samedi 31 janvier 2026

Vous serez parfaits (Matthieu 5,38-48)

Matthieu 5

38 «Vous avez appris qu'il a été dit: Œil pour œil et dent pour dent.

 39 Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre.

 40 À qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau.

 41 Si quelqu'un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui.

 42 À qui te demande, donne; à qui veut t'emprunter, ne tourne pas le dos.

 43 «Vous avez appris qu'il a été dit: Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.

 44 Et moi, je vous dis: Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent,

 45 afin d'être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes.

 46 Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir? Les collecteurs d'impôts eux-mêmes n'en font-ils pas autant?

 47 Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire? Les païens n'en font-ils pas autant?

 48 Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

Prédication : 

            Quelques versets du sermon sur la montagne, qui doivent être d’une certaine importance, parce qu’il en va à la fin de la perfection divine (de Dieu), d’une perfection divine à laquelle l’être humain doit atteindre…

            Et tout de suite – si j’ose dire – nos ennuis commencent, car deux traductions d’un même verbe nous sont proposées. L’une : vous donc, soyez parfaits comme votre père céleste est parfait. L’autre : vous donc vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait.

            Cette perfection – nous la préciserons tantôt – advient-elle instantanément par exemple lorsque l’être humain se soumet à toutes sortes d’impératifs, toutes sortes de Lois, ou advient-elle au fil d’une longue maturation ? Ce qui advient dans l’un et l’autre cas ne sera évidemment pas la même chose. Et puisqu’il est question de perfection divine, puisqu’il est question de Dieu, deux représentations de Dieu bien différentes l’une de l’autre vont probablement émerger de la méditation de ces versets, méditation du simple verbe être.

            Disons tout de suite qu’il y aura Dieu, le Dieu du et, et qu’i y aura Dieu, le Dieu du mais.

 

            Dans les versets que nous méditons maintenant, par deux fois nous avons : « Vous avez appris qu’il a été dit… mais/et moi je vous dis… » En fait, cette tournure revient 6 fois dans cette partie du sermon sur la montagne. C’est une fois encore notre petit mot de deux lettres qui vient embarrasser les lecteurs.

            Ce petit mot signifie-t-il et ou mais ? Lorsqu’une certaine chose a été dite depuis toujours et qu’on ajoute mais moi je vous dis… cela signifie que cette certaine chose est abrogée. Mais si l’on ajoute et moi je vous dis, cela signifie que la chose ancienne se voit enrichie d’une signification nouvelle.

            Par exemple : Vous avez appris qu’il a été dit : « Œil pour œil et dent pour dent » ; nous peinons à comprendre que, lorsque cette loi fut promulguée, elle constitua un réel progrès, en limitant l’extension de la vengeance. Avant le Talion, il y avait des lois terribles : une famille entière pouvait être massacrée pour venger une simple égratignure. Mais dans un monde différemment structuré, et plus apaisé, le Talion lui-même est-il encore nécessaire ?

            Vous avez appris qu’il a été dit : « Œil pour œil et dent pour dent ». Voilà la suite du texte : et moi je vous dis de ne pas résister au méchant ; au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. C’est ainsi que le droit évolue, d’autres limites sont assignées à de nouveaux énoncés régulateurs.

            Sauf qu’il ne s’agit pas ici seulement d’un élargissement du droit. Ça y ressemble. C’est seulement une ressemblance. Si les formes primitives donnaient à la vengeance une extension sans limite, la proposition du Sermon sur la montagne renverse complètement la perspective, double renversement : recevoir les coups de l’offenseur, et les recevoir sans limite. Et si l’on veut bien voir dans ce texte un modèle d’Évangile, tel est l’Évangile : (pas seulement le et, pas seulement le mais)  recevoir les coups sans les rendre, sans limite, faire passer l’amour fraternel avant l’amour de Dieu, ne pas résister au méchant, aimer ses ennemis, etc. Et dans ce chapitre 5 dont nous ne méditons qu’un fragment, nous trouvons par anticipation bien des événements qui vont se passer dans la suite, et jusqu’à la fin.

            Et ainsi nous verrons comment le propos de Jésus deviendra des actes, les propos deviendront des actes, et se perpétueront, devenant Passion, et don entier de soi dans sa mort et dans sa résurrection.

 

            Ce qui devient donc des paroles et des actes de Jésus, dans le cœur du récit, des paroles et des actes de ses disciples, aussi. Avec le et et le mais, c’est une précieuse enquête que les lecteurs peuvent entreprendre sur les personnages de l’évangile, et sur eux-mêmes. Où en sont-ils, les uns et les autres ? Ce changement radical de perspective dont nous savons qu’il peut avoir lieu, a-t-il véritablement eu lieu ? Y a-t-il eu un changement de comportement ?

            Et puis le rapport à certains textes a-t-il changé ? Par exemple : « si ton œil droit entraine ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi » Qu’en fait-on dans la perspective du mais ? Et qu’en fait-on dans la perspective du et ?

            Car il est des commandements qui ont été écrit écrits pour être accomplis, et d’autres qui ont été écrits pour ne pas être accomplis. Souvent ils se ressemblent, et même beaucoup. Souvent même c’est le même commandement. Et comme le temps passe et prend toujours ses tours, la réflexion ne doit – ne devrait – jamais s’arrêter.

 

            Et nous en revenons à ce par quoi nous avons commencé, le et et le mais, Le Dieu du et et le Dieu du mais.

            Il faut bien garder le et pour maintenir Dieu dans un dynamisme perpétuellement créateur. Sans ce dynamisme nous n’avons que des énoncés desséchés à force d’être affirmatifs, et qui ne servent plus qu’à taper sur la tête des gens. Or les gens méritent mieux que ça, et Dieu aussi, et les Saintes Écritures aussi. (Une sorte de premier niveau)

            Et en second niveau, il nous faut retrouver la fin de notre texte du jour, « vous donc vous serez parfaits comme votre père céleste est parfait ». Certains rendent « soyez parfais… » Mais comment pourrait-on faire peser sur vos têtes un impératif aussi massif ? Comment pourrait-on vous ordonner soyez Dieu !? Il faut écarter  cela, et garder le futur, vous serez parfaits, un jour, sur votre chemin et dans telles circonstances, cela – la divinité – vous sera donnée, ou vous la prendrez, et vous en ferez don à vos contemporains.

            En cela, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.