put être sauvé du désastre parce qu’il sortit.
            Loth sortit… Noé entra… Pour ce qu’il en est de trouver un critère absolu qui permette de dire qui a la foi, c’est raté. Et pourtant ils sont assez semblables. Ils prennent une décision, ils la mettent en œuvre, et ils se singularisent par rapport à leurs contemporains. Dans l’interprétation qu’en donne Jésus, c’est sans aucunement se préoccuper de leur salut qu’ils le font, et sans chercher de récompense. Leur acte est libre et gratuit. Jacob sort de Sodome, Noé entre dans l’arche, et personne ne s’en aperçut. Mais il est certain que, dès qu’ils mettent en œuvre leurs choix, c’est que tant l’un que l’autre perd les avantages que lui procurait le mode de vie qu’il partageait jusqu’alors avec ses contemporains. Cette perte, qui était le prix de leur acte, le prix de leur liberté, fut le motif de leur nouvelle vie : celui qui perdra sa vie l’engendrera, énonce ensuite Jésus.
Nous pouvons voir le signe de la foi dans l’acte de Noé, et dans celui de Loth. L’interprétation que Jésus donne nous permet de repérer que l’acte de la foi qui sauve est un acte personnel, assumé et désintéressé. Ce dernier adjectif, désintéressé, est le plus important parce qu’il renvoie à la décision personnelle qui précède l’acte, une décision qui ne calcule pas, et qui n’envisage aucun profit. Noé entre, Loth sort, le Samaritain revient, chacun fait mouvement, sans aucunement savoir où cela le mène. 
            Jésus n’a certes pas dit à Noé, ni à Loth, « ta foi t’a sauvé », mais, avec beaucoup de prudence, et en essayant de poursuivre l’interprétation de Jésus, nous allons oser dire que la foi de Loth a sauvé Loth, et que la foi de Noé a sauvé Noé, tout comme c’est la foi du Samaritain qui l’a sauvé. Et le plus important, c’est de se souvenir qu’aucun des trois ne le savait.

            La question de la foi n’est pas pour autant épuisée. Il y a deux raisons à cela, deux raisons qui apparaissent dans les versets que nous méditons.
La première, c’est que nous voudrions savoir, avant de nous mettre en route, ce que nos actes nous mériteront. C’est la question que posent les Pharisiens, une sorte de question préalable : quand donc vient le Règne de Dieu ? Autrement dit, à quoi le reconnaît-on ? C’est la question des Pharisiens, question de ceux qui, toujours plus ou moins Bible en main, exigent pour eux-mêmes, et souvent contre leurs semblables, une rétribution divine de leurs choix et de leurs actes avant même d’avoir choisi et agi, avant même d’avoir cru. Et bien il n’y a rien de la foi si l’on attend d’être certain pour croire…
La seconde raison pratique pour laquelle la question de la foi n’est pas épuisée, c’est que nous voudrions savoir, après nous être mis en route, ce que nous avons gagné à le faire. Cette situation est brutalement évoquée par Jésus : rappelez-vous la femme de Loth. « Sa femme regarda en arrière et devint une colonne de sel » (Genèse 19,26). Elle avait pourtant été sauvée de la destruction de Sodome ; elle l’avait été en tant que femme de Loth, c'est-à-dire sans aucun mérite personnel. Mais elle s’est retournée. A son salut par pure grâce, et à la foi avec laquelle elle s’est enfuie, elle a voulu ajouter quelque chose, une sorte de supplément de vie, un supplément de jouissance, une certitude, en contemplant le malheur de Sodome. J’ai eu bien raison de fuir, a-t-elle dû se dire, j’ai eu bien raison, et cela l’a figée… Celui qui voudra assurer, justifier, rétribuer lui-même sa vie, ou sa foi, la perdra. Pauvre femme de Loth, et pauvre de nous…
Prenons bien garde à ce que nous venons d’énoncer. Car celui qui pose un regard entendu ou satisfait sur le malheur de la femme de Loth risque bien de subir le même sort qu’elle. Il ne reste rien de la foi si l’on cherche derrière soi la justification d’avoir cru.

Nous ouvrions cette prédication en nous demandant si un critère absolu de la foi pouvait être formulé. Faisons le bilan. Ni entrer, ni sortir, ni faire demi-tour ne peuvent constituer un tel critère. Nous devons écarter aussi des raisons qui viendraient avant nos actes, et des justifications qui viendraient après eux. Nous ne pouvons pas d’avantage retenir qu’il s’agit d’être des héros, ou des gens d’une totale insignifiance : une simple lavandière et un dormeur ordinaire ne sont pas nécessairement exclus du salut. N’ayant jamais accès qu’aux apparences et n’ayant connaissance que de peu de choses, et très peu de connaissance de nous-mêmes, nous ne pouvons donc pas formuler un critère absolu de la foi qui nous garantisse une certitude absolue du salut.
C’est une heureuse conclusion. Car elle nous mène à conclure qu’il est parfaitement inutile de se précipiter vers ceux qui affirment qu’ils savent ce qu’il en est et ce qu’il devrait en être. Et si notre enquête fut vaine, c’est qu’aucune situation n’est disqualifiée d’emblée, qu’aucun être humain n’est d’emblée écarté. Autrement dit, il n’y a pas de vie sans espérance, chacun peut prendre et mettre en œuvre des décisions salutaires, et aucun être humain n’est perdu.
En renonçant à formuler un critère absolu de la foi, nous nous rendons disponibles pour croire. Le Dieu en qui nous croyons, et qui veut nous sauver, saura nous inspirer. Amen

dimanche 13 octobre 2013

Ta foi t'a sauvé (Luc 17,7-19)

Luc 17
7 «Lequel d'entre vous, s'il a un serviteur qui laboure ou qui garde les bêtes, lui dira à son retour des champs: ‹Va vite te mettre à table›?
 8 Est-ce qu'il ne lui dira pas plutôt: ‹Prépare-moi de quoi dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive; et après tu mangeras et tu boiras à ton tour›?
 9 A-t-il de la reconnaissance envers ce serviteur parce qu'il a fait ce qui lui était ordonné?
 10 De même, vous aussi, quand vous avez fait tout ce qui vous était ordonné, dites: ‹Nous sommes des serviteurs inutiles, des esclaves qu’il n’est pas nécessaire d’honorer. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire.› »

 11 Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée.
 12 À son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s'arrêtèrent à distance
 13 et élevèrent la voix pour lui dire: «Jésus, maître, aie pitié de nous.»
 14 Les voyant, Jésus leur dit: «Allez vous montrer aux prêtres.» Or, pendant qu'ils y allaient, ils furent purifiés.
 15 L'un d'entre eux, voyant qu'il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix.
 16 Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce; or c'était un Samaritain.
 17 Alors Jésus dit: «Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés? Et les neuf autres, où sont-ils?
 18 Il ne s'est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu: il n'y a que cet étranger!»

 19 Et il lui dit: «Relève-toi, va. Ta foi t'a sauvé.»

Prédication
Ta foi t’a sauvé, dit Jésus au lépreux guéri, un sur les dix, un Samaritain, revenu vers lui en glorifiant Dieu et qui s’est prosterné devant son guérisseur. Pour quelle raison Jésus a-t-il pu dire cela à cet homme ? Où est la foi de cet homme et quand la voyons-nous en œuvre ?
            Ces questions sont très tentantes ; parce que le récit que nous avons de l’épisode est un récit bien détaillé, un récit dont toutes les étapes s’enchaînent très naturellement. Chaque étape est une petite œuvre accomplie par cet homme. Alors, en réfléchissant un peu, nous devrions pouvoir affirmer qu’à tel moment c’est la manifestation de la foi, et que c’est pour cette raison que l’homme est sauvé.
            Pour prendre un exemple, c’est lorsque l’homme l’a remercié et s’est prosterné devant lui que Jésus lui dit « Lève-toi, va. Ta foi t’a sauvé. » On peut alors penser que c’est parce qu’il s’est prosterné et qu’il a remercié qu’il est sauvé. Sauf que Jésus ne dit pas ta prosternation et tes remerciements t’ont sauvé ; Jésus dit : ta foi t’a sauvé. C’est donc que la foi n’est pas assimilable à la prosternation et aux remerciements. On pourrait aussi envisager que c’est parce que l’homme est revenu en rendant gloire à Dieu qu’il est sauvé. Mais Jésus ne lui dit pas ton retour et ta louange t’ont sauvé. Est-ce alors tout l’agir de l’homme, depuis le cri qu’il a poussé et jusqu’à sa prosternation ? Jésus ne parle pas du tout des actes de l’homme, mais de sa foi. Et nous n’allons pas attacher la foi, et encore moins le salut, à un agir humain. Cela laisserait bien trop à penser que Jésus proclame un salut sous condition.
           
Il faut nous souvenir de cette formule superbe, que nous avons relue, qui précède le récit de la guérison des dix lépreux, et selon laquelle celui qui vit pour l’évangile est un esclave non nécessaire, un serviteur inutile, qui fait tout à fait gratuitement ce qu’il lui est commandé. L’enseignement de Jésus s’applique à Jésus. C’est en tant que serviteur inutile que Jésus guérit ces dix hommes, en mettant au service de la vie la puissance dont il dispose, et c’est tout. Il ne va absolument rien exiger en retour. Aucun des actes du Samaritain ne peut donc être regardé comme cause nécessaire et suffisante du salut. C’est ta foi qui t’a sauvé, énonce Jésus, ta foi, et rien d’autre.
Alors nous n’allons pas nous prononcer sur les actes de Samaritain avant et après sa guérison. C’est la foi qui sauve, et aucun acte humain n’est récompensé par le salut. Si nous nous refusons à nous prononcer sur les actes, nous pouvons tout de même tenter de les interpréter.

Dix hommes, qui étaient des parias, rencontrent un homme capable de faire des miracles, lui demandent sa pitié, obéissent à son injonction d’aller voir les prêtres, sont guéris et déclarés purs. Nous n’allons pas bouder sur tout cela. Et puis il fallait bien que ces dix hommes aient une certaine dose de confiance pour faire tout cela, et cette confiance a contribué à leur guérison, et à leur restauration à tous. Dix hommes reprennent une vie sociale normale. C’est beaucoup, c’est même extraordinaire.
Nous ne savons plus rien de neuf de ces dix hommes. Ces neuf-là étaient des Juifs. Ils ne sont pas revenus vers Jésus, et cela leur aura évité une prosternation idolâtre : un Juif ne se prosterne que devant Dieu, et jamais devant un homme. Ces neuf-là, nous pouvons parfaitement les imaginer en train de rendre gloire à Dieu, ailleurs. Et nous ne savons rien de leur salut.
Maintenant, un Samaritain doit-il se prosterner devant un Juif ? Et un guérisseur doit-il guérir ? Et un malade doit-il être, du fait de sa maladie, distingué en quelque manière ? Ces dix hommes sont, au début du récit, parfaitement insignifiants ; lépreux ils sont, et personne ne leur doit rien. Pourtant, Jésus, qui ne leur doit rien, distingue ces insignifiants personnages en les guérissant, tant Juifs que Samaritain. Un Samaritain lépreux, c’est deux fois insignifiant pour un Juif. Un Samaritain guéri, ça demeure un Samaritain. Les Juifs détestaient les Samaritains, qui le leur rendaient bien. Alors qu’est-ce que ce Samaritain guéri fait prosterné devant son guérisseur qui est un Juif ? Il est de nouveau deux fois insignifiant, mais non pas maintenant du fait des hasards de la vie, mais du fait exprès de sa volonté personnelle.
On peut ici parler de foi ; parce que cet homme dont la vie avait fait un paria, s’est trouvé soudain gratuitement distingué, libéré des griffes du sort, et n’en a manifestement pas conclu qu’il était plus qu’il n’était. Samaritain insignifiant il était devant celui qui pouvait le guérir, Samaritain insignifiant il reste devant celui qui l’a guéri, tout comme l’on pourrait dire, en se sachant indûment gracié, pécheur je suis, pécheur je reste, étranger j’étais, étranger je reste et la grâce qui m’est faite me demeure comme étrangère, elle ne m’était pas due, elle m’a pourtant été faite. Croire, c’est affirmer que la grâce qui m’est faite ne fait pas de moi un être supérieur, mais seulement un serviteur.
Et pouvons ajouter à cela que, sans doute, un être humain peut en appeler à Jésus lorsqu’il a besoin de ses services, ce qui relève de la foi, mais qu’il peut tout autant en appeler à Jésus aussi lorsqu’il a obtenus ce qu’il demandé. Bien souvent alors, l’être humain ne le fait pas ; bien souvent il oublie, bien souvent même il murmure après avoir été libéré… Le Samaritain revient vers Jésus alors qu’il est encore dans la joie de sa guérison. Son retour est ainsi parfaitement gratuit, signe vraisemblable de sa foi.
Mais prenons bien garde. Tout ce que nous venons de dire, ce ne sont que des interprétations que nous proposons. Et nous ne pouvons toujours pas dire que son retour, sa louange, sa prosternation et ses remerciements sont les causes du salut du Samaritain. Nous pouvons tout au plus affirmer que si cet homme est sauvé de quelque chose, c’est de l’ingratitude… ce qui n’est déjà pas si mal, mais ne peut pas constituer un objectif que poursuit Jésus qui, lui, agit en esclave inutile, c'est-à-dire totalement gratuitement.

Que dirons-nous donc ? Il nous reste à oser dire que c’est totalement gratuitement que Jésus dit à cet homme « Ta foi t’a sauvé. » Pourquoi le lui dit-il ? Et nous allons dire que Jésus le lui dit parce que Jésus a choisi de le lui dire. Le salut est sans pourquoi. L’affirmation de Jésus apparaît sans raison. Cette affirmation ne peut rester tout à fait gratuite, c'est-à-dire à la hauteur de l’enjeu du salut, qu’en demeurant presque tout à fait opaque.
Elle est certes la conclusion de toute cette petite histoire ; elle en est une conclusion libre. Elle est adressée à cet homme par son sauveur pour que cet homme soit parfaitement libre vis-à-vis de son sauveur. Elle lui est adressée de manière conclusive pour qu’il soit libre vis-à-vis de son propre parcours. Car un salut qui vous aliénerait à votre sauveur ne serait pas un salut, tout comme un salut que vous devriez à vos propres mérites ne vous sauverait en rien.

Relève-toi, va, ta foi t’a sauvé, dit Jésus. L’expérience du salut est celle de la plus grande liberté, de la plus infinie gratuité. Et lorsqu’on rencontre le Christ vivant, lorsqu'on rencontre un témoin véritable du Christ vivant, l’expérience du salut et l’expérience de la vie correspondent exactement. Que cette grâce nous soit faite. Amen

dimanche 6 octobre 2013

Augmente en nous la foi (Luc 17,5)

Cette prédication ne porte pas seulement sur Luc 17,5. Elle propose une traversée des chapitres 14 à 17 de l'évangile de Luc, une traversée toute en interprétation, toute en méditation sur, justement, la foi. Le lecteur pourra se munir du texte de ces chapitres, que nous ne reproduisons pas ici, et voudra bien excuser le caractère excessivement concis et peut-être même brutal des interprétations proposées.    

Quant à l'étonnement du traducteur, qui est à l'origine de cette prédication, et à l'exploration des traductions qui l'a suivi, ils pourront être l'occasion d'une autre prédication, ou d'une passionnante étude biblique.

Luc 16
29 Abraham lui dit (il parle à l'homme riche) : ‹Ils ont Moïse et les prophètes, qu'ils les écoutent.›
 30 L'autre reprit: ‹Non, Abraham, mon père, mais si quelqu'un vient à eux de chez les morts, ils se convertiront.›
 31 Abraham lui dit: ‹S'ils n'écoutent pas Moïse, ni les prophètes, même si quelqu'un ressuscite des morts, ils ne seront pas convaincus.› »

Luc 17
 1 Jésus dit à ses disciples: «Il est inévitable qu'il y ait des causes de chute. Mais malheureux celui par qui la chute arrive.
 2 Mieux vaut pour lui qu'on lui attache au cou une meule de moulin et qu'on le jette à la mer et qu'il ne fasse pas tomber un seul de ces petits.
 3 Tenez-vous sur vos gardes. «Si ton frère vient à t'offenser, reprends-le; et s'il se repent, pardonne-lui.
 4 Et si sept fois le jour il t'offense et que sept fois il revienne à toi en disant: ‹Je me repens›, tu lui pardonneras.»
 5 Les apôtres dirent au Seigneur: «Augmente en nous la foi.»

6 Le Seigneur dit: « Si vous avez de la foi comme une graine de moutarde et que disiez à ce mûrier ‹ tu vas être déraciné et planté dans la mer›, il vous prêtera attention »

 7 «Lequel d'entre vous, s'il a un serviteur qui laboure ou qui garde les bêtes, lui dira à son retour des champs: ‹Va vite te mettre à table›?
 8 Est-ce qu'il ne lui dira pas plutôt: ‹Prépare-moi de quoi dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive; et après tu mangeras et tu boiras à ton tour›?
 9 A-t-il de la reconnaissance envers ce serviteur parce qu'il a fait ce qui lui était ordonné?
10 De même, vous aussi, quand vous avez fait tout ce qui vous était ordonné, dites: ‹Nous sommes des serviteurs quelconques. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire.›»

Prédication : 
Je voudrais commencer par partager avec vous l’étonnement du traducteur que je suis. Dans la traduction que nous avons lue, les apôtres adressent cette demande au Seigneur : « Augmente en nous la foi. » C’est ce qu’on lit le plus souvent. Mais le traducteur que je suis lit son texte en langue grecque et ne comprend pas ce qui a pu conduire ses collègues à utiliser le verbe augmenter. Pour ce que je lis, voici la demande des apôtres : « Ajoute-nous la foi. »
Entre augmente en nous la foi et ajoute-nous la foi, il y a beaucoup plus qu’une simple nuance.

Si les apôtres prient le Seigneur qu’il augmente en eux la foi, c’est qu’ils estiment qu’ils ont déjà la foi, mais qu’elle est trop petite, qu’elle devrait être plus grande, qu’ils ne peuvent pas la faire grandir eux-mêmes et qu’ils ont besoin pour cela de l’intervention du Seigneur. Et nous serons assez d’accord pour nous reconnaître dans cette situation.
Mais si les apôtres prient le Seigneur qu’il leur ajoute la foi, c’est qu’ils reconnaissent qu’ils ne l’ont pas, qu’ils sont incapables de la produire en eux-mêmes ; ce qui revient pour eux à reconnaître radicalement que tout ce qui leur a tenu lieu de foi jusque là n’était pas la foi. Et là, on peine plus sans doute à se reconnaître soi-même dans cette prière et dans cette situation.
Je pense très profondément que les apôtres prient le Seigneur de leur ajouter la foi, une foi qu’ils n’ont pas. Je pense très profondément aussi que Luc l’évangéliste invite ses lecteurs à s’interroger radicalement sur ce qu’il en est de leur foi, même si, et surtout si c’est du Seigneur Jésus qu’ils se réclament.

Comment Luc va-t-il caractériser la foi ? Luc raconte à sa manière quelques épisodes de la vie de Jésus. Souvenons-nous un peu des chapitres précédents.
            Chapitre 14 : C’est jour de shabbat, et Jésus choisit de guérir publiquement un malade. La foi n’est pas dans l’observance d’un commandement quelconque, même l’un des plus sacrés comme celui du shabbat.
Chapitre 14, le même jour. Jésus est invité à un repas chez des notables, et il s’y rend. Il s’y illustrera en professant un détachement sans limites à l’égard du respect des convenances sociales. Accepter une invitation obligerait à rendre ? Il s’en défie. La foi est gratuite. Elle invite et donne sans limites sans espérer de retour, et elle reçoit sans aucunement s’obliger à rendre.
Chapitre 14, encore. Jésus enseigne que la foi est certes raisonnable, mais choisit la vie vivante plutôt que le règlement mort. Il ajoute que la foi ne fait pas peser sur autrui le poids de choix qui ne sont pas les siens, et que la foi répond jusqu’au bout des choix qu’elle a fait.
Chapitre 15, Jésus enseigne que la foi ne se satisfait pas de se faire gardienne d’un grand nombre de gens bien satisfaits entre eux, mais qu’elle se consacre plutôt à l’individu qui singulièrement prend le risque de se perdre ; il ajoute que la foi se réjouit des retrouvailles plutôt que de la conformité.
Chapitre 15, Jésus enseigne que la foi est un profond détachement à l’égard du droit sacré des aînés à recevoir la totalité des héritages, en même temps que la foi est une miséricorde infinie et une compréhension infinie à l’égard de ceux qui choisissent leur liberté (c’est la parabole du fils prodigue).
Chapitre 16, Jésus enseigne que le rapport qu’on a à l’argent et au pouvoir qu’il donne n’est jamais différent du rapport qu’on a à Dieu ; en cela il enseigne que la foi est détachée totalement du pouvoir que procurent l’argent et le nom de Dieu.
Chapitre 16, encore, Jésus dénonce que ceux qui se réclament de lui ont fait de la foi en lui une nouvelle norme, un nouveau pouvoir, et un nouveau mérite. Il enseigne donc que la foi agit au-delà de toute norme, et qu’elle espère au-delà de tout asservissement et de tous les mérites possibles.
Chapitre 16, avec la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare, Jésus enseigne que la foi ne peut pas se prouver par les saintes Ecritures et se dispense de l’appui de tout miracle.
Chapitre 17, Jésus enseigne – si l’on en doutait encore – que la foi est toujours parfaitement scandaleuse et que celui qui croit est aussi vulnérable en sa foi qu’un nouveau né qui n’a rien pour lui que son souffle de vie ; et Jésus ajoute qu’il est donc inévitable que dans la foi l’on soit blessé par ses contemporains, auxquels par la foi et à cause de la foi, l’on pardonnera on pardonnera autant de fois qu’il le faudra…

Après tous ces enseignements et les exigences qu’ils apportent, y a-t-il un des apôtres qui puisse dire « J’ai la foi » ? Les apôtres ont suivi Jésus. Envoyés en mission par lui ils ont œuvré pour le royaume, annoncé l’Evangile, guéri des malades, voyagé sans bagages et sans argent, se sont fait bien accueillir parfois, rejeter parfois. La foi a certainement quelque chose à voir là-dedans. Et pourtant ils prient ainsi le Seigneur : « Ajoute-nous la foi. » Cette prière est le signe qu’ils ont compris quelque chose. Et au titre de ce quelque chose, Jésus complète son enseignement.
La foi est extrême précarité et que c’est dans l’extrême précarité que la foi est puissance de vie. C’est lorsqu’on est confronté à ce qui est pour nous tout à fait nouveau et tout à fait impossible que la question de la foi se pose. Ainsi lorsque se pose la question de la foi, elle se pose toujours d’une manière totalement nouvelle. La foi est donnée toujours dans une situation particulière, pour cette situation particulière. Et elle n’a d’efficace, c'est-à-dire de puissance, que dans cette situation particulière. Cette puissance ne vient pas de nous, mais du Seigneur. Celui qui croit n’est ainsi jamais maître de cette puissance ; il en est seulement serviteur.
Résumé de tout cet enseignement : la foi ne se réclame d’aucune justification, ne réclame aucune rétribution, ne peut être que reçue du Seigneur et toujours totalement renouvelée. C’est cette foi que demandent les apôtres. Cette foi qui est la foi seule – ou sinon elle n’est pas la foi.

Qu’en est-il de tout le reste ? Qu’en est-il des mots qu’on a reçus ? Qu’en est-il de la foi de nos pères et de la foi de l’Eglise ? Qu’en est-il de nos convictions et de nos engagements ? N’hésitons pas à parler de foi. Il faut les mots d’hier pour parler aujourd’hui. Ce sont les engagements d’hier qui ont construit aujourd’hui, mais c’est aujourd’hui qu’il faut vivre. L’enseignement de Jésus a pour but de nous annoncer qu’aujourd’hui n’est pas comme hier et que c’est aujourd’hui qu’il faut croire parce que c’est aujourd’hui qu’il faut vivre.

La prière des apôtres doit donc être la nôtre. Il n’y a pour nous de foi que l’apprentissage de la foi. Croire, en réalité, c’est toujours apprendre à croire. Tout autant que vivre est toujours apprendre à vivre.
« Seigneur, ajoute-nous la foi. » Le Seigneur exauce notre prière. Amen