Jean 1
29 Le lendemain, il voit Jésus qui vient vers lui et
il dit: «Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.
30 C'est de lui que j'ai dit: ‹Après moi vient un
homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était.›
31 Moi-même, je ne le connaissais pas, mais c'est en
vue de sa manifestation à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau.»
32 Et Jean porta son témoignage en disant: «J'ai vu
l'Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui.
33 Et je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a
envoyé baptiser dans l'eau, c'est lui qui m'a dit: ‹Celui sur lequel tu verras
l'Esprit descendre et demeurer sur lui, c'est lui qui baptise dans l'Esprit
Saint.›
34 Et moi j'ai vu et j'atteste qu'il est, lui, le
Fils de Dieu.»
Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. Selon Jean l’évangéliste, c’est une Parole de Jean le Baptiste, prononcée lorsqu’il vit Jésus venir à lui. Parole aussi que le prêtre prononce à un moment précis de la messe, pour inviter l’assemblée – c'est-à-dire chaque fidèle en lui-même et tous les fidèles ensemble – à reconnaître Jésus qui vient, Jésus qui est présent.
Alors l’assemblée peut, dans la foi, vivre la même expérience que Jean le Baptiste, qui vécut et prêcha l’espérance de cet instant, et qui vit en Jésus s’accomplir son espérance, l’espérance de sa vie.
Mais quelle était cette espérance ? En voici l’expression : voir l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Nous allons tâcher de méditer cette expression.
Cette expression fait instantanément penser aux cultes sacrificiels – au pluriel – dont les rituels – parfois extrêmement complexes – nous ont été soigneusement transmis dans les 5 premiers livres de la Bible. Ainsi, il y a, principalement dans les livres du Lévitique et des Nombres, des rituels de sacrifices pour tous les moments de la journée et pour tous les événements de la vie. L’étude approfondie de ces rituels et la question historique de leur mise en pratique sont des sujets passionnants.
Du temps de Jésus, certains de ces rituels se pratiquaient toujours au Temple de Jérusalem, mais le Temple n’était pas le seul lieu où l’on sacrifiait à Iahvé. Lorsque Jean a écrit son évangile, le Temple n’existait plus ; mais la mémoire du Temple et de ce qui s’y pratiquait était encore fraîche. De plus, un culte sacrificiel était encore pratiqué, par les Samaritains, sur le mont Garizim. Nous avons, avec le 4ème chapitre de Jean (Jésus chez les Samaritains), la trace d’une mission chrétienne précoce vers la Samarie. Nous pouvons donc penser que le thème du sacrifice était compréhensible par le premier lectorat de l’évangile de Jean.
Parmi les rituels qui nous ont été transmis, nous en retenons 2.
Le premier rituel est celui d’un sacrifice annuel, et l’animal sacrifié est un bouc. Le bouc est l’animal qui est abattu le plus souvent dans des sacrifices d’expiation pour le pardon des péchés. Ce peut être pour un péché individuel, et alors l’animal est égorgé. Mais ce peut être aussi pour tous les péchés de tout le peuple. Alors, une fois par an, un bouc était chargé, par l’office du prêtre, de tous les péchés du peuple, était conduit dans le désert et y est abandonné à un triste sort (Lévitique 16,21).
Le second rituel que nous mentionnons est celui d’un sacrifice qui n’est pas annuel, mais qui est offert deux fois par jour, le matin et le soir et qui est un sacrifice complet : aucune part n’en revient au prêtre, tout y est consumé. L’animal sacrifié y est un agneau sans défaut et âgé d’un an (Nombres 28,4). Ce sacrifice particulier a si je comprends bien, pour unique fonction de rappeler la perpétuité de l’Alliance, et peut-être de la réactiver.
Ce sont donc là deux sacrifices auxquels il est possible de penser lorsqu’on médite sur la phrase de Jean le Baptiste : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. » Chacun de ces deux sacrifices appelle une remarque.
Le sacrifice biquotidien des agneaux sans défaut nous signale qu’il faut moins d’une demi-journée à un être humain normalement pieux pour oublier le sens de l’Alliance ! En une demi-journée au plus, un tel être humain aura oublié la libre initiative de Dieu qui fait grâce, et aura oublié ce qu’est l’engagement d’un être humain qui choisit de recevoir et d’honorer cette grâce. Une demi-journée pour oublier, pour renier, pour mentir… Par exemple, une demi-journée pour le disciple Pierre, qui passe de l’expression d’un engagement très absolu à l’expression d’un reniement absolu. Ne sommes-nous pas un peu Pierre, parfois, ou jamais ?
Le sacrifice biquotidien des agneaux inspire à raison aux catholiques romains une discipline de la messe quotidienne, et inspire aussi aux protestants, à raison, leur pratique quotidienne faite de lecture et de méditation de la Bible, ainsi que d’oraison.
Le sacrifice annuel du bouc signale que par une succession d’opérations symboliques, le peuple de Dieu tout entier, et donc les humains, chacun pour lui-même mais aussi chacun dans toutes les relations qu’il entretient avec ses contemporains, peut être pardonné, ou délié de ses péchés, fautes et autres compromissions.
Mais qu’en est-il du sacrifice de l’agneau de Dieu ? Qu’en est-il de cet agneau si particulier, l’Agneau de Dieu ? Les bêtes offertes dans les sacrifices que nous avons mentionnés précédemment sont offertes par l’homme à Dieu. L’homme, en offrant ces bêtes, en se privant du capital et de la sécurité qu’elles représentent, manifeste sa foi en Dieu.
S’agissant de l’agneau de Dieu, c’est Dieu lui-même qui apporte l’agneau (chose connue depuis Genèse 22), qui l’offre aux êtres humains. Et de cet agneau, qui est Jésus, nous savons (Prologue de l’évangile de Jean) qu’il est le Verbe fait chair, qu’il est Dieu lui-même qui s’est fait homme. Dans le sacrifice de l’agneau de Dieu, c’est donc Dieu lui-même qui s’offre en sacrifice au bénéfice de l’humanité toute entière. Il le fait une fois pour toutes. Et en le faisant, il délie l’humanité de toutes les règles, obligations, pesanteurs et autres chaînes possibles, dont celles que parfois l’homme impose à l’homme, parfois au nom même de Dieu.
Nous sommes cette humanité libérée, et libératrice. Puissions-nous honorer toujours cette libération et celui qui en est la source. Amen
