mercredi 17 février 2021

Lettre pastorale du 17 février : Heureux ceux qui ont faim et soif de justice

  


« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, ils seront rassasiés »

             Dans l’Israël ancien, il existait des lieux particuliers, souvent situés sur une hauteur et sur la frontière entre des territoires tribaux, où habitait une famille qui, par tradition héréditaire, était chargée du culte à Dieu, et aussi de la justice. Les tribus se réunissaient là régulièrement, pour prier Dieu, et pour l’arbitrage de toutes sortes de différends. Silo, en plein milieu de Canaan, était l’un de ces lieux. C’est là que la terre promise fut partagée entre les Hébreux (Josué 18), sujet épineux s’il en fut. C’est à Silo que fut éduqué le prophète Samuel. C’est là qu’il reçut sa vocation (1 Samuel 3). Le prêtre de ce temps-là s’appelait Héli. Il était vieux et avait deux fils qui l’assistaient dans ses tâches… Mais ses fils tordaient la justice, et ils la vendaient aussi. Dieu est juste, professait-on à Silo. La justice, manifestation de Dieu, y était l’espérance des petits et des faibles. La justice y était aussi un horizon de paix pour la société. Bienheureux avaient été, un temps, les Enfants d’Israël et le prêtre Héli. Ce temps était passé.

            Nous n’allons pas évoquer seulement Silo. Car la justice construit aussi les relations entre les personnes. C’est la justice ordinaire, celle par laquelle peut-être tout commence et à laquelle aussi tout revient. A-t-on faim et soif de cette justice, celle de la fraternité quotidienne ?

            Il y a toujours des actes qui peuvent lui donner corps. La mettre en œuvre conduira à une forme particulière de satiété, la joie, ou la paix. Ceci étant dit, nous savons que la satiété vient après le repas, mais que la satiété n’est qu’un état transitoire. Tous les petits actes de la justice fraternelle, dont certains sont presqu’invisibles dans leur banalité, sont l’une des nourritures de la vie familiale, amicale, ou communautaire. La faim et la soif de les accomplir ne peut jamais totalement cesser. C’est en les accomplissant qu’on se rassasie d’eux.

            En élargissant un peu ce premier cadre, voici la justice qui ne regarde pas au faciès mais qui tâche de comprendre ce qu’il y a au cœur de l’homme ; la justice qui ne juge pas selon qu’on est homme ou femme, blanc ou de couleur, Capulet  ou Montaigu… L’ancien Israël était structuré en tribus, clans et familles. Et l’idée que ces tribus toutes ensemble aient constitué un seul peuple et partagé un même destin ne va absolument pas de soi, même dans la Bible qui, en matière de brouille furieuse et de réconciliation émue, explore probablement tout ce qui est possible. La question posée est très simple : « Qui est mon frère ? » Et la réponse – biblique elle aussi – est simple aussi : ton frère est celui à qui tu concèdes les mêmes droits qu’à toi.

            Retour sur les droits, retour sur la justice, mais dans un cadre plus élargi, au-delà des familles dont nous avons déjà parlé, considérons celles et ceux qui habitent un même territoire. Faim et soif de justice, assurément. Rassasiés ? Pensons à ceux qui frappent aux portes d’un pays, et à d’autres qui viennent en aide à ceux qui vivent dans la rue. Seront-ils rassasiés, un jour ? Chaque demande, et chaque engagement, même s’il relève de la même justice, demande à être évalué pour lui-même. Mais pour tous, sur l’horizon, la justice est accomplie, et la proclamation est la même.

            Même lorsque les prédicateurs de la fin prochaine et du chaos font entendre leurs voix criardes, nous espérons en une justice universelle qui rendra possible la réconciliation entre tous les peuples, et tous les humains. C’est une grande espérance, la plus grande que nous puissions imaginer sur cette terre et sous ce ciel. Nous voyons certains de nos semblables se tenir ardemment à cette tâche. Nous les disons Bienheureux. Nous leur disons aussi merci.


Pasteur Jean DIETZ, 17 février 2021

samedi 13 février 2021

Sur les débuts du ministère public de Jésus (Marc 1:40-45)

Marc 1

40 Un lépreux s'approche de lui; il le supplie et tombe à genoux en lui disant: «Si tu le veux, tu peux me purifier.» 41 Pris de pitié, Jésus étendit la main et le toucha. Il lui dit: «Je le veux, sois purifié.»  42 À l'instant, la lèpre le quitta et il fut purifié. 43 S'irritant contre lui, Jésus le renvoya aussitôt. 44 Il lui dit: «Garde-toi de rien dire à personne, mais va te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit: ils auront là un témoignage.» 45 Mais une fois parti, il se mit à proclamer bien haut et à répandre la nouvelle, si bien que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais qu'il restait dehors en des endroits déserts. Et l'on venait à lui de toute part.

Prédication

               Dans l’ancien testament, s’agissant de lèpre, tous ceux d’entre nous qui ont été à l’école du dimanche se souviennent certainement de l’histoire de Naaman, un général araméen, un homme à qui tout avait réussi, un homme très reconnu dans son propre pays… mais qui était lépreux. Sur la recommandation d’une petite esclave israélite, que ses hommes et lui-même avaient vraisemblablement razziée, il s’en alla voir – nous raccourcissons le récit – le prophète Élisée. Le remède fut d’une simplicité incroyable – lave-toi sept fois dans le Jourdain – et d’une efficacité totale (2 Rois 5).

            Toujours dans l’ancien testament, nous avons, dans le livre du Lévitique, plusieurs chapitres (13 et 14) extrêmement sophistiqués consacrés à la lèpre, diagnostic d’une part, rituel de purification en cas de guérison. La sophistication de ces deux chapitres montre à quel point toutes ces affections cutanées étaient prises au sérieux. Nécessité de prévenir la contagion, d’une part, obsession de la pureté rituelle, sans doute aussi – les deux en même temps. Mais côté thérapeutique, néant.

            Ceux qui étaient durablement atteints finissaient par vivre totalement en marge de la société – nous pouvons imaginer que des âmes charitables déposaient ici ou là de la nourriture à leur intention. Et leur espérance de guérison était faible, pour ainsi dire nulle, à moins que, par hasard, vienne à passer par là un homme habité par la puissance divine. Or, Jésus passa par là.

            « Si tu le veux, tu peux me purifier. » Il n’est pas très étonnant de constater que Jésus voulut purifier cet homme et qu’il le purifie aussitôt (disons qu’il serait incompréhensible qu’il ne veuille pas le faire ; encore que, quelques chapitres plus tard, Jésus ne se gênera pas pour envoyer promener une femme ; sauf qu’ici, c’est la forme du ministère de Jésus qui est discutée, alors qu’au chapitre 7, c’est la destination du ministère qui est discutée ; de fait, Jésus guérira aussi l’enfant de cette femme).

            Ce qui est étonnant, c’est la suite : « S’irritant contre cet homme, aussitôt, il le chassa. » C’est cette irritation qui est étonnante.

            Pour comprendre cette irritation, nous pouvons nous souvenir d’un autre récit de l’évangile de Marc, celui qui voit une femme répandre sur la tête de Jésus un parfum de grand prix. « Et les disciples s’irritaient contre elle » (Marc 14). Cette forme particulière d’irritation – et le verbe particulier qui va avec – advient lorsque quelque chose s’est passé, qui distingue et honore le divin, mais qui en même temps vient choquer les témoins de ce qui s’est passé, parce que ça n’aurait pas dû, pour eux, se passer comme ça. « À quoi bon perdre ainsi ce parfum ? 5 On aurait bien pu vendre ce parfum-là plus de trois cents deniers et les donner aux pauvres ! »

            La guérison du lépreux distingue et honore le divin. Mais il n’y a pas de témoins, ni disciples, ni foule. Il y a semble-t-il juste Jésus et l’homme. Jésus est là, comme témoin de son propre acte. Et ça n’est pas vraiment contre cet homme qu’il s’irrite, mais au sujet de cet homme. Jésus s’irrite contre la guérison de cet homme et très probablement contre les conséquences encore à venir, mais évidentes, de cette guérison.

 

            Nous lisons aujourd’hui une fois encore dans le premier chapitre de l’évangile de Marc et, dans ce premier chapitre, toutes les formes du ministère de la Parole sont envisagées : (1) avec Jean le Baptiste, le ministre de la parole est un ascète qui vit dans le désert et en sort, de temps à autre, pour délivrer son message et pratiquer son rituel ; (2) avec Jésus et la tentation, le ministre de la parole est un ascète qui sort très rarement du désert pour délivrer son message ; (3) avec Jésus le ministre de la parole peut aussi être un enseignant qui délivre régulièrement son message dans une synagogue, chaque semaine, le jour du sabbat ; (4) le ministre de la parole peut être un guérisseur opérant en ville dans la maison d’un particulier ; (5) le ministre de la parole peut être un maître qui, soucieux de pérenniser son enseignement, appelle et forme des disciples ; (6) le ministre de la parole peut être un guérisseur qui opère en dehors des villes ; (7) ajoutons à toute cette variété une alternative, sédentaire ou itinérant.

            Dans le chapitre premier de l’évangile de Marc, toutes ces formes de ministère sont mentionnées et mises en place. Telle une, ou telle autre, a-t-elle la faveur de Jésus ? Telle une, ou telle autre, est-elle celle qui convient à la proclamation de la proximité du règne de Dieu et à l’appel à la conversion ?

 

            Nos lectures nous ont conduits à remarquer que Jésus, à cette étape de son parcours, s’oriente vers la prédication hebdomadaire à la synagogue, forme ordinaire à l’époque en Galilée de la transmission du message. Cette forme ordinaire est bien celle  qui a sa faveur, mais tout autre chose se passe. Dans la synagogue, il accomplit la guérison d’un agité. En conséquence de quoi sa renommée s’étend. Cette guérison en appelant quantité d’autres, il y a changement de lieu, et de forme du ministère. Mais ça n’est pas ce ministère-là qui a la faveur de Jésus. Il a besoin de solitude, et se voit plus nomade que sédentaire. Lisons Marc, toujours dans le premier chapitre : « Et il alla par toute la Galilée; il prêchait dans leurs synagogues et chassait les démons » (Mar 1:39).

            C’est la forme que prend alors le ministère de Jésus : itinérant prédicateur dans les synagogues, et guérisseur, et s’isolant de temps à autre.

 

            Mais voici qu’arrive ce lépreux, que Jésus guérit, et voici l’irritation de Jésus. Jésus ne pouvait pas ne pas le guérir. La volonté du Fils de Dieu annonçant que le Royaume est infiniment proche ne peut pas s’effacer devant la demande d’un lépreux. Et cette guérison – une de plus – même si elle a eu lieu en tête à tête, va évidemment recevoir une publicité considérable, avec ce qui s’ensuit : « Jésus ne pouvait plus entrer publiquement dans une ville, et il restait dehors, en des endroits déserts. Mais on venait à lui de toute part. » Nouvelle forme de son ministère.

            Si Jésus s’est irrité après cette guérison, et à cause de cette guérison, à cause de l’inévitable publicité qui allait en être faite, c’est parce qu’elle remettait en question, complètement, une fois encore, la forme du ministère de la parole, telle qu’il l’avait imaginée, et surtout pratiquée jusque là. Le ministère de la parole allait être entièrement absorbé par celui de la guérison.

            Le texte qui nous est proposé pour ce dimanche s’arrête sur cette perspective un peu inquiétante.

            Mais nous n’avons pas fini. Jésus donna un ordre à l’homme qui avait été guéri, celui d’aller se montrer aux prêtres, démarche indispensable, que l’homme n’accomplit vraisemblablement pas. Cet homme désobéit à un ordre pourtant inscrit dans la Loi. Et bien, sur cette désobéissance, nous posons le nom de liberté.

            Et en reprenant les textes que nous avons lus depuis plusieurs semaines, tout le premier chapitre de l’évangile de Marc, en considérant une à une les ruptures qu’il rapporte, c’est la liberté que nous reconnaissons, et c’est l’esprit de Dieu que nous voyons agir. Car là où est l’esprit de Dieu, là est la liberté.

            Que souffle l’esprit de Dieu. Amen

samedi 6 février 2021

Les premiers moments du ministère public de Jésus (Marc 1:29-39)

Marc 1

29 Juste en sortant de la synagogue, ils allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d'André.  30 Or la belle-mère de Simon était couchée, elle avait de la fièvre; aussitôt on parle d'elle à Jésus. 31 Il s'approcha et la fit lever en lui prenant la main: la fièvre la quitta et elle se mit à les servir.

32 Le soir venu, après le coucher du soleil, on se mit à lui amener tous les malades et les démoniaques. 33 La ville entière était rassemblée à la porte. 34 Il guérit de nombreux malades souffrant de maux de toutes sortes et il chassa de nombreux démons; et il ne laissait pas parler les démons, parce que ceux-ci le connaissaient. 35 Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s'en alla dans un lieu désert; là, il priait.

36 Simon se mit à sa recherche, ainsi que ses compagnons, 37 et ils le trouvèrent. Ils lui disent: «Tout le monde te cherche.» 38 Et il leur dit: «Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j'y proclame aussi l'Évangile: car c'est pour cela que je suis sorti.» 39 Et il alla par toute la Galilée; il prêchait dans leurs synagogues et chassait les démons.

Prédication :

            Nous avons la chance ces dernières semaines, de pouvoir lire et méditer les textes les plus anciens qui rapportent les débuts du ministère public de Jésus. Souvenons-nous.

            Tout d’abord, en Galilée, Jésus commença à prêcher en proclamant : « Le temps est accompli et le règne de Dieu est infiniment proche, convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » Mais nous ne savons pas en quels lieux de Galilée il fit cette première proclamation, ni avec quel succès. Puis il commença à appeler des disciples, disons-le, avec succès : aucun de ceux que Jésus appela ne semble s’être dérobé.

            Jusqu’ici les choses restent confidentielles. Mais Jésus commença à enseigner, un jour de sabbat, dans la synagogue, et y accomplit une guérison, celle d’un homme agité – ça n’était absolument pas pour accomplir cette guérison que Jésus était entré dans la synagogue de Capharnaüm, mais Jésus enseignait avec puissance, et il était donc inévitable que quelque chose advînt qui ne relevât pas seulement de l’enseignement oral… Il advint surtout que, à partir du moment où cette guérison eu lieu, la renommée de Jésus se répandit aussitôt partout, dans toute la région de Galilée.

            A ces commencements, nous ajoutons une autre guérison somatique, celle de la belle-mère de Simon, et d’autres guérisons en grand nombre. « Le soir venu, après le coucher du soleil, on se mit à lui amener tous les malades et les démoniaques – (souffrances somatiques et psychiques). La ville entière était rassemblée à la porte. » Le texte ici insiste sur la notion de totalité.

            Nous sommes bien tentés d’avancer que Jésus guérit tous ceux qu’on lui amenait, mais ça n’est pas vrai : il en guérit beaucoup, mais il ne les guérit pas tous. Il en guérit de nombreux, depuis le coucher du soleil et jusqu’à la nuit noire, puis, « le matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit, et s’en alla dans un lieu désert… » (dans ce pays, on ne transporte pas un brancard le jour du sabbat, le jour finit lorsque le soleil est couché et le jour suivant commence lorsque la nuit est noire).

 

            De tous ces commencements que nous venons de mentionner, qu’est-ce que les contemporains de Jésus (peuple de Galilée et disciples de Jésus) allaient retenir ? L’enseignement oral, ou les guérisons ? Le texte nous suggère que les miracles intéressaient les contemporains de Jésus d’avantage que sa prédication.

            Mais cette préférence doit être interrogée, parce que Jésus ne les guérit pas tous… alors allait-on retenir qu’il en guérissait certains, allait-on retenir qu’il ne guérissait pas certains autres ?

            Lorsque la nuit fut noire sur Capharnaüm, Jésus s’éclipsa. Les disciples de Jésus l’ayant retrouvé lui annoncèrent « Tout le monde te cherche. ». Entendons tout le monde te cherche à Capharnaüm, parce qu’il y en a encore à guérir. Écoutons la voix de Jésus : « Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Évangile, car c’est pour cela que je suis sorti. »

            Jésus s’exprime à cet instant comme s’il considérait que, s’agissant de Capharnaüm, la proclamation de l’Évangile, paroles et actes, y était, pour ce qui le concerne, terminée.

            Comment, à Capharnaüm, a-t-on vécu, après le passage éclair de Jésus ? Rien ne nous est dit. Mais essayons.

            Sur un mode pessimiste d’abord. Certains ont été guéris, d’autres pas. Et bien entendu se pose la question pourquoi. Pourquoi moi et pas lui ? Pourquoi lui et pas moi ? Pourquoi certains et pas certains autres ? Certains assurément prétendront : « Parce que je le vaux bien. » Prétention et vanité font partie des sentiments humains. L’envie et la jalousie aussi. La rumeur supposera que certains méritaient d’être guéris et que d’autres ne le méritaient pas. Le mérite pourra être lié à la moralité réelle ou supposée des uns ou des autres, à la piété, réelle ou secrète, ou à la sincérité, affichée ou pas, de la conversion à laquelle Jésus appelait. Et nous savons que, si l’on commence à s’interroger ainsi, ce ne sont pas les toutes dernières bénédictions qui sont partagées, et que ce sont les vieilles affaires, rancœurs tenaces et jalousies impitoyables qui vont ressortir. Ces choses-là n’ont pas changé au fil des siècles. Et nous pouvons bien imaginer qu’à Capharnaüm, la prédication et les guérisons accomplies par Jésus n’ont rien changé du tout, et n’ont fait qu’alimenter les envies, les jalousies, et les ragots.

            Mais nous pouvons parler aussi de Capharnaüm sur un mode optimiste. Certes, certains ont été guéris, et d’autres pas. Imaginons la bousculade au coucher du soleil. Premiers arrivés, premiers guéris, puis d’autres guérisons, mais tout à coup, à la nuit noire, Jésus, le guérisseur, s’éclipse. Qui sait pour quelle raison untel est guéri, et tel autre ne l’est pas ? Qui sait pour quelle raison untel recouvre tout son bon sens, et tel autre ne sort pas de sa déprime ou de son agitation. Dans le scénario optimiste, ces questions, ces pourquoi, sont posés, puis sont comme mis de côté. L’action de grâce l’emporte. Ceux qui se trouvent guéris se réjouissent, et se réjouit aussi leur entourage. Avoir été guéri vous rend d’emblée, vous et votre famille, plus disponible pour vos voisins et pour les voisins de vos voisins qui, eux, sont resté dans la souffrance et dans la peine et n’ont pas eu votre chance. Ceux qui ont été seulement témoins se réjouissent avec les autres. L’action de grâce se fait sans délai amour du prochain et service du prochain.

            Nous avons imaginé deux portraits opposés de Capharnaüm, bourgade de Galilée, lieu selon Marc de la première prédication de Jésus… Les habitants ont dû se souvenir des paroles de cette première prédication, se les rappeler les uns aux autres, et les méditer au regard de ce qui était arrivé en matière de guérisons et de libération. Ce travail du sens aura pu les mener à une conversion, celle dont Jésus justement parle dans sa prédication, conversion qui, semble-t-il, précède l’entrée dans le Règne de Dieu.

            Cette conversion est la décision qui, effaçant toute considération de chance ou de malchance, fait accéder l’homme, quoi qu’il arrive, à la reconnaissance de Dieu et au service du prochain. Et le Royaume de Dieu est de cette manière une réalité terrestre dès la première prédication de Jésus.

            Est-ce ainsi que les choses se sont passées ? Les trois premiers évangiles ne nous renseignent pas sur l’adhésion à l’Évangile des premiers groupes ayant entendu la première prédication chrétienne. S’il est un groupe qui intéresse les trois premiers évangiles, c’est le groupe des disciples. Et



, déjà, avec ce groupe, rien n’est simple.  Lorsque nous lisons Jean, les Actes, puis les Épîtres, nous nous rendons compte aussi que rien ne va de soi dans la réception de l’Évangile. Et lorsque nous lisons le commencement de l’Apocalypse, nous voyons que les communautés apparaissent et disparaissent… Les auteurs bibliques ont, là-dessus, été parfaitement honnêtes avec leurs lecteurs.

            Mais ils ont aussi été plein d’espérance. Ça ne s’est jamais fait simplement, c’est vrai. Mais l’Évangile n’a pas été vrai et proclamé pendant quelques temps, comme s’il y avait une unique fenêtre météo et qu’après il serait trop tard. Il a toujours été proclamé et entendu quelque part.

            Ça n’était pas hier et ailleurs. C’est ici et aujourd’hui. « C’est l’heure, le Règne de Dieu est infiniment proche, convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » Amen




samedi 30 janvier 2021

Appelés à la liberté (Deutéronome 18:15-20 ; 1Corinthiens 7:32-35 ; Marc 1:21-28)

 Cette semaine, je ne puis vous donner pour ce samedi et ce dimanche, qu'une prédication écrite. Je tâcherai de vous poster une vidéo demain après-midi, peut-être seulement lundi.


Marc 1

21 Ils pénètrent dans Capharnaüm. Et dès le jour du sabbat, entré dans la synagogue, Jésus enseignait. 22 Ils étaient frappés de son enseignement, car il les enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes. 23 Justement il y avait dans leur synagogue un homme possédé d'un esprit impur; il s'écria: 24 «Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth? tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es: le Saint de Dieu.» 25 Jésus lui commanda sévèrement: «Tais-toi et sors de cet homme.» 26 L'esprit impur le secoua avec violence et il sortit de lui en poussant un grand cri. 27 Ils furent tous tellement saisis qu'ils se demandaient les uns aux autres: «Qu'est-ce que cela? Voilà un enseignement nouveau, plein d'autorité! Il commande même aux esprits impurs et ils lui obéissent!» 28 Et sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de Galilée.

1 Corinthiens 7

32 Je voudrais que vous soyez exempts de soucis. Celui qui n'est pas marié a souci des affaires du Seigneur: il cherche comment plaire au Seigneur. 33 Mais celui qui est marié a souci des affaires du monde: il cherche comment plaire à sa femme, 34 et il est partagé. De même, la femme sans mari et la jeune fille ont souci des affaires du Seigneur, afin d'être saintes de corps et d'esprit. Mais la femme mariée a souci des affaires du monde: elle cherche comment plaire à son mari. 35 Je vous dis cela dans votre propre intérêt, non pour vous tendre un piège, mais pour que vous fassiez ce qui convient le mieux et que vous soyez attachés au Seigneur, sans partage.

Deutéronome 18

15 c'est un prophète comme moi que le SEIGNEUR ton Dieu te suscitera du milieu de toi, d'entre tes frères; c'est lui que vous écouterez. 16 C'est bien là ce que tu avais demandé au SEIGNEUR ton Dieu à l'Horeb, le jour de l'assemblée, quand tu disais: «Je ne veux pas recommencer à entendre la voix du SEIGNEUR mon Dieu, je ne veux plus regarder ce grand feu: je ne veux pas mourir!» 17 Alors le SEIGNEUR me dit: «Ils ont bien fait de dire cela. 18 C'est un prophète comme toi que je leur susciterai du milieu de leurs frères; je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai. 19 Et si quelqu'un n'écoute pas mes paroles, celles que le prophète aura dites en mon nom, alors moi-même je lui en demanderai compte. 20 Mais si le prophète, lui, a la présomption de dire en mon nom une parole que je ne lui aurai pas ordonné de dire, ou s'il parle au nom d'autres dieux, alors c'est le prophète qui mourra.»

Prédication :

            Le livre du Deutéronome, dont nous venons de lire quelques versets importants – peut-être même capitaux – se présente comme une sorte de "testament de Moïse". Ainsi, au moment où Moïse va disparaître, au moment où Les Hébreux s’apprêtent à entrer en terre promise, la Loi leur est rappelée.

            Les circonstances du don de la Loi leurs sont rappelées aussi, ainsi que leurs réactions aux manifestations de Dieu : « Je ne veux pas recommencer à écouter la voix du Seigneur mon Dieu, je ne veux pas regarder ce grand feu, je ne veux pas mourir. »

            Ainsi le peuple hébreu se prononça-t-il sur les manifestations de Dieu. Et Dieu écouta son peuple, et l’exauça. C’est sur la demande expresse de son propre peuple que Dieu mit fin pour toujours à l’âge de la révélation directe.

            Dieu ne parlerait plus que de manière indirecte, ce qui signifie que, ce jour-là, le peuple hébreu entra d’un coup dans l’âge de raison, c'est-à-dire dans l’âge du discernement et de l’interprétation.

            Ce dont nous sommes en train de parler est si important qu’une histoire juive raconte qu’un jour, un rabbin (Eliezer ben Hyrcanos) pourtant maître incontesté en manière juridique fut impitoyablement excommunié, pour en avoir appelé à une révélation directe…  

              Avec cet extrait de Deutéronome 18, de 1Corinthiens 7, et de Marc 1, nous tenons un florilège de textes extrêmement intéressant, devant lequel nous allons nous poser une question : comment Dieu parle-t-il aux hommes ? Nous disposons, d’emblée, de cinq réponses scripturaires.

  1. Directement, en face à face ;
  2. Par la médiation d’un prophète ;
  3. Par le ministère épistolaire d’un apôtre ;
  4. Par l’enseignement de scribes ;
  5. Par l’enseignement de Jésus.

            Cette liste n’est pas exhaustive, il faudrait y ajouter (6) les adages de la Sagesse, (7) le ministère oral d’un apôtre, (8) le miracle ou l’acte de puissance, (9) le saisissement par l’Esprit Saint, (10) la poésie des psaumes et cantiques, (11) la réflexion critique… Et sans doute oublions-nous tel ou tel autre moyen, dont tout ce qui touche à l’art.

            Comme le cantique le dit : « Tout chemin qu’on t’impose peut devenir le sien. Chaque jour Il dispose de quelque autre moyen. » Il n’est pas du tout nécessaire de tenter une classification de ces moyens. Mais il est extrêmement intéressant de voir que, par moments, ils ont été discutés, et que parfois même ils ont été en conflit.

            Revenons quelques instants au Deutéronome. Il est bien entendu que la contemplation et l’audition directes de Dieu vont cesser, c’est une demande du peuple de Dieu, que Dieu exauce. Et en lieu et place de ce contact direct, il y aura des prophètes, issus du peuple, et nous lisons – parole de Dieu – « Je mettrai mes paroles dans (leur) bouche. »

             Le prophète, issu du peuple, échappera-t-il au sort commun ? Verra-t-il Dieu face à face et recevra-t-il de Dieu directement ses paroles, ou devra-t-il comme tout le monde observer, réfléchir, puis prendre la parole ? La question est posée, le débat commence dès le Deutéronome… et ne s’arrêtera plus. Dans des périodes troublées, avant, et pendant l’Exil, chaque camp, chaque faction aura son propre prophète délivrant un message divin propre à son camp. Et se posera toujours la question de l’authenticité du message, et la question de l’inspiration de ces messieurs. Pour ne mentionner que deux noms, voici Hananya, et voici Jérémie, dont l’affrontement nous est connu (Jérémie 28). Lequel des deux était "le bon", lequel des deux fallait-il écouter ? Il nous est si facile de prendre position dans leur querelle, puisque nous connaissons la suite de l’histoire. Mais qu’en aurait-il été, pour nous, en situation ?

             Nous poursuivons cette réflexion. Jésus enseignait dans la synagogue de Capharnaüm. Quel était son enseignement ?

            Dans le premier chapitre de l’évangile de Marc, s’agissant de la prédication de Jésus, nous n’avons que ceci : « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu est infiniment proche : convertissez-vous et croyez à l'Évangile » (Mar 1:15). Nous n’avons rien de plus sur le contenu de l’enseignement de Jésus, mais ce que nous apprenons, c’est qu’il enseignait avec autorité et non pas comme les scribes.

            Dans le contexte biblique, enseigner avec autorité signifie précisément accomplir ce qu’on enseigne.

            Et ce que Jésus accomplit est une libération. Lisons-le juste pour ce que c’est : Jésus libère un homme d’un esprit impur, d’un esprit qui force cet homme à vociférer, qui le force à se convulser… Que cet homme retrouve une certaine paix somatique est au moins un soulagement, une libération. Pourtant, cet homme – l’esprit impur – disait des choses intéressantes, disait la vérité. Jésus est le Saint de Dieu – l’appellation n’est pas courante mais elle n’est pas fausse – et Jésus est bien venu pour perdre, pour dégager les esprits impurs, ceux qui possèdent et qui aliènent… Jésus n’est pas venu que pour ça, mais pour ça aussi ; et peut-être, si nous voulons parler en cela de  libération et de liberté, Jésus n’est-il venu que pour ça.

            Alors ? Alors, dans le régime de pensée propre à la prédication de Jésus, il est indispensable que ce soit librement et dans l’intelligence de sa situation qu’un être humain confesse sa foi au Christ sauveur.

            C’est probablement là, sur la question de la liberté et de la responsabilité, que l’enseignement de Jésus entre en conflit avec l’enseignement des Scribes. Entendons bien ici que les Scribes enseignent des choses écrites, tenues pour véritables, immuables et obligatoires. Mais dans l’opposition avec l’enseignement de Jésus, les Scribes enseignent certainement que croire c’est se soumettre, que croire c’est répéter, en opposant répéter à comprendre. C’est donc sans autorité, sans autorité libératrice, qu’ils enseignent, dans le sens où ce qu’ils construisent autour de leurs auditeurs est une sorte de muraille dont leurs auditeurs sont captifs, et absolument incapables de se libérer par eux-mêmes.

            Ainsi cet homme si agité fut-il libéré par l’autorité opérationnelle et libératrice de Jésus de Nazareth. Quelle fut ensuite la destinée de cet homme ? Nous n’avons pas à le savoir. Notre joie est qu’il fut libéré.

           Ce sont donc des hommes libres que désire et recherche notre Seigneur. Raison peut-être pour laquelle il appelle des pêcheurs de poissons, plutôt que des religieux, pour en faire des pêcheurs d’homme… Et ces pêcheurs répondent favorablement, et librement, rien ne les y obligeait.

            Raison pour laquelle aussi il libère cet homme dans la synagogue de Caphernaüm.

            Raison pour laquelle il en libérera tant d’autres, sans jamais en obliger aucun.

             Il nous libère, et, sans nous obliger en aucune manière, il nous appelle à vivre librement, et à répondre fraternellement de cette liberté. Amen



lundi 25 janvier 2021

Amis du Seigneur (Jonas 3,1-10 ; 1 Corinthiens 7,29-31 ; Marc 1,14-20)

Ce dimanche, le 24 janvier, dans le cadre de la semaine de prière pour l'unité des chrétiens, le Père Stéphane Aulard, curé de Vincennes, était accueilli au Temple de l'Eglise Protestante Unie de Vincennes.

Voici les textes bibliques et le sermon qu'il nous a apportés. 

Jonas 3,1-5

1 La parole du SEIGNEUR s'adressa une seconde fois à Jonas: 2 «Lève-toi, va à Ninive la grande ville et profère contre elle l'oracle que je te communiquerai.»  3 Jonas se leva et partit, mais - cette fois - pour Ninive, se conformant à la parole du SEIGNEUR. Or Ninive était devenue une ville excessivement grande: on mettait trois jours pour la traverser.  4 Jonas avait à peine marché une journée en proférant cet oracle: «Encore quarante jours et Ninive sera mise sens dessus dessous», 5 que déjà ses habitants croyaient en Dieu. Ils proclamèrent un jeûne et se revêtirent de sacs, des grands jusqu'aux petits. 6 La nouvelle parvint au roi de Ninive. Il se leva de son trône, fit glisser sa robe royale, se couvrit d'un sac, s'assit sur de la cendre, 7 proclama l'état d'alerte et fit annoncer dans Ninive: «Par décret du roi et de son gouvernement, interdiction est faite aux hommes et aux bêtes, au gros et au petit bétail, de goûter à quoi que ce soit; interdiction est faite de paître et interdiction est faite de boire de l'eau. 8 Hommes et bêtes se couvriront de sacs, et ils invoqueront Dieu avec force. Chacun se convertira de son mauvais chemin et de la violence qui reste attachée à ses mains. 9 Qui sait! peut-être Dieu se ravisera-t-il, reviendra-t-il sur sa décision et retirera-t-il sa menace; ainsi nous ne périrons pas.» 10 Dieu vit leur réaction: ils revenaient de leur mauvais chemin. Aussi revint-il sur sa décision de leur faire le mal qu'il avait annoncé. Il ne le fit pas.

1 Corinthiens 7,29-31

29 Voici ce que je dis, frères: le temps est écourté. Désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'en avaient pas, 30 ceux qui pleurent comme s'ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s'ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s'ils ne possédaient pas, 31 ceux qui tirent profit de ce monde comme s'ils n'en profitaient pas vraiment. Car la figure de ce monde passe.

Marc 1,14-20

14 Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l'Évangile de Dieu et disait: 15 «Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s'est approché: convertissez-vous et croyez à l'Évangile.» 16 Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter le filet dans la mer: c'étaient des pêcheurs. 17 Jésus leur dit: «Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes.» 18 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent. 19 Avançant un peu, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, qui étaient dans leur barque en train d'arranger leurs filets. 20 Aussitôt, il les appela. Et laissant dans la barque leur père Zébédée avec les ouvriers, ils partirent à sa suite.

Sermon

Frères et sœurs puisqu’il m’est donné de venir prêcher devant votre communauté en cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens je voudrais souligner ce qui, à mon sens, se dégage des trois lectures bibliques qui sont offertes à notre méditation en ce dimanche.

Il y a une grande cohérence en effet entre ces trois textes bibliques qui pourtant relèvent d’auteurs bien différents :

La première lecture est un extrait d’un petit prophète, Jonas. Petit quant au nombre de chapitres que comporte son livre : quatre et nous lisons le chapitre 3.

La première lettre de Saint Paul aux Corinthiens nous transporte dans un autre univers : celui des païens de Grèce vivant dans une cité industrieuse où une jeune communauté chrétienne est née et qui se débat entre la foi à laquelle elle se rend et les pratiques païennes tellement éloignées de la foi biblique auxquelles elle semble attachée durablement.

L’Evangile selon Saint Marc dans ses débuts met en scène le prophète de Galilée, Jésus, ses premiers disciples et les premiers mots de sa prédication.

En lisant et en relisant ces courts extraits si denses il me semble que trois fils se dégagent :

Le premier est une urgence : celle du temps qu’il ne faut pas perdre car quelque chose de nouveau et d’essentiel, comme on dit aujourd’hui, est en train d’advenir.

Le second est le motif de l’invitation à la conversion.

Le troisième est celui des fruits de cette conversion.

Je développe chacun de ces fils maintenant.

1-Parce que le livre de Jonas est court on comprend que la succession des événements rapportés a pour fond l’urgence du temps dans lequel se trouve Jonas d’abord rebelle à l’invitation de Dieu à aller prêcher dans la ville païenne de Ninive symbole de la puissance et de l’orgueil des païens totalement rebelles eux aussi à la Parole du Seigneur parce qu’ils sont sûrs de leur civilisation puissante, organisée, guerrière, imbue d’elle-même, idolâtre…

On retrouve cela dans les propos de Paul aux Corinthiens : il s’adresse à des gens qui ont découvert la foi en Jésus Christ mais qui restent extrêmement attachés à leur mode de vie dominé par l’art du commerce et du profit primant sur celui de la fraternité qui pourtant les a déjà attirés.

Le passage de l’Evangile de Marc nous dépeint un Christ qui n’a pas de temps à perdre parce que sa venue en ce monde est le signe de l’accomplissement du temps et de l’histoire biblique qui précède.

Nous vivons actuellement un temps, un moment, un kaïros  inédit : une pandémie s’est développée et semble continuer à se développer inexorablement. Il faut agir vite pour que les choses ne s’enveniment pas davantage. Les décideurs sont acculés, nos journées sont abrégées parce qu’il faut se protéger. Et c’est dans ce contexte que nous n’imaginions pas il y a un an qu’il faut entendre nos lectures bibliques. Dieu lui aussi n’a pas de temps à perdre pour toucher nos cœurs. Jésus, le nouveau Jonas, Jésus comme plus tard Paul aux Corinthiens nous presse de prendre conscience de la brièveté et de la fragilité de nos vies. Le Christ ne veut pas nous assommer certes mais nous presse dans ce temps court à nous mettre à l’écoute de sa Parole. Comme à Jonas la « Parole de Dieu « nous est adressée  (cf. Jon 3,1), celle que nous venons d’entendre. Combien de temps nous faudra-t-il  pour l’écouter et l’entendre ? Trois jours ou une vie qui ne serait pas futile ? Le verset de Paul passé dans les proverbes de notre langue peut nous paraître rude à moins qu’il ne nous invite à une introspection : « Car il passe ce monde, tel que nous le voyons. » (1 Co, 7,31) : Sic transit gloria mundi… N’avons-nous pas entendu ces derniers temps toutes ces réflexions de nos politiques et de nos débatteurs sur le « monde d’avant » et le « monde d’après » ?Et si nous commencions déjà à nous intéresser au monde présent, notre monde tel qu’il est complexe et fascinant, rude et riche de tout un potentiel et à en découvrir le lieu où Dieu peut et veut aujourd’hui comme hier avec nos devanciers s’accomplir en nous…

2-Le second fil qui est considérable pour un chrétien, c’est l’appel à la conversion. On nous parle sans cesse de la transition et de la conversion écologique. Nos Eglises qui ne sont d’ailleurs pas insensibles à ces appels ont même inventé un « label » comme on  dit : le label « Eglise verte ». Bien d’autres conversions doivent être à l’ordre du jour comme celle de la renonciation aux violences, aux emprises subtiles en particulier sur les consciences, les appels à une autre gestion du pouvoir et de l’autorité, la découverte que notre humanité ne saurait se passer des charismes des hommes et des femmes. Et que dire de notre humanité encore si souvent dominée par le mode de vie occidental alors que des pays émergents demandent à se faire entendre. Nos Eglises souvent fatiguées en Occident ne doivent-elles pas faire place aux jeunes Eglises en croissance et dynamiques d’Asie et d’Afrique en particulier ?

Vous me direz : mais qu’est-ce que cette analyse rapide a à voir avec la conversion dont il est question dans les lectures bibliques de ce jour ? J’aurais envie de répondre que nous avons fait du motif de la conversion une affaire tellement spiritualisée et intérieure que nous ne voyons pas dans les appels à la conversion entendus aujourd’hui quelque chose de puissant révélant combien se convertir ne concerne pas que l’adhésion de son être à la personne du Christ. Il s’agit, si je puis dire,d’une conversion radicale, intégrale. Les ninivites avaient besoin d’entendre parler du Dieu unique révélé par ce prophète Jonas qui avait d’ailleurs eu du mal à se mette en route et à obéir à la Parole de Dieu ! Les ninivites sont une figure de ce que nous sommes : des gens pressés et idolâtres de leur puissance guerrière comme les corinthiens étaient une figure de la puissance des affaires économiques qui semble tout dominer y compris nos meilleures intentions. Et l’Evangile en terre juive ne nous dit pas autre chose : « Les temps sont accomplis, le règne de Dieu est tout proche ; convertissez-vous et croyez à l’Evangile ! » (Marc 1,15  Ceux-là même qui sont officiellement déjà sous la Parole de Dieu ont à se convertir d’urgence ! Pourquoi ? Parce que Dieu en Jésus Christ vient toujours remettre le monde à l’endroit et pour cela il nous requiert encore et toujours ! Parce que le monde livré à lui-même est à l’envers assurément il nous faut accepter de nous mettre face à Jésus Christ dans notre culte comme dans notre prière la plus personnelle et l’entendre nous dire que le monde de Dieu est ce qu’il faut à ce monde pour qu’il devienne enfin humain et entre dans le projet divin de la création sans cesse nouvelle qui s’accomplira dans la Jérusalem nouvelle.

3-Le troisième fil est le résultat déjà tangible de l’appel à la conversion : le fruit. Voilà bien un mot de la prédication de Jésus, le fruit, les fruits (cf. Jn 15,8).

Cela apparaît déjà très nettement dans la prédication de Jonas qui, en très peu de temps, atteignit son objectif –en trois jours- : la population de Ninive se convertit et se détourna de « sa conduite mauvaise » (Jon 3,10). Juste auparavant le texte nous précise que non seulement les humains mais aussi hommes et bêtes (versets 7 et 8) jeûnèrent et renoncèrent à leur conduite mauvaise marquée par l’adhésion à la violence.

Cela est exprimé autrement mais dans le même sens dans la prédication de Paul aux corinthiens qui leur indique le chemin à parcourir pour embrasser en somme le règne de Dieu. Il s’agit d’entrer dans un régime de sobriété et de refus des accaparements de toute sorte. Cela ne résonne-t-il pas à nos oreilles cet appel à la sobriété qui aura encore un long chemin sans doute à parcourir pour que nous en découvrions la joie !

Et l’Evangile dans la séquence que nous venons d’entendre, qu’en est-il ? L’appel de Jésus à la conversion se concrétise et c’est un véritable fruit par l’appel des quatre premiers disciples qui quittent  très concrètement ce qu’ils étaient en train d’accomplir : le travail de la pêche pour se dévouer entièrement à  la suite du Christ et à l’exercice de la prédication  comme leur maître, le Christ.

Je termine sur ces trois fruits qui ont de quoi nous faire tous réfléchir si nous acceptons d’entrer dans la proximité de Jésus Christ en nous convertissant les uns et les autres aujourd’hui comme hier :

·        La libération de la violence et de la mainmise sur autrui,

·        La découverte d’une vie choisissant la sobriété et le refus des excès,

·        La participation à l’œuvre du Christ en se faisant compagnon, disciple, ami du Seigneur et en invitant joyeusement nos frères et sœurs à cette rencontre.

 

Amen.

samedi 23 janvier 2021

La bénédiction, la tentation, et le partage (Marc 1,12-13)

Marc 1

 2 Ainsi qu'il est écrit dans le livre du prophète Esaïe, Voici, j'envoie mon messager en avant de toi, pour préparer ton chemin.  3 Une voix crie dans le désert: Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.  4 Jean le Baptiste parut dans le désert, proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés.  5 Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui; ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en confessant leurs péchés.  6 Jean était vêtu de poil de chameau avec une ceinture de cuir autour des reins; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.  7 Il proclamait: «Celui qui est plus fort que moi vient après moi, et je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la lanière de ses sandales.  8 Moi, je vous ai baptisés d'eau, mais lui vous baptisera d'Esprit Saint.»

 9 Or, en ces jours-là, Jésus vint de Nazareth en Galilée et se fit baptiser par Jean dans le Jourdain.  10 À l'instant où il remontait de l'eau, il vit les cieux se déchirer et l'Esprit, comme une colombe, descendre sur lui.  11 Et des cieux vint une voix: «Tu es mon Fils bien-aimé, il m'a plu de te choisir.»

 12 Aussitôt l'Esprit pousse Jésus au désert.  13 Durant quarante jours, au désert, il fut tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient. 

 14 Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l'Évangile de Dieu et disait:  15 «Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s'est approché: convertissez-vous et croyez à l'Évangile.»


Méditation

C’est après que Jean le Baptiste eut été livré que Jésus commença à annoncer publiquement l’Évangile. Avant cela, Jésus était dans le désert, tenté par Satan. Contrairement à Matthieu et Luc, l’évangile de Marc ne rapporte pas trois tentations. Mais pour autant, la tentation y est décrite, en deux images : Jésus était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient (Marc 1,13).

            Jésus n’est pas le seul à être dans le désert. Avant lui, Jean le Baptiste y survit en se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage. Un menu pour le moins frugal, plus allégé encore que le menu du prophète Élie (1 Rois 17), buvant l’eau d’un torrent, et ravitaillé en pain et en viande par les corbeaux…

            Élie donc, était avec les corbeaux et les corbeaux le servaient. Les corbeaux ne sont d’ailleurs pas les seuls animaux, prédateurs et proies, à fréquenter ces déserts. Depuis toujours, certains humains ont su s’adapter à la vie dans ces déserts. Les littératures anciennes – 1000 ans avant la Bible – ont même fait de l’homme vivant seul au désert en harmonie avec les bêtes sauvages l’image d’un homme heureux.

            C’est cette image que l’évangile de Marc reprend et amplifie. Jésus est avec les bêtes sauvages, il vit au milieu d’elles, elles ne le menacent pas, et elles lui fournissent sans doute une part de sa pitance. Et il est servi par les anges, servi comme on est servi à table par une personne dévouée, et nous ajoutons que les anges, à son service, lui apportent toute la compagnie dont il peut avoir envie. Nous devons imaginer Jésus, dans le désert, comme un homme absolument heureux.

            Ce bonheur lui vient à la suite d’une bénédiction reçue lors de son baptême. « À l'instant où il remontait de l'eau, il vit les cieux se déchirer et l'Esprit, comme une colombe, descendre sur lui. Et des cieux vint une voix : Tu es mon Fils bien-aimé, en toi est toute ma joie. » La plus belle des déclarations divines, la plus haute des bénédictions, le plus grand des bonheurs… Et pour Jésus la plus profonde des tentations : garder pour soi tout seul ce que Dieu a donné.

            Ce qu’il fit, pendant 40 jours, si nous comprenons bien Marc, avant de renoncer à sa solitude parfaite, avant de choisir la proximité des humains, avant de commencer le grand partage que fut son ministère public.

            A la suite de ce partage, nous pouvons dire que toutes nos bénédictions sont faites pour être partagées.



mercredi 20 janvier 2021

Lettre pastorale du 20 janvier 2021 : les pauvres de cœur


« Heureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est à eux »

 

            Ceux qui chantent les Béatitudes en s’aidant par exemple du recueil Alléluia, trouveront ceci : « Bienheureux les pauvres en esprit… » Pauvres en esprit ? Pauvres de cœur ? Pourquoi un tel écart entre les traductions ? Voici une troisième possibilité : « Vous êtes bénis, lorsque vous êtes tout au bout de votre corde… » Cette proposition de traduction, que j’emprunte à une Bible en anglais, nous renvoie d’emblée à une expérience de vie.

            Il est possible d’imaginer la vie comme un espace que nous avons à parcourir, un espace qui s’agrandit chaque jour que nous vivons, et que nous parcourons en tenant dans nos mains une corde, une corde d’assurage, solidement ancrée dans le bloc solide et stable du langage, de notre intelligence et de nos certitudes. Et puis, un jour, quelque chose arrive et nous voici tout au bout de notre corde… et même un peu plus loin. La corde nous a été arrachée, ou nous l’avons lâchée. En conséquence de quoi nous ne savons que penser de ce qui nous arrive, ni n’en savons que dire. Nous voici alors réellement exposés, immergés, dans l’inconnu.

            Nous pouvons penser à un malheur sans nom. Osera-t-on jamais proclamer bienheureux ceux que l’horreur éprouve et démembre ? Prononcer la première des Béatitudes devant un malheur sans nom est impensable, sauf si cette Béatitude est l’engagement de celui qui la prononce, engagement en faveur de l’éprouvé,  engagement de l’accompagner dans sa marche dans l’inconnu, dans sa quête de sens, tout en sachant qu’on ne dispose pas soi-même pour cet accompagnement de moyens reconnus et efficaces. C’est dans ce plus profond engagement, si on le tient, et avec infiniment de précautions qu’on parlera du royaume des cieux.

            Nous pouvons aussi penser au bonheur. L’immersion dans un paysage d’une beauté à couper le souffle, le ciel constellé d’étoiles, l’aurore boréale, l’immensité de l’océan, ou celle de la banquise… L’amour, la première fois qu’on le ressent, la première fois qu’on le déclare, et on ne sait pas que c’est lui. La floraison des coquelicots, l’enfant qui accède au langage. La liste est infinie, et elle n’est qu’une liste de causes possibles. Mais le sentiment, qu’est-il ? Le bonheur, le véritable bonheur, se reconnaît à ce que rien ne vous y prépare, qu’il advient quand il veut, et comme un d’au-delà de l’intelligence et des sentiments. Le bonheur n’advient qu’à ceux qui ont lâché la corde ; ceux qui ne l’on pas lâchée ne connaissent que la satisfaction.  Seuls les plus grands, seuls les plus purs, savent parler du bonheur. La plupart de ceux qui l’éprouvent ne parleront jamais que de ses causes.

            Nous avons évoqué le bonheur sans nom, le malheur sans nom, et l’audace de Jésus de Nazareth qui, dans le sermon sur la montagne, unit en une seule réalité ces deux au-delà de l’expérience humaine. Cette unification est-elle un scandale ? Est-elle un scandale pour les heureux et pour les malheureux, un mépris pour les uns et un rabat-joie pour les autres ? Elle le serait vraiment si celui qui parle n’avait pas tant fait pour les uns comme pour les autres, pour les ramener à la vie.

            Pour le lecteur, cette unification qui ne va absolument pas de soi peut être l’occasion, justement, de lâcher sa propre corde, pendant quelques instants, le temps d’une méditation sur la vie et la mort, sur le plus grand des malheurs possibles et le plus grand des bonheurs possibles, sur la pauvreté de la parole et des sentiments, et, au-delà de cette méditation, sur le royaume des cieux.

                       

Pasteur Jean DIETZ, 20 janvier 2021


L’image de la corde est empruntée au théologien Eugene H. PETERSON (1932-2018) The Message //REMIX

Culte dominical vidéo : https://www.youtube.com/channel/UCLEihGwqDjzHjWjmYnP2_2Q

Offrande en ligne : https://www.eglise-protestante-unie.fr/vincennes-montreuil-p71320/don

Bulletin paroissial en ligne : https://www.eglise-protestante-unie.fr/vincennes-montreuil-p71320