samedi 17 septembre 2022

Un gérant renvoyé, mais habile, et la Bonne Nouvelle (Luc 16,1-13)

 Luc 16 :

1 Puis Jésus dit à ses disciples: «Un homme riche avait un gérant qui fut accusé devant lui de dilapider ses biens.

 2 Il le fit appeler et lui dit: ‹Qu'est-ce que j'entends dire de toi? Rends les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.›

 3 Le gérant se dit alors en lui-même: ‹Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance? Bêcher? Je n'en ai pas la force. Mendier? J'en ai honte.

 4 Je sais ce que je vais faire pour qu'une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m'accueillent chez eux.›

 5 Il fit venir alors un par un les débiteurs de son maître et il dit au premier: ‹Combien dois-tu à mon maître?›

 6 Celui-ci répondit: ‹Cent jarres d'huile.› Le gérant lui dit: ‹Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris cinquante.›

 7 Il dit ensuite à un autre: ‹Et toi, combien dois-tu?› Celui-ci répondit: ‹Cent sacs de blé.› Le gérant lui dit: ‹Voici ton reçu et écris quatre-vingts.›

 8 Et le maître fit l'éloge du gérant trompeur, parce qu'il avait agi avec habileté. En effet, ceux les fils de ce monde sont plus habiles avec leurs semblables que les fils de la lumière.

 9 «Eh bien! moi, je vous dis: faites-vous des amis avec l'Argent trompeur pour qu'une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.

 10 «Celui qui est digne de confiance pour une toute petite affaire est digne de confiance aussi pour une grande; et celui qui est trompeur pour une toute petite affaire est trompeur aussi pour une grande.

 11 Si donc vous n'avez pas été dignes de confiance pour l'Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable?

 12 Et si vous n'avez pas été dignes de confiance pour ce qui vous est étranger, qui vous donnera ce qui est à vous?

 13 «Aucun domestique ne peut servir deux maîtres: ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent.»

Prédication : 

         La semaine dernière, il était question d’un berger qui laissait sans surveillance et sans limite de temps 99 brebis et partait à la recherche d’une seule bête égarée ; il était question aussi d’une femme qui cherchait dans sa maison sans limite de temps une pièce égarée, et il était enfin question d’un père qui attendit sans limite de temps son fils cadet perdu et agit au retour de ce fils déchu comme s’il était un prince…

            En conclusion de ce petit résumé, nous allons retenir que par trois fois personne n’agit comme ça... et qu’il y a là un appel à une fidélité sans mesure.

 

            Nous allons aussi retenir aussi que ces trois petits récits ne sont pas trois paraboles. Ils sont parabole tous trois ensemble. En fait, ils ne sont pas parabole exactement tous trois ensemble, car ils sont paraboles ensemble avec encore d’autres récits plutôt fameux : cette histoire d’intendant avisé que nous venons de lire, et une autre histoire encore, celle d’un homme riche et glouton et d’un pauvre affamé, plus quelques enseignements capitaux. L’ensemble fait parabole, l’ensemble a trait au Royaume – ou à l’Évangile – ce que Jésus annonce et à ce que Luc confesse. L’ensemble a trait à la vie.

            Nous pourrions rêver que tout l’Évangile puisse être expliqué par un seul récit, ou en un seul enseignement, mais ça n’est pas le cas. Aujourd’hui donc nous essayons de méditer cette histoire d’argent, mais pas que d’argent…

 

            Un homme riche avait un régisseur qui fut accusé de dilapider ses biens. Et ce régisseur fut renvoyé : il lui fallut rendre la comptabilité des domaines, et disparaître de la circulation. Il ne trouverait plus jamais de travail. Il n’eut même pas la possibilité de se défendre ; et vous pouvez penser qu’il avait été diffamé. Il arrive qu’on renvoie ainsi les gens, sans interrogatoire, sans enquête, sur un ‘on dit…’ sans même leur donner la possibilité de faire leurs preuves.

            Il faut dire que, dans ce temps-là, les gens riches confiaient à un régisseur la gestion de leurs richesses. Le régisseur avait tout pouvoir, pas de salaire fixe, et n’était rétribué que sous condition d’éventuels profits de gestion. S’ils prêtaient, c’était à des taux pour nous faramineux – 100% par an, ou beaucoup plus. Et donc pour celui qui avait dû emprunter 50 jarres d’huile, il devrait en rendre 100 au bout d’une année.

            Dans notre récit, diffamé, ou coupable, le régisseur devait rendre des comptes avant de disparaître. Et il eut l’idée de falsifier les comptes, ou plutôt de falsifier les contrats. Car c’est bien une falsification, rapport aux règles de l’époque : celui qui avait emprunté 50 devait rendre 100, et nous complèterons en disant que sur ces 100, 50 étaient pour le propriétaire, et 50 – à négocier – pour le régisseur.

            En falsifiant le contrat de prêt, 50 pour le propriétaire, le régisseur libéra l’emprunteur de sa dette. Il fit don à l’emprunteur d’une moitié – la moitié qui lui serait revenue, à lui, régisseur. Et les emprunteurs reçurent comme un don quelque chose qui jusque là les tenait et les obligeait. Le don que reçurent les emprunteurs peut s’appeler libération, et il a quelque chose alors à voir avec l’Évangile. Et il se peut que tout soit dit ici de l’Évangile, ce précieux Évangile que Jésus annonce : libération. L’évangile libère gratuitement celui qui le reçoit des dettes existentielles et spirituelles qui sont les siennes et le privent de liberté.

 

            Mais poursuivons un peu la lecture. Le régisseur, honnête ou pas, renvoyé de ses fonctions, falsifia les contrats de prêt, en espérant se faire ainsi des amis qui seraient durablement des amis fidèles. Le récit ne dit pas si cela marcha – les reconnaissances du portefeuille ne passent pas pour être les plus solides – mais il se trouve que le régisseur disgracié reçut une sorte d’éloge de la part de son maître : le régisseur avait agi avec habileté – ou prudence, ou d’une manière avisée… Ainsi agit-on dans ce bas-monde : les dons et les contre-dons échangés avec mesure servent à construire et à maintenir les liens sociaux. C’est ainsi que le monde fonctionne, et nous pouvons appeler cela accord, prudence, ou astuce. Mais – question clé - est-ce que cela empêche qu’on puisse au moins ponctuellement donner pour rien, c’est à dire entraider, en prenant sur le superflu ? Et bien du point de vue du monde, le don gratuit n’a pas de sens, et c’est ainsi que vivent les fils de ce monde : ils ignorent le don, ils ne connaissent que l’échange marchand.

            Mais les fils de la lumière ? (Il s’agit de l’Évangile) Est-ce qu’ils  (est-ce que nous) qu’ils prêtent l’Évangile pour qu’on leur rende, avec intérêt ? Est-ce qu’ils annoncent l’Évangile en échange de quoi que ce soit, est-ce qu’ils le vendent ? Non, trois fois non. Ils donnent ce souffle, cet élan de liberté dont ils vivent, ce souffle qui ne leur appartient pas, et ils le donnent pour rien (nous disons, une fois encore, que tout est peut-être dit). Ils donnent sans limitation de quantité ni de durée ; ça n’est pas ainsi qu’on fait fortune, c’est bien connu. Ceux qui annoncent l’Évangile, ceux qui vivent de l’Évangile ne font jamais fortune. Et la liberté évangélique qui est la leur ne les mène que très rarement – et peut-être jamais – à une confortable béatitude. L’Évangile, ce qu’a enseigné notre Seigneur Jésus Christ, et dont il a vécu, fils de lumière, l’a mené à la solitude extrême du condamné au supplice de la croix.

 

            Un homme riche avait un régisseur… Avec cette petite histoire, le régisseur déchu qui fait don de ce qui n’existe pas et ne lui appartient pas, le berger qui cherche sa brebis, la femme qui cherche la pièce, le père qui attend son fils perdu… tous ces gens qui accomplissent des actes marqué par l’absurde et par l’amour  Avec ces histoire, et à cause d’elles, nous pouvons nous demander qui est qui, c'est-à-dire qui est fils de lumière, et qui est fils de ce monde. Comme nous le disons souvent, Dieu seul le sait. Et comme nous le disons plus souvent encore, Jésus Christ est fils de la lumière. Nous devrions aussi dire qu’il est, Lui, fils de ce monde et fils de la lumière. En tout ce qu’il fait, en tout ce qu’il dit, Jésus assume les manières et les codes de ce monde, il les dépasse, et à la fin il les sublime, il les illumine.

            Mais nous ? Est-ce que nous illuminons quelque chose ? Nous sommes ombre et lumière, monde et lumière. Mais à la suite de notre Seigneur nous sommes, par la foi et dans le concret de nos vies, capables d’envisager et d’accomplir des actes insensés, généreux, lumineux, et marqués par la grâce.


samedi 10 septembre 2022

Une brebis, une pièce, un enfant, et qui cherche trouve (Luc 15,1-32)


 Luc 15

1 Les collecteurs d'impôts et les pécheurs s'approchaient tous de lui pour l'écouter.

 2 Et les Pharisiens et les scribes murmuraient; ils disaient: «Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux!»

 3 Alors il leur dit cette parabole:

 4 «Lequel d'entre vous, s'il a cent brebis et qu'il en perde une, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller à la recherche de celle qui est perdue jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée?

 5 Et quand il l'a trouvée, il la charge tout joyeux sur ses épaules,

 6 et, de retour à la maison, il réunit ses amis et ses voisins, et leur dit: ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai trouvée, ma brebis qui était perdue!›

 7 Je vous le déclare, c'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion.

 8 «Ou encore, quelle femme, si elle a dix pièces d'argent et qu'elle en perde une, n'allume pas une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle l'ait trouvée?

 9 Et quand elle l'a trouvée, elle réunit ses amies et ses voisines, et leur dit: ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l'ai trouvée, la pièce que j'avais perdue!›

 10 C'est ainsi, je vous le déclare, qu'il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit.»

 11 Il dit encore: «Un homme avait deux fils.

 12 Le plus jeune dit à son père: ‹Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir.› Et le père leur partagea son avoir.

 13 Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout réalisé, partit pour un pays lointain et il y dilapida son bien dans une vie de désordre.

 14 Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans l'indigence.

 15 Il alla se mettre au service d'un des citoyens de ce pays qui l'envoya dans ses champs garder les porcs.

 16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre des gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui en donnait.

 17 Rentrant alors en lui-même, il se dit: ‹Combien d'ouvriers de mon père ont du pain de reste, tandis que moi, ici, je meurs de faim!

 18 Je vais aller vers mon père et je lui dirai: Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi.

 19 Je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvriers.›

 20 Il alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l'aperçut et fut pris de pitié: il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.

 21 Le fils lui dit: ‹Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils...›

 22 Mais le père dit à ses serviteurs: ‹Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds.

 23 Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,

 24 car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est trouvé.› «Et ils se mirent à festoyer.

 25 Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses.

 26 Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c'était.

 27 Celui-ci lui dit: ‹C'est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu'il l'a vu revenir en bonne santé.›

 28 Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer. Son père sortit pour l'en prier;

 29 mais il répliqua à son père: ‹Voilà tant d'années que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres; et, à moi, tu n'as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.

 30 Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a mangé ton avoir avec des filles, tu as tué le veau gras pour lui!›

 31 Alors le père lui dit: ‹Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.

 32 Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est trouvé.› »

Prédication :

            Et ainsi donc, comme ce berger en quête illimitée de sa brebis, comme cette femme en quête illimitée de sa pièce, Dieu prend soin de l’homme. Il veille sur lui. Il ne supporte pas que quiconque se perde. Il cherche, sans limitation de temps, comme dans les paraboles. Ils cherchent, et trouvent, et se réjouissent. Il est – souvent – d’usage de reconnaître Dieu en ces chercheurs – trouveurs. Il est d’usage ensuite aussi de se réjouir de ce que Dieu est si bon. Parabole de la brebis perdue, Dieu est bon. Parabole de la pièce perdue, Dieu est bon. Parabole du fils prodigue, Dieu est bon.

            Dieu est bon, tant mieux. Mais qu’en est-il des enfants de Dieu selon ces paraboles ? Ils ont l’intelligence d’un ovin (intelligence limitée), le dynamisme d’une pièce de monnaie (dynamisme nul), et le sale caractère d’un ado.

            Et tant qu’à oser autant d’impertinence, (1) Dieu laisse 99 brebis de côté pour en rechercher une seulement – renseignement pris auprès de bergers professionnels, aucun berger professionnel ne ferait ça – (2) Dieu perd un temps fou à chercher une seule pièce – un temps qu’il aurait mieux fait de consacrer à gagner de l’argent. (3) Quant à ce fils prodigue… il ne le recherche pas, et ne le retrouve pas. Nous allons revenir à ce fils, et à ce père.

            Quel est le bilan à ce moment de notre méditation ? Notre bilan est une mise en cause, mise en cause de plusieurs des lectures habituelles. Bilan aussi d’une certaine manière de donner un titre aux paraboles. Comme parabole de la brebis retrouvée, ou parabole de la pièce retrouvée, ou parabole du fils prodigue. Oui, il y a bien une brebis, une pièce, et un enfant, mais pourquoi ces titres pour ainsi dire clos, des titres qui énoncent où chercher et quoi chercher, titres qui suggèrent – voire imposent – qui est qui ?

            Pourquoi ces titres, plutôt qu’un titre unique, comme paraboles du temps trouvé – trouvé, et non pas retrouvé ; ou à la recherche du Dieu perdu (Proust…) ? Ou encore Quête de Dieu quête de l’homme (Abraham Heschel).

            Bien entendu ces titres – et d’autres encore – vont orienter la méditation, mais ils auront le mérite – mérite transitoire – de l’orienter autrement que selon l’habitude… et puis, en permettant de coller d’abord à des lectures trop connues, et en permettant ensuite de se mettre à distance de ces lectures, ces titres auront aussi le mérite de permettre de poser devant Dieu, et surtout à Dieu, de grandes et cruelles questions que l’histoire charrie et charriera toujours, questions que celui qui croit en Dieu ne devrait jamais éluder.

 

            Pour commencer en reprenant classiquement les trois paraboles de ce matin, Dieu est bon. Si Dieu est bon… question que le petit Gédéon a l’audace de poser à Dieu lui-même (Juges 6,13), si Dieu est bon – si Dieu est avec nous – pourquoi tout cela nous est-il arrivé ? Ce qui arrivait à Gédéon, c’était que son peuple, sédentarisé, souffrait de razzias de nomades. Lorsque les récoltes étaient faites, des groupes de pillards habitant le désert venaient se servir dans des zones plus fertiles, se servir en biens et en esclaves… Si Dieu est avec nous, pourquoi ? Cette demande que Gédéon adresse à Dieu concerne une petite famille d’un petit clan d’une petite tribu d’un petit peuple il y a très longtemps… une réponse militaire fut trouvée à cette question. Et Dieu, qui est bon, serait à l’origine d’une solution militaire ? Et les Madianites (nom générique pour des agresseurs venant de l’est), qui sont des êtres humains, seraient passés au fil de l’épée, avec la divine bénédiction ? C’est une certaine vision de Dieu qu’ils n’avaient pas et qu’ils ont inventée : Dieu est un homme de guerre. Dieu pourrait-il être en même temps homme de guerre et bon ? Le livre des Juges répond à la question, oui, oui, homme de guerre ET bon. Universalisable ? Dieu, dans le livre des Juges, est encore un Dieu ethnique, et les universaux du livre des Juges sont des "universaux ethniques"… en ce temps-là, un Madianite de plus ou de moins, ça ne compte pas.

            Nous enjambons les siècles et nous nous retrouvons dans un occident chrétien ayant affirmé l’universalité de Dieu, de diverses manières, un occident qui a une certaine idée de sa supériorité, de celle de son Dieu et de la bonté de son Dieu, et de ses droits sur le reste du monde… Bonté de Dieu ? Si Dieu est bon, si Dieu est fort, pourquoi passé mai 1945 six millions de Juifs manquaient-ils à l’appel des vivants ? Et si Dieu cherche ses enfants, pourquoi ne les trouve-t-il pas ? L’image de Dieu est ici irrémédiablement modifiée, Dieu irrémédiablement changé, nous allons dire quelques mots de ce changement.

           

            Il y a trois paraboles dans le 15ème chapitre de Luc, et chacune de ces paraboles est une histoire de perdre, une brebis, une pièce, et un enfant, et de trouver. Trouver, exclusivement. Même si certains traducteurs parlent de retrouver, il n’est pas question de retrouver, mais de trouver. C’est que ce qui est perdu est perdu.  C’est que retrouver, c’est à l’identique, ce qui convient bien pour une brebis, et très bien à une pièce d’argent, ainsi qu’à celui qui cherche et retrouve… L’expérience ne les affecte en aucune manière. Mais si c’est le verbe trouver qui est employé ? Comme s’il s’agissait, avec ces deux petites paraboles, d’attirer notre attention… mais sur quoi ? Sur "trouver". Trouver, et la Bible en latin parle de inveniam, et de inventus, comme on parle en français de l’invention d’un trésor, et de l’inventeur de ce trésor. Il n’y avait rien, et il y a quelque chose, et surtout il y a quelqu’un, quelqu’un qui est à jamais changé.

            Dans la troisième des paraboles du Luc 15, il n’est pas question de la disparition provisoire d’une pièce de monnaie ou d’une brebis, il est question de la mort d’une personne. Cette mort apparaît à peine, parce que la parabole est brève et que nous savons à quoi le fils a occupé le temps de son absence. Mais cette mort est une mort réelle si l’on veut bien se placer du point de vue du père. Il nous faut imaginer une absence du fils suffisamment longue pour que le père cesse de l’attendre, pour qu’il considère que le cadet est absolument perdu, mort, pour qu’il meure lui aussi en tant que père de cet enfant, et pour qu’il soit marqué à tout jamais par l’empreinte de la mort.

            Et soudain, il apparaît. Le fils était mort, et il est trouvé, non pas retrouvé, mais trouvé. Trouvé comme si celui qui revient n’était absolument pas le même que celui qui était parti. Il n’est certainement pas identique à ce qu’il était, car il a traversé la mort. Ce qu’il était auparavant n’est plus. Il s’est trouvé.

            Ce qu’il était ? Il était quelqu’un qui était intéressé par la règle sociale, pourvu qu’elle lui soit favorable, et il était quelqu’un qui ne supportait pas d’attendre pour jouir des choses et des gens. Qu’est-ce que le père allait pouvoir y changer ? Rien. Comme on le fait souvent, identifions Dieu à tel personnage… Le père ? Dieu est impuissant. Le fils cadet ? Dieu est capricieux. Le fils aîné ? Ne veut rien savoir, ne veut rien connaître, et veut écarter de son chemin tout ce qui pourrait le conduire à la joie.

            Nous avons essayé de ne pas faire de ces trois paraboles un gentil conte moral, et d’en faire plutôt une réflexion théologique, une réflexion pour la foi, et cela nous a mené à un bilan assez difficile. C’est Dieu qui dérouille.

            Mais nous allons poursuivre, en revenant aux événements historiques et bibliques que nous avons évoqués. Si Dieu était là, ou bon, ou fort... pourquoi cela est-il arrivé ? Il n’y a pas de réponse, du moins pas de réponse qui parle de Dieu qui est ceci ou cela. Ces choses sont arrivées et nous ne pouvons plus parler de Dieu comme s’il était quelqu’un qui serait bon, ou fort… Plein de gens parlent de Dieu  comme quelqu’un qui… et nous le faisons à longueur de liturgies. Je pense que nous faisons bien. Nous le faisons en pensant que Dieu n’était pas là, ni ailleurs. Comme le fils était mort, comme le père était mort avec la perte de son fils, comme le frère aîné est mort de ne pas vouloir vivre, comme Dieu est mort pour un occident chrétien qui fomenta et exécuta son meurtre à l’échelle industrielle, Dieu – comme nous essayons d’en parler – est mort. Et il attend d’être trouvé.

 

            Dieu attend d’être trouvé. Il attend d’être trouvé dans les chants, les danses et le festin de la fête, d’être trouvé en un fils dont la vie commence, en un père qui attend et que l’attente n’aigrit pas, et en fils aîné qui est scandalisé, furieux de ce à quoi il assiste et par cette théologie renouvelée, mais que nous ne regarderons pas comme un enfant perdu, car – acte de foi – il n’y a pas d’homme perdu. Et nous finissons cette méditation sur cette affirmation : il n’y a pas d’homme perdu. Amen


samedi 3 septembre 2022

Suivre Jésus, impossible, possible ? (Luc 14,25-33)

Luc 14

25 De grandes foules faisaient route avec Jésus; il se retourna et leur dit:

26 « Celui qui vient auprès de moi sans mépriser son propre père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, ne peut pas être mon disciple.

27 « Celui qui ne porte pas sa croix, mais vient derrière moi, ne peut pas être mon disciple..

28 « En effet, lequel d'entre vous, quand il veut bâtir une tour, ne commence par s'asseoir pour calculer la dépense et juger s'il a de quoi aller jusqu'au bout ?

29 Autrement, s'il pose les fondations sans pouvoir terminer, tous ceux qui le verront se mettront à se moquer de lui

30 et diront : ‹Voilà un homme qui a commencé à bâtir et qui n'a pas pu terminer !›

31 « Ou quel roi, quand il part faire la guerre à un autre roi, ne commence par s'asseoir pour considérer s'il est capable, avec dix mille hommes, d'affronter celui qui marche contre lui avec vingt mille ?

32 Sinon, pendant que l'autre est encore loin, il envoie une ambassade et demande à faire la paix.

33 « De la même façon, quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui est sien ne peut être mon disciple.

Prédication : 

            Quelqu’un après ce texte osera-t-il dire, osera-t-il même penser, qu’il est disciple de Jésus ?

 

            A ce moment là de l’évangile, il y avait de grandes foules faisaient route avec Jésus. Non pas une foule toujours la même et composée toujours des mêmes gens, mais des foules distinctes les unes des autres, et en constant renouvellement. Jésus se déplaçait, quelque part une foule se formait, puis, plus tard, un peu plus loin, lorsque Jésus s’éloigne du lieu où vivent ces gens, cette foule se disperse, puis une autre foule se forme, puis se disperse… La plupart des gens, même pour une bonne nouvelle, ne s’éloignent guère de chez eux, quelques heures de marches tout au plus.

            Une foule se forme, parce que Jésus bénéficie d’une renommée considérable. Parce que l’enseignement de Jésus est un bon enseignement, qui accomplit ce qu’il dit, et parfois bien au-delà de ce qu’il dit ; il accomplit parfois des miracles ; il  nourrit parfois la foule… Alors les gens savent que, lorsqu’il passera près de chez eux, ce sera l’occasion d’un moment d’émerveillement et de bénédiction.

            Ainsi présenté, le ministère de Jésus apparaît comme une tournée – comme on dit aujourd’hui – dont chaque date est un succès. Après le show – pardonnez l’utilisation de ce vocabulaire – les gens rentrent chez eux, contents. Pour les tournées de grandes vedettes, certains fans assistent à tous les concerts... mais ils sont rares.

            Nous n’allons condamner aucun de ceux qui sont venus puis repartis comme ils étaient venus. Faire, au temps de Jésus, un petit bout de chemin avec lui c’est  tout comme aujourd’hui, fréquenter l’Eglise, venir au Temple, dans cette perspective, cela ne peut être reproché à personne. S’agissant du témoignage de la foi, nous ne savons à peu près rien de ce que les gens en reçoivent, en retiennent, et en propagent.

            Cependant, Jésus étant qui il est, même si les gens venaient juste pour passer un heureux moment, ils étaient toujours invités à un certain approfondissement. Ainsi, nous, qui méditons maintenant ces versets, nous sommes invités à aller un peu plus loin, tout comme Jésus invita tout son public, ce jour là, à aller, peut-être, un peu plus loin. Essayons.

           

            Plein de gens sont là. Pour quelles raisons chacun est-il venu ? Jésus opère une distinction apparemment radicale : il y a les uns, que nous pourrons appeler spectateurs, sans les mépriser aucunement, et les autres, qu’il appelle disciples. Jésus donne successivement trois définitions (négative) du disciple.

            1. (v.26) « Celui qui vient auprès de moi sans mépriser son propre père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, ne peut pas être mon disciple. »

            2. (v.27) « Celui qui ne porte pas sa croix et vient derrière moi ne peut pas être mon disciple. »

            3. (v.33) Celui qui, parmi vous, ne renonce pas à tout ce qui est sien, ne peut pas être mon disciple. »

 

            C’est par la seconde définition que nous poursuivons maintenant. « Celui qui ne porte pas sa croix mais vient derrière moi ne peut pas être mon disciple. » Rien ne distingue apparemment le disciple des autres gens. Il s’approche de Jésus tout comme les autres s’en approchent. Mais le disciple vient en portant « sa croix » ;  non pas la croix du Christ, mais sa propre croix, la croix de l’être humain unique et particulier qu’est ce disciple lorsqu’il s’approche de Jésus. Pour revenir au vocabulaire d’aujourd’hui, à une fête, on y va pour s’éclater, ce qui suppose qu’on laisse derrière soi sa raison, ses soucis, et même la politesse élémentaire… Le disciple s’approche de Jésus en portant sa croix personnelle. Qu’est-ce que cette croix personnelle ? Dans le texte, nous avons deux petites paraboles.

            Première parabole : construire une tour. La croix personnelle du disciple, c’est construire et, quels que soient les calculs faits, c’est ne pas savoir si l’édification de la tour parviendra jamais à son terme. Construire, en effet, mais pas une tour de pierre dans un jardin. Construire, pierre après pierre, une vie qui puisse être solide, inébranlable. Mais sait-on jamais ce que la vie nous réserve ? Sait-on jamais si l’on tiendra ? On se moque toujours un peu de ces croyants, de ces âmes pieuses, que la vie éprouve tout autant qu’elle éprouve des voyous. La croix du croyant la voici : Où est-il, ton Dieu que tu sers, s’entend-on dire ironiquement…

            Deuxième parabole : préserver l’existence de ceux qui comptent sur vous. Il y a des gens qui comptent sur vous, qui espèrent la protection de la tour que vous avez construite. Dans la parabole, négocier une paix lorsqu’on est en situation d’infériorité, c’est sage. Mais cette paix alors dépend surtout de la grandeur d’âme, et de la bonté de cet autre roi, du plus puissant que vous, voire du Tout Puissant.

Si donc on demande maintenant quelle est la croix personnelle du disciple dont Jésus parle, il s’agit ici d’un engagement personnel profond, pour construire une vie personnelle qui vaille, qui soit peut-être capable de préserver l’existence de plus vulnérable que soi, le tout en sachant que le succès de cette entreprise est parfois tout à fait au-delà de votre propre capacité et de vos propres forces… Telle est la croix de chaque disciple : une croix d’engagement total, de solidarité personnelle et de confiance éperdue.

            Seconde définition donc : « Celui qui ne porte pas sa croix mais vient derrière moi ne peut pas être mon disciple. »

 

            Avec cette seconde définition, nous sommes aux antipodes de la première définition que Jésus énonce. « Celui qui vient auprès de moi sans mépriser son propre père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même sa propre vie, ne peut pas être mon disciple. » Cette définition est pourtant bien là dans la bouche de Jésus, radicale, et même destructrice. Elle exprime un isolement total.

            Les gourous ne se privent jamais de mettre en avant cette définition du disciple ; mais les gourons méprisent en fait profondément leurs adeptes, en réalité, ils les isolent, les détruisent, et ils les dévorent... Mais pour autant, l’infini souci aimant que nous avons de ceux que la vie nous a confiés exige une certaine et parfois difficile prise de distance, un certain recul qui est le signe de la confiance qu’on a en eux, en la vie, et en Dieu. On ne peut jamais remettre à Dieu les gens qu’on serre de trop près…

 

            Et puis la vie vous met parfois dans des situations où rien de ce que vous avez appris n’est utile. A ceux qui veulent être ses disciples, Jésus ne demande jamais de laisser de côté leur intelligence et leurs forces. Il leur dit simplement que, parfois, on n’a rien, plus rien à opposer à la violence, à la vacherie, de la vie. C’est la troisième définition qu’il donne : « Celui qui, parmi vous, ne renonce pas à tout ce qui est sien ne peut pas être mon disciple. » Il ne reste parfois que sa foi en Dieu, sa foi toute seule, au disciple de Jésus.

 

            Qu’est-ce dire à pour finir ? Deux choses. (1) Nul ne sait, dans une foule, petite ou grande qui s’approche de Jésus, qui pénètre dans une église ou dans un temple, qui est là pour juste la curiosité, pour la liturgie, ou qui vient avec sa croix ; nul ne sait qui n’est pas disciple, et qui est disciple. Notre Dieu, lui, le sait. (2) Ceux qui souhaitent être disciple de Jésus ont chacun ses propres forces à mettre en œuvre pour que cela leur advienne, mais dans une commune disposition d’esprit que résume cette simple prière : « Mon Dieu, je veux être disciple de Jésus et me voici tout entier, mais, seul, mon Dieu, je ne puis ; puisses-tu, Toi, me venir en aide. Amen. »

samedi 27 août 2022

Jésus, de l'obligation à la liberté (Luc 14,1-14)

Nous revoici, cette semaine seulement à l'écrit.
Les vidéos seront de retour la semaine prochaine.
Merci pour votre patience.

Luc 14

1 Or Jésus était entré dans la maison d'un chef des Pharisiens un jour de sabbat pour y prendre un repas; ils l'observaient,

 2 et justement un hydropique se trouvait devant lui.

 3 Jésus prit la parole et dit aux légistes et aux Pharisiens: «Est-il permis ou non de guérir un malade le jour du sabbat?»

 4 Mais ils gardèrent le silence. Alors Jésus, prenant le malade, le guérit et le renvoya.

 5 Puis il leur dit: «Lequel d'entre vous, si son fils ou son boeuf tombe dans un puits, ne le hissera pas aussitôt, en plein jour de sabbat?»

 6 Et ils ne purent rien répondre à cela.

 7 Jésus dit aux invités une parabole, parce qu'il remarquait qu'ils choisissaient les premières places; il leur dit:

 8 «Quand tu es invité à des noces, ne va pas te mettre à la première place, de peur qu'on ait invité quelqu'un de plus important que toi,

 9 et que celui qui vous a invités, toi et lui, ne vienne te dire: ‹Cède-lui la place›; alors tu irais tout confus prendre la dernière place.

 10 Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place, afin qu'à son arrivée celui qui t'a invité te dise: ‹Mon ami, avance plus haut.› Alors ce sera pour toi un honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi.

 11 Car tout homme qui s'élève sera abaissé et celui qui s'abaisse sera élevé.»

 12 Il dit aussi à celui qui l'avait invité: «Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n'invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins, sinon eux aussi t'inviteront en retour, et cela te sera rendu.

 13 Au contraire, quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles,

 14 et tu seras heureux parce qu'ils n'ont pas de quoi te rendre: en effet, cela te sera rendu à la résurrection des justes.»

Prédication : 

            Épier. Jésus entra un jour de sabbat dans la maison d’un chef des Pharisiens pour prendre un repas, et on l’épiait. Épier, cela signifie observer les paroles, faits et gestes des gens, en prêtant attention uniquement à ce qu’ils devraient faire et ne font pas, à ce qu’ils ne devraient pas faire et que pourtant il font, tout cela dans le but de leur nuire.

            Nous savons que, s’agissant de Jésus et des Pharisiens, et un jour de sabbat, ce à quoi les gens vont s’intéresser, c’est le respect du sabbat. Il y a là un interdit essentiel pour les Pharisiens : ne rien faire ce jour-là. Mais ne rien faire, cela inclut-il guérir ? Mais s’il y a une urgence vitale pour un enfant ? Et s’il y a une urgence vitale pour une vache ? C’est l’intransigeance des Pharisiens contre la générosité audacieuse de Jésus…

            Il se trouve là un hydropique, un homme au corps tout enflé de fluides, fait unique dans toute la Bible, que Jésus, jour de sabbat, va guérir. Et ça n’est certainement pas par hasard que le malade de ce jour-là est un hydropique, tout gonflé, tout enflé… comme le seraient, au sens figuré, les Pharisiens, enflés, gonflés, affligés d’enflure, certains de leur considérable importance et de son bien fondé.

            Si Jésus guérit ce pauvre homme, y a-t-il quelque chose qui pourrait guérir les Pharisiens de la maladie grave de leur propre importance ? Jésus le pourrait-il ?

            La réponse, réponse de notre foi, réponse pour notre temps, est positive… elle ne peut être que positive. Mais pouvons-nous donner une méthode, ou une recette ?

           

            Épier, c’est le verbe que nous venons de méditer… si nous épions quelqu’un, c’est que nous considérons qu’il nous doit quelque chose ; Jésus doit aux Pharisiens, nous le repérons bien, de respecter le sabbat selon ce qu’ils – les Pharisiens – en disent… et le sabbat est pour eux un catalogue d’obligations.

            Face à ce catalogue d’obligations Jésus propose une parabole. Nous allons suggérer tout de suite que si notre méditation de cette parabole oppose à un catalogue d’obligations un autre catalogue d’obligations, nous aurons échoué…

            En face du verbe épier, Jésus propose le verbe inviter : inviter apparaît dix fois en sept versets.

            Pour tâcher de comprendre toutes ensemble ces répétitions, considérons un invité qui, sûr de sa propre importance, s’installe au premier rang. Or – point de vue de l’invitant – un autre est plus important que le premier… le premier est renvoyé au dernier rang, honte publique sur lui. Tellement que lui, et évidemment tous les autres, s’installeront désormais toujours au dernier rang afin d’être distingués par un appel de l’invitant… Se bousculer ainsi  pour être au dernier rang, ou se bousculer pour être au premier rang, quelle différence ? Aucune ? Et pourtant, d’une manière très claire, Jésus annonce « … au contraire, va te mettre à la dernière place, afin qu’à son arrivée, celui qui t’a invité te dise : "Mon ami, avance plus haut" alors ce sera pour toi un honneur… » Mais cette chose-là, ce afin que, est-ce que  ça marche à tous les coups ? Cette ruse, aller sciemment se mettre au fond dans le but d’être spécialement distingué, est-ce que ça fonctionne ? Si cela fonctionnait, l’enseignement de Jésus sur ce sujet serait à peine une sagesse, et pas du tout une parabole. Or, il est bien écrit que c’en est une. Et nous devons abandonner cette idée d’un placement rusé qui fait qu’on vous distingue...

 

            Nous l’avons déjà suggéré, se mettre au premier rang, ou se mettre au dernier rang, si c’est en ne changeant rien à la disposition du cœur, c’est exactement la même chose, et cette chose, nous l’avons devinée dès le début, c’est l’hydropisie de la foi,  c’est l’enflure de la personne. Peut-on quelque chose contre cela ?

            Peut-être, disons-nous maintenant, mais nous le disons prudemment, car il ne s’agirait pas qu’en affichant une compétence en matière de dégonflage des gens atteints d’enflure, nous ne nous enflions nous-mêmes. Lisons plutôt…

            Dix répétitions de inviter, et ces répétitions sont accompagnées d’un autre verbe, le verbe rendre, un verbe rendre particulier qui signifie rendre la pareille, rendre la pareille, pas moins, et pas autrement. Nous pouvons traduire cela en disant que Jésus, en entrant un jour de sabbat dans la maison d’un chef des Pharisiens, accepte une invitation qu’il doit rendre immédiatement en n’étant pas moins observant que celui qui le reçoit… et Jésus ne rend pas cette invitation, nous l’avons bien compris. Mais il y a aussi la dimension sociale de ces invitations, familiales ou pas, qu’on accepte et qu’il faut rendre ; revient à mon souvenir une discussion, s’agissant justement d’une invitation, au sujet de laquelle il avait été dit : « On ne va pas accepter, parce qu’on ne pourra jamais rendre… » Les liens contractés avec telle ou telle invitation, les obligations de rendre, entre proches voisins, et entre proches parents, étaient si fortes déjà au temps dont parle Luc que, pour mettre en question ces liens, Jésus suggère à ceux qui lancent des invitations de n’inviter que des gens dont la pauvreté est si avérée qu’elle barre à tout jamais toute perspective de rendre… comme il est écrit, si tu invites ainsi, « cela te sera rendu à la résurrection des justes ».

            Autrement dit celui qui, à la suite de Jésus Christ et dans la foi chrétienne, lance telle ou telle invitation, une invitation qui peut être un repas, qui peut-être aussi une invitation liturgique, une invitation à l’étude, et même une invitation à la promenade… le fait dans une double perspective, les invités ne sont pas solvables (c'est-à-dire qu’ils ne sont pas méritants), et tout peut arriver par eux (ils sont aussi imprévisibles que le Messie), ce qui est l’heureuse et joyeuse perspective de la vie, même si – il le faut bien le reconnaître – une vie menée ainsi n’est pas toujours de tout repos.

             

            Est-ce que nous voulons de cette vie ? Le tableau de cette vie est un tableau difficile. D’un côté, l’obligation qu’on se donne à soi-même, soit disant au nom de Dieu, et qu’on projette avec suffisance sur autrui, de l’autre côté une liberté si extraordinairement complète qu’elle est vertigineuse. Le facile, et le difficile. L’arrogance quelque part, et quelque part aussi le don pur et la pure espérance.

            Où que nous soyons, Lui, il nous invite. Il nous est peut-être difficile de discerner quelle est cette invitation, ce qu’elle attend, ou ce qu’elle exige. L’invitation de notre Seigneur est une véritable invitation. Elle est posée là comme une sorte de balise sur un chemin. Elle est d’une infinie patience. Et elle laisse  parfaitement libre. Elle invite à la liberté. Amen

samedi 23 juillet 2022

Abraham, Dieu, et les prières qu'ils s'adressent l'un à l'autre (Genèse 18,20-33)

Genèse 18

20 Le SEIGNEUR dit: «La plainte contre Sodome et Gomorrhe est si forte, leur péché est si lourd

 21 que je dois descendre pour voir s'ils ont agi en tout comme la plainte en est venue jusqu'à moi. Oui ou non, je le saurai.»

 22 Les hommes se dirigèrent de là vers Sodome. Abraham se tenait encore devant le SEIGNEUR,

 23 il s'approcha et dit: «Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le coupable?

 24 Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville! Vas-tu vraiment supprimer cette cité, sans lui pardonner à cause des cinquante justes qui s'y trouvent?

 25 Ce serait abominable que tu agisses ainsi! Faire mourir le juste avec le coupable? Il en serait du juste comme du coupable? Quelle abomination! Le juge de toute la terre n'appliquerait-il pas le droit?»

 26 Le SEIGNEUR dit: «Si je trouve à Sodome cinquante justes au sein de la ville, à cause d'eux je pardonnerai à toute la cité.»

 27 Abraham reprit et dit: «Je vais me décider à parler à mon Seigneur, moi qui ne suis que poussière et cendre.

 28 Peut-être sur cinquante justes en manquera-t-il cinq! Pour cinq, détruiras-tu toute la ville?» Il dit: «Je ne la détruirai pas si j'y trouve quarante-cinq justes.»

 29 Abraham reprit encore la parole et lui dit: «Peut-être là s'en trouvera-t-il quarante!» Il dit: «Je ne le ferai pas à cause de ces quarante.»

 30 Il reprit: «Que mon Seigneur ne s'irrite pas si je parle; peut-être là s'en trouvera-t-il trente!» Il dit: «Je ne le ferai pas si j'y trouve ces trente.»

 31 Il reprit: «Je vais me décider à parler à mon Seigneur: peut-être là s'en trouvera-t-il vingt!» Il dit: «Je ne détruirai pas à cause de ces vingt.»

 32 Il reprit: «Que mon Seigneur ne s'irrite pas si je parle une dernière fois: peut-être là s'en trouvera-t-il dix!» - «Je ne détruirai pas à cause de ces dix.»

 33 Le SEIGNEUR partit lorsqu'il eut achevé de parler à Abraham et Abraham retourna chez lui.

Prédication :

         Dans les premiers chapitres de la Genèse, il y a de nombreuses circonstances dans lesquelles Dieu a forme humaine et entre en conversation avec des êtres humains. Dieu a forme humaine, c’est manifeste s’agissant du langage, et c’est manifeste aussi s’agissant de l’apparence physique de Dieu. Par exemple Dieu c’est trois voyageurs qui apparaissent soudain, devant la tente d’Abraham, au plus fort de la chaleur du jour. Dieu donc a un corps, et Abraham va accueillir ce corps selon les règles habituelles de l’hospitalité. Laver ces corps, les faire asseoir à l’ombre d’un arbre, et les nourrir… la conversation s’engage. L’homme parle à Dieu, et Dieu parle à l’homme.

            A la fin de la conversation, Dieu s’en va de son côté et Abraham du sien. Le côté d’Abraham, c’est son chez soi, là où la conversation avait commencé, et le côté de Dieu… En Genèse 19:1, nous apprenons que Dieu a des messagers – il en a deux – qui engagent la conversation avec Lot, messagers qui agiront, comm-e un dieu courroucé, en détruisant la ville de Sodome, et comme un dieu miséricordieux en sauvant Lot et sa famille. En fait de messagers, ou d’anges, c’est Dieu, encore et toujours qui a visage humain et puissance gigantesque, même si par prudente pudeur on le nomme Anges plutôt que Dieu. Dieu avait parlé avec Abraham, et Abraham avec Dieu, Dieu parle à Lot, et Lot parle à Dieu.

            L’homme parle à Dieu. Ce doit être une prière… Mais Dieu parle à l’homme, serait-ce une prière aussi ? Et n’y aurait-il pas de questions à poser sur l’exaucement de ces prières ?

           

            (Dieu exauce l’homme) L’homme – concentrons-nous sur Abraham – parle avec Dieu. Ça se passe en un lieu-dit Chênes de Mamré. Nous nous souvenons en général assez bien de cette conversation, car il y a une question très puissante, et un certain marchandage. Question très puissante d’Abraham au sujet de Sodome : Cher Dieu, supprimeras-tu le juste avec le coupable ? Dialogue, marchandage : 50 justes, 45, 40, 30, 20, 10. Ce sont autant de prières à Dieu. Mais comment pouvons-nous qualifier les réponses de Dieu à Abraham ? Dieu répond à Abraham en accédant précisément à la demande qui avait été faite. Nous appelons exaucement ce genre de réponse. Mais il y a toujours quelque chose d’étrange là-dedans : pourquoi entrer dans ce marchandage ? Pourquoi cette attitude tellement étrange de Dieu qui entre comme un homme, comme un partenaire, dans la discussion humaine ? Et qui, en y entrant, se met à être affecté, se met à changer. A ce point que sa miséricorde initialement indexée à 50 étant à la fin indexée à 10… avant une dérogation, Lot et famille de Lot.

            Dieu change, Dieu est changé. Le Dieu à forme humaine dont nous parlent certaines belles pages de la Genèse, accepte le dialogue humain et les affects humains. Il est transformé par la fréquentation de l’humanité. A force de fréquenter Abraham, à force d’accepter la prière d’Abraham, Dieu devient miséricordieux comme Abraham. En somme donc, Dieu, en se transformant, exauce Abraham.

 

            (L’homme exauce Dieu) Dieu exauce Abraham, mais ça n’est pas tout, ça ne peut pas être tout. Nous avons commencé notre méditation en mettant face à face l’homme et Dieu, un face à face qui nous semble plutôt équilibré. Nous prenons au sérieux cet équilibre. Et si donc Dieu exauce Abraham, il nous faut explorer aussi qu’Abraham exauce Dieu. C’est une formule à laquelle nous sommes peu habitués, l’homme exauce Dieu. Mais en quoi pourrait-il accomplir cet exaucement ? Nous nous demandons pourquoi la discussion entre Abraham et Dieu au sujet de Sodome s’arrêta à 10. Nous reconnaissons en ce 10 le chiffre minimal qu’il faut atteindre, en judaïsme, pour pouvoir sortir le rouleau de la Loi et pour prier valablement… sauf qu’en ce dix il y a trop de rigueur, ou trop peu de souplesse, dans l’utilisation des nombres. Laissez-moi vous raconter une histoire juive.

            Il y a déjà plusieurs dizaines d’années, alors que j’étais pasteur à Bourg en Bresse, il y avait un jumelage très actif avec une ville allemande, Bad-Kreuznach. Dans le cadre de ce jumelage, nous avons voulu faire mémoire des années terribles 1933-1945. Nous sommes allés à Worms et à Worms nous avons visité les divers lieux et monuments témoignant de la présence des Juifs dans la ville, et donc, bien sûr, la Synagogue, où nous avons longuement discuté avec le gardien, qui n’était pas Juif, qui était Allemand fils d’Allemand depuis la nuit des temps. Un moment, la discussion s’est portée sur les offices du Sabbat : étaient-ils 10 adultes pour pouvoir prier ? Réponse du gardien, non, ils n’étaient pas dix, ils n’étaient que 9. Et alors ? Le gardien nous fit cette réponse : Je suis le 10ème. Objection fraternelle : « Vous n’êtes pas Juif ! » Et il nous fit cette étonnante réponse : « Ils m’ont dit "Tu n’es pas Juif mais tu t’occupes des affaires des Juifs, alors tu es Juif." » Et il faisait donc le 10ème, en attendant que, peut-être, d’autres Juifs viennent s’installer Worms, on était 60 ans après la catastrophe.

            Avec cette petite histoire, vous voyez cette souplesse en action. Passer de 50 à 10, c’est une souplesse arithmétique, bien sûr. Mais c’est aussi une souplesse du cœur. C’est aussi une souplesse du cœur que l’accord entre Dieu et Abraham sur le chiffre 10 se soit traduit par une toute autre arithmétique, et qu’Abraham n’y ait rien trouvé à dire. Car nous aurions pu voir un Abraham se tenir, avec vanterie, cramponné bec et ongle sur les chiffres et l’obéissance qu’on leur doit, comme on la doit aussi littéralement aux révélations divines (Jonas) ou aux Saintes Écritures…

            Comme souvent avec les Saintes Écritures, le lecteur en sait trop, le lecteur assiste à des scènes difficiles sans avoir à se mouiller, et le lecteur doit donc être prudent dans ses interprétations...

            Abraham se réclame-t-il d’une révélation ? Il rentre chez lui. Le voit-on se réclamer de son affaire personnelle avec Dieu ? Non. Le voit-on se prononcer sur le destin de Sodome ? Non. Est-ce de l’indifférence ? Si c’était de l’indifférence, Abraham n’aurait pas négocié avec Dieu.

            En négociant comme il le fait, à partir de 50 et en s’arrêtant à 10, Abraham laisse de l’espace, il laisse du jeu, et il laisse en cela de la place pour Dieu. Et c’est en cela qu’Abraham exauce Dieu, en lui laissant toute la place possible, toute l’initiative possible. Et en s’en remettant alors totalement à Lui, Abraham laisse Dieu être Dieu.

 

            Qu’en est-il alors de nos prières ? Pour essayer d’en comprendre la portée,  nous pouvons commencer par l’homme exauce Dieu. Nous confions nos prières à Dieu, avec ces prières nous nous confions nous-mêmes, et il sait, Lui, ce qui doit advenir. En somme notre prière Lui appartient. Nous exauçons Dieu en cela. Ce qui viendra sera exaucement de nos prières, car nous prions, au fond, non pas pour ceci et pour cela, mais pour que Sa volonté s’accomplisse.

            Et ce qui advient alors, c’est que Dieu exauce cette prière. Il apparaît, il se manifeste, tout autrement que nous ne l’avions voulu. Dieu exauce l’homme. Et c’est tellement vrai, la différence provisoirement comblé entre eux est tellement importante que, pour parler de cela, il existe une formule : Dieu se fait homme. Nous allons penser ici que Dieu se fait homme en Jésus Christ. Nous en parlerons une autre fois. Pour l’heure, Dieu exauce celui qui prie et se fait homme pour lui ! C’est une merveilleuse bonne nouvelle. Grâces soient rendues à Dieu ! Amen.

samedi 9 juillet 2022

La parabole du bon Samaritain (Luc 10,25-37) Une méditation sur l'intégrité de ceux qui s'intéressent à Dieu

 Luc 10

25 Et voici qu'un légiste se leva et lui dit, pour le mettre à l'épreuve: «Maître, que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle?»

 26 Jésus lui dit: «Dans la Loi qu'est-il écrit? Comment lis-tu?»

 27 Il lui répondit: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même.»

 28 Jésus lui dit: «Tu as bien répondu. Fais cela et tu auras la vie.»

 29 Mais lui, voulant montrer sa justice, dit à Jésus: «Et qui est mon prochain?»

 30 Jésus reprit: «Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, il tomba sur des bandits qui, l'ayant dépouillé et roué de coups, s'en allèrent, le laissant à moitié mort.

 31 Il se trouva qu'un prêtre descendait par ce chemin; il vit l'homme et passa à bonne distance.

 32 Un lévite de même arriva en ce lieu; il vit l'homme et passa à bonne distance.

 33 Mais un Samaritain qui était en voyage arriva près de l'homme: il le vit et fut pris de pitié.

 34 Il s'approcha, banda ses plaies en y versant de l'huile et du vin, le chargea sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui.

 35 Le lendemain, tirant deux pièces d'argent, il les donna à l'aubergiste et lui dit: ‹Prends soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, c'est moi qui te le rembourserai quand je repasserai.›

 36 Lequel des trois, à ton avis, s'est montré le prochain de l'homme qui était tombé sur les bandits?»

 37 Le légiste répondit: «C'est celui qui a fait preuve de bonté envers lui.» Jésus lui dit: «Va et, toi aussi, fais de même.»

 

Colossiens 1

15 Il est l'image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature,

 16 car en lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles comme les invisibles, Trônes et Souverainetés, Autorités et Pouvoirs. Tout est créé par lui et pour lui,

 17 et il est, lui, par devant tout; tout est maintenu en lui,

 18 et il est, lui, la tête du corps, qui est l'Église. Il est le commencement, Premier-né d'entre les morts, afin de tenir en tout, lui, le premier rang.

 19 Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude

 20 et de tout réconcilier par lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix.

 

Deutéronome 30

10 puisque tu écouteras la voix du SEIGNEUR ton Dieu en gardant ses commandements et ses lois, écrits dans ce livre de la Loi, et que tu seras revenu au SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être.

 11 Oui, ce commandement que je te donne aujourd'hui n'est pas trop difficile pour toi, il n'est pas hors d'atteinte.

 12 Il n'est pas au ciel; on dirait alors: «Qui va, pour nous, monter au ciel nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique?»

 13 Il n'est pas non plus au-delà des mers; on dirait alors: «Qui va, pour nous, passer outre-mer nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique?»

 14 Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, pour que tu la mettes en pratique.

Prédication : 

         A la lecture de ces trois extraits, ce qui me vient à l’idée, c’est l’histoire de la fin du règne du roi David. Après que David eut vaincu tous ses ennemis, il cessa d’être un chef de guerre nomade qui vivait sous la tente, et il devint un roi sédentaire qui vivait dans une maison en dur, un palais en cèdre. Cela, c’était pour David. Et pour le Dieu de David ? Dieu, qui était alors un Dieu nomade, habitait sous la tente, mais il plut à David d’imaginer que Dieu devrait, lui aussi, habiter dans un palais (2 Samuel 7). Ça n’est pas David qui construirait ce palais, mais son fils, Salomon, un Temple à Jérusalem.

            En interrogeant David, il est possible de se demander : nomade, ou sédentaire, qu’est-ce que ça change ? Qu’est-ce que ça change pour les humains – à commencer par le Roi – et qu’est-ce que ça change pour Dieu ? Pour en rester quelques instants encore à David, on l’imagine droit, honnête, respectueux de ses compagnons, soumis à la parole divine et prophétique, tant qu’il était le petit capitaine nomade dont nous venons de parler… mais, quand il fut devenu un roi vainqueur et installé, sédentaire dans son palais de cèdre, David disposa des hommes selon sa fantaisie, et des femmes selon son caprice, une certaine Bethsabée...

            Il me revient aussi en mémoire que, ces dernières semaines, nous avons eu l’occasion de nous souvenir de ces disciples que Jésus envoya en mission, dans le dépouillement le plus extrême, et avec un ordre de mission ultra simplissime : au nom de Jésus guérir, et annoncer que « le règne de Dieu est tout à fait tout à fait proche ». Qu’allait-il advenir après leur mission de tous ces prêcheurs nomades. Les 72 disparaissent immédiatement du récit, mais pas les Douze. Qu’adviendra-t-il des Douze, lorsqu’ils seront devenus des gens importants ?

            Nomade (précaire), ou sédentaire (installé), est-ce que ça change le cœur de l’homme ? Est-ce que ça change Dieu, est-ce que ça change la foi en Dieu ?

 

            Maintenant, nous lisons la parabole dite du bon Samaritain. Nous la méditons à l’ombre du Temple de Jérusalem. En voici deux qui y exercent le service sacré. Qui selon son rang, sa caste et sa famille, et selon sa spécialité. Chacun sait ce qui doit être fait, ce qu’il a à faire et chacun présume qu’il en est ainsi depuis toujours et pour toujours. Ils sont au service du Temple, indubitablement. Mais au service de Dieu ? Ou au service de leurs semblables ?

            Ainsi donc un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il fut roué de coups. C’est effectivement en pente descendante et lorsqu’on descend sur cette route, c’est que Jérusalem est derrière et Jéricho devant. Si alors on est un prêtre, c’est qu’on a fini son tour de service et qu’on rentre chez soi. On peut imaginer que ce prêtre a un tel souci de pureté qu’il ne peut prendre le risque de toucher un corps humain ensanglanté… Sauf que la question de la pureté du prêtre ne se pose pas ainsi : c’est pour son service qu’il doit être pur, et pas une fois que son service est fini. Le prêtre fit un détour. Vint un lévite… même problème de pureté que le premier, peut-être ; on ne sait pas s’il monte à Jérusalem ou s’il en redescend, ce qu’on sait, c’est qu’il ne s’arrête pas non plus.

            Le secours d’un blessé n’est pas une question d’ordre du culte. Ces questions d’ordre du culte sont des questions de sédentaires, des questions pour un monde dans lequel tout est codifié. Dans un tel monde,  y a-t-il de la place pour un inconnu sur lequel le sort s’est acharné ? Dans le monde des commandements, il y en a un qui stipule que si une vie est en jeu, tous les autres commandements sont immédiatement suspendus. Peut-être que ce commandement et sa portée n’étaient pas encore précisés au temps de Jésus. Mais même s’ils ne l’étaient pas, il y avait un autre commandement, que nous avons sous les yeux : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Et qui est mon prochain ? Pas d’émois romantiques, mais un engagement tout à fait concret, comme secourir un homme agressé et laissé pour mort… Et qui est mon prochain ? Le commandement de l’amour du prochain tel qu’il est présenté dans la parabole efface toute distinction entre des personnes… Nul ne choisit jamais son prochain.

            Dans la parabole, dans le rôle du secouriste, nous avons un Samaritain. On dit souvent que les Juifs haïssaient les Samaritains. Au débit du 6ème siècle, Jérusalem, ville et temple, furent détruits, et leurs élites déportées en Babylonie. Vers le milieu du 5ème siècle, on put construire un nouveau Temple. Qui allaient être les prêtres légitimes de ce nouveau Temple ? Ceux qui, après la catastrophe avaient pu rester sur place avaient continué le culte tant bien que mal et avec les moyens du bord ? Ou ceux qui revenaient de l’exil, se réclamant d’une légitimité ancestrale et d’un sang pur. Il faut dire que, parmi ceux qui n’avaient pas connu l’exil et avaient continué le culte, certains avaient – ô crime affreux – épousé des femmes étrangères… Fallait-il chasser ces femmes ainsi que leurs enfants ? Tout cela conduisit au schisme, et à l’émergence d’un nouveau lieu de culte, en Samarie. Épisode terrible, de quoi se faire traiter de chiens pour les siècles des siècles.

            Mais tout n’est pas encore été dit. Trois choses essentielles sont à ajouter.

            La première, c’est que les Samaritains lisaient la Bible, la même Bible que les Juifs, au moins pour les cinq premiers livres de la Bible (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome) à l’intérieur desquels le culte est codifié ; l’éthique aussi y est codifiée, sur la base des Dix Commandements.

            Deuxième chose, Les Samaritains avaient un Temple, sur une montagne (Garizim), où ils rendaient eux aussi un culte à Dieu.

            Troisième chose, essentielle plus que toutes les autres, tous ceux qui servent Dieu au Temple de Jérusalem ne sont pas des abrutis, et parmi ceux qui viennent en aide à leur prochain, tous ne sont pas Samaritains.

           

            Ce qui signifie que le Samaritain, le Prêtre et le Lévite sont parfaitement égaux devant la question posée par Jésus : « Dans la Loi, qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ? » Il est écrit la même chose pour tous, mais tous ne lisent pas, ne comprennent pas, ne mettent pas en œuvre de la même manière… Secourir, ou ne pas secourir ? Par rapport à l’urgence du secours, il n’y a ni culte ni Temple qui tienne. Peu importe le culte qui est pratiqué collectivement, peu importe les rites auxquels les gens participent collectivement, car la validation de leur pratique religieuse n’est pas collective, hors du temps et dans le Temple, cette validation est  individuelle, dans l’instant présent, et dans le monde.

 

            Au début de l’extrait que nous méditons, nous apprenons que celui qui interroge Jésus est un spécialiste de la Loi, et qu’il veut tenter Jésus. Le tenter sans doute d’enfermer le message de l’Évangile dans des énoncés de Loi, du oui non, du noir blanc, du prochain pas mon prochain. Et nous voyons Jésus complexifier suffisamment l’affaire pour que le message demeure vivace et fécond. Mais cette entreprise est-elle pérenne ?

            Bonne nouvelle, oui ! L’entreprise est pérenne, et le message toujours là, parce que certains des Douze, ou leurs successeurs, ont su faire travailler leur mémoire, et se sont aussi fiés au génie propre de l’écriture. Ce qui fait que, maintenant, si nous demandons si les Douze et leur successeurs ont su transmettre l’Évangile sans le figer, s’ils ont agit comme des Apôtres  plutôt que comme des taxidermistes, la réponse est oui, ils ont transmis… Heureux sommes-nous, et Gloire soit rendue à eux, et à Dieu.