samedi 30 mars 2024

Le silence et la muraille de la résurrection

Marc 16

1 Quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates pour aller l'embaumer.

2 Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles vont à la tombe, le soleil étant levé.

3 Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre de l'entrée du tombeau?»

4 Et, levant les yeux, elles voient que la pierre est roulée; or, elle était très grande.

5 Entrées dans le tombeau, elles virent, assis à droite, un jeune homme, vêtu d'une robe blanche, et elles furent saisies de frayeur.

6 Mais il leur dit: «Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié: il est ressuscité, il n'est pas ici; voyez l'endroit où on l'avait déposé.

7 Mais allez dire à ses disciples et à Pierre: ‹Il vous précède en Galilée; c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit.› »

8 Elles sortirent et s'enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

Prédication : 

            « Les femmes donc s’enfuirent et ne dirent jamais rien à personne, parce qu’elles avaient peur. » Et l’évangile de Marc s’arrête donc là. Et l’évangile de la résurrection selon Marc s’arrête là aussi. Il n’y a pas de résurrection…  Il n’y a pas d’apparition du ressuscité. Mais – question – pour que la résurrection soit attestée, faut-il des apparitions du ressuscité ? C’est une question qui a l’air de rien, mais elle traverse tout le paysage du nouveau testament, et pas que lui. Cette question s’infiltre aussi dans les textes relatifs à l’exil, dans des textes de la tradition prophétique... Faut-il des apparitions précisément documentées pour que l’action de la main de Dieu soit attestée dans l’histoire ?

            Oui ? Non ? En tout cas, si nous nous en tenons à la proposition de lecture d’évangile de ce jour – Marc 16,1-8 – le silence absolu des femmes sur cette affaire atteste que l’évangile de la résurrection passe par la lecture. L’évangéliste est d’abord un sujet écrivain, auquel fait suite un sujet lecteur. Et la foi vient alors de ce qu’on lit. Et ça peut très bien constituer une chaîne de transmission capable de traverser les siècles.

            Mais autre chose est possible, sous nos yeux, car après Marc 16,8 il vient Marc 16,9. Les savants nous disent que c’est un autre écrivain, qui fait d’autres choix. Parmi ces choix il fait celui de faire apparaître Jésus ressuscité. Peut-être cette, ou ces apparitions seront-elles reçues. Mais non. Même si de petites gens l’ayant vu croient en Jésus ressuscité ils se heurtent à l’incrédulité et à la dureté de cœur de gens d’importance. A la fin seulement Jésus ressuscité peut apparaître, donner des ordres d’évangélisation, puis retourner vers son père. Nous remarquons que ces derniers versets ressemblent à Matthieu. Mais notre question n’est pas cette ressemblance – un emprunt littéraire se voit toujours – notre question est celle de la pertinence pour l’évangile de la transmission par le silence, ou de la transmission par  l’apparition et la parole. Est-ce simple ?

 

            Lorsque j’étais jeune diplômé de la Faculté de Théologie, le contact approfondi avec certains auteurs m’avait conduit à  rechercher et à apprécier les textes complexes, paradoxaux, du genre justement de cette finale courte de l’évangile de Marc, « elles ne dirent rien à personne… » mais tout le monde en parle. La contradiction est là, elle devrait déboucher sur le vide, or, il n’en est rien. Bien que rien ne soit dit, l’évangile est proclamé. Il est proclamé en plénitude, et pourtant le vide initial demeure, il n’est jamais comblé et le défi qui est proposé au lecteur est précisément de parler sans obturer.

            L’évangile de Marc n’est pas le seul texte de référence qui propose ce genre de défi à son commentateur. Karl Barth, dans le recueil Parole de Dieu et parole humaine – rien que le titre est intéressant – propose plusieurs défis spirituels – dont un portant sur La parole de Dieu tâche de la théologie. Le défi n’est pas de résoudre ceci ou cela, mais d’écrire de sorte que nous puissions continuer à écrire, de parler de sorte que nous puissions continuer à parler. Le témoignage chrétien est une parole qui se cherche des auditeurs, puis de libres partenaires pour se continuer. Mais quant à savoir d’où elle vient réellement et où elle va, c’est juste impossible de le dire. Et c’est là sa faiblesse, aussi bien que c’est là sa grandeur.          

           

            Lorsque j’étais étudiant en théologie, un professeur eut l’idée de confronter ses étudiants à des œuvres picturales célèbres, qui représentaient des scènes bibliques. La conversion de Paul – il y en a deux versions si je me souviens bien – Abraham sacrifiant, et La crucifixion de Pierre, œuvres de Caravage, sauf oubli de ma part, ce qui faisait déjà pas mal. C’est donc de l’image, d’une puissance certaine, parce que c’est Caravage, et la toile est couverte, tout y est signifiant, et tout y est brutalement exprimé. La page d’évangile, ou la parole de Dieu, est rendue par l’artiste comme une sorte de coup. L’exercice proposé à l’étudiant était de mettre des phrases cohérentes sur des objets brutaux, sans toutefois mettre en avant ses propres émotions, faute de quoi l’écriture et la parole, ne pourraient pas continuer. Et nous parlons là justement de ces choses, apparitions massives du genre que nous avons évoquées s’agissant de la résurrection visible de Jésus.

            Vous vous demandez comment cela s’était passé ? Mal. La proposition faite par ce professeur n’avait pas été reçue par les étudiants, pas reçue du tout. Ça n’était pas de la mauvaise volonté. Mais il existe une forme particulière du langage pour parler de l’esthétique, de l’art et des œuvres d’art, que lui – professeur – connaissait, et que nous, étudiants 83 boulevard Arago – petite province – ne connaissions pas. Et  le langage donc s’était heurté contre un mur, un mur contre un autre mur, et pour produire quoi ?

 

            Et bien, visible contre visible, nous ne pouvons pas porter de jugements trop tranchés. Le groupe qui participait à ce cours est dispersé depuis longtemps – 28 ans. Et nous n’avons pas l’habitude non plus, dans notre tradition, de faire se rassembler des anciens élèves de nos facultés. Alors que reste-t-il de ce cours dont nous parlons ? Il reste – il me reste – des souvenirs robustes et féconds, une petite connaissance en peinture, et l’idée justement que la parole de Dieu qui peut prendre la voie aérienne, silencieuse, et discrète peut aussi prendre la voie « dure », et là elle prend son temps. Et la résurrection que nous célébrons aujourd’hui était bien peu au commencement, dans les années du temps jadis, mais est plus claire maintenant.

            Christ est ressuscité. Amen     


samedi 23 mars 2024

Méditations sur le Messie (Marc 11,1-11 ; Zacharie 9,1-11)

 Marc 11

1 Lorsqu'ils approchent de Jérusalem, près de Bethphagé et de Béthanie, vers le mont des Oliviers, Jésus envoie deux de ses disciples

2 et leur dit: «Allez au village qui est devant vous: dès que vous y entrerez, vous trouverez un ânon attaché que personne n'a encore monté. Détachez-le et amenez-le.

3 Et si quelqu'un vous dit: ‹Pourquoi faites-vous cela?› répondez: ‹Le Seigneur en a besoin et il le renvoie ici tout de suite.› »

4 Ils sont partis et ont trouvé un ânon attaché dehors près d'une porte, dans la rue. Ils le détachent.

5 Quelques-uns de ceux qui se trouvaient là leur dirent: «Qu'avez-vous à détacher cet ânon?»

6 Eux leur répondirent comme Jésus l'avait dit et on les laissa faire.

7 Ils amènent l'ânon à Jésus; ils mettent sur lui leurs vêtements et Jésus s'assit dessus.

8 Beaucoup de gens étendirent leurs vêtements sur la route et d'autres des feuillages qu'ils coupaient dans la campagne.

9 Ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient criaient: «Hosanna! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient!

10 Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père! Hosanna au plus haut des cieux!»

11 Et il entra à Jérusalem dans le temple. Après avoir tout regardé autour de lui, comme c'était déjà le soir, il sortit pour se rendre à Béthanie avec les Douze.

Zacharie 9

1 Proclamation. La parole du SEIGNEUR est arrivée au pays de Hadrak, et à Damas elle a fait halte, car au SEIGNEUR appartient le joyau d'Aram tout comme l'ensemble des tribus d'Israël,

2 de même Hamath, sa voisine, ainsi que Tyr et Sidon, où l'on est très habile.

3 Tyr s'est construit une forteresse, elle a accumulé de l'argent, épais comme la poussière et de l'or, comme la boue des rues,

4 mais voici que le Seigneur s'en emparera, il abattra son rempart dans la mer, et elle-même, le feu la dévorera.

5 À ce spectacle, Ashqelôn sera épouvantée, Gaza se tordra de douleur et Eqrôn se verra privée de son appui. Le roi sera éliminé de Gaza et Ashqelôn ne sera plus habitée.

6 Des bâtards s'installeront à Ashdod, je rabattrai l'insolence du Philistin.

7 J'ôterai de sa bouche le sang et d'entre ses dents, les mets abominables; alors lui aussi, comme un reste, appartiendra à notre Dieu. Il aura sa place parmi les clans de Juda et Eqrôn sera pareil au Jébusite.

8 Je camperai auprès de ma maison, montant la garde contre ceux qui passent et repassent; plus aucun tyran ne l'accablera au passage car, à présent, j'y veille de mes propres yeux.

9 Tressaille d'allégresse, fille de Sion! Pousse des acclamations, fille de Jérusalem! Voici que ton roi s'avance vers toi; il est juste et victorieux, humble, monté sur un âne - sur un ânon tout jeune.

10 Il supprimera d'Ephraïm le char de guerre et de Jérusalem, le char de combat. Il brisera l'arc de guerre et il proclamera la paix pour les nations. Sa domination s'étendra d'une mer à l'autre et du Fleuve jusqu'aux extrémités du pays.

11 Quant à toi, à cause de l'alliance conclue avec toi dans le sang, je renverrai tes captifs de la fosse où il n'y a point d'eau.

Prédication : 

            Dans l’évangile de Marc – comme dans les trois autres évangiles – Jésus fait, une semaine avant sa mort et sa résurrection, une entrée glorieuse à Jérusalem, monté sur un âne. Jésus lui-même est à l’initiative de ce défilé. Il en choisit la mise en scène. Elle obéit à un schéma qui figure dans l’ancien testament : livre de Zacharie, chapitre 9. En faisant ce choix, Marc entend nous dire comment il comprend le messie Jésus. Car il y a, dans la Bible, de nombreuses manières d’être messie.

            Dans l’ancien testament, un puissant souverain étranger, aussi étranger à Israël que le Perse Darius (Esaïe 45), peut être considéré comme messie. Un roi autochtone aussi mauvais que le roi Saül est aussi messie. L’inoubliable roi David sera appelé messie, son fils rebelle et tenté par le parricide, Absalom, messie tout autant...

En plus – voire en moins – un messie parfois peut ne concerner, qu’une ethnie, voire qu’une tribu, mais parfois tout Israël. Et parfois plus encore. Car cela peut dépasser des frontières, voire couvrir la terre entière, avec parfois une centralisation sur Jérusalem et le Temple, mais parfois avec une totale égalité entre toutes les nations.

Pour dire vrai, le messie connait dans l’ancien testament autant de variantes qu’il y a de formes du salut. Le nouveau testament n’est pas non plus univoque sur le messie Jésus. Considérez seulement le Messie triomphant en Apocalypse 19 (un glaive acéré sort de sa bouche, il se nomme Roi des rois, Seigneur des Seigneurs) et le Messie crucifié en Marc 15 (et au Psaume 22), qui hurle son sentiment d’abandon à la face des humains et sous un ciel désespérément vide.

 

            L’Évangile de Marc, 11, fait référence à Zacharie 9. Le messie, en Zacharie 9, comment est-il ? Il est provincial, au plus régional. Avant même qu’il soit question du messie, il est proclamé que tous ces territoires appartiennent à Dieu, et que sa parole y agit. Ainsi, le nord du pays (Phénicie), l’est (Aram), la bande côtière ouest (Philistie) vont-ils être objets d’un mystérieux ravage, opéré par la parole du SEIGNEUR – il faut entendre par Dieu lui-même – dont l’issue est extraordinairement étonnante puisqu’au terme de ce ravage, le Philistin – avec tous les autres – sera considéré comme un « reste », et « aura sa place parmi les clans de Juda » (v.7), c'est-à-dire que les nations voisines et ennemies perpétuelles des enfants d’Israël seront considérées par Dieu comme sa terre, son peuple. Elles sont donc cohéritières de la promesse.

 

Quelle promesse ? Une promesse de sanctuarisation d’un grand Israël : de la Méditerranée jusqu’au bassin de l’Euphrate, de la Syrie et du Liban jusqu’au Golfe d’Aden. Sur ce grand territoire sera instaurée une paix éternelle, et la diaspora juive y reviendra tout entière. Comme centre de ce grand territoire, Jérusalem. Et comme roi de ce territoire, le Messie.

            Marc emprunte ainsi à Zacharie une certaine idée territoriale et politique de l’ère du Messie : fraternité paisible entre des peuples voisins, une forme d’unité religieuse, une capitale. On peut penser qu’à l’époque de Zacharie, les territoires qu’il mentionne correspondent à tous les territoires connus. Marc, reprenant Zacharie, imaginant alors une messianité universelle, fraternelle et paisible.

 

Mais quel Messie pour cela ? Nous avons lu qu’il s’avance, « juste et victorieux, humble, monté sur un âne » (v.9). Qu’il soit monté sur un âne met d’accord tous les traducteurs. Mais les trois qualificatifs posent quelques problèmes. Nous partons de ce que nous avons lu, le Messie est  juste, victorieux et humble. Et nous approfondissant le sens de ces trois termes.

            Il est juste. Le premier homme de la Bible dont il est dit qu’il est juste, c’est Noé. Un juste, c’est quelqu’un qui ne tord pas le cours de la justice, qui juge sans discrimination, qui ne fausse pas les poids dans le commerce, et qui refuse de se laisser corrompre. Il est sans fraude et sans violence. Tel est le juste, tel est le Messie selon Marc. Les qualités du juste sont longuement mentionnées dans les Psaumes et dans les livres de sagesse. Et ces qualités en font quelqu’un de fragile, de vulnérable. Il est écrit dans la Bible que le juste est souvent la risée des hommes (Job 12,4). Le problème du juste souffrant est un problème qui a tourmenté les auteurs du proche Orient ancien longtemps avant que la Bible n’existe. Le Messie selon Zacharie est juste – une qualité qui va de pair avec une infinie fragilité. On y pense un peu, ou souvent, lorsqu’on lit le récit des Rameaux.

            Seconde qualité du Messie selon Zacharie (et Marc) : il est victorieux, d’après la plupart des traducteurs. Mais nous nous méfions des traducteurs. A bien y regarder, le mot victorieux est clair en grec (LXX), mais moins en hébreu. Le roi messie qui vient n’a pas remporté la victoire par ses propres forces ; littéralement, il a été sauvé. Le roi messie est victorieux, soit, mais parce qu’il a été sauvé. On ne dit pas par qui… et l’on irait bien trop vite en besogne en mettant là qu’il a été sauvé par Dieu. Le Messie a été sauvé. Seconde marque de fragilité à laquelle on ne pense jamais en lisant le récit des Rameaux.

            Troisième qualité du Messie, nous avons lu qu’il est humble. Ce serait mieux de dire méprisé. Le Messie est semblable à ce que le peuple d’Israël était en Egypte. C'est-à-dire fort peu de chose, vulnérable, livré à ses dominateurs, sans gloire, sans droits. On ne pense pas à ça en lisant le récit des Rameaux.

            La royauté du roi Messie selon le prophète Zacharie – et selon Marc la royauté du Fils de l’homme, est ce qu’on peut appeler une royauté faible, sa force est une force désarmée, elle s’avance pour se proposer, pour s’offrir, elle appelle, mais jamais elle ne s’impose d’elle-même... et comment le pourrait-elle ? C’est à cette royauté que Jésus est identifié le jour de son entrée dans Jérusalem, monté sur un âne. Comment cette royauté pourrait-elle l’emporter ? Pourvu que quelques-uns répondent à l’appel. Mais l’appel est si faible, si ténu…

 

            Ont-ils eu conscience de tout cela, les gens qui, pleins de joie, ont suivi la procession ? Le texte de Marc ne fait aucun commentaire. Il laisse là l’événement. Le moment de liesse a eu lieu. Marc prend acte de cette liesse, comme si elle était juste et légitime : pourquoi la foule des disciples et le peuple ne se réjouiraient-ils pas ? Et de quel droit des observateurs éclairés comme nous le sommes leur adresseraient-ils un reproche ?           Il y a de la joie le jour des Rameaux, « Au cœur humain la joie est bonne ». Et pour ce qu’il en est des grands engagements suivis des lâchetés que nous savons, il y a toute la semaine sainte.

 

            Mais tous ces gens qui ont escorté Jésus, qu’ont-ils fait, ensuite ? Nous ne le savons pas. Feu de paille pour certains, conversion durable pour d’autres, et toutes sortes de nuances sont possibles. Ils sont rentrés chacun chez soi, sans doute. Et la journée s’est finie là, et tout le monde est allé dormir.

Pour nous qui avons médité sur la signification de l’entrée de Jésus ans la ville, qui avons compris un peu quelle royauté va avec sa messianité, il nous reste quelques question : allons-nous suivre ce roi-là ? Allons-nous être habités par les sentiments qui étaient les siens ? Allons-nous faire montre d’humilité et de douceur ? Allons-nous nous reconnaître comme sauvés ? En somme, allons-nous incarner cette messianité  (il est juste, il est victorieux, il est humble) ?

Laissons ces questions en suspens. A chacun de répondre en son cœur. Puissions-nous répondre chacun et tous ensemble par un oui résolu. Amen






samedi 9 mars 2024

Quelques notes sur le ministère diaconal (Actes 6,1-8)


Actes 6

1 En ces jours-là, le nombre des disciples augmentait, et les Hellénistes se mirent à récriminer contre les Hébreux parce que leurs veuves étaient oubliées dans le service quotidien.

 2 Les Douze convoquèrent alors l'assemblée plénière des disciples et dirent: «Il ne convient pas que nous délaissions la parole de Dieu pour le service des tables.

 3 Cherchez plutôt parmi vous, frères, sept hommes de bonne réputation, remplis d'Esprit et de sagesse, et nous les chargerons de cette fonction.

 4 Quant à nous, nous continuerons à assurer la prière et le service de la Parole.»

 5 Cette proposition fut agréée par toute l'assemblée: on choisit Étienne, un homme plein de foi et d'Esprit Saint, Philippe, Prochore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, prosélyte d'Antioche;

 6 on les présenta aux apôtres, on pria et on leur imposa les mains.

 

 7 La parole de Dieu croissait et le nombre des disciples augmentait considérablement à Jérusalem; une multitude de prêtres obéissait à la foi.

 8 Plein de grâce et de puissance, Étienne opérait des prodiges et des signes remarquables parmi le peuple.

Prédication :  

            Et c’est ainsi que fut inventé le ministère des diacres, et donc le diaconat, parce que certaines personnes avaient estimé que les pauvres veuves chrétiennes d’origine grecque étaient moins bien traitées que les autres pauvres veuves, veuves d’origine hébraïques… comprenez que les grecques recevaient beaucoup moins de nourriture que les autres, voire pas du tout. Était-ce vrai ? C’est du moins ce qui fut mis en avant. Et c’est aussi ce qui est mis en avant pour fonder bibliquement  la diaconie et le diaconat… donner de son bien propre à l’intention de ceux qui autrement seraient dans le dénuement. Et c’est tout, pourvu que le partage soit équitable – pourvu qu’on s’entende sur la notion d’équité.

            Notion certainement délicate, puisqu’on fit appel d’abord au discernement des hommes, puis à l’approbation des Apôtres, puis enfin à l’Esprit Saint. Peut-être qu’avec tout cela le partage serait équitable… à moins que, avec tout cela, les diacres seraient incontestables, les diverses manœuvres spirituelles constituant une garantie. Alors, est-ce que ça marcherait ?

            La réponse c’est non, ça ne marcherait pas. Derrière les Actes des Apôtres c’est Luc qui écrit. Et contrairement à ce qu’on croit, Luc n’écrit jamais pour instituer ceci ou cela. Luc écrit pour inviter à réfléchir, et son invitation est souvent exigeante.

            L’institution des Diacres va-t-elle tenir ? Nous n’en savons rien, sauf que nous savons que l’un d’eux, Etienne, va s’exprimer en Apôtre, tâche que les Apôtres s’étaient réservée, et que, sans aucune ordination spécifique, il va accomplir en un sens mieux qu’eux, au point de devenir le premier martyr de l’histoire. Et l’on pourrait dire exactement la même chose de Philippe. Et ce que Luc suggère, c’est que l’Esprit Saint vient oindre ces ministres apostoliques indépendamment de la volonté des Apôtres.

            Et qu’en est-il à ce moment des Diacres ? Nous l’avons dit déjà ? Ils disparaissent du paysage de la première église. Réguler un partage intégral ne devait pas être facile. Le très nécessaire ministère du partage entra en collision avec le très nécessaire ministère de la parole… Ce qui imposait une réflexion très sérieuse, une grande quantité de pourquoi, à la manière de Luc.

 

            Passent les années, les millénaires, arrive Jean Calvin, qui propose qu’il y ait quatre ministères dans l’Eglise : des Docteurs, des Pasteurs, des Anciens, et des Diacres. Ce ministère selon Calvin est construit sur une double activité, assurer la subsistance de pauvres gens, et enseigner la foi à ces pauvres gens. C’est donc une sorte de ministère de la parole spécialisé – et pensez que la langue en ce temps-là est bien moins unifiée qu’aujourd’hui, et que la pauvreté est plus féroce qu’aujourd’hui aussi. Aussi pouvons-nous apprécier que ces deux ministères sont inséparables… et trouver là la racine d’un constat : les Réformés sont incapables de produire un texte de théologie qui ne finisse pas par des considérations éthiques.

 

            Passent encore quelques siècles. En 1938, une partie des Protestants se réunit dans l’Eglise réformée de France, et se donne une Discipline. Je ne résiste pas au plaisir de vous montrer l’article 14 de cette discipline – Du ministère  diaconal. C’est vite lu, « modifié en 1999 ».

            Le temps passe, c’est l’avènement de l’Eglise Protestante Unie de France, 2012 / rév. 2019, article 19 – Ministère diaconal. « La rédaction de cet article pourra faire l’objet ultérieurement des travaux du synode national, selon la procédure mentionnée à l’article 36 (révision de la Constitution) »

 

            Aujourd’hui, pour autant que je sache, aucun synode national n’est programmé qui aurait pour tâche la rédaction de cet article. Nous parlons « ministères », mais pas diaconal – si je ne me trompe pas. Ce qui n’est pas le signe d’une coupable négligence, mais bien plutôt le signe du difficile nouage qui existe entre la spiritualité et la charité, entre la parole apostolique et le garde-manger. Et parfois mieux vaut une page blanche qu’une page mal remplie.

            Deux choses encore :

-       En ligne, https://epudf.org/diaconie/, quelques lignes tout à fait intéressantes et qui pourraient faire l’objet de réflexions partagées, genre atelier du samedi ;

-       Statuts types des associations cultuelles §5 – « Conformité avec la loi du 9 décembre 1905 » Pour mettre son régime traditionnel en accord avec la loi du 9 décembre 1905, l’Eglise protestante unie de France invite les membres d’une paroisse ou Eglise locale à adhérer et à participer à une association cultuelle, régie par le titre IV de cette loi, ainsi qu’à une ou plusieurs associations à vocation diaconale,

-       Votre action, en somme, précède vos institutions ; et c’est très bien ainsi.

samedi 2 mars 2024

Moïse, entre le don de la Loi et une suite pénible

Voici des versets bien connus, mais c'est au v.18 que notre affaire commence  

DRB  Exode 20  1 Et Dieu prononça toutes ces paroles, disant:

2 Je suis l'Éternel, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude.

3 Tu n'auras point d'autres dieux devant ma face.

4 Tu ne te feras point d'image taillée, ni aucune ressemblance de ce qui est dans les cieux en haut, et de ce qui est sur la terre en bas, et de ce qui est dans les eaux au-dessous de la terre.

5 Tu ne t'inclineras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l'Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui visite l'iniquité des pères sur les fils, sur la troisième et sur la quatrième génération de ceux qui me haïssent, 6 et qui use de bonté envers des milliers de ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandements.

7 Tu ne prendras point le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain; car l'Éternel ne tiendra point pour innocent celui qui aura pris son nom en vain.

8 Souviens-toi du jour du sabbat, pour le sanctifier. 9 six jours tu travailleras, et tu feras toute ton œuvre; 10 mais le septième jour est le sabbat consacré à l'Éternel, ton Dieu: tu ne feras aucune œuvre, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ta bête, ni ton étranger qui est dans tes portes. 11 Car en six jours l'Éternel a fait les cieux, et la terre, la mer, et tout ce qui est en eux, et il s'est reposé le septième jour; c'est pourquoi l'Éternel a béni le jour du sabbat, et l'a sanctifié.

12 Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient prolongés sur la terre que l'Éternel, ton Dieu, te donne.

13 Tu ne tueras point.

14 Tu ne commettras point adultère.

15 Tu ne déroberas point.

16 Tu ne diras point de faux témoignage contre ton prochain.

17 Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien qui soit à ton prochain.

18 Et tout le peuple vit les tonnerres, et les flammes, et le son de la trompette, et la montagne fumante; et le peuple vit cela, et ils craignirent et se tinrent à distance, et dirent à Moïse:

19 Parle avec nous, toi, et nous écouterons ! Mais que Dieu ne parle point avec nous, sinon c’est la mort.

20 Cependant, Moïse dit au peuple:

Ne craignez pas; car

c'est afin que vous en passiez par l’épreuve (la tentation) que Dieu vient,

et afin que vous en passiez par la crainte, que cette crainte soit devant vos yeux,

 

pour que pécher n’existe plus en vous.

 

21 Mais le peuple se tint à distance; quant à Moïse, il s'approcha de l'obscurité profonde où Dieu se tient.

            Prédication

        Commençons avec ces gens qui ont laissé dans la Bible une trace pénible. Pour toutes les transgressions possibles des commandements, ils n’ont envisagé qu’une seule peine, toujours la même peine, la mort. Ainsi avons-nous des pages entières qui commandent l’effacement de vies…

            Sinaï, le peuple craint, il a peur. Il s’adresse à Moïse pour lui dire : « Parle avec nous, toi, et nous écouterons. Mais que Dieu ne parle pas avec nous, sinon c’est la mort. »

            Et le lecteur de s’étonner. Juste après que Dieu ait parlé, juste après qu’il ait donné dix commandements essentiels, viatiques, voici que le peuple ne veut pas entendre directement la divine parole, sous peine de mourir, ou du moins le croit-il, et opte pour une parole humaine. Le peuple de Dieu a peur de Dieu. Et nous savons que, dans peu de temps, il va préférer se fabriquer un dieu d’or, une idole morte, qu’il va préférer s’asservir à une statue fabriquée et qu’il voit, plutôt qu’être libéré par Dieu qu’il ne voit pas. Mais c’est une autre histoire. Pour l’heure, le peuple a peur de Dieu qui parle et préfèrerait entendre une parole dite par un être humain… Parle avec nous, toi, dit le peuple à Moïse, et nous écouterons ! (Comme si ça devait changer quelque chose)

 

            Nous nous intéressons à ce que Moïse répond. Moïse bien évidemment va tenter de conjurer cette crainte. Sera-t-il écouté, tout comme le peuple semble le lui promettre ?

            1.

            Péril réel, péril imaginaire ? Moïse, lui n’a pas peur. Il prend le risque de dialoguer avec Dieu, et il n’en meurt pas. Est-il le seul que Dieu épargne, parce qu’il est Moïse ? Lorsque, dans les chapitres qui précèdent notre lecture, on se prépare au don de la Loi, on balise le pied de la montagne, et on recommande que le peuple ne s’en approche pas, de peur que certains ne meurent. Certains, mais pas tous. Ce qui signifie qu’au sein du peuple, il y a des personnes, anonymes complets, qui pourraient bien s’approcher, entendre et ne pas mourir. Il y a des risques qu’il faut prendre, parfois… Le péril avec Dieu n’est peut-être pas si grand. On peut entendre la parole de Dieu et ne pas mourir. Cela ne signifie pas pour autant qu’entendre la parole de Dieu laisse indemne. Nous y venons.

           2.

            Moïse parle de nouveau : « C’est afin que vous en passiez par l’épreuve (la tentation) que Dieu vient. »

            Ce n’est pas du tout par hasard que ce propos vient juste après que les dix commandements aient été donnés.

Les dix commandements sont parole de Dieu, ils éprouvent l’auditeur, et le lecteur. Qui tient debout devant les dix commandements ? Est-ce que quelqu’un peut dire qu’il n’a jamais transgressé aucun des commandements ? Les commandements interrogent l’être humain tout entier. Ils interrogent ses pensées et ses intentions ; ils interrogent les paroles prononcées, et celles aussi qui sont tues ; ils interrogent les actes, et même ceux qui n’ont pas été commis. En cela, les commandements nous mettent à l’épreuve. Et en cela ils sont, littéralement, parole de Dieu.

Personne ne tient debout devant les dix commandements. Faut-il craindre de ne pas tenir debout ? Moïse affirme que non, il affirme que Dieu vient, que Dieu parle, pour qu’on en passe par l’épreuve et par la tentation. La parole de Dieu nous démasque, elle sonde les reins et les cœurs, interroge radicalement les actes et les pensées, mais la vérité de ce qu’est un être humain n’est pas mortelle devant Dieu. On peut prendre le risque de ne pas fuir cette vérité-là.

            3.

            Il y a pourtant quelque chose de la crainte, et Moïse rajoute donc : « Dieu vient afin que vous en passiez par la crainte, que cette crainte soit devant vos yeux. » Il y a plusieurs sortes de crainte. Ici, la crainte du peuple, c’est celle qui fait redouter la parole de Dieu. C’est la crainte du menteur, la crainte de celui qui se ment à lui-même et ne veut rien savoir de son mensonge. Elle est une crainte qui fige.

La crainte qui fait désirer la parole de Dieu, celle que Moïse recommande, est au contraire l’espérance confiante de la vérité. Elle est l’espérance que cette parole nous traverse, nous dépouille, nous renouvelle et nous fasse choisir la vie, une vie dont les contours demeurent à bâtir et les chemins à découvrir.

            4.

            Et Moïse ajoute une chose encore : Dieu vient et parle afin que pécher  n’existe plus en vous. Qu’est-ce que pécher, dans ce contexte ? Pécher, dans le contexte de l’Exode, c’est se tenir mordicus à ce qui fut, sans rien vouloir mettre en question, ni en jeu. Pécher, c’est préférer mourir en Egypte et en esclave, plutôt que vivre une liberté confiante, et toujours interrogée. Pécher, c’est enfin préférer la parole extérieure d’un homme à qui l’on peut toujours dire « Tais-toi ! » ou « Cause toujours… » à la parole intérieure de Dieu qui met à nu devant soi-même et devant lui. Pécher, c’est ainsi préférer le soi-disant silence de Dieu à sa parole.

 

Et que fait le peuple, une fois que Moïse lui a expliqué pourquoi la crainte est sans fondement et sans objet ? Le peuple l’écoute-il, tout comme il s’y est engagé ? Les gens du peuple s’approchent-ils ? Lisons : « 21 Mais le peuple se tint à distance (…) » 

Le peuple, collectivement, choisit la crainte, l’illusion, le mutisme… la servitude. Quant à Moïse, résolument, en témoin de la bonté et de la vérité de la parole de Dieu, ayant dit ce qu’il avait à dire, choisit de ne rien faire d’autre que ce qu’il a déjà fait : s’approcher de Dieu et s’en remettre à Lui : « (…) il s'approcha de l'obscurité profonde où Dieu se tient. »

 

Dieu se tient dans l’obscurité profonde, et il n’est pas un Dieu obscur, c’est même tout le contraire.

Dieu se tient dans l’obscurité profonde, c’est une confession de foi :

 

Mon Dieu se tient dans l’obscurité profonde,

Il m’attend dans l’obscurité profonde,

Là où – et lorsque – ayant délibéré, choisi, et agi,

Après avoir fait tout ce qu’il est possible de faire,

Je ne peux plus qu’attendre.

C’est l’obscurité profonde, ce qui adviendra.

Je crois que Dieu se tient là, et m’attend.

C’est donc sans crainte que je m’approche.

Il est dans l’obscurité profonde et connait mes chemins,

Amen.

 

samedi 24 février 2024

Abraham ne sacrifiant pas (Genèse 22,1-13)

 Genèse 22

Or, après ces événements, Dieu mit Abraham à l'épreuve et lui dit: «Abraham»; il répondit: «Me voici.»

 2 Il reprit: «Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes. Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l'offriras en holocauste sur celle des montagnes que je t'indiquerai.»

 3 Abraham se leva de bon matin, sangla son âne, prit avec lui deux de ses jeunes gens et son fils Isaac. Il fendit les bûches pour l'holocauste. Il partit pour le lieu que Dieu lui avait indiqué.

 4 Le troisième jour, il leva les yeux et vit de loin ce lieu.

 5 Abraham dit aux jeunes gens: «Demeurez ici, vous, avec l'âne; moi et le jeune homme, nous irons là-bas pour nous prosterner; puis nous reviendrons vers vous.»

 6 Abraham prit les bûches pour l'holocauste et en chargea son fils Isaac; il prit en main la pierre à feu et le couteau, et tous deux s'en allèrent ensemble.

 7 Isaac parla à son père Abraham: «Mon père», dit-il, et Abraham répondit: «Me voici, mon fils.» Il reprit: «Voici le feu et les bûches; où est l'agneau pour l'holocauste?»

 8 Abraham répondit: «Dieu saura voir l'agneau pour l'holocauste, mon fils.» Tous deux continuèrent à aller ensemble.

 9 Lorsqu'ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait indiqué, Abraham y éleva un autel et disposa les bûches. Il lia son fils Isaac et le mit sur l'autel au-dessus des bûches.

 10 Abraham tendit la main pour prendre le couteau et immoler son fils.

 11 Alors l'ange du SEIGNEUR l'appela du ciel et cria: «Abraham! Abraham!» Il répondit: «Me voici.»

 12 Il reprit: «N'étends pas la main sur le jeune homme. Ne lui fais rien, car maintenant je sais que tu crains Dieu, toi qui n'as pas épargné ton fils unique pour moi.»

 13 Abraham leva les yeux, il regarda, et voici qu'un bélier était pris par les cornes dans un fourré. Il alla le prendre pour l'offrir en holocauste à la place de son fils.


Prédication : 

            Je me souviens, début des années 2000, de la préparation d’un week-end de catéchisme consistorial consacré à Abraham. Les pasteurs du consistoire étaient en charge de tout ou presque. Ils s’étaient donc réunis, tous les 6, et avaient pris le temps de réfléchir, de parler le plus calmement possible, y compris, évidement, sur l’épisode du sacrifice d’Isaac. S’agissant de cet épisode, la conversation s’était tendue. L’un d’entre nous soutenait qu’il n’y avait aucun problème à ce que Dieu – Dieu – ordonne à Abraham le sacrifice d’Isaac et que l’opportun sauvetage de la situation, et de l’enfant, avec voix divine et bélier sacrificiel, était une sorte d’entrave dans la foi pure d’Abraham, entrave dans la foi. C’est ce qu’il disait et il agaçait tout le monde. Un autre donc l’apostropha : « Si je comprends bien, si Dieu vient demain, ou un autre jour, te dire de sacrifier ton fils, ton unique, que tu aimes, tu vas le faire, sans hésiter… ? » Il y a eu un long silence. Dans les réunions de pasteurs, le silence est rare. Et le collègue a dit oui, qu’il le ferait. Il irait le faire. Et re-silence. Inquiétant silence. Je crois que nous ne doutions pas de l’à-propos du silence de Dieu. Mais avec ce qui se passe dans la tête des gens, tout, rien et surtout n’importe quoi, il pouvait être nécessaire de prendre des précautions. Nous convînmes avec lui que si des voix divines venaient à s’adresser à lui, il ferait appel à notre discernement.

            Vingt et quelques années ont passé. Dieu n’a pas parlé dans la tête de mon collègue, en tout cas Dieu ne lui a pas demandé de reproduire l’exploit d’Abraham, à moins que, peut-être, mon collègue ait dit non à Dieu.

 

            Dans le 22ème chapitre du livre de la Genèse, on voit en Abraham la perfection du croyant, ou la perfection de la foi. Difficile de choisir la bonne expression car la foi, est-ce un lourd massif de convictions, ou est-ce plutôt comme une rivière. La foi, est-ce les paroles d’Abraham, premier et seul croyant, ou est-ce les constructions d’autels avec des rituels qui semblent déjà bien fixés ? La foi, est-ce l’autel du sacrifice, l’unique culte, déjà Jérusalem ? La foi pourrait aussi être le dialogue entre l’homme et son Dieu. Ou le dialogue entre le père et son fils.

            Tous ces éléments sont dans le texte, et ils ne sont pas vraiment triés. Leur agencement – qui est surtout un bazar – peut laisser croire qu’il y a, en fait un homme qui croit, lui, un seul, Abraham. Et c’est d’ailleurs ce qu’on entend souvent dire. Sa foi est inébranlable. Il sait en religion tout faire, tout faire et il le fait bien. Et à se demander donc, puisqu’il en est ainsi, pourquoi Dieu vient-il le tenter. Pourquoi Dieu se fait-il tentateur, n’y a-t-il pas un personnage biblique qui serve justement à la tentation ? Et surtout n’y a-t-il pas quelque chose d’étrange au fait de tenter un homme dont la foi est réputée irréprochable… nous nous répétons ici. Quel est ce croyant, nous savons le dire, un peu par habitude, mais quel est ce Dieu ? Nous n’avons guère l’habitude d’interroger la figure de ce Dieu. Peut-être un tout petit peu, mais très peu, au fond. Détruire la foi du croyant, c’est assez simple, et même lorsqu’il s’agit de personnes très reconnues, c’est simple aussi de révoquer en doute leurs paroles et leurs actes. Pour tout procès en canonisation, il y a bien un avocat du diable. Car ce sont toujours des humains véritables dont on fait des saints. Mais Dieu lui-même ? Quand donc l’interroge-t-on ? Et quand donc en fait-on le procès ?

            Vous direz bien sûr que c’est lorsqu’on s’appelle Dostoïevski et qu’on écrit Les frères Karamazov qu’on fait le portrait, et le procès de Dieu.

            Mais même ainsi, l’entreprise est hasardeuse. Je me souviens de la faculté de théologie – une fois encore – probablement un cours de Théologie pratique, et  il avait été question de Karamazov, au grand scandale de quelques étudiants pour lesquels il était blasphématoire d’imaginer demander à Dieu des comptes des malheurs subis par les humains. Pour ces quelques étudiants théologiens, ce qu’on appelle la voie littéraire était tout à fait barrée. Car, tout le monde le sait, on n’apprend Dieu que dans la Bible. Nous ironisons juste un peu. Ajoutons que si nous commençons à écarter la voix littéraire, il nous faudra aussi écarter la peinture, la musique, l’opéra, le cinéma… et je n’oublie pas une certaine toile peinte en ~1603, par le Caravage, intitulée Le Sacrifice d’Isaac. Il y a le père qui tient son fils à la gorge, d’une main, et qui, de l’autre main, tiens le couteau. L’ange est à gauche, retenant le bras sacrificateur. Il désigne de son autre main le bélier au pied de l’autel. Tout va pour le mieux dans le meilleur des tableaux possible, tout va pour le mieux dans le meilleur Genèse 22 possible. Dieu s’en prend à Abraham, mais pas Abraham à Dieu.

 

            Et pourtant, il y a matière, dès le début il y a matière. Dieu demande une vie et pas n’importe laquelle. Il demande à Abraham (1) le don de la vie de son seul fils sémite, fils de la promesse, (2) fils qu’il aime. (3) Il précise le mode opératoire, avec plein de détails. (4) sans aucune explication, ni perspective d’un éventuel réconfort ou d’une consolation. Et c’est Dieu.

            Alors, bien sur, puisque nous connaissons le texte, nous savons qu’à la fin tout va bien finir, l’ange, le bélier, le sacrifice du bélier et le prix d’honneur décerné à Abraham sous la forme d’une répétition de la promesse – comme si cette répétition était une après d’autres. Oui, tout va bien. Mais, sincèrement, ce Dieu, que veut-il ?

            En effaçant Isaac de la sorte, il soutient qu’en matière de foi (1) la promesse est sans valeur ; que la dynastie aussi est sans valeur, (2) que les sentiments sont sans valeur, (3) que la foi juste est une foi juste formelle, on fait le sacrifice et basta, et (4) et qu’on est en ces matière totalement pauvre et isolé. Et c’est Dieu qui veut ça, et c’est Dieu qui fait ça.

            Dieu réclame l’effacement d’Isaac, non pas en tentant Abraham, mais bien plutôt en le défiant. Pourquoi ce défi de Dieu ? Parce que ce champion de la foi qu’est Abraham n’a pas, pas du tout besoin de Dieu, pas besoin de cette bouée de sauvetage qu’est Dieu, ni besoin de ces félicitations diverses que sont des enfants dits de la promesse. Dieu s’en prend en somme à Abraham pour tenter de ramener Abraham à la mesure d’un homme, à la mesure d’un pauvre homme qui vit, ou vivrait de joies diverses, de promesses divines tenues, mais conditionnées, suspendues aux mérites de l’homme.

            Et c’est ce qui va se passer, dans le texte que nous méditons.

 

            Les rédacteurs du texte ont joué à la fin le jeu de Dieu. Ils ont en somme cédé à la tentation, en faisant d’Abraham et d’Isaac des obéissants, des soumis, et en faisant de Dieu un dieu qui mesure comme nous mesurons, et qui rétribue comme un commerçant. Mais à ce jeu, c’est Dieu qui perd, et c’est l’homme aussi qui perd, au moment où s’établissent diverses lois qui font de l’homme une sorte d’assisté, de l’homme, et de Dieu.

            Et qu’allons-nous faire, et dire ? Faire ce que nous faisons. Et dire ? Nous reprenons la lecture, par exemple, au v.2, Dieu fait sa demande « Prends ton fils, ton unique, Isaac, que tu aimes. Pars pour le pays de Moriyya et là, tu l'offriras en holocauste sur celle des montagnes que je t'indiquerai. »

            Et là le lecteur auteur que vous êtes va bien écouter la voix divine, ou Dieu, prendre quelques instants de réflexion, peut-être même une nuit de réflexion, voire même trois jours et à la fin, il va donner à Dieu sa réponse de croyant, il va répondre non. Le non de la foi.      

            Amen


samedi 17 février 2024

Tentations (Genèse 9,8-15 ; Marc 1-15)

 Marc 1

12 Aussitôt l'Esprit pousse Jésus au désert.

 13 Durant quarante jours, au désert, il fut tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient.

 14 Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l'Évangile de Dieu et disait:

 15 «Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s'est approché: convertissez-vous et croyez à l'Évangile.»

 

Genèse 9

8 Dieu dit à Noé accompagné de ses fils:

 9 «Je vais établir mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous

 10 et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous: oiseaux, bestiaux, toutes les bêtes sauvages qui sont avec vous, bref tout ce qui est sorti de l'arche avec vous, même les bêtes sauvages.

 11 J'établirai mon alliance avec vous: aucune chair ne sera plus exterminée par les eaux du Déluge, il n'y aura plus de Déluge pour ravager la terre.»

 12 Dieu dit: «Voici le signe de l'alliance que je mets entre moi, vous et tout être vivant avec vous, pour toutes les générations futures.

 13 «J'ai mis mon arc dans la nuée pour qu'il devienne un signe d'alliance entre moi et la terre.

 14 Quand je ferai apparaître des nuages sur la terre et qu'on verra l'arc dans la nuée,

 15 je me souviendrai de mon alliance entre moi, vous et tout être vivant quel qu'il soit; les eaux ne deviendront plus jamais un Déluge qui détruirait toute chair.


Prédication : 

            Le 26 décembre 2004, un puissant séisme suivi d’un énorme tsunami ravagea toutes les côtes de l’Asie du sud, bords de l’Océan indien et jusqu’à l’Afrique de l’Est. Parlons du bilan humain, considérable, des centaines de milliers de vies perdues.

            Parlons aussi d’affaires à proprement parler miraculeuses, dont une m’a été contée par de vieux chers amis d’une paroisse d’Ardèche. Leurs enfants étaient partis pour un Noël exotique, destination océan indien, l’hôtel leur avait donné une chambre au plus près de la plage. Le 25, le jeune monsieur a commencé à se sentir mal, et il incriminait la plage, la mer, un peu tout… un peu rien. La réception de l’hôtel n’était pas prise au dépourvu par cet étrange malaise et savait donc quoi faire : une annexe de l’hôtel, sur la colline, quelque dizaines de mètres de dénivelée plus haut. Suffisamment haut pour que passe le malaise. Suffisamment pour leur sauver la vie le lendemain. Hasard ?

            Et toujours en rapport avec ce tsunami dans l’océan indien, je dois me souvenir de ceci, qui m’a été servi dans mon bureau : « Ce tsunami est la punition de Dieu contre ces peuples qui pratiquent une autre religion, et qui n’ont pas voulu recevoir Jésus comme leur sauveur. »

            Les bras vous en tombent. Il ne fait pas bon être autodidacte en théologie. Comment peut-on imaginer Dieu, méditer et mettre en œuvre  une telle horreur ? Comment peut-on imaginer qu’Il va faire périr le juste – l’unique juste – avec le méchant ? Dieu sauve Noé à cause de sa justice. Mais s’il sauve aussi la femme, les brus et les fils de Noé, ça n’est pas parce qu’ils sont justes eux aussi, mais en raison de la définition de ce que sont le nom de famille et le nom du chef de famille en ce temps-là.

            Et puis il n’y a pas vraiment de lien entre le Déluge biblique et le tsunami dont nous parlons, ni non plus entre des tempêtes et autres tourbillons. Pour désigner le Déluge biblique, il y a un mot, un seul, qui n’a que ce seul usage et qui disparaît une fois la chose accomplie. C’est un petit peu rigolo parce que ce mot se dit Maboul. Mais c’est sérieux, car il s’agit de détruire intégralement les hommes, les bêtes et leurs habitats, tout en maintenant en vie un certain reste inconnu, car il va de soi que ceux qui périssent ne savent rien de tout cela. Ce qui suggère de dire que le Déluge est à la fois l’abîme de la déréliction, et le sommet de l’espérance… tant qu’il y a un juste, tout ce qui peut finir peut aussi recommencer.

            Combien ce langage est exagéré… Combien cette mystique de la fin et du commencement du monde est en-deçà de ce que vivent ceux que les vagues ont dévorés, et ceux aussi qu’elles ont épargnés. Et si nous tenons comme promesse le « Plus jamais … » du déluge, pouvons-nous aussi tenir une consolation qui serait attachée à cette promesse ? Et toute cette connaissance du Déluge pourrait-elle faire de nous des consolateurs reconnus et efficaces ?

            Cette réflexion peut être menée, et doit être menée, mais elle doit aussi être balayée, pour qu’advienne la parole.

 

            En plus du Déluge… mais qu’a-t-il donc ressenti, Jésus, lorsqu’il a vu – lui seul – les cieux se  déchirer, et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe ? Expérience de plénitude, sans doute, et plus sans doute aussi. Mais ces expériences extraordinaires, que produisent-elles ? Comment dit-on ? Les chevilles qui enflent ? Autant de puissance chez un sujet aussi jeune, nous nous demandons ce qu’il va bien en faire. Bien sûr, nous savons, nous autres, que l’Esprit, même tout entier répandu sur chacun, se partage néanmoins entre tous, mais nous savons aussi que cette puissance est parfois comme mise en stock pour pouvoir en jouir plus tard. Tentation, cela s’appelle.

            Et justement 12 Aussitôt l'Esprit pousse Jésus au désert. 13 Durant quarante jours, au désert, il fut tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient.

            On nous dit chaque fois que, dans l’évangile de Marc, il n’y a pas de tentations. Étrange. Cela vient d’une faute de lecture. Les gens lisent Matthieu, ils lisent Luc, où ils trouvent deux fois trois tentations, pas dans le même ordre, mais ils ne lisent pas Marc. Alors que les tentations y sont bel et bien « tenté par Satan », d’abord puis : « Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient. » Tentations, oui. Il est dans désert, et dans le désert il faut se nourrir. En intelligence avec les bêtes sauvages il bénéficie d’une certaine tranquillité, et aussi de la possibilité de prélever sur ces bêtes sauvages de quoi se nourrir. Quant aux anges, toute une vie spirituelle, et intellectuelle passe là.

            Et puis l’homme en intelligence avec les bêtes du désert et avec les esprits, est le modèle de  l’homme dans les littératures de ce temps (Enkidou ; Gilgamesh).

            La tentation donc, c’est de rester tout seul pénard dans le désert, en ne lâchant rien pour personne, en ne s’occupant de personne, et tant pis pour les autres.

 

            Et pour combien de temps ? C’est la Bible et dans la Bible c’est 40 symbolique. Au bout de 40 jours, ce qui doit être purgé est purgé. Et l’homme revient vers les hommes, dans de fraternelles dispositions. Il ne prêche pas encore, mais il revient vers les hommes. Et il ne prêchera qu’après la disparition de Jean le Baptiste, nous pouvons seulement en imaginer la raison, prudence, ou politesse, car on ne doit pas faire concurrence à ce prédécesseur, celui qui vous a baptisé.

            Quand elle vient, la première prédication de Jésus est d’une simplicité et d’une concision remarquables. Il reste le reste de toutes les méditations qui mènent à l’Évangile. Un peu comme si les propos savants, audacieux voire bêtes tenus sur les séismes avaient été érodés, passé au fil des événements, et qu’il n’en restait que deux ou trois phrases, pas plus, sur la tristesse, sur la joie, et sur la gratitude, des phrases pour les survivants, des phrases finalement un peu trop grandes pour ceux qui les prononcent, mais ils n’en ont pas d’autres.

            Trois de ces phrases sont dans l’évangile de Marc, les trois premières, les trois – ou quatre – premières de tous les évangiles – de tous les évangiles possibles : Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché, convertissez-vous et croyez à l’Évangile. Et tout le reste vient après. Amen

           

 


samedi 10 février 2024

Méditations sur la volonté (Marc 1,40-45 et Lévitique 13,1-2 et 45-46)

Marc 1

40 Un lépreux s'approche de lui; il le supplie et tombe à genoux en lui disant: «Si tu le veux, tu peux me purifier.»

 41 Pris de pitié, Jésus étendit la main et le toucha. Il lui dit: «Je le veux, sois purifié.»

 42 À l'instant, la lèpre le quitta et il fut purifié.

 43 S'irritant contre lui, Jésus le renvoya aussitôt.

 44 Il lui dit: «Garde-toi de rien dire à personne, mais va te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit: ils auront là un témoignage.»

 45 Mais une fois parti, il se mit à proclamer bien haut et à répandre la nouvelle, si bien que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais qu'il restait dehors en des endroits déserts. Et l'on venait à lui de toute part.

Lévitique13

1 Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse et à Aaron:

 2 «S'il se forme sur la peau d'un homme une boursouflure, une dartre ou une tache luisante, et que cela devienne une maladie de peau du genre lèpre, on l'amène au prêtre Aaron ou à l'un des prêtres ses fils;

 45 Le lépreux ainsi malade doit avoir ses vêtements déchirés, ses cheveux défaits, sa moustache recouverte, et il doit crier: ‹Impur! Impur!›;

 46 il est impur aussi longtemps que le mal qui l'a frappé est impur; il habite à part et établit sa demeure hors du camp.

Prédication

            Les choix de lectures de ce jour nous invitent à une petite traversée du 13ème chapitre du livre de Lévitique, un chapitre consacré à diverses maladies de peau.

            Vous avez entendu les deux premiers versets, et les deux derniers versets. Le reste, vous pourrez le lire chez vous. Le tout fait 59 versets, en une sorte de grand manuel diagnostic. Des guérisons spontanées y peuvent être envisagées, des exclusions temporaires aussi, pour éviter toute propagation. Mais le soin ? Ce chapitre n’est pas d’un manuel thérapeutique. Dans l’Ancien Testament, les maladies de peau sont extrêmement redoutées et handicapantes, pas seulement chez les enfants d’Israël. Souvenez-vous : il y a un général assyrien – un étranger, un ennemi – du nom de Naaman, qui sera miraculeusement guéri par la volonté – si ce n’est la puissance – du prophète Élisée. Il courrait en Assyrie le bruit qu’un certain homme, en Israël, pouvait guérir, mais ce genre d’événement devait être excessivement rare, et on en parlait beaucoup, ce qui donne l’illusion d’une certaine abondance (c’est comme les attaques d’ours polaire au Groenland). Mais la réalité c’est un seul Naaman guéri, et pour combien de lépreux anonymes, et oubliés ?

            Oubliés, c’est peut-être une impression fausse. Les auteurs de la Bible se sont souvent intéressés à leurs sujets d’une manière passionnée. Et leur manière d’écrire s’en est ressentie : tout est extrêmement précis, tout est exagéré, et si l’on parle de maladie, c’est une grande maladie. Tant il est vrai que les grandes maladies ont besoin de grands docteurs, à moins que ça ne soit le contraire. Ce qui peut nous laisser penser que les chemins de la guérison n’étaient peut-être pas si rares que cela, qu’il s’agisse au fond de la manière prophétique – guérison d’un coup d’un seul – ou une manière plus gentiment chimique – ces époques-là devaient connaître déjà les vertus de tels minéraux, de la cendre des vache rousse (Nombres 19,2), ou d’eaux diversement minéralisées.

            Et pourquoi préciser cela ? Parce que, comme toujours dans ce type de réflexion biblique, deux populations, deux positions, vont se faire face. L’une se retranchera derrière le manuel diagnostic, en affirmant que la chose est inguérisssable, et en ne risquant aucun soin, alors que l’autre population prendra le risque de l’approche, du contact et du soin, au risque d’échouer, au risque aussi de la contagion (pardonnez-moi de me ressouvenir ici du romancier Frank Gill SLAUGHTER, 1908-2001, auteur à succès de romans médicaux, dans lesquels la volonté se manifeste bien comme nous l’avons esquissé maintenant).

 

            Et tout ça avec ce verbe vouloir qui est répété deux fois en deux versets : « Un lépreux s’approche de lui ; il le supplie et tombe à genoux en lui disant : "Si tu le veux, tu peux me purifier." Pris de pitié, Jésus étendit la main et le toucha. Il lui dit : "Je le veux, sois purifié".

            Le verbe purifier est répété aussi, mais il est facile à cerner. Purifier peut avoir un sens rituel, et d’ailleurs Jésus va envoyer l’homme vers les prêtres pour accomplir sa purification – rituelle. Il va aussi employer le verbe purifier dans le sens de guérir. Quelques jeux de mots sont donc possibles : Jésus donc purifie cet homme mais ne le purifie pas. C’est un jeu de mots qui suggère que la purification – guérison – importe pour Jésus d’avantage que la purification rituelle : Jésus s’engage dans l’impossible. Ce qui pour nous va assez de soi, car nous sommes lecteurs de l’Evangile et parce que nous savons aussi abondamment guérir.

            Mais en d’autres temps, ou en d’autres circonstances, ou lorsque la maladie résiste ? Et lorsque l’urgence est somatique, d’avantage que rituelle, qui donc va engager sa volonté dans un combat risqué. Qui donc va s’y coller ? Jésus. Il le veut. Sa volonté y est tout entière. Mais qu’est-ce que vouloir ? C’est imaginer quelque chose qui n’est pas, imaginer le faire advenir, et se le donner comme but. Jésus veut et ce qu’il veut il le fait advenir : l’homme est guéri. La volonté de Jésus est puissante. C’est la volonté du Christ Fils de Dieu. Nous rendons gloire et grâce à Dieu.

            Ce que Jésus veut aussi, c’est que l’homme guéri accomplisse la partie rituelle de la purification, afin qu’une publicité réglée soit faite sur cette guérison, et sans doute pour qu’il ne soit pas, lui, Jésus, vu comme un concurrent, et que sa volonté ne soit pas vue comme une puissance sauvage. A ce moment du premier évangile, nous devons envisager Jésus comme un homme exceptionnel, très puissant dans ses paroles et dans ses gestes, et capable de s’engager tout entier dans l’impossible, comme un homme. Mais cet homme est quelque part impuissant. L’ordre qu’il donne sur la purification du lépreux guéri n’est suivi d’aucun effet. Au contraire même, la publicité sauvage qui s’ensuit aboutit à une bousculade permanente. Et si la volonté de Jésus s’était puissamment exercée dans un petit théâtre de l’intimité, elle devra certainement prendre une autre allure, un autre chemin, pour rencontrer les humains en foule. Ce chemin sera le discours, même si, de temps à autre, un événement individuel aura encore lieu. Mais pour le plus grand nombre  c’est l’anonymat qui sera, de fait, la règle. Une certaine forme de la volonté dont nous avons déjà bien parlé s’efface, impuissante. Une autre forme émerge. Christ en face à face, d’homme à homme, si cher aux Protestants réformés, disparaît petit à petit du paysage de l’Évangile, au profit du Christ de la communauté et dans la communauté, forme catholique, on peut le voir ainsi.

            Et au profit aussi, cela viendra plus tard, de la figure totalement solitaire du Christ de la Passion, du Christ en croix et du Christ au Tombeau. Et la fin si particulière de l’évangile de Marc, faite de silence et d’effroi, vient interroger le lecteur, l’auditeur, d’une manière assez absolument radicale. Lecteur, auditeur, quelle est ta volonté, que vas-tu dire, que vas-tu faire ? Et tout se passe alors comme si toute prédication était une prédication de Pâques à la manière de Marc, suspendue entre la vie et la mort.

 

            Mais maintenant se pose encore une question : cette volonté du Christ Fils de Dieu qui semble bien s’exprimer dans le texte aux temps anciens s’exerce-t-elle encore aujourd’hui ? Sa Bonne Nouvelle existe-t-elle toujours ? Guérit-on des maladies de peau ou d’autres maladies juste en valorisant la volonté de celui qui souffre ? Savons-nous faire cela ?

            Il n’est pas question que du texte d’espérance que nous lisons émerge un flot de culpabilité. Notre volonté doit et peut s’exprimer juste pour ce qu’elle est. Et le fruit de notre parole ne  nous appartient pas.

            Se souvenir de cela c’est se souvenir de l’Évangile. Orientons notre volonté vers cet Évangile en actes, au service de notre prochain. Amen

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Lévitique13

1 Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse et à Aaron:

 2 «S'il se forme sur la peau d'un homme une boursouflure, une dartre ou une tache luisante, et que cela devienne une maladie de peau du genre lèpre, on l'amène au prêtre Aaron ou à l'un des prêtres ses fils;

 3 le prêtre procède à l'examen du mal de la peau. Si dans la partie malade le poil a viré au blanc, et que cela paraisse former une dépression dans la peau, c'est une maladie du genre lèpre; après l'examen, le prêtre le déclare impur.

 4 S'il s'agit d'une tache luisante blanche sur la peau, qu'elle ne paraisse pas former une dépression dans la peau, et que le poil n'y ait pas viré au blanc, le prêtre met le malade à l'isolement pour sept jours;

 5 le septième jour, le prêtre procède à l'examen: si le mal est visiblement resté stationnaire, sans prendre d'extension sur la peau, le prêtre le met à l'isolement pour une seconde période de sept jours;

 6 le septième jour, le prêtre procède à un second examen: si la partie malade s'est ternie et que le mal n'a pas pris d'extension sur la peau, le prêtre le déclare pur: c'est une dartre; le sujet lave ses vêtements, puis il est pur;

 7 mais si la dartre prend de l'extension sur la peau après l'examen par le prêtre en vue d'une déclaration de pureté, le sujet fait procéder à un nouvel examen par le prêtre.

 8 Le prêtre procède à l'examen: puisque la dartre a pris de l'extension sur la peau, le prêtre le déclare impur: c'est la lèpre.

 9 Si un homme est atteint d'une maladie du genre lèpre, on l'amène au prêtre;

 10 le prêtre procède à un examen: s'il y a une boursouflure blanche sur la peau, qu'elle ait fait virer le poil au blanc et que de la chair à vif y apparaisse,

 11 c'est une lèpre invétérée dans sa peau; le prêtre le déclare impur; il ne prend pas la peine de le mettre à l'isolement, car il est manifestement impur.

 12 Mais si cette lèpre se met à bourgeonner sur la peau, au point de recouvrir toute la peau du malade, de la tête aux pieds, d'après ce que peut en voir le prêtre,

 13 ce dernier procède à un examen: puisque la lèpre recouvre tout son corps, il déclare pur le malade; tout ayant viré au blanc, il est pur.

 14 Mais du jour où on voit sur lui de la chair à vif, il devient impur;

 15 le prêtre procède à l'examen de la chair à vif et le déclare impur: la chair à vif est impure, c'est de la lèpre;

 16 ou bien alors si la chair à vif a de nouveau viré au blanc, le sujet va trouver le prêtre;

 17 le prêtre procède à l'examen: puisque la partie malade a viré au blanc, le prêtre déclare pure cette maladie: le sujet est pur.

 18 S'il y a eu sur la peau de quelqu'un un furoncle qui a guéri,

 19 mais qu'à l'endroit du furoncle se forme une boursouflure blanche, ou une tache luisante d'un blanc rougeâtre, le sujet fait procéder à un examen par le prêtre;

 20 le prêtre procède à l'examen: si la tache paraît faire un creux dans la peau et que le poil y ait viré au blanc, le prêtre le déclare impur: c'est une maladie du genre lèpre, qui est en train de bourgeonner dans le furoncle;

 21 si par contre, lorsque le prêtre procède à l'examen, il ne s'y trouve aucun poil blanc, qu'elle ne fasse pas un creux dans la peau et qu'elle soit terne, le prêtre met le sujet à l'isolement pour sept jours;

 22 si elle a réellement pris de l'extension sur la peau, le prêtre le déclare impur: c'est une maladie;

 23 mais si la tache luisante est restée stationnaire, sans prendre d'extension, c'est la cicatrice du furoncle; le prêtre le déclare pur.

 24 Autre cas: Si quelqu'un est atteint d'une brûlure de la peau, causée par le feu, et qu'apparaisse dans la brûlure une tache luisante d'un blanc rougeâtre ou blanche,

 25 le prêtre procède à l'examen: si le poil a viré au blanc dans la tache luisante et que celle-ci paraisse former une dépression dans la peau, c'est de la lèpre qui est en train de bourgeonner dans la brûlure; le prêtre le déclare impur: c'est une maladie du genre lèpre;

 26 si par contre, lorsque le prêtre procède à l'examen, il n'y a pas de poil blanc dans la tache, que celle-ci ne fasse pas un creux dans la peau et qu'elle soit terne, le prêtre met le sujet à l'isolement pour sept jours;

 27 le septième jour, le prêtre procède à l'examen: si elle a réellement pris de l'extension dans la peau, le prêtre le déclare impur: c'est une maladie du genre lèpre;

 28 mais si la tache luisante est restée stationnaire, sans prendre d'extension sur la peau, si elle est terne, c'est une boursouflure due à la brûlure; le prêtre le déclare pur: c'est la cicatrice de la brûlure.

 29 Si un homme ou une femme est atteint de quelque mal sur la tête ou au menton,

 30 le prêtre procède à l'examen du mal: s'il paraît former une dépression dans la peau et qu'il s'y trouve du poil roussâtre et clairsemé, le prêtre le déclare impur: c'est la teigne, c'est-à-dire la lèpre de la tête ou du menton;

 31 si par contre, lorsque le prêtre procède à l'examen de ce mal de teigne, il ne paraît pas former une dépression dans la peau, bien qu'il ne s'y trouve pas de poil noir, le prêtre met pour sept jours le malade atteint de teigne à l'isolement;

 32 le septième jour, le prêtre procède à l'examen du mal: si la teigne n'a pas pris d'extension et qu'il ne s'y trouve pas de poil roussâtre, si la teigne ne paraît pas former une dépression dans la peau,

 33 le sujet se rase, mais sans raser l'endroit teigneux; puis le prêtre met pour une seconde période de sept jours le teigneux à l'isolement;

 34 le septième jour, le prêtre procède à l'examen de la teigne: si la teigne n'a pas pris d'extension sur la peau et qu'elle ne paraisse pas former une dépression dans la peau, le prêtre le déclare pur; après qu'il a lavé ses vêtements, il est pur;

 35 mais si la teigne prend de l'extension sur la peau après la déclaration de pureté,

 36 le prêtre procède à l'examen: puisque la teigne a pris de l'extension sur la peau, le prêtre ne recherche même pas s'il y a du poil roussâtre; il est impur;

 37 mais si la teigne est visiblement restée stationnaire et que du poil noir y a poussé, c'est que la teigne est guérie et qu'il est pur; aussi le prêtre le déclare-t-il pur.

 38 S'il se forme sur la peau d'un homme ou d'une femme des taches luisantes, blanches,

 39 le prêtre procède à un examen: si ces taches sur leur peau sont d'un blanc terne, c'est un vitiligo qui a bourgeonné sur la peau; le sujet est pur.

 40 Si un homme perd ses cheveux, il a la tête chauve; il est pur;

 41 s'il perd ses cheveux sur le devant, il a le front dégarni; il est pur;

 42 mais s'il se forme dans sa calvitie, au sommet de la tête ou sur le front, un mal d'un blanc rougeâtre, c'est une lèpre qui est en train de bourgeonner, au sommet de la tête ou sur le front;

 43 le prêtre procède à l'examen: si la boursouflure dans la partie malade est d'un blanc rougeâtre, au sommet de la tête ou sur le front, et qu'elle paraisse semblable à une lèpre de la peau,

 44 c'est un lépreux, il est impur; le prêtre le déclare impur; le mal l'a frappé à la tête.

 45 Le lépreux ainsi malade doit avoir ses vêtements déchirés, ses cheveux défaits, sa moustache recouverte, et il doit crier: ‹Impur! Impur!›;

 46 il est impur aussi longtemps que le mal qui l'a frappé est impur; il habite à part et établit sa demeure hors du camp.

 47 «Si un vêtement est taché de lèpre, vêtement de laine ou vêtement de lin,

 48 tissu ou tricot de lin ou de laine, cuir ou tout objet confectionné en cuir,

 49 si la tache devient verdâtre ou rougeâtre sur le vêtement ou le cuir, sur le tissu ou le tricot, ou sur tout objet de cuir, c'est une tache de lèpre: on fait procéder à un examen par le prêtre;

 50 le prêtre procède à l'examen de la tache, puis met l'objet taché pour sept jours sous séquestre;

 51 le septième jour, il procède à l'examen de la tache: si la tache a pris de l'extension sur le vêtement, sur le tissu ou le tricot, ou sur le cuir - quel que soit l'objet en cuir - c'est une tache de lèpre maligne; l'objet est impur;

 52 on brûle le vêtement, le tissu ou le tricot de laine ou de lin, ou tout objet de cuir qui a cette tache; puisque c'est une lèpre maligne, l'objet doit être brûlé;

 53 si par contre, lorsque le prêtre procède à l'examen, la tache n'a pas pris d'extension, sur le vêtement, sur le tissu ou le tricot, ou sur tout objet de cuir,

 54 le prêtre ordonne de laver l'objet taché, puis le met pour une seconde période de sept jours sous séquestre;

 55 le prêtre procède à un examen, après lavage de la tache: si la tache n'a pas changé d'aspect, même si elle n'a pas pris d'extension, l'objet est impur; tu le brûles; c'est un vêtement rongé, à l'envers ou à l'endroit;

 56 si par contre, lorsque le prêtre procède à l'examen, la tache s'est ternie après lavage, il l'arrache du vêtement ou du cuir, du tissu ou du tricot;

 57 mais si quelque chose réapparaît sur le vêtement, sur le tissu ou sur le tricot, ou sur tout objet de cuir, c'est une lèpre en train de bourgeonner: tu brûles l'objet taché.

 58 Le vêtement, le tissu ou le tricot, ou tout objet de cuir, que tu laves et d'où disparaît la tache, se lave une seconde fois et devient pur.»

 59 Telles sont, concernant la tache de lèpre sur un vêtement de laine ou de lin, sur un tissu ou un tricot, ou sur tout objet de cuir, telles sont les instructions qui permettent de le déclarer pur ou impur.