samedi 5 novembre 2022

Considérations évangéliques sur la résurrection (Luc 20,27-38)

Luc 20

27 Alors s'approchèrent quelques Sadducéens. Les Sadducéens contestent qu'il y ait une résurrection. Ils lui posèrent cette question:

 28 «Maître, Moïse a écrit pour nous: Si un homme a un frère marié qui meurt sans enfants, qu'il épouse la veuve et donne une descendance à son frère.

 29 Or il y avait sept frères. Le premier prit femme et mourut sans enfant.  30 Le second,

 31 puis le troisième épousèrent la femme, et ainsi tous les sept: ils moururent sans laisser d'enfant.

 32 Finalement la femme mourut aussi.

 33 Eh bien! cette femme, à la résurrection, duquel d'entre eux sera-t-elle la femme, puisque les sept l'ont eue pour femme?»

 34 Jésus leur dit: «Ceux qui appartiennent à ce monde-ci prennent femme ou mari.

 35 Mais ceux qui ont été jugés dignes d'avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari.

 36 C'est qu'ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges: ils sont fils de Dieu puisqu'ils sont fils de la résurrection.

 37 Et que les morts doivent ressusciter, Moïse lui-même l'a indiqué dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob.

 38 Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants, car tous sont vivants pour lui.»

 

39 Quelques scribes, prenant la parole, dirent: «Maître, tu as bien parlé.»

40 Car ils n'osaient plus l'interroger sur rien.

Prédication : 

            Et nous ajoutons encore deux versets – les deux qui suivent – qui viennent clore une assez longue séquence : 39 Quelques scribes, prenant la parole, dirent: «Maître, tu as bien parlé.» 40 Car ils n'osaient plus l'interroger sur rien. Plus personne n’ose prendre la parole devant Jésus. Est-ce vraiment une réussite ?

 

            Et voici l’histoire tragique d’une femme qui fut sept fois prise pour femme, par sept frères, et qui fut sept fois veuve, sans que jamais un enfant naquît de ces successives unions.

            Pourquoi cette histoire ? Un rapport avec des situations concrètes ? Peut-être. Même sans atteindre le nombre extravagant et parfait de 7, nous pouvons imaginer que, dans un monde où l’on pouvait mourir jeune, il puisse arriver qu’une femme soit veuve et prise pour femme par un beau-frère – à supposer que la loi de Moïse fût mise en œuvre. Quant à ce qu’il se serait alors passé, en termes de succession sans enfants, nous ne le savons pas. Mais la misère des veuves dans les temps anciens est abondamment documentée. Cette misère fut même l’objet d’une des premières querelles ravageuse dans la première Église chrétienne.

 

            Nous devons plutôt imaginer que, de tout ça, de ce qui se passait parmi les vivants, les vrais veuvages de vraies personnes, les Sadducéens, inventeurs de cette histoire – 7 fois veuve et jamais mère – n’avaient cure. Dans cette petite histoire, ce que représentent ces veuvages successifs en fait de souffrance et d’humiliation pour la femme, n’intéresse pas ces Grands Messieurs Savants. Pourquoi donc cette histoire ? Elle est une expérience de pensée qui a pour but d’établir un résultat logique et surtout très ferme – très ferme du genre qui ferme la bouche à ceux qui sont là. Et ce résultat qu’ils veulent fermement établi est celui-ci : il n’y a pas de résurrection. C'est-à-dire qu’il n’y a d’espérance pour la femme et ses sept maris ni dans ce monde, ni dans l’autre monde – merci pour le service. Et que conséquemment il n’y a d’espérance dans l’autre monde pour personne – merci encore.

            Et nous sommes pleins d’étonnement. Un étonnement momentanément  positif et que nous justifions maintenant. A plusieurs reprises, certaines des traditions des Fils d’Israël nous font voir un salut qui ne peut échoir qu’aux plus saints – entendons les plus respectueux de toute la Loi – pendant que tous les autres, tous ceux qui sont singuliers, voire à peine déviants, sont promis au massacre (Lévitique 20, par exemple). Alors qu’ici, la démonstration de la résurrection aboutit à une certaine égalité : faute que la résurrection soit possible pour certains, il n’y en a finalement pour personne. C’est une sorte d’égalité par le bas qui doit nous donner à réfléchir.

 

            A réfléchir, mais pas trop longtemps. Car tout ce raisonnement est proposé par les Sadducéens – les maîtres de la perpétuité du culte et des traditions qui vont avec – et que ce raisonnement repose sur un principe, qu’on pourrait nommer principe d’éternité : pourquoi donc faudrait-il une résurrection, se disent les Sadducéens, puisque nous sommes, avec le culte, saint, perpétuel, et tout le reste, déjà maîtres du temps ?

            Principe d’éternité ? Il semble bien que les Sadducéens – au moins les plus radicaux d’entre eux, ont vécu ainsi. Avec un principe – un fantasme – d’éternité,  qui leur aura fait ignorer activement – ignorants de leur ignorance même – ignorer la situation du vrai monde, les rendant rétifs à toute idée et tentative d’adaptation. Lorsque le Temple disparut en 70 après Jésus Christ, ils disparurent avec le Temple.

 

            Avant qu’ils ne disparaissent, Jésus eut affaire à eux. Brève et passionnante rencontre qui commence avec cette petite histoire d’une femme qui fut prise pour femmes successivement par 7 frères, qui tous moururent avant qu’elle aussi ne meure, sans aucune descendance. Et lors de la résurrection, duquel des 7 serait-elle la femme puisque les 7 l’auraient eue pour femme ? Nous connaissons déjà la réponse sadducéenne, qui fait le pari que lors de la résurrection, les structures de la société des ressuscités seront les mêmes que celles du monde présent. Ça n’est pas très étonnant que les sadducéens fassent ce pari : les maîtres de la religion et du temps qu’ils prétendent être ne peuvent rien imaginer, puisqu’ils ont tout sacralisé. A cette sacralisation, et au mépris qu’elle professe à l’encontre des vrais êtres humains Jésus répond.

            A la résurrection, tous les humains ne seront pas dans le même panier. C’est peut-être très troublant pour nous de voir Jésus prévoir un tri entre des gens dignes et des gens indignes, mais c’est ainsi, c’est la pensée de Luc à ce moment de son Évangile (cette pensée a été aussi exprimée sèchement dans le chapitre 17 : Je vous le dis, cette nuit-là, deux hommes seront sur le même lit : l'un sera pris, et l'autre laissé. 35 Deux femmes seront en train de moudre ensemble : l'une sera prise, et l'autre laissée.) Mais dans ce jugement divin, dont les attendus sont toujours méconnus, il faut tâcher de voir la liberté de Dieu et surtout la justice de Dieu, et non pas un stupide arbitraire. Donc,

            …ceux qui ont été jugés dignes… ne prennent ni ne sont pris pour femme ou pour mari. Les structures ordinaires de la famille n’ont plus cours, affirme Jésus, elles ne servent à rien. Car si des couples se forment dans ce monde, c’est justement pour ne pas mourir. Mais si, dans le monde à venir, on ne meurt plus, à quoi bon fabriquer des unions qui ne servent à rien ? Mais alors, ceux qui auront été jugés dignes, qui ne pourront plus mourir et qui seront pareils aux anges, comment vivront-ils, sous quelle loi ? (pour un peu, je ferais de Luc 20,35-36 mes deux versets favoris de toute la Bible…)

            Et nous avons là des propos de Jésus qui sont pleins d’une sorte de tendre malice, d’espérance et de joie. La résurrection dont Jésus parle écarte les grandes illusions politiques et territoriales. Nous pourrions même dire écarte lucidement les idées, les fantasmes, d’un grand recommencement. La résurrection dont Jésus parle regarde derrière, elle regarde dans la mémoire ; elle regarde à Moïse qui regarde à Abraham, Isaac et Jacob, et cela constitue une mémoire vivante – il y a vraiment une manière possible de regarder en arrière de sorte que ça ne soit pas un cimetière mais une maternité, non pas le pays des momies mais la terre des nouveau-nés. Cette manière vivante de regarder en arrière en sorte que cela soit vie, vie et action, tient en trois verbes essentiels, raconter, étudier, célébrer.

 

            En regardant ainsi derrière, énonce Jésus, c’est le maintenant que vous honorez. Et c’est ainsi que vous êtes vivants, avec Dieu et en Dieu, avec tout ceux qui furent, tous ceux qui sont, et tous ceux qui seront.

 

            39 Quelques scribes, prenant la parole, dirent: «Maître, tu as bien parlé.» 40 Car ils n'osaient plus l'interroger sur rien. Est-ce une réussite de Jésus ? Non. Cela ne correspond pas à une ambition, mais à une nécessité. Il est parfois nécessaire de clouer le bec aux Savants qui Savent, juste pour que de plus petites, plus simples et plus humbles personnes aient juste l’occasion de prendre la parole.


samedi 29 octobre 2022

De la Réforme à l'Evangile (Luc 19,1-10)

Luc 19

1 Entré dans Jéricho, Jésus traversait la ville.

 2 Survint un homme appelé Zachée; c'était un chef des collecteurs d'impôts et il était riche.

 3 Il cherchait à voir qui était Jésus, et il ne pouvait y parvenir à cause de la foule, parce qu'il était de petite taille.

 4 Il courut en avant et monta sur un sycomore afin de voir Jésus qui allait passer par là.

 5 Quand Jésus arriva à cet endroit, levant les yeux, il lui dit: «Zachée, descends vite: il me faut aujourd'hui demeurer dans ta maison.»

 6 Vite Zachée descendit et l'accueillit tout joyeux.

 7 Voyant cela, tous murmuraient; ils disaient: «C'est chez un pécheur qu'il est allé loger.»

 8 Mais Zachée, s'avançant, dit au Seigneur: «Eh bien! Seigneur, je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens et, si j'ai fait tort à quelqu'un, je lui rends le quadruple.»

 9 Alors Jésus dit à son propos: «Aujourd'hui, le salut est venu pour cette maison, car lui aussi est un fils d'Abraham.

 10 En effet, le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.»

Prédication

            Comme c’est aujourd’hui le dimanche de la Réformation, je vais vous parler un peu de Martin Luther, d’un manifeste de 1520, l’un des trois Grands Écrits Réformateurs, dont le titre est « Appel à la Noblesse chrétienne de la Nation Allemande pour la Réforme de l’État Chrétien ». C’est un texte passionnant, qui a une double visée, spirituelle, et politique.

            C’est dans ce texte qu’est exposé ce qui sera appelé plus tard sacerdoce universel. Idée qui repose sur la conviction que, devant Dieu, nul ne vaut plus qu’un autre, et que rien de ce que les hommes font en matière d’action religieuse et autres rites ne peut modifier cette égalité. Ce qui a pour conséquence que, dans l’Église, tous sont exactement égaux. Et donc, dans l’Église, chacun peut vérifier la conformité avec l’Évangile de ce qui est énoncé, et chacun aussi peut interroger, voire interpeller la tradition et l’autorité. A l’extrême, Bible en main, les croyants mêmes les plus simples peuvent demander un Concile…

            Cette égalité entre les gens devant Dieu et dans l’Église est étendue à une égalité entre les personnes dans le monde séculier. Au titre de cette égalité, la même loi civile doit s’appliquer à tous les sujets de l’Empire, Princes, Ecclésiastiques, Prêtres, Moines, Nobles, Artisans, Petites Gens et Paysans, sans oublier le Pape. Car il n’y a aucune différence de nature entre les personnes, rien qui les différencie les unes des autres : au civil, mêmes délits, même tribunal, mêmes peines.

            Au carrefour de ces deux visées, concrètement, Luther propose la mise en place d’un véritable projet social comprenant l’enseignement, la lutte contre la pauvreté, le commerce, l’activité bancaire…

            Tout cet ensemble de sous paragraphes fait un peu fouillis. C’est que le fougueux Luther a écrit « L’appel à la Noblesse… » en très peu de jours (16 au plus) et en même temps que d’autres textes importants (Des bonnes œuvres ; De la papauté de Rome).

            Le texte a connu un succès considérable dès sa parution, et pendant tout le 16è. Quid de sa mise en application ? Ceux qui mirent en application les idées et les préconisations de Luther ne prirent que le volet social… les réformes en profondeur, de l’Empire, de l’Église, et de l’âme humaine, attendirent, furent petit à petit mises en œuvre, mais, à bien des égards, elles attendent encore.

             

            Qui était Zachée ? Il était juif et collecteur d’impôt. Il collectait l’impôt pour le compte de l’administration romaine. On ne peut pas dire qu’il était riche parce qu’il était collecteur d’impôt. C’est le contraire : il était collecteur d’impôt parce qu’il était riche. Collecteur d’impôt était une charge que l’administration romaine vendait. Pour avoir le droit de collecter, il fallait acheter la charge. La charge se vendait, très cher. Le collecteur pouvait ensuite collecter au plus juste, ou beaucoup plus…

            Zachée était donc juif, collecteur d’impôt, chef des collecteurs d’impôt, et riche, voire même très riche. Mais il était de petite taille – de toute petite taille – imaginons un homme dont la stature est au plus la moitié de celle d’un homme adulte, imaginons en plus qu’il soit difforme. Et voici toutes sortes de raisons pour lesquelles on peut mal parler de lui et le considérer comme un pécheur… Dans un pays où il est fait si grand cas de la pureté et de la sainteté, dans une culture qui sait si bien distinguer et séparer le pur de l’impur, culture pour laquelle le mélange et la confusion sont le péril essentiel, Zachée n’est simplement pas un homme. Il est moins qu’un homme, avec ceci qu’entre le moins-qu’un-homme et l’homme, la différence n’est pas seulement de quantité, mais aussi de qualité (ce même genre de différence de qualité qui existait au temps de Luther, et avant, et encore aujourd’hui dans certains cercles...).

            Mais qui donc est Zachée, le moins-qu’un-homme ? Ceci : quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, Zachée est depuis toujours et demeurera pour toujours, un pécheur. Et tout est dit, tout est dit par la voix des gens qui jugent, dignitaires supposés savoir, par la rumeur autorisée et le qu’en dira-t-on.

            Or, et cela nous intéresse au plus haut point, Jésus, traversant la ville, repère le nain perché sur un sycomore, et sans façon, s’invite chez lui. D’où le murmure contre Jésus : « C’est chez un pécheur qu’il est allé loger. » Nous avons pris acte du pédigrée de Zachée, nous pouvons prendre acte maintenant de ses états de service :  faire don aux pauvres de la moitié de ses biens, et en cas de tort infligé indemniser au quadruple. Et l’on découvre que la méthode Zachée, c’est une machine à redistribuer les richesses, en plus d’une machine à faire justice. Et ceux qui parlent contre lui se sont bien gardés de l’évoquer. Comme si des actes de bonté commis par un soi-disant pécheur ne pouvaient être rien d’autre que du péché, et aussi comme si fréquenter un pécheur ainsi que Jésus le fait allait faire de lui un autre pécheur. Ou encore – autre lecture – comme si Jésus venait là convaincre Zachée de péché, et que Zachée se repentant prenait les grandes résolutions, comme nous avons vu.

            Non, et trois fois non. C’est bien plus simple que cela. Zachée n’a pas attendu d’exhortations pour prendre des résolutions politiques, il n’a pas attendu qu’on l’y invite pour donner aux pauvres, et il n’attend ni permission ni remerciements pour mener pieusement sa vie, ni de personne, ni même de Jésus. Tel que nous voyons Zachée, il veut voir Jésus, juste voir. C’est presque rien. Et il va voir.

 

            Murmure collectif : « C’est chez un pécheur qu’il (Jésus) est allé loger. » Nous ne pouvons absolument pas regarder Zachée comme un pécheur selon l’appréciation des gens. Alors vient une certaine question : « Qui sont les pécheurs ? » Tout le reste de l’assistance ? Dans ce court épisode d’évangile, propre à Luc, il n’est pas avancé que tous sont pécheurs. Le propos n’est pas une leçon positive sur le péché et ni une leçon sur d’éventuelles recettes de rédemption. Il n’est pas non plus question de distinguer entre les uns et les autres, purs et impurs. Dans cet épisode, avec Zachée et les autres, il est question des frontières qualitatives – prétendument qualitatives entre la populace et Zachée, entre ceux qui murmurent et Jésus, frontières entre Zachée et Jésus, frontières entre ceux qui commentent et ceux qui agissent, frontières qui n’en sont pas, il n’y a pas de frontières.

            Et s’il y en a, ça n’est que dans l’imaginaire des gens, lorsque certains veulent se faire valoir en se haussant eux-mêmes, et en rabaissant leurs semblables, jusqu’à pouvoir disposer d’eux, de leur âme et de leur corps.

            Et que nous dit à cet égard l’évangile de Jésus Christ ? « Aujourd’hui le salut est venu pour cette maison car lui aussi est un Fils d’Abraham. » Ce qui pourrait être ainsi complété : Zachée, lui aussi, est Fils d’Abraham, pas plus, pas moins que les autres, pas moins que tous ces abrutis qui l’entourent à cet instant. Car la qualité de Fils d’Abraham ne se conquiert pas, ne se conteste pas, est attachée à l’homme dès avant sa vie et jusque dans la mort. Elle est don de Dieu, ne récompense aucun acte ni aucun rite. Et c’est si vrai que l’histoire entière des Fils d’Israël, la vie de Zachée et la grâce faite à l’humanité par Dieu en Jésus Christ se rejoignent en un seul et même événement, que nous résumerons en un énoncé le plus simple possible, un seul verset biblique : « Entré dans Jéricho, Jésus traversait la ville. » Et bien sûr, nous complèterons, « Entré dans Wittenberg… », ou encore, « Entré dans Vincennes… », entré lui-même, entré par sa Parole, par les Saintes Écritures, par la prédication, prêchant un salut donné à tous, et un projet, celui d’une humanité fraternelle, et réconciliée.

samedi 22 octobre 2022

La prière, encore, mais peut être moins importante au fond que la foi (Luc 18,9-14)

Luc 18

9 Il dit encore la parabole que voici à certains qui étaient convaincus d'être justes et qui méprisaient tous les autres:

 10 «Deux hommes montèrent au temple pour prier; l'un était Pharisien et l'autre collecteur d'impôts.

 11 Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même: ‹O Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, malfaisants, adultères, ou encore comme ce collecteur d'impôts.

 12 Je jeûne deux fois par semaine, je paie la dîme de tout ce que je me procure.›

 13 Le collecteur d'impôts, se tenant à distance, ne voulait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine en disant: ‹O Dieu, prends pitié du pécheur que je suis.›

 14 Je vous le déclare: celui-ci redescendit chez lui justifié, et non l'autre, car tout homme qui s'élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé.»

Prédication

            Il leur dit encore la parabole que voici… nous laissons là la parabole dite du pharisien et du collecteur d’impôts et nous nous intéressons au mot encore. Si c’est encore, c’est que tout n’avait pas été précédemment dit. Ce qui avait été dit ? « Jésus leur dit une parabole sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager. » (Luc 18,1) Et s’ensuit la petite histoire d’une veuve qui, a force d’insistance, finit par lasser un juge malhonnête, et par obtenir de ce juge une décision favorable. Et s’ensuit une seconde petite histoire, celle d’un Dieu que ses fidèles invoquent jour et nuit, et qui va certainement, bientôt, répondre à ses fidèles, il leur fera justice. Ces deux petites histoires semblent exactement parallèles, forment ensemble la parabole, parabole qui suggère que l’endurance dans la prière conduit toujours à l’exaucement, mais qui suggère en même temps que Dieu a en lui-même les traits de caractère d’un juge malhonnête. Conclusion embarrassante… et sans doute notre Seigneur, maître ès paraboles, l’a-t-il voulu ainsi.

            Tellement que juste après cette conclusion, il a laissé de côté la question de la prière et son exaucement et a introduit une autre question, celle de la foi. Toutes sortes d’exaucements auront lieu – ou pas lieu – ou lieu quand même – « mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » Non pas la prière, mais la foi ; c’est sur la foi que Jésus entend interroger ceux qui sont là.

 

            Et pourtant, c’est de prière qu’il parle encore, deuxième parabole : « Deux hommes montèrent au Temple pour prier… » Le texte est apparemment tout simple, et plutôt connu. De ces deux hommes l’un seulement rentra chez lui justifié. Le Pharisien spécialiste de l’observance religieuse ? Et non. Comme souvent dans la Bible, l’élu de Dieu est celui sur lequel personne n’aurait parié, c’est le petit gars, la trop vieille femme, la femme ou la toute jeune fille, le bébé ou le réputé pécheur : Romain, Samaritain, païen, ou collecteur d’impôts ; réputé pécheur, mais par qui ? Bien souvent dans l’évangile, le réputé pécheur est désigné par des gens qui pratiquent avec beaucoup d’application, et beaucoup d’ostentation. Mais ce qui fait ici la différence, c’est une certaine forme de la conscience de soi : (1) je te rends grâce mon Dieu, de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, je pratique ardemment la Loi…, et je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont tout de pourriture, en dedans comme en dehors, et comme ce collecteur d’impôts dont même la pourriture est pourrie… » (2) Quant au réputé pécheur collecteur d’impôts, la forme de sa conscience de soi s’énonce sous la forme d’une supplication : « Prends pitié du pécheur que je suis »

            Entre ces deux hommes, entre leurs deux prières, il y a un abime. Ça n’est pas action de grâce contre supplication, mais c’est savoir contre ignorance. (1) Le Pharisien est un homme qui sait, il sait qui il est, il sait qui est qui, il sait ce qu’il doit à Dieu et surtout il sait ce que Dieu lui doit. Quant au (2) collecteur d’impôts, il sait quoi dire dans sa prière, mais – c’est essentiel – il ne sait rien du devenir de sa propre prière, il ne sait absolument pas si Dieu l’exaucera ou ne l’exaucera pas… Le collecteur d’impôts pose là sa prière devant Dieu, et retourne chez lui.

           

            Exaucé ? Pas exaucé ? Justifié, pas justifié ? Comme souvent dans la Bible, le lecteur en sait plus que les personnages bibliques. C’est un artifice littéraire qui permet d’approfondir certains thèmes. Aujourd’hui, le texte nous fait accéder à l’intériorité de ces deux hommes, ainsi qu’à la qualité du jugement porté sur chacun par Dieu. Et le thème à approfondir, c’est celui de la connaissance de l’exaucement des prières, c'est-à-dire la foi.

            Nous savons déjà, depuis le récit des tentations de Jésus selon Luc, qu’il dit « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu » (Luc 4,12). Ce qui signifie clairement : Tu ne considéreras pas que Dieu te doit quoi que ce soit au motif que c’est inscrit dans la Bible. Ou encore : Tu ne considéreras pas que Dieu est obligé par les Saintes Écritures. Et encore : Dieu et l’homme, chacun à sa place, il en va de la divinité de Dieu, et de l’humanité de l’homme. Et se méprendre sur ces énoncés importants et pourtant très simples conduit à une forme plus ou moins larvée de détestation de l’homme par d’autres hommes, détestation qui, peut aller jusqu’à des situations où ce sont des vies qui sont bafouées, l’actualité nous le montre abondamment hélas.

            Il en est donc un, dans cette parabole, qui pense qu’il sait ce que Dieu veut, aime, et rétribue, et le même homme sait ce que Dieu n’aime pas. Mais la parabole nous suggère un important approfondissement de ce savoir. Le Pharisien, cet homme qui croit qu’il sait ce que Dieu veut etc. ne sait en réalité pas ce que Dieu veut, il ne sait rien de la grandeur de Dieu, et rien de la liberté de Dieu, en conséquence de quoi il retourna chez lui sans avoir été justifié – sans avoir été trouvé juste sous le regard de Dieu. Et cela, le lecteur le sait, tout comme il sait que l’autre, le collecteur d’impôts, qui se frappait la poitrine et suppliait Dieu, retourna chez lui justifié, trouvé juste sous le regard de Dieu. Ici, le lecteur est appelé à la plus grande prudence. Tout cela, le lecteur le sait, et tout cela, le lecteur est appelé à le mettre en pratique. Quelle pratique ? Ne pas faire, ne pas prier, comme le Pharisien, ça tombe sous le sens, mais devoir faire comme le collecteur d’impôts, afin d’être trouvé juste aux yeux de Dieu ? Ça serait tout juste comme si l’on avait rien dit d’intéressant, tout comme si l’on avait dépassé une obligation pour la remplacer par une autre obligation, comme si l’on avait supprimé une rétribution pour la remplacer par une autre rétribution. Et l’homme continuerait à faire son ascension du ciel, à mépriser ses semblables et à adorer un petit Dieu bien sous contrôle.      

            Le collecteur d’impôts ne sait rien de sa justification, et il ne cherche pas à savoir. Il pose là sa prière, devant Dieu, et il part, il laisse là sa prière et un éventuel exaucement, et rien d’autre. Toute sa foi est dite ainsi. Sa foi c’est prier et c’est ignorer, c’est tout remettre à Dieu tout en restant dans l’ignorance – la plus absolue – de ce que Dieu veut, fait, et fera. Dieu est Dieu, il est libre. Quant au pécheur réputé, pécheur il se sait, pécheur il demeure aux yeux des gens qui jugent et condamnent, mais plaise à Dieu qu’il en soit autrement, plaise à Dieu de justifier.

 

            Il y a encore une chose. Nous voyons, dans la parabole, que les frontières entre le Pharisien et le collecteur d’impôts semblent particulièrement étanches. Il n’y a pas d’espace, il n’y a pas de porosité qui laisse penser qu’un repentir, un changement d’orientation serait possible. Est-on une fois pour toutes l’un ou l’autre, Pharisiens, ou collecteur d’impôts, arrogant devant Dieu ou humble devant Dieu, respectueux ou méprisant de ses semblables ? La réponse de Jésus est négative. Et elle tient en tout petits signes, à la fin du texte : celui qui s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé. La forme pronominale des verbes, le petit « s’ » signale qu’il y a des chemins possibles, que la méchanceté n’a pas le dernier mot.

            Et si quelqu’un avance sur le chemin de l’humilité, sur le chemin du Fils de l’homme, ou chemin de la foi, il apprendra à prier, il  apprendra à oublier qu’il a prié, à oublier pourquoi il a prié, à oublier jusqu’à l’oubli. Et c’est tout à fait librement qu’à la fin la forme de sa foi sera de rendre grâce à Dieu en toutes choses.


samedi 15 octobre 2022

Que par une prière infiniment insistante on arracherait à Dieu l'exaucement (Luc 18,1-8) mérite qu'on y réféchisse

Luc 18

1 Jésus leur dit une parabole sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager.

 2 Il leur dit: «Il y avait dans une ville un juge qui n'avait ni crainte de Dieu ni respect des hommes.

 3 Et il y avait dans cette ville une veuve qui venait lui dire: ‹Rends-moi justice contre mon adversaire.›

 4 Il s'y refusa longtemps. Et puis il se dit: ‹Même si je ne crains pas Dieu ni ne respecte les hommes,

 5 eh bien! Parce que cette veuve m'ennuie, je vais lui rendre justice, pour qu'elle ne vienne pas sans fin me casser la tête.› »

 6 Le Seigneur ajouta: «Écoutez bien ce que dit ce juge sans justice.

 7 Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit? Et il les fait attendre!

 8 Je vous le déclare: il leur fera justice bien vite. Mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?»

Prédication 

            Une parabole donc, sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager.

           

            Et voici une courte histoire rabbinique. Deux hommes étaient en train de se disputer – le motif importe peu. Comme il voyait qu’ils ne pourraient s’entendre, le premier partit voir le rabbin et lui expliqua l’affaire. Le rabbin lui dit : Tu as raison. Un peu plus tard, le second alla lui aussi voir le rabbin, et lui expliqua l’affaire. Le rabbin lui dit : Tu as raison. Lorsque les deux hommes se retrouvèrent, ils furent mécontents des réponses du rabbin. Alors, ils allèrent ensemble voir le rabbin, et le rabbin leur dit : Vous avez raison tous les deux.

 

            Cette petite histoire de rabbin me revient en mémoire au moment où je lis ces quelques versets de Luc 18. C’est une petite histoire qui appelle des commentaires sans fin…

            C’est à cause de cette parabole : prier, et l’imminence d’un exaucement de la prière. Dieu exauce les prières de ses fidèles, pourvu qu’ils prient « constamment et sans se décourager ». Mais constamment, c’est beaucoup ; à partir de combien d’heures sur 24 est-on constant, ou inconstant ? A partir de quelle durée, jour, mois, année, Dieu jugera-t-il qu’il est temps de vous exaucer ? Et à partir de combien de soupirs, ou de larmes, peut-on considérer qu’il y a découragement ? Ces déterminations ont leur importance. Car c’est à partir d’elles qu’il sera possible de dire qu’un exaucement de nos prières pourra avoir lieu, ou si nos prières seront sans suite ?

            Mais c’est tout de même étrange. Ce serait un drôle de Dieu que celui de cette drôle de parabole… et pour de drôles de pèlerins. Mais comme Jésus apparaît comme l’auteur de la parabole, nous nous sentons un peu obligés tout de même, nous nous sentons obligés de nous auto évaluer, et de faire montre de constance et de courage dans nos prières…

            …et nous pouvons le faire. Nous pouvons le faire en nous référant à la première partie de la parabole, c'est-à-dire le juge et la femme. Nous pouvons nous y référer parce que c’est à échelle humaine que ça se joue. Le juge refusa longtemps d’entendre la femme, puis il capitula. Longtemps, c’est longtemps, mais ça n’est pas toujours,  ça n’est pas infini. Les deux personnages sont encore en vie au moment du déblocage de la situation.

            Mais nous n’allons pas considérer seulement la première partie de la parabole. Dans la deuxième partie de la parabole, c’est assez différent, car il s’agit de Dieu. Et en face de Dieu, dans ce texte, il n’y a pas les humains ordinaires que sont le juge, la femme et nous, car il est question des élus de Dieu.

 

            Les élus de Dieu, langage reçu pour parler de la fin des temps, attendent l’accomplissement de la promesse. Même avec une connaissance de Dieu, ils attendent Dieu. Avec une connaissance de la promesse, ils attendent son accomplissement. Mais pendant combien de temps vont-ils attendre ? Dieu les fait attendre, le temps de l’attente a la mesure de Dieu, et donc ce qu’on appelle l’éternité. Dans cette seconde partie de la parabole, le temps est sans nature, sans mesure. Alors, les élus de Dieu, ceux sur qui le temps n’a plus de prise, ceux qui ont revêtu la robe blanche, prient et attendent. Ils ont tout le temps, ils ont élus de Dieu, pour ça, ils n’ont rien d’autre à faire, que prier et attendre.

 

            Une fois que ces deux moments de la même parabole sont un petit peu explicité, que se passe-t-il pour le lecteur qui n’est dans l’histoire ni juge ni veuve, ni élu de Dieu ni Dieu. Où en est-il, celui qui prie ? Où sont-ils ces priants ordinaires ? Il faut bien que nous nous posions cette question. Car nous sommes peut-être ces priants ordinaires, la parabole rend délicate notre position.

            Soit notre demande est une demande d’objet et nous faisons de Dieu un vulgaire commerçant ; soit comme les élus nous crions vers Dieu ; dans les deux cas, nous allons attendre entre très très longtemps et infiniment longtemps, même si cet infini est à la mesure de Dieu, possiblement très bref.

            Il doit être possible de rapprocher un peu ces deux affaires. Il doit être possible d’adoucir un peu la demande de la veuve, de la rendre un peu moins exigeante, un peu moins impérieuse. Quant à la demande des élus, il doit être possible de l’appréhender dans le présent, par exemple dans le présent de la liturgie. Alors en même temps que cela se fait il doit être possible d’envisager que la réponse de Dieu n’est plus celle de l’arbitraire du juge, ni non plus celle de l’infinie lenteur de Dieu en majesté, mais une réponse humaine divinement colorée, qui serait aussi une réponse divine teintée d’humanité, et donc attendue, correspondant à l’attente, tout en restant infiniment surprenante comme l’accomplissement de la promesse.

 

            Mais maintenant, il nous faut tâcher de comprendre la fin de la parabole. Cette prière à mi-chemin de la terre et du ciel, du monde des humains et du royaume de Dieu, se peut-il que les humains y atteignent ? Oui, très probablement. Il se peut même que Dieu l’exauce. Dans le cadre de pensée que nous donnons à cette méditation, il le peut, et il va le faire.

            Et lorsqu’il l’a fait ? Il vient une question de plus. La question de l’exaucement de la prière se pose toujours avec la question de la poursuite de la prière. Dans la parabole, une fois que la femme a reçu satisfaction de la part du juge, sa requête – sa prière – devient sans objet. Alors, celle qui a été exaucée continuera-t-elle à prier ? A prier pour autre chose. Ou à prier pour la même chose. C’est la forme de notre parabole qui nous pousse à poser cette question. Existe-t-il une classe d’objets de prière, de prières de demande, mais pas que, qui ne s’épuiserait pas dans leur propre exaucement ?

            Voici que la question se pose, indiscrète. Pour quoi prions-nous ? Pour qui prions-nous ? Pour nous-mêmes. Pour ceux que nous aimons. Pour la paix dans le monde. Pour l’avancée du Règne de Dieu… Et d’autres sujets certainement plus intimes. Et tous ces sujets sont inépuisables. Chacun, dans son cœur, trouvera sa propre réponse et saura en quel lieu, de quelle manière et pour quel objet sa prière ne cesse jamais.

 

            Nous pourrions en rester la, et nous aurions suffisamment médité sur « la nécessité de prier constamment et de ne pas se décourager ». Cependant, ça n’est pas finalement – à la fin – sur la prière que s’achève cet enseignement de Jésus. Avec ce qu’il dit de la prière, concision admirable, il pose une question : « Mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

            Étrange question… comme si la foi (chrétienne) était soluble dans sa propre histoire et ses accomplissements. Nous l’avons médité pour la prière, mais voici la même question pour la foi. Qu’est-ce alors que la foi ?

            Avec cette parabole, la foi est ce qui reste lorsque tous les exaucements possibles ont eu lieu, et qu’advient le dernier de ces exaucements, la venue du Fils de l’homme. Que reste-il à demander ? Rien. Et que reste-t-il tout court ? Pure présence et pure attente, en pleine joie et en pleine lumière. Et confortés par notre méditation sur la prière, nous osons affirmer que oui, lorsque le Fils de l’homme viendra, il trouvera la foi sur la terre.

 

samedi 8 octobre 2022

Une méditation sur l'amour (2 Rois 5,14-17 et Luc 17,11-19)

 

Luc 17

11 Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée.

 12 À son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s'arrêtèrent à distance

 13 et élevèrent la voix pour lui dire: «Jésus, maître, aie pitié de nous.»

 14 Les voyant, Jésus leur dit: «Allez vous montrer aux prêtres.» Or, pendant qu'ils y allaient, ils furent purifiés.

 15 L'un d'entre eux, voyant qu'il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix.

 16 Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce; or c'était un Samaritain.

 17 Alors Jésus dit: «Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés? Et les neuf autres, où sont-ils?

 18 Il ne s'est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu: il n'y a que cet étranger!»

 19 Et il lui dit: «Relève-toi, va. Ta foi t'a sauvé.»

2 Rois 5

14 Alors Naamân descendit au Jourdain et s'y plongea sept fois selon la parole de l'homme de Dieu. Sa chair devint comme la chair d'un petit garçon, il fut purifié.

 15 Il retourna avec toute sa suite vers l'homme de Dieu. Il entra, se tint devant lui et dit: «Maintenant, je sais qu'il n'y a pas de Dieu sur toute la terre si ce n'est en Israël. Accepte, je t'en prie un présent de la part de ton serviteur.»

 16 Elisée répondit: «Par la vie du SEIGNEUR que je sers, je n'accepterai rien!» Naamân le pressa d'accepter mais il refusa.

 17 Naamân dit: «Puisque tu refuses, permets que l'on donne à ton serviteur la charge de terre de deux mulets, car ton serviteur n'offrira plus d'holocauste ni de sacrifice à d'autres dieux qu'au SEIGNEUR.

Prédication :

             Commençons par une sorte de commencement, commencement selon lequel le christianisme serait, depuis toujours, une religion d’amour, voire la religion de l’amour (tant il est vrai que certains, arguant de l’unicité et surtout de l’unité de Dieu, auront ce qu’il faut d’audace pour affirmer que leur culte est celui qui doit être regardé, compris et pratiqué comme l’unique culte ; arguant aussi de cela, certains sauront faire valoir une sorte d’autorité spirituelle sur de grands événements en cours, autorité qui viendra au fondement de diverses bénédictions, par exemple sur les chiens, les armes et les chasseurs ; ce ne sont là peut-être que des enfantillages et après tout, chacun peut bien, avec la conviction qui est la sienne, prononcer des bénédictions sur toutes sortes de choses, et sur toutes sortes de gens).

            Maintenant, si je vous propose aujourd’hui cette réflexion, c’est parce qu’une question m’a été posée : où est la religion d’amour ? où est-elle, cette religion d’amour donc certains se réclament ? La guerre est le motif de cette question. L’amour que j’ai d’un jeune couple franco-russe est l’occasion de cette question. On a béni le matériel, les hommes et les actes, on a béni la guerre – disons la moitié de la guerre, l’autre moitié ayant été bénie par le camp d’en face, en utilisant des rituels à peu près semblables. Nous ignorons s’il existe une liturgie pour les agresseurs et une autre liturgie pour les agressés. Mais même s’il existe de telles liturgies spécialisées, la guerre reste la guerre. Et la question qui m’a été posée c’est : Où est la religion de l’amour ? Où est-elle ?

            Pour tâcher d’esquisser une réponse à cette question – vraiment difficile – nous allons méditer deux textes bibliques – nous venons de les lire – et énoncer, s’agissant de l’amour, que l’amour est action, et que l’amour est reconnaissance. Peut-être cela nous permettra-t-il d’esquisser une réponse à la question posée.

 

            L’histoire de Naamân le général araméen lépreux est une belle histoire. Peut-être ma favorite lorsque j’étais enfant – en compétition avec Elie et le feu du ciel. Naamân, général araméen, était couvert de gloire, d’honneur et de pustules, car il était lépreux. Sur les conseils d’une petite esclave israélite qui avait été capturée par les Araméens sortis en razzia, il comparut devant Élisée, prophète en Israël, lequel prophète lui proposa une médecine d’une simplicité déconcertante : se laver sept fois dans le Jourdain. Nous laissons de côté presque tout 2 Rois 5 – vous le découvrirez vous-même. Naamân fit tout comme il lui avait été ordonné, et fut guéri.

            Nous nous demandons toujours pour quelle raison Élisée agit-il en faveur de celui qui, de fait, était un ennemi. Pourquoi Élisée fit-il cela ? Est-ce – comme nous l’avons lu – pour montrer qu’il n’y a pas d’autre Dieu sur toute la terre si ce n’est en Israël ? Il est possible de le dire, mais c’est toujours court de considérer que Dieu – le SEIGNEUR – est en compétition avec des dieux étrangers, comme si le SEIGNEUR et les autres dieux étaient de même genre, ou de même nature, et en l’occurrence chtonien et ethnique. Ça n’est pas le cas, du moins ça n’est pas le cas pour le SEIGNEUR. Le SEIGNEUR que sert Élisée répond à ceux qui s’adressent à lui, sans considération ethnique, sans regarder au faciès, sans regarder au mérite ou à la dignité, en somme, le SEIGNEUR agit pour rien. Et nous voyons bien qu’Élisée agit, lui aussi, pour rien. « Je n’accepterai rien ! », répond-il au général guéri. Tout au plus Élisée accepte-t-il que le général emporte de la terre d’Israël, comme si le SEIGNEUR allait s’y trouver – mais la pensée qui prévaut dans ce texte est une pensée qui en a fini avec la terre sacrée, Dieu le SEIGNEUR est ailleurs, il est vivant, dématérialisé, et partout souverain. Que sont alors deux sacs de terre ? Juste un petit chapitre du catéchisme…

            Élisée agit, pour rien, et contre rien. L’amour est action, avons-nous suggéré tantôt, action gratuite, avant et après. Il agit sans conditions, et aussi sans constituer aucune dette. (Vous découvrirez en élargissant la lecture que ça n’est aussi simple pour tout le monde). Nous repérerons encore que l’amour – l’engagement – de Élisée envers l’Araméen Naamân change ponctuellement – durablement on ne sait pas – le comportement du général : celui qui commandait découvre ce que c’est qu’obéir. Il découvre aussi, et surtout, ce que c’est que la reconnaissance.

 

            Il y avait dix lépreux. Pourquoi Jésus guérit-il ces dix lépreux ? Forts de ce que nous avons dit déjà, nous répondons que Jésus les guérit pour rien. Il n’y a aucune raison pour laquelle il le fait. Il le fait parce qu’il en a la possibilité. Et cette guérison d’ailleurs l’intéresse si peu qu’il se contente de rappeler aux lépreux ce qui doit être fait – juridiquement-religieusement – lorsqu’il arrive qu’on guérisse. Les maladies de peau de cette époque étaient très craintes, et vous mettaient à l’écart. S’il advenait qu’on guérisse, il fallait aller se montrer à un prêtre spécialisé… et l’on pouvait ensuite rejoindre la communauté ordinaire. Mais ça n’est pas tellement cela qui nous intéresse. Jésus guérit parce qu’il guérit et des dix qu’il guérit un seul revient, un Samaritain, un Samaritain qui vient se prosterner, se prosterner devant un Juif, ce qui est hautement improbable dans le paysage de cette époque.

            L’acte d’Elisée le prophète avait conduit à une équation simple, un homme guéri un homme reconnaissant. L’acte de Jésus conduit à une équation un peu moins simple, dix hommes guéris, un homme reconnaissant, aussi vrai qu’un Samaritain est un homme (Juifs et Samaritains se haïssaient). Un lecteur de l’époque aurait disqualifié ce Jésus qui guérissait puis relevait son ennemi. Nous voyons plutôt un très grand engagement de Jésus envers ces lépreux, une immense reconnaissance du Samaritain envers Jésus, et un second très grand engagement de Jésus, envers le Samaritain, qui le relève et le bénit. Et les neuf autres ?

            Nous manquerions quelque chose si nous n’ajoutions pas une sorte de bénédiction à l’adresse des neuf autres malades guéris, et qu’on ne revoit plus, et qui ne se prosternent pas devant Jésus. Mais qui a dit qu’ils devraient le faire ? Et qui sait ensuite ce qu’ils font ? Personne. Et nous, lecteurs, nous nous retrouvons avec l’amour qui est un engagement, et la reconnaissance qui est manifestée, une fois sur dix, ou n’est pas, mais qui est telle que, dans l’amour, elle ne sera jamais exigée. Elle se manifeste, pourquoi pas, mais si elle entend donner en retour elle se heurtera à un refus obstiné. Et si elle ne se manifeste pas, cela n’ôte rien à l’acte dont elle fait mémoire, ou pas.

 

            Et la religion de l’amour ? Nous méditions sur une religion de l’amour qui pourrait, qui devrait, être la manifestation concrète du message porté par les Saintes Écritures – Nouveau Testament, mais pas que. Par religion, on entend souvent quelque chose de collectif, de communautaire, d’ecclésial, ce qui nous fait souvent nommer le tout, sans vraiment considérer la partie. Ainsi, on parle des Samaritains… ou des Protestants, ou des Orthodoxes… etc. et l’on colle sur la face des gens des caractères collectifs qui ne sont pas nécessairement les leurs. Et c’est peut-être cette manière de faire qui fait que nous sommes déçus.

            Au contraire, les textes que nous venons de lire sont des textes qui parlent d’individus. C’est un individu qui s’engage et qui aime. C’est à un individu qu’il s’adresse… ça se passe comme ça, d’homme à homme, d’humain à humain. Et c’est là qu’est le lieu de l’amour, le lieu de la religion de l’amour. Les religions en tant que telles, moment collectif de la foi, transportent et transmettent un patrimoine symbolique, et c’est nécessaire, pour parler de Dieu, pour prier Dieu... Mais c’est entre des personnes, toujours, que se vit l’amour sous cette double forme, l’engagement, et la reconnaissance.  

samedi 17 septembre 2022

Un gérant renvoyé, mais habile, et la Bonne Nouvelle (Luc 16,1-13)

 Luc 16 :

1 Puis Jésus dit à ses disciples: «Un homme riche avait un gérant qui fut accusé devant lui de dilapider ses biens.

 2 Il le fit appeler et lui dit: ‹Qu'est-ce que j'entends dire de toi? Rends les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.›

 3 Le gérant se dit alors en lui-même: ‹Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance? Bêcher? Je n'en ai pas la force. Mendier? J'en ai honte.

 4 Je sais ce que je vais faire pour qu'une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m'accueillent chez eux.›

 5 Il fit venir alors un par un les débiteurs de son maître et il dit au premier: ‹Combien dois-tu à mon maître?›

 6 Celui-ci répondit: ‹Cent jarres d'huile.› Le gérant lui dit: ‹Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris cinquante.›

 7 Il dit ensuite à un autre: ‹Et toi, combien dois-tu?› Celui-ci répondit: ‹Cent sacs de blé.› Le gérant lui dit: ‹Voici ton reçu et écris quatre-vingts.›

 8 Et le maître fit l'éloge du gérant trompeur, parce qu'il avait agi avec habileté. En effet, ceux les fils de ce monde sont plus habiles avec leurs semblables que les fils de la lumière.

 9 «Eh bien! moi, je vous dis: faites-vous des amis avec l'Argent trompeur pour qu'une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.

 10 «Celui qui est digne de confiance pour une toute petite affaire est digne de confiance aussi pour une grande; et celui qui est trompeur pour une toute petite affaire est trompeur aussi pour une grande.

 11 Si donc vous n'avez pas été dignes de confiance pour l'Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable?

 12 Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour ce qui vous est étranger, qui vous donnera ce qui est à vous?

 13 «Aucun domestique ne peut servir deux maîtres: ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent.»

Prédication : 

         La semaine dernière, il était question d’un berger qui laissait sans surveillance et sans limite de temps 99 brebis et partait à la recherche d’une seule bête égarée ; il était question aussi d’une femme qui cherchait dans sa maison sans limite de temps une pièce égarée, et il était enfin question d’un père qui attendit sans limite de temps son fils cadet perdu et agit au retour de ce fils déchu comme s’il était un prince…

            En conclusion de ce petit résumé, nous allons retenir que par trois fois personne n’agit comme ça... et qu’il y a là un appel à une fidélité sans mesure.

 

            Nous allons aussi retenir aussi que ces trois petits récits ne sont pas trois paraboles. Ils sont parabole tous trois ensemble. En fait, ils ne sont pas parabole exactement tous trois ensemble, car ils sont paraboles ensemble avec encore d’autres récits plutôt fameux : cette histoire d’intendant avisé que nous venons de lire, et une autre histoire encore, celle d’un homme riche et glouton et d’un pauvre affamé, plus quelques enseignements capitaux. L’ensemble fait parabole, l’ensemble a trait au Royaume – ou à l’Évangile – ce que Jésus annonce et à ce que Luc confesse. L’ensemble a trait à la vie.

            Nous pourrions rêver que tout l’Évangile puisse être expliqué par un seul récit, ou en un seul enseignement, mais ça n’est pas le cas. Aujourd’hui donc nous essayons de méditer cette histoire d’argent, mais pas que d’argent…

 

            Un homme riche avait un régisseur qui fut accusé de dilapider ses biens. Et ce régisseur fut renvoyé : il lui fallut rendre la comptabilité des domaines, et disparaître de la circulation. Il ne trouverait plus jamais de travail. Il n’eut même pas la possibilité de se défendre ; et vous pouvez penser qu’il avait été diffamé. Il arrive qu’on renvoie ainsi les gens, sans interrogatoire, sans enquête, sur un ‘on dit…’ sans même leur donner la possibilité de faire leurs preuves.

            Il faut dire que, dans ce temps-là, les gens riches confiaient à un régisseur la gestion de leurs richesses. Le régisseur avait tout pouvoir, pas de salaire fixe, et n’était rétribué que sous condition d’éventuels profits de gestion. S’ils prêtaient, c’était à des taux pour nous faramineux – 100% par an, ou beaucoup plus. Et donc pour celui qui avait dû emprunter 50 jarres d’huile, il devrait en rendre 100 au bout d’une année.

            Dans notre récit, diffamé, ou coupable, le régisseur devait rendre des comptes avant de disparaître. Et il eut l’idée de falsifier les comptes, ou plutôt de falsifier les contrats. Car c’est bien une falsification, rapport aux règles de l’époque : celui qui avait emprunté 50 devait rendre 100, et nous complèterons en disant que sur ces 100, 50 étaient pour le propriétaire, et 50 – à négocier – pour le régisseur.

            En falsifiant le contrat de prêt, 50 pour le propriétaire, le régisseur libéra l’emprunteur de sa dette. Il fit don à l’emprunteur d’une moitié – la moitié qui lui serait revenue, à lui, régisseur. Et les emprunteurs reçurent comme un don quelque chose qui jusque là les tenait et les obligeait. Le don que reçurent les emprunteurs peut s’appeler libération, et il a quelque chose alors à voir avec l’Évangile. Et il se peut que tout soit dit ici de l’Évangile, ce précieux Évangile que Jésus annonce : libération. L’évangile libère gratuitement celui qui le reçoit des dettes existentielles et spirituelles qui sont les siennes et le privent de liberté.

 

            Mais poursuivons un peu la lecture. Le régisseur, honnête ou pas, renvoyé de ses fonctions, falsifia les contrats de prêt, en espérant se faire ainsi des amis qui seraient durablement des amis fidèles. Le récit ne dit pas si cela marcha – les reconnaissances du portefeuille ne passent pas pour être les plus solides – mais il se trouve que le régisseur disgracié reçut une sorte d’éloge de la part de son maître : le régisseur avait agi avec habileté – ou prudence, ou d’une manière avisée… Ainsi agit-on dans ce bas-monde : les dons et les contre-dons échangés avec mesure servent à construire et à maintenir les liens sociaux. C’est ainsi que le monde fonctionne, et nous pouvons appeler cela accord, prudence, ou astuce. Mais – question clé - est-ce que cela empêche qu’on puisse au moins ponctuellement donner pour rien, c’est à dire entraider, en prenant sur le superflu ? Et bien du point de vue du monde, le don gratuit n’a pas de sens, et c’est ainsi que vivent les fils de ce monde : ils ignorent le don, ils ne connaissent que l’échange marchand.

            Mais les fils de la lumière ? (Il s’agit de l’Évangile) Est-ce qu’ils  (est-ce que nous) qu’ils prêtent l’Évangile pour qu’on leur rende, avec intérêt ? Est-ce qu’ils annoncent l’Évangile en échange de quoi que ce soit, est-ce qu’ils le vendent ? Non, trois fois non. Ils donnent ce souffle, cet élan de liberté dont ils vivent, ce souffle qui ne leur appartient pas, et ils le donnent pour rien (nous disons, une fois encore, que tout est peut-être dit). Ils donnent sans limitation de quantité ni de durée ; ça n’est pas ainsi qu’on fait fortune, c’est bien connu. Ceux qui annoncent l’Évangile, ceux qui vivent de l’Évangile ne font jamais fortune. Et la liberté évangélique qui est la leur ne les mène que très rarement – et peut-être jamais – à une confortable béatitude. L’Évangile, ce qu’a enseigné notre Seigneur Jésus Christ, et dont il a vécu, fils de lumière, l’a mené à la solitude extrême du condamné au supplice de la croix.

 

            Un homme riche avait un régisseur… Avec cette petite histoire, le régisseur déchu qui fait don de ce qui n’existe pas et ne lui appartient pas, le berger qui cherche sa brebis, la femme qui cherche la pièce, le père qui attend son fils perdu… tous ces gens qui accomplissent des actes marqué par l’absurde et par l’amour  Avec ces histoire, et à cause d’elles, nous pouvons nous demander qui est qui, c'est-à-dire qui est fils de lumière, et qui est fils de ce monde. Comme nous le disons souvent, Dieu seul le sait. Et comme nous le disons plus souvent encore, Jésus Christ est fils de la lumière. Nous devrions aussi dire qu’il est, Lui, fils de ce monde et fils de la lumière. En tout ce qu’il fait, en tout ce qu’il dit, Jésus assume les manières et les codes de ce monde, il les dépasse, et à la fin il les sublime, il les illumine.

            Mais nous ? Est-ce que nous illuminons quelque chose ? Nous sommes ombre et lumière, monde et lumière. Mais à la suite de notre Seigneur nous sommes, par la foi et dans le concret de nos vies, capables d’envisager et d’accomplir des actes insensés, généreux, lumineux, et marqués par la grâce.


samedi 10 septembre 2022

Une brebis, une pièce, un enfant, et qui cherche trouve (Luc 15,1-32)


 Luc 15

1 Les collecteurs d'impôts et les pécheurs s'approchaient tous de lui pour l'écouter.

 2 Et les Pharisiens et les scribes murmuraient; ils disaient: «Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux!»

 3 Alors il leur dit cette parabole:

 4 «Lequel d'entre vous, s'il a cent brebis et qu'il en perde une, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller à la recherche de celle qui est perdue jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée?

 5 Et quand il l'a trouvée, il la charge tout joyeux sur ses épaules,

 6 et, de retour à la maison, il réunit ses amis et ses voisins, et leur dit: ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai trouvée, ma brebis qui était perdue!›

 7 Je vous le déclare, c'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion.

 8 «Ou encore, quelle femme, si elle a dix pièces d'argent et qu'elle en perde une, n'allume pas une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle l'ait trouvée?

 9 Et quand elle l'a trouvée, elle réunit ses amies et ses voisines, et leur dit: ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai trouvée, la pièce que j'avais perdue!›

 10 C'est ainsi, je vous le déclare, qu'il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit.»

 11 Il dit encore: «Un homme avait deux fils.

 12 Le plus jeune dit à son père: ‹Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir.› Et le père leur partagea son avoir.

 13 Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout réalisé, partit pour un pays lointain et il y dilapida son bien dans une vie de désordre.

 14 Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans l'indigence.

 15 Il alla se mettre au service d'un des citoyens de ce pays qui l'envoya dans ses champs garder les porcs.

 16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre des gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui en donnait.

 17 Rentrant alors en lui-même, il se dit: ‹Combien d'ouvriers de mon père ont du pain de reste, tandis que moi, ici, je meurs de faim!

 18 Je vais aller vers mon père et je lui dirai: Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi.

 19 Je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvriers.›

 20 Il alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l'aperçut et fut pris de pitié: il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.

 21 Le fils lui dit: ‹Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils...›

 22 Mais le père dit à ses serviteurs: ‹Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds.

 23 Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,

 24 car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est trouvé.› «Et ils se mirent à festoyer.

 25 Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses.

 26 Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c'était.

 27 Celui-ci lui dit: ‹C'est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu'il l'a vu revenir en bonne santé.›

 28 Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer. Son père sortit pour l'en prier;

 29 mais il répliqua à son père: ‹Voilà tant d'années que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres; et, à moi, tu n'as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.

 30 Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a mangé ton avoir avec des filles, tu as tué le veau gras pour lui!›

 31 Alors le père lui dit: ‹Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.

 32 Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est trouvé.› »

Prédication :

            Et ainsi donc, comme ce berger en quête illimitée de sa brebis, comme cette femme en quête illimitée de sa pièce, Dieu prend soin de l’homme. Il veille sur lui. Il ne supporte pas que quiconque se perde. Il cherche, sans limitation de temps, comme dans les paraboles. Ils cherchent, et trouvent, et se réjouissent. Il est – souvent – d’usage de reconnaître Dieu en ces chercheurs – trouveurs. Il est d’usage ensuite aussi de se réjouir de ce que Dieu est si bon. Parabole de la brebis perdue, Dieu est bon. Parabole de la pièce perdue, Dieu est bon. Parabole du fils prodigue, Dieu est bon.

            Dieu est bon, tant mieux. Mais qu’en est-il des enfants de Dieu selon ces paraboles ? Ils ont l’intelligence d’un ovin (intelligence limitée), le dynamisme d’une pièce de monnaie (dynamisme nul), et le sale caractère d’un ado.

            Et tant qu’à oser autant d’impertinence, (1) Dieu laisse 99 brebis de côté pour en rechercher une seulement – renseignement pris auprès de bergers professionnels, aucun berger professionnel ne ferait ça – (2) Dieu perd un temps fou à chercher une seule pièce – un temps qu’il aurait mieux fait de consacrer à gagner de l’argent. (3) Quant à ce fils prodigue… il ne le recherche pas, et ne le retrouve pas. Nous allons revenir à ce fils, et à ce père.

            Quel est le bilan à ce moment de notre méditation ? Notre bilan est une mise en cause, mise en cause de plusieurs des lectures habituelles. Bilan aussi d’une certaine manière de donner un titre aux paraboles. Comme parabole de la brebis retrouvée, ou parabole de la pièce retrouvée, ou parabole du fils prodigue. Oui, il y a bien une brebis, une pièce, et un enfant, mais pourquoi ces titres pour ainsi dire clos, des titres qui énoncent où chercher et quoi chercher, titres qui suggèrent – voire imposent – qui est qui ?

            Pourquoi ces titres, plutôt qu’un titre unique, comme paraboles du temps trouvé – trouvé, et non pas retrouvé ; ou à la recherche du Dieu perdu (Proust…) ? Ou encore Quête de Dieu quête de l’homme (Abraham Heschel).

            Bien entendu ces titres – et d’autres encore – vont orienter la méditation, mais ils auront le mérite – mérite transitoire – de l’orienter autrement que selon l’habitude… et puis, en permettant de coller d’abord à des lectures trop connues, et en permettant ensuite de se mettre à distance de ces lectures, ces titres auront aussi le mérite de permettre de poser devant Dieu, et surtout à Dieu, de grandes et cruelles questions que l’histoire charrie et charriera toujours, questions que celui qui croit en Dieu ne devrait jamais éluder.

 

            Pour commencer en reprenant classiquement les trois paraboles de ce matin, Dieu est bon. Si Dieu est bon… question que le petit Gédéon a l’audace de poser à Dieu lui-même (Juges 6,13), si Dieu est bon – si Dieu est avec nous – pourquoi tout cela nous est-il arrivé ? Ce qui arrivait à Gédéon, c’était que son peuple, sédentarisé, souffrait de razzias de nomades. Lorsque les récoltes étaient faites, des groupes de pillards habitant le désert venaient se servir dans des zones plus fertiles, se servir en biens et en esclaves… Si Dieu est avec nous, pourquoi ? Cette demande que Gédéon adresse à Dieu concerne une petite famille d’un petit clan d’une petite tribu d’un petit peuple il y a très longtemps… une réponse militaire fut trouvée à cette question. Et Dieu, qui est bon, serait à l’origine d’une solution militaire ? Et les Madianites (nom générique pour des agresseurs venant de l’est), qui sont des êtres humains, seraient passés au fil de l’épée, avec la divine bénédiction ? C’est une certaine vision de Dieu qu’ils n’avaient pas et qu’ils ont inventée : Dieu est un homme de guerre. Dieu pourrait-il être en même temps homme de guerre et bon ? Le livre des Juges répond à la question, oui, oui, homme de guerre ET bon. Universalisable ? Dieu, dans le livre des Juges, est encore un Dieu ethnique, et les universaux du livre des Juges sont des "universaux ethniques"… en ce temps-là, un Madianite de plus ou de moins, ça ne compte pas.

            Nous enjambons les siècles et nous nous retrouvons dans un occident chrétien ayant affirmé l’universalité de Dieu, de diverses manières, un occident qui a une certaine idée de sa supériorité, de celle de son Dieu et de la bonté de son Dieu, et de ses droits sur le reste du monde… Bonté de Dieu ? Si Dieu est bon, si Dieu est fort, pourquoi passé mai 1945 six millions de Juifs manquaient-ils à l’appel des vivants ? Et si Dieu cherche ses enfants, pourquoi ne les trouve-t-il pas ? L’image de Dieu est ici irrémédiablement modifiée, Dieu irrémédiablement changé, nous allons dire quelques mots de ce changement.

           

            Il y a trois paraboles dans le 15ème chapitre de Luc, et chacune de ces paraboles est une histoire de perdre, une brebis, une pièce, et un enfant, et de trouver. Trouver, exclusivement. Même si certains traducteurs parlent de retrouver, il n’est pas question de retrouver, mais de trouver. C’est que ce qui est perdu est perdu.  C’est que retrouver, c’est à l’identique, ce qui convient bien pour une brebis, et très bien à une pièce d’argent, ainsi qu’à celui qui cherche et retrouve… L’expérience ne les affecte en aucune manière. Mais si c’est le verbe trouver qui est employé ? Comme s’il s’agissait, avec ces deux petites paraboles, d’attirer notre attention… mais sur quoi ? Sur "trouver". Trouver, et la Bible en latin parle de inveniam, et de inventus, comme on parle en français de l’invention d’un trésor, et de l’inventeur de ce trésor. Il n’y avait rien, et il y a quelque chose, et surtout il y a quelqu’un, quelqu’un qui est à jamais changé.

            Dans la troisième des paraboles du Luc 15, il n’est pas question de la disparition provisoire d’une pièce de monnaie ou d’une brebis, il est question de la mort d’une personne. Cette mort apparaît à peine, parce que la parabole est brève et que nous savons à quoi le fils a occupé le temps de son absence. Mais cette mort est une mort réelle si l’on veut bien se placer du point de vue du père. Il nous faut imaginer une absence du fils suffisamment longue pour que le père cesse de l’attendre, pour qu’il considère que le cadet est absolument perdu, mort, pour qu’il meure lui aussi en tant que père de cet enfant, et pour qu’il soit marqué à tout jamais par l’empreinte de la mort.

            Et soudain, il apparaît. Le fils était mort, et il est trouvé, non pas retrouvé, mais trouvé. Trouvé comme si celui qui revient n’était absolument pas le même que celui qui était parti. Il n’est certainement pas identique à ce qu’il était, car il a traversé la mort. Ce qu’il était auparavant n’est plus. Il s’est trouvé.

            Ce qu’il était ? Il était quelqu’un qui était intéressé par la règle sociale, pourvu qu’elle lui soit favorable, et il était quelqu’un qui ne supportait pas d’attendre pour jouir des choses et des gens. Qu’est-ce que le père allait pouvoir y changer ? Rien. Comme on le fait souvent, identifions Dieu à tel personnage… Le père ? Dieu est impuissant. Le fils cadet ? Dieu est capricieux. Le fils aîné ? Ne veut rien savoir, ne veut rien connaître, et veut écarter de son chemin tout ce qui pourrait le conduire à la joie.

            Nous avons essayé de ne pas faire de ces trois paraboles un gentil conte moral, et d’en faire plutôt une réflexion théologique, une réflexion pour la foi, et cela nous a mené à un bilan assez difficile. C’est Dieu qui dérouille.

            Mais nous allons poursuivre, en revenant aux événements historiques et bibliques que nous avons évoqués. Si Dieu était là, ou bon, ou fort... pourquoi cela est-il arrivé ? Il n’y a pas de réponse, du moins pas de réponse qui parle de Dieu qui est ceci ou cela. Ces choses sont arrivées et nous ne pouvons plus parler de Dieu comme s’il était quelqu’un qui serait bon, ou fort… Plein de gens parlent de Dieu  comme quelqu’un qui… et nous le faisons à longueur de liturgies. Je pense que nous faisons bien. Nous le faisons en pensant que Dieu n’était pas là, ni ailleurs. Comme le fils était mort, comme le père était mort avec la perte de son fils, comme le frère aîné est mort de ne pas vouloir vivre, comme Dieu est mort pour un occident chrétien qui fomenta et exécuta son meurtre à l’échelle industrielle, Dieu – comme nous essayons d’en parler – est mort. Et il attend d’être trouvé.

 

            Dieu attend d’être trouvé. Il attend d’être trouvé dans les chants, les danses et le festin de la fête, d’être trouvé en un fils dont la vie commence, en un père qui attend et que l’attente n’aigrit pas, et en fils aîné qui est scandalisé, furieux de ce à quoi il assiste et par cette théologie renouvelée, mais que nous ne regarderons pas comme un enfant perdu, car – acte de foi – il n’y a pas d’homme perdu. Et nous finissons cette méditation sur cette affirmation : il n’y a pas d’homme perdu. Amen