samedi 15 octobre 2022

Que par une prière infiniment insistante on arracherait à Dieu l'exaucement (Luc 18,1-8) mérite qu'on y réféchisse

Luc 18

1 Jésus leur dit une parabole sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager.

 2 Il leur dit: «Il y avait dans une ville un juge qui n'avait ni crainte de Dieu ni respect des hommes.

 3 Et il y avait dans cette ville une veuve qui venait lui dire: ‹Rends-moi justice contre mon adversaire.›

 4 Il s'y refusa longtemps. Et puis il se dit: ‹Même si je ne crains pas Dieu ni ne respecte les hommes,

 5 eh bien! Parce que cette veuve m'ennuie, je vais lui rendre justice, pour qu'elle ne vienne pas sans fin me casser la tête.› »

 6 Le Seigneur ajouta: «Écoutez bien ce que dit ce juge sans justice.

 7 Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit? Et il les fait attendre!

 8 Je vous le déclare: il leur fera justice bien vite. Mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?»

Prédication 

            Une parabole donc, sur la nécessité pour eux de prier constamment et de ne pas se décourager.

           

            Et voici une courte histoire rabbinique. Deux hommes étaient en train de se disputer – le motif importe peu. Comme il voyait qu’ils ne pourraient s’entendre, le premier partit voir le rabbin et lui expliqua l’affaire. Le rabbin lui dit : Tu as raison. Un peu plus tard, le second alla lui aussi voir le rabbin, et lui expliqua l’affaire. Le rabbin lui dit : Tu as raison. Lorsque les deux hommes se retrouvèrent, ils furent mécontents des réponses du rabbin. Alors, ils allèrent ensemble voir le rabbin, et le rabbin leur dit : Vous avez raison tous les deux.

 

            Cette petite histoire de rabbin me revient en mémoire au moment où je lis ces quelques versets de Luc 18. C’est une petite histoire qui appelle des commentaires sans fin…

            C’est à cause de cette parabole : prier, et l’imminence d’un exaucement de la prière. Dieu exauce les prières de ses fidèles, pourvu qu’ils prient « constamment et sans se décourager ». Mais constamment, c’est beaucoup ; à partir de combien d’heures sur 24 est-on constant, ou inconstant ? A partir de quelle durée, jour, mois, année, Dieu jugera-t-il qu’il est temps de vous exaucer ? Et à partir de combien de soupirs, ou de larmes, peut-on considérer qu’il y a découragement ? Ces déterminations ont leur importance. Car c’est à partir d’elles qu’il sera possible de dire qu’un exaucement de nos prières pourra avoir lieu, ou si nos prières seront sans suite ?

            Mais c’est tout de même étrange. Ce serait un drôle de Dieu que celui de cette drôle de parabole… et pour de drôles de pèlerins. Mais comme Jésus apparaît comme l’auteur de la parabole, nous nous sentons un peu obligés tout de même, nous nous sentons obligés de nous auto évaluer, et de faire montre de constance et de courage dans nos prières…

            …et nous pouvons le faire. Nous pouvons le faire en nous référant à la première partie de la parabole, c'est-à-dire le juge et la femme. Nous pouvons nous y référer parce que c’est à échelle humaine que ça se joue. Le juge refusa longtemps d’entendre la femme, puis il capitula. Longtemps, c’est longtemps, mais ça n’est pas toujours,  ça n’est pas infini. Les deux personnages sont encore en vie au moment du déblocage de la situation.

            Mais nous n’allons pas considérer seulement la première partie de la parabole. Dans la deuxième partie de la parabole, c’est assez différent, car il s’agit de Dieu. Et en face de Dieu, dans ce texte, il n’y a pas les humains ordinaires que sont le juge, la femme et nous, car il est question des élus de Dieu.

 

            Les élus de Dieu, langage reçu pour parler de la fin des temps, attendent l’accomplissement de la promesse. Même avec une connaissance de Dieu, ils attendent Dieu. Avec une connaissance de la promesse, ils attendent son accomplissement. Mais pendant combien de temps vont-ils attendre ? Dieu les fait attendre, le temps de l’attente a la mesure de Dieu, et donc ce qu’on appelle l’éternité. Dans cette seconde partie de la parabole, le temps est sans nature, sans mesure. Alors, les élus de Dieu, ceux sur qui le temps n’a plus de prise, ceux qui ont revêtu la robe blanche, prient et attendent. Ils ont tout le temps, ils ont élus de Dieu, pour ça, ils n’ont rien d’autre à faire, que prier et attendre.

 

            Une fois que ces deux moments de la même parabole sont un petit peu explicité, que se passe-t-il pour le lecteur qui n’est dans l’histoire ni juge ni veuve, ni élu de Dieu ni Dieu. Où en est-il, celui qui prie ? Où sont-ils ces priants ordinaires ? Il faut bien que nous nous posions cette question. Car nous sommes peut-être ces priants ordinaires, la parabole rend délicate notre position.

            Soit notre demande est une demande d’objet et nous faisons de Dieu un vulgaire commerçant ; soit comme les élus nous crions vers Dieu ; dans les deux cas, nous allons attendre entre très très longtemps et infiniment longtemps, même si cet infini est à la mesure de Dieu, possiblement très bref.

            Il doit être possible de rapprocher un peu ces deux affaires. Il doit être possible d’adoucir un peu la demande de la veuve, de la rendre un peu moins exigeante, un peu moins impérieuse. Quant à la demande des élus, il doit être possible de l’appréhender dans le présent, par exemple dans le présent de la liturgie. Alors en même temps que cela se fait il doit être possible d’envisager que la réponse de Dieu n’est plus celle de l’arbitraire du juge, ni non plus celle de l’infinie lenteur de Dieu en majesté, mais une réponse humaine divinement colorée, qui serait aussi une réponse divine teintée d’humanité, et donc attendue, correspondant à l’attente, tout en restant infiniment surprenante comme l’accomplissement de la promesse.

 

            Mais maintenant, il nous faut tâcher de comprendre la fin de la parabole. Cette prière à mi-chemin de la terre et du ciel, du monde des humains et du royaume de Dieu, se peut-il que les humains y atteignent ? Oui, très probablement. Il se peut même que Dieu l’exauce. Dans le cadre de pensée que nous donnons à cette méditation, il le peut, et il va le faire.

            Et lorsqu’il l’a fait ? Il vient une question de plus. La question de l’exaucement de la prière se pose toujours avec la question de la poursuite de la prière. Dans la parabole, une fois que la femme a reçu satisfaction de la part du juge, sa requête – sa prière – devient sans objet. Alors, celle qui a été exaucée continuera-t-elle à prier ? A prier pour autre chose. Ou à prier pour la même chose. C’est la forme de notre parabole qui nous pousse à poser cette question. Existe-t-il une classe d’objets de prière, de prières de demande, mais pas que, qui ne s’épuiserait pas dans leur propre exaucement ?

            Voici que la question se pose, indiscrète. Pour quoi prions-nous ? Pour qui prions-nous ? Pour nous-mêmes. Pour ceux que nous aimons. Pour la paix dans le monde. Pour l’avancée du Règne de Dieu… Et d’autres sujets certainement plus intimes. Et tous ces sujets sont inépuisables. Chacun, dans son cœur, trouvera sa propre réponse et saura en quel lieu, de quelle manière et pour quel objet sa prière ne cesse jamais.

 

            Nous pourrions en rester la, et nous aurions suffisamment médité sur « la nécessité de prier constamment et de ne pas se décourager ». Cependant, ça n’est pas finalement – à la fin – sur la prière que s’achève cet enseignement de Jésus. Avec ce qu’il dit de la prière, concision admirable, il pose une question : « Mais le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »

            Étrange question… comme si la foi (chrétienne) était soluble dans sa propre histoire et ses accomplissements. Nous l’avons médité pour la prière, mais voici la même question pour la foi. Qu’est-ce alors que la foi ?

            Avec cette parabole, la foi est ce qui reste lorsque tous les exaucements possibles ont eu lieu, et qu’advient le dernier de ces exaucements, la venue du Fils de l’homme. Que reste-il à demander ? Rien. Et que reste-t-il tout court ? Pure présence et pure attente, en pleine joie et en pleine lumière. Et confortés par notre méditation sur la prière, nous osons affirmer que oui, lorsque le Fils de l’homme viendra, il trouvera la foi sur la terre.

 

samedi 8 octobre 2022

Une méditation sur l'amour (2 Rois 5,14-17 et Luc 17,11-19)

 

Luc 17

11 Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée.

 12 À son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s'arrêtèrent à distance

 13 et élevèrent la voix pour lui dire: «Jésus, maître, aie pitié de nous.»

 14 Les voyant, Jésus leur dit: «Allez vous montrer aux prêtres.» Or, pendant qu'ils y allaient, ils furent purifiés.

 15 L'un d'entre eux, voyant qu'il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix.

 16 Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce; or c'était un Samaritain.

 17 Alors Jésus dit: «Est-ce que tous les dix n'ont pas été purifiés? Et les neuf autres, où sont-ils?

 18 Il ne s'est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu: il n'y a que cet étranger!»

 19 Et il lui dit: «Relève-toi, va. Ta foi t'a sauvé.»

2 Rois 5

14 Alors Naamân descendit au Jourdain et s'y plongea sept fois selon la parole de l'homme de Dieu. Sa chair devint comme la chair d'un petit garçon, il fut purifié.

 15 Il retourna avec toute sa suite vers l'homme de Dieu. Il entra, se tint devant lui et dit: «Maintenant, je sais qu'il n'y a pas de Dieu sur toute la terre si ce n'est en Israël. Accepte, je t'en prie un présent de la part de ton serviteur.»

 16 Elisée répondit: «Par la vie du SEIGNEUR que je sers, je n'accepterai rien!» Naamân le pressa d'accepter mais il refusa.

 17 Naamân dit: «Puisque tu refuses, permets que l'on donne à ton serviteur la charge de terre de deux mulets, car ton serviteur n'offrira plus d'holocauste ni de sacrifice à d'autres dieux qu'au SEIGNEUR.

Prédication :

             Commençons par une sorte de commencement, commencement selon lequel le christianisme serait, depuis toujours, une religion d’amour, voire la religion de l’amour (tant il est vrai que certains, arguant de l’unicité et surtout de l’unité de Dieu, auront ce qu’il faut d’audace pour affirmer que leur culte est celui qui doit être regardé, compris et pratiqué comme l’unique culte ; arguant aussi de cela, certains sauront faire valoir une sorte d’autorité spirituelle sur de grands événements en cours, autorité qui viendra au fondement de diverses bénédictions, par exemple sur les chiens, les armes et les chasseurs ; ce ne sont là peut-être que des enfantillages et après tout, chacun peut bien, avec la conviction qui est la sienne, prononcer des bénédictions sur toutes sortes de choses, et sur toutes sortes de gens).

            Maintenant, si je vous propose aujourd’hui cette réflexion, c’est parce qu’une question m’a été posée : où est la religion d’amour ? où est-elle, cette religion d’amour donc certains se réclament ? La guerre est le motif de cette question. L’amour que j’ai d’un jeune couple franco-russe est l’occasion de cette question. On a béni le matériel, les hommes et les actes, on a béni la guerre – disons la moitié de la guerre, l’autre moitié ayant été bénie par le camp d’en face, en utilisant des rituels à peu près semblables. Nous ignorons s’il existe une liturgie pour les agresseurs et une autre liturgie pour les agressés. Mais même s’il existe de telles liturgies spécialisées, la guerre reste la guerre. Et la question qui m’a été posée c’est : Où est la religion de l’amour ? Où est-elle ?

            Pour tâcher d’esquisser une réponse à cette question – vraiment difficile – nous allons méditer deux textes bibliques – nous venons de les lire – et énoncer, s’agissant de l’amour, que l’amour est action, et que l’amour est reconnaissance. Peut-être cela nous permettra-t-il d’esquisser une réponse à la question posée.

 

            L’histoire de Naamân le général araméen lépreux est une belle histoire. Peut-être ma favorite lorsque j’étais enfant – en compétition avec Elie et le feu du ciel. Naamân, général araméen, était couvert de gloire, d’honneur et de pustules, car il était lépreux. Sur les conseils d’une petite esclave israélite qui avait été capturée par les Araméens sortis en razzia, il comparut devant Élisée, prophète en Israël, lequel prophète lui proposa une médecine d’une simplicité déconcertante : se laver sept fois dans le Jourdain. Nous laissons de côté presque tout 2 Rois 5 – vous le découvrirez vous-même. Naamân fit tout comme il lui avait été ordonné, et fut guéri.

            Nous nous demandons toujours pour quelle raison Élisée agit-il en faveur de celui qui, de fait, était un ennemi. Pourquoi Élisée fit-il cela ? Est-ce – comme nous l’avons lu – pour montrer qu’il n’y a pas d’autre Dieu sur toute la terre si ce n’est en Israël ? Il est possible de le dire, mais c’est toujours court de considérer que Dieu – le SEIGNEUR – est en compétition avec des dieux étrangers, comme si le SEIGNEUR et les autres dieux étaient de même genre, ou de même nature, et en l’occurrence chtonien et ethnique. Ça n’est pas le cas, du moins ça n’est pas le cas pour le SEIGNEUR. Le SEIGNEUR que sert Élisée répond à ceux qui s’adressent à lui, sans considération ethnique, sans regarder au faciès, sans regarder au mérite ou à la dignité, en somme, le SEIGNEUR agit pour rien. Et nous voyons bien qu’Élisée agit, lui aussi, pour rien. « Je n’accepterai rien ! », répond-il au général guéri. Tout au plus Élisée accepte-t-il que le général emporte de la terre d’Israël, comme si le SEIGNEUR allait s’y trouver – mais la pensée qui prévaut dans ce texte est une pensée qui en a fini avec la terre sacrée, Dieu le SEIGNEUR est ailleurs, il est vivant, dématérialisé, et partout souverain. Que sont alors deux sacs de terre ? Juste un petit chapitre du catéchisme…

            Élisée agit, pour rien, et contre rien. L’amour est action, avons-nous suggéré tantôt, action gratuite, avant et après. Il agit sans conditions, et aussi sans constituer aucune dette. (Vous découvrirez en élargissant la lecture que ça n’est aussi simple pour tout le monde). Nous repérerons encore que l’amour – l’engagement – de Élisée envers l’Araméen Naamân change ponctuellement – durablement on ne sait pas – le comportement du général : celui qui commandait découvre ce que c’est qu’obéir. Il découvre aussi, et surtout, ce que c’est que la reconnaissance.

 

            Il y avait dix lépreux. Pourquoi Jésus guérit-il ces dix lépreux ? Forts de ce que nous avons dit déjà, nous répondons que Jésus les guérit pour rien. Il n’y a aucune raison pour laquelle il le fait. Il le fait parce qu’il en a la possibilité. Et cette guérison d’ailleurs l’intéresse si peu qu’il se contente de rappeler aux lépreux ce qui doit être fait – juridiquement-religieusement – lorsqu’il arrive qu’on guérisse. Les maladies de peau de cette époque étaient très craintes, et vous mettaient à l’écart. S’il advenait qu’on guérisse, il fallait aller se montrer à un prêtre spécialisé… et l’on pouvait ensuite rejoindre la communauté ordinaire. Mais ça n’est pas tellement cela qui nous intéresse. Jésus guérit parce qu’il guérit et des dix qu’il guérit un seul revient, un Samaritain, un Samaritain qui vient se prosterner, se prosterner devant un Juif, ce qui est hautement improbable dans le paysage de cette époque.

            L’acte d’Elisée le prophète avait conduit à une équation simple, un homme guéri un homme reconnaissant. L’acte de Jésus conduit à une équation un peu moins simple, dix hommes guéris, un homme reconnaissant, aussi vrai qu’un Samaritain est un homme (Juifs et Samaritains se haïssaient). Un lecteur de l’époque aurait disqualifié ce Jésus qui guérissait puis relevait son ennemi. Nous voyons plutôt un très grand engagement de Jésus envers ces lépreux, une immense reconnaissance du Samaritain envers Jésus, et un second très grand engagement de Jésus, envers le Samaritain, qui le relève et le bénit. Et les neuf autres ?

            Nous manquerions quelque chose si nous n’ajoutions pas une sorte de bénédiction à l’adresse des neuf autres malades guéris, et qu’on ne revoit plus, et qui ne se prosternent pas devant Jésus. Mais qui a dit qu’ils devraient le faire ? Et qui sait ensuite ce qu’ils font ? Personne. Et nous, lecteurs, nous nous retrouvons avec l’amour qui est un engagement, et la reconnaissance qui est manifestée, une fois sur dix, ou n’est pas, mais qui est telle que, dans l’amour, elle ne sera jamais exigée. Elle se manifeste, pourquoi pas, mais si elle entend donner en retour elle se heurtera à un refus obstiné. Et si elle ne se manifeste pas, cela n’ôte rien à l’acte dont elle fait mémoire, ou pas.

 

            Et la religion de l’amour ? Nous méditions sur une religion de l’amour qui pourrait, qui devrait, être la manifestation concrète du message porté par les Saintes Écritures – Nouveau Testament, mais pas que. Par religion, on entend souvent quelque chose de collectif, de communautaire, d’ecclésial, ce qui nous fait souvent nommer le tout, sans vraiment considérer la partie. Ainsi, on parle des Samaritains… ou des Protestants, ou des Orthodoxes… etc. et l’on colle sur la face des gens des caractères collectifs qui ne sont pas nécessairement les leurs. Et c’est peut-être cette manière de faire qui fait que nous sommes déçus.

            Au contraire, les textes que nous venons de lire sont des textes qui parlent d’individus. C’est un individu qui s’engage et qui aime. C’est à un individu qu’il s’adresse… ça se passe comme ça, d’homme à homme, d’humain à humain. Et c’est là qu’est le lieu de l’amour, le lieu de la religion de l’amour. Les religions en tant que telles, moment collectif de la foi, transportent et transmettent un patrimoine symbolique, et c’est nécessaire, pour parler de Dieu, pour prier Dieu... Mais c’est entre des personnes, toujours, que se vit l’amour sous cette double forme, l’engagement, et la reconnaissance.  

samedi 17 septembre 2022

Un gérant renvoyé, mais habile, et la Bonne Nouvelle (Luc 16,1-13)

 Luc 16 :

1 Puis Jésus dit à ses disciples: «Un homme riche avait un gérant qui fut accusé devant lui de dilapider ses biens.

 2 Il le fit appeler et lui dit: ‹Qu'est-ce que j'entends dire de toi? Rends les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.›

 3 Le gérant se dit alors en lui-même: ‹Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance? Bêcher? Je n'en ai pas la force. Mendier? J'en ai honte.

 4 Je sais ce que je vais faire pour qu'une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m'accueillent chez eux.›

 5 Il fit venir alors un par un les débiteurs de son maître et il dit au premier: ‹Combien dois-tu à mon maître?›

 6 Celui-ci répondit: ‹Cent jarres d'huile.› Le gérant lui dit: ‹Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris cinquante.›

 7 Il dit ensuite à un autre: ‹Et toi, combien dois-tu?› Celui-ci répondit: ‹Cent sacs de blé.› Le gérant lui dit: ‹Voici ton reçu et écris quatre-vingts.›

 8 Et le maître fit l'éloge du gérant trompeur, parce qu'il avait agi avec habileté. En effet, ceux les fils de ce monde sont plus habiles avec leurs semblables que les fils de la lumière.

 9 «Eh bien! moi, je vous dis: faites-vous des amis avec l'Argent trompeur pour qu'une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.

 10 «Celui qui est digne de confiance pour une toute petite affaire est digne de confiance aussi pour une grande; et celui qui est trompeur pour une toute petite affaire est trompeur aussi pour une grande.

 11 Si donc vous n'avez pas été dignes de confiance pour l'Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable?

 12 Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour ce qui vous est étranger, qui vous donnera ce qui est à vous?

 13 «Aucun domestique ne peut servir deux maîtres: ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent.»

Prédication : 

         La semaine dernière, il était question d’un berger qui laissait sans surveillance et sans limite de temps 99 brebis et partait à la recherche d’une seule bête égarée ; il était question aussi d’une femme qui cherchait dans sa maison sans limite de temps une pièce égarée, et il était enfin question d’un père qui attendit sans limite de temps son fils cadet perdu et agit au retour de ce fils déchu comme s’il était un prince…

            En conclusion de ce petit résumé, nous allons retenir que par trois fois personne n’agit comme ça... et qu’il y a là un appel à une fidélité sans mesure.

 

            Nous allons aussi retenir aussi que ces trois petits récits ne sont pas trois paraboles. Ils sont parabole tous trois ensemble. En fait, ils ne sont pas parabole exactement tous trois ensemble, car ils sont paraboles ensemble avec encore d’autres récits plutôt fameux : cette histoire d’intendant avisé que nous venons de lire, et une autre histoire encore, celle d’un homme riche et glouton et d’un pauvre affamé, plus quelques enseignements capitaux. L’ensemble fait parabole, l’ensemble a trait au Royaume – ou à l’Évangile – ce que Jésus annonce et à ce que Luc confesse. L’ensemble a trait à la vie.

            Nous pourrions rêver que tout l’Évangile puisse être expliqué par un seul récit, ou en un seul enseignement, mais ça n’est pas le cas. Aujourd’hui donc nous essayons de méditer cette histoire d’argent, mais pas que d’argent…

 

            Un homme riche avait un régisseur qui fut accusé de dilapider ses biens. Et ce régisseur fut renvoyé : il lui fallut rendre la comptabilité des domaines, et disparaître de la circulation. Il ne trouverait plus jamais de travail. Il n’eut même pas la possibilité de se défendre ; et vous pouvez penser qu’il avait été diffamé. Il arrive qu’on renvoie ainsi les gens, sans interrogatoire, sans enquête, sur un ‘on dit…’ sans même leur donner la possibilité de faire leurs preuves.

            Il faut dire que, dans ce temps-là, les gens riches confiaient à un régisseur la gestion de leurs richesses. Le régisseur avait tout pouvoir, pas de salaire fixe, et n’était rétribué que sous condition d’éventuels profits de gestion. S’ils prêtaient, c’était à des taux pour nous faramineux – 100% par an, ou beaucoup plus. Et donc pour celui qui avait dû emprunter 50 jarres d’huile, il devrait en rendre 100 au bout d’une année.

            Dans notre récit, diffamé, ou coupable, le régisseur devait rendre des comptes avant de disparaître. Et il eut l’idée de falsifier les comptes, ou plutôt de falsifier les contrats. Car c’est bien une falsification, rapport aux règles de l’époque : celui qui avait emprunté 50 devait rendre 100, et nous complèterons en disant que sur ces 100, 50 étaient pour le propriétaire, et 50 – à négocier – pour le régisseur.

            En falsifiant le contrat de prêt, 50 pour le propriétaire, le régisseur libéra l’emprunteur de sa dette. Il fit don à l’emprunteur d’une moitié – la moitié qui lui serait revenue, à lui, régisseur. Et les emprunteurs reçurent comme un don quelque chose qui jusque là les tenait et les obligeait. Le don que reçurent les emprunteurs peut s’appeler libération, et il a quelque chose alors à voir avec l’Évangile. Et il se peut que tout soit dit ici de l’Évangile, ce précieux Évangile que Jésus annonce : libération. L’évangile libère gratuitement celui qui le reçoit des dettes existentielles et spirituelles qui sont les siennes et le privent de liberté.

 

            Mais poursuivons un peu la lecture. Le régisseur, honnête ou pas, renvoyé de ses fonctions, falsifia les contrats de prêt, en espérant se faire ainsi des amis qui seraient durablement des amis fidèles. Le récit ne dit pas si cela marcha – les reconnaissances du portefeuille ne passent pas pour être les plus solides – mais il se trouve que le régisseur disgracié reçut une sorte d’éloge de la part de son maître : le régisseur avait agi avec habileté – ou prudence, ou d’une manière avisée… Ainsi agit-on dans ce bas-monde : les dons et les contre-dons échangés avec mesure servent à construire et à maintenir les liens sociaux. C’est ainsi que le monde fonctionne, et nous pouvons appeler cela accord, prudence, ou astuce. Mais – question clé - est-ce que cela empêche qu’on puisse au moins ponctuellement donner pour rien, c’est à dire entraider, en prenant sur le superflu ? Et bien du point de vue du monde, le don gratuit n’a pas de sens, et c’est ainsi que vivent les fils de ce monde : ils ignorent le don, ils ne connaissent que l’échange marchand.

            Mais les fils de la lumière ? (Il s’agit de l’Évangile) Est-ce qu’ils  (est-ce que nous) qu’ils prêtent l’Évangile pour qu’on leur rende, avec intérêt ? Est-ce qu’ils annoncent l’Évangile en échange de quoi que ce soit, est-ce qu’ils le vendent ? Non, trois fois non. Ils donnent ce souffle, cet élan de liberté dont ils vivent, ce souffle qui ne leur appartient pas, et ils le donnent pour rien (nous disons, une fois encore, que tout est peut-être dit). Ils donnent sans limitation de quantité ni de durée ; ça n’est pas ainsi qu’on fait fortune, c’est bien connu. Ceux qui annoncent l’Évangile, ceux qui vivent de l’Évangile ne font jamais fortune. Et la liberté évangélique qui est la leur ne les mène que très rarement – et peut-être jamais – à une confortable béatitude. L’Évangile, ce qu’a enseigné notre Seigneur Jésus Christ, et dont il a vécu, fils de lumière, l’a mené à la solitude extrême du condamné au supplice de la croix.

 

            Un homme riche avait un régisseur… Avec cette petite histoire, le régisseur déchu qui fait don de ce qui n’existe pas et ne lui appartient pas, le berger qui cherche sa brebis, la femme qui cherche la pièce, le père qui attend son fils perdu… tous ces gens qui accomplissent des actes marqué par l’absurde et par l’amour  Avec ces histoire, et à cause d’elles, nous pouvons nous demander qui est qui, c'est-à-dire qui est fils de lumière, et qui est fils de ce monde. Comme nous le disons souvent, Dieu seul le sait. Et comme nous le disons plus souvent encore, Jésus Christ est fils de la lumière. Nous devrions aussi dire qu’il est, Lui, fils de ce monde et fils de la lumière. En tout ce qu’il fait, en tout ce qu’il dit, Jésus assume les manières et les codes de ce monde, il les dépasse, et à la fin il les sublime, il les illumine.

            Mais nous ? Est-ce que nous illuminons quelque chose ? Nous sommes ombre et lumière, monde et lumière. Mais à la suite de notre Seigneur nous sommes, par la foi et dans le concret de nos vies, capables d’envisager et d’accomplir des actes insensés, généreux, lumineux, et marqués par la grâce.


samedi 10 septembre 2022

Une brebis, une pièce, un enfant, et qui cherche trouve (Luc 15,1-32)


 Luc 15

1 Les collecteurs d'impôts et les pécheurs s'approchaient tous de lui pour l'écouter.

 2 Et les Pharisiens et les scribes murmuraient; ils disaient: «Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux!»

 3 Alors il leur dit cette parabole:

 4 «Lequel d'entre vous, s'il a cent brebis et qu'il en perde une, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller à la recherche de celle qui est perdue jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée?

 5 Et quand il l'a trouvée, il la charge tout joyeux sur ses épaules,

 6 et, de retour à la maison, il réunit ses amis et ses voisins, et leur dit: ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai trouvée, ma brebis qui était perdue!›

 7 Je vous le déclare, c'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion.

 8 «Ou encore, quelle femme, si elle a dix pièces d'argent et qu'elle en perde une, n'allume pas une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle l'ait trouvée?

 9 Et quand elle l'a trouvée, elle réunit ses amies et ses voisines, et leur dit: ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai trouvée, la pièce que j'avais perdue!›

 10 C'est ainsi, je vous le déclare, qu'il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit.»

 11 Il dit encore: «Un homme avait deux fils.

 12 Le plus jeune dit à son père: ‹Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir.› Et le père leur partagea son avoir.

 13 Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout réalisé, partit pour un pays lointain et il y dilapida son bien dans une vie de désordre.

 14 Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans l'indigence.

 15 Il alla se mettre au service d'un des citoyens de ce pays qui l'envoya dans ses champs garder les porcs.

 16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre des gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui en donnait.

 17 Rentrant alors en lui-même, il se dit: ‹Combien d'ouvriers de mon père ont du pain de reste, tandis que moi, ici, je meurs de faim!

 18 Je vais aller vers mon père et je lui dirai: Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi.

 19 Je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvriers.›

 20 Il alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l'aperçut et fut pris de pitié: il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.

 21 Le fils lui dit: ‹Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils...›

 22 Mais le père dit à ses serviteurs: ‹Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds.

 23 Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,

 24 car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est trouvé.› «Et ils se mirent à festoyer.

 25 Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses.

 26 Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c'était.

 27 Celui-ci lui dit: ‹C'est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu'il l'a vu revenir en bonne santé.›

 28 Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer. Son père sortit pour l'en prier;

 29 mais il répliqua à son père: ‹Voilà tant d'années que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres; et, à moi, tu n'as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.

 30 Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a mangé ton avoir avec des filles, tu as tué le veau gras pour lui!›

 31 Alors le père lui dit: ‹Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.

 32 Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est trouvé.› »

Prédication :

            Et ainsi donc, comme ce berger en quête illimitée de sa brebis, comme cette femme en quête illimitée de sa pièce, Dieu prend soin de l’homme. Il veille sur lui. Il ne supporte pas que quiconque se perde. Il cherche, sans limitation de temps, comme dans les paraboles. Ils cherchent, et trouvent, et se réjouissent. Il est – souvent – d’usage de reconnaître Dieu en ces chercheurs – trouveurs. Il est d’usage ensuite aussi de se réjouir de ce que Dieu est si bon. Parabole de la brebis perdue, Dieu est bon. Parabole de la pièce perdue, Dieu est bon. Parabole du fils prodigue, Dieu est bon.

            Dieu est bon, tant mieux. Mais qu’en est-il des enfants de Dieu selon ces paraboles ? Ils ont l’intelligence d’un ovin (intelligence limitée), le dynamisme d’une pièce de monnaie (dynamisme nul), et le sale caractère d’un ado.

            Et tant qu’à oser autant d’impertinence, (1) Dieu laisse 99 brebis de côté pour en rechercher une seulement – renseignement pris auprès de bergers professionnels, aucun berger professionnel ne ferait ça – (2) Dieu perd un temps fou à chercher une seule pièce – un temps qu’il aurait mieux fait de consacrer à gagner de l’argent. (3) Quant à ce fils prodigue… il ne le recherche pas, et ne le retrouve pas. Nous allons revenir à ce fils, et à ce père.

            Quel est le bilan à ce moment de notre méditation ? Notre bilan est une mise en cause, mise en cause de plusieurs des lectures habituelles. Bilan aussi d’une certaine manière de donner un titre aux paraboles. Comme parabole de la brebis retrouvée, ou parabole de la pièce retrouvée, ou parabole du fils prodigue. Oui, il y a bien une brebis, une pièce, et un enfant, mais pourquoi ces titres pour ainsi dire clos, des titres qui énoncent où chercher et quoi chercher, titres qui suggèrent – voire imposent – qui est qui ?

            Pourquoi ces titres, plutôt qu’un titre unique, comme paraboles du temps trouvé – trouvé, et non pas retrouvé ; ou à la recherche du Dieu perdu (Proust…) ? Ou encore Quête de Dieu quête de l’homme (Abraham Heschel).

            Bien entendu ces titres – et d’autres encore – vont orienter la méditation, mais ils auront le mérite – mérite transitoire – de l’orienter autrement que selon l’habitude… et puis, en permettant de coller d’abord à des lectures trop connues, et en permettant ensuite de se mettre à distance de ces lectures, ces titres auront aussi le mérite de permettre de poser devant Dieu, et surtout à Dieu, de grandes et cruelles questions que l’histoire charrie et charriera toujours, questions que celui qui croit en Dieu ne devrait jamais éluder.

 

            Pour commencer en reprenant classiquement les trois paraboles de ce matin, Dieu est bon. Si Dieu est bon… question que le petit Gédéon a l’audace de poser à Dieu lui-même (Juges 6,13), si Dieu est bon – si Dieu est avec nous – pourquoi tout cela nous est-il arrivé ? Ce qui arrivait à Gédéon, c’était que son peuple, sédentarisé, souffrait de razzias de nomades. Lorsque les récoltes étaient faites, des groupes de pillards habitant le désert venaient se servir dans des zones plus fertiles, se servir en biens et en esclaves… Si Dieu est avec nous, pourquoi ? Cette demande que Gédéon adresse à Dieu concerne une petite famille d’un petit clan d’une petite tribu d’un petit peuple il y a très longtemps… une réponse militaire fut trouvée à cette question. Et Dieu, qui est bon, serait à l’origine d’une solution militaire ? Et les Madianites (nom générique pour des agresseurs venant de l’est), qui sont des êtres humains, seraient passés au fil de l’épée, avec la divine bénédiction ? C’est une certaine vision de Dieu qu’ils n’avaient pas et qu’ils ont inventée : Dieu est un homme de guerre. Dieu pourrait-il être en même temps homme de guerre et bon ? Le livre des Juges répond à la question, oui, oui, homme de guerre ET bon. Universalisable ? Dieu, dans le livre des Juges, est encore un Dieu ethnique, et les universaux du livre des Juges sont des "universaux ethniques"… en ce temps-là, un Madianite de plus ou de moins, ça ne compte pas.

            Nous enjambons les siècles et nous nous retrouvons dans un occident chrétien ayant affirmé l’universalité de Dieu, de diverses manières, un occident qui a une certaine idée de sa supériorité, de celle de son Dieu et de la bonté de son Dieu, et de ses droits sur le reste du monde… Bonté de Dieu ? Si Dieu est bon, si Dieu est fort, pourquoi passé mai 1945 six millions de Juifs manquaient-ils à l’appel des vivants ? Et si Dieu cherche ses enfants, pourquoi ne les trouve-t-il pas ? L’image de Dieu est ici irrémédiablement modifiée, Dieu irrémédiablement changé, nous allons dire quelques mots de ce changement.

           

            Il y a trois paraboles dans le 15ème chapitre de Luc, et chacune de ces paraboles est une histoire de perdre, une brebis, une pièce, et un enfant, et de trouver. Trouver, exclusivement. Même si certains traducteurs parlent de retrouver, il n’est pas question de retrouver, mais de trouver. C’est que ce qui est perdu est perdu.  C’est que retrouver, c’est à l’identique, ce qui convient bien pour une brebis, et très bien à une pièce d’argent, ainsi qu’à celui qui cherche et retrouve… L’expérience ne les affecte en aucune manière. Mais si c’est le verbe trouver qui est employé ? Comme s’il s’agissait, avec ces deux petites paraboles, d’attirer notre attention… mais sur quoi ? Sur "trouver". Trouver, et la Bible en latin parle de inveniam, et de inventus, comme on parle en français de l’invention d’un trésor, et de l’inventeur de ce trésor. Il n’y avait rien, et il y a quelque chose, et surtout il y a quelqu’un, quelqu’un qui est à jamais changé.

            Dans la troisième des paraboles du Luc 15, il n’est pas question de la disparition provisoire d’une pièce de monnaie ou d’une brebis, il est question de la mort d’une personne. Cette mort apparaît à peine, parce que la parabole est brève et que nous savons à quoi le fils a occupé le temps de son absence. Mais cette mort est une mort réelle si l’on veut bien se placer du point de vue du père. Il nous faut imaginer une absence du fils suffisamment longue pour que le père cesse de l’attendre, pour qu’il considère que le cadet est absolument perdu, mort, pour qu’il meure lui aussi en tant que père de cet enfant, et pour qu’il soit marqué à tout jamais par l’empreinte de la mort.

            Et soudain, il apparaît. Le fils était mort, et il est trouvé, non pas retrouvé, mais trouvé. Trouvé comme si celui qui revient n’était absolument pas le même que celui qui était parti. Il n’est certainement pas identique à ce qu’il était, car il a traversé la mort. Ce qu’il était auparavant n’est plus. Il s’est trouvé.

            Ce qu’il était ? Il était quelqu’un qui était intéressé par la règle sociale, pourvu qu’elle lui soit favorable, et il était quelqu’un qui ne supportait pas d’attendre pour jouir des choses et des gens. Qu’est-ce que le père allait pouvoir y changer ? Rien. Comme on le fait souvent, identifions Dieu à tel personnage… Le père ? Dieu est impuissant. Le fils cadet ? Dieu est capricieux. Le fils aîné ? Ne veut rien savoir, ne veut rien connaître, et veut écarter de son chemin tout ce qui pourrait le conduire à la joie.

            Nous avons essayé de ne pas faire de ces trois paraboles un gentil conte moral, et d’en faire plutôt une réflexion théologique, une réflexion pour la foi, et cela nous a mené à un bilan assez difficile. C’est Dieu qui dérouille.

            Mais nous allons poursuivre, en revenant aux événements historiques et bibliques que nous avons évoqués. Si Dieu était là, ou bon, ou fort... pourquoi cela est-il arrivé ? Il n’y a pas de réponse, du moins pas de réponse qui parle de Dieu qui est ceci ou cela. Ces choses sont arrivées et nous ne pouvons plus parler de Dieu comme s’il était quelqu’un qui serait bon, ou fort… Plein de gens parlent de Dieu  comme quelqu’un qui… et nous le faisons à longueur de liturgies. Je pense que nous faisons bien. Nous le faisons en pensant que Dieu n’était pas là, ni ailleurs. Comme le fils était mort, comme le père était mort avec la perte de son fils, comme le frère aîné est mort de ne pas vouloir vivre, comme Dieu est mort pour un occident chrétien qui fomenta et exécuta son meurtre à l’échelle industrielle, Dieu – comme nous essayons d’en parler – est mort. Et il attend d’être trouvé.

 

            Dieu attend d’être trouvé. Il attend d’être trouvé dans les chants, les danses et le festin de la fête, d’être trouvé en un fils dont la vie commence, en un père qui attend et que l’attente n’aigrit pas, et en fils aîné qui est scandalisé, furieux de ce à quoi il assiste et par cette théologie renouvelée, mais que nous ne regarderons pas comme un enfant perdu, car – acte de foi – il n’y a pas d’homme perdu. Et nous finissons cette méditation sur cette affirmation : il n’y a pas d’homme perdu. Amen


samedi 3 septembre 2022

Suivre Jésus, impossible, possible ? (Luc 14,25-33)

Luc 14

25 De grandes foules faisaient route avec Jésus; il se retourna et leur dit:

26 « Celui qui vient auprès de moi sans mépriser son propre père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, ne peut pas être mon disciple.

27 « Celui qui ne porte pas sa croix, mais vient derrière moi, ne peut pas être mon disciple..

28 « En effet, lequel d'entre vous, quand il veut bâtir une tour, ne commence par s'asseoir pour calculer la dépense et juger s'il a de quoi aller jusqu'au bout ?

29 Autrement, s'il pose les fondations sans pouvoir terminer, tous ceux qui le verront se mettront à se moquer de lui

30 et diront : ‹Voilà un homme qui a commencé à bâtir et qui n'a pas pu terminer !›

31 « Ou quel roi, quand il part faire la guerre à un autre roi, ne commence par s'asseoir pour considérer s'il est capable, avec dix mille hommes, d'affronter celui qui marche contre lui avec vingt mille ?

32 Sinon, pendant que l'autre est encore loin, il envoie une ambassade et demande à faire la paix.

33 « De la même façon, quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui est sien ne peut être mon disciple.

Prédication : 

            Quelqu’un après ce texte osera-t-il dire, osera-t-il même penser, qu’il est disciple de Jésus ?

 

            A ce moment là de l’évangile, il y avait de grandes foules faisaient route avec Jésus. Non pas une foule toujours la même et composée toujours des mêmes gens, mais des foules distinctes les unes des autres, et en constant renouvellement. Jésus se déplaçait, quelque part une foule se formait, puis, plus tard, un peu plus loin, lorsque Jésus s’éloigne du lieu où vivent ces gens, cette foule se disperse, puis une autre foule se forme, puis se disperse… La plupart des gens, même pour une bonne nouvelle, ne s’éloignent guère de chez eux, quelques heures de marches tout au plus.

            Une foule se forme, parce que Jésus bénéficie d’une renommée considérable. Parce que l’enseignement de Jésus est un bon enseignement, qui accomplit ce qu’il dit, et parfois bien au-delà de ce qu’il dit ; il accomplit parfois des miracles ; il  nourrit parfois la foule… Alors les gens savent que, lorsqu’il passera près de chez eux, ce sera l’occasion d’un moment d’émerveillement et de bénédiction.

            Ainsi présenté, le ministère de Jésus apparaît comme une tournée – comme on dit aujourd’hui – dont chaque date est un succès. Après le show – pardonnez l’utilisation de ce vocabulaire – les gens rentrent chez eux, contents. Pour les tournées de grandes vedettes, certains fans assistent à tous les concerts... mais ils sont rares.

            Nous n’allons condamner aucun de ceux qui sont venus puis repartis comme ils étaient venus. Faire, au temps de Jésus, un petit bout de chemin avec lui c’est  tout comme aujourd’hui, fréquenter l’Eglise, venir au Temple, dans cette perspective, cela ne peut être reproché à personne. S’agissant du témoignage de la foi, nous ne savons à peu près rien de ce que les gens en reçoivent, en retiennent, et en propagent.

            Cependant, Jésus étant qui il est, même si les gens venaient juste pour passer un heureux moment, ils étaient toujours invités à un certain approfondissement. Ainsi, nous, qui méditons maintenant ces versets, nous sommes invités à aller un peu plus loin, tout comme Jésus invita tout son public, ce jour là, à aller, peut-être, un peu plus loin. Essayons.

           

            Plein de gens sont là. Pour quelles raisons chacun est-il venu ? Jésus opère une distinction apparemment radicale : il y a les uns, que nous pourrons appeler spectateurs, sans les mépriser aucunement, et les autres, qu’il appelle disciples. Jésus donne successivement trois définitions (négative) du disciple.

            1. (v.26) « Celui qui vient auprès de moi sans mépriser son propre père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, ne peut pas être mon disciple. »

            2. (v.27) « Celui qui ne porte pas sa croix et vient derrière moi ne peut pas être mon disciple. »

            3. (v.33) Celui qui, parmi vous, ne renonce pas à tout ce qui est sien, ne peut pas être mon disciple. »

 

            C’est par la seconde définition que nous poursuivons maintenant. « Celui qui ne porte pas sa croix mais vient derrière moi ne peut pas être mon disciple. » Rien ne distingue apparemment le disciple des autres gens. Il s’approche de Jésus tout comme les autres s’en approchent. Mais le disciple vient en portant « sa croix » ;  non pas la croix du Christ, mais sa propre croix, la croix de l’être humain unique et particulier qu’est ce disciple lorsqu’il s’approche de Jésus. Pour revenir au vocabulaire d’aujourd’hui, à une fête, on y va pour s’éclater, ce qui suppose qu’on laisse derrière soi sa raison, ses soucis, et même la politesse élémentaire… Le disciple s’approche de Jésus en portant sa croix personnelle. Qu’est-ce que cette croix personnelle ? Dans le texte, nous avons deux petites paraboles.

            Première parabole : construire une tour. La croix personnelle du disciple, c’est construire et, quels que soient les calculs faits, c’est ne pas savoir si l’édification de la tour parviendra jamais à son terme. Construire, en effet, mais pas une tour de pierre dans un jardin. Construire, pierre après pierre, une vie qui puisse être solide, inébranlable. Mais sait-on jamais ce que la vie nous réserve ? Sait-on jamais si l’on tiendra ? On se moque toujours un peu de ces croyants, de ces âmes pieuses, que la vie éprouve tout autant qu’elle éprouve des voyous. La croix du croyant la voici : Où est-il, ton Dieu que tu sers, s’entend-on dire ironiquement…

            Deuxième parabole : préserver l’existence de ceux qui comptent sur vous. Il y a des gens qui comptent sur vous, qui espèrent la protection de la tour que vous avez construite. Dans la parabole, négocier une paix lorsqu’on est en situation d’infériorité, c’est sage. Mais cette paix alors dépend surtout de la grandeur d’âme, et de la bonté de cet autre roi, du plus puissant que vous, voire du Tout Puissant.

Si donc on demande maintenant quelle est la croix personnelle du disciple dont Jésus parle, il s’agit ici d’un engagement personnel profond, pour construire une vie personnelle qui vaille, qui soit peut-être capable de préserver l’existence de plus vulnérable que soi, le tout en sachant que le succès de cette entreprise est parfois tout à fait au-delà de votre propre capacité et de vos propres forces… Telle est la croix de chaque disciple : une croix d’engagement total, de solidarité personnelle et de confiance éperdue.

            Seconde définition donc : « Celui qui ne porte pas sa croix mais vient derrière moi ne peut pas être mon disciple. »

 

            Avec cette seconde définition, nous sommes aux antipodes de la première définition que Jésus énonce. « Celui qui vient auprès de moi sans mépriser son propre père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, ne peut pas être mon disciple. » Cette définition est pourtant bien là dans la bouche de Jésus, radicale, et même destructrice. Elle exprime un isolement total.

            Les gourous ne se privent jamais de mettre en avant cette définition du disciple ; mais les gourons méprisent en fait profondément leurs adeptes, en réalité, ils les isolent, les détruisent, et ils les dévorent... Mais pour autant, l’infini souci aimant que nous avons de ceux que la vie nous a confiés exige une certaine et parfois difficile prise de distance, un certain recul qui est le signe de la confiance qu’on a en eux, en la vie, et en Dieu. On ne peut jamais remettre à Dieu les gens qu’on serre de trop près…

 

            Et puis la vie vous met parfois dans des situations où rien de ce que vous avez appris n’est utile. A ceux qui veulent être ses disciples, Jésus ne demande jamais de laisser de côté leur intelligence et leurs forces. Il leur dit simplement que, parfois, on n’a rien, plus rien à opposer à la violence, à la vacherie, de la vie. C’est la troisième définition qu’il donne : « Celui qui, parmi vous, ne renonce pas à tout ce qui est sien ne peut pas être mon disciple. » Il ne reste parfois que sa foi en Dieu, sa foi toute seule, au disciple de Jésus.

 

            Qu’est-ce dire à pour finir ? Deux choses. (1) Nul ne sait, dans une foule, petite ou grande qui s’approche de Jésus, qui pénètre dans une église ou dans un temple, qui est là pour juste la curiosité, pour la liturgie, ou qui vient avec sa croix ; nul ne sait qui n’est pas disciple, et qui est disciple. Notre Dieu, lui, le sait. (2) Ceux qui souhaitent être disciple de Jésus ont chacun ses propres forces à mettre en œuvre pour que cela leur advienne, mais dans une commune disposition d’esprit que résume cette simple prière : « Mon Dieu, je veux être disciple de Jésus et me voici tout entier, mais, seul, mon Dieu, je ne puis ; puisses-tu, Toi, me venir en aide. Amen. »

samedi 27 août 2022

Jésus, de l'obligation à la liberté (Luc 14,1-14)

Nous revoici, cette semaine seulement à l'écrit.
Les vidéos seront de retour la semaine prochaine.
Merci pour votre patience.

Luc 14

1 Or Jésus était entré dans la maison d'un chef des Pharisiens un jour de sabbat pour y prendre un repas; ils l'observaient,

 2 et justement un hydropique se trouvait devant lui.

 3 Jésus prit la parole et dit aux légistes et aux Pharisiens: «Est-il permis ou non de guérir un malade le jour du sabbat?»

 4 Mais ils gardèrent le silence. Alors Jésus, prenant le malade, le guérit et le renvoya.

 5 Puis il leur dit: «Lequel d'entre vous, si son fils ou son boeuf tombe dans un puits, ne le hissera pas aussitôt, en plein jour de sabbat?»

 6 Et ils ne purent rien répondre à cela.

 7 Jésus dit aux invités une parabole, parce qu'il remarquait qu'ils choisissaient les premières places; il leur dit:

 8 «Quand tu es invité à des noces, ne va pas te mettre à la première place, de peur qu'on ait invité quelqu'un de plus important que toi,

 9 et que celui qui vous a invités, toi et lui, ne vienne te dire: ‹Cède-lui la place›; alors tu irais tout confus prendre la dernière place.

 10 Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place, afin qu'à son arrivée celui qui t'a invité te dise: ‹Mon ami, avance plus haut.› Alors ce sera pour toi un honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi.

 11 Car tout homme qui s'élève sera abaissé et celui qui s'abaisse sera élevé.»

 12 Il dit aussi à celui qui l'avait invité: «Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n'invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins, sinon eux aussi t'inviteront en retour, et cela te sera rendu.

 13 Au contraire, quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles,

 14 et tu seras heureux parce qu'ils n'ont pas de quoi te rendre: en effet, cela te sera rendu à la résurrection des justes.»

Prédication : 

            Épier. Jésus entra un jour de sabbat dans la maison d’un chef des Pharisiens pour prendre un repas, et on l’épiait. Épier, cela signifie observer les paroles, faits et gestes des gens, en prêtant attention uniquement à ce qu’ils devraient faire et ne font pas, à ce qu’ils ne devraient pas faire et que pourtant il font, tout cela dans le but de leur nuire.

            Nous savons que, s’agissant de Jésus et des Pharisiens, et un jour de sabbat, ce à quoi les gens vont s’intéresser, c’est le respect du sabbat. Il y a là un interdit essentiel pour les Pharisiens : ne rien faire ce jour-là. Mais ne rien faire, cela inclut-il guérir ? Mais s’il y a une urgence vitale pour un enfant ? Et s’il y a une urgence vitale pour une vache ? C’est l’intransigeance des Pharisiens contre la générosité audacieuse de Jésus…

            Il se trouve là un hydropique, un homme au corps tout enflé de fluides, fait unique dans toute la Bible, que Jésus, jour de sabbat, va guérir. Et ça n’est certainement pas par hasard que le malade de ce jour-là est un hydropique, tout gonflé, tout enflé… comme le seraient, au sens figuré, les Pharisiens, enflés, gonflés, affligés d’enflure, certains de leur considérable importance et de son bien fondé.

            Si Jésus guérit ce pauvre homme, y a-t-il quelque chose qui pourrait guérir les Pharisiens de la maladie grave de leur propre importance ? Jésus le pourrait-il ?

            La réponse, réponse de notre foi, réponse pour notre temps, est positive… elle ne peut être que positive. Mais pouvons-nous donner une méthode, ou une recette ?

           

            Épier, c’est le verbe que nous venons de méditer… si nous épions quelqu’un, c’est que nous considérons qu’il nous doit quelque chose ; Jésus doit aux Pharisiens, nous le repérons bien, de respecter le sabbat selon ce qu’ils – les Pharisiens – en disent… et le sabbat est pour eux un catalogue d’obligations.

            Face à ce catalogue d’obligations Jésus propose une parabole. Nous allons suggérer tout de suite que si notre méditation de cette parabole oppose à un catalogue d’obligations un autre catalogue d’obligations, nous aurons échoué…

            En face du verbe épier, Jésus propose le verbe inviter : inviter apparaît dix fois en sept versets.

            Pour tâcher de comprendre toutes ensemble ces répétitions, considérons un invité qui, sûr de sa propre importance, s’installe au premier rang. Or – point de vue de l’invitant – un autre est plus important que le premier… le premier est renvoyé au dernier rang, honte publique sur lui. Tellement que lui, et évidemment tous les autres, s’installeront désormais toujours au dernier rang afin d’être distingués par un appel de l’invitant… Se bousculer ainsi  pour être au dernier rang, ou se bousculer pour être au premier rang, quelle différence ? Aucune ? Et pourtant, d’une manière très claire, Jésus annonce « … au contraire, va te mettre à la dernière place, afin qu’à son arrivée, celui qui t’a invité te dise : "Mon ami, avance plus haut" alors ce sera pour toi un honneur… » Mais cette chose-là, ce afin que, est-ce que  ça marche à tous les coups ? Cette ruse, aller sciemment se mettre au fond dans le but d’être spécialement distingué, est-ce que ça fonctionne ? Si cela fonctionnait, l’enseignement de Jésus sur ce sujet serait à peine une sagesse, et pas du tout une parabole. Or, il est bien écrit que c’en est une. Et nous devons abandonner cette idée d’un placement rusé qui fait qu’on vous distingue...

 

            Nous l’avons déjà suggéré, se mettre au premier rang, ou se mettre au dernier rang, si c’est en ne changeant rien à la disposition du cœur, c’est exactement la même chose, et cette chose, nous l’avons devinée dès le début, c’est l’hydropisie de la foi,  c’est l’enflure de la personne. Peut-on quelque chose contre cela ?

            Peut-être, disons-nous maintenant, mais nous le disons prudemment, car il ne s’agirait pas qu’en affichant une compétence en matière de dégonflage des gens atteints d’enflure, nous ne nous enflions nous-mêmes. Lisons plutôt…

            Dix répétitions de inviter, et ces répétitions sont accompagnées d’un autre verbe, le verbe rendre, un verbe rendre particulier qui signifie rendre la pareille, rendre la pareille, pas moins, et pas autrement. Nous pouvons traduire cela en disant que Jésus, en entrant un jour de sabbat dans la maison d’un chef des Pharisiens, accepte une invitation qu’il doit rendre immédiatement en n’étant pas moins observant que celui qui le reçoit… et Jésus ne rend pas cette invitation, nous l’avons bien compris. Mais il y a aussi la dimension sociale de ces invitations, familiales ou pas, qu’on accepte et qu’il faut rendre ; revient à mon souvenir une discussion, s’agissant justement d’une invitation, au sujet de laquelle il avait été dit : « On ne va pas accepter, parce qu’on ne pourra jamais rendre… » Les liens contractés avec telle ou telle invitation, les obligations de rendre, entre proches voisins, et entre proches parents, étaient si fortes déjà au temps dont parle Luc que, pour mettre en question ces liens, Jésus suggère à ceux qui lancent des invitations de n’inviter que des gens dont la pauvreté est si avérée qu’elle barre à tout jamais toute perspective de rendre… comme il est écrit, si tu invites ainsi, « cela te sera rendu à la résurrection des justes ».

            Autrement dit celui qui, à la suite de Jésus Christ et dans la foi chrétienne, lance telle ou telle invitation, une invitation qui peut être un repas, qui peut-être aussi une invitation liturgique, une invitation à l’étude, et même une invitation à la promenade… le fait dans une double perspective, les invités ne sont pas solvables (c'est-à-dire qu’ils ne sont pas méritants), et tout peut arriver par eux (ils sont aussi imprévisibles que le Messie), ce qui est l’heureuse et joyeuse perspective de la vie, même si – il le faut bien le reconnaître – une vie menée ainsi n’est pas toujours de tout repos.

             

            Est-ce que nous voulons de cette vie ? Le tableau de cette vie est un tableau difficile. D’un côté, l’obligation qu’on se donne à soi-même, soit disant au nom de Dieu, et qu’on projette avec suffisance sur autrui, de l’autre côté une liberté si extraordinairement complète qu’elle est vertigineuse. Le facile, et le difficile. L’arrogance quelque part, et quelque part aussi le don pur et la pure espérance.

            Où que nous soyons, Lui, il nous invite. Il nous est peut-être difficile de discerner quelle est cette invitation, ce qu’elle attend, ou ce qu’elle exige. L’invitation de notre Seigneur est une véritable invitation. Elle est posée là comme une sorte de balise sur un chemin. Elle est d’une infinie patience. Et elle laisse  parfaitement libre. Elle invite à la liberté. Amen