12 Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se
retira en Galilée.
14 pour que s'accomplisse ce qu'avait dit le prophète
Esaïe:
15 Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la
mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations!
16 Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu
une grande lumière; pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort,
une lumière s'est levée.
19 Il leur dit: «Venez à ma suite et je vous ferai
pêcheurs d'hommes.»
20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
21 Avançant encore, il vit deux autres frères:
Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée
leur père, en train d'arranger leurs filets. Il les appela.
22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils
le suivirent.
23 Puis, parcourant toute la Galilée, il enseignait
dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Règne et guérissait
toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.
24 Sa renommée gagna toute la Syrie, et on lui amena
tous ceux qui souffraient, en proie à toutes sortes de maladies et de
tourments: démoniaques, lunatiques, paralysés; il les guérit.
25 Et de grandes foules le suivirent, venues de la
Galilée et de la Décapole, de Jérusalem et de la Judée, et d'au-delà du
Jourdain.
Prédication
Il faut, au début de cette prédication, que nous
imaginions Jésus heureux, heureux, avec des anges autour de lui, des anges qui
le servent. C’est sa situation à la fin du récit des tentations. On imagine que
Jésus ne manque ni de nourriture, ni d’excellente compagnie, ni d’ombre
lorsqu’il fait chaud, ni de chaleur lorsqu’il fait froid… Si Jésus a résisté
vaillamment à trois tentations, en voici une quatrième, en trois mots : heureux
pour toujours.
Il faut aussi que nous imaginions les pêcheurs au bord du
lac de Galilée. Ils sont pêcheurs, fils de pêcheurs et, selon toute
vraisemblance, ils seront pêcheurs leur vie durant, et leurs enfants après eux.
Or, pêcher est en ce temps une activité assez vile, assez impure, et assez
dangereuse. Seront-ils pour toujours ce qu’ils ont toujours été ?
Il faut encore que
nous imaginions des malades incurables, des paralysés, des gens éprouvés par la
vie, des gens incapables physiquement d’initiatives. Seront-ils toujours ce
qu’ils sont maintenant ?
Il faut maintenant que nous prenions conscience de ce que
signifient les versets du prophète Esaïe cités par Matthieu : « Terre
de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer, pays au-delà du Jourdain,
Galilée des Nations ! Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une
grande lumière. Pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une
lumière s’est levée. » (Esaïe 8,23-9,1) Ce texte, lorsque Matthieu le
cite, est un texte qui peut bien avoir huit siècles d’ancienneté. Au temps de
Matthieu, ces terres avaient tant de fois été conquises et perdues, avaient
tant de fois vu leurs populations être déportées et, parfois, revenir, ces
terres étaient tellement terres de métissage que, pour certains, elles
n’étaient plus Terre promise, Terre de la promesse. Et même si certains des
habitants de ces terres venaient adorer Dieu à Jérusalem, ils n’étaient que
tolérés par ceux de Judée qui, du haut de leur Temple, se proclamaient élus, purs,
bénis, depuis toujours et pour toujours, eux et personne d'autre.
Matthieu proclame que, sur ceux qui, depuis huit siècles,
se trouvaient dans le sombre pays de la mort, une lumière s’est levée. Cette
lumière s’est levée lorsque Jésus a un jour quitté la Judée, s’est retiré sur
cette terre perdue de Galilée et a commencé à y proclamer sa Bonne nouvelle.
Quelle est cette bonne nouvelle ? Le monde entier dit
« toujours », l’espérance dit « un jour peut-être », et
Jésus, lui, dit « maintenant ». La Bonne nouvelle de Jésus c’est
l’appel à la conversion, et la conversion c’est lorsque quelqu’un passe
concrètement du « toujours » au « maintenant ».
Et nous nous demandons comment cela se peut. Matthieu
nous le dit, très précisément.
Pour que la Bonne nouvelle ne soit pas une idée en l’air
mais une possibilité concrète, il faut d’abord que celui qui la proclame la
proclame concrètement.
C’est exactement ce que Jésus fait, lorsqu’il passe du
« toujours » au « maintenant ». Servi par les anges, à
l’écart du monde, béni dans son coin, c’est cela, le « toujours ».
Or, la réalité du monde étant parvenue jusqu’à lui, et lui ayant pris acte de
ce qu’est sa propre bénédiction, ayant aussi pris acte de ce qu’est la
situation de ces Galiléens ses contemporains, il commence à se consacrer à eux,
« maintenant ». Jésus met en jeu sa propre bénédiction, il en propose
le partage.
Ainsi, à ces pêcheurs de poissons que le sort avait fait naître fils de
pêcheurs de poissons, et qui auraient dû le demeurer « toujours », il
dit « maintenant ». Il leur propose une autre vie. Il leur fait cette
offre, à eux qui ont une petite liberté de choisir. Et les pêcheurs de poissons
le suivent, à l’instant, « maintenant », avec pour seul objectif, celui encore un peu vague et incertain, de devenir à la suite de Jésus pêcheurs
d’êtres humains. Ces hommes-là, parce que Jésus est passé du
« toujours » au « maintenant », passent eux-mêmes du
« toujours » au « maintenant ».
Mais ces hommes ont une petite liberté, nous l’avons dit. Qu’en est-il de
ceux qui, malades de toutes sortes, n’ont aucune liberté ? Et bien, nous
l’avons lu, Jésus les guérit. La malédiction de la maladie, ce
« toujours » est, à ce moment, transformé en « maintenant ».
Il l’est, par divine puissance, parce que Jésus a choisi de renoncer au
« toujours » de sa bénédiction personnelle, et à choisi de la partager
avec ses contemporains. Et si l’on veut voir dans ces multiples miracles la
main agissante de Dieu, il n’est qu’à reconnaître que ce sont les anges qui
continuent de servir « maintenant » Jésus, tout comme ils le
servaient avant, tout comme ils l’auraient servi « toujours ». Ceci
pour dire que le partage concret d’une bénédiction personnelle n’épuise jamais
cette bénédiction.
Pourtant, ça n’est pas si simple. Cela semble très simple lorsque
Jésus commence son ministère. Ça sera moins simple un peu plus tard. On voit
bien qu’il peine, parfois, qu’il se retire, parfois, et que le
« maintenant » de son engagement est parfois trop lourd… Et c’est
beaucoup moins simple encore pour ceux qu’il appelle. Ils auraient été
« toujours » pêcheurs de poissons. Ils partent « aussitôt »
(maintenant) à la suite de Jésus. Deviendront-ils un jour pêcheurs d’êtres
humains ? Un pêcheur de poissons de ce temps-là, qui pêche des poissons
pour vivre, et non pas pour le sport, il attrape des poissons, il les tue, et
les mange. Le pêcheur de poissons prend la vie du poisson pour que la vie du
pêcheur continue.
Un pêcheur d’êtres humains, ça perd tout le bénéfice personnel de la
bénédiction, ça risque de perdre sa propre vie, pour qu’un être humain vive. Un
pêcheur de poissons, ça a premièrement le souci de sa propre vie. Sans doute
faut-il presque une vie entière pour être détaché du souci de sa propre vie.
Peut-être même qu’on n’en a jamais fini d’apprendre à devenir pêcheur d’êtres
humain.
Ce qui est clair, en matière de conversion, à la suite de Jésus, c’est
qu’on y perd le bénéfice du « toujours ». Et même si la vie
chrétienne peut commencer par un « aussitôt », elle ne peut durer que
dans le « maintenant ». Sa vérité est dans le
« maintenant ». Or, puisque tel est le lieu de sa vérité, elle ne
peut être que fragile, que contestable, qu’éprouvée. Et l’on en verra plus d’un
rechercher le confort perdu des « toujours ». Ils le chercheront en
invoquant pour les uns la Tradition bimillénaire de l’Eglise, pour les autres
en exigeant que la liturgie ne change jamais. D’autres encore chercheront ce
confort en exhibant des versets bibliques toujours forcément incontestables,
comme si Dieu était captif des Saintes Écritures, des liturgies et des
traditions… Et tous, en recherchant le confort du « toujours », ne
feront que céder aux tentations que le Christ dont ils se réclament avait
lui-même repoussées.
C’est pourtant « maintenant » qu’il faut vivre et annoncer l’Évangile,
avec et pour nos contemporains.
En a-t-on jamais fini ? Jésus passe et nous dit « Venez à ma
suite et je vous ferai pêcheurs d’êtres humains. » Il passe, nous ne
bougeons pas. Il repasse et, cette fois, nous le suivons, mais avec nos bons
vieux filets de « toujours » sur
les bras – on n’est jamais trop prudent. Un peu plus loin nous nous arrêtons même
pour les lancer et lui, il nous sourit et nous fait remarquer que nous ne
sommes plus au bord de la mer, que nous venons « maintenant » de
jeter les filets sur un tas de cailloux. Nous laissons donc là nos filets,
« maintenant ».
L’exigence évangélique, celle de vivre réellement « maintenant »,
est parfois difficile à vivre. Nous renâclons. Notre maître, notre Seigneur,
lui, est patient.
Amen
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